Les Jardins statuaires de Jacques Abeille

Couverture chez Attila

Dans le cadre de mon Printemps des artistes, j’ai lu ce livre français fantastique, très réputé, où il est beaucoup question de statues – de statues non pas sculptées par la main humaine mais de statues cultivées par des jardiniers : des pierres qui poussent directement, de la terre, sous une forme figurative.
Une semaine après avoir commencé ce roman, j’ai appris que Jacques Abeille venait juste de mourir, la veille, le 23 janvier, et ça a posé sur ma lecture une teinte funèbre, particulière.

Note sur l’écrivain

Jacques Abeille (1942-2022) fut influencé par le surréalisme, auquel il a participé dans les années 60-70. Son œuvre la plus réputée est Le Cycle des Contrées, qui débute par Les Jardins statuaires. Il écrivit également des poésies, des nouvelles et de la littérature érotique. Ecrivain de l’Imaginaire pur, il récusait les notions de vraisemblance, d’engagement politique ou d’autofiction pour la littérature.

Quatrième de Couverture

Que dire d’une œuvre si ample qu’elle échappe aux catégories littéraires ? Les Jardins statuaires, c’est à la fois une fable, un roman d’aventure, un récit de voyage, un conte philosophique. A une époque indéterminée, un voyageur découvre un monde mystérieux où, dans des domaines protégés par de vastes enceintes, les hommes cultivent des statues… Nourri à la lecture des surréalistes, mais aussi des romans populaires, Jacques Abeille a créé une œuvre qui rejoint celles de Mervyn Peake, de Julien Gracq, de Tolkien, mais dont le destin dessine une légende noire : tapuscrit égaré, faillites d’éditeurs, incendies et malchances ont concouru pendant trente ans à l’occultation de ce roman sans équivalent dans la littérature française.

Mon avis très subjectif

Les cent ou cent-cinquante premières pages ont été pour moi très agréables à lire, et j’étais vraiment enchantée (au sens premier du mot) et transportée dans ce pays étranger des Jardins statuaires, que le personnage principal découvre en même temps que nous et dont il nous donne la description au fur et à mesure qu’il rencontre de nouveaux personnages, qu’il discute avec eux et qu’il observe les choses, les gens et les modes de vie – avec tous les rituels très spécifiques qui sont liés à la culture des statues.
Seulement, cette impression positive s’est ensuite gâtée, par une sorte de lassitude liée à la fois au style de l’écrivain (des tournures de phrases peu variées, des imparfaits du subjonctif à foison, une certaine préciosité ou disons un maniérisme dans le vocabulaire qui finit par agacer) mais aussi un manque de psychologie des personnages (les hommes se ressemblent tous, s’expriment tous de la même façon, ont les mêmes genres de réactions, etc.) et pour les personnages féminins c’est encore pire car elles ne sont là que pour assouvir les pulsions sexuelles de notre héros-voyageur et les scènes de leur brusque apparition dans le paysage sont assez grotesques et involontairement comiques, comme des gros clichés fantasmatiques, qui pourraient être issus d’on ne sait quelle vieille BD de fantasy pour ado.
Bien sûr, j’ai continué au cours de ma lecture à apprécier certains passages réussis, surtout des descriptions de paysages imaginaires et fantastiques, mais j’étais peu intéressée par ces personnages sans âme, et puis le héros-voyageur et ses discussions filandreuses et sentencieuses m’ont sérieusement tapé sur le système, en fin de compte.
Bref, une lecture moyennement recommandable – à la rigueur pour les fanatiques de fantasy, ou pour les curieux qui veulent découvrir par eux-mêmes de quoi il retourne.

Un Extrait page 84

-Et les nymphes ? Et les éphèbes ? demandai-je.
-Il s’agit dans ce cas d’un tout autre terrain. Le domaine des nymphes aquatiques et lascives se trouve au centre d’une zone où la pierre affecte des formes ondoyantes, sinueuses, des courbes languides et pleines. Un corps de femme abandonné ou pour mieux dire livré, telle est l’image qui s’impose le plus fréquemment.
-Pardonnez mon insistance, mais je ne puis cacher que je suis surpris de trouver en un monde où l’on est si secret sur tout ce qui touche aux femmes une zone où on se spécialise presque dans la représentation de leurs abandons les plus intimes.
Il parut un peu déconcerté par ma remarque, mais voulut faire face.
-Vous savez, me dit-il, de l’image à la réalité…
-Certainement, certainement, mais je ne serais pas surpris si vous m’appreniez que dans le domaine des nymphes se rencontrent les hommes les plus jaloux et les femmes les plus secrètes.
Sa surprise allait grandissant.
-En effet, ce domaine a bien cette réputation et je crois qu’il ne l’usurpe pas. Mais qu’est-ce donc qui vous a permis de déduire si vite…?
-J’ai pensé simplement que tôt ou tard les hommes, et les femmes, à leur tour devenaient les images de leurs images. Images perturbées, inversées même parfois, mais n’ayant pas un degré de réalité supérieure.
-Ah, s’écria-t-il, vous voilà donc revenant à votre perpétuelle métaphysique ! Mais vous êtes Byzance à vous tout seul !
(…)


Ce roman illustrait le thème de la sculpture pour mon printemps des artistes, un art dont je n’avais encore pas parlé ici.

