Quelques poétesses de la revue Ashibi (haïkus du 20è siècle)

Couverture chez Points

Quand je me suis lancé le défi de consacrer un Mois Thématique aux Femmes Japonaises, je pensais pouvoir trouver assez facilement des recueils de poétesses traduits en français, de la même manière qu’on trouve sans difficulté des œuvres de romancières japonaises publiées chez un grand nombre d’éditeurs français. Mais je me suis aperçue que ce n’était pas si simple…

Quoi qu’il en soit, je vous présente aujourd’hui des haïkus de poétesses japonaises du 20è siècle, que j’ai trouvés dans l’anthologie « La lune et moi« , parue chez Points en version bilingue, en 2011, et qui proviennent tous de la plus prestigieuse et célèbre revue japonaise de haïkus, Ashibi (L’Azalée), qui sont ici traduits du japonais par Dominique Chipot et Makoto Kemmoku.

Comme je n’ai trouvé aucune notice biographique sur les haïjins présentées – pas même leurs dates de naissance – je vous livre seulement les poèmes signés du nom de leurs autrices.

PRINTEMPS

Les couleurs de l’arc-en-ciel
dans la mousse du shampooing –
Le printemps commence.

Chizuko Tokuda

**

La neige printanière
se répand
pareille à des mots doux.

Fumiko Araï

**

L’aube –
Par terre, des étamines
dessinent un chemin

Sachiko Itami

**

D’une épine brillante
de mandarinier sauvage
naît un papillon.

Machiko Okamoto

***

ETE


La pivoine à peine ouverte,
le présent
est déjà passé

Yuki Honda

**

Nouvelles feuilles de cerisiers –
Mes anciens amis se rassemblent
sur les ruines de notre école

Haruo Mizuhara

**

Ce garçon, ayant traversé
des roseaux verts en courant,
devient vent

Yuki Honda

**

L’irrégulière réflexion
d’un verre vénitien –
Fin d’été

Oriko Nishikawa

***

AUTOMNE


Chute des feuilles de ginko –
Tranquillement
le ciel forcit

Chieko Watanabe

**

Le bruit de l’eau,
éclairé par la lune,
plus intense

Sueko Fuji’i

**

Je donne à mon époux
la pomme cueillie tout à l’heure.
Suis-je une enfant d’Eve ?

Yôko Ichigatani

**

Cigales d’automne –
Les lettres d’un défunt
restées dans le porte-lettres

Setsuko Shimizu

***

HIVER

Quinte de toux –
Ma solitude dans la nuit
plus profonde

Fumiko Araï

**

La corde à sauter
fait tournoyer
le soleil couchant.

Chizuko Tokuda

**

Jusqu’à ce que mes cils
gèlent
je lève les yeux vers l’aurore.

Yôko Ichigatani

**

Je travaille un peu
puis paresse plus longtemps –
Les jours rallongent…

Kazuko Senju

**

Quelques haïkus de poétesses japonaises

Parue chez Points, l’anthologie « Haïjins japonaises, du rouge aux lèvres » réunit quarante poétesses japonaises, classiques et contemporaines, qui ont toutes excellé dans l’art du haïku.
Quarante haïjins (on appelle ainsi les auteur(e)s de haïkus), cela fait beaucoup pour ce livre assez mince (260 pages) et, souvent, on voudrait que le chapitre consacré à telle ou telle poétesse soit plus étoffé car ces poèmes sont vraiment très beaux et d’une concision parfaite. On reste donc fréquemment avec un goût de trop-peu mais cela permet au moins de découvrir des poétesses sensibles et très inspirées, avec l’idée d’approfondir peut-être plus tard cette première approche, au cas où certaines de ces haïjins seraient traduites en français par ailleurs…
En ce qui concerne ce livre précis, les poèmes ont été traduits du japonais et présentés par Dominique Chipot et Makoto Kemmoku ; ils sont présentés en version bilingue.

J’ai sélectionné parmi ces 40 haïjins cinq d’entre elles mais le choix a été très difficile car elles m’ont paru vraiment toutes excellentes.
Parmi elles, je vous propose de relire quelques haïkus de Chiyo-ni, une poétesse dont j’ai déjà parlé il y a quelques jours, et pour laquelle j’ai sélectionné des poèmes différents et tout aussi beaux.


