Deux poèmes de Louise de Vilmorin

Louise de Vilmorin (1902-1969) est une romancière et poète française, rendue célèbre par son roman « Madame de » (1951). Elle fut la compagne de Malraux.

Mon cadavre est doux comme un gant

Mon cadavre est doux comme un gant
Doux comme un gant de peau glacée
Et mes prunelles effacées
Font de mes yeux des cailloux blancs.

Deux cailloux blancs dans mon visage,
Dans le silence deux muets
Ombrés encore d’un secret
Et lourds du poids mort des images.

Mes doigts tant de fois égarés
Sont joints en attitude sainte
Appuyés au creux de mes plaintes
Au nœud de mon cœur arrêté.

Et mes deux pieds sont les montagnes,
Les deux derniers monts que j’ai vus
A la minute où j’ai perdu
La course que les années gagnent.

Mon souvenir est ressemblant,
Enfants emportez-le bien vite,
Allez, allez, ma vie est dite.
Mon cadavre est doux comme un gant.

***

J’ai la toux dans mon jeu

J’ai la toux dans mon jeu
C’est ainsi que je gagne
Les cœurs aventureux
qui battent la campagne.

Appuyés à mon lit
Que secouent mes morts feintes
Des jeunes gens pâlis
Se pâment à mes quintes.

Toujours prêts aux adieux,
Car je suis fée d’automne,
Ils prennent à mon jeu
La mort que la toux donne.

Ils saisissent les fleurs
Dont j’ai la bouche pleine,
La bouche à mes couleurs
Et les fleurs de mes veines,

Pour les manger rougies
De mes mauvais desseins
Et goûter en ma vie
Le bouquet de leur fin.

Torses que la toux bombe,
Regards fermés au jour,
Ils roulent vers la tombe
Où vont mes gains d’amour.

J’ai la toux dans mon jeu
C’est ainsi que je gagne
Les cœurs aventureux
qui battent la campagne.

***

LOUISE DE VILMORIN

La Mort, l’amour et les Vagues de Yasushi Inoue

La Mort, l’amour et les Vagues est un bref recueil de trois nouvelles de Yasushi Inoue (1907-1991).
La première nouvelle, qui donne son titre au recueil, aborde un thème typiquement japonais – le suicide – et le détourne en le rendant quelque peu dérisoire, avec une critique voilée du sens de l’honneur et de la froideur des relations humaines dans la société nippone. Cette nouvelle est d’une beauté incroyable, chaque élément (dialogue, description) semble porteur de sens, dans une grande subtilité psychologique et esthétique. Les contraires s’allient particulièrement bien dans cette histoire, opposant sans cesse la mort-la vie, l’amour et l’indifférence, la honte et l’honneur, l’homme et la femme.

La deuxième nouvelle est au moins aussi fascinante que la première, avec des études de caractères très intelligemment décrits qui, en même temps, nous placent face au mystère des êtres.
Si le personnage principal agit avec un égoïsme peu reluisant, le regard de l’auteur ne cherche absolument pas à le condamner et, même, nous amène à comprendre que la passion amoureuse est pleine de ces égoïsmes et de ces lâchetés. Et la jeune épouse réservée et bien élevée révèlera elle aussi sa part d’ombre et de duplicité. L’amour n’est donc certainement pas, à travers cette nouvelle, l’abandon de soi-même à la clairvoyance de l’autre ou le plaisir de la confidence sincère. Au contraire, l’amour suppose le mensonge et le non-dit et c’est en révélant la vérité que l’on prend le risque de la rupture.
L’importance du paysage est aussi très grande dans cette histoire : le jardin zen, qui sert chaque fois de révélateur, par son aspect hautement spirituel, rend impossible tout attachement durable entre les êtres.

La troisième nouvelle m’a semblé un peu moins géniale que les deux précédentes – avec une fin un peu attendue et des personnages moins subtilement dessinés – mais elle a aussi son charme, en abordant là encore le thème du couple confronté à l’avarice et au qu’en-dira-t-on. Une certaine ironie se fait jour au fil des pages et, là, nous trouvons un couple fortement soudé – non pas par l’amour de l’un pour l’autre mais par la cupidité maladive.

Ce recueil de nouvelles a été un grand coup de cœur, une découverte tout à fait superbe !
Je conseille ce livre à tous les amateurs de littérature japonaise et/ou de nouvelles.

