Des Extraits d’Asphyxiante Culture de Jean Dubuffet

Ce livre m’a été conseillé par mon ami le poète Denis Hamel, pour qui cette lecture a été très importante et marquante, et je reconnais que cet essai est assez remarquable et qu’il m’a tout à fait emballée, aussi bien sur le fond que sur la forme, avec une écriture très travaillée et agréable à lire.

Note sur Jean Dubuffet

Jean Dubuffet (1901-1985) est un peintre, sculpteur et plasticien français, le premier théoricien d’un style d’art auquel il a donné le nom d' »art brut », des productions de marginaux ou de malades mentaux : peintures, sculptures, calligraphies, dont il reconnaît s’être lui-même largement inspiré. Artiste subversif et radicalement indépendant, il a souvent fait scandale par ses prises de position, par ses expositions, et par ses livres théoriques, comme Asphyxiante culture en 1968, disponible aux éditions de Minuit.

Quelques extraits :

page 8 :

Le mot culture est employé dans deux sens différents, s’agissant tantôt de la connaissance des œuvres du passé (n’oublions jamais au surplus que cette notion des œuvres du passé est tout à fait illusoire, ce qui en a été conservé n’en représentant qu’une très mince sélection spécieuse basée sur des vogues qui ont prévalu dans l’esprit des clercs) et tantôt plus généralement de l’activité de la pensée et de la création d’art. Cette équivoque du mot est mise à profit pour persuader le public que la connaissance des œuvres du passé (celles du moins qu’ont retenues les clercs) et l’activité créatrice de la pensée ne sont qu’une seule et même chose.

Page 13

La collectivité s’est maintenant, d’un consentement à peu près unanime, donné pour maîtres à penser des professeurs. L’idée est que les professeurs, auxquels a été longtemps octroyé le loisir d’examiner les productions d’art du passé, sont par là mieux que les autres informés de ce qu’est l’art et de ce qu’il doit rester. Or l’essence de la création d’art est novation, à quoi un professeur sera d’autant moins propre qu’il aura plus longtemps sucé le lait des œuvres du passé. Il serait intéressant de comparer le nombre de professeurs, dans l’actuelle activité littéraire, dans la presse, dans les postes liés à la diffusion et à la publicité des lettres et arts, à ce qu’il était il y a trente ans. Les professeurs, qui ont pris maintenant tant d’autorité, ne recevaient guère alors de considération.
Les professeurs sont des écoliers prolongés, des écoliers qui, terminé leur temps de collège, sont sortis de l’école par une porte pour y rentrer par l’autre, comme les militaires qui rengagent. Ce sont des écoliers ceux qui, au lieu d’aspirer à une activité d’adulte, c’est-à-dire créative, se sont cramponnés à la position d’écolier, c’est-à-dire passivement réceptrice en figure d’éponge. L’humeur créatrice est aussi opposée que possible à la position de professeur. Il y a plus de parenté entre la création artistique (ou littéraire) et toutes autres formes qui soient de création (dans les plus communs domaines, de commerce, d’artisanat ou de n’importe quel travail manuel ou autre) qu’il n’y en a de la création à l’attitude purement homologatrice du professeur, lequel est par définition celui qui n’est animé d’aucun goût créatif et doit donner sa louange indifféremment à tout ce qui, dans les longs développements du passé, a prévalu. (…)

page 46 :

La fièvre d’hiérarchisation dont fait montre notre époque si éprise de compétitions sélectives et proclamation de champions est fortement impliquée dans la position que tend à prendre ce qu’on appelle la culture. Elle répond à un désir de réduire toutes choses à un commun dénominateur, désir qui lui-même procède de la même constante aspiration à substituer au profus, à l’innombrable, de petits dénombrements tenant dans la main. La pensée actuelle a capitalement horreur du profus, de l’innombrable, des dénominateurs innombrables. Mais ce refus du fourmillement chaotique, cet appétit simpliste de tout classer en genres et en espèces ne va pas sans une brutalisation des caractères propres de chaque individu et une élimination de tout ce qui n’entre pas dans les normes; d’où résulte, faite cette réduction des catégories au petit nombre souhaité, un considérable appauvrissement des champs considérés, un désolant rapetissement, tout à l’opposé d’enrichir. C’est le fourmillement chaotique qui enrichit et agrandit le monde, qui lui restitue sa vraie dimension et sa vraie nature. (…)

page 84 :

L’argument des professeurs et des agents de culture contre l’art brut est que l’art purement brut, intégralement préservé de tout apport provenant de la culture et de toute référence à elle, ne saurait exister. Je ferai alors observer aux professeurs que le même caractère de chimère qu’ils trouvent à la notion d’art brut peut se trouver de même en n’importe quelle autre et par exemple dans la notion de sauvagerie, ou, pour citer une notion à laquelle sont en ce temps si sensibilisés nos milieux culturels, dans la notion de liberté. Si les professeurs se voyaient remettre la chaîne d’arpentage avec le compas du géomètre et requis de jalonner le terrain en plantant où il se doit le piquet de la sauvagerie, le piquet de la liberté et ceux de tous les autres relais de la pensée, ils seraient en même embarras que pour déterminer le point exact où doit être fixé le piquet de l’art brut. C’est en effet que l’art brut, la sauvagerie, la liberté, ne doivent pas se concevoir comme des lieux, ni surtout des lieux fixes, mais comme des directions, des aspirations, des tendances. (…)

Le Cœur à rire et à pleurer de Maryse Condé

Note pratique sur le livre

Année de parution originale : 1999
Editeur : Pocket (initialement, Robert Laffont)
Nombre de pages : 155

Note biographique sur l’écrivaine

Maryse Condé est née en Guadeloupe en 1937. Elle a étudié à Paris, avant de vivre en Afrique – notamment au Mali – d’où elle a tiré l’inspiration de son best-seller Ségou (Robert Laffont, 1985). Ses romans lui ont valu de nombreux prix, notamment pour Moi, Tituba sorcière (grand prix de la littérature de la Femme, 1986) et La Vie scélérate (Prix Anaïs Ségalas de l’Académie Française, 1988).
En 1993, Maryse Condé a été la première femme à recevoir le prix Putterbaugh décerné aux Etats-Unis à un écrivain de langue française. Lus dans le monde entier, ses romans s’interrogent sur une mémoire hantée par l’esclavagisme et le colonialisme, et, pour les descendants des exilés, sur une recherche identitaire.
Après de nombreuses années d’enseignement à l’Université de Columbia à New-York, elle partage aujourd’hui son temps entre la Guadeloupe et New-York. Elle a initié la création du prix des Amériques insulaires et de la Guyane qui récompense tous les deux ans le meilleur ouvrage de littérature antillaise.
(Source : éditeur)

Brève présentation :

Dans ce récit, dédié à sa mère, Maryse Condé retrace ses souvenirs d’enfance et d’adolescence, dans les années quarante et cinquante, sur l’île de la Guadeloupe, jusqu’à ses premières années d’études à Paris, d’abord en Lettres Classiques puis en Anglais. Peu à peu, l’écrivaine se construit une identité, en opposition à ses parents, tout en renouant avec leurs racines.

