La Garden-Party de Katherine Mansfield

Ce recueil de nouvelles a été écrit par Katherine Mansfield (1888-1923) en 1922.
Il comporte quatre nouvelles : la garden-party, la jeune fille, son premier bal et L’étranger.

J’ai beaucoup aimé ces quatre nouvelles, qui ont en commun de faire surgir le malaise ou la tristesse dans un contexte léger, futile, mondain ou même joyeux.

Ainsi, dans la première nouvelle, qui donne son nom au recueil, les préparatifs d’une fête chez une famille riche et bourgeoise semblent ignorer et mépriser un deuil survenu chez un voisin pauvre. Les uns continueront leurs joyeuses festivités comme si de rien n’était, les autres se recueilleront dans la douleur. Mais une jeune fille, Laura, plus sensible et compatissante que le reste de sa famille, tentera d’apporter un peu de réconfort dans la famille endeuillée et prendra conscience de la dureté de la vie.
Ici, les bourgeois sont présentés comme généralement égoïstes, superficiels, sans cœur, mais les pauvres ne sont pas beaucoup plus aimables, avec des attitudes inquiétantes, pour ne pas dire hostiles.
Oppositions multiples entre la jeunesse et la mort, les riches et les pauvres, la superficialité et la profondeur, l’égoïsme et l’altruisme.
La jeune fille qui tente de passer au-dessus des clivages sociaux, qui brave les interdits de sa classe, se met sérieusement en danger mais, en même temps, atteint une compréhension de la vie inaccessible aux autres.

Extrait page 31 :

« Bonjour », dit-elle en imitant la voix de sa mère. Mais cela lui parut si horriblement affecté qu’elle en eut honte et balbutia comme une petite fille : « Ah !… Euh !… Vous venez… C’est pour la tente ?
– C’est ça, mademoiselle », dit le plus grand des quatre, un homme dégingandé, couvert de taches de son. Il déplaça légèrement son sac d’outils sur ses reins, rejeta son chapeau de paille en arrière et lui sourit. « C’est bien ça. »
Son sourire était si naturel, si amical, que Laura se ressaisit. Quels jolis yeux il avait, petits, mais d’un bleu si profond ! Et maintenant qu’elle les regardait, les autres aussi souriaient. « Courage, on ne va pas vous mordre », semblait dire leur sourire. Que les ouvriers étaient donc sympathiques ! Et quelle belle matinée ! Surtout pas un mot sur le temps ; elle était là pour s’occuper de choses sérieuses. La tente.
« Eh bien, que diriez-vous de la pelouse aux lys ? Est-ce que ça irait ? »

J’ai lu ce livre en édition bilingue, chez Folio, dans une traduction de Françoise Pellan, et mon exemplaire a été imprimé en 2010.

Trois poèmes de Gérard Chaliand

couverture chez Poésie-Gallimard

Gérard Chaliand est né en 1934 à Bruxelles, spécialiste de géopolitique, il a passé une quarantaine d’années à voyager sur tous les continents.
La poésie et l’amour ont été, tout au long de son existence, avec l’aventure et l’intérêt porté aux autres cultures et à la création, ses soucis majeurs. (source : notice biographique des éditions Gallimard).

**
(page 47.)

Chaque bouffée de soleil l’avait porté à l’amour ;
une tendresse déchirée lui faisait ouvrir les mains.

Du fond de sa mémoire, jaillissaient parfois
des tristesses anciennes auxquelles il ne croyait plus.

Quand il ouvrit les yeux, au grand soleil,
fatigué d’espérance, las d’avoir rêvé,
il s’étendit sur la grève, les lèvres pleines d’écume.
Loin, résonnait le pas des marches stériles.

La tristesse porte de longues fatigues,
tisse des rêves solitaires.
Tout me manque,
jusqu’à cette femme précieuse et nue dont j’ai soif.

**

(page 132.)

