Des Poèmes d’Anne Barbusse

Couverture chez Encres Vives

Ce long poème est extrait des « Quatre murs le seau le lit » paru chez Encres Vives en 2020 dans la collection Encres Blanches (n°804)


Présentation de la poète :

Anne Barbusse est née en 1969 à Clermont-Ferrand. Après des études de lettres classiques à Paris, elle enseigne quelques années à l’Université Paris VIII. Puis elle s’installe dans un village du Sud de la France. Elle enseigne actuellement le français langue étrangère aux enfants migrants. En pleine crise grecque, elle reprend ses études à distance et obtient un master traduction de littérature néo-hellénique en 2017, et elle traduit de la poésie grecque moderne. Elle commence réellement à envoyer ses textes aux éditeurs à la faveur du confinement. (Source : Quatrième de Couverture, Editeur).

Présentation du recueil :

« les quatre murs le seau le lit » est un recueil issu d’un journal poétique plus vaste écrit lors de plusieurs séjours en hôpital psychiatrique pour dépression. Il en constitue aussi la clôture, l’acmé, l’enfermement extrême, avec le traumatisme de la chambre d’isolement et d’une expérience de dépersonnalisation, où, à ma perte de repères due à la dépression, la psychiatrie va rajouter une perte d’identité. Recluse involontaire (et par erreur), je passe environ dix jours à attendre une libération, en demandant à mon écriture de préserver un moi déjà abîmé, en demandant à la poésie de reconstruire ce que la psychiatrie, sous couvert de soigner, a démoli. (Source : Quatrième de Couverture, par la poète)

Extrait page 5 :

ces mêmes couloirs jaunes qui ont connu tant de fous passants
(et des fous dansants)
avec le carrelage de petits carreaux multicolores
de laides chaises de laides plantes toutes en plastique
et Van Gogh au-dessus pauvre Van Gogh
les Tournesols
plus loin les champs tournoyants sous le ciel tournoyant
plus loin le café de nuit peint comme café de jour
patience
patience – et un Gauguin – femmes à Tahiti
je ne connais plus les proverbes mais je sais qu’ils existent
je suis dans les mots mais souvent ils m’échappent
je suis dans l’H.P. mais j’oublie maints détails – mais cette fois en pyjama interdiction de
sortir du bâtiment alors je vais le connaître par cœur

en pyjama
bleu
comme ciel mer lac amour nuit
en pyjama laide et belle de la beauté de la folie psychiatrique
démesuré trop long déhanché mal fagoté
en chaussettes
pas d’habits pour sortir chez le commun des mortels
pas de bagues pas de boucles d’oreilles qui ornent trop et font paraître belle
être réduit à un corps laid
faire disparaître le corps dans l’ampleur du tissu
se faire disparaître dans l’anonymat du costume que plusieurs nous sommes à porter
bleu
comme le jour les prunes les iris le lilas
comme le fond des mers et le fond de la souffrance
si tant est qu’elle arbore couleur
mon pyjama bleu et moi errons dans les dédales fermés du bâtiment fermé
les portes s’ouvrent mais pour les autres ceux qui ont habits
je ne sais ce qu’est être coquette pour l’amant

**

Anne Barbusse

Cette Vie de Karel Schoeman

J’avais déjà lu un roman de Karel Schoeman, « Retour au Pays Bien Aimé », que j’avais beaucoup apprécié, et c’est la raison pour laquelle je voulais approfondir ma connaissance de cet écrivain.

Voici une petite présentation de l’auteur :
Karel Schoeman est né en 1939 à Trompsburg (État libre d’Orange). Solidaire du combat des Noirs de son pays, il a reçu en 1999, des mains du président Mandela, la plus haute distinction sud-africaine : The Order of Merit. Son œuvre compte une trentaine d’ouvrages d’histoire et dix-sept romans dont certains sont considérés comme des chefs-d’œuvre de la littérature sud-africaine. Il est mort dans la nuit du 1er au 2 mai 2017 à Bloemfontein (Afrique du Sud). (Note de l’éditeur)

Note Pratique sur le Livre :
Publié par les éditions Phébus en 2009, dans une traduction française de Pierre-Marie Finkelstein.
Langue d’origine : Afrikaans.
Nombre de pages : 266.

