La rose, de Robert Walser

J’avais déjà parlé de Walser récemment, à propos de sa merveilleuse Vie de poète qui méritait grandement qu’on s’y arrête.

La Rose présente à première vue pas mal de ressemblances avec Vie de poète : ce sont deux recueils de courtes proses abordant des thèmes variés, et on reconnaît de l’un à l’autre certains thèmes de prédilection de l’auteur, comme l’amour de la littérature et de la beauté, entre autres.
Mais, passée cette première impression de ressemblance, on s’aperçoit que ces deux livres sont en fait très différents : La Rose accumule les bizarreries, incohérences et autres coq-à-l’âne, de sorte qu’il y a un peu de difficulté à suivre le propos, alors que Vie de Poète était claire et facile à suivre.
Le narrateur de Vie de poète était clairement identifiable, alors qu’on a dans la Rose de multiples narrateurs, comme autant d’identités éclatées et mal définies.
Même le style a changé entre les deux : dans Vie de Poète on trouvait une écriture foisonnante, pleine de fantaisies et de dynamisme, alors que dans La Rose, l’écriture est plus épurée, plus resserrée et on ne trouve plus ces foisonnements d’adjectifs qui caractérisaient le premier.
L’atmosphère des deux est également très différente : Dans Vie de poète on sentait une joie de vivre, un côté facétieux et primesautier qu’on ne retrouve plus du tout dans La Rose où les amours contrariées et une certaine désillusion, voire amertume, colorent davantage les pages.

J’arrête là la liste des différences, pour dire que La Rose est le dernier livre de Walser, écrit avant qu’il ne sombre dans la folie, ce qui transparait dans plusieurs passages.
Comme je n’attends pas forcément d’un livre qu’il soit très logique ou très cohérent, ça ne m’a pas empêchée de le lire jusqu’au bout avec un certain plaisir et de lui trouver de la poésie et de l’émotion, mais j’avoue tout de même qu’il m’est arrivé de décrocher un peu sur certains passages.

Voici un extrait page 75 :

D’une âme alanguie et avec des yeux ronds écarquillés par la nostalgie, j’entrai dans un jardin douillet tout pailleté de soleil, j’y écoutai le petit orchestre qui y donnait un sympathique concert, et manifestement je me comportai là d’une manière fantasque; car, prise de pitié, une jeune fille qui me regardait tomba à la renverse, frappée à mort par une compassion qui la perça comme un poignard; si quelqu’un juge cela possible, qu’il soit heureux sa vie durant. Les gens qui se prennent d’affection pour moi, je les laisse construire l’édifice de leur amitié aussi longtemps qu’ils le désirent; jamais je ne les dérange, car je les ignore.

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Volcano, un roman de Shusaku Endô

Vous aurez sans doute remarqué que l’écrivain japonais Shusaku Endô (1923- 1996), romancier chrétien dont l’oeuvre est très axée sur la spiritualité, m’intéresse tout particulièrement – non pas tellement pour ses convictions religieuses (que d’ailleurs je respecte) que pour ses interrogations récurrentes sur les rapports entre culture japonaise et culture occidentale, lui qui a fait ses études en France et qui a été très influencé par la littérature française.
Après avoir lu plusieurs de ses romans, dont certains sont des reconstitutions historiques et spirituelles, je viens donc de terminer la lecture de Volcano, dont l’histoire se déroule dans le Japon contemporain d’Endô, dans une ville fictive surplombée par un volcan nommé Akadaké (littéralement : pic rouge en japonais), sorte de figure tutélaire et symbolique autour de laquelle tourne tout le roman, et qui suscite beaucoup d’interrogations et de mystères.