Mon humble avis :

C’est un livre très agréable à lire, de par son écriture extrêmement fluide et d’une brillante clarté. La présence d’expressions typiquement guadeloupéennes – peu fréquentes mais tout de même régulièrement distillées au cours du récit – ne sont pas très difficiles à comprendre dans leur contexte et elles nous font entrer dans le mode de vie et le langage des personnages. Il y a d’ailleurs un bref glossaire en fin d’ouvrage, mais je n’ai eu besoin d’y recourir que deux ou trois fois.
Ces souvenirs d’enfance sont, comme l’indique le titre, à la fois doux et amers, souriants et tristes.
La petite fille est élevée par des parents très francophiles, dont la culture française et la passion de « la Métropole » surpasse très certainement celles de nombreux français hexagonaux. Mais, en grandissant, la fillette puis l’adolescente prend conscience de ses origines, auxquelles ses parents n’ont jamais fait allusion. Son frère lui dit que leurs parents sont des « aliénés » et elle commence à s’interroger. Elle a bien remarqué que, sur l’île, les Noirs, les Mulâtres et les « Blancs-pays » ne se fréquentent pas et elle cherche dès lors à comprendre les raisons, héritées de l’Histoire, avec le racisme, l’esclavage et la colonisation, dont la découverte simultanée la bouleverse.
Bien sûr, ce récit autobiographique n’évoque pas que l’aspect politique ou historique des choses, loin de là. Les liens affectifs avec la mère, une femme forte et d’une autorité sans doute assez effrayante, ou avec la meilleure amie Yvelise, ou encore avec la nourrice très aimée, Mabo Julie, donnent lieu à de très beaux chapitres.
Et justement, cette manière d’imbriquer dans un même récit le côté politique et affectif, l’un éclairant l’autre, m’a semblé extrêmement intéressant et riche.
Le caractère de l’écrivaine, très épris de vérité et d’une franchise mal comprise par les autres, m’a été tout à fait sympathique et facilement imaginable – il m’a semblé la « rencontrer » d’une manière presque concrète.
Un livre que j’ai vraiment beaucoup aimé !

Un Extrait page 117

(…)
Ceux qui n’ont pas lu La Rue Cases-Nègres ont peut-être vu le film qu’Euzhan Palcy en a tiré. C’est l’histoire d’un de ces « petits-nègres » que mes parents redoutaient tellement, qui grandit sur une plantation de canne à sucre dans les affres de la faim et des privations. Tandis que sa maman se loue chez des békés de la ville, il est élevé à force de sacrifices par sa grand-mère Man Tine, ammareuse en robe matelassée par les rapiéçages. Sa seule porte de sortie est l’instruction. Heureusement, il est intelligent. Il travaille bien à l’école et se prépare à devenir petit-bourgeois au moment précis où sa grand-mère meurt. Je pleurais à chaudes larmes en lisant les dernières pages du roman, les plus belles à mon avis que Zobel ait jamais écrites.
« C’étaient ses mains qui m’apparaissaient sur la blancheur du drap. Ses mains noires, gonflées, durcies, craquelées à chaque repli, et chaque craquelure incrustée d’une boue indélébile. Des doigts encroûtés, déviés en tous sens ; aux bouts usés et renforcés par des ongles plus épais, plus durs et informes que des sabots… « 
Pour moi toute cette histoire était parfaitement exotique, surréaliste. D’un seul coup tombait sur mes épaules le poids de l’esclavage, de la Traite, de l’oppression coloniale, de l’exploitation de l’homme par l’homme, des préjugés de couleur dont personne, à part quelquefois Sandrino, ne me parlait jamais. (…)

Orgueil et préjugés de Jane Austen

Voici un roman que je souhaitais lire depuis très longtemps et que je n’avais pas encore eu le temps de découvrir. Il faut dire que le film, vu à sa sortie en 2005, ne m’avait pas plus que cela emballée, même si j’avais trouvé les personnages bien charmants et les costumes fort jolis. Mais je me doutais que le roman de Jane Austen valait mieux que son adaptation cinématographique, ce en quoi je n’avais pas tort !

Quatrième de Couverture :

Elisabeth Bennet a quatre sœurs et une mère qui ne songe qu’à les marier. Quand parvient la nouvelle de l’installation, à Netherfield, de Mr Bingley, célibataire et beau parti, toutes les dames des alentours sont en émoi, d’autant plus qu’il est accompagné de son ami Mr Darcy, un jeune et riche aristocrate. Les préparatifs du prochain bal occupent tous les esprits…
Jane Austen peint avec ce qu’il faut d’ironie les turbulences du cœur des jeunes filles et, aujourd’hui comme hier, on s’indigne avec l’orgueilleuse Elisabeth, puis on ouvre les yeux sur les voies détournées qu’emprunte l’amour…
(Source : éditeur, Le livre de poche)

Mon humble Avis :

