La Petite Pièce hexagonale de Yôko Ogawa

Couverture chez Babel

Note pratique sur le livre

Editeur : Actes-Sud (collection Babel)
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle
Date de publication au Japon : 1991 (en France 2004)
Nombre de Pages : 110

Note biographique sur l’autrice :

Yôko Ogawa, née en 1962, se consacre à l’écriture dès la fin de ses études de Lettres. Admiratrice d’auteurs comme Murakami, Tanizaki, Kawabata, elle apprécie aussi Paul Auster dont le roman Moon Palace l’influença. Elle remporte le prestigieux Prix Akutagawa pour son roman La Grossesse en 1991, puis de nombreux autres prix (Tanizaki, Izumi, etc.). Traduite dans le monde entier, l’œuvre de Yôko Ogawa est particulièrement populaire en France. (Source : Wikipédia)

Quatrième de Couverture

Dans les vestiaires d’une piscine, une jeune femme est soudain attirée par une inconnue pourtant banale, effacée et silencieuse. Quelques jours plus tard, elle croise à nouveau l’inconnue qui marche dans la rue accompagnée d’une vieille dame et, fascinée, elle les suit à travers la ville jusqu’à une loge de gardien au milieu d’un parc. A l’intérieur, les deux femmes sont assises sur des chaises, elles semblent attendre leur tour. La plus âgée se lève, entre dans une haute armoire hexagonale : la petite pièce à raconter…
Etrange et obsédante, cette courte histoire fait appel à la poésie et à l’imaginaire pour évoquer les mystères de l’introspection, de la confession et de la psychanalyse.

Mon avis très subjectif

On retrouve dans ce court roman (ou longue nouvelle) des thèmes récurrents chez Yôko Ogawa : la piscine et l’élément aquatique, associés aux femmes enceintes qui s’y baignent, ce qui est bien sûr très symbolique du liquide amniotique et du retour dans le ventre maternel. Et ce n’est donc pas fortuit si l’héroïne rencontre dans une piscine le personnage de Midori, qui va l’initier aux secrets de la petite pièce hexagonale, qu’ils appellent aussi « pièce à raconter ». Du point de vue symbolique, encore, Midori est présentée comme une femme discrète, silencieuse, effacée, à la fois gardienne de certains rites immuables et accompagnatrice d’une évolution intérieure, comme une sorte de prêtresse mystérieuse, et elle représente assez bien la figure complexe du psychanalyste idéal.
Il est intéressant de voir que, pour accéder aux bâtiments désaffectés où se trouve la petite pièce à raconter, l’héroïne est obligée de traverser un parc très touffu qui donne plutôt l’impression d’une épaisse et ténébreuse forêt, dans laquelle elle se perd à chaque fois, avec angoisse. Et c’est au moment où elle désespère de jamais retrouver le chemin des bâtiments que la lumière apparaît et qu’elle débouche à l’endroit désiré. Cela m’a semblé, là encore, très symbolique du cheminement psychologique qui mène vers un début de compréhension de soi-même. Et, sans aucun doute, ce sont nos désespoirs et nos fourvoiements qui peuvent nous conduire sur la voie de l’introspection et de l’analyse de soi, et on peut dire en effet que les ténèbres indiquent la direction vers la lumière.
Il serait trop long et un peu trop systématique d’énumérer tous les autres symboles et significations allusives cachées dans ce roman (d’autant que je suis très loin d’avoir tout décrypté ou remarqué) mais, en tout cas, ces éléments étranges et mystérieux donnent à ce livre une atmosphère envoûtante, un peu magique, et le rendent extrêmement agréable à lire.
J’ai passé un bon moment de lecture !

Un Extrait page 63

Est-ce que ça va comme ça ?
J’adressai ma question à la paroi hexagonale, en levant légèrement les yeux. Je tendis l’oreille un moment, mais je n’eus pas de réponse.
C’est donc que personne n’écoute, n’est-ce pas ? Bon, alors, je continue.
En fait, ça ressemble à un monologue, c’est ça ? Une boîte où l’on peut murmurer tout seul autant qu’on veut, dans le style qu’on aime, sans se soucier du regard des autres. En pensant de cette façon, je peux l’admettre jusqu’à un certain point. De temps en temps dans le métro ou la salle d’attente à l’hôpital, il m’arrive d’apercevoir quelqu’un qui monologue sans arrêt, l’air tout à fait sérieux. En général les gens n’aiment pas ça et le mettent à l’écart. Si bien qu’autour de lui, il se forme un espace qui n’est pas naturel. Si on enfermait cette personne avec son espace à l’intérieur de la petite pièce à raconter, je suis sûre qu’elle serait très contente. Plus on est à l’étroit, plus on entend nettement sa propre voix, et l’on doit certainement avoir l’impression de se révéler dans la vérité de son coeur. C’est ce qu’il y a d’agréable dans le monologue.
Bon, je vais parler de moi. Si l’on ne parle pas de soi, je pense que ça n’a pas de sens d’entrer ici. Peut-être.

Soif d’Amélie Nothomb

Couverture au Livre de poche

J’avais lu quelques romans d’Amélie Nothomb dans les années 90-2000 et je gardais un bon souvenir de « Stupeur et tremblements » et, dans une moindre mesure, d' »Antéchrista » ou de « Péplum« .
Comme j’ai récemment entendu parler de « Soif » (publié en 2017), je me suis demandé ce qu’Amélie Nothomb pouvait bien avoir à dire sur Jésus-Christ (tellement les deux personnages me paraissaient éloignés l’un de l’autre, dans un jugement a priori que je ne cherche pas à justifier) et ça a titillé ma curiosité… au point de l’acheter.

Le résumé du propos

L’histoire, tout le monde la connaît, c’est celle de la condamnation de Jésus, sa crucifixion, racontée par le Christ lui-même à la première personne du singulier, avec ses souvenirs et ses confidences sur ses émotions, ses sensations, ses réflexions.
Amélie Nothomb imagine que la crucifixion se déroule le lendemain du procès mené par Ponce Pilate, contrairement aux versions bibliques qui situent les deux événements le même jour. Et cette invention permet d’introduire une longue méditation de Jésus le long d’une nuit de solitude et d’angoisse (ce qui n’est pas une mauvaise idée romanesque). Le lendemain a lieu le supplice.

