Deux poèmes de Jean-Pierre Siméon

J’ai trouvé ces deux poèmes sur le site du Printemps des Poètes, un site très instructif que je vous conseille de visiter pour les nombreux renseignements qu’il donne sur la poésie contemporaine (fiches d’éditeurs, de poètes, de poèmes, etc.).
Jean-Pierre Siméon est un poète, romancier, dramaturge, né en 1950. Il est professeur agrégé de Lettres Modernes et est une personnalité active et reconnue dans le monde de la poésie (directeur de festivals, membre du CNL, lauréat de nombreux prix).

Oui je sais que
la réalité a des dents
pour mordre
que s’il gèle il fait froid
et que un et un font deux

je sais je sais
qu’une main levée
n’arrête pas le vent
et qu’on ne désarme pas
d’un sourire
l’homme de guerre

mais je continuerai à croire
à tout ce que j’ai aimé
à chérir l’impossible
buvant à la coupe du poème
une lumière sans preuves

car il faut être très jeune
avoir choisi un songe
et s’y tenir
comme à sa fleur tient la tige

contre toute raison

**
Ainsi se décide l’impossible
comme une caresse

Entre le monde et l’amour
le lien est d’eau qui tremble

Tes mains sont un fruit
autant que la rondeur de l’été

Et la révolution et les désastres
sont l’œuvre d’un regard
ou d’un baiser demeuré vide

Tout désir est une enfance revécue
au bord d’un ruisseau

Toute vaillance dans le pas
est nouée au sommeil le plus chaud

Ainsi l’avenir
cet ordinaire du pauvre
est la trace indécise
d’une main sur ta peau

***

Ces poèmes sont extraits de deux recueils différents, parus tous les deux chez Cheyne Editeur, en 2002 et en 2009.

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Deux poèmes de Jules Supervielle

SupervielleJ’ai trouvé ces deux poèmes sur le site Eternels Eclairs, que je vous invite à visiter grâce à ce lien car les poèmes y sont particulièrement bien choisis.
J’aime ces poèmes pour leur perfection formelle et la profondeur de leur vision, alliant simplicité et clairvoyance.

Encore frissonnant

Encore frissonnant
Sous la peau des ténèbres
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

C’est vous quand vous êtes partie

C’est vous quand vous êtes partie,
L’air peu à peu qui se referme
Mais toujours prêt à se rouvrir
Dans sa tremblante cicatrice
Et c’est mon âme à contre-jour
Si profondément étourdie
De ce brusque manque d’amour
Qu’elle n’en trouve plus sa forme
Entre la douleur et l’oubli.
Et c’est mon cœur mal protégé
Par un peu de chair et tant d’ombre
Qui se fait au goût de la tombe
Dans ce rien de jour étouffé
Tombant des autres, goutte à goutte,
Miel secret de ce qui n’est plus
Qu’un peu de rêve révolu.

***

Continuez je vous en prie (Jacques Prévert)

Voici un petit poème amusant que j’ai trouvé sur le blog arbrealettres :

Arbrealettres


Et Dieu
surprenant Adam et Eve
leur dit
Continuez je vous en prie
ne vous dérangez pas pour moi
Faites comme si je n’existais pas.

(Jacques Prévert)

Illustration: Alexandre Sulimov

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La fausse monnaie, de Charles Baudelaire

petits-poemes-en-prose-baudelaireJ’ai trouvé ce long poème, une nouvelle fois, dans Les petits poèmes en prose de Baudelaire (Le Spleen de Paris).