L’histoire : Dans le bureau météorologique d’une ville japonaise, on fête le départ à la retraite du chef de section Jinpei Suda. Cet homme est un grand spécialiste des phénomènes sismiques, qui a passé les quinze dernières années de sa carrière à étudier le volcan Akadaké, et qui en est arrivé à la conclusion qu’Akadaké est en cours d’extinction. En tant que spécialiste, Jinpei Suda est consulté par un promoteur, Monsieur Aiba, qui désire construire un hôtel au pied du volcan et désire savoir quels sont les risques. Mais Suda l’assure que, d’après ses travaux et ses études sur le sujet, il n’y a aucun risque d’éruption car le volcan est sur le point de s’éteindre.
Parallèlement, nous suivons le parcours de Durand, un prêtre français défroqué, qui est hospitalisé et que le père Sato, un de ses anciens confrères, se croit obligé de visiter par devoir et alors que Durand lui est absolument antipathique.

Mon avis : C’est un livre sur des thématiques sombres, comme la vieillesse et la maladie (plusieurs épisodes se déroulent à l’hôpital), la mort, le mal, qui sont traitées avec une tension dramatique forte et une intrigue complexe. Bien que certains personnages, comme Durand, soient particulièrement mal intentionnés et malfaisants, on n’a pas l’impression que l’auteur ait forcé le trait ou que l’histoire soit manichéenne.
Le personnage principal, Jinpei Suda, dont il est précisé qu’il n’a jamais aimé personne et que personne ne l’a jamais aimé, ne vit que pour sa passion du volcan Akadaké mais on comprend que les conclusions de ses recherches sont probablement erronées et que ses longs travaux scientifiques mèneront probablement à des désastres. L’auteur insiste aussi sur le fait que ce personnage n’a jamais trompé sa femme, non par amour ou par fidélité de cœur, mais par peur de ruiner sa réputation, par conformisme, et l’auteur veut sans doute nous signifier qu’il ne suffit pas de ne pas faire le mal, qu’il faut encore avoir des intentions pures en accord avec ses actions.
J’ai trouvé que ce roman offrait une vision pessimiste de l’humanité, marquée par l’égoïsme et la malignité, mais que cette histoire était riche de significations spirituelles et de critique de nos cultures modernes basées sur l’argent et la science.

Vie de poète, de Robert Walser


C’est en me renseignant sur Robert Walser, dont j’avais entendu parler par hasard, que je suis tombée sur ce titre Vie de poète, qui m’a intriguée, et que j’ai eu envie de lire.
Robert Walser (1878 – 1956) est un romancier et poète suisse de langue allemande, qui a suscité l’admiration des plus grands écrivains de son temps, comme Kafka ou Musil, et qui considérait « Vie de poète » comme son livre « le meilleur, le plus lumineux, le plus poétique ».

Ce livre, écrit en 1917, est un recueil de courtes proses qui n’ont pas forcément beaucoup de points communs entre elles, sinon d’être écrites par le même narrateur, dont on peut supposer qu’il ressemble beaucoup à l’auteur.
De petites touches en petites touches, nous suivons la progression et l’évolution de ce héros fantasque, au caractère affirmé et joyeux, qui aime vagabonder dans la nature même s’il se fait parfois arrêter à cause de ses accoutrements bizarres et débraillés, et qui tient plus que tout à sa liberté et à sa pauvreté qui, selon lui, va de pair avec la créativité poétique tandis que trop de confort coupe l’inspiration.
Il y a des thèmes parfois surprenants dans ces proses, ainsi quand il donne une leçon de savoir-vivre à un poêle auquel il reproche sa suffisance, ou lorsqu’il fait l’éloge d’un bouton pendant presque deux pages, mais on sent là toute la fantaisie amusée de l’auteur, qui s’appuie sur des objets quotidiens et apparemment insignifiants pour tirer de leur apparence une sorte de morale ou de ligne de conduite.
J’ai trouvé, surtout dans la première moitié du recueil, que la joie de vivre et l’enthousiasme l’emportaient sur tout autre sentiment, mais peu à peu on s’achemine vers une humeur plus mélancolique, moins exaltée, sans doute à mesure que le narrateur-auteur gagne en années et en expériences.
Une prose particulièrement émouvante, est celle que Walser consacre à Hölderlin, dans laquelle il tente d’expliquer pourquoi le grand poète romantique allemand est devenu fou, et il est difficile de ne pas y lire en filigrane une confession de Walser sur ses propres fêlures, lui qui sera également enfermé à l’asile à partir de 1929 mais qui souffrira de dépression déjà quelques années auparavant.
Quant au style, il se caractérise par d’assez longues phrases, souvent bourrées d’adjectifs (jusqu’à cinq ou six d’affilée !) et ne craignant pas les lourdeurs ou les appositions superflues, dans une exubérance généreuse qui témoigne du plaisir de Walser à écrire ces textes, et qui donne beaucoup de vie et de dynamisme à la lecture.