Ce roman m’a paru décrire d’une manière très juste mais aussi très ironique le mode de vie de l’aristocratie anglaise de l’époque, où les seules préoccupations de la noblesse tournaient autour des intrigues amoureuses, des possibilités de mariage, des relations sociales et, accessoirement, de l’argent qui est tout de même bien présent quoique les principaux personnages feignent de l’ignorer et d’être au-dessus de ces préoccupations bassement matérielles.
Ainsi, les deux héroïnes principales de ce livre, les deux sœurs, Jane et Elisabeth, qui sont à la fois les plus belles et les plus intelligentes de leur famille, appartiennent à une petite noblesse, relativement peu fortunée, et il n’y a qu’un beau mariage qui puisse leur assurer un meilleur avenir matériel et social. Au final, elles feront effectivement de très beaux mariages, avec des hommes riches et d’un rang social bien plus élevé que le leur, mais ce seront des mariages d’amour où les soucis d’intérêt n’interviendront absolument pas et, ainsi, on peut dire que les hasards de leur cœur a très bien fait les choses et qu’elles restent des jeunes filles tout à fait nobles, sentimentales, pures et désintéressées. Ainsi, dans ce roman, les quelques personnes qui émettent des interrogations quant aux calculs d’argent et à la cupidité, comme la mère de famille, Mrs Bennett, ou la châtelaine prétentieuse et acariâtre, Lady Catherine de Bourgh, sont présentées comme stupides, mesquines, un peu sordides, et n’ayant rien compris à la pureté d’Elisabeth et Jane Bennett.
Les situations et les dialogues m’ont paru bien observés et très naturels, même si certains personnages sont assez caricaturaux, mais cet aspect caricatural sonne vrai et semble inspiré d’une possible réalité – sachant que les humains peuvent être effectivement excessifs, peu nuancés et ridicules – d’autant que Jane Austen sait les faire agir, parler et réagir avec une grande finesse et cohérence psychologique.
J’ai apprécié l’écriture de l’écrivaine anglaise et la manière subtile dont elle nous montre l’évolution de ses personnages, les conflits entre l’intensité des sentiments amoureux et le carcan des conventions sociales imposées aux jeunes filles et aux femmes.
Comme dans les contes de fées, le roman s’achève avec le mariage des deux héroïnes, comme s’il n’y avait plus rien d’imaginable, d’intéressant ou de racontable à partir du moment où l’alliance était glissée au doigt d’une jeune fille. Et le mariage fait ici plutôt figure de définitive conclusion plutôt que d’amorce d’une aventure conjugale éventuellement sujette à l’imprévu !
Une lecture agréable, intéressante et divertissante !

Un Extrait page 162 :

(…) Et maintenant, il ne me reste plus qu’à vous assurer, dans les termes les plus éloquents qui soient, de la violence de mes sentiments. La fortune me laisse parfaitement de marbre, et je ne poserai pas la moindre condition en ce sens à votre père, car j’ai bien conscience qu’il ne pourrait pas l’accepter ; les mille livres placées à quatre pour cent, qui ne seront à vous qu’après le décès de votre mère, sont tout ce à quoi vous aurez droit. Par conséquent, je me tairai sur ce point, et vous pouvez être sûre qu’une fois que nous serons mariés, nul reproche intéressé ne franchira mes lèvres.
Il devenait absolument nécessaire de l’interrompre sans délai.
– Vous allez trop vite, monsieur, s’écria-t-elle. Vous oubliez que je ne vous ai pas répondu. Laissez-moi le faire sans plus perdre de temps. Acceptez mes remerciements pour les compliments que vous me faites. Je suis très sensible à l’honneur de votre proposition, mais je ne peux faire autrement que de la décliner.
Balayant cette remarque d’un geste de la main, Mr Collins lui rétorqua :
– Ce n’est pas aujourd’hui qu’on va m’apprendre qu’il est de bon ton pour une jeune fille de rejeter la demande de l’homme qu’elle entend secrètement épouser, la première fois qu’il sollicite sa main, et que parfois ce refus se répète une deuxième, voire une troisième fois. Je ne suis donc nullement découragé par ce que vous venez de dire, et j’espère vous mener très prochainement à l’autel. (…)

La Formule Préférée du professeur de Yôko Ogawa

couverture chez Actes Sud

Vous aurez peut-être remarqué que je m’intéresse cette année tout particulièrement à l’écrivaine japonaise Yôko Ogawa, dont j’ai déjà chroniqué quelques livres au cours des derniers mois (La Piscine, L’annulaire, La Grossesse, entre autres) mais aussi Le Petit Joueur d’Echecs en l’honneur de Goran. Dans le souhait de mieux connaître cette écrivaine, j’ai souhaité lire l’un de ses romans les plus réputés : La Formule préférée du Professeur, qui date de 2003, et qui est disponible chez Actes Sud dans une traduction de Rose-Marie Makino-Fayolle.

Note biographique sur l’autrice :

Yôko Ogawa, née en 1962, se consacre à l’écriture dès la fin de ses études de Lettres. Admiratrice d’auteurs comme Murakami, Tanizaki, Kawabata, elle apprécie aussi Paul Auster dont le roman Moon Palace l’influença. Elle remporte le prestigieux Prix Akutagawa pour son roman La Grossesse en 1991, puis de nombreux autres prix (Tanizaki, Izumi, etc.). Traduite dans le monde entier, l’œuvre de Yôko Ogawa est particulièrement populaire en France. (Source : Wikipédia)

Quatrième de Couverture :

Une aide-ménagère est embauchée chez un ancien mathématicien, un homme d’une soixantaine d’années dont la carrière a été brutalement interrompue par un accident de voiture, catastrophe qui a réduit l’autonomie de sa mémoire à quatre-vingts minutes.
Chaque matin, en arrivant chez lui, la jeune femme doit de nouveau se présenter – le professeur oublie son existence d’un jour à l’autre – mais c’est avec beaucoup de patience, de gentillesse et d’attention qu’elle gagne sa confiance et, à sa demande, lui présente son fils âgé de dix ans. Commence alors entre eux une magnifique relation. Le petit garçon et sa mère vont non seulement partager avec le vieil amnésique sa passion pour le base-ball, mais aussi et surtout appréhender la magie des chiffres, comprendre le véritable enjeu des mathématiques et découvrir la formule préférée du professeur…
Un subtil roman sur l’héritage et la filiation, une histoire à travers laquelle trois générations se retrouvent sous le signe d’une mémoire égarée, fugitive, à jamais offerte.

Mon Humble Avis :

