Mort à Venise de Thomas Mann

Dans le cadre de mon « Printemps des artistes » j’ai eu envie de lire cette célèbre nouvelle (ou court roman) de Thomas Mann, puisqu’elle met en scène un grand écrivain, connu et reconnu, Gustav von Aschenbach, qui aurait été inspiré à Thomas Mann à la fois par Wagner (qui était mort à Venise en 1883) par Gustav Mahler (dont il reprend le prénom et la description physique) mais aussi par sa propre histoire personnelle, puisqu’il avait déjà ressenti des attirances pour des jeunes adolescents.

Note sur Thomas Mann (1875-1955)

Thomas Mann est un écrivain allemand, lauréat du prix Nobel de littérature en 1929. Il est l’une des figures les plus éminentes de la littérature européenne de la première moitié du XXᵉ siècle et est considéré comme un grand écrivain moderne de la décadence. Ses œuvres les plus connues sont La Montagne magique (1924), Mort à Venise (1912), les Buddenbrook (1901) et la nouvelle Tonio Kröger.
(Source : Wikipédia)

Présentation du roman :

Lors d’un voyage à Venise, un écrivain allemand vieillissant, célèbre et comblé d’honneurs dans son pays, se prend d’une folle passion pour un bel adolescent polonais qui séjourne avec sa famille dans le même hôtel que lui. Cette passion restera platonique et jamais les deux personnages n’échangeront un seul mot mais le vieil écrivain va endurer mille tourments. Parallèlement, une épidémie de choléra se répand insidieusement dans la cité, à l’insu des touristes et voyageurs de passage, auxquels les autorités cachent la vérité.

Mon humble avis :

Dans ce court roman, Thomas Mann cherche à démontrer, entre autres choses, que la passion dégrade l’homme et l’avilit. En effet, au début de l’histoire, Aschenbach est présenté comme un grand écrivain, un intellectuel respecté et comblé d’honneurs officiels puisqu’il a même été récemment anobli. A ce moment, il se comporte avec une dignité tout à fait exemplaire et semble porter sur autrui un regard assez sévère et intransigeant, comme sur ce « vieux beau » croisé sur le bateau qui l’amène à Venise, et qui lui inspire un profond dégoût.
Mais Aschenbach se retrouve dans le même hôtel que Tadzio, le bel adolescent, et il va ressentir pour lui une attirance si puissante qu’il ne sera plus capable de quitter l’hôtel, ce qui pourtant le sauverait à la fois de cette passion interdite et coupable mais aussi de l’épidémie de choléra qui se propage insensiblement à travers la ville.
Aschenbach se retrouve à partir de là dans des postures absurdes et honteuses, par exemple lorsqu’il poursuit à travers Venise la famille polonaise, durant les longues heures de leurs promenades, pour le seul plaisir d’entrapercevoir Tadzio de temps en temps, et au risque d’attirer sur lui l’opprobre et le scandale.
A la fin du roman, Aschenbach est devenu semblable au « vieux beau » qu’il méprisait au début de l’histoire : lui aussi se fait teindre les cheveux, soigner et maquiller chez le coiffeur, pour espérer atténuer la différence d’âge avec l’objet de ses fantasmes, et on sent que sa déchéance est pratiquement achevée.
Il faut remarquer que Tadzio apparait tout au long du roman comme un être particulièrement pur et lumineux, un idéal inaccessible et intouchable, dont le caractère est tout entier à l’image de sa beauté physique et que la passion du vieil écrivain ne peut pas souiller ou atteindre. Il s’aperçoit de l’attirance d’Aschenbach pour lui mais ne se montre ni hostile ni vraiment engageant. Et si, à un moment donné, Tadzio adresse un sourire au vieil écrivain, celui-ci est suffisamment conscient de la situation et de sa responsabilité pour prendre la fuite avec effroi.
Le roman est riche de références mythologiques et antiques et on parle toujours à son propos de Dionysos et d’Apollon – mais ce n’est pas l’aspect qui m’a le plus plu et intéressée, j’ai préféré réfléchir plutôt au rôle de la passion dans nos vies, à ce qu’elle nous apporte ou nous enlève.
Un livre très prenant, saisissant, d’une modernité frappante !

Extrait page 92

Ce fut le lendemain matin qu’au moment de quitter l’hôtel il aperçut du perron Tadzio, déjà en route vers la mer, tout seul, s’approchant justement du barrage. Le désir, la simple idée de profiter de l’occasion pour faire facilement et gaiement connaissance avec celui qui, à son insu, lui avait causé tant d’exaltation et d’émoi, de lui adresser la parole, de se délecter de sa réponse et de son regard, s’offrait tout naturellement et s’imposait. Le beau Tadzio s’en allait en flâneur ; on pouvait le rejoindre, et Aschenbach pressa le pas. Il l’atteint sur le chemin de planches en arrière des cabines, veut lui poser la main sur la tête ou sur l’épaule et il a sur les lèvres un mot banal, une formule de politesse en français ; à ce moment il sent que son cœur, peut-être en partie par suite de la marche accélérée, bat comme un marteau, et que presque hors d’haleine il ne pourra parler que d’une voix oppressée et tremblante (…)

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Des Extraits de « L’extase matérielle » de J.M.G. Le Clézio

Ce livre m’a été conseillé par un ami artiste et ce fut un excellent conseil car je l’ai beaucoup apprécié. Très beau livre, qui peut s’apparenter à un essai philosophique ou à des proses poétiques.
Plutôt que de rédiger une chronique, selon mon habitude, j’ai préféré recopier quelques extraits.