Deux poèmes de Richard Rognet sur le deuil


Bien que je vous aie déjà parlé de ce recueil il y a trois ou quatre mois, je souhaitais lui consacrer un deuxième article. Effectivement, ce livre Dans les méandres des saisons est suivi d’un second recueil intitulé Elle était là quand on rentrait, et qui évoque la mort de sa mère, ses sentiments à ce moment particulièrement douloureux.

Voici donc deux poèmes extraits de cette seconde partie.

Ce n’est pas au moment où elle tomba sur toi,
ta mort, qu’elle fut la mort, ni lorsqu’on
t’emporta, comme un paquet, hors de chez nous,
dans une housse grise dont le gris de la nuit,

lui-même fut troublé, non, ce n’est pas à ce
moment-là qu’elle fut la mort, mais bien après
ton départ, lorsqu’elle explosa dans la vie,
vivante dans la cuisine, en chaque ustensile

sorti d’un placard, sur la nappe débarrassée
de ses miettes, après les repas, vivante dans
le jour accroché aux rideaux, dans le jeu des

mésanges que rassemble le pin, vivante dans
le jardin où les rhododendrons se souviennent
des regards attendris que tu portais sur eux.

***

C’est en moi que tu es enterrée, non dans
ce froid caveau devant lequel je passe comme
une ombre que je ne connais pas. En moi,
tu es vivante, même ta mort est vivante,

les merles me le disent, les mésanges aussi,
et les premières pousses des cœurs de
Marie qui prendront le relai des crocus,
des anémones, des primevères. J’ai donné tes

habits, même les plus récents, quelques-uns
sont restés, dont je n’ai pu me séparer, j’ai
donné tes habits comme on offre des fleurs,

mais ils laissent dans ton armoire une place
infinie, parfois si douloureuse qu’il me
semble mourir encore plus loin que toi.

***

RICHARD ROGNET

Tous les noms, de José Saramago

J’ai acheté ce roman de José Saramago car j’en avais vu une bonne critique sur un blog et que j’avais déjà lu avec grand plaisir L’Aveuglement du même auteur.
José Saramago (1922-2010) est un des principaux écrivains portugais du 20è siècle, Prix Nobel de Littérature en 1998. Son roman le plus célèbre est L’Aveuglement.

L’histoire :

Nous ne savons pas très bien, en lisant Tous les noms, si nous nous situons dans un univers fantastique ou familier et si cette société est totalitaire ou proche de la nôtre. Par certains éléments, nous penchons tantôt d’un côté tantôt de l’autre.
Le héros de cette histoire s’appelle Monsieur José (On notera la similitude avec l’écrivain lui-même), un célibataire d’une cinquantaine d’années. Il est employé aux écritures dans les gigantesques archives de l’Etat Civil, où on répertorie les fiches des vivants et des morts, et où l’on inscrit les renseignements essentiels d’une vie : naissance, mariage, divorce, cause du décès. L’appartement de Monsieur José est séparé de son lieu de travail par une simple porte, dont il n’a encore jamais utilisé la clé. Pour tromper la solitude et l’ennui de ses jours de congé, il collectionne des renseignements et des coupures de presse à propos des cent personnalités les plus célèbres du pays. Mais, un beau jour, il tombe par hasard sur la fiche d’Etat Civil d’une femme inconnue et décide de s’intéresser à elle. Il commence à mener une petite enquête sur la vie de cette femme, qui habite la même ville que lui. (…)

Mon avis :

Il y a une grande similitude avec l’univers de Kafka mais on sent ici davantage d’optimisme et d’espérance. L’univers bureaucratique est certes écrasant et absurde mais on peut parfois l’amadouer et lui faire entendre raison. Le personnage de Monsieur José est intéressant par son rapport avec la solitude : d’un côté il s’intéresse à des tas d’hommes et de femmes, réels et vérifiables, et cette quête constitue le sens de sa vie, mais d’un autre côté il reste presque toujours retranché dans son isolement. Il n’arrive à rencontrer les gens que sous la forme de papiers, de photos, de documents divers. Quant aux entrevues qu’il a de visu avec l’entourage de la femme inconnue, elles sont toujours entourées de mensonges, de prétextes et de faux-semblants, comme si la rencontre avec l’autre ne pouvait jamais avoir lieu sincèrement. Un moment particulièrement révélateur est la grande discussion que Monsieur José décide d’avoir avec son plafond, passage très poétique que j’ai apprécié, mais assez désespéré.
Nous nous acheminons pourtant, au fur et à mesure de la lecture, vers une ouverture de Monsieur José, qui parvient à briser sa coquille et à révéler aux autres sa vérité.
Ce roman m’a absolument conquise, par son atmosphère, son humour décalé, son écriture complexe, aux longues phrases labyrinthiques, ses réflexions philosophiques sur la vie, la mort, la société.