L’idée de mélanger les plus célèbres formules mathématiques avec une histoire romanesque, m’a paru intéressante et Yôko Ogawa nous donne à travers ce roman une véritable leçon de vulgarisation, qui rend les maths passionnantes, même pour des lecteurs réfractaires à priori à l’algèbre et à l’arithmétique. Et j’ai trouvé qu’il s’agissait là de l’idée la plus brillante de ce roman.
Par contre, il y a plusieurs autres choses que je n’ai pas trop appréciées.
Yôko Ogawa consacre de nombreuses pages au base-ball, et nous fait même assister à un match entier, avec la description des différents coups réalisés par les deux équipes, ce qui a été pour moi un long moment d’ennui ! Et comme les Français (dont je suis) ne connaissent en général strictement rien au base-ball et à ses règles complexes et sibyllines, il est probable que le lecteur s’ennuiera à peu près autant que moi.
Une autre chose qui m’a dérangée est le défaut de vraisemblance. Pas mal de péripéties semblent cousues de fil blanc, à commencer par l’amnésie du professeur qui ne l’empêche pas de mener des travaux mathématiques sur des périodes de plusieurs jours, alors qu’il est supposé tout oublier au bout de quatre-vingts minutes ! De même, il réussit à nouer une longue et profonde amitié avec la narratrice et son fils, alors qu’il les oublie totalement toutes les quatre-vingts minutes et qu’ils sont obligés de lui rappeler à nouveau qui ils sont – comment est-ce possible ? L’autrice ne nous l’explique pas vraiment.
Cependant, il y a un défaut qui m’a encore plus agacée : c’est le caractère gentillet des personnages et les trop nombreux bons sentiments qui animent ces trois gentils héros.
Et là, je n’ai pas du tout reconnu la Yôko Ogawa que j’aime et que j’admire, l’écrivaine au trait acéré, à la cruauté savamment distillée, et au pouvoir de suggestion sans pareil, l’autrice de « L’annulaire » et de « La Grossesse ».
Il m’a semblé que Yôko Ogawa pratiquait une littérature bien plus exigeante et maîtrisée dans les années 90, pour autant que je puisse en juger, et puisque j’ai déjà lu trois de ses livres des années 90 et deux des années 2000, mais cela mériterait d’être approfondi et précisé.
Je dirais donc à propos de La Formule préférée du professeur qu’il s’agit d’un roman bien construit, habile, à l’intrigue assez artificielle, pas très vraisemblable, mais qui se laisse lire sans déplaisir.

Un Extrait page 51

Pour le professeur, les problèmes difficiles ne concernaient que les mathématiques. Il s’attelait à des énoncés nécessitant de longues heures de concentration, et en plus gagnait des prix en les résolvant, mais ne se réjouissait pas tellement lorsque je le félicitais et lui faisais remarquer combien c’était merveilleux.
– Ce n’est rien de plus qu’un jeu, me disait-il sur un ton plus triste que modeste. Ceux qui élaborent les problèmes en connaissent la réponse. Résoudre un problème dont la solution existe obligatoirement, c’est un peu comme faire avec un guide une randonnée en montagne vers un sommet que l’on voit. La vérité ultime des mathématiques se dissimule discrètement à l’insu de tous au bout d’un chemin qui n’en est pas un. En plus, il n’est pas sûr que cet endroit soit un sommet. Ce peut être une gorge entre deux falaises abruptes ou un fond de vallée.
(…)

Cosmos de Witold Gombrowicz

Couverture chez Folio

Vous vous souvenez peut-être que j’avais chroniqué un premier roman de Gombrowicz, intitulé Ferdydurke, en mars dernier, pour le Mois de l’Europe de l’Est. Comme ce roman m’avait bien plu, j’ai tenté quelques mois plus tard de me plonger dans Cosmos, qui s’est avéré au moins aussi bizarre et déroutant que Ferdydurke, et que j’ai encore une fois beaucoup aimé.

Présentation de Cosmos par l’éditeur :

Witold, le jeune narrateur, et son ami Fuchs débarquent en plein été dans une pension de famille villageoise. La découverte d’un moineau mort, pendu à un fil de fer au creux d’un taillis, prélude à une série de signes tout aussi étranges qui vont se nouer les uns aux autres, dans une atmosphère étouffante de (faux) roman policier, jusqu’à un dénouement brutal.

Note sur l’auteur par l’éditeur :

Gombrowicz est né en Pologne en 1904. Il fait ses débuts littéraires dans son pays. Un de ses premiers livres, Ferdydurke, très en avance sur son temps, a pu être considéré comme existentialiste avant la lettre. En 1939, il s’expatrie en Argentine, où il reste vingt-quatre ans. Puis il séjourne à Berlin et s’installe enfin à Vence, où il meurt en 1969.
Son oeuvre, provocatrice, paradoxale, dominée par les notions de la Forme et de l’Immaturité, comprend des romans, comme Ferdydurke et La Pornographie, un journal et des pièces de théâtre : Yvonne, Le Mariage, Opérette.

Mon humble Avis :

Gombrowicz semble vouloir détourner les codes du roman policier pour en faire une œuvre absurde et loufoque, en semant des « indices » qui ne veulent objectivement rien dire mais que des interprétations oiseuses relient les uns aux autres dans une sorte de surenchère folle. Et l’auteur semble vouloir nous avertir que, dans notre univers, pour peu que l’on entreprenne de rechercher des signes et des symboles à travers les objets ordinaires, on n’aura aucun mal à établir des réseaux de correspondances et de significations cryptées.
J’ai beaucoup aimé la première moitié du roman, où nous sommes conduits successivement du moineau pendu au bout de bois pendu puis au chat pendu, en suivant les réflexions délirantes de notre héros aux raisonnements étranges et en nous demandant jusqu’où il sera capable d’aller, car son cerveau semble ne connaître aucune limite et aucun repos !
J’ai un tout petit peu moins aimé la deuxième partie du roman, où il s’agit d’une longue excursion en montagne, avec divers couples de jeunes mariés qui s’égayent dans la nature, et où le roman semble s’orienter encore plus clairement vers l’érotisme, alors que la première partie était déjà claire sur ce plan, mais d’une manière plus subtile et allusive.
La fin est très surprenante, en queue de poisson, et comme un pied-de-nez au lecteur qui s’apprêtait à une autre conclusion, mais ça s’harmonise bien avec le reste de l’histoire, ça reste dans le même esprit.
Un livre, bizarre mais génial, que j’ai beaucoup apprécié et qui m’a complètement embarquée dans sa verve et dans son monde !

Un Extrait page 78 :

Pour entrer dans la petite chambre de Catherette, nous n’eûmes pas de difficultés avec la porte. Nous savions qu’elle en laissait toujours la clef sur le rebord de la fenêtre couvert de lierre. La difficulté était d’un autre ordre : nous n’étions aucunement sûrs que celui qui nous menait par le nez – en supposant que quelqu’un nous menât par le nez – ne s’était pas embusqué pour nous épier… ou même n’allait pas faire un scandale, pouvait-on savoir ? Il nous fallut du temps pour nous promener aux alentours de la cuisine et regarder si personne ne nous observait, mais la maison, les fenêtres, le jardinet restaient tranquilles dans la nuit qu’envahissaient de lourds nuages effilochés, d’où émergeait la faucille lunaire, rapide. Les chiens se poursuivaient au milieu des arbustes. Nous avions peur d’être ridicules. Fuchs me montra une petite boîte qu’il tenait à la main.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Une grenouille. Vivante. Je l’ai attrapée aujourd’hui.
– Qu’est-ce encore que cette histoire ?
– Si nous étions surpris, nous dirions que nous voulions lui fourrer la grenouille dans son lit… Pour faire une farce !
Son visage blanc-roux-poisson, que Drozdowski ne voulait plus voir. Une grenouille, oui, c’était astucieux ! Et cette grenouille, il fallait l’avouer, n’était pas là mal à propos, avec son humidité glissante rôdant autour de celle de Catherette… au point que j’en fus étonné, inquiet… et cela d’autant plus qu’elle n’était pas si éloignée du moineau… Le moineau et la grenouille, la grenouille et le moineau, n’y avait-il pas quelque chose derrière ? Cela n’avait-il pas un sens ? (…)

