Nouvelles et textes pour rien, de Samuel Beckett

Comme on m’a chaudement recommandé ces Nouvelles et textes pour rien de Samuel Beckett, je l’ai rapidement lu.

Le point commun de ces trois nouvelles est de nous présenter des héros sans-abri, misérables, dont l’existence se limite à une survie voire à une sous-vie inhumaine. Dans la deuxième nouvelle, le héros est même une sorte de mort-vivant, un mendiant d’outre-tombe, qui doute de l’existence de son corps.
Ces trois héros, bien que privés de tout et démunis au plus haut point, ne semblent pas vraiment ressentir les besoins élémentaires de la faim, de la soif, ou autres, et l’un d’eux, qui cesse totalement de manger et de boire, n’en continue pas moins de subsister (enfermé dans l’obscurité d’une barque qu’il a recouverte d’un couvercle hermétique, tout à fait semblable à un cercueil, obscur et immobile).
Les trois personnages ne sont pas incommodés par grand chose – bien qu’il leur arrive de vivre comme des animaux, trouvant refuge sur un tas de fumier, ou encore s’étrillant avec une brosse pour les chevaux, ou même trouvant à se loger dans un sous-sol destiné à abriter un cochon – par leur mode de vie ils sont résolument coupés de la civilisation, et ont à peine le besoin d’assouvir l’instinct de survie, ayant perdu toute dignité humaine, mais sans en avoir le moindre souci.
Plus bizarrement encore, les trois héros ne semblent pas souffrir de la solitude, et ne recherchent pas la compagnie d’autrui, ni l’amour ni l’amitié n’a de place dans leur existence. A un moment, un des trois héros se fait un ami, un autre vagabond, qui l’héberge et lui apporte son aide, mais le héros n’a pas besoin d’amitié, et retourne vite à sa solitude, comme si les sentiments n’avaient plus de place dans leur monde dépourvu de tout espoir. Quant au personnage de mort-vivant, qui retourne parmi les habitants de la ville où il a peut-être vécu autrefois, il regarde les vivants comme essentiellement étrangers à lui, et envisage les rapports avec eux d’une manière incongrue et étrange, risible.

Les textes pour rien, qui suivent les trois nouvelles, sont plus difficiles à lire car ils ne racontent aucune histoire, ils laissent seulement la parole à un être désespéré, au discours confus, qui parle peut-être d’outre-tombe ou n’est pas encore né, ou se trouve à mi-chemin entre le monde des vivants et celui des morts. Il parle d’abandon, de solitude, de mots et de langage. Il semble témoigner d’une perte d’identité ou d’une perte d’intégrité physique et morale, difficile à suivre par moments, avec des redites et des contradictions, dans une langue très rythmée.

Voici un extrait page 60, provenant de la nouvelle intitulée Le Calmant

 

(…) Vous dites ? dit-il. Malheureusement je n’avais rien dit. Mais je me rattrapai en lui demandant s’il pouvait m’aider à retrouver mon chemin que j’avais perdu. Non, dit-il, car je ne suis pas d’ici, et si je suis assis sur cette pierre c’est que les hôtels sont complets ou qu’ils n’ont pas voulu me recevoir, moi je n’ai pas d’opinion. Mais racontez-moi votre vie, après nous aviserons. Ma vie ! m’écriai-je. Mais oui, dit-il, vous savez, cette sorte de – comment dirai-je ? Il réfléchit longuement, cherchant sans doute ce dont la vie pouvait bien être une sorte. Enfin il reprit, d’une voix irritée, Voyons, tout le monde connaît ça. Il me poussa du coude. Pas de détails, dit-il, les grandes lignes, les grandes lignes. Mais comme je me taisais toujours il dit, Voulez-vous que je vous raconte la mienne, comme ça vous comprendrez. (…)

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Hiroshima fleurs d’été, de Tamiki Hara