Note pratique sur le livre :

Année de parution : 1967
Editeur : Folio
Nombre de pages : 315
Genre : Essai

Note sur l’auteur :

Jean-Marie Gustave Le Clézio est né en 1940 à Nice, il se définit lui-même comme un écrivain de langue française. Il a les nationalités française et britannique et se considère de culture mauricienne et bretonne. Il obtient le Prix Renaudot en 1963 pour son premier et célèbre roman Le Procès-verbal. D’abord marqué par les recherches formelles du Nouveau Roman, il s’oriente par la suite vers un style plus onirique, sous les influences des cultures amérindiennes et de ses multiples voyages. Il obtient en 2008 le Prix Nobel de littérature en tant que « écrivain de nouveaux départs, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, explorateur d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante ». (Source : Wikipédia résumé par mes soins).

Quatrième de Couverture :

Essai discursif, à l’opposé de tout système, composé de méditations écrites en toute tranquillité, destinées à remuer plutôt qu’à rassurer, oui, à faire bouger les idées reçues, les choses apprises ou acquises. C’est un traité des émotions appliquées.
« Les principes, les systèmes, sont des armes pour lutter contre la vie. »
« La beauté de la vie, l’énergie de la vie ne sont pas de l’esprit, mais de la matière. »
Douloureusement, cliniquement, l’auteur parle de lui pour lui : de sa chambre, de la femme, du corps de la femme, de l’amour, d’une mouche, d’une araignée, de l’écriture, de la mort, de son idée de l’absolu.
« Il y a un indicible bonheur à savoir tout ce qui en l’homme est exact. »
Le Clézio nous livre frénétiquement le secret d’une découverte mais, bien entendu, le secret demeure entier.

Quelques Extraits :

Page 11 :

Quand je n’étais pas né, quand je n’avais pas encore refermé ma vie en boucle et que ce qui allait être ineffaçable n’avait pas encore commencé d’être inscrit ; quand je n’appartenais à rien de ce qui existe, que je n’étais pas même conçu, ni concevable, que ce hasard fait de précisions infiniment minuscules n’avait pas même entamé son action ; quand je n’étais ni du passé, ni du présent, ni surtout du futur ; quand je n’étais pas ; quand je ne pouvais pas être ; détail qu’on ne pouvait pas apercevoir, graine confondue dans la graine, simple possibilité qu’un rien suffisait à faire dévier de sa route. Moi, ou les autres. Homme, femme, ou cheval, ou sapin, ou staphylocoque doré. Quand je n’étais pas même rien, puisque je n’étais pas la négation de quelque chose, ni même une absence, ni même une imagination. Quand ma semence errait sans forme et sans avenir, pareille dans l’immense nuit aux autres semences qui n’ont pas abouti. Quand j’étais celui dont on se nourrit, et non pas celui qui se nourrit, celui qui compose, et non pas celui qui est composé. Je n’étais pas mort. Je n’étais pas vivant. Je n’existais que dans le corps des autres, et je ne pouvais que par la puissance des autres. (…)

**

Page 127 :

La grande beauté religieuse, c’est d’avoir accordé à chacun de nous une AME. N’importe la personne qui la porte en elle, n’importe sa conduite morale, son intelligence, sa sensibilité. Elle peut être laide, belle, riche ou pauvre, sainte ou païenne. Ca ne fait rien. Elle a une AME. Etrange présence cachée, ombre mystérieuse qui est coulée dans le corps, qui vit derrière le visage et les yeux, et qu’on ne voit pas. Ombre de respect, signe de reconnaissance de l’espèce humaine, signe de Dieu dans chaque corps. Les idiots sont idiots mais ils ont une AME. Le boucher à la nuque épaisse, le ministre, l’enfant qui ne sait pas parler, ont chacun leur AME. Quelle est la vérité dans ce mystère ? (…)

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Page 194

Mais aucune de ces deux forces n’est vraiment favorable à l’homme. La nuit et le jour, le vide et le plein, ainsi conçus, sont deux monstres avides de faire souffrir et de détruire.
L’angoisse du jour est peut-être encore plus terrifiante que celle de la nuit. Car ici, nous ne sommes pas en proie à un ennemi visqueux qui se dérobe sans cesse ; nous sommes face à la dureté, à la cruauté, à la violence impitoyable du réel. Notre peur n’est pas d’un inconnu qui creuse son gouffre, mais d’une exaspération de l’être, d’une sorte de vertige d’existence qui nous extermine à force de s’étaler, de se montrer. Le trop visible est encore plus hostile que l’invisible. (…)