Des arbres à abattre de Thomas Bernhard

couverture chez folio

Ce livre de Thomas Bernhard m’a été offert par mon ami le poète Denis Hamel et j’ai choisi de le chroniquer pour le défi des Feuilles Allemandes de Patrice et Eva du blog « Et si on bouquinait un peu » et de Fabienne du blog « Livr’escapades » en ce mois de novembre 2021.

Thomas Bernhard (1931-1989) est un écrivain et dramaturge autrichien, né aux Pays-Bas, il passe son enfance à Salzbourg auprès de son grand-père pendant toute la période nazie. Il souffre dès son enfance de la grave maladie pulmonaire qui finira par l’emporter. Il étudie la musique et exerce quelques temps le métier de journaliste. Ses premiers romans remportent un grand succès, de même que son théâtre. Très critique, pour ne pas dire haineux, vis-à-vis de son propre pays et volontiers provocateur, ses œuvres et ses discours ont souvent fait scandale en Autriche. Malgré tout, Thomas Bernhard a continué à y vivre jusqu’à sa mort.

Présentation du Livre :

Nous assistons dans ce livre au long monologue intérieur d’un écrivain autrichien particulièrement haineux, rancunier et acariâtre, âgé d’une cinquantaine d’années, au cours de sa visite chez le couple Auersberger, lors d’un « dîner artistique » où l’on attend pendant deux heures un vieux comédien du Burgtheater en l’honneur duquel ce dîner est donné. Ce monologue intérieur, très obsessionnel et répétitif, nous permet de mieux comprendre les relations du narrateur-écrivain avec le cercle amical des Auersberger, des gens avec qui il avait coupé les ponts depuis trente ans et qu’il trouve absolument exécrables et insupportables. Le comédien si longuement attendu arrivera finalement à ce diner artistique après minuit, ce qui sera l’occasion de passer à table, mais les réactions des uns et des autres ne seront pas celles que l’on pouvait prévoir et l’ambiance va se gâter encore davantage. (…)

Mon humble Avis :

Je n’ai pas été trop surprise par le style de l’auteur car j’avais déjà lu de lui quelques romans, comme « Oui » et « Le Naufragé » mais je suppose qu’un lecteur découvrant Thomas Bernhard avec ce livre serait un peu déconcerté par ce style répétitif, plein d’exagérations, bourré d’adverbes, et par l’omniprésence de l’incroyable et inénarrable « fauteuil à oreilles » qui doit apparaître au moins deux cents fois dans les cent premières pages. Malgré tout, cette écriture a quelque chose de fascinant, d’hypnotique, et on a du mal à lâcher en cours de route ce monologue énergique et plein de verve !
On se demande au cours des premières pages si le narrateur est dérangé mentalement. Mais non : il est seulement animé par une colère et une rage débordantes. Il a l’impression de s’être fait avoir en acceptant ce diner artistique chez un couple d’anciens amis qu’il ne peut plus supporter, pas plus qu’il ne peut supporter les autres invités de ce diner ni les artistes autrichiens les plus en vue de ce pays. Plus encore : il s’en veut à lui-même et ne cesse de s’accabler de reproches.
Un personnage pourtant semble échapper à sa misanthropie généralisée : Joana, une de ses amies, artiste elle aussi, qui avait beaucoup de talent et qui ne s’est jamais compromise avec l’art officiel ou les instances culturelles gouvernementales.
Dégoût du monde culturel, horreur des prétentions artistiques, des honneurs et des décorations distribuées aux artistes par l’Etat autrichien de manière totalement injuste et arbitraire, sont autant de thèmes récurrents d’un bout à l’autre de ce livre.
Mais ce roman sombre a aussi ses zones lumineuses et ses élans vers l’espérance.
Un livre que j’ai plutôt aimé et qui ne peut laisser aucun lecteur indifférent !

Un Extrait page 104 :

Qu’est-ce que je fais dans cette société avec laquelle je n’ai plus été en contact depuis vingt ans, et avec laquelle, depuis vingt ans, je n’ai d’ailleurs pas voulu avoir le moindre contact, et qui a suivi son chemin comme j’ai suivi le mien ? me dis-je dans le fauteuil à oreilles. Que diable suis-je venu faire dans la Gentzgasse ? me demandai-je, et je me dis que j’avais cédé à un sentimentalisme momentané, au Graben, et que je n’aurais jamais dû céder à un sentimentalisme aussi répugnant. J’ai eu un moment de faiblesse au Graben, et je me suis abaissé à accepter l’invitation de ces époux Auersberger que je méprise et hais finalement depuis tant d’années déjà, me dis-je dans le fauteuil à oreilles. Nous devenons et nous nous montrons momentanément ignoblement sentimentaux, me dis-je dans le fauteuil à oreilles, nous commettons le crime de bêtise en allant là où nous n’aurions jamais dû aller, en allant même chez des gens que nous méprisons et haïssons, pensai-je dans le fauteuil à oreilles, je vais effectivement dans la Gentzgasse, ce qui est incontestablement, venant de moi, non seulement une bêtise mais une véritable infâmie. Nous devenons faibles et nous tombons dans le piège, dans le piège social, pensai-je dans le fauteuil à oreilles, car cet appartement de la Gentzgasse n’est actuellement pour moi rien d’autre qu’un piège social dans lequel je suis tombé. (…)

La Convocation d’Herta Müller

Dans le cadre des Feuilles allemandes organisées par Patrice et Eva du blog « Si on bouquinait un peu » et de Fabienne du blog « Livr’Escapades« , je vous propose une chronique sur la Convocation d’Herta Müller.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, une petite notice biographique sur Herta Müller s’impose :

Née en 1953 en Roumanie, dans une famille qui appartient à la minorité germanophone du pays, elle étudie les littératures allemande et roumaine. Ayant à subir la censure en Roumanie, et mal vue par la dictature de Ceaucescu, elle émigre en Allemagne en 1987. Son œuvre romanesque dénonce les violences et les injustices contre les plus faibles et les crimes des régimes dictatoriaux, avec un style réputé pour sa remarquable poésie et sa beauté un peu sèche. En Allemagne, Müller est considérée comme une écrivaine de « World Littérature », « Littérature Mondiale ».
Elle obtient le Prix Nobel de Littérature en 2009, devenant ainsi la douzième femme à recevoir cette distinction et le troisième écrivain de langue allemande, après Elfriede Jelinek et Günter Grass.