J’ai lu ce livre dans le cadre d’une lecture commune avec Goran du blog Des livres et des films, dont je vous invite à lire l’article dans la foulée : ici !
Ce récit se compose de trois parties chronologiques qui correspondent à l’avant, pendant et après l’explosion de la bombe atomique.
Pendant les quelques mois qui précèdent l’explosion de la bombe, Hiroshima nous est montrée comme une ville en alerte constante où, chaque nuit, les habitants évacuent leurs maisons par crainte d’un bombardement. Dans la journée, le héros assiste, impuissant, aux dissensions familiales et se promène dans la nature. Les usines continuent tant bien que mal à tourner.
Au moment de l’explosion de la bombe, le narrateur est plus ou moins protégé de la mort par le fait qu’il se trouve aux toilettes. Chercher à savoir si ses proches sont encore en vie est son principal souci. Dans ses déambulations au milieu des ruines, il témoigne de l’horreur de ce qu’il voit. Il essaye de sauver certaines personnes mais, parfois, c’est impossible.
Après l’explosion de la bombe, la famille a trouvé refuge dans un village non loin d’Hiroshima et essaye de panser ses plaies, mais pour certains, le mal s’aggrave, les plaies s’infectent, certains meurent dans de terribles souffrance, d’autres en réchappent mystérieusement.

Mon avis : Ce livre est un précieux témoignage sur la bombe atomique, et nous donne une idée des répercussions physiques et psychologiques subies par les victimes.
J’ai trouvé que la phase la plus dure, celle qui dégageait le plus de souffrance, était sûrement la troisième, l’après, où les blessures continuent à s’envenimer sans soin possible.
J’ai trouvé aussi que les caractères des uns et des autres semblaient se révéler au moment de la catastrophe : avec beaucoup d’entraide d’un côté, mais aussi des égoïsmes et des petitesses, d’autres encore se sentant coupables de n’avoir pas pu aider tel ou tel voisin coincé sous des décombres.
Je dois dire que c’est aussi un récit court et qu’il est très bien écrit.
Les descriptions sont à la fois précises et pudiques, nous en disant juste assez pour que nous puissions imaginer l’horreur, et sans excès de détails.

Voici un extrait (page 79) :

Sur l’autre rive le feu, un moment calmé, avait repris. Maintenant on voyait une fumée noirâtre s’élever au milieu du brasier rouge, et cette masse noire se développait, s’étendait furieusement. La chaleur de l’incendie augmentait à chaque instant. Mais ce feu sinistre, après avoir brûlé tout ce qu’il pouvait, se transforma finalement en un désert de décombres. C’est alors que, juste au milieu de la rivière, un peu plus bas, je vis se déplacer vers nous une énorme couche d’air, transparente, toute agitée d’oscillations. J’eus à peine le temps de penser à une tornade que déjà un vent d’une violence terrible passait au-dessus de ma tête. Toute la végétation alentour se mit à trembler et presque au même instant la plupart des arbres furent arrachés du sol et emportés en l’air. Dans leur folle danse aérienne ils allèrent se ficher comme des flèches dans le chaos ambiant. Je ne me souviens pas vraiment de la couleur du ciel à ce moment-là mais je crois qu’il était voilé d’une lumière verte et lugubre comme dans ce fameux rouleau qui représente l’enfer.

Confession amoureuse, de Chiyo Uno

Résumé du début : Yuasa Joji, un célèbre peintre d’une trentaine d’années, revient d’un séjour de plusieurs années à l’étranger. Il retrouve au Japon sa femme et son fils, qui l’ont attendu, mais il n’éprouve plus de sentiments pour eux. L’idée d’un divorce s’impose bientôt mais reste en suspens car le couple ne fait rien pour hâter les choses. Un matin, Yuasa Joji reçoit une lettre d’une jeune fille qui cherche à le séduire, mais il ne se rend pas aux rendez-vous successifs qu’elle lui donne dans chacune de ses lettres quotidiennes. Jusqu’au jour où, la curiosité étant la plus forte, il va voir si la jeune fille, prénommée Takao, est vraiment au rendez-vous. Après plusieurs péripéties, il fait la rencontre d’une des meilleures amies de Takao, la ravissante Tsuyuko, dont il tombe profondément amoureux et avec qui il entretient un flirt romantique plein de timidité. Mais la famille de Tsuyuko n’approuve pas cette relation et cherche à éloigner la jeune fille de Tokyo. (…)

Sur l’auteure :
Chiyo Uno (1897 – 1996) est une romancière, surnommée parfois « la Colette japonaise », également créatrice de kimonos, elle a eu une influence sur la mode, sur le cinéma, sur la littérature et sur le féminisme dans son pays.

