Deux poèmes de Marie-Claire Bancquart

L’anthologie Toute minute est première rassemble des textes choisis parmi les huit derniers recueils de Marie-Claire Bancquart, depuis 2005. Ce recueil se clôt avec les tout derniers poèmes qu’elle a écrits, et qui datent de novembre 2018.
Marie-Claire Bancquart, née en 1932, est décédée en février 2019.

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Oui, j’ai coulé
pas tout à fait au fond
mais en totale absence.

Des murs anonymes.
Des draps jaunes marqués « Assistance publique ».
Ils ne me disaient rien : je savais encore épeler, mais non lire.

Des gens m’irritaient tout autour, ces grands insectes tourmenteurs, trop vifs.
Sous ma peau nourrie par des tubes
ils s’en donnaient : tubes, piqûres …

J’apprenais que la mort n’était pas facile.

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Pourtant l’amour
se conforme à l’amour.
Il n’est couple d’oiseaux qui ne ressemble au nôtre.
Et du haut de leur toit, ils nous regardent
avec un rayonnement,
ils évoquent le temps où les bêtes parlaient,
leur parlaient à eux, les oiseaux,
tandis que se taisaient les hommes,
maintenant si bavards.
Il nous faudrait connaître le monde par leurs pépiements
si confidentiels à présent
que nous ne les déchiffrons pas.
Nous resterions assis sous leurs arbres,
et les écouterions comme les enfants
écoutent le maître.
Notre silence,
et la sûreté de leur pépiement
nous aiderait à vivre.

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Toute minute est première est paru aux éditions du Castor Astral en 2019.

Deux poèmes d’Estelle Fenzy

J’ai découvert ces poèmes dans la revue Décharge n°182 de l’été 2019.

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Rivière (extraits)

C’était le temps

d’avant nous-mêmes
La terre nous aimait
Nous chevauchions
l’échine bleue de la rivière

J’étais sourcière
Je regardais bouger
tes robes de vapeur
pendant que tu trempais
tes pieds dans l’eau

Les rives s’essoufflaient vite de
nos enjambées de joie

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Horoscope (extraits)

Je me regarde dans les miroirs, les rétroviseurs, les baies vitrées.

J’ai glissé les cendres de mon corps d’enfant sous le tapis du salon.

Je renais. Apprivoise ma gestation. Je me deviens.

Ravie de mes essais de maquillage, arc en ciel au visage, miroir mon beau miroir ?

– Tu vas voir le diable !

Ma grand-mère menace gentiment. Le Diable c’est sa grande affaire. Tout comme le bon Dieu, d’ailleurs.

Plantée face à mon reflet, je me dis qu’avant d’être en colère, désobéissante, orgueilleuse et puis déchue, j’ai bien le temps d’être un ange.

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ESTELLE FENZY

Un de mes poèmes : L’Espace restant

Ce poème est paru dans la revue Les Cahiers du Sens, publiée par l’éditeur Le Nouvel Athanor en juin 2019.
Merci d’en respecter le droit d’auteur.

L’Espace Restant

L’automne arrive comme une mise en demeure et la nuit compte sur la chambre noire de nos sommeils pour développer ses négatifs.
La peur nous cerne, nous accule aux mensonges les plus escarpés, réduisant notre espace à quelque échafaudage mal domestiqué.
L’amour amadoue la brutalité des miroirs, l’amour transforme le néant vaste et noir en cathédrales d’espérance.
L’automne arrive comme un coup de semonce et l’aube précipite l’espace de la nuit dans les angles morts de l’éveil.

*

La nuit aux senteurs d’animal aux aguets – tantôt proie tantôt chasseresse – la nuit subtilise nos corps pour mieux illuminer nos rêves.
La nuit au front de taureau, aux mille banderilles scintillantes, déploie sa cape aveugle devant nos yeux pour mieux y planter la dague des sommeils sans retours.
Dans mon rêve, à la fois rêveuse et rêvée, contenu et contenant, je me transporte toute entière dans un paysage sans ombre ni soleil.

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MARIE-ANNE BRUCH

Quelques poèmes de Daniel Kay

J’ai trouvé ces poèmes dans le recueil Vies silencieuses paru dans la collection blanche de Gallimard en 2019.
Comme son titre l’indique, ce livre évoque surtout la peinture ancienne, les grands maîtres de l’art et leurs oeuvres, mais aussi la couleur (bleue, rouge, mauve, …).
Daniel Kay, né en 1959 à Morlaix, est un poète français, auteur de nombreux recueils et livres d’artistes.