Mon avis très subjectif

C’est un livre bien écrit, mais on voit rapidement que l’écrivaine n’a pas beaucoup le sens du sacré ou de la spiritualité, ce qui est regrettable quand on prétend écrire sur le Christ. C’est donc un livre qui s’adresse visiblement à l’occidental typique du 21ème siècle, l’hédoniste matérialiste de base, préoccupé de son petit confort moral et surtout physique : ici le Christ est douillet, il regrette de ne pas avoir plutôt terminé sa vie tranquillement et bourgeoisement, en couple avec Marie Madeleine – dont il est amoureux et avec qui il a une liaison – et sa vision de Dieu et de la foi se résume à la sensation corporelle de la soif, sans rien au-delà.
Si vous êtes chrétien, ce roman vous affligera et vous ennuiera : vous aurez plutôt envie de relire les évangiles et vous vous demanderez ce que cherchait Amélie Nothomb avec ces quelques blasphèmes palots et convenus (déjà vus, entre autres, chez Martin Scorsese trente ans plus tôt) qui n’ont même pas réussi à susciter un estimable petit scandale chez les cathos traditionnalistes.
Et si vous êtes l’hédoniste matérialiste typique (celui dont je parlais plus haut) ça vous donnera l’impression que Jésus, en faisant un petit effort d’imagination, aurait pu vous prendre, vous, pour modèle et se convertir à votre délicieux mode de vie… mais vous aurez quelques doutes sur cette possibilité si vous y songez trois minutes en toute honnêteté.
Bref, un roman bas-de-plafond et insignifiant, pour les croyants comme pour les autres.

Un Extrait page 16

En trente-trois ans de vie, j’ai pu le constater : la plus grande réussite de mon père, c’est l’incarnation. Qu’une puissance désincarnée ait eu l’idée d’inventer le corps demeure un gigantesque coup de génie. Comment le créateur n’aurait-il pas été dépassé par cette création dont il ne comprenait pas l’impact ?
J’ai envie de dire que c’est pour cela qu’il m’a engendré, mais ce n’est pas vrai.
C’eût été un bon motif.
Les humains se plaignent, à raison, des imperfections du corps. L’explication coule de source : que vaudrait la maison dessinée par un architecte sans domicile ? On n’excelle que dans ce dont on a la pratique quotidienne. Mon père n’a jamais eu de corps. Pour un ignorant, je trouve qu’il s’en est fabuleusement bien tiré. (…)

Récapitulatif de notre Lecture Commune du 15 septembre pour Goran

Bonjour à toutes et tous !

Voici la liste des participations à notre Lecture Commune pour Goran.
Je tiens à les remercier vraiment de tout cœur d’avoir participé.

Les avis ont été très contrastés au sujet de « Moon Palace » de Paul Auster, certain(e)s participant(e)s ont été gêné(e)s par un manque de vraisemblance, tandis que d’autres avis ont été beaucoup plus enthousiastes. C’était en tout cas intéressant de voir les différents points de vue et de comparer les arguments.
D’autres romans de Paul Auster ont été chroniqués pour cette lecture commune, comme Brooklyn Follies, Seul dans le noir, Mr Vertigo, 4 3 2 1, La Nuit de l’Oracle, Revenants, Excursions dans la zone intérieure ou encore Tombouctou, et c’est aussi très intéressant de découvrir ces autres facettes de Paul Auster et de se donner peut-être de nouvelles idées de lecture pour l’avenir.

Quoi qu’il en soit, que les avis aient été positifs ou négatifs, je pense que la chose vraiment importante est d’avoir pu célébrer le souvenir de notre ami Goran et de raviver l’hommage que nous lui adressions l’année dernière. Je pense qu’il aurait été content que nous discutions aujourd’hui sur certains de ses livres préférés, que nous débattions à leur propos, même si les goûts peuvent être divergents, et lui-même était très ouvert aux débats et discussions littéraires.

Deux participations de Sibylline du blogue « la petite liste »:

sur le roman Moon Palace :
https://la-petite-liste.blogspot.com/search/label/Moon%20Palace
sur le roman Tombouctou :
https://la-petite-liste.blogspot.com/search/label/Tombouctou

Participation de Claude sur le blogue « Livres d’un jour »
sur le roman Brooklyn Follies :
https://livresdunjourblog.wordpress.com/2022/09/15/lecture-en-hommage-a-goran/

Participation de Patrice du blog « Et si on bouquinait un peu »
à propos de Moon Palace :
https://etsionbouquinait.com/2022/09/15/paul-auster-moon-palace/

Participation de Nathalie du blogue « Madame lit »
sur le roman Moon Palace :
https://madamelit.ca/2022/09/15/madame-lit-moon-palace-de-paul-auster/

Participation d’Alain du blogue « Bibliofeel »
sur le roman Moon Palace :
https://clesbibliofeel.blog/2022/09/15/paul-auster-moon-palace/

Participation de Fabienne du blogue « Livres escapade »
sur le roman Moon Palace
https://livrescapades.com/2022/09/15/moon-palace-%c2%b7-paul-auster/

Participation de Valentyne du blogue « La Jument verte »
sur le roman Seul dans le noir
https://lajumentverte.wordpress.com/2022/09/15/seul-dans-le-noir-paul-auster/

Participation d’Agnès de « Mon biblio-blog »
sur le roman Mr Vertigo
http://monbiblioblog.revolublog.com/paul-auster-mr-vertigo-actes-sud-a213126301

Participation de Marie du blogue « Le Bar aux Lettres »
sur le roman Moon Palace – un avis plus réservé
https://barauxlettres.wordpress.com/2022/09/15/moon-palace-de-paul-auster/

Participation du blogue « Passage à l’Est »
sur le roman Moon Palace – qu’elle a aimé
https://passagealest.wordpress.com/2022/09/15/paul-auster-moon-palace/

Participation d’Ingrid du blogue « Ingannmic »
sur le roman « 4, 3, 2, 1″ :
https://bookin-ingannmic.blogspot.com/2022/09/4-3-2-1-paul-auster.html