Un livre très agréable, sans temps mort, et riche en réflexions et en sentiments divers, sans compter un humour subtil – une découverte qui me donne très envie d’explorer plus avant l’oeuvre de cet écrivain.

C’étaient des gens parfaitement estimables, vraiment de braves et bonnes gens ; sauf que pour mon malheur, ils m’interrogeaient sans trêve sur mon nouveau roman et que c’était odieux.
Dans la rue, lorsque je tombais sur l’une de ces estimables connaissances, la question ne manquait jamais :  » Que devient votre nouveau roman ? De nombreuses personnes ont hâte de lire, et brûlent déjà de découvrir votre nouveau roman. N’est-ce pas, vous avez bien voulu insinuer que vous étiez en train d’écrire votre nouveau roman ? Ah, ce nouveau roman, espérons qu’il paraîtra bientôt. »
Malheureux que je suis, misérable que je suis !
Soit, j’avais fait toutes sortes d’allusions. C’est vrai. J’avais eu la sottise et l’imprudence d’insinuer qu’un nouveau grand roman me coulait sous la plume ou le stylo.
Et maintenant, je pouvais bien me faire un sang d’encre : j’étais perdu !

Lettre au Père, de Kafka


Cette lettre de Kafka à son père n’a jamais été envoyée, et on comprend pourquoi après avoir lu le portrait qui est ici dressé de cet homme tyrannique et brutal, cherchant à étouffer et à écraser ses enfants par tous les moyens, et maniant l’ironie sournoise et les procès d’intention pervers.
Mais Kafka, en dressant ce portrait peu flatteur et réaliste de son père, décrit en même temps l’influence que ce dernier a eu sur lui, et se décrit donc lui-même comme un négatif de son père, d’autant plus timoré, délicat et introverti que son père se montrait sûr de lui, puissant et expansif.
Kafka décrit l’emprise que son père a sur lui, agissant sur toutes les facettes de la vie de son fils, l’empêchant de se développer et de construire sa vie d’adulte, faisant avorter ses projets de mariage, le dénigrant et l’humiliant, et lui reprochant en plus de vivre à ses crochets alors qu’il a lui-même tout fait pour empêcher l’émancipation de son fils.
Mais ce n’est pas un ton accusateur qu’adopte Kafka pour rappeler à son père ses torts envers lui, il nuance chaque fois son propos d’explications très mesurées en s’attribuant à lui-même la responsabilité de certains malentendus et une attitude parfois inadaptée.
On se dit, à la lecture de cette lettre, que Kafka a trouvé dans la littérature un moyen détourné de résister à ce père effrayant, alors qu’il était forcé de le subir dans la vie de tous les jours, et que cette figure d’autorité arbitraire, omniprésente, et inattaquable a pu lui inspirer plusieurs de ses oeuvres, ou en tout cas certains des plus puissants symboles qui parsèment son oeuvre.
Un livre important, qui aide à mieux comprendre l’univers de ce génial écrivain.