Voici la présentation de ce roman par les éditions Phébus :

Nous sommes au XIXe siècle dans le Roggeveld, région parmi les plus inhospitalières d’Afrique du Sud. Une femme se meurt. Au cours de sa vie, elle a beaucoup vu et beaucoup entendu : elle a surtout énormément appris sur le cœur des hommes. Hésitante, incertaine, elle égrène ses souvenirs, reconstruit son passé et, ce faisant, exhume un monde, celui des Afrikaners. Surgissent alors de sa mémoire, sur fond de paysage tissé par le vent, la poussière et le silence, des êtres austères et néanmoins secrètement ardents, pragmatiques puis brusquement lyriques.
Et, de page en page, en filigrane, apparaît le subtil portrait de cette narratrice profondément seule et intensément lucide sur son histoire, son pays et son peuple.

Mon humble Avis :

C’est un beau livre, à l’écriture très travaillée, et aux descriptions généralement magnifiques, et on ne peut pas contester le génie de l’auteur à créer des atmosphères, à susciter en nous des images et des impressions.
Malgré cela, j’ai eu beaucoup de mal à avancer dans cette lecture qui demande beaucoup de persévérance et durant laquelle il m’est arrivé de m’ennuyer un peu. Bref, il m’a fallu presque quinze jours pour arriver au bout de ce livre, alors que c’est loin d’être un pavé !
Cette impression de lenteur et de stagnation dans ma lecture était liée au caractère très spécial de l’héroïne et narratrice : une femme absolument enfermée en elle-même, qui ne parle presque jamais et qui se sent toujours étrangère à ce qui se passe autour d’elle. Dans son enfance, elle semble s’attacher à trois ou quatre personnes, surtout des membres de sa famille, comme son père et sa belle soeur Sofie. Mais plus elle grandit ou mûrit plus sa vision du monde devient morne, lointaine et silencieuse.
Pourtant, cette étrange narratrice-héroïne traverse des événements, des drames, qui devraient la sortir de son apathie et la rendre plus active mais elle les raconte en se demandant ce qu’ils veulent dire, dans une incompréhension où elle ne cesse de douter, alors que le lecteur comprend mieux qu’elle de quoi il retourne.
Néanmoins, cette narratrice est loin d’être stupide : elle est une des seules de son village à savoir lire et écrire, elle est souvent sollicitée par des voisins pour rédiger des courriers, elle aime lire et il lui arrive à certains moments de noter ses pensées, de faire des tentatives littéraires, mais elle finit par s’en désintéresser.
Parallèlement, cette narratrice montre une certaine lucidité pour analyser les caractères de ceux qui l’entourent, la cupidité des uns, la dureté des autres, mais elle rêve surtout de solitude et de promenades en liberté à travers le veld.
C’est donc, comme je le disais, un beau livre mais dont il faut accepter le rythme lent et contemplatif, et on doit s’accrocher pour arriver jusqu’au bout.
La fin n’est pas surprenante, on s’y attend depuis le début, et de ce point de vue il n’y a pas de suspense, mais c’est quand même une très belle fin, où l’auteur a mis beaucoup d’émotion contenue.

Un Extrait page 89-90

(…) Les voisins revinrent pour les obsèques – cela devait bien faire vingt ou trente personnes en tout, en comptant les enfants – et je me souviens qu’ils parlaient à voix basse et se taisaient dès qu’ils apercevaient quelqu’un de la famille. Après le culte, qui fut célébré près de la tombe, je servis des bols de café au salon et comme je n’étais encore qu’une enfant, personne ne fit attention à moi. « Ce n’est tout de même pas normal, une femme qui ne verse pas une larme sur la tombe de son mari » fit remarquer quelqu’un sur un ton de reproche; un autre, commentant la chute de Jakob, se demanda ce qu’il pouvait bien faire dans la crevasse où l’on avait retrouvé son corps, aussi loin de l’endroit où il avait été vu pour la dernière fois.
C’est alors que je pris conscience, pour la première fois, de tout ce que l’on peut voir et entendre à condition de rester bien tranquille et de se tenir en retrait, de se contenter de regarder et d’écouter sans laisser échapper le moindre son ni faire le moindre geste; c’est là, en me faufilant sans me faire remarquer avec mes bols de café parmi ces gens venus assister à l’enterrement, que sans m’en rendre compte j’ai appris à vivre pour le restant de mes jours.(…)