Note pratique sur le livre :

Première publication en Allemagne : 1997
Editeur : Folio
Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira
Nombre de pages : 263.

Quatrième de Couverture :

« Je m’arrêtai en titubant, les jambes en coton, les mains lourdes. J’étais brûlante et gelée en même temps, je n’avais pas couru loin du tout, juste un bout de chemin, c’était seulement vers l’intérieur que j’avais parcouru la moitié de la terre. »

Roumanie, à la fin des années Ceausescu. Surprise en train d’envoyer un message vers l’Ouest, la narratrice est convoquée dans les bureaux de la Securitate. Jour après jour, les interrogatoires se succèdent, aussi absurdes qu’inquiétants. Où puiser la force de résister ? Auprès d’un mari qui boit pour se donner du courage ? Dans le souvenir de Lily, morte sous les balles ? Pour échapper à la folie paranoïaque, elle prend une décision. Demain, elle ne se rendra pas à la convocation…

Mon Humble Avis :

J’ai eu beaucoup de mal à avancer dans la lecture de ce roman car je me suis passablement ennuyée – un ennui de plus en plus envahissant au fur et à mesure que j’approchais de la fin.
Pourquoi me suis-je autant ennuyée ? Je vais tenter de l’expliquer. Déjà, les personnages n’ont aucun trait de caractère ou qualité susceptibles de titiller la curiosité du lecteur ou, seulement, d’accrocher son attention : aucun n’est vraiment sympathique, certains sont antipathiques mais ils restent épisodiques, la psychologie des uns et des autres n’est absolument pas creusée, je les ai ressentis comme des vagues pantins, et surtout l’héroïne-narratrice dont les motivations sont bien difficiles à comprendre. Ce que l’on comprend, c’est que cette héroïne et son amie Lilli sont prêtes à tout pour fuir à l’Ouest et échapper à la dictature mais leurs tentatives ne sont pas du tout réfléchies, ce sont des espèces d’élans impulsifs, improvisés, maladroits, et forcément voués à l’échec.

Une autre raison de mon ennui : l’importance excessive accordée à des petits détails qui ne jouent aucun rôle dans l’histoire et dont on se fiche complètement. Par exemple, une page entière est accordée à la description d’une dame qui mange des cerises dans le tramway tandis que la mort de l’un des personnages principaux ne prend que quelques lignes. Sans doute, la cerise possède une connotation révolutionnaire avérée (les cerises de la Commune) mais je ne suis pas certaine que l’écrivaine ait vraiment recherché ce symbolisme allusif et, même si c’est le cas, je ne vois pas ce que ça apporte. En tout cas, on est noyé sous des informations d’apparence futile, superflue, et on se demande leur raison d’être racontées et développées.

Troisième raison de mon ennui : On n’a pas l’impression de progresser dans un roman structuré, il n’y a pas de développement à partir d’une situation de départ clairement définie. Tout est déstructuré, sans chronologie. L’autrice raconte les choses pêle-mêle, comme une espèce de méli-mélo d’événements tous en vrac.

Je veux bien croire que ces éléments qui m’ont tellement ennuyée constituent précisément tout l’intérêt et toute la savoureuse originalité de La Convocation d’Herta Müller mais il faut croire que je suis réfractaire à la littérature excessivement audacieuse et/ou expérimentale.

J’ai cependant apprécié l’écriture très poétique d’Herta Müller, chaque phrase est ciselée d’une manière artistique, avec une recherche d’étrangeté, de beauté insolite. Elle sait parfaitement jongler avec le langage ! Mais, au bout d’un certain temps, la beauté de son style n’a plus suffi à me captiver. Et il m’a même semblé à un moment que la multiplication un peu artificielle des tours de force stylistiques finissaient par nuire à la narration, en nous perdant dans trop de digressions !

Mon jugement a peut-être l’air trop dur – surtout vis-à-vis d’une lauréate du Prix Nobel au talent mondialement reconnu – mais je préfère dire sincèrement mon avis, ce qui n’enlève, bien sûr, rien au talent très respectable de cette écrivaine et à l’importance de son œuvre.

Un Extrait page 231

J’aimerais bien savoir combien de gens ont déjà été convoqués dans notre immeuble et les magasins d’en bas, à l’usine et dans la ville entière. Car enfin il doit tous les jours se passer quelque chose chez Albu, derrière chaque porte du couloir. L’homme à la serviette qui s’est précipité pour acheter de l’aspirine, je ne le vois pas dans la voiture. Peut-être a-t-il raté le tramway ou l’a-t-il trouvé trop bondé. S’il a le temps, il peut attendre le suivant. Une femme s’est assise à côté de moi, son postérieur est plus large que le siège, d’autant qu’elle a les jambes écartées et un cabas entre elles. Sa cuisse frotte contre la mienne, la femme fouille dans le cabas et en tire un cornet de papier journal plein de cloques rouges et ramollies. Elle se prend une poignée de cerises dans le cornet, tiens, des cerises justement. Elle crache les noyaux dans son autre main. Elle ne prend pas son temps, ne les suce pas soigneusement, il reste de la chair sur tous les noyaux. Qu’a-t-elle à se presser ainsi, personne ne va lui manger sa part de cerises, après tout. A-t-elle déjà été convoquée ou le sera-t-elle un jour ?