Participation du « Bison »
sur le livre « La Nuit de l’Oracle » :
http://memoiresdebison.blogspot.com/2022/09/le-carnet-bleu.html

Participation du « Bouquineur »
sur le roman « Revenants » :
http://lebouquineur.hautetfort.com/archive/2022/09/15/paul-auster-revenants-6400113.html

Nathalie du blog « Chez Mark et Marcel »
pour Moon Palace
https://chezmarketmarcel.blogspot.com/2022/09/cest-ainsi-qua-commence-lete-soixante.html

Une Comète du blog « Aux bouquins garnis »
pour Excursions dans la zone intérieure : https://auxbouquinsgarnis.wordpress.com/2022/09/15/excursions-dans-la-zone-interieure-paul-auster/


Je salue aussi Dom des « Petits blabla de Dom »
qui a lu Moon Palace pour cette Lecture Commune
mais qui n’a pas eu le temps d’écrire sa chronique pour le jour dit…

Rappel de ma participation :
sur Moon Palace :
voir l’article précédent.

**

J’espère n’avoir oublié personne.
Dans le cas contraire, n’hésitez pas à me signaler votre article, je le rajouterai.

Moon Palace de Paul Auster : Lecture Commune pour Goran

Couverture chez Actes Sud

En ce 15 septembre, date anniversaire de la création du blog de Goran, notre ami très regretté, homme de cœur et de culture, nous sommes plusieurs à vouloir lui rendre hommage par une Lecture Commune.
Comme Paul Auster était l’un des écrivains favoris de Goran – Moon Palace et La Trilogie New-Yorkaise faisaient partie de son TOP100 – cette Lecture Commune s’organise autour de ce célèbre écrivain américain contemporain.

J’ai choisi de chroniquer aujourd’hui « Moon Palace », un roman qui m’a passionnée et captivée de bout en bout et que je suis très heureuse d’avoir découvert grâce à Goran, comme s’il me l’avait conseillé de vive voix.

Note pratique sur ce livre

Genre : roman
Editeur : Babel – Actes sud
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Le Bœuf
Date de parution originale en français : 1990. En anglais : 1989
Nombre de pages : 468

Résumé du début de l’histoire

Marco Stanley Fogg, le jeune héros de cette histoire, est un étudiant orphelin, dont l’oncle Victor vient de mourir en lui léguant quelques milliers de dollars et, surtout, un grand nombre de caisses de livres de genres variés. Notre jeune héros décide de vivre – ou plutôt de survivre – avec les seuls fruits de cet héritage, qu’il va dépenser petit à petit jusqu’à épuisement total, et donc jusqu’à sa propre ruine. A l’issue de ce lent appauvrissement, de ce dépouillement inéluctable, il n’a plus de quoi payer son loyer et va sans doute finir à la rue. (…)

Mon avis

Ce roman possède un souffle et une envergure tout à fait magnifiques, on est embarqué du début à la fin dans une suite d’aventures haletantes où le suspense ne se relâche à aucun moment. Certaines choses nous paraissent parfois un peu invraisemblables mais, au lieu de nous faire décrocher ou de nous semer en cours de route, elles nous rendent encore plus curieux de savoir le fin mot de l’histoire et le suspense se trouve renforcé et non pas du tout amoindri, ce qui montre bien le talent de l’écrivain à jouer avec nos incertitudes et avec notre imaginaire.
Un thème important de ce livre me semble être celui de la paternité : chacun est tour à tour le fils ou le père, chacun se pose la question de la paternité pour lui-même ou pour son géniteur, une paternité qui reste souvent lointaine et cachée, longue à se faire connaître.
Le jeune héros, M. S. Fogg, est un personnage dont l’identité reste floue, mal définie, instable, et ce n’est pas un hasard si son nom signifie « brouillard ». Il est dans une telle fragilité intérieure qu’il se laisse aller jusqu’à devenir clochard, et, à cause de cette misère, il échappe de peu à la mort. Il ne connaît pas son père et il a l’impression d’être satisfait de cette ignorance mais on s’aperçoit au fur et à mesure que c’est la question cruciale de son existence, la seule qui puisse le délivrer de son mal-être.
J’ai apprécié qu’il y ait dans ce roman plusieurs histoires imbriquées les unes dans les autres, dont certaines sont présentées comme douteuses ou fantaisistes mais où l’on croit déceler des traces de vérités plus ou moins déformées ou des fantasmes révélateurs de la psychologie du personnage qui les a inventés, ce qui les rend encore plus intéressants que s’ils étaient cent pour cent véridiques.
Ce roman nous fait également voyager à travers les Etats-Unis, dans plusieurs quartiers de New-York et dans les canyons de l’Utah, dans les déserts et les grands espaces, parmi les Indiens et les mythes américains.
La figure tutélaire de la lune nous poursuit tout au long du livre, qu’elle se présente sous la forme d’une enseigne lumineuse de restaurant chinois new-yorkais (« Moon Palace ») ou qu’elle soit la planète d’origine d’une tribu légendaire, nommée « les Humains », ou qu’elle éclaire le centre d’un tableau particulièrement important pour l’un des personnages, et dans de nombreuses autres circonstances. Et, comme cette histoire se déroule dans la deuxième moitié des années soixante, le jeune héros assiste également, par média interposé, au premier voyage dans la lune de Neil Armstrong et de ses collègues astronautes.
Un très beau roman, que j’ai lu en pensant souvent à Goran : à certains passages, j’imaginais ce qui lui avait particulièrement plu ou ce qui l’avait amusé, ému, et il me semblait comprendre et retrouver les réactions qu’il avait pu avoir, en les ressentant à mon tour.
Pour toutes ces raisons, ce furent des beaux et des grands moments de lecture, et ce roman restera pour moi un souvenir très particulier et formidable.