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Page 258

Le bonheur n’existe pas ; c’est la première évidence. Mais c’est un autre bonheur qu’il faut peut-être savoir chercher, un bonheur de l’exactitude et de la conscience. S’il vient, en tout cas, c’est quand la vie a terminé son ouvrage. C’est quand la vie, par instants, ou bien jamais, ou bien dans une continuelle ardeur de la conscience, a cessé de lutter contre le monde et se couche sur lui ; c’est quand la vie est devenue mûre, cohérente et longue, chant profond qu’on cesse d’entendre ou de chanter avec sa gorge, mais qu’on joue soi-même, avec son corps, son esprit, et le corps et l’esprit de la matière voisine.
Alors il est bien possible que l’individu qui était sourd et aveugle laisse entrer en lui une force nouvelle, une force nouvelle qu’il avait pour ainsi dire toujours connue. Et que dans cette force, il y ait l’esprit des autres hommes, l’esprit des autres vies, l’unique onde du monde. Cela se peut. Etant accompli, étant la somme de tous les malheurs et de tous les espoirs, cette vie pourra n’être plus recluse. A force d’être soi, à force d’être soi dans le drame étroit, il se peut que cet homme dépasse tout à coup le seuil de sa prison et vive dans le monde entier. Ayant vu avec ses yeux, il verra avec les yeux des autres, et avec les yeux des objets. Ayant connu sa demeure, angle par angle, il reconnaîtra la demeure plus vaste et il vivra avec les millions de vies. Par le singulier, il touchera peut-être à l’universel. (…)

**

L’Eté de la Sorcière de Nashiki Kaho

Ce livre m’a été offert par une amie, très férue de littérature japonaise et qui me conseille souvent dans ce domaine, aussi bien pour la découverte de nouveautés que pour des classiques plus anciens.
L’Eté de la sorcière se situe cette fois parmi les romans très contemporains puisque sa traduction française pour Picquier date de 2021, une traduction d’ailleurs très réussie de Déborah Pierret-Watanabe.


Note sur l’autrice :

Nashiki Kaho, née en 1959 à Kagoshima sur l’île de Kyûshû, écrit pour les adultes, mais également pour la jeunesse. En 1994, alors qu’elle travaille pour le célèbre psychologue japonais Hayao Kawai, elle lui donne à lire un texte qu’elle s’essaie à écrire depuis deux ans. Il est tellement enthousiaste qu’il l’envoie à un éditeur. Ce premier livre, L’été de la sorcière, aura un magnifique succès et sera couronné de trois prix, avant d’être adapté au cinéma en 2008.
Aux éditions Picquier a déjà paru en 2017 Les Mensonges de la mer.
(source : éditeur)

Quatrième de Couverture :

On passe lentement un col et au bout de la route, dans la forêt, c’est là. La maison de la grand-mère de Mai, une vieille dame d’origine anglaise menant une vie solide et calme au milieu des érables et des bambous. Mai qui ne veut plus retourner en classe, oppressée par l’angoisse, a été envoyée auprès d’elle pour se reposer.
Cette grand-mère un peu sorcière va lui transmettre les secrets des plantes qui guérissent et les gestes bien ordonnés qui permettent de conjurer les émotions qui nous étreignent.
Cueillir des fraises des bois et en faire une confiture d’un rouge cramoisi, presque noir. Prendre soin des plantes du potager et aussi des fleurs sauvages simplement parce que leur existence resplendit. Écouter sa voix intérieure. Ce n’est pas le paradis, même si la lumière y est si limpide, car la mort habite la vie et, en nous, se débattent les ombres de la colère, du dégoût, de la tristesse. Mais auprès de sa grand-mère, Mai apprendra à faire confiance aux forces de la vie, et aussi aux petits miracles tout simples qui nous guident vers la lumière.

Ce livre qui prend sa source dans les souvenirs d’enfance de l’écrivaine coule en nous comme une eau claire.



Mon Humble avis :

Ce livre est centré essentiellement sur les relations entre une adolescente décrite comme « difficile à vivre » et sa grand-mère d’origine anglaise, très proche de la nature, cuisinière hors-pair et qui possède certains dons de voyance ou de sorcellerie.
Cette adolescente est atteinte de phobie scolaire, pour une raison que nous apprendrons vers la fin du livre, et ses réactions sont souvent vives, colériques, même à certains moments, vis-à-vis de sa grand-mère, lorsqu’elle se sent exclue de ses préoccupations ou mise de côté.
L’histoire racontée par ce livre tient donc finalement à peu de choses : aux leçons de vie données par la grand-mère à sa petite fille et aux réactions, tantôt positives tantôt réticentes, de l’adolescente qui évolue peu à peu et semble gagner en confiance en elle-même et peut-être aussi en les autres, même si cette évolution semble encore mal assurée et assez fragile.
J’ajoute pour les lecteurs très rationnels et pour tous ceux que le côté « surnaturel et sorcellerie » rebute a priori, que cet aspect du livre n’est pas très développé, nous sommes davantage dans une intrigue psychologique, où les notions de transmission, de sagesse, d’un certain respect des traditions et de la nature, priment sur les autres considérations.
J’ai trouvé ce livre d’une grande douceur, axé sur les rapports humains et les sentiments des personnages, exprimés de manière très délicate, et qui laisse la place à la poésie et au mystère.