Chiyo-ni (1703-1775) est une nonne bouddhiste et poétesse de la période Edo. Elle commence à étudier le haïku dès l’âge de douze ans. A l’âge de 17 ans, elle est reconnue par le maître Shiko Kagami (1665-1731). Elle se marie à 18 ans mais son mari meurt deux ans plus tard. Devenue bonzesse en 1754, elle se lie avec de nombreux haïjins de cette époque. Elle est parfois désignée sous le nom de Kaga no Chiyo.
Elle est considérée comme une des grandes poétesses japonaises.

Portrait de Chiyo-ni


Je bois à la source,
oubliant que je porte
du rouge aux lèvres.

**

L’eau les dessine,
puis l’eau les efface,
les iris.

**

Le fil de la canne à pêche
effleure
le clair de lune.

**

S’il ne criait pas,
je ne distinguerais pas le héron.
Matin de neige.

**

Les volubilis
enserrent le seau du puits.
Je demande à mon voisin de l’eau.

**

Takako Hashimoto (1899-1963), née à Tokyo, étudie d’abord la peinture puis elle se marie en 1917 avec le riche architecte Toyojirô Hashimoto, qui meurt en 1937. Elle organise chez elle, dès 1922, des « rencontres culturelles » et commence à composer des haïkus sous l’influence du maître Seishi Yamaguchi (1901-1994). Elle devient membre de la revue Ashibi (Azalée) puis de la revue Tenrô (Sirius) après guerre. Elle a publié cinq recueils de haïkus et ses oeuvres complètes sont parues après sa mort.
Takako Hashimoto est considérée au Japon comme le plus grand génie de haïku moderne japonais.

Tempête de neige.
Ma coiffure de veuve
en désordre.

Portrait de Takako Hashimoto

**

Hortensias.
La lettre arrivée hier,
déjà vieille.

**

Tant à supporter !
Les volubilis bleu foncé
chaque matin.

**

Mes cheveux lavés,
des gouttes
partout où je vais.

**

Dans le champ de neige,
baissant la tête,
je sens mon haleine.

**

Takajo Mitsuhashi (1899-1972), née dans le village de Tamachi près de Narita, sous le nom de Taka Matsuhashi, mais elle est appelée Takako. Après le lycée, elle étudie l’art de la poésie avec ses professeurs privés : Yosano Akiko et Bokusui Wakayama. En 1922, elle se marie et se tourne plus particulièrement vers la composition de haïkus. Elle participe successivement à plusieurs revues poétiques : Kabiya, Keitôjin (La Crête de Coq), puis Bara (la Rose) à partir de 1953. De son vivant, Takajo a publié cinq recueils de haïkus et son œuvre complète est parue après sa mort.
Après la fin de la seconde guerre mondiale, Takajo Mitsuhashi est avec Tatsuko Hoshino, Teijo Nakamura et Takako Hashimoto désignée comme « Les Quatre T » de la poésie féminine et du haïku moderne, qu’elles ont ensemble créé.

Portrait de Takajo Mitsuhashi


Le lierre fané
prisonnier
de ses propres tiges.

**

Brûlants
dans la fleur de l’âge,
le piment rouge et la femme.

**

Cimetière.
Des camélias préfèrent tomber
plutôt que fleurir.

**

Je déteste tout ce qui se bouscule
même les fleurs
blanches de prunier.

**

Le chant
de mille grillons.
Un seul chante faux.

**

Kyôko Terada (1922-1976), née à Sapporo, elle est malade de la tuberculose dès l’âge de 17 ans. Elle a composé ses premiers haïkus en 1944 et est devenue membre de la revue Kanraï (Foudre d’hiver) puis de la revue Sugi (Cyprès). Elle était par ailleurs auteur dramatique pour la télévision. Elle a reçu un Prix de l’Association de haïku moderne en 1967 et a publié quatre recueils de haïkus.
Ses poèmes m’ont paru particulièrement forts et émouvants. Malheureusement, je n’ai pas trouvé de portrait d’elle sur Internet.