Tout ce qu’il va perdre, je l’ai perdu

A Fanny

Tout ce qu’il va perdre,
disait Nazim Hikmet en évoquant sa jeunesse,
je l’ai perdu.
Et moi, il me faudra perdre aussi
ce qu’il me reste encore,
jusqu’à me perdre moi-même,
sans autre trace que les mots que je laisse,
devant un quai désert où bat le vide du vent.

**

(page 117)

13.

 » La servitude abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer »
Ces mots me reviennent souvent à l’esprit.
L’acceptation de l’ordre supposé du monde
Le poids de la tyrannie, subie au nom de la sécurité.
Je ne juge pas ceux qui furent défavorisés par la naissance,
mais les autres, ceux qui pouvaient…

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Le recueil Feu nomade, d’où sont issus ces trois poèmes, est paru chez Poésie/Gallimard en 2016.

Le Temps retrouvé, de Marcel Proust

couverture au Livre de Poche

C’est le dernier article de l’année et, en même temps, le point final de La Recherche du Temps perdu de Proust, puisque Le Temps retrouvé est le dernier tome de la série.
Petit pincement au cœur lorsque j’ai terminé ce livre, avec le regret du temps passé en compagnie de Proust et l’envie de le retrouver bientôt, peut-être en recommençant cette lecture depuis le début un de ces jours.
Je remarque, en fouillant dans les archives de ce blog, que j’avais commencé La Recherche en 2016, avec peu d’assiduité les deux premières années, puis mon rythme de lecture s’est accéléré et j’ai presque lu les trois quarts des volumes depuis deux ans.

Mais venons-en à ce Temps Retrouvé et Tâchons de résumer les grands faits marquants de ce tome où il se passe énormément de choses que je ne vais pas toutes détailler :

Nous arrivons avec ce livre aux années de la Première Guerre Mondiale. Le narrateur, malade, fait des séjours en maison de santé et se trouve donc réformé. Mais ses amis Bloch et Saint-Loup s’engagent, avec des visions différentes de la guerre et du patriotisme. Proust analyse longuement les réactions des uns et des autres par rapport à cette guerre et à l’actualité, au patriotisme, à l’héroïsme, à ceux qui se battent vis-à-vis de ceux qui restent à l’arrière. Il est longuement question du baron de Charlus qui professe des idées germanophiles et donc très mal considérées à son époque (favorables à l’ennemi plutôt qu’à son propre pays). Les mœurs du baron de Charlus se précisent de plus en plus aux yeux du narrateur qui découvre ses penchants sadomasochistes et son goût des liaisons tarifées avec des hommes du peuple.
Le narrateur se demande au début du livre s’il est fait pour la littérature mais la lecture de quelques pages du journal des frères Goncourt (en fait, un pastiche de Proust dans le style ampoulé et maniéré des deux frères), le persuade qu’il n’a aucun talent pour cet art.
Après de longues années sans aucune vie mondaine, le narrateur décide de retourner à une soirée dans le monde chez Madame de Guermantes. Il s’apercevra bientôt que tous les gens qu’il connaissait ont énormément vieilli, à commencer par le baron de Charlus qui est devenu un vieillard presque aphasique et impotent. Le narrateur se rend compte du même coup que lui aussi a considérablement vieilli, qu’il arrive vers la fin de sa vie.
Mais, dans cette même soirée, le narrateur est frappé par trois grandes révélations successives : il repense au goût de la madeleine, il heurte deux pavés disjoints qui lui évoquent immédiatement son séjour à Venise, il entend le tintement d’une petite cuiller contre une tasse et ce bruit lui aussi fait revivre un autre de ses souvenirs émouvants. Ces révélations successives sur la manière dont nos impressions s’inscrivent en nous et transcendent la notion de temps, lui font comprendre qu’il doit s’appliquer à ressusciter ses impressions passées par le biais de la littérature. Il explique ensuite longuement sa conception de la littérature, ce qu’elle ne doit pas être et ce qu’il désire en faire. Il considère, entre autres, que la réalité n’existe pas en dehors de nos impressions subjectives et que c’est leur exploration qui est nécessaire.
De retour chez lui, le narrateur est tourmenté par l’idée que la mort ne va pas lui laisser le temps d’écrire l’œuvre qu’il projette d’écrire. D’autant que les nombreux courriers de ses amis et relations mondaines ne cessent de le détourner de sa tâche.
Il va donc écrire l’œuvre que nous venons de lire et la boucle est en quelque sorte bouclée : l’avenir du narrateur est tout entier dans notre expérience de lecture et nous pouvons la reprendre depuis le début.