Extrait page 154

Le plafond donna à Monsieur José l’idée d’interrompre ses vacances et de reprendre le travail. Tu dis à ton chef que tu es suffisamment rétabli et tu lui demandes de te réserver le reste des jours pour une autre occasion, cela, si tu trouves le moyen de sortir de l’impasse où tu t’es fourré, toutes les portes sont fermées et tu n’as pas une seule piste pour te guider, Le chef trouvera bizarre qu’un fonctionnaire reprenne le travail sans y être obligé et sans y avoir été invité, Ces derniers temps tu as fait des choses bien plus bizarres, Je vivais tranquillement avant cette obsession absurde, avant de chercher une femme qui ne sait même pas que j’existe, Mais toi tu sais qu’elle existe et c’est bien là le problème (…)

***

La mort n’est jamais comme, de Claude Ber

J’ai choisi de ne pas écrire de note de lecture sur ce livre et de retranscrire plutôt les notes de l’éditeur, la biographie de la poète et un extrait du recueil, qui me semblent suffisamment parlants.

Note de l’éditeur :

A l’origine de La mort n’est jamais comme, un drame : celui de voir un être que l’on aime, une compagne, basculer dans la folie et n’en jamais revenir. Le livre, qui parait pour la première fois en 2003, ferait presque oublier ce drame tant il est puissant, vital, organique. Mais les maisons qui portent les couleurs de ce texte – Léo Sheer puis l’Amandier – baissent pavillon, le laissant orphelin d’éditeur. La mort donc, et puis la vie qui lui dame le pion puisque nous faisons renaître ce livre, le goût de ce texte inclassable chevillé au corps. Pourquoi ? Parce que l’écriture, portée à ce niveau d’incandescence, déplace les frontières des genres. Parce que le délire, si bien maîtrisé, ouvre une porte qui ne se refermera plus. Parce qu’il est urgent de vouer la rage du texte au courage de vivre. Un livre majeur des vingt dernières années enfin réédité.

***

Claude Ber est née à Nice en 1948, dans une famille de résistants qui lui apprend très tôt à dire non. Agrégée de lettres, elle se tourne vers l’enseignement et occupe d’importantes fonctions académiques et nationales. Cela ne l’empêche pas de mener à bien une oeuvre littéraire qui accorde une place majeure à la poésie. En 2004, la première édition de La mort n’est jamais comme obtient le Prix international de poésie francophone Yvan-Goll. Après un passage aux éditions de l’Amandier, où elle dirigeait une collection, elle a choisi de confier sa poésie à Bruno Doucey.

***

le momort

j’ai tant mâché ta mort dans mes mots que je radote de mot en mort de mort en mot
le momort – le mortmot – le mormort – le motmot – le motmort et ce bégaiement
je le dédie à nos jeux pour que tu joues encore
ou que le jeu de la parole fasse chiffre magique sur ta bouche muette

tu ne prononces plus le mot mort
c’est la mort qui te prononce
et dit ton corps pour moi à présent inconcevable
comme si dire
( que tes yeux ne veillent plus intacts sous tes paupières )
( que se défait ton regard en pourriture)
comme si dire
( que peut exister cette stupéfaction d’une charogne
de main à la place de ta main)
était aussi absurde que de marmonner
des motsmorts – des mortsmots – desmomos – desmomors

La mort fait de la langue entière un charabia
quand ne sont plus imaginées mort et folie
quand elles sont
se rêve au cauchemar une langue capable de couvrir de
fleurs le désert de la folie et de la mort comme
les pauvres rêvent de gagner au loto
le momort se défait et pourrit dans ma bouche
lemomort – lemomor – lemomo – leormo – lemoor
décortiqué lettre à lettre surgirait-il à l’or de la mandorle
désossée de ses restes résurrection et renaissance ?

(…)

Deux poèmes de Marie-Claire Bancquart

L’anthologie Toute minute est première rassemble des textes choisis parmi les huit derniers recueils de Marie-Claire Bancquart, depuis 2005. Ce recueil se clôt avec les tout derniers poèmes qu’elle a écrits, et qui datent de novembre 2018.
Marie-Claire Bancquart, née en 1932, est décédée en février 2019.