Suicide, d’Edouard Levé

Quand on s’apprête à lire un livre intitulé Suicide, on peut déjà ressentir quelque appréhension, mais quand on sait en plus que l’auteur de ce livre s’est suicidé à peine quelques jours après avoir porté le manuscrit à son éditeur, on peut éprouver de réelles réticences et redouter une lecture éprouvante qui mettrait nos esprits et nos nerfs à rude épreuve.
Pour ma part, j’avais acheté Suicide d’Edouard Levé il y a peut-être cinq ou six ans, et j’en repoussais toujours la lecture, redoutant justement un récit très noir, un désespoir qui s’étalerait dans toute sa crudité, la sincérité d’un homme qui n’a plus rien à perdre. Du même auteur, j’avais cependant déjà lu Autoportrait, qui date me semble-t-il de 2004, et que j’avais plutôt apprécié, et dont je m’étais dit qu’il était peu enclin aux épanchements et qu’il savait trouver un ton original pour aborder les sujets intimes, voire risqués.
J’ai donc finalement profité de mes dernières vacances pour lire ce livre, entre une promenade en bord de mer et un verre en terrasse, ayant envie d’affronter ce sujet morbide avec toute l’ouverture et la détente nécessaires.

Que vous dirai-je de cette lecture ?
– Que le livre est court et vite lu.
– Qu’il prend pour prétexte le suicide d’un de ses amis quelques vingt ans plus tôt pour dresser en creux son propre portrait, ce dont on peut se rendre compte facilement car on retrouve dans Suicide de grandes ressemblances avec Autoportrait, certains passages quasiment identiques.
– Que le style est plutôt froid, dédramatisé, avec une mise à distance de toute sorte de sentiments, comme si l’auteur voulait se cacher derrière une façade lisse et acceptable.
– Que les idées sont intelligentes et brillantes, subtilement formulées, l’auteur mettant le doigt sur les étrangetés et bizarreries de l’existence, avec une acuité qui emporte je crois l’adhésion du lecteur.
– Qu’on sent, surtout dans les premières pages du livre, une véritable fascination de l’auteur pour le suicide, pour l’image que les vivants ont des suicidés, davantage que pour la mort proprement dite, ce qui crée un effet très dérangeant, que je ne crois pas avoir déjà ressenti par rapport à d’autres livres.
– Que ce livre ne répond pas du tout aux grandes questions existentielles (par exemple « Pourquoi mourir ? » ou « Qu’est-ce qui peut justifier un tel acte ? ») qui, précisément, auraient pu m’intéresser, mais peut-être s’agit-il de questions trop épineuses, voire insolubles.
– Que ce livre se termine par une suite de tercets qui, malgré leur forme et leur caractère poétiques, se révèlent un peu systématiques et lassants et me paraissent finalement moins poétiques que toutes les pages qui précèdent.

Voici un extrait :

Ta vie fut une hypothèse. Ceux qui meurent vieux sont un bloc de passé. On pense à eux, et apparaît ce qu’ils furent. On pense à toi, et apparaît ce que tu aurais pu être. Tu fus et tu resteras un bloc de possibilités.
Ton suicide fut la parole la plus importante de ta vie, mais tu n’en cueilleras pas les fruits.
Es-tu mort puisque je te parle ?
Si tu vivais encore, serions-nous amis ? Je fus plus lié à d’autres garçons. Mais le temps m’a séparé d’eux sans que je m’en aperçoive. Il suffirait d’un coup de téléphone pour renouer. Aucun de nous ne risque la désillusion des retrouvailles.
Ton silence est devenu une éloquence. Mais eux, qui peuvent encore parler, ils restent silencieux. Je ne repense plus à eux, dont je fus si proche. Mais toi, autrefois lointain, distant et ténébreux, tu rayonnes à présent près de moi. (…)