Un Extrait Page 43 :

Après le dîner, Mai osa interroger sa grand-mère occupée à ses travaux d’aiguille.
– Si je travaille dur, tu crois que je pourrai moi aussi avoir des pouvoirs surnaturels ?
La vieille dame dévisagea sa petite fille, comme prise au dépourvu par la question. Mai eut l’impression d’avoir dit quelque chose de terriblement frivole et s’empourpra aussitôt.
– Eh bien, tu n’as pas forcément hérité de ce don à ta naissance, alors il te faudra déployer beaucoup d’efforts, répondit Grand-mère avec lenteur, en choisissant soigneusement ses mots.
– Oui, oui ! Je vais travailler très dur, assura Mai avec ferveur. Mais à ton avis, Mamie, par quoi devrais-je commencer ?
– Dans ce cas… Tu vas devoir suivre un entraînement de base, déclara Grand-mère d’un air faussement sérieux.
– Un entraînement de base ?
– Tout à fait. Comme les pouvoirs surnaturels et les dons sont, pour faire court, des émanations du monde spirituel, il te faudra acquérir la force mentale nécessaire pour les contrôler. (…)

Quelques haïkus de poétesses japonaises

Parue chez Points, l’anthologie « Haïjins japonaises, du rouge aux lèvres » réunit quarante poétesses japonaises, classiques et contemporaines, qui ont toutes excellé dans l’art du haïku.
Quarante haïjins (on appelle ainsi les auteur(e)s de haïkus), cela fait beaucoup pour ce livre assez mince (260 pages) et, souvent, on voudrait que le chapitre consacré à telle ou telle poétesse soit plus étoffé car ces poèmes sont vraiment très beaux et d’une concision parfaite. On reste donc fréquemment avec un goût de trop-peu mais cela permet au moins de découvrir des poétesses sensibles et très inspirées, avec l’idée d’approfondir peut-être plus tard cette première approche, au cas où certaines de ces haïjins seraient traduites en français par ailleurs…
En ce qui concerne ce livre précis, les poèmes ont été traduits du japonais et présentés par Dominique Chipot et Makoto Kemmoku ; ils sont présentés en version bilingue.

J’ai sélectionné parmi ces 40 haïjins cinq d’entre elles mais le choix a été très difficile car elles m’ont paru vraiment toutes excellentes.
Parmi elles, je vous propose de relire quelques haïkus de Chiyo-ni, une poétesse dont j’ai déjà parlé il y a quelques jours, et pour laquelle j’ai sélectionné des poèmes différents et tout aussi beaux.


Chiyo-ni (1703-1775) est une nonne bouddhiste et poétesse de la période Edo. Elle commence à étudier le haïku dès l’âge de douze ans. A l’âge de 17 ans, elle est reconnue par le maître Shiko Kagami (1665-1731). Elle se marie à 18 ans mais son mari meurt deux ans plus tard. Devenue bonzesse en 1754, elle se lie avec de nombreux haïjins de cette époque. Elle est parfois désignée sous le nom de Kaga no Chiyo.
Elle est considérée comme une des grandes poétesses japonaises.

Portrait de Chiyo-ni


Je bois à la source,
oubliant que je porte
du rouge aux lèvres.

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L’eau les dessine,
puis l’eau les efface,
les iris.

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Le fil de la canne à pêche
effleure
le clair de lune.

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S’il ne criait pas,
je ne distinguerais pas le héron.
Matin de neige.

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Les volubilis
enserrent le seau du puits.
Je demande à mon voisin de l’eau.

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Takako Hashimoto (1899-1963), née à Tokyo, étudie d’abord la peinture puis elle se marie en 1917 avec le riche architecte Toyojirô Hashimoto, qui meurt en 1937. Elle organise chez elle, dès 1922, des « rencontres culturelles » et commence à composer des haïkus sous l’influence du maître Seishi Yamaguchi (1901-1994). Elle devient membre de la revue Ashibi (Azalée) puis de la revue Tenrô (Sirius) après guerre. Elle a publié cinq recueils de haïkus et ses oeuvres complètes sont parues après sa mort.
Takako Hashimoto est considérée au Japon comme le plus grand génie de haïku moderne japonais.

Tempête de neige.
Ma coiffure de veuve
en désordre.

Portrait de Takako Hashimoto

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Hortensias.
La lettre arrivée hier,
déjà vieille.

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Tant à supporter !
Les volubilis bleu foncé
chaque matin.

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Mes cheveux lavés,
des gouttes
partout où je vais.

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Dans le champ de neige,
baissant la tête,
je sens mon haleine.

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Takajo Mitsuhashi (1899-1972), née dans le village de Tamachi près de Narita, sous le nom de Taka Matsuhashi, mais elle est appelée Takako. Après le lycée, elle étudie l’art de la poésie avec ses professeurs privés : Yosano Akiko et Bokusui Wakayama. En 1922, elle se marie et se tourne plus particulièrement vers la composition de haïkus. Elle participe successivement à plusieurs revues poétiques : Kabiya, Keitôjin (La Crête de Coq), puis Bara (la Rose) à partir de 1953. De son vivant, Takajo a publié cinq recueils de haïkus et son œuvre complète est parue après sa mort.
Après la fin de la seconde guerre mondiale, Takajo Mitsuhashi est avec Tatsuko Hoshino, Teijo Nakamura et Takako Hashimoto désignée comme « Les Quatre T » de la poésie féminine et du haïku moderne, qu’elles ont ensemble créé.

Portrait de Takajo Mitsuhashi


Le lierre fané
prisonnier
de ses propres tiges.

**

Brûlants
dans la fleur de l’âge,
le piment rouge et la femme.

**

Cimetière.
Des camélias préfèrent tomber
plutôt que fleurir.