La Fausse Monnaie

Comme nous nous éloignions du bureau de tabac, mon ami fit un soigneux triage de sa monnaie ; dans la poche gauche de son gilet il glissa de petites pièces d’or ; dans la droite, de petites pièces d’argent ; dans la poche gauche de sa culotte, une masse de gros sols, et enfin, dans la droite, une pièce d’argent de deux francs qu’il avait particulièrement examinée.
« Singulière et minutieuse répartition ! » me dis-je en moi-même.
Nous fîmes la rencontre d’un pauvre qui nous tendit sa casquette en tremblant. – Je ne connais rien de plus inquiétant que l’éloquence muette de ces yeux suppliants, qui contiennent à la fois, pour l’homme sensible qui sait y lire, tant d’humilité, tant de reproches. Il y trouve quelque chose approchant cette profondeur de sentiment compliqué, dans les yeux larmoyants des chiens qu’on fouette.
L’offrande de mon ami fut beaucoup plus considérable que la mienne, et je lui dis :  » Vous avez raison ; après le plaisir d’être étonné, il n’en est pas de plus grand que celui de causer une surprise.
– C’était la pièce fausse », me répondit-il tranquillement, comme pour se justifier de sa prodigalité.
Mais dans mon misérable cerveau, toujours occupé à chercher midi à quatorze heures (de quelle fatigante faculté la nature m’a fait cadeau !) entra soudainement cette idée qu’une pareille conduite, de la part de mon ami, n’était excusable que par le désir de créer un événement dans la vie de ce pauvre diable, peut-être même de connaître les conséquences diverses, funestes ou autres, que peut engendrer une pièce fausse dans la main d’un mendiant. Ne pouvait-elle pas se multiplier en pièces vraies ? Ne pouvait-elle pas aussi le conduire en prison ? Un cabaretier, un boulanger, par exemple, allait peut-être le faire arrêter comme faux-monnayeur ou comme propagateur de fausse monnaie. Tout aussi bien, la pièce fausse serait peut-être, pour un pauvre petit spéculateur, le germe d’une richesse de quelques jours. Et ainsi ma fantaisie allait son train, prêtant des ailes à l’esprit de mon ami et tirant toutes les déductions possibles de toutes les hypothèses possibles.
Mais celui-ci rompit brusquement ma rêverie en reprenant mes propres paroles : :  » Oui, vous avez raison ; il n’est pas de plaisir plus doux que de surprendre un homme en lui donnant plus qu’il n’espère. »
Je le regardai dans le blanc des yeux, et je fus épouvanté de voir que ses yeux brillaient d’une incontestable candeur. Je vis alors clairement qu’il avait voulu faire à la fois la charité et une bonne affaire ; gagner quarante sols et le cœur de Dieu ; emporter le paradis économiquement ; enfin attraper gratis un brevet d’homme charitable. Je lui aurais presque pardonné le désir de la criminelle jouissance dont je le supposais tout à l’heure capable ; j’aurais trouvé curieux, singulier, qu’il s’amusât à compromettre les pauvres ; mais je ne lui pardonnerai jamais l’ineptie de son calcul. On n’est jamais excusable d’être méchant, mais il y a quelque mérite à savoir qu’on l’est ; et le plus irréparable des vices est de faire le mal par bêtise.

**

Deux poèmes de Marlène Tissot

Marlène Tissot est une poétesse contemporaine née en 1971. Elle tient un blog, que je vous invite à visiter grâce à ce lien, et sur lequel j’ai trouvé les deux poèmes qui suivent :

Attention, chute de mensonges

Des fois, on empile les mensonges
on les pose bien à plat
bien pliés
l’un par-dessus l’autre
et on se dit qu’on pourrait
continuer comme ça jusqu’au ciel
mais on sait bien qu’un jour ou l’autre
on en posera un de traviole
et que tout s’écroulera
on espère juste que
quand ça arrivera
personne ne sera en dessous

**

J’ai pris un raccourci
entre l’espoir et le rêve

Je me souviens
avoir eu envie
cette nuit-là
de te demander
Est-ce que tu existes vraiment?
mais j’ai préféré
glisser mon sommeil dans tes bras
sans poser la question
de peur de t’entendre
répondre non

**

Les Vagues de Virginia Woolf

woolf_vagues_couverture
Les Vagues est un roman expérimental de Virginia Woolf (1882,1941) qui date de 1931.