Le Fleuve sacré, un roman de Shûsaku Endô


Vous vous souvenez peut-être que j’avais déjà écrit des chroniques sur d’autres romans de Shûsaku Endô (1923-1996), cet écrivain japonais chrétien, auteur de Silence (porté à l’écran par Scorsese), mais aussi d’Un admirable idiot ou encore L’extraordinaire voyage du samouraï Hasekura.
Cet écrivain m’intéresse particulièrement car il a une approche originale de la morale et de la religion, très loin des principes étriqués ou rigoristes que certains pourraient imaginer, où subsiste toujours l’interrogation, le dilemme, et même le doute qui enrichit la foi de plusieurs de ses héros.
Mais venons-en au Fleuve sacré, un roman aux thématiques très riches qui prennent les traits d’un groupe de touristes japonais, ayant chacun un remord, une culpabilité ou une quête spirituelle, et qui se trouvent réunis lors d’un voyage en Inde, autour d’un guide indien qui cherche à leur faire comprendre les mentalités de son pays. Le fleuve sacré est bien sûr le Gange où se baignent les vivants et où sont jetées les cendres des défunts, dont les corps sont brûlés tout près des rives, dans une atmosphère qui effraye, dégoûte et fascine notre groupe de touristes japonais, et les amène à s’interroger, à se confronter à leurs peurs.

Mon avis : J’ai trouvé toute la partie documentaire sur l’Inde très bien faite, et elle s’insère parfaitement bien dans l’histoire, lui rajoutant un côté sombre et inquiétant qui répond en miroir aux zones d’ombres des personnages. Bien qu’il y ait nettement des personnages mauvais et d’autres bons, chacun est suffisamment complexe pour que le livre ne paraisse pas du tout manichéen. Certains sont des victimes, d’autres plutôt des bourreaux, mais les portraits très nuancés et fouillés donnent une impression vivante et réaliste, sans que rien n’apparaisse trop tranché. J’ai trouvé aussi qu’il était intéressant d’avoir le regard d’un auteur japonais – qui plus est catholique – sur l’Inde et, vers la fin du roman, il montre un désir d’œcuménisme et de fusion entre les différentes religions qui m’a étonnée. J’ai retrouvé aussi dans le Fleuve sacré cette idée d’Endô présente dans ses autres romans, que les mentalités et la spiritualité japonaises se marient très mal avec la foi catholique, et qu’une adaptation mutuelle est nécessaire.
Il est question aussi de bouddhisme et de réincarnation dans ce roman, mais l’auteur semble prendre plaisir à nous lancer sur des pistes qui ne trouvent pas d’aboutissement, et nous restons libres d’en penser ce que nous voulons.
J’ai beaucoup aimé ce livre, dépaysant et très humaniste !

Un roman russe, d’Emmanuel Carrère

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Ce curieux « roman russe », qui est plus exactement un récit autobiographique, entremêle diverses histoires dont Emmanuel Carrère est le pivot central : d’abord un reportage dans une ville de Russie nommée Kotelnitch, où Emmanuel Carrère ne sait pas du tout ce qu’il est venu filmer et où, au cours de ses errances pour trouver un sujet, il rencontre plusieurs personnages qui l’intéresseront plus ou moins (et idem pour le lecteur, qui se demande où tout cela mènera); mais le récit parle aussi du grand-père d’Emmanuel Carrère, un immigré russe qui connaissait de grandes souffrances psychologiques et qui, collaborateur pendant l’Occupation, a disparu, emmené par des résistants, au moment de l’Epuration. Mais la mère d’Emmanuel Carrère lui a défendu d’écrire quoi que ce soit sur ce grand-père, interdiction que l’auteur transgresse devant le lecteur, devenu en quelque sorte voyeur de secrets de famille qu’il n’était pas censé apprendre. Et, troisième sujet de ce récit, l’histoire d’amour d’Emmanuel Carrère avec la belle Sophie, une jeune femme qui a le tort de travailler pour gagner sa vie et non par plaisir, et qui n’est pas aussi cultivée qu’Emmanuel Carrère et ses amis, mais pour laquelle il ressent une grande passion sensuelle, et pour laquelle il écrira une nouvelle pornographique qui lui causera beaucoup de problèmes, sur le plan privé mais aussi public, puisqu’entre autres il se fera ridiculiser par Philippe Sollers.
On s’ennuie un peu en lisant ce livre, on s’intéresse à ce qui se passe par intermittences, on s’exaspère devant l’égocentrisme et l’arrogance de l’auteur, on sympathise parfois avec la belle Sophie qui est sans doute plus fine et plus perspicace que ne le souhaitait l’auteur-narrateur, et on regrette un peu qu’il ne soit pas davantage question du grand-père, dont le mystère et l’ambiguïté aurait peut-être mérité plus de pages que la ville si morose de Kotelnitch …