**

Je déteste tout ce qui se bouscule
même les fleurs
blanches de prunier.

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Le chant
de mille grillons.
Un seul chante faux.

**

Kyôko Terada (1922-1976), née à Sapporo, elle est malade de la tuberculose dès l’âge de 17 ans. Elle a composé ses premiers haïkus en 1944 et est devenue membre de la revue Kanraï (Foudre d’hiver) puis de la revue Sugi (Cyprès). Elle était par ailleurs auteur dramatique pour la télévision. Elle a reçu un Prix de l’Association de haïku moderne en 1967 et a publié quatre recueils de haïkus.
Ses poèmes m’ont paru particulièrement forts et émouvants. Malheureusement, je n’ai pas trouvé de portrait d’elle sur Internet.


Cet hiver, mon visage
reflété dans une cuillère.
Malade depuis l’enfance.

**

L’arrosage…
Je veux revoir ma mère morte
plutôt que mon père vivant.

**

Je m’habille d’un kimono de serge.
Une ligne suffira
dans le testament.

**

On m’annonce la mort
de mon amie – je suis nue
dans les bains publics.

**

Momoko Kuroda (née en 1938)


Douce journée.
L’un de nous deux
sera seul un jour.

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La cascade chute
et des hommes
vieillissent.

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Ni la lune,
ni les étoiles,
mais la pivoine blanche.

**

Dans l’avion,
je décolle pour l’envers
du ciel bleu d’hiver.

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Trois Poèmes de Cees Nooteboom

Couverture chez Actes Sud

N’ayant encore jamais parlé de littérature hollandaise sur ce blog, il était temps que je lui accorde une place ici et c’est l’écrivain-poète Cees Nooteboom, particulièrement renommé et important dans la littérature européenne, que j’ai choisi d’évoquer en tout premier lieu.
J’ai trouvé ces poèmes très beaux et d’une tonalité mélancolique et souvent métaphysique (interrogations sur l’au-delà, sur le Temps qui passe, sur le malheur et la souffrance ou encore sur le pouvoir de la poésie) qui s’adresse à la fois à la pensée et au cœur – et nous invite à voir plus loin en nous-mêmes. Une parole précieuse, qui exprime une recherche au-dedans de soi et, me semble-t-il, une forme de sagesse.

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Note Pratique sur le Livre :

Titre : L’Œil du moine suivi de « Adieu »
Editeur : Actes Sud
Année de Parution en France : 2021 (2020 aux Pays-Bas)
Genre : Poésie
Traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Philippe Noble
Nombre de Pages : 90.

Note sur le poète

Né en 1933 à La Haye, Cees Nooteboom, écrivain nomade, s’est imposé comme l’un des plus grands auteurs européens contemporains. Il a reçu d’éminentes distinctions littéraires aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche et en Espagne, où il a obtenu en 2020 le prix Formentor. Ses livres sont traduits dans le monde entier. En 2016, une anthologie poétique est parue chez Actes Sud : Le Visage de l’œil. En 2020, toujours chez Actes Sud : Venise. Le lion, la ville et l’eau. (Source : éditeur)

**

(Page 30 – Extrait du recueil « L’Œil du moine »)

20

De tous les rythmes c’est le jour et la nuit
qu’il trouvait le plus beau. Un, deux, et Dieu merci
pas trois. Cela viendrait plus tard, quand
tout serait fini, un chiffre obscur

sous le masque d’un zéro. Comment naît une œuvre
d’art ? Quand commence un motet,
un poème, une lumière qu’on croit sans origine ?
Qui pense un premier vers avant que de penser ?

Ou comment d’un marais de reflets, d’un combat
de boue entre un alors et la fiction d’un maintenant,
un seul instant visible advient
où le temps ne mesure pas

ce qui trépasse.

**

(Page 38 – Extrait du recueil « L’Œil du moine »)

28

Partant du fait qu’il n’y avait rien, tout étant
sans être là, une obscure carence, cette question
posée au cygne sur l’eau sombre stagnante,
celle du pourquoi.

Le cygne dit sa forme
pour seule vérité mais l’homme, en forme
de son ombre, attendait mieux, le goût
d’une réponse attaquant les ténèbres,

à laquelle les mots manquaient.
Ainsi des heures durant restaient-ils sans bouger, cygne
contre homme, homme contre cygne. Le poème
qu’ils devinrent s’écrivit en silence

mais sans langage.

**

(Page 75 – Extrait du recueil « Adieu »)

9

Tu voulais vivre, non ? N’aurais-tu donc
voulu que l’or, le bleu
du ciel, l’amour, le soleil ?
Rien n’est ici gratuit, collectionne

la mort dans tous ses avatars,
la douleur, le cri, l’étreinte
maléfique, le baiser d’une trahison
ourdie.

La vie, cantique des cantiques ? Bien sûr,
mais en-dessous cette autre vérité
de nuit et de brouillard,
preuve par neuf qui dure

jusqu’à la fin.

**

Quelques poèmes d’Emmanuel Moses

J’ai trouvé ces cinq poèmes dans le recueil « Tout le monde est tout le temps en voyage » publié par les éditions Al Manar en novembre 2020, avec des dessins de Tereza Lochmann.
J’ai particulièrement apprécié ce recueil, pour le côté insolite de ses images, la finesse de son humour.