Cet hiver, mon visage
reflété dans une cuillère.
Malade depuis l’enfance.

**

L’arrosage…
Je veux revoir ma mère morte
plutôt que mon père vivant.

**

Je m’habille d’un kimono de serge.
Une ligne suffira
dans le testament.

**

On m’annonce la mort
de mon amie – je suis nue
dans les bains publics.

**

Momoko Kuroda (née en 1938)


Douce journée.
L’un de nous deux
sera seul un jour.

**

La cascade chute
et des hommes
vieillissent.

**

Ni la lune,
ni les étoiles,
mais la pivoine blanche.

**

Dans l’avion,
je décolle pour l’envers
du ciel bleu d’hiver.

**

Des Haïkus de la poétesse Chiyo-Ni

Couverture chez Moundarren

J’ai trouvé ces haïkus de la grande poétesse classique japonaise du 18ème siècle Chiyo-Ni dans le recueil « CHIYO NI, bonzesse au jardin nu » paru aux éditions Moundarren.

Chiyo-ni (1703-1775) est une nonne bouddhiste et poétesse de la période Edo. Elle excellait aussi bien dans l’art poétique que dans la peinture et la calligraphie. Elle commence à étudier le haïku dès l’âge de douze ans. A l’âge de 17 ans, elle est reconnue par le maître Shiko Kagami (1665-1731). Elle se marie à 18 ans mais son mari meurt deux ans plus tard. Devenue bonzesse en 1754, à l’âge de 52 ans, elle écrit le jour de son ordination : « Je ne rejette pas le monde, mais à cause d’un profond sentiment solitaire d’impermanence je recherche une voie où mon cœur puisse s’abreuver à la source pure qui coule nuit et jour ». Elle se lie avec la plupart des haïjins (auteurs de haïkus) les plus réputés de cette époque. Elle est parfois désignée sous le nom de Kaga no Chiyo.
Elle est considérée comme une des grandes poétesses japonaises.
(Sources : Wikipédia et éditeur, résumés et mixés par mes soins)

Note pratique sur le livre :

Genre : poésie
Année de parution chez cet éditeur : 2005
Edition bilingue (japonais-français)
Traduit en français par Cheng Win Fun et Hervé Collet
Nombre de pages : 106

Poèmes extraits du livre

Portrait de Chiyo-ni

les jeunes herbes
entre chaque brin
miroite l’eau

**

désir de femme
profondément enraciné
les violettes

**

le coucou
la page blanche
solitude

**

sous les nuages de pluie
ventre gonflé
la grenouille

**

papillon, papillon
sur le chemin de la fillette
derrière, devant

**

jamais éteint
mon cœur de femme
j’aère mes vêtements

**

fraîcheur !
le bas de ma robe soulevé par le vent
dans le bosquet de bambous

**

le liseron du soir
la grâce
des choses cachées

**

le liseron du matin
malgré la toile d’araignée
a éclos

**

prenant le frais
sur le pont, au milieu de la nuit
des gens qui ne se connaissent pas

**

dormant seule
réveillée par le gel nocturne
pur ravissement

**

Signac, les harmonies colorées

Signac, L’avant du Tub, 1888

Du 19 mai au 26 juillet 2021, s’était tenue à Paris, au Musée Jacquemart-André, une exposition consacrée principalement au peintre Paul Signac mais aussi, de façon plus secondaire, aux autres peintres du mouvement Néo-impressionniste, comme Georges Seurat, Henri-Edmond Cross, Camille Pissarro, Maximilien Luce, Achille Laugé, etc.
J’ai eu la chance de visiter cette très belle et intéressante exposition au début juillet 2021, et j’en ai ramené quelques photos et détails explicatifs, dont je voudrais vous faire profiter, même si l’exposition est terminée depuis près de six mois. Mais, justement, puisqu’elle n’est plus visible, ça m’a paru intéressant d’en parler…