L’Entrave de Colette

Ce roman, L’Entrave (1913) est la suite de La Vagabonde (1910), dont j’avais parlé le mois dernier.
On y retrouve la même héroïne : Renée Néré, qui cette fois n’est plus actrice de music-hall car un héritage important lui permet maintenant de vivre de ses rentes.
Elle a toujours le même caractère indépendant et farouche, amatrice de voyages, réside seule à l’hôtel et cultive son âme orgueilleuse.
A Nice, où elle réside, elle se lie d’amitié avec un couple jeune, bagarreur, nerveux, May et Jean, et assiste à leurs multiples disputes en témoin bienveillant et réconciliatrice de bonne volonté.
Mais Jean laisse tomber May et tente des approches vis-à-vis de Renée.
Une relation passionnée va bientôt unir Jean et Renée mais celle-ci, pour sauvegarder son indépendance, son orgueil et sa dignité, refuse de s’engager sentimentalement : leur liaison doit être strictement sensuelle, il n’est pas question d’amour ou le moins possible.
Mais Jean souffre de cette situation et des silences de leur couple.
Renée voit l’amour comme une entrave mais, en même temps, elle craint que Jean ne la laisse tomber.
Elle est tiraillée entre ses multiples contradictions, essaye de lutter mais finira par se soumettre docilement.

Mon avis :

Dans La Vagabonde, Colette semblait porter un message d’émancipation féminine, un éloge de la liberté, tandis que dans L’Entrave, elle suggère des idées exactement opposées : soumission nécessaire de la femme à l’homme qu’elle aime, abdication de sa volonté propre, de son orgueil et de sa dignité.
Il est significatif qu’entre les deux romans, le statut social de Renée Néré a changé du tout au tout : femme active, artiste de music-hall, saltimbanque courant après le moindre cachet dans La Vagabonde, elle devient une rentière oisive, éprise de confort et presque une bourgeoise convenable dans L’Entrave.
Certes, L’Entrave montre le déroulement d’une union libre, d’une relation purement sensuelle où l’héroïne essaye de faire fi des convenances romantiques ou conjugales, mais c’est pour mieux nous démontrer l’inanité de telles liaisons, la souffrance qu’elles causent, le vide qui les entoure.
Selon Colette, l’homme est fait pour posséder, la femme est faite pour être possédée, et l’amour ne peut s’accommoder d’aucune liberté.
Une vision des relations homme-femme assez brutale.
D’ailleurs, Jean, dans sa précédente relation avec May, n’hésitait pas à la cogner et à la malmener, sans que Renée Néré ne s’en offusque le moins du monde : elle ne semble même pas trembler un tout petit peu quand Jean reporte son attention amoureuse vers elle, comme si un homme brutal et violent était aussi séduisant qu’un autre (voire plus ?).
Autant de messages difficiles à entendre de nos jours, et même si l’écriture de Colette reste poétique, raffinée, sensuelle.
Un roman dont le propos sexiste parait hors d’âge, pour le moins démodé.

Un extrait qui m’a plu, page 141 :

(…) Tu prétends m’aimer : c’est dire que je porte, à toute heure, le poids de ton inquiétude, de ton attention canine et de ton soupçon. Ce soir, la chaîne ne m’a point quittée, mais elle joue, échappée à ta main, et traîne, allégée, derrière moi.
Tu prétends m’aimer; tu m’aimes : ton amour crée à chaque minute une femme plus belle et meilleure que moi, à laquelle tu me contrains de ressembler. Je porte, en même temps que tes couleurs préférées, le son de voix, le sourire qui te plaisent le mieux. Ta présence suffit pour que j’imite, à miracle, les traits et tous les charmes de mon modèle. Je ne crains que certaines heures, comme celle-ci, où j’ai tout à coup envie de te crier :  » Va-t’en ! Ma robe de princesse et mon clair visage vont tomber ensemble, va-t’en ! Voici le temps où vont paraître, sous l’ourlet de la jupe, sous les cheveux de soie, le pied fourchu, la pointe torse d’une corne… Les démons d’un silencieux sabbat m’agitent, il faut que je rejette, en la maudissant, la douce forme où tu m’as emprisonnée… « 