Retour dans la neige, de Robert Walser

J’ai lu ce livre dans le cadre des Feuilles allemandes de Patrice, Eva du blog « Et si on bouquinait un peu » et Fabienne du blog « Livr’Escapade » – un rendez-vous auquel je suis chaque année fidèle, comme vous l’avez sans doute remarqué si vous me suivez depuis un certain temps !
Robert Walser (1878-1956) est un écrivain suisse de langue allemande, auteur de romans comme Les Enfants Tanner, Le Commis ou l’Institut Benjamenta, mais aussi de courtes nouvelles ou recueils de textes en proses poétiques, comme Retour dans la neige, dont je parlerai ici. Salué de son vivant par les plus grands écrivains de l’époque (Brod, Kafka, Hesse, Zweig et Musil), il meurt le jour de Noël 1956 au cours d’une promenade dans la neige. (Note de l’éditeur en 4è de couverture)

Brève Présentation et Avis :

Ce recueil de proses se situe à mi chemin entre le genre de la nouvelle et celui de la poésie. Le plus souvent, l’auteur nous décrit des lieux – par exemple la ville de Berlin, ou un village, ou un coin de nature au bord d’un lac, etc. – et l’atmosphère qui les caractérise, de même que les émotions que ces paysages suscitent dans le cœur de l’auteur. Cet auteur semble donc être en perpétuelle promenade, comme un vagabond solitaire, qui s’émerveille devant les beautés de la nature ou s’étonne devant l’incessant va-et-vient d’une gare, ou s’afflige dans l’immensité anonyme d’une bruyante métropole. On sent que la ville lui fait un peu peur, même si elle l’attire, tandis que la campagne le plonge dans la joie, avec parfois des visions bucoliques de travaux des champs ou de paysans accueillants.
Les émotions semblent avoir une énorme importance pour Walser, il nous fait souvent part de son extrême bonheur ou de son profond étonnement ou encore de son grand accablement et on perçoit la très forte sensibilité de l’auteur, on voit à quel point il est réceptif à son environnement, dans un esprit proche du romantisme allemand.
Beaucoup de ces courtes proses sont comparables à des tableaux, avec des descriptions magnifiques, qui jouent autant sur l’aspect visuel des choses que sur les sentiments de l’auteur à leur égard.
J’ai particulièrement aimé, parmi ces textes, les titres L’Incendie, La rue, Madame Scheer, et d’une manière générale les proses plutôt urbaines que campagnardes car elles me concernent plus.
Un livre vraiment esthétique et émouvant, qui nous transporte de paysages en paysages et de panoramas en panoramas, comme une longue promenade littéraire.

Un Extrait Page 36 :

(…) Ma chambre et le salon et bureau de Madame Scheer étaient juxtaposés et souvent, à travers la mince paroi, j’entendais des sons que je ne pouvais m’expliquer sinon en pensant que quelqu’un pleurait. Les larmes d’une femme riche et avare ne sont certes pas moins regrettables et pitoyables et ne parlent pas un langage moins triste et touchant que les pleurs d’un enfant pauvre, d’une pauvre femme ou d’un pauvre homme ; dans les yeux d’une personne d’expérience, les larmes sont terribles, car elles sont la preuve d’un désarroi qu’on croit à peine possible. A première vue, on peut comprendre qu’un enfant pleure, mais quand dans leurs vieux jours, des personnes âgées sont poussées et acculées aux larmes, celui qui entend cela comprend toute la détresse et le caractère insoutenable du monde, et il lui vient la pensée accablante et oppressante que tout, tout ce qui se meut sur cette pauvre terre est faible, vacillant, sujet à l’incertitude ; proie de l’arbitraire et de la défiance de toutes choses. Non ! il n’est pas bon que l’homme pleure encore lorsqu’il est à un âge où il peut trouver merveilleusement bon de sécher les larmes d’un enfant.(…)

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« Rêver debout » de Lydie Salvayre

Couverture au Seuil

Je termine ce mois thématique sur la maladie psychique par le dernier livre de Lydie Salvayre, « Rêver debout« , qui vient de sortir en septembre 2021 aux éditions du Seuil, un bel essai littéraire sur le personnage de Don Quichotte, un héros que la psychiatrie moderne pourrait qualifier de schizophrène et qui passait déjà, en son temps, pour complètement fou.

Note pratique sur le livre :

Editeur : Le Seuil
Année de publication : 2021
Nombre de Pages : 200

Note sur l’écrivaine

Lydie Salvayre (née en 1948 ) a écrit une douzaine de romans, traduits dans une douzaine de langues, parmi lesquels La compagnie des spectres (Prix Novembre), BW (Prix François Billetdoux), et Pas Pleurer (Prix Goncourt 2014). Avant d’être écrivaine elle exerçait le métier de psychiatre.

Quatrième de couverture :

« Pourquoi, Monsieur, expliquez-moi pourquoi, vous moquez-vous de votre Quichotte lorsqu’il ne s’accommode pas de ce qu’on appelle, pour aller vite, la réalité ? »
Une femme d’aujourd’hui interpelle Cervantes, génial inventeur de Don Quichotte et du roman éponyme, dans une suite de quinze lettres. Tour à tour ironique, cinglante, cocasse, tendre, elle dresse l’inventaire de ce que le célèbre écrivain espagnol a fait subir de mésaventures à son héros pourfendeur de moulins à vent.
Convoquant ainsi l’auteur de toute une époque pour mieux parler de la nôtre, l’autrice de « Pas Pleurer » brosse le portrait de l’homme révolté par excellence, animé par le désir farouche d’agrandir une réalité étroite et inique aux dimensions de son rêve de justice.
Un livre-manifeste, autant qu’un vibrant hommage à un héros universel et à son créateur.

Mon Avis :

Dans cet essai, Lydie Salvayre adresse quinze longues lettres à Cervantès, dans lesquelles elle lui expose en détail tous les motifs de son admiration pour Don Quichotte et, secondairement, pour Sancho Pansa. Elle reproche au grand écrivain espagnol de malmener ses deux sympathiques personnages, de les ridiculiser, de leur infliger les traitements les plus sadiques, alors que tous les deux (mais surtout Don Quichotte) représentent un idéal de justice, d’égalité et de fraternité entre les humains. Le « chevalier à la triste figure » incarne les plus hautes vertus, inspirées par la littérature, auxquelles on peut accéder : à la fois christique, d’un courage exemplaire, anar, indifférent aux biens matériels et détaché des plaisirs sensuels, féministe, et précurseur de notre modernité sur beaucoup de plans.
Au fil des lettres, Lydie Salvayre nous livre sa lecture toute personnelle du Don Quichotte et nous fait l’éloge à la fois d’une certaine dose de folie et de l’utopie : elle nous exhorte à rêver des choses impossibles, difficiles à atteindre, susceptibles de nous mettre en danger ou de nous exposer à des échecs cuisants mais, en tout cas, elle nous incite à ne pas nous satisfaire d’une réalité bassement étriquée. Elle nous fait remarquer que toutes les utopies se réalisent un jour ou l’autre. Elle nous donne, d’une certaine manière, une leçon d’espoir.
On pourrait faire remarquer à Lydie Salvayre, si on voulait pousser la critique un peu plus loin, que les utopies ont souvent engendré des catastrophes quand on a voulu les appliquer dans la réalité et que les rêves, très beaux sur le papier, se transforment fréquemment en cauchemars quand on entreprend de les mettre en œuvre concrètement. Mais « Rêver debout » est un livre optimiste, fougueux et volontaire, qui préfère survoler ces possibles objections, et on a envie de se laisser entraîner et convaincre par ces idées généreuses.