Signac, Les Andelys Soleil Couchant,1886

Paul Signac (1863-1935) est un peintre paysagiste français, proche du mouvement politique libertaire (anarchiste). Il décide de devenir peintre après avoir vu des tableaux impressionnistes de Claude Monet, avec qui il nouera une longue amitié. Sous cette influence initiale, Signac peint d’abord dans le style impressionniste. En 1884, il rencontre le peintre Seurat avec qui il invente le Néo-impressionnisme (aussi appelé « divisionnisme » ou « pointillisme »), qui a une ambition plus scientifique et plus rigoureuse que l’impressionnisme, dans la mesure où ils se réfèrent à des travaux d’optique et de sciences physiques sur la décomposition de la lumière et la complémentarité des couleurs. Malgré cette volonté rigoureuse, parfois un peu rigide, appliquée par les peintres divisionnistes pour réaliser leurs œuvres, Signac restera un peu plus spontané et plus souple dans sa technique que la plupart de ses camarades et continuera à vouloir insuffler de la poésie dans ses peintures et gravures.

Signac, La Fontaine des Lices, 1895

Alors que les peintres impressionnistes étaient de grands adeptes de la peinture en plein air, allant poser leur chevalet durant de longues heures au milieu des paysages qu’ils désiraient peindre, les peintres néo-impressionnistes ne procédaient généralement pas de cette manière. Ils allaient en plein air pour noter quelques éléments de leur futur tableau, mais ils réalisaient leurs œuvres dans leur atelier, après une étude approfondie des couleurs à employer. Dans ce sens, la peinture impressionniste est surtout instinctive et basée sur la sensation immédiate, tandis que les tableaux néo-impressionnistes sont plus longuement réfléchis, prémédités et analysés au préalable.

Paul Signac avait une personnalité très sociable, chaleureuse et énergique, et il a pu rallier au Mouvement néo-impressionniste de nombreux peintres, comme Camille Pissarro, représentant d’une génération plus ancienne (né en 1830), qui était auparavant impressionniste, ou encore Henri-Edmond Cross (1856-1910), Maximilien Luce (1858-1941), Achille Laugé (1861-1944), avec lesquels il partageait souvent des idées politiques libertaires, ce qui se voit parfois dans certains thèmes de leurs tableaux, par exemple L’Aciérie de Maximilien Luce, qui montre des ouvriers à l’usine.

Achille Laugé, L’arbre en fleurs

Quelques Poèmes de Valérie Canat de Chizy

Numéro 186 de la revue Verso

Cet ensemble de poèmes, intitulé « L’été n’est pas dans le jardin » est paru en septembre 2021 dans le numéro 186 de la revue Verso et j’ai trouvé ces textes magnifiques, à la fois simples et sobres dans leur écriture et chargés de beaucoup de sensations et d’émotions. Une grande réussite !

Note sur la poète

Valérie Canat de Chizy est née en 1974. Elle vit et travaille à Lyon. Elle a publié de nombreux recueils poétiques et collabore a plusieurs revues.

**

je traverse la ville
au clair soleil de mars
entre deux averses je marche
sur ma gauche la basilique
de Fourvière sur sa colline
voilà bien longtemps
que je ne me suis pas recueillie
sur la tombe de mon père
même si les parcelles de moi
se mélangent à la terre
où je voudrais faire germer
quelques pousses pour lui
fraises des bois muguet
avec quelques abeilles.

**

le silence j’ai choisi
de pactiser avec lui
le retourner à mon avantage
en faire une enveloppe
douce et translucide
à l’intérieur de la bulle
le temps passe au ralenti
les pages des livres se tournent
les voyelles s’élèvent en apesanteur
le chat est le gardien du temple
il se déplace le long des meubles
dépose son regard clair
sur la surface des choses

**

c’est si peu
d’être soi
le cœur se pare
d’un arc-en-ciel
de couleurs
les flamants roses
ont les pattes dans l’eau
et moi je m’immerge
jusqu’à la surface
des bulles se forment
comme des mots
qui n’existent pas
parce que tout est
imagé

**

Je suis au-delà
de toute contingence
appliquée à vivre
sur la pointe des pieds
sans faire de bruit
j’étais dans un lieu
suspendu dans le temps
j’ai marché sur une vipère
dans l’herbe jaunie
elle a zigzagué
me laissant faire de
petits sauts de peur
le long des remparts
la vue surplombait
le bleu roi du fleuve