Un Extrait page 335

(…)
– Tu es un rêveur, mon petit, me dit-il. Ton esprit est dans la lune et, à en juger sur les apparences, il ne sera jamais ailleurs. Tu n’as aucune ambition, l’argent ne t’intéresse pas, et tu es trop philosophe pour avoir du goût pour l’art. Que vais-je faire de toi ? Tu as besoin de quelqu’un qui s’occupe de toi, qui veille à ce que tu aies le ventre plein et un peu d’argent en poche. Moi parti, tu vas te retrouver au point où tu en étais.
– J’ai des projets, affirmai-je, espérant par ce mensonge le détourner de ce sujet. L’hiver dernier, j’ai envoyé une demande d’inscription à l’école de bibliothécaires de Columbia, et ils m’ont accepté. Je pensais vous en avoir parlé. Les cours commencent à l’automne.
– Et comment paieras-tu ces cours ?
– On m’a accordé une bourse générale, plus une allocation pour les dépenses courantes. C’est une offre intéressante, une chance formidable. Le programme dure deux ans, et ensuite j’aurai toujours un gagne-pain.
– Je te vois mal en bibliothécaire, Fogg.
– Un peu étrange, je l’admets, mais je pense que ça pourrait me convenir. Les bibliothèques ne sont pas le monde réel, après tout. Ce sont des lieux à part, des sanctuaires de la pensée pure. Comme ça je pourrai continuer à vivre dans la lune pour le restant de mes jours. »

Chevreuse de Patrick Modiano

Couverture chez Gallimard

Note pratique sur le livre

Editeur : Gallimard
Date de publication : 2021
Genre : roman
Nombre de pages : 159

Petit résumé de l’histoire (vue par moi)

Un jeune homme d’une vingtaine d’années se remémore des événements qui lui sont arrivés une quinzaine d’années plus tôt, à l’époque de son enfance, et dont il se souvient très mal. En effet, des personnes qu’il côtoyait en ce temps-là réapparaissent brutalement dans sa vie et semblent avoir vis-à-vis de lui des intentions peu claires et agissent avec lui d’une manière ambiguë, parfois inquiétante. Nous partons donc sur les traces de ce jeune homme, Jean Bosmans, et tentons de reconstituer avec lui cet arrière-plan de souvenirs touffus, dont beaucoup de choses semblent avoir disparu sans laisser de trace. (…)

Mon humble avis :

Avant d’écrire cette chronique je suis allée regarder sur Internet les diverses et nombreuses critiques qui lui ont été consacrées et j’ai été très étonnée de constater que la plupart des commentateurs parlent de ce livre comme si c’était une stricte autobiographie, un épisode réel de la vie de Patrick Modiano. Je suis peut-être à côté de la plaque mais j’ai lu ce livre comme un véritable roman, une fiction tout à fait imaginaire, même si on sent que certains petits détails pourraient être tirés du vrai, même si le héros est écrivain (mais il s’appelle Jean Bosmans et non pas Patrick Modiano), et on se fait plusieurs fois la réflexion, au cours de la lecture, qu’ici la réalité est tellement imbriquée avec l’imaginaire qu’on aurait beaucoup de mal à les démêler et qu’il n’y aurait, en plus, pas tellement d’intérêt à le faire.
Dans ce roman, on retrouve beaucoup d’éléments typiquement modianesques : l’importance primordiale des lieux (quartiers de Paris et de sa banlieue sud, certaines rues et certains appartements), des personnages plus ou moins fantomatiques dont on ne sait pas grand-chose (et le peu de choses qu’on en sait est incertain et sujet à caution), le héros lui-même nous apparaît en quête de ses souvenirs, perdu dans une enquête sur son passé et cherchant finalement à reconstituer sa propre identité à travers des bribes de mémoire, des traces de personnages qui ont disparu et qu’il n’a peut-être même jamais vraiment connus profondément.
Ici, de larges zones de l’histoire sont passées sous silence et demeurent inexpliquées : nous ne comprenons pas pourquoi ce Jean Bosmans, vers l’âge de cinq ans, vivait sans ses parents et sans aucun adulte de sa famille, avec des personnes inconnues et louches (plus ou moins, des repris de justice) : pourquoi, pendant combien de temps et quel était leur mode de vie, nous l’ignorons. Les relations des personnages les uns avec les autres nous apparaissent mystérieuses et nous sentons que nous n’avons pas tous les éléments pour établir les causes, les conséquences des événements, les buts et les motifs des personnages – ce qui trouvera effectivement son explication à la fin mais pas totalement.
C’est essentiellement un roman sur le thème du temps qui passe, du temps qui efface les gens, les choses ,les événements, les souvenirs et où le mot « disparition » s’inscrit en filigrane tout au long des pages.
Un très beau livre, où les amateurs de Modiano retrouveront tout ce qui fait le charme et l’atmosphère de l’œuvre de cet écrivain.

Un Extrait page 49

Il éprouvait un sentiment de légèreté à se promener cet après-midi là, au hasard dans les rues d’Auteuil. Il pensait à cet appartement si différent le jour et la nuit, au point d’appartenir à deux mondes parallèles. Mais pourquoi s’en serait-il inquiété, lui qui depuis des années avait l’habitude de vivre sur une frontière étroite entre la réalité et le rêve, et de les laisser s’éclairer l’un l’autre, et quelquefois se mêler, tandis qu’il poursuivait son chemin d’un pas ferme, sans dévier d’un centimètre, car il savait bien que cela aurait rompu un équilibre précaire ? A plusieurs reprises, on l’avait traité de « somnambule », et le mot lui avait semblé, dans une certaine mesure, un compliment. Jadis, on consultait des somnambules pour leur don de voyance. Il ne se sentait pas si différent d’eux. Le tout était de ne pas glisser de la ligne de crête et de savoir jusqu’à quelle limite on peut rêver sa vie.(…)

Un Extrait page 60

Il dut attendre encore de nombreuses années avant d’en savoir un peu plus long sur l’hôtel Chatham et « le groupe » auquel Camille avait fait allusion, un cercle d’individus assez inquiétants. Mais cette nouvelle perspective ne changea rien aux souvenirs qu’il gardait de cette période de sa vie. Au contraire, elle confirmait certaines impressions qu’il avait eues, et il les retrouvait intactes et aussi fortes, comme si le temps était aboli.
A cette époque, il n’avait cessé de marcher à travers Paris dans une lumière qui donnait aux personnes qu’il croisait et aux rues une très vive phosphorescence. Puis, peu à peu, en vieillissant, il avait remarqué que la lumière s’était appauvrie ; elle rendait désormais aux gens et aux choses leurs vrais aspects et leurs vraies couleurs – les couleurs ternes de la vie courante. Il se disait que son attention de spectateur nocturne avait faibli elle aussi. Mais peut-être qu’après tant d’années ce monde et ces rues avaient changé au point de ne plus rien évoquer pour lui.