Mon humble Avis :

Ce tome est sans doute l’un des plus beaux de la Recherche, car Proust dévoile le fond de sa pensée sur le temps, l’art et la littérature, et il explique la raison d’être de cette oeuvre monumentale, les doutes qui ont pu l’assaillir, la crainte de ne pouvoir la mener à son terme.
Ce que je retiendrai de la Recherche du temps perdu, c’est le sens psychologique de Proust extrêmement mouvant et, si j’ose dire, impressionniste. Dans le sens où les personnages ne cessent de se transformer, se révèlent très différents de ce qu’on imaginait, soit parce que leur personnalité est profondément modifiée par le temps et les circonstances, soit parce que Proust change de regard sur eux au gré de ses sentiments, de ses intérêts, des relations qui évoluent, etc.
Ainsi, la plupart des personnages changent non seulement d’aspirations et d’intentions au fur et à mesure (ce qui est assez classique) mais leur identité sexuelle, sociale, psychique, morale semble très peu fixée : les hétéros se révèlent homos, les petits bourgeois deviennent de grands aristocrates, les pacifistes se changent en héros guerriers, les petites prostituées endossent sans peine le statut de grandes artistes et grandes amoureuses, etc.
Malgré tout, ces variations restent très vraisemblables et donnent surtout une grande épaisseur et complexité à tous ces caractères, rajoutant même un réalisme surprenant.

Un Extrait page 404 :

Si l’idée de la mort dans ce temps-là m’avait, on l’a vu, assombri l’amour, depuis longtemps déjà le souvenir de l’amour m’aidait à ne pas craindre la mort. Car je comprenais que mourir n’était pas quelque chose de nouveau, mais qu’au contraire depuis mon enfance j’étais déjà mort bien des fois. Pour prendre la période la moins ancienne, n’avais-je pas tenu à Albertine plus qu’à ma vie ? Pouvais-je alors concevoir ma personne sans qu’y continuât mon amour pour elle ? Or je ne l’aimais plus, j’étais, non plus l’être qui l’aimait, mais un être différent qui ne l’aimait pas, j’avais cessé de l’aimer quand j’étais devenu un autre. Or je ne souffrais pas d’être devenu cet autre, de ne plus aimer Albertine ; et certes ne plus avoir un jour mon corps ne pouvait me paraître en aucune façon quelque chose d’aussi triste que m’avait paru jadis de ne plus aimer un jour Albertine. Et pourtant, combien cela m’était égal maintenant de ne plus l’aimer ! Ces morts successives, si redoutées du moi qu’elles devaient anéantir, si indifférentes, si douces une fois accomplies, et quand celui qui les craignait n’était plus là pour les sentir, m’avaient fait depuis quelque temps comprendre combien il serait peu sage de m’effrayer de la mort. (…)

Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres d’Iegor Gran

couverture chez POL

J’ai découvert ce livre par hasard, début octobre, en me promenant dans une célèbre librairie du quartier de Vavin-Montparnasse et le titre m’a tout de suite attirée.
Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres a été écrit, comme vous devez vous en douter, durant le premier confinement de mars-avril et mai 2020, et il adopte un ton résolument caustique, critique et polémique. C’est parfois drôle et pertinent, avec un sens de l’observation affûté et un sens percutant de la formule, mais à d’autres moments je n’adhérais pas vraiment à ces points de vue quelque peu excessifs.