Valérie Canat de Chizy

Retour dans la neige, de Robert Walser

J’ai lu ce livre dans le cadre des Feuilles allemandes de Patrice, Eva du blog « Et si on bouquinait un peu » et Fabienne du blog « Livr’Escapade » – un rendez-vous auquel je suis chaque année fidèle, comme vous l’avez sans doute remarqué si vous me suivez depuis un certain temps !
Robert Walser (1878-1956) est un écrivain suisse de langue allemande, auteur de romans comme Les Enfants Tanner, Le Commis ou l’Institut Benjamenta, mais aussi de courtes nouvelles ou recueils de textes en proses poétiques, comme Retour dans la neige, dont je parlerai ici. Salué de son vivant par les plus grands écrivains de l’époque (Brod, Kafka, Hesse, Zweig et Musil), il meurt le jour de Noël 1956 au cours d’une promenade dans la neige. (Note de l’éditeur en 4è de couverture)

Brève Présentation et Avis :

Ce recueil de proses se situe à mi chemin entre le genre de la nouvelle et celui de la poésie. Le plus souvent, l’auteur nous décrit des lieux – par exemple la ville de Berlin, ou un village, ou un coin de nature au bord d’un lac, etc. – et l’atmosphère qui les caractérise, de même que les émotions que ces paysages suscitent dans le cœur de l’auteur. Cet auteur semble donc être en perpétuelle promenade, comme un vagabond solitaire, qui s’émerveille devant les beautés de la nature ou s’étonne devant l’incessant va-et-vient d’une gare, ou s’afflige dans l’immensité anonyme d’une bruyante métropole. On sent que la ville lui fait un peu peur, même si elle l’attire, tandis que la campagne le plonge dans la joie, avec parfois des visions bucoliques de travaux des champs ou de paysans accueillants.
Les émotions semblent avoir une énorme importance pour Walser, il nous fait souvent part de son extrême bonheur ou de son profond étonnement ou encore de son grand accablement et on perçoit la très forte sensibilité de l’auteur, on voit à quel point il est réceptif à son environnement, dans un esprit proche du romantisme allemand.
Beaucoup de ces courtes proses sont comparables à des tableaux, avec des descriptions magnifiques, qui jouent autant sur l’aspect visuel des choses que sur les sentiments de l’auteur à leur égard.
J’ai particulièrement aimé, parmi ces textes, les titres L’Incendie, La rue, Madame Scheer, et d’une manière générale les proses plutôt urbaines que campagnardes car elles me concernent plus.
Un livre vraiment esthétique et émouvant, qui nous transporte de paysages en paysages et de panoramas en panoramas, comme une longue promenade littéraire.

Un Extrait Page 36 :

(…) Ma chambre et le salon et bureau de Madame Scheer étaient juxtaposés et souvent, à travers la mince paroi, j’entendais des sons que je ne pouvais m’expliquer sinon en pensant que quelqu’un pleurait. Les larmes d’une femme riche et avare ne sont certes pas moins regrettables et pitoyables et ne parlent pas un langage moins triste et touchant que les pleurs d’un enfant pauvre, d’une pauvre femme ou d’un pauvre homme ; dans les yeux d’une personne d’expérience, les larmes sont terribles, car elles sont la preuve d’un désarroi qu’on croit à peine possible. A première vue, on peut comprendre qu’un enfant pleure, mais quand dans leurs vieux jours, des personnes âgées sont poussées et acculées aux larmes, celui qui entend cela comprend toute la détresse et le caractère insoutenable du monde, et il lui vient la pensée accablante et oppressante que tout, tout ce qui se meut sur cette pauvre terre est faible, vacillant, sujet à l’incertitude ; proie de l’arbitraire et de la défiance de toutes choses. Non ! il n’est pas bon que l’homme pleure encore lorsqu’il est à un âge où il peut trouver merveilleusement bon de sécher les larmes d’un enfant.(…)

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Logo créé par Goran

La Complainte du sentier de Satyajit Ray

N’ayant encore jamais vu de film du grand cinéaste indien Satyajit Ray (1921-1992) j’ai eu envie de combler cette lacune et de découvrir son tout premier film, La Complainte du sentier, qui date de 1955, et qui constitue le premier volet de la « Trilogie d’Apu », où le héros Apu est ici un petit garçon, joueur et sensible, très proche de sa grande sœur Durga, et qui ne cesse d’observer le monde des adultes avec de grands yeux profonds et lumineux.