Une immense sensation de calme de Laurine Roux

Note pratique sur le livre :

Genre : Premier roman
Editeur : Folio (et éditions du Sonneur)
Nombre de pages : 131

Note sur l’écrivaine

Laurine Roux, née en 1978, est professeure de Lettres modernes dans les Hautes-Alpes et écrivaine. Son premier roman, « Une immense sensation de calme », a été récompensé par le Prix SGDL Révélation 2018. Elle écrit également des nouvelles et de la poésie. Le prix international de la nouvelle George-Sand lui a été remis en 2012. (Source : éditeur)

Quatrième de Couverture :

 » Cela dure un instant ou de longues minutes, je ne saurais le dire. Le regard d’Igor abolit mon être. Partout dans mon corps mille particules soulèvent mes membres, et c’est à la fois de la peur et de la glace, du miel et de la lavande. « 

Au cœur d’une étendue enneigée, une jeune fille rencontre Igor, un être aussi étrange que magnétique. Presque sans échanger un mot, elle va le suivre à travers une nature souveraine et hostile, portée par ce que la jeunesse a d’insolence. Mais plus elle semble proche d’Igor, plus le mystère qui l’entoure s’épaissit. Jusqu’à ce qu’une tempête les précipite tous deux dans la tourmente, révélant les légendes et les souvenirs de ceux qu’illumine le côtoiement permanent de la mort et de l’amour.

Mon humble avis :

Je suis passée par plusieurs phases au cours de la lecture de ce roman. D’abord un agacement étonné puis un certain plaisir puis, de nouveau, un léger agacement teinté de lassitude et, enfin, de la sérénité pour clore les tout derniers chapitres.
Il m’a semblé que l’autrice essayait de mélanger en une seule histoire des éléments disparates qui ne s’articulent pas très bien entre eux : du fantastique, des éléments de « fantasy », un côté plus vraisemblable qui pourrait nous rattacher à une réalité historique mal déterminée et fantasmée (folklore russe, siècles antérieurs à l’ère industrielle), et puis des références aux migrants, au racisme et à une situation politique dont on pourrait entendre parler dans nos actualités françaises et européennes les plus contemporaines, etc.
Il m’a semblé que cette hybridation des genres ne réussissait pas à me convaincre et, finalement, ce sont les pages les plus teintées de fantastique et les moins réalistes qui m’ont le plus plu.
Sur la forme et dans ses détails, je n’ai rien de particulier à reprocher à ce livre : l’écriture est très agréable, les descriptions sont évocatrices, les éléments d’ambiance bien imaginés et l’histoire parait correctement ficelée.
Mais je ne suis pas vraiment rentrée dedans, j’ai ressenti assez peu d’émotion, et je crois que l’autrice veut nous dépeindre un univers qui, simplement, est trop éloigné de ma vision du monde et ne me « parle » pas trop.
Probablement, le manque de consistance des personnages est pour beaucoup dans mon jugement. Ils ont des corps, des corps très présents et longuement décrits, des corps qui présentent beaucoup de réactions physiologiques variées, mais quasiment pas d’esprit (ne pensent pas, ne parlent pas, se contentent de grogner ou de dire « c’est bien ! »).
Un livre qui a certaines qualités intéressantes mais qui n’est pas franchement mon genre…

Un Extrait page 48

La première fois que Pavel m’avait conduite au lac, je n’étais pas encore rompue aux vertus de la patience, j’avais abandonné après quelques heures infructueuses. Je m’étais levée, avais jeté le fil par terre et arpenté la glace tel un frelon contrarié. Pavel avait souri et posé sa main sur mon épaule. Il m’avait demandé si je comptais me comporter comme un poisson toute ma vie. Je n’avais pas compris le sens de sa question. Je n’avais plus envie de faire d’effort. N’en faisais-je pas assez ? Ne pouvait-on me laisser un peu de répit ? Mes nerfs étaient aussi tendus qu’une corde de balalaïka. Je m’étais alors réfugiée dans le bois et avais commencé à pleurer. J’aurais tout donné pour une soupe aux haricots noirs de Baba. Son souvenir avait jailli en larmes sitôt immobilisées par le froid. J’étais restée là, accroupie contre un arbre, jusqu’à ce que ma colère, ma tristesse et ma solitude deviennent trois stalactites que l’on aurait pu casser du bout du doigt. Puis la morsure du vent m’avait contrainte à me lever. Pavel n’était pas venu me chercher. Le soleil avait décliné en oeuf au plat sur la colline. J’étais retournée au trou de pêche. La tristesse, la colère et la solitude n’étaient plus que trois petits bouts de glaçons au fond de mon ventre. J’allais mieux.

Disparaître d’Étienne Ruhaud

Couverture chez Unicité

J’ai lu ce roman car il m’a été conseillé par mon ami l’écrivain et poète Denis Hamel. Je n’avais encore jamais lu cet auteur et j’ai été contente de le découvrir.

Note Pratique sur le livre

Éditeur : Unicité.
Date de parution : 2013
Préface de Dominique Noguez
Nombre de pages : 112

Présentation de l’auteur

Né en 1980, résidant à Paris, Étienne Ruhaud a suivi des études de Lettres, et publié un recueil poétique (Petites fables, Rafael de Surtis, 2009), ainsi qu’un essai (La poésie contemporaine en bibliothèque, L’Harmattan, 2012). Il collabore régulièrement à plusieurs revues, et anime un blog. Disparaître est son premier roman. (Source : Site de l’éditeur)

Présentation du début de l’histoire

Un jeune homme de 28 ans perd son emploi à la Poste, où il avait un contrat précaire. Originaire de Brive, où vivent encore ses parents, il envisage maintenant d’y retourner puisqu’il est au chômage. En effet, son appartement est un logement de fonction qui appartient à la Poste et qu’il va donc devoir quitter en même temps que son emploi. Mais il hésite à appeler ses parents à son secours car ce nouvel échec professionnel et social risque de les décevoir et le jeune homme a honte de cette situation. Il reste enfermé chez lui sans oser sortir car il a peur d’être mis à la porte par le concierge qui le surveille. En attendant cette expulsion tant redoutée, il boit de grandes quantités d’alcool et fume de la drogue, tout en se remémorant sa vie. Pendant longtemps il a rêvé de devenir écrivain mais ça n’a pas marché. (…)