Voyage autour de ma chambre, de Xavier de Maistre

Couverture chez Flammarion

Le Voyage autour de ma chambre est un classique de l’extrême fin du 18è siècle, écrit entre 1790 et 1794, il est publié en 1795.
Xavier de Maistre (1763-1852) était le jeune frère du comte Joseph de Maistre (1753-1821), homme politique antirévolutionnaire – autrement dit royaliste – philosophe et écrivain très reconnu à son époque (plus que Xavier) et aux œuvres beaucoup plus « sérieuses » que celles de ce jeune frère. Il a malgré tout contribué par son aide à la publication de ce Voyage autour de ma chambre.
Xavier de Maistre a d’abord embrassé une carrière militaire, qu’il a continuée jusqu’en 1816. Royaliste comme son frère, il s’est exilé en Italie, à Turin, durant la Révolution française. Il a ensuite voyagé en Suisse, puis en Russie, et ne s’est donc pas contenté de faire le tour de sa chambre !

Petite Présentation de l’éditeur (Quatrième de Couverture) :

Un jeune officier, mis aux arrêts à la suite d’une affaire de duel, voyage autour de sa chambre, ironique explorateur des petits riens, mais aussi tendre et pudique chantre des souvenirs qui surgissent au gré de sa pérégrinante rêverie. Entre la légèreté du XVIIIè siècle aristocratique et galant et le traumatisme de la Révolution, la fantaisie paradoxale de Xavier de Maistre balance savamment, tempérant les nostalgies de l’exil d’un humour tout droit venu de Sterne. On n’a jamais été solitaire et enfermé avec tant d’esprit. Odyssée comique, le Voyage autour de ma chambre s’impose comme un classique, à revisiter d’urgence, de ce tournant de siècle qui vit naître le monde moderne.

Mon humble Avis :

Ce petit livre en quarante-deux chapitres de deux ou trois pages chacun, est un mélange délicat d’humour et de légère mélancolie. L’auteur nous fait voyager, durant ces quarante-deux jours, de son lit à ses différents sièges et fauteuils, jusqu’à son bureau puis à sa bibliothèque, en passant par les gravures décorant successivement tel ou tel mur. Bien sûr, ces tableaux et cette bibliothèque font l’objet de développements un peu plus étoffés que les fauteuils, encore que certains accidents puissent se produire en cours de route comme dans tout véritable périple digne de ce nom.
Ce « voyage » est surtout l’occasion pour Xavier de Maistre de partager avec nous ses pensées sur des sujets variés, avec l’art du coq-à-l’âne et de l’imprévu, par exemple ses points de vue très ironiques sur le duel, sur la coquetterie des femmes, sur les mérites comparés de la musique ou de la peinture, ou encore sur la dualité entre l’âme et le corps (qu’il appelle « la bête »). Ces avis paraissent généralement amusants mais aussi très pertinents, et peuvent nous inciter à la réflexion.
Ce fut en tout cas une lecture très agréable, et bien adaptée à notre actuelle période de confinement !

Un Extrait page 43
(Début du chapitre II)

Je pourrais commencer l’éloge de mon voyage par dire qu’il ne m’a rien coûté ; cet article mérite attention. Le voilà d’abord prôné, fêté par les gens d’une fortune médiocre ; il est une autre classe d’hommes auprès de laquelle il est encore plus sûr d’un heureux succès, par cette même raison qu’il ne coûte rien. – Auprès de qui donc ? Eh quoi ! Vous le demandez ? C’est auprès des gens riches. D’ailleurs de quelle ressource cette manière de voyager n’est-elle pas pour les malades ? Ils n’auront point à craindre l’intempérie de l’air et des saisons. – Pour les poltrons, ils seront à l’abri des voleurs ; ils ne rencontreront ni précipices ni fondrières. Des milliers de personnes qui avant moi n’avaient point osé, d’autres qui n’avaient pu, d’autres enfin qui n’avaient pas songé à voyager, vont s’y résoudre à mon exemple. L’être le plus indolent hésiterait-il à se mettre en route avec moi pour se procurer un plaisir qui ne lui coûtera ni peine ni argent ? – Courage donc, partons.(…)