A noter que le titre original de La Complainte du sentier (titre français) est Pather Panchali et que le scénario de ce film est inspiré du roman indien éponyme de Bibhutibhushan Bandopadhyay.
A noter également : le film est sorti en Inde en 1955 mais sa sortie dans les salles françaises n’a eu lieu qu’au printemps 1960.

Résumé du Film d’après Wikipédia :

Dans le Bengale rural des années 1920, le brahmane Harihar Roy vit dans la maison de ses ancêtres qui nécessite des réparations, mais il est trop pauvre pour les payer. Il vit avec sa femme Sarbajaya, sa fille Durga qui vole régulièrement des fruits dans le verger qu’ils ont été amenés à vendre aux voisins, son jeune fils Apu, et Indir, une vieille parente. La maison abrite aussi un chien, des chats et une vache. Sarbajaya s’occupe des tâches ménagères, de la préparation de la nourriture et des rites religieux.

Incapable de gagner assez d’argent pour subvenir aux besoins de la famille, Harihar part en quête d’un nouveau travail, laissant Sarbajaya seule pour gérer la famille. Pendant son absence, Indir meurt, puis, lors d’un ouragan, Durga tombe malade, et meurt à son tour. Lorsque le père revient, il trouve la maison dévastée. La famille décide de partir vers la ville.

Mon Humble avis :

C’est un film au rythme assez lent mais, curieusement, on ne trouve pas du tout le temps de s’ennuyer car notre attention est captée par la beauté des images et l’atmosphère envoûtante qui baigne ces paysages, ces personnages et ces décors, auxquels la musique de Ravi Shankar apporte un supplément d’âme et de profond mystère.
Parmi les images particulièrement belles qui m’ont frappée je citerais le moment où la petite Durga se promène dans la forêt après avoir chapardé des fruits et où la légèreté de sa démarche guillerette révèle toute l’innocence du personnage et son heureuse nature, bien opposée à la noirceur qu’on lui reproche et dont elle n’a pas vraiment conscience. Et j’ai vu là un peu comme une image paradisiaque, ou un reflet de l’âge d’or, c’est-à-dire une époque où les cœurs étaient si purs qu’ils n’avaient conscience ni du bien ni du mal et commettaient l’un ou l’autre avec la même joyeuse indifférence.
Une autre image qui m’a frappée c’est celle de la mère, qui semble représenter à la fois l’ordre domestique, le rappel à la loi et à la norme – c’est-à-dire une figure d’autorité parfois assez raide – et en même temps une mère aimante et protectrice, qui tient à ses enfants plus que tout. Tiraillée entre les injonctions et les injures de la voisine (à qui Durga ne cesse de voler des fruits) et son amour pour sa fille, elle oscille à son égard entre la sanction et le pardon.
Une autre image qui m’a paru très belle est celle où Durga et son petit frère Apu vont se promener dans les champs pour voir passer un train. Les deux enfants rêvent d’un ailleurs, moins misérable, sans doute dans la grande ville, et ce rêve les rapproche l’un de l’autre, malgré les inévitables chamailleries qui ont lieu par ailleurs entre eux.
A la fin du film, l’image d’un serpent se glissant dans la maison dévastée et abandonnée est particulièrement saisissante et marquante : image du Mal et du malheur qui prend possession des lieux après avoir longuement rôdé autour de cette famille, jusqu’à la pousser à la fuite.
Je ne peux pas citer toutes les magnifiques images et séquences frappantes de ce film car il y en a trop !
Un chef d’œuvre qu’il serait dommage de manquer !