En gros et pour résumer, Iégor Gran est absolument contre le confinement, quelles que soient les proportions prises par l’épidémie de Covid-19 et qui n’est, à ses yeux, pas grand-chose puisque, d’après lui, seuls les vieux et les riches en meurent. Tout ce qu’il voit, c’est que le confinement fait tomber dans la misère les pauvres, les artistes, les indépendants, les précaires, etc.
Les « casseroles qui applaudissent aux fenêtres » représentent tout au long de ces pages une certaine classe bourgeoise, très favorisée, déjà un peu âgée, qui a ridiculement peur de mourir du coronavirus alors qu’elle risque bien davantage de mourir du tabac ou de maladies cardiovasculaires et qui font crever les pauvres en applaudissant un confinement injuste et arbitraire.
Personnellement, je trouve ça un peu caricatural, même s’il y a un fond de vrai.
Pourquoi les vieux et les riches (qui ne se confondent pas forcément) n’auraient-ils pas le droit de survivre, autant que les pauvres et les jeunes ? Pourquoi faudrait-il sacrifier les uns à la survie des autres ? Je pensais que nous vivions dans un pays qui respecte la vie humaine et qui ne hausse pas les épaules en disant : « Bon, ce virus tue 0,6% de la population, tant pis pour eux, ce n’est pas très grave, pensons plutôt au PIB ! »
Je me demande quel genre de livre Iégor Gran aurait écrit si le gouvernement avait réagi ainsi, sans nous confiner, en laissant le virus circuler librement et tuer les plus fragiles.
Mais bon, « avoir bonne conscience, c’est magique » comme le proclame hardiment le bandeau de couverture en espérant bien nous culpabiliser un chouïa.
Une lecture qui m’a tantôt fait rire et tantôt agacée, et qui a le grand mérite de ne pas laisser indifférent !

Un Extrait page 18 :

La mort, que les hommes ont pour habitude de voiler pudiquement, circulait au grand jour, servie par le bon docteur Salomon. Et on l’applaudissait. Personne pour se demander si la bacchanale ne manquait pas de délicatesse.
Plus tard, après le déconfinement, le nombre de morts allant en diminuant, on applaudirait avec nettement moins d’allégresse. Quand il tomberait durablement en dessous de cent victimes quotidiennes, aux alentours du 20 mai, la fête serait finie, on cesserait d’applaudir.
Ah mais attention, il faudrait nuancer, car il y avait mort et mort. Les morts du Covid avaient infiniment plus de valeur que les autres. C’est ceux-là que comptait et recomptait sur ses dix doigts la direction de la Santé. Des morts de première classe. Les autres n’intéressaient personne. Combien de cancers ? D’accidents domestiques ? D’AVC ?
(…)

Albertine disparue de Marcel Proust

couverture du livre

Voici ma chronique du huitième et avant-dernier tome de La Recherche du temps perdu, de Marcel Proust.
Il s’agit d’un tome posthume, publié en 1925, alors que Proust n’avait pas terminé les remaniements de ce livre, et sur lequel il travaillait donc encore peu avant sa mort.
Notons que selon les éditions ce tome s’appelle tantôt Albertine disparue tantôt La Fugitive, puisque Proust a utilisé les deux titres dans ses manuscrits.

J’ai lu Albertine disparue aux éditions du Cénacle, et j’ai apprécié que le texte de Proust soit suivi de quelques analyses et mises en perspective historiques.