La Vagabonde, de Colette

couverture du roman au Livre de Poche

Ayant été une grande lectrice de Colette vers l’âge de 20-25 ans, et fervente admiratrice de son style, je l’ai un peu perdue de vue par la suite, avec l’impression d’avoir déjà lu tous ses principaux livres et d’avoir assimilé les sucs essentiels de son œuvre…
Mais, plus de vingt ans après, j’ai eu envie d’y revenir, de goûter de nouveau ce style savoureux et sensible. Allais-je retrouver les mêmes impressions et le même plaisir qu’autrefois ou pas du tout ?
Parmi tous ses livres, j’ai choisi de relire La Vagabonde car il me semblait l’avoir adoré il y a vingt ans et ne plus me souvenir du tout de l’histoire. Ce serait donc une quasi redécouverte.

Mais venons-en à une brève présentation de l’intrigue de ce roman :

Renée Néré est une femme de trente-trois ans, bientôt trente-quatre, ce qui paraissait déjà un peu vieux au début du 20è siècle. Cette femme a divorcé trois ans plus tôt d’un grand peintre à la mode, Taillandy, qui la trompait, l’humiliait, et lui mentait sans vergogne. Depuis ce divorce, elle assimile l’amour et le mariage a de terribles épreuves, à des asservissements émaillés de hontes, de brimades et de souffrances, et elle se retranche dans un célibat protecteur. Pour subvenir à ses besoins, elle se produit comme mime et comédienne au music-hall, en duo avec son partenaire de scène et camarade, nommé Brague. Elle apprécie cette vie de liberté et de voyages au gré de ses tournées mais elle se sent parfois très seule. Bientôt, à l’issue de l’un de ses spectacles, elle fait la connaissance d’un homme jeune, riche et séduisant, très amoureux d’elle, qui tente de la conquérir. Mais, toujours traumatisée par les souvenirs de son mariage, Renée Néré fuit le contact de celui qu’elle appelle ironiquement « Le Grand Serin « . (…)

Mon Avis :

Ce roman est visiblement très autobiographique puisque, dans ces années 1905-1910, Colette venait, comme son héroïne, de divorcer d’un mari infidèle, le célèbre Willy, et elle  gagnait sa vie au music-hall. Par petites touches allusives, elle nous révèle quelques éléments de sa vie, comme son goût des amitiés masculines, son amour des animaux, de la nature, et surtout son caractère farouchement indépendant.
Ce roman illustre le grand dilemme des femmes émancipées au début du 20è siècle, qui devaient choisir entre l’amour-asservissement et la liberté-solitude, un choix pas vraiment réjouissant et sur lequel Colette semble tout à fait lucide. Dans les deux cas, l’esprit de sacrifice et d’abnégation semble l’emporter et Colette n’envisage à aucun moment la possibilité d’un amour qui respecterait sa liberté et ne chercherait pas à la ligoter – la connaissance des hommes de son époque et de leurs exigences vis-à-vis de leurs compagnes ne devait pas lui donner beaucoup d’illusions à ce sujet.
Roman féministe, sans aucun doute, mais qui reste dans les cadres assez sages de son époque. L’homme propose et la femme dispose : il courtise, exige, décide tandis qu’elle cède, temporise ou le fait gentiment patienter, mais l’expression franche de ses désirs personnels signifie pour la femme la rupture et l’isolement.
Certaines choses dans ce roman peuvent paraitre un peu surannées, comme la description de la vie d’artiste au music-hall, les relations entre eux, leurs dialogues argotiques, leurs petits caprices et scènes de colère, mais j’ai trouvé que ces épisodes ne manquaient pas de charme et ils m’ont fait voyager dans le temps, me transportant dans un tableau de Toulouse-Lautrec ou de Degas, comme si les personnages de La Goulue ou d’Yvette Guilbert se mettaient soudain à bouger et parler devant nos yeux.
Colette montre un art merveilleux dans la description de la nature, des objets quotidiens, et surtout des états d’âme de ses personnages, qui sont très pudiquement et joliment évoqués.
Un roman que j’ai eu grand plaisir à relire et qui ne m’a vraiment pas déçue !