***

Oui, j’ai coulé
pas tout à fait au fond
mais en totale absence.

Des murs anonymes.
Des draps jaunes marqués « Assistance publique ».
Ils ne me disaient rien : je savais encore épeler, mais non lire.

Des gens m’irritaient tout autour, ces grands insectes tourmenteurs, trop vifs.
Sous ma peau nourrie par des tubes
ils s’en donnaient : tubes, piqûres …

J’apprenais que la mort n’était pas facile.

***

Pourtant l’amour
se conforme à l’amour.
Il n’est couple d’oiseaux qui ne ressemble au nôtre.
Et du haut de leur toit, ils nous regardent
avec un rayonnement,
ils évoquent le temps où les bêtes parlaient,
leur parlaient à eux, les oiseaux,
tandis que se taisaient les hommes,
maintenant si bavards.
Il nous faudrait connaître le monde par leurs pépiements
si confidentiels à présent
que nous ne les déchiffrons pas.
Nous resterions assis sous leurs arbres,
et les écouterions comme les enfants
écoutent le maître.
Notre silence,
et la sûreté de leur pépiement
nous aiderait à vivre.

***

Toute minute est première est paru aux éditions du Castor Astral en 2019.

Le Passage, de Jean Reverzy


J’ai lu ce roman sur les conseils de Goran, du blog des Livres et des Films, que je remercie de m’avoir orientée vers cette intéressante lecture.
Le passage est le premier roman de Jean Reverzy (1914-1959) qui l’a écrit à l’âge de quarante ans et a obtenu grâce à lui un grand succès et le Prix Renaudot en 1954.
Ce roman a une forte composante autobiographique : il y est beaucoup question de médecine – Reverzy était médecin – mais aussi de la Polynésie – Reverzy avait voyagé en Océanie. Aussi et surtout, le héros du Passage est un homme malade, qui se sait condamné à brève échéance, ce qui était aussi le cas de Reverzy qui n’a survécu que cinq ans à ce livre.

Je recopie ici la Quatrième de Couverture :

Gravement malade, Palabaud décide de quitter Tahiti pour revenir vers Lyon, sa ville natale, où son ami d’enfance est médecin. Accompagné de Vaïté, Polynésienne dont la beauté se fane quelque peu, il erre dans la ville, consulte, retrouve des bribes de son passé. Mais l’hiver arrive, les lagons sont loin et la mer absente. Sans révolte ni amertume, Palabaud envisage « le passage ».
A quarante ans, pressentant sa fin prochaine, Jean Reverzy, « médecin des pauvres », écrit – au retour d’un voyage en Océanie – son premier roman, Le Passage, qui lui vaut un succès immédiat. Il mènera de pair sa double carrière, jusqu’à sa mort en 1959.

Mon avis :

Dans ce roman, le héros, Palabaud, se sait condamné et accepte son sort avec résignation. Il ne souffre ni physiquement ni moralement, c’est tout juste si son corps lui rappelle sa maladie par un amaigrissement toujours croissant et des nausées matinales. Il ne cesse de consulter des médecins et de changer de traitements mais il ne croit pas une seule seconde que ça puisse le sauver. On pourrait penser que l’approche de la mort rende notre héros plus philosophe ou plus sensible à la religion mais, jusqu’au bout, ces questions le laissent parfaitement froid et il envisage avec une totale tranquillité de se fondre dans le néant. Ce héros, Palabaud, est un homme qui ne croit pas à grand-chose, sauf peut-être en la mer dont le souvenir apaise ses derniers moments. On nous dit aussi qu’il croit dans les hommes mais tout au long de ces pages on sent surtout sa solitude et son détachement. Le style de l’écrivain m’a beaucoup plu, il décrit souvent les paysages avec leurs odeurs, leurs couleurs, la consistance flasque ou flétrie des choses qui entourent les personnages. J’ai aussi apprécié les descriptions du monde médical, de ses procédés, de ses modes de communication, de sa manière de considérer la mort et d' »aider à mourir » c’est-à-dire adoucir les derniers jours des malades.
Un livre très sombre, qui nous propose une vision du monde assez désespérée, mais remarquablement bien écrit, et que j’ai dévoré en deux jours car il est très rythmé et prenant !

**

J’ai lu Le Passage dans la collection Points de Flammarion (1977) où il fait 284 pages.