Mon avis :
C’est un roman riche en rebondissements, qui est particulièrement prenant pendant la première moitié de l’histoire, et qui s’essouffle peut-être un peu lorsque le héros rencontre Tomoko, la troisième jeune fille.
Il m’a semblé que ce roman cherchait à démontrer l’ingéniosité et la puissance des femmes dans leurs désirs de séduction, le héros masculin étant surtout un opportuniste, qui se laisse voguer au gré des volontés des unes ou des autres, croyant suivre ses propres penchants alors qu’il est un pantin dont les femmes se jouent. Mais, pour autant, il n’est pas dénué de sentiments, et éprouve un véritable amour pour la jeune Tsuyuko, un amour durable qui restera une impossibilité, un rêve inaccessible, malgré tous les efforts qu’il fait pour la retrouver.
Yuasa Joji se fait piéger et montre sa grande crédulité, il fait preuve de peu de psychologie et cherche rarement à analyser les caractères des jeunes filles qui l’entourent.
J’ai trouvé que ce héros, malgré ses côtés agaçants, était aussi touchant par moment, ce qui n’est pas le cas des trois jeunes filles, sans doute trop calculatrices, gardant toujours la tête froide, et finalement pleines de duplicité, qui auraient peut-être mérité d’être plus complexes.
Un roman dont les personnages suscitent la curiosité et l’intérêt du lecteur.

La rose, de Robert Walser

J’avais déjà parlé de Walser récemment, à propos de sa merveilleuse Vie de poète qui méritait grandement qu’on s’y arrête.

La Rose présente à première vue pas mal de ressemblances avec Vie de poète : ce sont deux recueils de courtes proses abordant des thèmes variés, et on reconnaît de l’un à l’autre certains thèmes de prédilection de l’auteur, comme l’amour de la littérature et de la beauté, entre autres.
Mais, passée cette première impression de ressemblance, on s’aperçoit que ces deux livres sont en fait très différents : La Rose accumule les bizarreries, incohérences et autres coq-à-l’âne, de sorte qu’il y a un peu de difficulté à suivre le propos, alors que Vie de Poète était claire et facile à suivre.
Le narrateur de Vie de poète était clairement identifiable, alors qu’on a dans la Rose de multiples narrateurs, comme autant d’identités éclatées et mal définies.
Même le style a changé entre les deux : dans Vie de Poète on trouvait une écriture foisonnante, pleine de fantaisies et de dynamisme, alors que dans La Rose, l’écriture est plus épurée, plus resserrée et on ne trouve plus ces foisonnements d’adjectifs qui caractérisaient le premier.
L’atmosphère des deux est également très différente : Dans Vie de poète on sentait une joie de vivre, un côté facétieux et primesautier qu’on ne retrouve plus du tout dans La Rose où les amours contrariées et une certaine désillusion, voire amertume, colorent davantage les pages.

J’arrête là la liste des différences, pour dire que La Rose est le dernier livre de Walser, écrit avant qu’il ne sombre dans la folie, ce qui transparait dans plusieurs passages.
Comme je n’attends pas forcément d’un livre qu’il soit très logique ou très cohérent, ça ne m’a pas empêchée de le lire jusqu’au bout avec un certain plaisir et de lui trouver de la poésie et de l’émotion, mais j’avoue tout de même qu’il m’est arrivé de décrocher un peu sur certains passages.

Voici un extrait page 75 :

D’une âme alanguie et avec des yeux ronds écarquillés par la nostalgie, j’entrai dans un jardin douillet tout pailleté de soleil, j’y écoutai le petit orchestre qui y donnait un sympathique concert, et manifestement je me comportai là d’une manière fantasque; car, prise de pitié, une jeune fille qui me regardait tomba à la renverse, frappée à mort par une compassion qui la perça comme un poignard; si quelqu’un juge cela possible, qu’il soit heureux sa vie durant. Les gens qui se prennent d’affection pour moi, je les laisse construire l’édifice de leur amitié aussi longtemps qu’ils le désirent; jamais je ne les dérange, car je les ignore.