Vous vous souvenez peut-être que dans le tome précédent, La Prisonnière, Albertine finissait par fuir le domicile du narrateur qui la maintenait sous sa surveillance jalouse et contrôlait ses allers et venues.
Dans Albertine disparue, le narrateur se retrouve donc seul après la fuite de sa compagne. S’il envisage pendant un moment de la faire revenir en lui dépêchant son ami Saint-Loup et en échangeant avec la jeune femme quelques lettres, ses espoirs sont réduits à néant lorsqu’il apprend la mort brutale d’Albertine, d’une chute de cheval.
Le narrateur commence donc une lente introspection où se mêlent la souffrance du deuil, la remémoration amoureuse, et une tentative de cerner pour de bon la vraie personnalité d’Albertine.
Il décide de mener une petite enquête pour savoir si Albertine entretenait réellement des relations homosexuelles, si elle le trompait, si elle lui mentait et jusqu’à quel point, et il obtient effectivement quelques éléments de réponse par diverses sources, dont son serviteur Aimé et la meilleure amie d’Albertine, Andrée. Mais il continue à douter de la fiabilité de ces personnes.
Il semble qu’après la mort d’Albertine, les sentiments du narrateur à son égard se transforment en un amour plus pur et plus profond : il aura fallu qu’elle meure pour qu’il s’aperçoive de l’intensité de ces sentiments.
Proust nous offre de magnifiques pages sur le deuil et la souffrance de la séparation.
Petit à petit, le narrateur s’aperçoit qu’il commence à oublier Albertine : l’amour se désagrège très lentement pour laisser la place à l’indifférence.
Dans la troisième partie du roman, beaucoup moins introspective que les deux premières, le narrateur fait un voyage à Venise avec sa mère, ce qui est l’occasion de voir réapparaître deux personnages que nous avions un peu perdus de vue : Monsieur de Norpois et Madame de Villeparisis. Ce voyage est aussi l’occasion de belles descriptions des panoramas vénitiens, de ses canaux, de sa lumière et de ses palais.
Nous apprenons enfin deux mariages surprenants, dont celui de Saint-Loup avec Gilberte Swann renommée Forcheville.

Mon humble avis :

C’est un tome que j’ai beaucoup aimé car il est émotionnellement très fort, sur le thème du deuil.
L’amour du narrateur pour Albertine prend une ampleur et une beauté qu’il n’avait pas jusque là.
La mort d’Albertine débarrasse en quelque sorte le narrateur de ses instincts possessifs et calculateurs et, en le mettant face à lui-même, dans la solitude de son deuil, il atteint une certaine vérité sur lui-même et sur Albertine. C’est en tout cas de cette manière que j’ai compris ce livre.
En même temps, nous voyons la jalousie du narrateur prendre une tournure différente que dans La Prisonnière, précisément parce qu’il ne peut plus surveiller Albertine, la soumettre à ses interrogatoires ou encore décortiquer la vraisemblance de ses explications.
Maintenant qu’elle est morte, il commence à enquêter sur son passé, pour savoir si ses soupçons de jalousie étaient réellement fondés, ce qui répond aussi à l’interrogation du lecteur sur la personnalité du narrateur et sur ses obsessions maladives.
Mais, à l’issue de son enquête sur la possible double vie d’Albertine, le narrateur n’obtiendra pas forcément de certitudes très nettes, mais le lecteur se sera sans doute fait sa petite idée.

Un extrait page 136 :

D’autres fois mon chagrin prenait tant de formes que parfois je ne le reconnaissais plus ; je souhaitais d’avoir un grand amour, je voulais chercher une personne qui vivrait auprès de moi, cela me semblait le signe que je n’aimais plus Albertine quand c’était celui que je l’aimais toujours ; car le besoin d’éprouver un grand amour n’était, tout autant que le désir d’embrasser les grosses joues d’Albertine, qu’une partie de mon regret. C’est quand je l’aurais oubliée que je pourrais trouver plus sage, plus heureux de vivre sans amour. Ainsi le regret d’Albertine, parce que c’était lui qui faisait naître en moi le besoin d’une sœur, le rendait inassouvissable. Et au fur et à mesure que mon regret d’Albertine s’affaiblirait, le besoin d’une sœur, lequel n’était qu’une forme inconsciente de ce regret, deviendrait moins impérieux.(…)

Une voix dans la nuit, de Yasushi Inoue

Une voix dans la nuit est un roman de Yasushi Inoue disponible depuis 2019 chez Picquier Poche dans une traduction de Catherine Ancelot, où il fait 323 pages.