Mon petit avis

C’est un livre assez sombre, que l’on pourrait qualifier de drame social ou même de tragédie car la chute du héros semble inéluctable du début à la fin et, même quand des lueurs d’espoirs ont l’air d’apparaître par instants pour ce jeune chômeur, il leur tourne le dos et s’enfonce toujours davantage dans son marasme, par un effet de sa profonde dépression qui l’empêche de saisir sa chance ou de se raccrocher à quelque chose. Aussi, dans les premières pages du livre, nous assistons à son entretien avec une conseillère de Pôle emploi et nous pouvons ressentir son pessimisme et son incrédulité quant à un possible avenir. Il dit lui même qu’il se force à jouer la comédie devant cette conseillère pour avoir l’air positif et plein d’initiative. Et c’est sans doute une façon de nous montrer la perversité d’un système qui fait tout pour nous désespérer et qui nous demande en plus d’en avoir l’air content et enthousiaste – sous peine de finir sur le trottoir.
Derrière cette critique sociale très dure, l’auteur nous montre l’extrême fragilité de nos situations de vie : en très peu de temps on peut se retrouver à la rue et tout perdre, disparaître corps et biens.
J’ai beaucoup aimé les descriptions urbaines qui se succèdent tout au long du roman et qui nous présentent des paysages de banlieues d’une manière très puissante et évocatrice : Croissy, Nanterre, Montreuil, La Défense ou encore Maisons-Alfort nous sont ainsi présentés avec leurs mornes et glauques particularités – leur peu séduisante véracité. Mais on sent que l’auteur connaît parfaitement ces banlieues et leurs atmosphères, les habitudes de leur population, aux différentes heures du jour et de la nuit.
Un livre très prenant et qui m’a semblé donner une vision naturaliste et sans complaisance de notre monde contemporain.

Un Extrait (Page 30)

Se retrouver à la rue… C’est bien ce qui risque de m’arriver. Ayant été renvoyé, je n’appartient plus à la Poste, et, à ce titre, n’ai pas le droit de garder la chambre, qui reste réservée aux agents. Où aller ? Je n’ai pas suffisamment d’argent pour dormir dans un hôtel correct et je ne peux non plus me rendre dans un foyer Sonacotra, conçu pour les travailleurs immigrés. Il y a toujours le recueil social de la ville, mais je n’ai pas le courage d’échouer là bas, dans une ancienne prison du XVIIIe siècle, avec des vagabonds, au milieu de l’alcool et des bagarres, dans la crasse, la misère. Le plus sensé serait évidemment de téléphoner immédiatement à mes parents qui m’enverraient un mandat, se débrouilleraient pour m’aider. Hélas je n’ai pas le courage d’avouer ce nouvel échec professionnel, d’entendre dans leur voix une déception justifiée. Je fuis, donc, ce que j’ai toujours plus ou moins fait.

Le Silence de Don Delillo

Couverture chez Actes Sud

Pourquoi ai-je lu ce livre ? Déjà, parce que, depuis longtemps, je voulais découvrir cet écrivain américain extrêmement réputé et que, « Le Silence » étant son tout dernier roman, une dystopie dont les média disaient beaucoup de bien, j’ai eu très envie de sauter le pas.

Note pratique sur le livre :

Editeur : Actes Sud
Année de publication : Avril 2021
Traduit de l’américain par Sabrina Duncan
Nombre de pages : 108.

Présentation de l’auteur :

Don DeLillo est né en 1936 dans le Bronx. Il est issu d’une famille d’immigrés italiens et reste très marqué par la religion catholique. Après ses études il travaille dans la publicité et d’intéresse au cinéma. En 1971 parait son premier roman, Americana. L’œuvre de Don DeLillo se compose d’une vingtaine de romans, de pièces de théâtre, de nouvelles, d’articles et d’un livre d’entretiens. (Source : Wikipedia, résumé par mes soins).

Quatrième de Couverture :

Par un dimanche soir de 2022, cinq amis ont prévu de se réunir pour regarder le Super Bowl. Soudain l’écran de télé devient noir et toutes les connexions numériques se coupent. Une catastrophe semble avoir frappé le monde autour d’eux. Alors, dans le huis clos de l’appartement de Manhattan, les mots se mettent à tourner à vide.
La vie s’échappe, mais où ?
Et le silence s’installe. Jusqu’à quand ?

Mon humble avis :

Ce roman d’anticipation est trop court pour que nous puissions vraiment nous installer dans cette « histoire » (difficile d’employer ce mot ici, tellement l’intrigue est mince !) qui patine quelque peu et ne donne pas grand-chose à se mettre sous la dent quand on est un lecteur curieux et avide de réflexions. Dans trois ou quatre passages du livre, j’ai pensé que ça allait enfin devenir intéressant et que nous allions entrer dans le vif du sujet, mais malheureusement le soufflé retombait aussi vite qu’il était monté. Beaucoup de dialogues ou de monologues qui brassent du vent et qui montrent le vide intérieur des personnages, intellectuellement et moralement perdus de se retrouver privés de leurs écrans et de leurs connexions, mais c’est devenu banal de le dire et, encore plus, d’en faire le thème principal d’un roman.
Je ne veux pourtant pas critiquer ce livre trop durement car je sens de la part de l’écrivain tout une recherche littéraire, complexe et subtile, et de multiples références à des œuvres du passé. Ainsi, il cite James Joyce, « Finnegans Wake », que je n’ai pas lu et pas tellement envie de lire, et il cite aussi abondamment Einstein, que je ne songerais certainement pas à critiquer ou à contredire.
Mais, tout de même, je me suis bien ennuyée et je ne crois pas garder de ce « Silence » un souvenir impérissable – loin de là !
En bref, j’ai l’impression qu’il me faudra lire un autre roman de Don DeLillo pour vraiment découvrir son œuvre car ce livre-ci me semble être un coup pour rien.