Volcano, un roman de Shusaku Endô

Vous aurez sans doute remarqué que l’écrivain japonais Shusaku Endô (1923- 1996), romancier chrétien dont l’oeuvre est très axée sur la spiritualité, m’intéresse tout particulièrement – non pas tellement pour ses convictions religieuses (que d’ailleurs je respecte) que pour ses interrogations récurrentes sur les rapports entre culture japonaise et culture occidentale, lui qui a fait ses études en France et qui a été très influencé par la littérature française.
Après avoir lu plusieurs de ses romans, dont certains sont des reconstitutions historiques et spirituelles, je viens donc de terminer la lecture de Volcano, dont l’histoire se déroule dans le Japon contemporain d’Endô, dans une ville fictive surplombée par un volcan nommé Akadaké (littéralement : pic rouge en japonais), sorte de figure tutélaire et symbolique autour de laquelle tourne tout le roman, et qui suscite beaucoup d’interrogations et de mystères.

L’histoire : Dans le bureau météorologique d’une ville japonaise, on fête le départ à la retraite du chef de section Jinpei Suda. Cet homme est un grand spécialiste des phénomènes sismiques, qui a passé les quinze dernières années de sa carrière à étudier le volcan Akadaké, et qui en est arrivé à la conclusion qu’Akadaké est en cours d’extinction. En tant que spécialiste, Jinpei Suda est consulté par un promoteur, Monsieur Aiba, qui désire construire un hôtel au pied du volcan et désire savoir quels sont les risques. Mais Suda l’assure que, d’après ses travaux et ses études sur le sujet, il n’y a aucun risque d’éruption car le volcan est sur le point de s’éteindre.
Parallèlement, nous suivons le parcours de Durand, un prêtre français défroqué, qui est hospitalisé et que le père Sato, un de ses anciens confrères, se croit obligé de visiter par devoir et alors que Durand lui est absolument antipathique.

Mon avis : C’est un livre sur des thématiques sombres, comme la vieillesse et la maladie (plusieurs épisodes se déroulent à l’hôpital), la mort, le mal, qui sont traitées avec une tension dramatique forte et une intrigue complexe. Bien que certains personnages, comme Durand, soient particulièrement mal intentionnés et malfaisants, on n’a pas l’impression que l’auteur ait forcé le trait ou que l’histoire soit manichéenne.
Le personnage principal, Jinpei Suda, dont il est précisé qu’il n’a jamais aimé personne et que personne ne l’a jamais aimé, ne vit que pour sa passion du volcan Akadaké mais on comprend que les conclusions de ses recherches sont probablement erronées et que ses longs travaux scientifiques mèneront probablement à des désastres. L’auteur insiste aussi sur le fait que ce personnage n’a jamais trompé sa femme, non par amour ou par fidélité de cœur, mais par peur de ruiner sa réputation, par conformisme, et l’auteur veut sans doute nous signifier qu’il ne suffit pas de ne pas faire le mal, qu’il faut encore avoir des intentions pures en accord avec ses actions.
J’ai trouvé que ce roman offrait une vision pessimiste de l’humanité, marquée par l’égoïsme et la malignité, mais que cette histoire était riche de significations spirituelles et de critique de nos cultures modernes basées sur l’argent et la science.

Vie de poète, de Robert Walser


C’est en me renseignant sur Robert Walser, dont j’avais entendu parler par hasard, que je suis tombée sur ce titre Vie de poète, qui m’a intriguée, et que j’ai eu envie de lire.
Robert Walser (1878 – 1956) est un romancier et poète suisse de langue allemande, qui a suscité l’admiration des plus grands écrivains de son temps, comme Kafka ou Musil, et qui considérait « Vie de poète » comme son livre « le meilleur, le plus lumineux, le plus poétique ».