Plaintes de Dédale
(en haine du bleu)

Je hais du ciel ironique et cruellement bleu les fausses promesses, les vains espoirs, toutes ces fables découpées dans l’azur et cousues de fil blanc par des poètes dont l’existence reste incertaine, car j’ai connu la perfidie du bleu qui vous éblouit pour mieux vous dépouiller de votre bien le plus cher et finit par vous abandonner dans le rouge, le rouge ultime du sang, de la colère et de la douleur aveuglante.

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Nulle Figure

Contre le bleu ou le rouge
le vert n’a plus grand-chose à espérer.
Il devra pousser,
jouer des coudes,
passer à l’abordage,
céder un peu de son carré d’herbes fraîchement taillées
s’il veut tenir sans trop d’égratignures
contre les mètres cubes d’azur, les millions de globules.

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Rembrandt en Démocrite
(Musée de Cologne)

Giclées, frottis, coulures : la boue rougeâtre répand dans l’écart du nocturne la rugosité de la décrépitude, avec ses empâtements tassés dans l’ombre et ses champs de crevasses lunaires.
Les yeux, la bouche et la tignasse revêche à peine sortis de l’éboulement qui les a fait surgir du noir sous une grêle d’atomes font de l’inachevé une paraphrase de la finitude.
C’est de cela qu’il rit à s’en décrocher la mâchoire sous le vieux peigne édenté des comètes.

Une réforme contre les Handicapés

Vous savez que je ne parle quasiment jamais de politique ou de questions de société sur ce blog.
Mais aujourd’hui je vais transgresser mes habituels tabous car l’heure est grave.

Un projet de réforme est actuellement en cours : il vise à jeter les Handicapés dans la misère et à leur rendre la vie impossible par des contraintes Iniques et absurdes !

Les Associations de Défense des Droits des Handicapés se sont toutes insurgées contre cette réforme et ont demandé son abandon mais le Gouvernement s’en fiche et s’obstine.

Concrètement, le gouvernement veut supprimer l’Allocation Adulte Handicapé et la remplacer par une Allocation Universelle d’Activité.

Cela aura pour conséquence :
– Une baisse de revenus très importante : 850 euros par mois actuellement vont se réduire à 480 euros (pour une personne propriétaire de son logement).
– Mais surtout une obligation de travailler pour des Handicapés reconnus médicalement incapables de travailler.

Aujourd’hui, la question du Handicap est étudiée sous forme de dossier médical, avec l’avis d’une commission éclairée sur les problèmes médico-sociaux.
Demain, il n’y aura plus aucune spécificité du Handicap.

Si vous voulez donner votre avis sur ce projet de Loi scandaleux et ignoble et aider les Personnes Handicapées Vous pouvez répondre à la Consultation en Ligne Suivante :

https://www.consultation-rua.gouv.fr/

MERCI DE NOUS SOUTENIR

L’Anthologie Mot à Maux numéro 9

Je ne connaissais pas la revue Mot à maux, dirigée par Daniel Brochard, avant que mon ami le poète Denis Hamel m’en parle et me prête le numéro 9, qui vient de sortir il y a quelques jours.
Ce numéro spécial réunit des poèmes inédits de 18 poètes publiés habituellement chez l’éditeur indépendant du Petit Pavé dans la collection LE SEMAINIER dirigée par le poète Jean HOURLIER. Et on sent effectivement une esthétique commune qui donne une grande cohérence à ce numéro spécial et rend la lecture très agréable.
Beaucoup de ces poèmes m’ont plu, il est difficile d’établir une sélection.
Voici tout de même quelques uns de mes choix, parmi les plus courts.

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Loire

I

Ce coulis d’air, ce rien de brise d’un glissement suave et lent.
Et cette coulée de fleuve sans colère, ne sait que mouvances et sables et délitement de rives.
Et cette barque perdue au bout des regrets, qui résiste à l’eau, et au vent, et au temps.

François FOLSCHEID

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bouquet

Vois, dans le vase pansu, l’aucuba, l’oignon rose
l’œillet panaché de violet Vois comme ils frôlent
l’aile même du mystère, loin de ceux qui prônent
le refus de tout ailleurs Vois combien ils sont trône
de beauté Vois ces tiges nues, courbes, droites – drôle
d’assemblage – Là, bientôt, meurent tes idées moroses.

Nicolas GILLE

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La fenêtre parle

9

Maintenant l’arbre
a mangé la lumière
et la fenêtre fane

Le cadre est écaillé
Les oiseaux sont partis
… ou alors ils se cachent
La vigne a poussé
de longs bras inutiles

(A quoi servent les bras
quand étreindre a disparu ?)