Yasushi Inoue (1907-1991) est un des écrivains japonais les plus importants du 20è siècle, auteur de romans et de recueils de nouvelles.

Quatrième de couverture par les éditions Picquier :

Un vieux fou de poésie part en croisade contre tous les démons de la modernité qui enlaidissent la nature. Afin de sauver sa petite fille de leur emprise, il l’enlève, embarque dans son errance une jeune fugueuse et un chauffeur de taxi, et part à la recherche d’une terre promise où persisteraient encore la beauté et la pureté originelles. Avec pour seul guide le Manyô-Shû, le plus ancien recueil de poésie japonaise, il se lance dans l’impossible quête des lieux chantés par ces admirables poèmes. Impossible car le temps a bien sûr passé … Il mesurera bientôt les limites et les dangers de son rêve.

Mon humble avis :

Je connaissais Yasushi Inoue surtout pour ses superbes recueils de nouvelles et je suis assez perplexe devant ce roman, même si on ne peut pas parler tout à fait de déception.
Inoue choisit pour héros un vieil érudit atteint de démence – il est, au sens littéral, tombé sur la tête – et il entend des voix, se croit persécuté, et développe une sorte de délire mystique où la modernité est démoniaque et où le respect des traditions ancestrales est la seule voie désirable et pure.
Jusqu’à quel point ce vieux fou est-il le porte-parole de l’auteur ? Sans doute pas complètement (puisqu’il n’est pas du tout dans la réalité et désire des choses impossibles) mais on sent tout de même qu’Inoue a de l’attachement et de la sympathie pour cet amateur de poésie au cœur pur.
Je n’ai pas trouvé vraisemblable ce quarteron de fuyards : le vieux fou, sa petite fille, la jeune fugueuse et un chauffeur de taxi providentiel, personnage falot et transparent qui ne sert qu’à véhiculer les trois autres à travers tout le Japon, et dont la course devrait atteindre un prix astronomique si l’auteur se souciait de réalisme, ce qui n’est pas le cas.
Il y a malgré tout de belles réflexions au cours de ces pages, par exemple sur la mort, et Inoue nous fait bien sentir à quel point la quête de son héros est impossible et vaine, le montrant comme une sorte de Don Quichotte à la japonaise.
Durant tout le livre, on nous présente le Japon en pleine métamorphose industrielle et technique, chaque paysage apparemment préservé se transforme bientôt en chantier, dans une fureur de construction et d’urbanisation à tout-va, et le petit groupe de fuyards ne cesse de chercher, toujours plus loin, le havre de paix tant désiré et introuvable.
Si le propos peut paraître « réac » ou tout au moins conservateur, il faut noter qu’il s’accompagne d’une conscience écologique très vive, avec un grand respect de la nature et le désir d’une activité humaine moins envahissante pour ce monde.
Un livre agréable, mais un peu naïf, et sans doute pas le meilleur d’Inoue.

Extrait page 196 :

Il sentit monter en lui un sentiment de révolte contre la désinvolture avec laquelle on considérait la mort, pas seulement celle de l’oncle de Tchâtcha, mais celle des êtres humains en général. Que meure un personnage de haut rang ou un homme du peuple, que meure un vieillard ou un enfant, qu’il s’agisse d’un être au cœur pur ou d’un criminel, à chaque fois c’est un être humain qui achève son existence après être venu au monde et y avoir vécu quelques années ou quelques décennies.
Il faudrait accompagner les morts avec de la douleur et des lamentations. Car telle est la nature de la mort. Comment chanter la vie quand on n’éprouve plus ni chagrin ni regret en face des morts ? Considérer la mort avec désinvolture ou traiter la vie à la légère, c’est tout comme. Jamais comme de nos jours, on n’a affiché un tel mépris de la vie. (…)

**

Deux poèmes d’Anne Hébert

anthologie quand les femmes parlent d’amour

Je continue d’explorer la très riche anthologie « quand les femmes parlent d’amour » dirigée par la romancière Françoise Chandernagor et parue au Cherche-Midi en 2016.