Ce livre, écrit en 1917, est un recueil de courtes proses qui n’ont pas forcément beaucoup de points communs entre elles, sinon d’être écrites par le même narrateur, dont on peut supposer qu’il ressemble beaucoup à l’auteur.
De petites touches en petites touches, nous suivons la progression et l’évolution de ce héros fantasque, au caractère affirmé et joyeux, qui aime vagabonder dans la nature même s’il se fait parfois arrêter à cause de ses accoutrements bizarres et débraillés, et qui tient plus que tout à sa liberté et à sa pauvreté qui, selon lui, va de pair avec la créativité poétique tandis que trop de confort coupe l’inspiration.
Il y a des thèmes parfois surprenants dans ces proses, ainsi quand il donne une leçon de savoir-vivre à un poêle auquel il reproche sa suffisance, ou lorsqu’il fait l’éloge d’un bouton pendant presque deux pages, mais on sent là toute la fantaisie amusée de l’auteur, qui s’appuie sur des objets quotidiens et apparemment insignifiants pour tirer de leur apparence une sorte de morale ou de ligne de conduite.
J’ai trouvé, surtout dans la première moitié du recueil, que la joie de vivre et l’enthousiasme l’emportaient sur tout autre sentiment, mais peu à peu on s’achemine vers une humeur plus mélancolique, moins exaltée, sans doute à mesure que le narrateur-auteur gagne en années et en expériences.
Une prose particulièrement émouvante, est celle que Walser consacre à Hölderlin, dans laquelle il tente d’expliquer pourquoi le grand poète romantique allemand est devenu fou, et il est difficile de ne pas y lire en filigrane une confession de Walser sur ses propres fêlures, lui qui sera également enfermé à l’asile à partir de 1929 mais qui souffrira de dépression déjà quelques années auparavant.
Quant au style, il se caractérise par d’assez longues phrases, souvent bourrées d’adjectifs (jusqu’à cinq ou six d’affilée !) et ne craignant pas les lourdeurs ou les appositions superflues, dans une exubérance généreuse qui témoigne du plaisir de Walser à écrire ces textes, et qui donne beaucoup de vie et de dynamisme à la lecture.

Un livre très agréable, sans temps mort, et riche en réflexions et en sentiments divers, sans compter un humour subtil – une découverte qui me donne très envie d’explorer plus avant l’oeuvre de cet écrivain.

C’étaient des gens parfaitement estimables, vraiment de braves et bonnes gens ; sauf que pour mon malheur, ils m’interrogeaient sans trêve sur mon nouveau roman et que c’était odieux.
Dans la rue, lorsque je tombais sur l’une de ces estimables connaissances, la question ne manquait jamais :  » Que devient votre nouveau roman ? De nombreuses personnes ont hâte de lire, et brûlent déjà de découvrir votre nouveau roman. N’est-ce pas, vous avez bien voulu insinuer que vous étiez en train d’écrire votre nouveau roman ? Ah, ce nouveau roman, espérons qu’il paraîtra bientôt. »
Malheureux que je suis, misérable que je suis !
Soit, j’avais fait toutes sortes d’allusions. C’est vrai. J’avais eu la sottise et l’imprudence d’insinuer qu’un nouveau grand roman me coulait sous la plume ou le stylo.
Et maintenant, je pouvais bien me faire un sang d’encre : j’étais perdu !

Lettre au Père, de Kafka


Cette lettre de Kafka à son père n’a jamais été envoyée, et on comprend pourquoi après avoir lu le portrait qui est ici dressé de cet homme tyrannique et brutal, cherchant à étouffer et à écraser ses enfants par tous les moyens, et maniant l’ironie sournoise et les procès d’intention pervers.
Mais Kafka, en dressant ce portrait peu flatteur et réaliste de son père, décrit en même temps l’influence que ce dernier a eu sur lui, et se décrit donc lui-même comme un négatif de son père, d’autant plus timoré, délicat et introverti que son père se montrait sûr de lui, puissant et expansif.
Kafka décrit l’emprise que son père a sur lui, agissant sur toutes les facettes de la vie de son fils, l’empêchant de se développer et de construire sa vie d’adulte, faisant avorter ses projets de mariage, le dénigrant et l’humiliant, et lui reprochant en plus de vivre à ses crochets alors qu’il a lui-même tout fait pour empêcher l’émancipation de son fils.
Mais ce n’est pas un ton accusateur qu’adopte Kafka pour rappeler à son père ses torts envers lui, il nuance chaque fois son propos d’explications très mesurées en s’attribuant à lui-même la responsabilité de certains malentendus et une attitude parfois inadaptée.
On se dit, à la lecture de cette lettre, que Kafka a trouvé dans la littérature un moyen détourné de résister à ce père effrayant, alors qu’il était forcé de le subir dans la vie de tous les jours, et que cette figure d’autorité arbitraire, omniprésente, et inattaquable a pu lui inspirer plusieurs de ses oeuvres, ou en tout cas certains des plus puissants symboles qui parsèment son oeuvre.
Un livre important, qui aide à mieux comprendre l’univers de ce génial écrivain.