Temps du rêve, d’Henry Bauchau

bauchau_temps_reve J’ai acheté ce livre, court roman ou longue nouvelle, tout à fait par hasard, et par curiosité.
J’ai appris que c’était une oeuvre de jeunesse, l’auteur ayant une petite vingtaine d’années quand il l’a écrite, roman autobiographique qui retrace quelques jours de vacances durant son enfance, alors qu’il était chez ses cousins dans une grande propriété à la campagne, et que, âgé de onze ans, il est tombé amoureux d’une de ses petits voisines, Inngué, âgée de huit ans, lors d’une journée de jeux mémorable. Nous assistons à ces parties de cache-cache, propices aux confidences et aux apartés, à ces courses dans des coins dangereux du jardin, avec un étang tourbillonnant qui a connu ses drames et ses interdits, les parties de trapèzes où les garçons rivalisent d’habileté et autres jeux sportifs qui sont l’occasion de se faire admirer par les autres enfants.
C’est une histoire toute simple, sans grande péripéties, mais où on sent l’enchantement des sentiments naissants et les grands élans joyeux, tout comme on sent la chaleur et la moiteur de cette chaude journée d’été, avec ses parfums de fleurs et les relents de vase verte de l’étang dangereux, qui rappelle que ce jardin merveilleux n’est pas tout à fait un paradis et que les amours enfantines ne sont pas facilitées par les adultes, bien au contraire.
J’ai beaucoup aimé l’écriture d’Henry Bauchau, qui s’attache à décrire les couleurs, les parfums, les atmosphères, de même que les mouvements vifs et les sonorités des rires des petits enfants.
Cette écriture sensuelle et presque impressionniste m’a un peu rappelé le style savoureux de Colette.

Chanson douce, de Leïla Slimani

chanson_douceOn a beaucoup parlé de ce roman car il a obtenu le Prix Goncourt en 2016, et c’est par curiosité pour ce Prix et pour cette nouvelle jeune auteure inconnue de moi, que j’ai eu envie de lire ce livre.

La scène initiale est sanglante et horrible, et nous sommes ainsi prévenus dès le départ du dénouement de l’histoire, nous savons qu’il s’agit d’un drame, et ce n’est donc pas là que se situe le suspense, il se situe plutôt dans le pourquoi de ce drame, ou comment une employée modèle, une nounou parfaite, a peu à peu glissé vers la déraison et s’est finalement transformée en femme dangereuse.
Nous entrons dans l’histoire des relations entre ce jeune couple bourgeois et avide de réussite et cette nounou expérimentée, prénommée Louise, dévouée corps et âme à son métier mais qui cache un passé douloureux puisqu’elle est totalement seule dans la vie : veuve, avec une fille unique qui s’est enfuie de la maison sans plus jamais donner de nouvelles, et qui n’a donc que son métier auquel se raccrocher pour se sentir utile. Mais le jeune couple ne connaît pas les failles psychologiques de Louise, n’a pas sondé son désespoir profond, et il lui fait une confiance aveugle, ne pouvant plus se passer de ses services, elle prend une place de plus en plus importante dans la maison de cette famille et auprès des deux petits enfants, Mila et Adam.
On se rend compte qu’il est difficile pour le jeune couple de maintenir des relations de patrons à employée avec cette femme qui fait presque partie de la famille, que leurs enfants adorent, et avec laquelle ils partent en vacances, ils s’aperçoivent vite à quel point Louise leur est indispensable, particulièrement les quelques jours où elle tombe malade et où ils sont contraints de faire appel à une remplaçante.
La quatrième de couverture parle de « dépendance mutuelle » entre le jeune couple et Louise, ce qui est tout à fait juste.
L’écriture de Leila Slimani est assez précise et percutante, concentrée sur ce qu’elle a à exprimer, mais j’ai trouvé qu’elle aurait pu se laisser aller à un peu plus de poésie – elle aurait pu être moins sèche – mais ce n’est que mon goût personnel.
Le regard acéré que l’auteure porte sur ses personnages, la distance qu’elle maintient sans cesse avec eux, nous empêche de nous attacher à eux, et nous maintient dans un rôle de strict observateur dont les émotions restent en arrière-plan.
Le petit bémol que j’apporterai à cet article c’est que le jeune couple est un petit peu caricatural, avec des réactions attendues, et la volonté d’émancipation et d’épanouissement de Myriam qui se heurte à la mauvaise volonté de son mari, et ses scènes de kleptomanie, n’apportent pas grand-chose au roman.
Malgré tout, un assez bon livre qui tient le lecteur en haleine.