Note sur le Poète :

Emmanuel Moses, poète, traducteur, romancier, est né à Casablanca en 1959, a passé sa petite enfance à Paris et sa jeunesse en Israël. Il a d’abord publié des poèmes, puis des romans : depuis 1988, une quarantaine d’ouvrages (chez Al Manar, Le voyageur amoureux, 2014 ; Ivresse, 2016 ; Le Paradis aux acacias, 2018). Il est également traducteur, notamment de l’hébreu moderne.
Emmanuel Moses poursuit à Paris, où il vit et travaille, la construction d’une œuvre singulière où se mêlent et se côtoient abstrait et concret, imaginaire et réel, horreur et humour, passé et présent.

Note sur l’illustratrice :

Tereza Lochmann est une jeune artiste tchèque diplômée de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, qui vit, travaille et expose en France.

Voici quelques poèmes extraits de ce recueil :

page 17

Où que j’aille les moineaux me suivent
Comme une langue maternelle
Comme un souvenir
Un chagrin
Et je les nourris
Comme ma langue
Mes souvenirs
Mes chagrins

**

page 31

Un moustique a dépassé Dieu
Mais peu importe au fond
Je ne sais pas pourquoi je vous annonce cette nouvelle
De toute façon il n’y a rien à voir.

**
Page 32

Tout allait bien jusqu’au moment où tu es mort :
C’est alors que les choses se sont compliquées :
Personne ne t’avait appris à te débrouiller
Sans tes cinq sens,
A voler hors de l’espace ni à nager hors du fleuve
du temps.
Et pourtant, tu t’en es sorti,
Oiseau, poisson de l’éternité !

**
Page 55

Maintenant le jour se montre plus généreux
Les arbres eux aussi regardent moins à la dépense
Mystérieusement, les poissons renaissent dans les bassins et les étangs
Les oiseaux ont ôté de leur bec le bâillon de l’hiver
La nature n’a pas secoué toute sa torpeur
Elle titube encore sous la lumière pâle
Pourtant elle s’est mise en chemin
Je perçois déjà son souffle, j’entends ses pas
Le printemps va passer sous mes fenêtres.
**
Page 58

Les mots sont des revenants
Auxquels nous donnons une nouvelle vie
Une fois que nous les avons dits
Nous en faisons des fleurs, des fruits
Eux qui pendaient morts à un arbre mort
Nous les transplantons
Et greffés en nous
Ils reprennent couleur, saveur
Sont de saison
Dans notre saison d’homme.

**

L’Invaincu de Satyajit Ray

Affiche du Film

Vous vous souvenez peut-être que j’avais chroniqué en novembre dernier un film de Satyajit Ray, La Complainte du Sentier (1955) qui était le premier volet de la fameuse Trilogie d’Apu, où nous suivions les premières années d’enfance du héros, Apu, au sein d’une famille lettrée et religieuse mais très pauvre.
Je viens donc de regarder le deuxième volet de cette trilogie, L’Invaincu (1957) où nous retrouvons le jeune Apu et le voyons évoluer entre l’âge de dix ans et la période de ses études supérieures.

Quatrième de Couverture du DVD :

Dans la suite de La complainte du sentier (Pather Panchali), Apu a dix ans et il est installé avec sa famille à Bénarès. Sur les escaliers qui dominent le Gange, son père gagne désormais sa vie en lisant des textes sacrés. Suite au décès inattendu de ce dernier, sa mère décide alors de retourner vivre à la campagne. Devenu un élève brillant, Apu décroche une bourse et part étudier à Calcutta, laissant sa mère déchirée par le chagrin.

L’Invaincu (Aparajito), deuxième volet de la trilogie d’Apu, est l’histoire simple d’un jeune adolescent assoiffé de sciences. Entre émerveillement et profonde tristesse, Satyajit Ray accède toujours à la vérité dans les instants du quotidien dépouillés de tout oripeau mélodramatique, mais il ne se refuse pas à intensifier, voire à transcender l’émotion humaine.

Ce grand film poétique, Lion d’or à Venise en 1957, permit à Satyajit Ray de conquérir ses lettres de noblesse, le plaçant dans la lignée des grands humanistes tels que Renoir ou Flaherty.

Mon humble Avis :