J’ai recopié un des trois ou quatre extraits qui m’ont bien plu :

Un Extrait page 56 :

Jim, en surplomb au-dessus de la femme, se pencha vers elle pour lui montrer sa blessure, avec l’impression d’être un élève qui s’est fait mal pendant la récréation.
« La réalité physique du corps humain n’est pas de mon ressort. Personnellement je ne regarde pas je ne touche pas. Je vais vous envoyer dans une salle d’examen où une personne compétente soit vous prendra directement en charge soit vous dirigera vers quelqu’un d’autre, déclara-t-elle. Chaque personne que j’ai vue aujourd’hui avait son histoire. Vous deux, c’est l’atterrissage forcé. Pour d’autres, c’est le métro abandonné, les ascenseurs bloqués, et ensuite les immeubles de bureaux vides et les devantures de magasins barricadés. Je leur explique que nous sommes là pour les personnes blessées. Je ne suis pas là pour dispenser des conseils sur la situation en cours. C’est quoi la situation en cours ?
Elle pointa l’écran noir inséré dans le dispositif technique au mur en face d’elle. C’était une femme entre deux âges qui portait des bottes montantes, un jean en grosse toile, un épais chandail et des bagues à trois de ses doigts.
« Je vais vous dire. On ne sait pas ce qui se passe, mais ce qui est sûr c’est que ça a dézingué notre technologie. Rien que le mot me semble obsolète, perdu dans l’espace. Qu’est-ce qui est arrivé au transfert de responsabilité, à nos machines sécurisées, à nos capacités de cryptage, nos tweets, trolls et bots. Est-ce que tout, dans la datasphère, est sujet au détournement et au pillage ? On n’a plus qu’à rester assis là à pleurer sur notre sort ? » (…)

Le Jeune homme, la mort et le temps, de Richard Matheson

Couverture chez Folio SF

Aujourd’hui je vais vous parler d’un classique de la Science Fiction américaine, à la fois romantique et méditatif, « Le jeune homme, la mort et le temps », publié initialement en 1975 aux Etats-Unis, et dans sa traduction française en 1977. Il revisite le thème bien connu et maintes fois exploré du Voyage dans le Temps, en le mêlant à une histoire d’amour forte et douloureuse.

Note pratique sur le roman

Editeur : Folio SF
Traduit de l’anglais (américain) par Ronald Blunden
Nombre de Pages : 330.

Note sur l’auteur

Richard Matheson (1926-2013) a débuté une carrière de journaliste avant de se tourner vers l’écriture. Il a acquis sa renommée dans le monde de la science-fiction grâce à deux romans devenus des classiques du genre : Je suis une légende et L’homme qui rétrécit, tous deux adaptés au cinéma. Richard Matheson a également écrit des scénarios de séries télé (La Quatrième Dimension, La Cinquième Dimension, Star Trek) et de films (Duel, de Steven Spielberg).
(Sources : éditeur et Wikipédia)

Quatrième de Couverture

A trente-six ans, Richard Collier se sait condamné à brève échéance. Pour tromper son désespoir, il voyage, au hasard, jusqu’à échouer dans un vieil hôtel au bord du Pacifique.
Envoûté par cette demeure surannée, il tombe bientôt sous le charme d’un portrait ornant les murs de l’hôtel : celui d’Elise McKenna, une célèbre actrice ayant vécu à la fin du XIXè siècle.
La bibliothèque, les archives de l’hôtel lui livrent des bribes de son histoire, et peu à peu la curiosité cède le pas à l’admiration, puis à l’amour. Un amour au-delà de toute logique, si puissant qu’il lui fera traverser le temps pour rejoindre sa bien-aimée.
Mais si l’on peut tromper le temps, peut-on tromper la mort ?

Mon avis

J’ai préféré la première partie de ce roman – celle où le héros se trouve en 1971, où il tombe amoureux de la photo d’une actrice du 19è siècle et où il commence à rêver de voyager dans le temps – à la deuxième partie, qui correspond effectivement au voyage dans le temps et qui se passe en 1896. Toute cette première partie est pleine d’une nostalgie romantique et d’une rêverie mélancolique que j’ai trouvées vraiment belles et envoûtantes. J’ai été sous le charme de cette dérive temporelle, quand le jeune homme, au fur et à mesure de son enquête sur l’actrice du 19è siècle, semble découvrir des signes et des indices qui le concernent, lui, directement, et que les décennies paraissent pouvoir se réduire comme peaux de chagrin, communiquer entre elles, puis s’effacer comme par enchantement.
C’est d’ailleurs une autre chose qui m’a beaucoup plu dans ce livre : pour voyager dans le temps, le jeune homme ne fabrique pas de machine alambiquée et futuriste, comme on pourrait s’y attendre selon les codes du genre, mais il compte sur la seule force de son esprit – l’autosuggestion et l’autohypnose, et aussi ses sentiments – pour rejoindre la femme qu’il aime.
La deuxième partie du roman m’a semblé un peu moins originale, bien qu’il y ait aussi des passages très savoureux, en particulier le regard ironique et l’attitude maladroite d’un homme du 20ème quand il se trouve immergé à la fin du 19è siècle et que son comportement n’est pas aussi guindé et strict que les usages de l’époque.
Si je devais chercher un défaut, je dirais que le caractère un peu trop vaudevillesque de la deuxième partie m’a parfois légèrement agacée. Mais, après tout, le vaudeville est très caractéristique de la fin du 19è siècle et c’est peut-être, là encore, pour l’auteur, une manière de ressusciter l’esprit de cette époque lointaine.
Une lecture très agréable, avec des moments haletants, du mystère et du suspense – et qui s’adresse au romantique qui sommeille en chacun de nous…

Un Extrait page 71

(…) Priestley évoque l’existence de trois temps. Il les appelle le Premier, le Deuxième et le Troisième Temps.
Le Premier Temps est celui dans lequel on naît, on vieillit, on meurt ; c’est le temps pratique et économique, celui du cerveau et celui du corps.
Le Deuxième Temps s’écarte de cette définition simple. Il comprend, simultanément, le passé, le présent et l’avenir. Aucune horloge, aucun calendrier ne détermine son existence. En y entrant, on sort du temps chronologique et on le considère comme quelque chose de fixe, d’unique, plutôt que comme un front mouvant de moments.
Le Troisième Temps est la zone où existe le « pouvoir de réunir ou de séparer le potentiel et l’actuel ».
Le Deuxième Temps est peut-être la vie après la mort, dit Priestley. Et le Troisième Temps pourrait bien être l’éternité.