Marie DESMARETZ

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Coupure

la rose morte

don de dieu ?

la peur d’un enfer pire qu’ici-bas

chaque extrait d’écorce d’arbre

est déjà un poème

la main touche la texture de la fleur

l’homme s’apprête à vivre en silence

dans le grand mystère

Denis HAMEL

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Pour plus de renseignements sur cette revue, voici la page de Daniel Brochard :
motamaux.hautetfort.com/media/00/01/2627243959.pdf

Et voici le lien vers le blog de la revue Mot à Maux :
http://motamaux.hautetfort.com/

Le jeune Ahmed, des frères Dardenne

L’histoire : Un adolescent de treize ans, Ahmed, endoctriné par son imam dans des croyances islamistes radicales, projette d’assassiner une de ses professeurs, qui est selon lui « apostat » et « blasphématrice ». Après une première tentative d’assassinat, il est envoyé dans un centre de rééducation où des éducateurs essayent de le déradicaliser. Entres autres activités de réinsertion, il est amené à travailler dans une ferme des environs. Il voit aussi une psychologue qui s’assure de son changement d’attitude vis-à-vis de sa victime.

Mon avis : C’est un film sobre, qui se rapproche de l’atmosphère d’un documentaire. On suit au plus près l’adolescent dans ses activités quotidiennes : prières, travail, lavage de mains pour se purifier, entretiens avec quelques adultes (l’imam, la mère, la professeur, les éducateurs, etc.). L’adolescent nous apparaît complètement immergé dans ses croyances, ne remettant jamais en doute ses dogmes, froidement déterminé dans ses projets et n’ayant plus de relations affectives avec quiconque, ni avec les adultes ni avec les jeunes de son âge.
Dans le centre de rééducation, il fait semblant de changer et de s’humaniser, il joue la comédie du repentir, mais son changement est trop brutal pour nous laisser le moindre doute sur ses vraies intentions – car il continue de poursuivre son projet initial.
Si ce « héros » est particulièrement odieux et implacablement froid, nous le suivons malgré tout avec intérêt, curieux de voir s’il va s’amender et comprendre qu’un assassinat est un crime et non un exploit. Par ailleurs, à cause du très jeune âge de ce garçon, et de son caractère influençable, je n’ai pas pu m’empêcher d’avoir parfois pitié de lui.
Un film qui nous met devant une réalité déplaisante et nous pousse à nous interroger sur ce phénomène sociologique et psychologique, mais sans nous conduire vers une idée de solution.
Un beau film, qui n’est pas sans rappeler, par son esthétique et ses thématiques adolescentes, « Le gamin au vélo » des mêmes frères Dardenne, que j’avais aussi beaucoup aimé.

L’Homme qui entendait des voix, d’Eric Dubois

Le poète Eric Dubois (né à Paris en 1966) vient de faire paraître aux éditions Unicité ce récit autobiographique qui aborde le sujet de la schizophrénie à travers un témoignage très sincère et lucide. Nous découvrons le contexte dans lequel la maladie s’est déclenchée, mais le poète se garde des explications et des analyses faciles. On remarque qu’il mène alors la vie tout à fait typique d’un jeune trentenaire des années 1990, avec ses amitiés, son contexte professionnel compliqué, ses relations amoureuses, l’usage de cannabis. Il explique et décrit l’apparition de cette maladie qui le conduit à l’hôpital, et les conséquences qu’elle a aujourd’hui encore sur son existence. Les effets secondaires des médicaments, le fait de vivre avec un handicap invisible, la difficulté de trouver du travail, les psychothérapies qui l’apaisent, les nombreuses amitiés poétiques qu’il a nouées.
Eric Dubois ne nous présente la schizophrénie ni comme une catastrophe ni comme un dédoublement de la personnalité (une idée fausse pourtant bien ancrée dans la population) mais comme une maladie psychique parmi d’autres, avec laquelle il faut apprendre à vivre.
Un livre qui intéressera ceux qui s’interrogent sur cette maladie, ou sur la psychiatrie en général, ou qui aiment lire des parcours de vie, des témoignages pleins d’humanité et de vérité.