Himalaya l’enfance d’un chef, d’Eric Valli

Affiche, Himalaya, l’enfance d’un chef

Le DVD de ce film m’a été prêté par une amie, j’en avais sans doute vaguement entendu parler au moment de sa sortie en 1999 mais il n’avait pas attiré mon attention à ce moment-là.
Vingt-deux après, j’ai donc pu le regarder et ce fut une bonne surprise.

Vous trouverez sur Wikipedia, si vous le souhaitez, un résumé complet de ce scenario mais, comme je ne veux pas « divulgâcher » je me contenterai de vous proposer une petite présentation de la situation de départ :
Dans un village isolé du Dolpo, une région de l’Himalaya, le vieux chef Tinlé vient de perdre son fils aîné, qui devait lui succéder à la tête du village, lors d’un voyage en caravane. Tinlé accuse sans preuve le jeune et beau Karma, qui prétend accéder à la place de nouveau chef, d’avoir causé la mort de ce fils valeureux, par esprit de rivalité.
Karma, ignorant les oracles et la colère du chef, lève la caravane avant la date rituelle, entraînant avec lui les jeunes du village. Tinlé, resté au village avec les autres vieillards, les femmes et les enfants, décide de lever une caravane concurrente à celle de Karma, qui partira à la date indiquée par les dieux, donc quelques jours plus tard.

Mon humble Avis :

Je ne suis pas habituée à voir ce genre de film d’aventure, très spectaculaire, mais j’ai apprécié ce côté dépaysant, basé en grande partie sur de beaux panoramas montagneux, des paysages superbes, traversés par des troupeaux de yacks ou balayés par des tempêtes de neige.
Les jeunes acteurs, hommes et femme, sont aussi d’une grande beauté et contribuent à rendre ce film très esthétique.
Mais d’autres éléments m’ont paru au moins aussi intéressants : la culture, les modes de vie et les coutumes de ce peuple tibétain sont particulièrement bien mis en valeur et se trouvent au cœur même de l’histoire, avec un héros, Karma, qui cherche à s’affranchir des traditions et qui ne croit plus aux dieux, tandis que le vieux chef reste fidèle aux rites ancestraux et cherche à les perpétuer.
De manière intéressante, il n’y a pas vraiment de personnage de « méchant » dans ce film, les personnages ne sont absolument pas manichéens et chacun possède ses défauts et ses qualités, comme des êtres humains de chair et d’os. Et si Karma nous donne l’impression, au début du film, de pouvoir figurer ce personnage de « méchant » à combattre, nous comprenons assez vite que son caractère indépendant et sceptique, ses idées rationalistes, n’ont rien de détestable et que nous pourrions même nous sentir plus proches de lui que de Tinlé, le défenseur acharné des rites et des dieux ancestraux.
Le personnage du petit garçon, Passang, qui est à la fois acteur et témoin de tous ces événements, constitue une sorte de lien entre nous, les spectateurs, et l’ensemble des autres personnages. Il pose les questions innocentes que nous poserions à sa place, et il permet au personnage de Tinlé, son grand-père, de montrer sa bonté et son attachement à sa famille.
La musique, par contre, et bien qu’elle ait remporté le César de la Meilleure Musique en 2000, ne m’a pas tellement convaincue car elle m’a semblé trop occidentale et trop moderne, pas assez tibétaine, et c’est ma seule petite réserve sur ce film.
Un beau film, édifiant et divertissant, que l’on peut facilement regarder le soir, en famille !

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Quelques haïkus et photos de bord de mer

Etant partie quelques jours en Bretagne Sud, au mois de juin, je vous propose quelques haïkus et photos rapportés de ces journées de vacances. Ils vous donneront une idée de mon séjour et de mon état d’esprit du moment.

smart


Le ciel est rose
comme un grand coquillage
– et j’entends la mer.

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Pluie et vague
– dans un long brouillard blanc
l’océan se noie.

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Bien au-dessus
des tourterelles plaintives
une mouette plane.

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K-ways et tongs
– à défaut de baignade
les touristes pataugent.

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Mer grise, ciel gris
– tu enfiles ton ciré
couleur de soleil.

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La pluie peu à peu
espace ses gouttes – mouettes
dans la lumière.