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22 Commentaires

  1. Pour moi, une découverte ! Bonne continuation !

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  2. C’est curieux car bien que rétive au genre, j’avais été transportée par cet univers de mon côté…
    Belle journée Marie-Anne

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    • J’ai été transportée durant un tiers du livre, plombée durant le deuxième tiers et ensuite j’ai arrêté le voyage. Une lecture pendant laquelle je me suis peu à peu statufiée si on peut dire !
      Merci Barbara! Bon week-end

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  3. J’aime beaucoup ce livre, mais vos critiques sont tout à fait pertinentes et ces défauts de style et de psychologie se font ressentir davantage dans le second tome du cycle dont j’ai abandonné la lecture. Cela devient presque illisible à force de surchage stylistique et de vide psychologique. L’idée des statues qui poussent de terre comme des arbres et des buissons est splendide et fait tout le charme du premier tome.

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    • Bonjour Josephine ! Contente que nous ayons ressenti un peu la même chose à cette lecture. Effectivement cette idée de faire pousser des statues est géniale et assez bien exploitée tout au long du livre. Mais les personnages ne m’ont pas plu. Et à un moment ça ne m’a plus intéressée. Bonne journée à vous !

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  4. Ah ? J’avais beaucoup aimé. Très poétique

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    • C’est vrai qu’il est poétique à cause de l’univers très étrange des statues… L’imagination de l’auteur est extraordinaire. Mais ni les dialogues ni les personnages ni l’écriture ne m’ont plu. Enfin ce n’est que mon avis subjectif et je ne prétends pas l’imposer. On peut avoir des opinions différentes 😀

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  5. Une découverte aussi pour moi. Dommage pour la figure féminine dans l’ouvrage. Bonne fin de semaine Marie-Anne!

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    • Bonjour Nathalie. Dans ce roman il décrit un univers très sexiste, où les femmes sont soit des recluses soit des prostituées. Et elles ont l’air satisfaites de leur sort, très heureuses d’être enfermées, pas de problème. C’est assez particulier ! J’imagine que mon côté féministe en a été agacé… Bon week-end et merci beaucoup de m’avoir lue et de ton commentaire !

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  6. Je dois te remercier ! : je tourne autour de ce titre depuis un moment, attirée par son originalité, mais retenue par des avis mitigés comme le tien, qui me décide à le rayer définitivement de ma liste de souhaits !

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    • Bonjour Ingrid ! Eh bien si ce roman te fait très envie ça m’ennuierait de t’en dégoûter. Disons que j’ai aimé le premier tiers et ensuite j’ai peu à peu été agacée. Mais il est possible que tu aimes… Bon dimanche à toi !

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  7. Dommage pour ce roman Je passe mon chemin car il t’a moyennement plu. Excellent weekend Marie-Anne 🙂

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    • Bonjour Frédéric ! En effet je n’ai pas été emballée. Les 150 premières pages sont très bien mais ensuite ça se gâte. Bon dimanche à toi !

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  8. Ah quel dommage ! J’accorde beaucoup de crédit à ton avis et je suis sûre que tes remarques sont pertinentes, ce qui t’a gêné me gênera sans doute. Je devrais le lire par curiosité mais ça me refroidit un peu !

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    • Bonjour Libriosaure ! Merci pour votre gentil commentaire ! J’ai beaucoup apprécié le premier tiers de ce roman mais ensuite certaines choses m’ont déplu. Si cet univers fantastique vous attire il ne faut pas hésiter à essayer 🙂 Bon dimanche à vous !

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  9. Très bel article !
    Merci, je découvre l’univers de Jacques Abeille grâce à toi Marie-Anne.

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  10. natlarouge

     /  30 mai 2022

    J’ ai dégusté ce livre. Je pense qu’il ne faut pas le lire d’un coup, le laisser et le reprendre pour effectivement, éviter l’effet de lourdeur.

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    • J’aurais peut-être dû essayer… mais pas eu le courage. Et puis mon côté féministe a mal supporté certains aspects. Merci de votre commentaire Natlarouge.

      Réponse
  1. Bilan du « Printemps des Artistes  d’avril à juin 2022 | «La Bouche à Oreilles

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