Bien que l’histoire soit assez ténue, je vais tout de même essayer de la raconter : Six personnages dont trois masculins (Bernard, Neville et Louis) et trois féminins (Suzanne, Jinny, et Rhoda) s’expriment à tour de rôle sur leurs vies et leurs préoccupations depuis l’enfance jusqu’à la fin de leur vie. Chacun a un caractère bien défini : Louis est un homme d’affaires efficace, Suzanne est une mère de famille travailleuse, Rhoda est une femme repliée sur sa vie intérieure, Jinny est « amoureuse de l’amour », Bernard est un homme très sociable qui redoute plus que tout la solitude, et Neville est un homme cultivé qui cultive des passions intellectuelles et sensuelles. Ces six personnages se rencontrent donc pendant l’enfance, juste avant l’entrée au collège, et se retrouvent à différents moments de leur vie – tous ensemble – pour des diners raffinés au restaurant. Le début de leur vie est marqué par une grande admiration pour un de leurs amis, nommé Perceval, mais ce dernier meurt en pleine jeunesse dans un accident et les six amis (mais surtout Neville et Suzanne) ressentent douloureusement cette perte, qui reviendra comme un leitmotiv.

Mon avis : Ce roman est très poétique, l’écriture est superbe, avec de nombreuses références à la nature qui se montre tantôt riante tantôt cruelle et menaçante. Le discours intérieur des six personnages est parfois difficile à suivre malgré sa beauté car c’est un mélange d’impressions fugaces et de notations philosophico-poétiques, avec parfois des analyses psychologiques très subtiles. Bien que j’aie admiré l’écriture de cette œuvre, la lecture m’a paru interminable car j’avais l’impression de ne pas avancer d’un pouce à cause du caractère cyclique de l’écriture et de la minceur de la trame narrative.
Ceci dit, j’ai trouvé que c’était un roman très intéressant à lire quand on écrit soi-même, car il peut donner des idées de constructions littéraires originales, et fait réfléchir à la manière de construire la psychologie des personnages.
Je ne sais pas si je conseillerais ce livre à un lecteur de romans – je crois que je le conseillerais plutôt à un lecteur de poésie.

Tag : 21 questions about movies

J’ai trouvé ce questionnaire sur le blog Les livres de Camille et j’ai bien aimé les questions.
Donc voici mes réponses :

** 21 questions about movies **

1. Le film le plus déprimant que tu aies vu ?
Les lumières du faubourg, un film d’Aki Kaurismaki qui a dû sortir vers 2006. Tout était cafardeux dans ce film : l’histoire (c’est un drame social) d’un pauvre type qui devient plus ou moins clochard, les paysages lugubres d’un foubourg islandais, les visages des acteurs, la lenteur des séquences, …

2. Le film le plus dérangeant que tu aies vu ?
Les Damnés de Visconti. Un film qui raconte l’histoire d’un jeune bourgeois qui devient nazi. Il y a des scènes de pédophilie, d’inceste, des massacres, c’est difficilement supportable et, le plus dérangeant c’est que ce film est très esthétique.

3. Un acteur/une actrice que tu as vu dans plus de 8 films – cite les films ?
Peut-être Sabine Azéma car j’ai vu beaucoup de films d’Alain Resnais, depuis l’Amour à mort jusqu’à Aimer, Boire et Chanter, en passant par Smoking, No Smoking, Les herbes folles, Cœurs, etc.

4. Un film que tu pourrais regarder en boucle jusqu’à la fin de tes jours ?
Je crains de ne pas pouvoir regarder un film en boucle jusqu’à la fin de mes jours sans m’énerver un petit peu !
Mais un de mes films préférés est La rose Pourpre du Caire de Woody Allen.
J’aime aussi beaucoup Adieu ma Concubine de Chen Kaige.

5. Le tout premier film que tu te souviens avoir vu ?
Cendrillon, le dessin animé de Walt Disney. Je devais avoir cinq ou six ans et ça m’avait émerveillée. Il n’y avait qu’un seul cinéma dans la petite ville où je vivais, et le mercredi ils passaient des classiques pour enfants. C’est comme ça que j’ai vu tous les Walt Disney.

6. Un film que tu aurais aimé ne jamais avoir vu ?
Fight Club, de David Fincher. Je trouve ce film infect, tant par sa philosophie que par sa brutalité. D’ailleurs je suis sortie avant la fin parce que j’en avais marre.