Extrait page 164-165 :

– Heureuse ?
Je le regarde avec un sincère étonnement.
– Non, je ne serai pas heureuse. Je n’y songe même pas. Pourquoi serais-je heureuse ?
Hamond claque de la langue : c’est sa façon de me gronder. Il croit à un accès de neurasthénie.
– Allons, allons, Renée… Ca ne va donc pas aussi bien que je le croyais ?
– Mais si, Hamond, ça va ! Ca ne va que trop bien ! On commence, j’en ai peur, à s’adorer.
– Eh bien ?
– Eh bien ! vous trouvez qu’il y a de quoi me rendre heureuse ?
Hamond ne peut s’empêcher de sourire, et c’est à mon tour de mélancoliser :
– A quels tourments m’avez-vous de nouveau jetée, Hamond ? Car c’est vous, avouez-le, c’est vous… Des tourments, ajouté-je plus bas, que je n’échangerais pas pour les meilleures joies.
– Eh ! jette Hamond soulagé, au moins, vous voilà sauvée de ce passé, qui fermentait encore en vous! J’en avais assez, vraiment, de vous voir assombrie, défiante, repliée dans le souvenir et la crainte de Taillandy! Pardonnez-moi, Renée, mais j’aurais fait de bien vilaines choses pour vous doter d’un nouvel amour !
– Vraiment ! Pensez-vous qu’un « nouvel amour », comme vous dites, détruise le souvenir du premier, ou… le ressuscite ?
(…)

Knulp d’Hermann Hesse

Voici ma deuxième lecture de ce mois de novembre 2020 pour le défi des « Feuilles allemandes » organisé par Patrice et Eva du blog « Et si on bouquinait un peu » que vous connaissez bien maintenant !

Ce roman a été écrit par Hermann Hesse (1877-1962) en 1915.
Il se compose de trois parties, qui relatent divers épisodes de la vie Knulp, un vagabond volontaire, de sa jeunesse aux dernières heures de son existence.
Dans la première partie, nous faisons connaissance avec Knulp, un jeune homme élégant, séduisant, qui ne travaille pas et survit grâce à la générosité de ses nombreux amis, mais dont l’honnêteté et la gentillesse lui interdisent de profiter de certaines situations.
Dans la deuxième partie, Knulp expose à un ami d’enfance quelques éléments de sa philosophie, qui peuvent expliquer ses choix de vie libre et sans attache.
Dans la troisième partie, Knulp est nettement plus âgé, atteint de tuberculose, mais il peut encore compter sur des amis fidèles qui cherchent à l’aider.
(…)

Mon avis :

Il m’a semblé que ce livre racontait l’histoire d’une vocation : celle de Knulp pour une vie sans attaches, pour la liberté. Certes, ce mode de vie misérable va rendre Knulp très malade, au point d’écourter son existence, mais sa vocation pour le vagabondage semble passer bien avant ces considérations de confort. Ce choix de vie le rend-il heureux ou malheureux ? Il semble que la question ne se pose pas vraiment car l’essentiel pour lui est de suivre sa voie, quel qu’en soit le prix.
Les amis de Knulp lui font remarquer avec un peu d’aigreur qu’il a gâché ses talents, qu’il avait les moyens de faire de grandes choses, mais il a suivi le destin qui était le sien et n’a pas de regret.
J’ai trouvé que l’atmosphère de ce livre avait une certaine ressemblance avec « Vie de poète » de Walser ou encore avec « Lenz » de Büchner, puisqu’on y trouve le même type de héros, un poète solitaire et marginal, mal compris des autres hommes, et en quête d’idéal.
Un très beau roman, dont la fin est particulièrement forte et poétique !
Je conseille vivement ce livre !

Lettres d’un athée à un ami croyant, de Michel Baglin

J’ai lu ce livre par curiosité pour l’oeuvre de Michel Baglin, décédé durant l’été 2019, et avec lequel j’avais eu de brefs contacts grâce à sa revue en ligne Texture.
J’aimais (et j’aime toujours) sa poésie, pour avoir lu son beau recueil, Un présent qui s’absente, et je souhaitais découvrir également cet essai sur le fanatisme religieux, sur la laïcité et la manière de « vivre ensemble ».