Anne Hébert (1916-2000) est une poète, romancière, dramaturge, scénariste québécoise, qui s’installa à Paris dans les années 60 et reçut de nombreux prix littéraires.

Il y a certainement quelqu’un

Il y a certainement quelqu’un
Qui m’a tuée
Puis s’en est allé
Sur la pointe des pieds
Sans rompre sa danse parfaite

A oublié de me coucher
M’a laissée debout
Toute liée
Sur le chemin
Le cœur dans son coffret ancien
Les prunelles pareilles
A leur plus pure image d’eau

A oublié d’effacer la beauté du monde
Autour de moi
A oublié de fermer mes yeux avides
Et permis leur passion perdue

**

Neige

La neige nous met en rêve sur de vastes plaines, sans traces ni couleur

Veille mon cœur, la neige nous met en selle sur des coursiers d’écume

Sonne l’enfance couronnée, la neige nous sacre en haute mer, plein songe, toutes voiles dehors

La neige nous met en magie, blancheur étale, plumes gonflées où perce l’oeil rouge de cet oiseau

Mon cœur, trait de feu sous des palmes de gel, file le sang qui s’émerveille.

***

ANNE HEBERT

Deux poèmes de Louise de Vilmorin

Louise de Vilmorin (1902-1969) est une romancière et poète française, rendue célèbre par son roman « Madame de » (1951). Elle fut la compagne de Malraux.

Mon cadavre est doux comme un gant

Mon cadavre est doux comme un gant
Doux comme un gant de peau glacée
Et mes prunelles effacées
Font de mes yeux des cailloux blancs.

Deux cailloux blancs dans mon visage,
Dans le silence deux muets
Ombrés encore d’un secret
Et lourds du poids mort des images.

Mes doigts tant de fois égarés
Sont joints en attitude sainte
Appuyés au creux de mes plaintes
Au nœud de mon cœur arrêté.

Et mes deux pieds sont les montagnes,
Les deux derniers monts que j’ai vus
A la minute où j’ai perdu
La course que les années gagnent.

Mon souvenir est ressemblant,
Enfants emportez-le bien vite,
Allez, allez, ma vie est dite.
Mon cadavre est doux comme un gant.

***

J’ai la toux dans mon jeu

J’ai la toux dans mon jeu
C’est ainsi que je gagne
Les cœurs aventureux
qui battent la campagne.

Appuyés à mon lit
Que secouent mes morts feintes
Des jeunes gens pâlis
Se pâment à mes quintes.

Toujours prêts aux adieux,
Car je suis fée d’automne,
Ils prennent à mon jeu
La mort que la toux donne.

Ils saisissent les fleurs
Dont j’ai la bouche pleine,
La bouche à mes couleurs
Et les fleurs de mes veines,

Pour les manger rougies
De mes mauvais desseins
Et goûter en ma vie
Le bouquet de leur fin.

Torses que la toux bombe,
Regards fermés au jour,
Ils roulent vers la tombe
Où vont mes gains d’amour.

J’ai la toux dans mon jeu
C’est ainsi que je gagne
Les cœurs aventureux
qui battent la campagne.