Suicide, d’Edouard Levé

Quand on s’apprête à lire un livre intitulé Suicide, on peut déjà ressentir quelque appréhension, mais quand on sait en plus que l’auteur de ce livre s’est suicidé à peine quelques jours après avoir porté le manuscrit à son éditeur, on peut éprouver de réelles réticences et redouter une lecture éprouvante qui mettrait nos esprits et nos nerfs à rude épreuve.
Pour ma part, j’avais acheté Suicide d’Edouard Levé il y a peut-être cinq ou six ans, et j’en repoussais toujours la lecture, redoutant justement un récit très noir, un désespoir qui s’étalerait dans toute sa crudité, la sincérité d’un homme qui n’a plus rien à perdre. Du même auteur, j’avais cependant déjà lu Autoportrait, qui date me semble-t-il de 2004, et que j’avais plutôt apprécié, et dont je m’étais dit qu’il était peu enclin aux épanchements et qu’il savait trouver un ton original pour aborder les sujets intimes, voire risqués.
J’ai donc finalement profité de mes dernières vacances pour lire ce livre, entre une promenade en bord de mer et un verre en terrasse, ayant envie d’affronter ce sujet morbide avec toute l’ouverture et la détente nécessaires.

Que vous dirai-je de cette lecture ?
– Que le livre est court et vite lu.
– Qu’il prend pour prétexte le suicide d’un de ses amis quelques vingt ans plus tôt pour dresser en creux son propre portrait, ce dont on peut se rendre compte facilement car on retrouve dans Suicide de grandes ressemblances avec Autoportrait, certains passages quasiment identiques.
– Que le style est plutôt froid, dédramatisé, avec une mise à distance de toute sorte de sentiments, comme si l’auteur voulait se cacher derrière une façade lisse et acceptable.
– Que les idées sont intelligentes et brillantes, subtilement formulées, l’auteur mettant le doigt sur les étrangetés et bizarreries de l’existence, avec une acuité qui emporte je crois l’adhésion du lecteur.
– Qu’on sent, surtout dans les premières pages du livre, une véritable fascination de l’auteur pour le suicide, pour l’image que les vivants ont des suicidés, davantage que pour la mort proprement dite, ce qui crée un effet très dérangeant, que je ne crois pas avoir déjà ressenti par rapport à d’autres livres.
– Que ce livre ne répond pas du tout aux grandes questions existentielles (par exemple « Pourquoi mourir ? » ou « Qu’est-ce qui peut justifier un tel acte ? ») qui, précisément, auraient pu m’intéresser, mais peut-être s’agit-il de questions trop épineuses, voire insolubles.
– Que ce livre se termine par une suite de tercets qui, malgré leur forme et leur caractère poétiques, se révèlent un peu systématiques et lassants et me paraissent finalement moins poétiques que toutes les pages qui précèdent.

Voici un extrait :

Ta vie fut une hypothèse. Ceux qui meurent vieux sont un bloc de passé. On pense à eux, et apparaît ce qu’ils furent. On pense à toi, et apparaît ce que tu aurais pu être. Tu fus et tu resteras un bloc de possibilités.
Ton suicide fut la parole la plus importante de ta vie, mais tu n’en cueilleras pas les fruits.
Es-tu mort puisque je te parle ?
Si tu vivais encore, serions-nous amis ? Je fus plus lié à d’autres garçons. Mais le temps m’a séparé d’eux sans que je m’en aperçoive. Il suffirait d’un coup de téléphone pour renouer. Aucun de nous ne risque la désillusion des retrouvailles.
Ton silence est devenu une éloquence. Mais eux, qui peuvent encore parler, ils restent silencieux. Je ne repense plus à eux, dont je fus si proche. Mais toi, autrefois lointain, distant et ténébreux, tu rayonnes à présent près de moi. (…)