Nous retrouvons dans ce film certaines caractéristiques déjà présentes dans le premier opus : la même famille, réduite aux deux parents et à leur fils Apu, puisque la grande sœur Durga était morte à la fin de La Complainte du Sentier. Puis cette famille se réduit encore à la mère et au fils à partir de la mort subite du père et, enfin, dans les dernières minutes de L’Invaincu, Apu se retrouve orphelin, seul.
Une grande différence entre le premier et le deuxième volet, c’est qu’il y avait une relative unité de lieu dans La Complainte du sentier, qui se déroulait essentiellement dans la pauvre maison à la campagne de la famille d’Apu, dans une certaine immobilité méditative, tandis que L’Invaincu nous fait voyager successivement dans les rues de Bénarès, au bord du Gange, puis de nouveau à la campagne, et enfin à Calcutta où Apu fait ses études. L’Invaincu se déroule donc beaucoup en ville – et, plus précisément, dans la grande ville surpeuplée – et nous avons souvent des scènes de rues, des mouvements de foule, des attroupements religieux, et donc un aspect plus mouvementé.
Le thème religieux m’a semblé important dans ce volet : Apu, par tradition familiale, se voit obligé d’apprendre la prêtrise et il l’exerce même un petit peu mais il n’a aucune vocation pour cela et ne rêve que de sciences, vers lesquelles il finit par se diriger après avoir refusé de devenir prêtre. Apu doit donc s’opposer à sa famille, à la tradition, pour choisir sa voie individuelle et libre. Par ailleurs, d’autres indices nous montrent une certaine méfiance, voire une hostilité, vis-à-vis de la religion. Ainsi, c’est en buvant l’eau du Gange (censée être sacrée) que le père d’Apu rend l’âme brutalement. De la même manière, dans La Complainte du sentier, c’était peu après avoir prié les dieux de la rendre heureuse que Durga mourait et l’intervention néfaste des dieux était soulignée par plusieurs images insistantes.
Le thème de la loyauté à la famille, et notamment à la mère, est très présent dans la dernière partie du film : par ambition personnelle, Apu accorde sa priorité à ses études et à la construction de son avenir personnel mais il doit, de ce fait, délaisser sa mère et la laisser seule, ce qui causera un drame. Il semble donc que le conflit entre l’égoïsme et l’altruisme soit une des idées majeures du film, tout en comprenant que l’égoïsme peut être aussi une valeur noble, porteuse de liberté, d’épanouissement et de progrès, contrairement à une conception traditionnelle de la piété familiale, reposant sur l’obéissance et une certaine stagnation des individus.
Vous l’aurez compris, ce film m’a beaucoup intéressée et je l’ai vu avec grand plaisir. Il est tout à fait dans la continuité de La Complainte du sentier, qui est en tous points magnifique.

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Je profite de cette chronique pour vous souhaiter à tous une très belle année 2022 ! Meilleurs vœux de santé, amour, chance et de belles lectures ! Et puis je nous souhaite toujours plus de poésie et de beauté, beaucoup moins de virus, et des élections qui puissent nous porter bonheur…

Des poèmes de Lionel Ray sur le thème du temps

Ces poèmes sont extraits du beau recueil « Comme un château défait » paru chez Poésie-Gallimard. Je lui avais déjà consacré un article il y a quelques années mais, à la faveur d’une relecture, j’ai eu envie d’en reparler ici.
Plusieurs poèmes abordant le thème du temps m’ont particulièrement frappée et je tenais à les réunir en un article spécial.
Lionel Ray (né en 1935) est le nom de plume de Robert Lorho, agrégé de Lettres Modernes et professeur honoraire de chaire supérieure. Il publie ses premiers poèmes en 1956. Il reçoit le Prix Guillaume Apollinaire en 1965. Il prend le pseudonyme de Lionel Ray en 1970, à l’occasion d’une publication de ses poésies présentées par Aragon dans les Lettres Françaises. Il est aussi essayiste et critique d’art. (source : éditeur)

page 87

Est-ce que le temps revient
chaque nuit, musique dans la mémoire,
interrogeant, parcourant des corridors sans fin ?

Comme il joue au bord du gouffre,
mêlant planètes et voyages !

Tu regardes, aveugle, vers l’intérieur,
les pages qu’il déploie, chargées
de morts indéchirables.

page 95

Le temps ne vieillit pas,
il tourne la page du jour,
préserve la nuit dans son poing de pierre.

Le temps est un pays immobile
en deçà de toi-même.

Il éloigne toute fin, la dissipe,
verger aux fruits obscurs
et familiers.

page 110

Que peuvent-ils les mots sur tant d’abîme ?
La mort qui n’est que mort, toute la mort,
cette griffe noire sur les corps pliés.

Les soucis les brûlures les années
et bientôt la pierre impitoyable.

Que peuvent-ils ? la terre elle-même se tait.
Tout repose dans la fausse mémoire
du temps qui les ignore, du temps vain et sans voix.

Quelques poèmes d’Omar Khayyam

J’ai trouvé ces quelques poèmes dans le livre Vivre te soit bonheur d’Omar Khayyâm publié chez Folio Sagesse (Gallimard) en 2002, dans une traduction du persan de Gilbert Lazard.

Grand poète persan de l’époque médiévale, Omar Khayyâm (1048-1131) est aussi un mathématicien, astronome et philosophe de grand renom. Célèbre de son vivant pour son activité scientifique, il ne sera connu comme poète que longtemps après sa mort.

Quatrième de Couverture (Extrait) :

Dans une langue simple et sublime, une invitation à jouir de l’instant présent d’une étonnante modernité, par un immense poète persan du Moyen Âge.

page 10

De ce vert gazon, mon cœur,
et de ces fleurs de printemps
Jouis ; une semaine encore
a sombré dans le néant.
Bois le vin, cueille la fleur :
tandis que tu considères,
La rose devient poussière
et la verdure sarment.

page 12

Lève-toi, trésor de grâce :
l’aube fait le ciel pâlir ;
Tout doux caresse la harpe,
buvons tous deux à loisir.
Ceux qui sont sur cette Terre
ne sauraient y demeurer
Ni ceux qui s’en sont allés
jamais plus y revenir.