Un extrait page 50 :

On peut croire que c’est charmant de mourir en Océanie. Sous les Tropiques, tout devient confus. La lumière du jour trop intense déforme l’aspect des hommes et des destins. La nuit, de profonds parfums végétaux, filtrés sur des verdures sans nom, rabattus vers la côte par le vent de terre coulant des montagnes, enivrent et endorment l’inquiétude. Mais cet envoûtement qui défigurait le visage de la destinée, soudainement s’était disloqué, et Palabaud, étonné mais lucide, le flanc traversé d’une douleur, regardait tous les morts du passé et après les ombres de son enfance d’autres ombres, moins lointaines, des ombres océaniennes toutes proches, plus riches de signification funèbre.(…)

L’Eurydice d’Elfriede Jelinek


J’avais envie depuis assez longtemps de découvrir l’oeuvre très controversée d’Elfriede Jelinek (écrivain autrichienne née en 1946, Prix Nobel de Littérature en 2004, auteure entre autres de La Pianiste) mais ne savais pas par quel livre commencer. Et c’est en passant devant le rayon théâtre de ma librairie préférée que je suis tombée sur celui-ci : Ombre (Eurydice parle).
Je me suis dit que c’était une excellente idée de s’intéresser au mythe d’Orphée à travers la figure d’Eurydice qui a toujours eu un rôle assez secondaire, effacé, alors qu’elle aurait certainement beaucoup à dire, elle qui est restée dans le monde des morts (Les Ombres) plutôt que de suivre Orphée, qui voulait la ramener vers le monde des vivants.
Elfriede Jelinek transforme donc un personnage de femme passive qui n’arrive pas vraiment à exister en une héroïne qui s’affirme – mais elle s’affirme en tant qu’Ombre, en tant que morte ayant rejoint le néant et ne possédant plus ni corps ni conscience ni inconscient, ce qu’elle ressent comme une libération.
Au fur et à mesure qu’on avance dans ce monologue, on sent qu’Eurydice s’éloigne de plus en plus du monde des vivants et de leurs préoccupations car son discours semble de plus en plus figé, sa pensée est moins construite et plus fermée sur elle-même, comme dans un désir de ne plus avancer du tout, de faire du sur-place dans un temps aboli.
Dans les premiers temps de ce monologue, Eurydice analyse le deuil maladif d’Orphée à grand renfort de discours psychanalytiques (que je goûte très moyennement) mais qui a cependant l’intérêt de mettre en lumière la pathologie d’Orphée qui refuse la séparation du deuil, qui refuse que la Nature soit plus forte que sa propre volonté.
Elfriede Jelinek fait d’Orphée un chanteur de rock adulé de ses groupies, des petites filles aux corps et aux cervelles vides, qui poussent des cris dès qu’elles le voient, un Orphée dépressif dont les désirs n’ont pas de limites.
J’ai aimé certains passages de cette pièce, surtout dans la première moitié, mais l’idée de l’auteure, comme quoi il vaut mieux ne pas exister et rejoindre le monde des ombres plutôt que d’être vivant, me rend assez perplexe et, jusqu’à preuve du contraire, je préfère pour ma part être en vie …
J’ai bien aimé par contre l’écriture de cette pièce, avec des jeux de mots que la traductrice a très bien su rendre en français, et une langue très rythmée, haletante, avec par moments des notations et des images d’une belle poésie.

Extrait page 23

Il devra se défaire de moi, moi pour ma part, qui n’est cependant plus à moi, toute défaite depuis longtemps, c’est pas si mal, être soudain insouciante et irresponsable, abandonner ses dépouilles et foutre le camp, sortir de soi et tout simplement s’en aller. Me laisser, me laisser enfin être, me laisser seule, ce que de toute façon je suis, il ne pouvait tout simplement accepter de me laisser à cette région qui soudain me parait si joyeuse, lumineuse, aimable, maintenant que je peux enfin y aller : il ne me laissera pas. Il ne me laissera pas en rester là. (…)

Cette pièce est parue en 2018 aux éditions de l’Arche, dans une traduction de Sophie Andrée Herr.