7. Un film dont tu aimerais voir une suite ?
Je n’ai pas trop d’idée. J’aime bien les films sans suite.

8. Un livre que tu aimerais voir adapté en film ?
Peut-être un roman russe du 19è siècle, comme Les Possédés par exemple. Ca pourrait faire un beau film, mais il faudrait que ce soit filmé par un russe avec des acteurs russes !

9. Le film le plus esthétiquement beau que tu aies vu ?
Je vais encore parler de Visconti : Ludwig ! L’histoire de Louis II de Bavière.

10. Ton réalisateur préféré ?
Parmi ceux qui sont encore vivants je dirais Woody Allen.

11. Ton style de films préféré ?
Plutôt les films français.

12. Un film qui occupe une place spéciale dans ton cœur ?

Une femme est une femme de Jean-Luc Godard. Je l’aime beaucoup et en plus il me rappelle des souvenirs personnels.

13. Ta comédie préférée ?

Victor-Victoria de Blake Edwards

14. Un clip musical que tu aimerais voir développé en film ?
Aucun !

15. Un film que tout le monde aime mais que tu détestes ?
La ligne verte, je trouve ça aussi infect que Fight Club dont je parlais plus haut – et peut-être même pire parce que j’étais avec des amis et que je n’ai pas pu sortir avant la fin.

16. Un film que tu aimes et que tout le monde déteste ?
Je ne sais pas si tout le monde les déteste mais en tout cas tout le monde les a oubliés :
Les fleurs de Shanghai de Hou-Hsiao-Hsien – qui est aussi un film très esthétique.
My own private Idaho de Gus Van Sant, une histoire de jeunes prostitués masculins en quête d’identité.

17. Un univers cinématographique dans lequel tu aimerais vivre ?
Je reprends la réponse de Camille à mon compte : L’univers de Minuit à Paris de Woody Allen me plairait!

18. Ton biopic (film biographique) préféré ?
Peut-être le Van Gogh de Pialat, avec Jacques Dutronc.

19. Cinéma mainstream ou cinéma indie ?
Plutôt indie.

20. Vieux films ou films récents ?
Vieux films, comme vous avez pu le constater depuis le début de ce questionnaire.

21. Un film avec une très bonne bande originale ?
Cette question me fait penser à un film auquel j’ai été longtemps attachée : Pink Floyd, The Wall d’Allan Parker. Encore un film qui me rappelle plein de souvenirs de jeunesse et dont je trouve l’esthétique intéressante …

Un poème inédit de Denis Hamel

J’ai demandé à mon ami Denis Hamel – un poète que j’admire beaucoup – s’il voulait bien sélectionner un de ses poèmes pour que je le publie ici. Et j’ai eu la grande joie de recevoir son accord.
Le poème qui suit s’appelle 40 ans, bilan d’un homme seul et il est extrait d’un recueil inédit intitulé Le Festin de fumée, dont l’écriture s’est échelonnée du début des années 2000 jusqu’à ces toutes dernières années.

40 ans : bilan d’un homme seul

les racines de ton karma se roulent
autour de ce que tu es libre de faire
en ne le faisant pas et restant silencieux
à la table de travail faiblement éclairée
faiblement tu notes la mort des oiseaux
et la décomposition des amitiés qui perdurent
dont il ne restera que du sable
ta part de liberté tu l’as laissée fanée
sur les comptoirs des pharmacies tardives
entre ciel de coton et patte de velours
tu refuses à-demi de prendre part au festin
et ce refus porte le masque de l’abandon
les produits qui t’abîment et te rendent plus faible
font un habile vieillard de ton corps fatigué
mais les lampes orangées ne te quittent jamais
la nuit fraîche et lunaire dans le lointain du parc
la peur entièrement bue dans les ravins passés
tu sais que les dés sont jetés et jamais
ne laisseras plus tes ailes inexistantes
effleurer le souffle d’un autre continent
la gamme fleurit spiralée en modes orientaux
qu’égrènent le sitar dans les après-midi
mornes mondes rappelant l’avant de la parole
alors oui cette table travaillée de ta peine
est la seule compagne de ton front vacillant
et la persévérance des halos te sera plus heureuse
que le sourire sournois des filles des eaux
perdu dans une mémoire que tu ne comprends plus

**