page 24

De la tyrannie du Temps,
ô on cœur, tu désespères,
Sachant que soudainement
surgira l’heure dernière.
Sur cette herbe printanière
prends ton plaisir d’un instant,
Avant que ces frondaisons
ne croissent de ta poussière.

page 52

Ah, que de siècles sans nous
le monde continuera,
Sans nul souvenir de nous
ni vestige de nos pas !
Avant notre venue rien
ne manquait à l’univers ;
Après notre heure dernière
rien non plus ne manquera.

page 57

Tandis que j’ai grande peine
et souffre longue douleur,
Ta plaisance est souveraine
et sans ombre ton bonheur.
Ne croyons pas trop que dure
l’un ou l’autre de ces deux :
Le gouvernement des cieux
dans son sac a plus d’un tour !

page 64

Nos entrées et nos sorties,
une ligne les gouverne,
C’est un cercle : on n’y saisit
ni origine ni terme ;
Et quant à savoir jamais
de quels limbes nous venons,
Dans quel gouffre nous tombons,
on ne dit que balivernes !

page 94

Puisque ma venue au monde
hors de moi fut décidée,
Qu’on est sûr en fin de compte
d’en sortir bon gré mal gré,
Debout, remplis ta fonction,
car je veux, enfant qui m’aimes,
Dans le vin noyer la peine
de l’humaine condition.

La Complainte du sentier de Satyajit Ray

N’ayant encore jamais vu de film du grand cinéaste indien Satyajit Ray (1921-1992) j’ai eu envie de combler cette lacune et de découvrir son tout premier film, La Complainte du sentier, qui date de 1955, et qui constitue le premier volet de la « Trilogie d’Apu », où le héros Apu est ici un petit garçon, joueur et sensible, très proche de sa grande sœur Durga, et qui ne cesse d’observer le monde des adultes avec de grands yeux profonds et lumineux.

A noter que le titre original de La Complainte du sentier (titre français) est Pather Panchali et que le scénario de ce film est inspiré du roman indien éponyme de Bibhutibhushan Bandopadhyay.
A noter également : le film est sorti en Inde en 1955 mais sa sortie dans les salles françaises n’a eu lieu qu’au printemps 1960.

Résumé du Film d’après Wikipédia :

Dans le Bengale rural des années 1920, le brahmane Harihar Roy vit dans la maison de ses ancêtres qui nécessite des réparations, mais il est trop pauvre pour les payer. Il vit avec sa femme Sarbajaya, sa fille Durga qui vole régulièrement des fruits dans le verger qu’ils ont été amenés à vendre aux voisins, son jeune fils Apu, et Indir, une vieille parente. La maison abrite aussi un chien, des chats et une vache. Sarbajaya s’occupe des tâches ménagères, de la préparation de la nourriture et des rites religieux.

Incapable de gagner assez d’argent pour subvenir aux besoins de la famille, Harihar part en quête d’un nouveau travail, laissant Sarbajaya seule pour gérer la famille. Pendant son absence, Indir meurt, puis, lors d’un ouragan, Durga tombe malade, et meurt à son tour. Lorsque le père revient, il trouve la maison dévastée. La famille décide de partir vers la ville.

Mon Humble avis :

C’est un film au rythme assez lent mais, curieusement, on ne trouve pas du tout le temps de s’ennuyer car notre attention est captée par la beauté des images et l’atmosphère envoûtante qui baigne ces paysages, ces personnages et ces décors, auxquels la musique de Ravi Shankar apporte un supplément d’âme et de profond mystère.
Parmi les images particulièrement belles qui m’ont frappée je citerais le moment où la petite Durga se promène dans la forêt après avoir chapardé des fruits et où la légèreté de sa démarche guillerette révèle toute l’innocence du personnage et son heureuse nature, bien opposée à la noirceur qu’on lui reproche et dont elle n’a pas vraiment conscience. Et j’ai vu là un peu comme une image paradisiaque, ou un reflet de l’âge d’or, c’est-à-dire une époque où les cœurs étaient si purs qu’ils n’avaient conscience ni du bien ni du mal et commettaient l’un ou l’autre avec la même joyeuse indifférence.
Une autre image qui m’a frappée c’est celle de la mère, qui semble représenter à la fois l’ordre domestique, le rappel à la loi et à la norme – c’est-à-dire une figure d’autorité parfois assez raide – et en même temps une mère aimante et protectrice, qui tient à ses enfants plus que tout. Tiraillée entre les injonctions et les injures de la voisine (à qui Durga ne cesse de voler des fruits) et son amour pour sa fille, elle oscille à son égard entre la sanction et le pardon.
Une autre image qui m’a paru très belle est celle où Durga et son petit frère Apu vont se promener dans les champs pour voir passer un train. Les deux enfants rêvent d’un ailleurs, moins misérable, sans doute dans la grande ville, et ce rêve les rapproche l’un de l’autre, malgré les inévitables chamailleries qui ont lieu par ailleurs entre eux.
A la fin du film, l’image d’un serpent se glissant dans la maison dévastée et abandonnée est particulièrement saisissante et marquante : image du Mal et du malheur qui prend possession des lieux après avoir longuement rôdé autour de cette famille, jusqu’à la pousser à la fuite.
Je ne peux pas citer toutes les magnifiques images et séquences frappantes de ce film car il y en a trop !
Un chef d’œuvre qu’il serait dommage de manquer !