Ces lettres d’un athée à un ami croyant débutent en janvier 2015 – date des attentats de Charlie Hebdo puis de l’Hyper-Cacher. Michel Baglin, mortifié et révolté par ces événements et par certaines réactions tièdement conciliantes, rappelle quelques principes clairs et sans compromis sur la liberté d’expression, qui ne saurait être limitée, et la nécessaire critique des religions et de toute croyance quelle qu’elle soit.
Il estime que, dans nos démocraties, le respect est dû aux individus et non pas à leurs croyances, sinon ce serait la porte ouverte à toutes les dérives théocratiques.
Il nous éclaire sur la nature essentiellement hégémonique et intolérante des religions, en s’appuyant, entre autres, sur les idées des Lumières comme celles de Diderot ou de Voltaire.
Il nous parle de la tendance contemporaine à tout confondre dans un même flou réprobateur : racisme, islamophobie, religiophobie, alors qu’il ne les met pas du tout sur le même plan.
Il réfléchit également à propos du nationalisme et de la défense d’une identité nationale, déplorant qu’on ait abandonné ces questions à l’extrême-droite, car elles méritent selon lui davantage d’attention et de considération qu’un rejet impulsif et sans nuance.

J’ai trouvé cet essai très intéressant, cohérent et clair dans ses explications, usant par moments d’un ton un peu trop didactique, mais qui a l’avantage de bien préciser les choses et de ne pas perdre le lecteur en cours de route.
Il n’hésite pas à prendre le contrepied de certaines idées répandues et d’affronter les tabous de notre époque, avec lucidité.
C’est toujours agréable de lire la pensée d’un homme indépendant et ouvert d’esprit, cultivé et honnête dans ses positions.

**

Extrait page 29

(…) qu’est-ce donc que ce « respect de l’autre » ? En quoi consiste-t-il ?
S’il s’agit de le laisser dire ce qu’il veut, y compris les pires inepties, je suis d’accord. Mais chez les bigots, le respect a toujours des relents d’interdit. Ce qu’il exige, le pieux, c’est qu’on sacralise ses croyances, qu’on les protège par une bulle de toute critique.
 » Respectez ma foi ! », voilà l’injonction.

Non !

Depuis quand faudrait-il respecter a priori les religions, établies ou pas ? Ce n’est guère ce que nous ont appris les philosophes ni l’école de la République, qui fonde son enseignement sur l’esprit critique. (…)

***

Ce livre avait paru aux éditions Henry en 2017, il est illustré par des dessins de Jean-Michel Delambre.

Quelques poèmes de Roberto Juarroz


Ces quelques poèmes sont extraits de La Quatorzième Poésie Verticale de Roberto Juarroz, que j’ai découverte grâce au blog Arbre à Lettres, et qui m’a tout de suite séduite par sa grande limpidité et ses thématiques métaphysiques, d’une profondeur souvent vertigineuse.
Ce livre est paru chez José Corti.

Roberto Juarroz (1925-1995) est un poète argentin, une des voix majeures de la poésie contemporaine.

***

101

Seule la lézarde de la privation
nous rapproche de la rencontre.
Et si la rencontre se produit
peu importe qu’elle soit une autre lézarde.

Seulement ici trouverons-nous
le secret de la première.
Pourquoi ressentons-nous ce qui n’est pas
comme une privation ?
Est-ce la seule façon
de le faire exister ?

***

104

Certaines fois la musique occupe la première place,
mais d’autres elle se retire au second plan
et laisse courir en nous
quelque chose de plus cher qu’elle-même.

Or y a-t-il quelque chose de plus cher que la musique,
quelque chose qui coure comme elle
et qui comme elle nous sauve ?
Quelque chose qui puisse nous envelopper
sans que l’on sache si elle le fait
du dehors en dedans
ou du dedans en dehors ?

Tout ce qui sauve
doit pour un moment se retirer
afin qu’une autre chose nous sauve.

La liberté de l’homme est si grande
qu’elle ne peut même pas se borner
à un seul degré de salut.

***

110

Les réponses ont pris fin.
Peut-être n’ont-elles jamais existé
et elles ne furent que miroirs
confrontés avec le vide.

Mais à présent les questions ont pris fin aussi.
Les miroirs se sont brisés,
même ceux qui ne reflétaient rien.
Et il n’y a pas moyen de les refaire.

Pourtant,
Peut-être reste-t-il quelque part une question.
Le silence est aussi une question.