Récits d’un jeune médecin, de Boulgakov


Les récits d’un jeune médecin se présentent comme un recueil de sept nouvelles mais on peut également lire chaque nouvelle comme un chapitre d’un même roman dans la mesure où le personnage principal est toujours le même jeune médecin débutant, exerçant dans une région reculée de Russie.
Les trois premières nouvelles abordent le même problème : comment réaliser pour la première fois telle ou telle opération chirurgicale quand on ne l’a quasiment jamais vue réalisée durant ses études ? Le jeune médecin est en proie aux angoisses bien compréhensibles de son inexpérience, tout en cherchant à sauver la face vis à vis de ses patients et des aides médicaux qui l’entourent (sage-femmes, infirmières, etc.) et qui d’ailleurs lui apportent un secours très efficace.
Le jeune médecin est extrêmement sollicité par ses patients, jour et nuit, ce qui ne lui permet pas toujours de dormir, manger ou se laver normalement. Il souffre aussi d’une grande solitude dans cette région campagnarde. Il doit affronter, parfois au risque de sa vie, des tempêtes de neige, des brouillards, et toutes les rigueurs du climat russe pour aller soigner un malade éloigné.
Il doit aussi affronter les superstitions et l’ignorance des personnes qu’il veut soigner, et qui souvent n’obéissent pas à ses prescriptions, ce qui lui donne de grandes inquiétudes dans le cas de certaines maladies contagieuses qui risquent de décimer toute la population.
Beaucoup de pages sont très saisissantes et je me suis parfois sentie gagnée par l’inquiétude du jeune médecin.
Boulgakov a un réel génie pour nous faire ressentir les affres de son héros et les tourments qu’il traverse. Ayant été lui-même médecin, on se dit qu’il a dû puiser dans sa propre expérience de jeunesse pour écrire ces récits.
Un excellent livre, qui nous tient en haleine, et qui est suivi dans l’édition du Livre de Poche par la nouvelle Morphine, sur la toxicomanie d’un médecin, qui est aussi tout à fait prenante.

Extrait page 52

D’un geste déjà familier, je saisis le bras inerte, y appliquai mes doigts et tressaillis. Je perçus de menus battements précipités, puis les pulsations se firent irrégulières et s’espacèrent jusqu’à n’être plus qu’un fil. Je ressentis un froid que je connaissais bien au creux de l’estomac, comme chaque fois que je voyais la mort en face. Je la hais. J’eus le temps de rompre l’extrémité d’une ampoule et d’aspirer l’huile jaune dans ma seringue. Mais déjà je la plantai machinalement, et l’injection que je pratiquai sous la peau du bras était inutile. (…)

J’ai lu Récits d’un jeune médecin dans une traduction de Paul Lequesne.
Cette lecture participe à mon défi du mois de mars : le fameux Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran.

Un lit de Malade Six Pieds de Long, de Masaoka Shiki

J’ai lu ce livre car j’en ai entendu parler sur le blog de Goran, dans une excellente chronique qu’il vous plaira sans doute d’aller lire en suivant ce lien.
Ce livre est une sorte de journal intime ou de recueil de réflexions, constitué par les articles que l’auteur écrivait chaque jour, la dernière année de sa vie, à destination du journal Nihon. Tuberculeux, il se trouvait à ce moment cloué au lit, tourmenté par de terribles souffrances, difficiles à apaiser.
Avant de poursuivre, je dirai quelques mots de présentation sur l’auteur : Shiki Masaoka (1867-1902) est un poète, critique et journaliste japonais. Il est considéré comme l’un des quatre maîtres classiques du haïku japonais. Il a influencé la poésie japonaise du XXè siècle. Il est mort à 35 ans de la tuberculose. (Source : Wikipedia).

Masaoka Shiki souffre d’être immobilisé, malade, dans la solitude et sans beaucoup de distractions à part la lecture, l’écriture, et la contemplation de peintures qui éveillent chez lui des pensées sur l’art et les artistes. Il se montre souvent critique envers telle ou telle oeuvre peinte ou tel ou tel haïku, exposant ses critères esthétiques avec une grande finesse d’analyse et un sens de la nuance très subtil. J’ai aimé particulièrement les pages où il disserte sur les haïkus, soupesant le sens de chaque mot, ce qui nous fait prendre conscience de la complexité de cet art poétique où rien ne doit être laissé au hasard et où il faut fuir les effets superficiels.
Mais il n’est pas question que de sujets artistiques et intellectuels dans ce livre, loin de là. Ainsi, Masaoka Shiki nous décrit son cadre de vie, compare le goût des poires occidentales et des poires japonaises (ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres), parle des visites qu’il reçoit, des femmes de sa famille qui ne s’occupent pas assez de lui à son goût et dont il déplore le manque d’éducation, mais aussi des douleurs qui l’assaillent sans répit. Il évoque même la mort, sans insister beaucoup sur le sujet, qu’il semble considérer avec un certain détachement.

Un beau livre, touchant et instructif, qui plaira beaucoup aux amateurs de poésie japonaise.