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Un Extrait page 104

Quand c’est arrivé, c’est la certitude qui a fait son apparition la première. Ca semble être une constante du phénomène. J’avais les yeux fermés, mais j’étais éveillé et je savais que j’étais en 1896. Peut-être que je le « sentais » autour de moi; je ne sais pas. Mais cela ne faisait aucun doute dans mon esprit. Et il y a eu, de plus, une preuve tangible devant moi quand j’ai ouvert les yeux.
Etendu sur le lit, j’ai entendu un drôle de crépitement.
Je n’ai pas ouvert les yeux de peur de perdre l’absorption. Je suis resté couché sur le matelas, sans bouger, le sentant sous moi, sentant mes vêtements, sentant l’air entrer et sortir de mes poumons, sentant la chaleur de la pièce et entendant ce curieux crépitement. J’ai même levé la main à un moment donné pour me gratter le nez, parce que ça me démangeait. Ca n’est pas grand-chose, apparemment, mais réfléchissez un peu aux implications de la chose.
C’était mon premier acte physique en 1896.
J’étais là-bas, mon corps reposait sur ce lit en 1896. J’y étais tellement solidement enraciné que j’avais pu lever la main pour me gratter le nez sans pour autant perdre le contact. Quelque dérisoire qu’ait pu être l’action, le moment lui-même était prodigieux. (…)

Goodbye Colombus de Philip Roth

Couverture chez Folio

Vous savez que je consacre ce mois de juin à la littérature américaine et j’ai choisi de lire le tout premier livre de Philip Roth (1933-2018), publié en 1959 alors qu’il avait seulement vingt-six ans, et grâce auquel son talent littéraire a été d’emblée reconnu et salué par la critique comme par les lecteurs.
Je précise que ce livre est à la base un recueil de six nouvelles mais Folio n’a visiblement retenu qu’une seule d’entre elles, la plus longue et la plus emblématique, pour la proposer dans cette édition bilingue.

Note pratique sur le Livre

Editeur : Folio bilingue
Première date de parution aux Etats-Unis : 1959
Date de parution en France : 1962
Traduit de l’américain par Céline Zins
Nombre de pages : 336

Présentation du Livre

Neil Klugman est un jeune bibliothécaire de vingt-trois ans, issu d’une famille assez modeste, juive mais il est peu intéressé par la religion ou par l’esprit communautaire. Un jour, il croise à la piscine une séduisante jeune fille qui lui demande de tenir ses lunettes pendant qu’elle plonge. Ayant réussi à obtenir ses coordonnées il lui téléphone et, assez vite, une relation amoureuse se noue entre eux. La jeune fille, Brenda, est également juive mais sa famille est beaucoup plus croyante et pratiquante que celle de Neil. De plus, il s’agit d’une famille très riche, qui a fait fortune en vendant des lavabos et des éviers, et qui a adopté le mode de vie hyper-sain et hygiéniste des américains parvenus, basé sur le sport à outrance, le culte de la performance, l’ingestion de fruits frais et l’amour du travail acharné. Les différences culturelles entre le jeune homme et la jeune fille, d’abord peu importantes et plutôt amusantes, vont finir par apparaître de plus en plus gravement, jusqu’à devenir difficilement surmontables. (Source : moi)

Mon avis

Ce livre nous apparaît d’abord comme une histoire d’amour mais assez vite on se rend compte que l’aspect sentimental n’est pas du tout le propos de l’auteur et que les relations de couple servent en réalité de prétexte à la confrontation de deux mondes, à la lutte sociale et culturelle entre riches et pauvres, entre, d’un côté, les individualistes épris de modernité et de liberté – représentés ici par Neil Klugman – et, de l’autre côté, les défenseurs de valeurs plus traditionnelles et communautaires, illustrés de manière exemplaire par chaque membre de la famille Patimkin.
L’humour et l’ironie de Philip Roth sont particulièrement piquants quand il s’agit de dépeindre les différents personnages et les traits saillants de leur milieu social et de leurs mœurs habituelles, ce qui dresse une satire divertissante de l’Amérique des années 60. Souvent, la tournure d’esprit humoristique de Philip Roth m’a rappelé celle de Woody Allen dans ses premiers films, un second degré auquel on peut difficilement résister.
Au fur et à mesure qu’on se rapproche du dénouement, le côté dramatique et douloureux des choses commence à affleurer de plus en plus, comme si la plaisanterie tournait peu à peu à la grimace et aux larmes, et ce glissement d’humeur m’a paru très bien fait, prenant et réussi.
Un livre qui jongle avec des émotions contradictoires et qui nous fait passer par toutes sortes d’états et de réflexions, des plus drôles aux plus amères. J’ai beaucoup aimé.

Un Extrait page 89

La journée commença, semblable à n’importe quelle autre. De derrière le guichet de l’étage principal, je regardais les adolescentes sexy aux seins hauts monter à pas saccadés le large escalier de marbre menant à la grande salle de lecture. Cet escalier était une imitation de l’un de ceux qui se trouvent quelque part à Versailles, bien que, dans leurs pantalons toréador moulants et leurs pulls, ces filles de cordonniers italiens, d’ouvriers de brasserie polonais et de fourreurs juifs n’aient guère l’air de duchesses. Elles ne valaient pas Brenda non plus, et si un quelconque éclair de désir me traversa pendant cette lugubre journée, ce ne fut que pour la forme et pour passer le temps. Je jetais quelquefois un coup d’œil à ma montre, pensais à Brenda, attendais l’heure du déjeuner puis, après le déjeuner, le moment où j’allais prendre en charge le guichet des renseignements, là-haut, et où John McKee, qui n’avait que vingt-et-un ans mais portait des bandes élastiques autour des manches, allait descendre tranquillement l’escalier pour s’occuper consciencieusement de tamponner la sortie et le retour des livres. (…)