Le Fleuve sacré, un roman de Shûsaku Endô


Vous vous souvenez peut-être que j’avais déjà écrit des chroniques sur d’autres romans de Shûsaku Endô (1923-1996), cet écrivain japonais chrétien, auteur de Silence (porté à l’écran par Scorsese), mais aussi d’Un admirable idiot ou encore L’extraordinaire voyage du samouraï Hasekura.
Cet écrivain m’intéresse particulièrement car il a une approche originale de la morale et de la religion, très loin des principes étriqués ou rigoristes que certains pourraient imaginer, où subsiste toujours l’interrogation, le dilemme, et même le doute qui enrichit la foi de plusieurs de ses héros.
Mais venons-en au Fleuve sacré, un roman aux thématiques très riches qui prennent les traits d’un groupe de touristes japonais, ayant chacun un remord, une culpabilité ou une quête spirituelle, et qui se trouvent réunis lors d’un voyage en Inde, autour d’un guide indien qui cherche à leur faire comprendre les mentalités de son pays. Le fleuve sacré est bien sûr le Gange où se baignent les vivants et où sont jetées les cendres des défunts, dont les corps sont brûlés tout près des rives, dans une atmosphère qui effraye, dégoûte et fascine notre groupe de touristes japonais, et les amène à s’interroger, à se confronter à leurs peurs.

Mon avis : J’ai trouvé toute la partie documentaire sur l’Inde très bien faite, et elle s’insère parfaitement bien dans l’histoire, lui rajoutant un côté sombre et inquiétant qui répond en miroir aux zones d’ombres des personnages. Bien qu’il y ait nettement des personnages mauvais et d’autres bons, chacun est suffisamment complexe pour que le livre ne paraisse pas du tout manichéen. Certains sont des victimes, d’autres plutôt des bourreaux, mais les portraits très nuancés et fouillés donnent une impression vivante et réaliste, sans que rien n’apparaisse trop tranché. J’ai trouvé aussi qu’il était intéressant d’avoir le regard d’un auteur japonais – qui plus est catholique – sur l’Inde et, vers la fin du roman, il montre un désir d’œcuménisme et de fusion entre les différentes religions qui m’a étonnée. J’ai retrouvé aussi dans le Fleuve sacré cette idée d’Endô présente dans ses autres romans, que les mentalités et la spiritualité japonaises se marient très mal avec la foi catholique, et qu’une adaptation mutuelle est nécessaire.
Il est question aussi de bouddhisme et de réincarnation dans ce roman, mais l’auteur semble prendre plaisir à nous lancer sur des pistes qui ne trouvent pas d’aboutissement, et nous restons libres d’en penser ce que nous voulons.
J’ai beaucoup aimé ce livre, dépaysant et très humaniste !

Un roman russe, d’Emmanuel Carrère

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Ce curieux « roman russe », qui est plus exactement un récit autobiographique, entremêle diverses histoires dont Emmanuel Carrère est le pivot central : d’abord un reportage dans une ville de Russie nommée Kotelnitch, où Emmanuel Carrère ne sait pas du tout ce qu’il est venu filmer et où, au cours de ses errances pour trouver un sujet, il rencontre plusieurs personnages qui l’intéresseront plus ou moins (et idem pour le lecteur, qui se demande où tout cela mènera); mais le récit parle aussi du grand-père d’Emmanuel Carrère, un immigré russe qui connaissait de grandes souffrances psychologiques et qui, collaborateur pendant l’Occupation, a disparu, emmené par des résistants, au moment de l’Epuration. Mais la mère d’Emmanuel Carrère lui a défendu d’écrire quoi que ce soit sur ce grand-père, interdiction que l’auteur transgresse devant le lecteur, devenu en quelque sorte voyeur de secrets de famille qu’il n’était pas censé apprendre. Et, troisième sujet de ce récit, l’histoire d’amour d’Emmanuel Carrère avec la belle Sophie, une jeune femme qui a le tort de travailler pour gagner sa vie et non par plaisir, et qui n’est pas aussi cultivée qu’Emmanuel Carrère et ses amis, mais pour laquelle il ressent une grande passion sensuelle, et pour laquelle il écrira une nouvelle pornographique qui lui causera beaucoup de problèmes, sur le plan privé mais aussi public, puisqu’entre autres il se fera ridiculiser par Philippe Sollers.
On s’ennuie un peu en lisant ce livre, on s’intéresse à ce qui se passe par intermittences, on s’exaspère devant l’égocentrisme et l’arrogance de l’auteur, on sympathise parfois avec la belle Sophie qui est sans doute plus fine et plus perspicace que ne le souhaitait l’auteur-narrateur, et on regrette un peu qu’il ne soit pas davantage question du grand-père, dont le mystère et l’ambiguïté aurait peut-être mérité plus de pages que la ville si morose de Kotelnitch …

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