Voici un extrait :

Et il y avait ces lumières, criardes, violentes, ces couleurs vives comme sous l’effet d’une drogue puissante. Épuisé et ravi, je me laissais aller à des rêves faits en plein jour, parfois, j’avais l’impression de voyager dans le temps, et observais chaque époque au coin d’une rue, mes ancêtres traverser les passages pour piétons, et aussi des petits êtres qui apparaissaient et disparaissaient en un quart de seconde. Les odeurs nauséabondes me poursuivaient également, là, où elles n’avaient pas lieu d’être. Et enfin les voix, Élie, Élie, Élie qu’elles disaient, pas méprisantes, pas ordurières, juste entêtantes, insectes de l’aube et du crépuscule, à certaines heures, mais toujours de courte durée.

Liebster Award 3.0

J’ai été nominée par Une vie, des livres pour participer au Liebster Award 3.0 et je la remercie d’avoir pensé à moi !

Pour participer à ce Tag, quatre simples étapes :

1. Remercier le blogueur qui vous a nommé → fait
2. Répondez aux questions qui vous ont été posées
3. Nommez 5 autres blogueurs
4. Posez 6 nouvelles questions

Voici mes réponses aux 6 questions :

1 ) Quel est l’auteur le plus représenté dans ta bibliothèque ?
Sans doute Romain Gary dont je possède une dizaine de romans, l’un de mes écrivains préférés.

2) Comment choisis-tu les livres que tu achètes : selon une liste d’envies, en les sélectionnant avant de les acheter, au feeling, etc. ?
Les blogs que je suis me donnent beaucoup d’idées de lectures, mais aussi les revues de poésie, et je vais également me promener en librairie pour découvrir des auteurs que j’ignore. J’écoute aussi les conseils d’amis. Tous les moyens sont bons pour découvrir des livres !

3) Aimes-tu/aimais-tu tes lectures obligatoires à l’école ?
C’était variable. Parfois ça m’ennuyait tellement que je laissais tomber au bout de 30 pages. Mais, grâce à l’école, j’ai découvert La Chute de Camus et Les Fleurs du Mal, que j’ai adorées.

4) Partages-tu tes lectures avec ton entourage (famille, amis, collègues…) ou seulement via ton blog/tes réseaux sociaux ?
J’ai la chance d’avoir un entourage qui aime les livres et avec qui je peux parler de mes lectures.

5) As-tu des centres d’intérêt incompris ou qui paraissent loufoques aux yeux de certains ?
Pendant des années ma passion pour la poésie m’a attiré des moqueries mais ça s’est beaucoup arrangé !

6) Quel est ton dessert préféré ?
J’aime beaucoup la glace au cassis avec quelques fruits rouges et un peu de chantilly par-dessus.

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Je nomme donc les cinq autres blogueurs suivants :

– Eléonore du blog A mes heurs retrouvés
Madame Lit
Bonheur des yeux et du Palais
Laurence Délis
La Barmaid aux Lettres

qui devront (si elles le souhaitent) répondre à ces questions :

Si tu pouvais voyager dans le temps, vers quelle époque irais-tu ?
Si tu pouvais ressusciter un personnage célèbre du passé, qui aimerais-tu rencontrer ?
Aimes-tu voir les adaptations au cinéma des livres que tu aimes ?
Est-ce que tu gardes longtemps tes lectures en mémoire ?
Que cherches-tu dans un livre ?
Quelle est la musique ou la chanson qui te rappelle le plus de souvenirs ?

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Deux de mes derniers poèmes en prose (mai 2019)

Long Feu (20 mai 2019)

Notre monde se détruit peu à peu, sans grand fracas, sans beaucoup de mouvements de foule, par lente érosion des regards et des esprits.
Les monuments séculaires emportent avec eux nos âmes dans le feu de l’actualité mais seules nos désinvoltures restent ininflammables.
On nous a appris à ne pas porter trop longtemps le deuil de nos fragilités, de nos enfances, de nos amours, puis de nos forces, et c’est avec notre paisible acquiescement qu’un jour s’effondreront nos villes sur nos tombes moussues.
On nous a appris à ne tenir à rien et nos cœurs ne valent pas mieux que la sueur de nos fronts, et nos peaux, seraient-elles cuirs durs et dures à cuire, ne valent pas davantage que pétales au vent.

21 mai 2019

Ceux qui croient s’affranchir du bien comme du mal, qui croient vivre au-delà de l’humaine condition, ceux-là confondent la vertu avec leur bon plaisir et jouent avec le mal comme on agite un hochet devant ses propres yeux pour se désennuyer. Ceux qui croient s’affranchir du bien comme du mal errent dans le brouillard de leurs bonnes intentions et vont comme ces aveugles qu’aucune main ne guide, confiants et légers, tout droit vers l’abîme.

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