Un admirable idiot, de Shusaku Endo

admirable_endoExtrait de la Quatrième de Couverture :

Etre rayonnant de générosité, de confiance et de gentillesse permanente, Gaston, un jeune français, est l' »admirable idiot » du récit. Débarquant dans une famille japonaise, il apparaît tout d’abord à ses hôtes, Takamori et sa sœur Tomoe, comme une espèce de simple d’esprit, aussi disgracieux que maladroit. Mais ils découvriront bientôt que Gaston possède une vertu exemplaire : celui-ci, en effet, voue un amour irresistible, fait d’abnégation, à ses semblables ainsi qu’aux animaux. La confiance fraternelle qu’il témoigne à autrui oblige tous ceux qu’il rencontre à se voir tels qu’ils sont et les incite à se modifier, fussent-ils des tueurs endurcis comme l’un des personnages du roman. Shusaku Endo nous présente les aventures de Gaston dans le Japon contemporain à la manière d’une fable, mais cette parabole se distingue par son réalisme et la critique sociale qui la sous-tend.

Mon avis :

J’avais déjà lu du même auteur un roman intitulé Silence, qui m’avait beaucoup plu dans un genre dramatique, mais un Admirable Idiot est un roman tout à fait différent, où les passages comiques et burlesques sont nombreux.
Il faut dire qu’il est plaisant de trouver un héros français (descendant de Napoléon et ressemblant à Fernandel) en plein milieu d’un roman purement japonais, un héros qui a la particularité d’être à la fois parfaitement bon et généreux, et en même temps tout à fait ridicule : sa mauvaise maîtrise du japonais, son indifférence vis-à-vis des contingences matérielles, son incompréhension des mauvaises actions et des mauvaises intentions, son incapacité à voir et à comprendre les mauvais calculs des uns et des autres, le rendent si ingénu et si pur qu’il suscite le mépris, l’ironie, voire la haine dans certains cas.
A côté de ce héros central, les autres personnages paraissent un peu falots, y compris le tueur – qui porte le nom d’Endo, comme l’auteur – bien qu’il représente la haine et le mal, en parfaite antithèse de Gaston.
Face à face entre le Bien et le Mal, ce roman ne donne pourtant pas l’impression d’être vraiment manichéen, dans le sens où les personnages sont davantage dans l’action et dans l’aventure que dans le discours, et dans le sens où l’humour et le second degré sont souvent présents.
J’ai trouvé que le personnage de Tomoe, la jeune sœur de la famille qui accueille tout d’abord Gaston, était doté d’une ambiguïté intéressante, à la fois pleine de mépris pour Gaston, et pourtant ne pouvant s’empêcher de s’intéresser à son sort, avant que ses sentiments pour lui n’évoluent notablement.
Il y a aussi toute une description des mauvais quartiers et des bas-fonds de Tokyo, avec sa misère et sa population, que j’ai trouvé très évocatrice.
Roman haletant, avec pas mal de suspense, il se lit vite et on prend plaisir à suivre les aventures de ce Français chez les japonais.