Une vision de la folie qui est en tout cas bien plus positive et enthousiasmante que l’image repoussante donnée par l’autre livre de Lydie Salvayre, également sorti en septembre 2021 sur le thème de la schizophrénie, qui s’intitule Famille et que je n’ai pas tellement apprécié.

Mais celui-ci est un beau livre !

Un Extrait page 64

Lui qui aspirait au plus haut, il déchoit au plus bas ; et chute à l’instar de l’imprudent Icare qui avait, comme lui, trop présumé de ses forces.

L’ivresse du combat dissipée (ivresse est le mot car il y a chez Don Quichotte quelque chose de l’ordre d’une exultation, d’une défonce, d’une griserie secrète à se battre et frapper), le voici donc rendu au sol « avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre » (cette citation, qu’aucun lycéen n’oserait glisser aujourd’hui dans un devoir de terminale tant elle a servi depuis 1871, devrait, me semble-t-il, vous parler.)

Il réalise alors qu’il existe un abime entre le monde de ses rêves et celui auquel, jour après jour, il se cogne ; entre ce qu’il avait follement désiré et les fruits véreux que, dépité, il cueille ; entre les chevauchées fabuleuses du « Beau Ténébreux » protégé par sa bonne fée Urgande et ses expériences foireuses sur les chemins caillouteux de la Manche, sans aucun philtre à boire ni l’ombre d’une fée à l’horizon.

Son tort, sa faute impardonnable, fut de prendre la littérature à la lettre, et ses fictions pour argent comptant.
La littérature lui a menti. La littérature l’a floué. La littérature lui a fait miroiter un monde qui n’existe pas. (…)


Face aux Ténèbres de William Styron

couverture chez Folio

J’ai lu Face aux Ténèbres, de William Styron, dans le cadre de mon mois thématique sur la maladie psychique. Ce livre parle en effet de la dépression qui a frappé l’auteur dans les années 80.

Quatrième de Couverture par Philippe Sollers


Nous ne croyons pas à l’Enfer, nous sommes incapables de l’imaginer, et pourtant il existe, on peut s’y retrouver brusquement au-delà de toute expression. Telle est la leçon de ce petit livre magnifique et terrible.
Récit d’une dépression grave, avec son cortège d’angoisses, d’insomnies, de « rafales dévastatrices », de tentations de suicide, il nous montre pour la première fois ce qu’est réellement cette « tempête des ténèbres » intérieure qui peut frapper n’importe qui à chaque instant, mais peut-être plus particulièrement certains écrivains, ou artistes, Hemingway, Virginia Woolf, Romain Gary, Primo Levi, Van Gogh : la liste de ces proies désignées de l’ombre serait longue.
Enfer, donc, comme celui de Dante, douleur sans autre issue que celle de l’autodestruction, état de transe incommunicable que ne soupçonnent pas les autres, pas même les psychiatres.
Pourtant, la guérison est possible, on peut en tirer une connaissance nouvelle. Avec précision et courage, le grand romancier qu’est William Styron plaide ici à la fois pour une meilleure compréhension de notre prochain abîmé dans l’horreur, et contre le goût du néant qui nous guette tous.

Mon Humble avis :


Voici un livre puissant et qui va à l’essentiel en un volume assez court (127 pages) pour nous montrer la lente descente aux enfers d’un homme – l’auteur lui-même – qui doit faire face à une grave dépression. Si, dans les premières pages, William Styron parvient encore à faire face à la plupart de ses obligations d’écrivain célèbre (remise de prix, repas honorifique, etc.) et à donner le change tant bien que mal vis-à-vis de tant de sollicitations, ses capacités se réduisent au fur et à mesure des chapitres et l’angoisse devient si envahissante qu’il finit par ne presque plus pouvoir bouger de son lit ou seulement parler.
Ce livre est bien documenté du point de vue médical et psychiatrique, et William Styron compare à plusieurs reprises les connaissances médicales sur la dépression, telles qu’il les a lues, et son propre ressenti de dépressif, ses constats à partir de son expérience vécue. La confrontation de ces deux types de connaissances – livresques et personnelles – m’a parue très riche et passionnante.
William Styron cherche à travers ce livre à faire mieux comprendre la dépression à ceux qui ne l’ont jamais vécue de l’intérieur et qui donc ne peuvent pas l’imaginer. Il souligne à quel point la dépression est indescriptible, indicible, incommunicable, mais, en même temps, il parvient à trouver des mots percutants pour la transcrire : « transe », « tempête sous un crâne », et d’autres expressions et explications très parlantes qui réussissent à nous dépeindre cette si grande douleur psychologique.
Le livre est aussi un message d’espoir pour tous les dépressifs, car il montre comment l’auteur s’est sorti de son désespoir, comment il a pu guérir. Il donne quelques pistes de guérison, il essaye de dire les phrases que les dépressifs auraient besoin d’entendre pour sortir la tête de l’eau.
Ecrit en 1990, à une époque où l’on parlait encore très peu de la dépression et où l’on stigmatisait fortement les malades psychiatriques, on peut s’apercevoir que les choses pourraient encore beaucoup s’améliorer aujourd’hui, que les progrès tardent à venir.
Et, dans ce sens, ce beau livre est encore d’une actualité tout à fait évidente.

Un Extrait page 88

Le sentiment de perte, dans toutes ses manifestations, est la clé de voûte de la dépression – en ce qui concerne l’évolution de la maladie et, très vraisemblablement, ses origines. Par la suite, je devais peu à peu acquérir la conviction que dans certaine perte accablante éprouvée lors de mon enfance, résidait vraisemblablement la genèse de mon mal ; en attendant, et tout en mesurant la dégradation de ma condition, j’éprouvais à propos de tout un sentiment de perte. La perte de tout respect de soi est un symptôme bien connu, et pour ma part, j’avais pratiquement perdu tout sens de mon moi, en même temps que toute confiance en moi. Ce sentiment de perte risque de dégénérer très vite en dépendance, et la dépendance risque de faire place à une terreur infantile. On redoute la perte de tout, les choses, les gens qui vous sont proches et chers. La peur d’être abandonné vous étreint. (…)