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Plus doux, plus doré
que sable au soleil
– le grain de ta peau.

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Tintouin assommant
d’une mouche têtue
– sur l’heure de la sieste.

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Merci de noter que ces photos et haïkus ne sont pas libres de droit. Me consulter pour toute éventuelle utilisation.

The Last Hillbilly de Diane Sara Bouzgarrou et Thomas Jenkoe

Vers la mi-juin, J’ai eu la chance de voir ce film en salle – c’était mon premier retour au cinéma depuis l’automne 2020 – et son caractère poétique, puissant, et parfois même un peu étrange, m’a donné envie d’en parler ici.
Il s’agit d’un documentaire, donc sans intrigue réellement circonstanciée, mais, en même temps, la scission du film en trois parties clairement identifiées et titrées, nous oriente vers une progression temporelle et l’approfondissement de certains thèmes.

Note technique sur le film :

Durée : 1h20
Image par Thomas Jenkoe et Son par Diane-Sara Bouzgarrou
Genre : Documentaire
Langue : Anglais (américain) sous-titré français.

Les thèmes du film

Le mot « hillbilly » signifie « péquenaud des collines » et il désigne aux Etats-Unis les descendants des premiers pionniers américains, des paysans blancs et pauvres, ignorants, consanguins, racistes, électeurs de Trump, au mode de vie inconfortable et rustique, et qui cherchent à préserver leurs traditions ancestrales, avec un certain rejet de la technologie moderne et une grande connaissance de la nature sauvage. C’est en tout cas de cette manière que le personnage principal du film, Brian Ritchie, nous décrit ces hillbillies, dont il déplore avec une pointe de nostalgie d’être le dernier représentant. Cependant, nous ne tardons pas à nous apercevoir que ce personnage est très loin d’être l’abruti ignorant qu’il vient de nous dépeindre et qu’il est au contraire un poète sensible qui a certainement beaucoup lu et auquel la vie a octroyé une profonde sagesse mais aussi une mélancolie tenace.
Le thème principal du film me semble être cette méditation devant un monde sur le point de disparaître, un monde généralement jugé comme obsolète, et les attitudes possibles face à cette disparition : s’accrocher désespérément aux traditions et tenter de les faire perdurer le plus longtemps possible, tout en sachant que les jeunes générations ne prendront pas la relève car tout cela les ennuie ? Ou peut-être essayer de dégager une signification, une réflexion sur l’histoire et sur l’existence, comme le fait le personnage principal lorsqu’il essaye de s’adresser à ses enfants qui ne s’intéressent qu’à moitié à ses propos.

Mon humble Avis :

Le héros du film, Brian Ritchie, est un personnage attachant, dont la voix rauque, le visage marqué par les épreuves, le charisme et le regard pénétrant s’imposent à l’écran, de même que les silhouettes barbues et pittoresques des quelques amis qui l’entourent et avec qui il partage les travaux des champs et autres tâches rudes et viriles. Et, en effet, à part les deux ou trois petites filles ou préadolescentes de la famille, l’absence complète des femmes adultes ne peut que frapper le regard et a suscité chez moi des tas d’hypothèses : les mères, sœurs et, surtout, épouses ont-elles déserté ce monde austère et sans agrément pour une vie plus moderne et plus agréable ? On peut facilement le supposer, et cela renforce encore l’impression d’un monde finissant, en cours de délitement, et que la vie abandonne peu à peu.
Parmi les images qui m’ont particulièrement marquée, je citerai le dépoussiérage des trophées de chasse : des bustes de cerfs empaillés, accrochés aux murs de la maison, que les hommes manipulent soigneusement et tamponnent délicatement avec des chiffons, tout en se remémorant les dates lointaines où ils ont tué ces animaux. La scène a un côté grotesque et vaguement monstrueux, un peu surréaliste et ironique à la fois, que j’ai énormément apprécié. Et, en tant que symboles d’un passé que ces hommes voudraient ressusciter, ou du moins préserver, ces têtes de cerfs semblent à la fois tragiques, dérisoires et d’un goût douteux.
Un très beau film, riche de sens et de sentiments !

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