***

LOUISE DE VILMORIN

La Mort, l’amour et les Vagues de Yasushi Inoue

La Mort, l’amour et les Vagues est un bref recueil de trois nouvelles de Yasushi Inoue (1907-1991).
La première nouvelle, qui donne son titre au recueil, aborde un thème typiquement japonais – le suicide – et le détourne en le rendant quelque peu dérisoire, avec une critique voilée du sens de l’honneur et de la froideur des relations humaines dans la société nippone. Cette nouvelle est d’une beauté incroyable, chaque élément (dialogue, description) semble porteur de sens, dans une grande subtilité psychologique et esthétique. Les contraires s’allient particulièrement bien dans cette histoire, opposant sans cesse la mort-la vie, l’amour et l’indifférence, la honte et l’honneur, l’homme et la femme.

La deuxième nouvelle est au moins aussi fascinante que la première, avec des études de caractères très intelligemment décrits qui, en même temps, nous placent face au mystère des êtres.
Si le personnage principal agit avec un égoïsme peu reluisant, le regard de l’auteur ne cherche absolument pas à le condamner et, même, nous amène à comprendre que la passion amoureuse est pleine de ces égoïsmes et de ces lâchetés. Et la jeune épouse réservée et bien élevée révèlera elle aussi sa part d’ombre et de duplicité. L’amour n’est donc certainement pas, à travers cette nouvelle, l’abandon de soi-même à la clairvoyance de l’autre ou le plaisir de la confidence sincère. Au contraire, l’amour suppose le mensonge et le non-dit et c’est en révélant la vérité que l’on prend le risque de la rupture.
L’importance du paysage est aussi très grande dans cette histoire : le jardin zen, qui sert chaque fois de révélateur, par son aspect hautement spirituel, rend impossible tout attachement durable entre les êtres.

La troisième nouvelle m’a semblé un peu moins géniale que les deux précédentes – avec une fin un peu attendue et des personnages moins subtilement dessinés – mais elle a aussi son charme, en abordant là encore le thème du couple confronté à l’avarice et au qu’en-dira-t-on. Une certaine ironie se fait jour au fil des pages et, là, nous trouvons un couple fortement soudé – non pas par l’amour de l’un pour l’autre mais par la cupidité maladive.

Ce recueil de nouvelles a été un grand coup de cœur, une découverte tout à fait superbe !
Je conseille ce livre à tous les amateurs de littérature japonaise et/ou de nouvelles.

Deux poèmes de Richard Rognet sur le deuil


Bien que je vous aie déjà parlé de ce recueil il y a trois ou quatre mois, je souhaitais lui consacrer un deuxième article. Effectivement, ce livre Dans les méandres des saisons est suivi d’un second recueil intitulé Elle était là quand on rentrait, et qui évoque la mort de sa mère, ses sentiments à ce moment particulièrement douloureux.

Voici donc deux poèmes extraits de cette seconde partie.

Ce n’est pas au moment où elle tomba sur toi,
ta mort, qu’elle fut la mort, ni lorsqu’on
t’emporta, comme un paquet, hors de chez nous,
dans une housse grise dont le gris de la nuit,

lui-même fut troublé, non, ce n’est pas à ce
moment-là qu’elle fut la mort, mais bien après
ton départ, lorsqu’elle explosa dans la vie,
vivante dans la cuisine, en chaque ustensile

sorti d’un placard, sur la nappe débarrassée
de ses miettes, après les repas, vivante dans
le jour accroché aux rideaux, dans le jeu des

mésanges que rassemble le pin, vivante dans
le jardin où les rhododendrons se souviennent
des regards attendris que tu portais sur eux.

***

C’est en moi que tu es enterrée, non dans
ce froid caveau devant lequel je passe comme
une ombre que je ne connais pas. En moi,
tu es vivante, même ta mort est vivante,

les merles me le disent, les mésanges aussi,
et les premières pousses des cœurs de
Marie qui prendront le relai des crocus,
des anémones, des primevères. J’ai donné tes

habits, même les plus récents, quelques-uns
sont restés, dont je n’ai pu me séparer, j’ai
donné tes habits comme on offre des fleurs,

mais ils laissent dans ton armoire une place
infinie, parfois si douloureuse qu’il me
semble mourir encore plus loin que toi.

***

RICHARD ROGNET