Il reste un miroir qui ne peut pas se briser
parce qu’il ne se confronte avec rien,
parce qu’il est à l’intérieur de tout.

Nous avons trouvé une question.
Le silence sera-t-il une réponse aussi ?
Peut-être, à un moment déterminé,
les questions et les réponses sont exactement pareilles.

***

Trois courts poèmes de Prévert


Ces poèmes sont extraits du recueil de Prévert Histoires, paru la même année que le recueil Paroles en 1946.
Je les ai choisis uniquement en fonction de mon goût et de leur brièveté (car beaucoup de poèmes de ce recueil sont très longs).

Le Matin

Cri du coq
Chant du cygne de la nuit
Monocorde et fastidieux message
Qui me crie
Aujourd’hui ça recommence
Aujourd’hui encore aujourd’hui
Je n’entends pas ta romance
Et je fais la sourde oreille
Et je n’écoute pas ton cri
Pourtant je me lève de bonheur
Presque tous les jours de ma vie
Et j’égorge en plein soleil
Les plus beaux rêves de mes nuits.

**

On frappe

Qui est là
Personne
C’est simplement mon cœur qui bat
Qui bat très fort
A cause de toi
Mais dehors
La petite main de bronze sur la porte de bois
Ne bouge pas
Ne remue pas
Ne remue pas seulement le petit bout du doigt.

**

Les prodiges de la liberté

Entre les dents d’un piège
La patte d’un renard blanc
Et du sang sur la neige
Le sang du renard blanc
Et des traces sur la neige
Les traces du renard blanc
Qui s’enfuit sur trois pattes
Dans le soleil couchant
Avec entre les dents
Un lièvre encore vivant.

Les enfants Tanner, de Robert Walser

 

Les enfants Tanner, ce sont quatre frères et une sœur : Kaspar, le peintre, Klaus, l’homme sévère et respectable, qui a bien réussi dans la vie, Hedwig, l’institutrice, une jeune femme courageuse qui a le goût du devoir, Emil, dont nous apprendrons le destin tragique vers la fin du roman, et surtout Simon, le héros, qui exerce successivement divers métiers d’employés dont il n’est jamais satisfait, et qui est sans doute trop épris de liberté pour se fixer durablement quelque part.

C’est essentiellement Simon Tanner que nous suivons à travers ce roman, personnage autour duquel les autres gravitent, nous suivons ses errements et ses errances, ses longs monologues sur le sens de la vie, sur la composition de la société, sur les valeurs humaines qui méritent ou non qu’on s’y attache.

Simon est un personnage haut en couleur, qui prend facilement en amitié des inconnus dans la rue ou dans la campagne, mais qui est en même temps un grand solitaire. Il se sait intelligent et raffiné, il a le goût des discussions philosophiques, mais il est aussi exalté et velléitaire, sans doute aussi paresseux. C’est un homme excentrique, qui a des jugements singuliers sur à peu près tous les sujets.

Roman essentiellement introspectif, il regorge aussi de belles descriptions de la nature.

Un beau livre, que certains pourraient trouver bavard à certains moments, mais que j’ai lu avec grand plaisir, retrouvant dans le personnage de Simon les mêmes traits de caractère qui m’avaient séduite chez le héros de Vie de Poète.

Je remercie Strum, du blog Newstrum Notes sur le cinéma, puisque c’est grâce à ses conseils que j’ai lu ce roman.

Extrait page 246

« Le malheur instruit, et c’est pourquoi je vous prie de boire à sa santé ce vin qui resplendit dans nos verres. Encore un coup ! Voilà. Je vous remercie. Laissez-moi vous dire que je suis un ami du malheur et même un ami très intime, car il mérite qu’on lui fasse confiance comme à un ami. Il nous rend meilleurs et c’est un grand service que celui-là, un vrai service d’amitié auquel on doit répondre comme il se doit. Le malheur est l’ami un peu bourru mais d’autant plus sincère de notre vie. Il serait assez arrogant et même cynique de n’en pas tenir compte.
Au premier instant nous ne comprenons jamais le malheur et c’est pour cela que nous le haïssons quand il apparaît. C’est un compagnon subtil, silencieux, qui vient sans s’annoncer et qui nous surprend toujours comme si nous n’étions jamais que des imbéciles qu’on peut toujours surprendre.