Le Jeune homme, la mort et le temps, de Richard Matheson

Couverture chez Folio SF

Aujourd’hui je vais vous parler d’un classique de la Science Fiction américaine, à la fois romantique et méditatif, « Le jeune homme, la mort et le temps », publié initialement en 1975 aux Etats-Unis, et dans sa traduction française en 1977. Il revisite le thème bien connu et maintes fois exploré du Voyage dans le Temps, en le mêlant à une histoire d’amour forte et douloureuse.

Note pratique sur le roman

Editeur : Folio SF
Traduit de l’anglais (américain) par Ronald Blunden
Nombre de Pages : 330.

Note sur l’auteur

Richard Matheson (1926-2013) a débuté une carrière de journaliste avant de se tourner vers l’écriture. Il a acquis sa renommée dans le monde de la science-fiction grâce à deux romans devenus des classiques du genre : Je suis une légende et L’homme qui rétrécit, tous deux adaptés au cinéma. Richard Matheson a également écrit des scénarios de séries télé (La Quatrième Dimension, La Cinquième Dimension, Star Trek) et de films (Duel, de Steven Spielberg).
(Sources : éditeur et Wikipédia)

Quatrième de Couverture

A trente-six ans, Richard Collier se sait condamné à brève échéance. Pour tromper son désespoir, il voyage, au hasard, jusqu’à échouer dans un vieil hôtel au bord du Pacifique.
Envoûté par cette demeure surannée, il tombe bientôt sous le charme d’un portrait ornant les murs de l’hôtel : celui d’Elise McKenna, une célèbre actrice ayant vécu à la fin du XIXè siècle.
La bibliothèque, les archives de l’hôtel lui livrent des bribes de son histoire, et peu à peu la curiosité cède le pas à l’admiration, puis à l’amour. Un amour au-delà de toute logique, si puissant qu’il lui fera traverser le temps pour rejoindre sa bien-aimée.
Mais si l’on peut tromper le temps, peut-on tromper la mort ?

Mon avis

J’ai préféré la première partie de ce roman – celle où le héros se trouve en 1971, où il tombe amoureux de la photo d’une actrice du 19è siècle et où il commence à rêver de voyager dans le temps – à la deuxième partie, qui correspond effectivement au voyage dans le temps et qui se passe en 1896. Toute cette première partie est pleine d’une nostalgie romantique et d’une rêverie mélancolique que j’ai trouvées vraiment belles et envoûtantes. J’ai été sous le charme de cette dérive temporelle, quand le jeune homme, au fur et à mesure de son enquête sur l’actrice du 19è siècle, semble découvrir des signes et des indices qui le concernent, lui, directement, et que les décennies paraissent pouvoir se réduire comme peaux de chagrin, communiquer entre elles, puis s’effacer comme par enchantement.
C’est d’ailleurs une autre chose qui m’a beaucoup plu dans ce livre : pour voyager dans le temps, le jeune homme ne fabrique pas de machine alambiquée et futuriste, comme on pourrait s’y attendre selon les codes du genre, mais il compte sur la seule force de son esprit – l’autosuggestion et l’autohypnose, et aussi ses sentiments – pour rejoindre la femme qu’il aime.
La deuxième partie du roman m’a semblé un peu moins originale, bien qu’il y ait aussi des passages très savoureux, en particulier le regard ironique et l’attitude maladroite d’un homme du 20ème quand il se trouve immergé à la fin du 19è siècle et que son comportement n’est pas aussi guindé et strict que les usages de l’époque.
Si je devais chercher un défaut, je dirais que le caractère un peu trop vaudevillesque de la deuxième partie m’a parfois légèrement agacée. Mais, après tout, le vaudeville est très caractéristique de la fin du 19è siècle et c’est peut-être, là encore, pour l’auteur, une manière de ressusciter l’esprit de cette époque lointaine.
Une lecture très agréable, avec des moments haletants, du mystère et du suspense – et qui s’adresse au romantique qui sommeille en chacun de nous…

Un Extrait page 71

(…) Priestley évoque l’existence de trois temps. Il les appelle le Premier, le Deuxième et le Troisième Temps.
Le Premier Temps est celui dans lequel on naît, on vieillit, on meurt ; c’est le temps pratique et économique, celui du cerveau et celui du corps.
Le Deuxième Temps s’écarte de cette définition simple. Il comprend, simultanément, le passé, le présent et l’avenir. Aucune horloge, aucun calendrier ne détermine son existence. En y entrant, on sort du temps chronologique et on le considère comme quelque chose de fixe, d’unique, plutôt que comme un front mouvant de moments.
Le Troisième Temps est la zone où existe le « pouvoir de réunir ou de séparer le potentiel et l’actuel ».
Le Deuxième Temps est peut-être la vie après la mort, dit Priestley. Et le Troisième Temps pourrait bien être l’éternité.

**

Un Extrait page 104

Quand c’est arrivé, c’est la certitude qui a fait son apparition la première. Ca semble être une constante du phénomène. J’avais les yeux fermés, mais j’étais éveillé et je savais que j’étais en 1896. Peut-être que je le « sentais » autour de moi; je ne sais pas. Mais cela ne faisait aucun doute dans mon esprit. Et il y a eu, de plus, une preuve tangible devant moi quand j’ai ouvert les yeux.
Etendu sur le lit, j’ai entendu un drôle de crépitement.
Je n’ai pas ouvert les yeux de peur de perdre l’absorption. Je suis resté couché sur le matelas, sans bouger, le sentant sous moi, sentant mes vêtements, sentant l’air entrer et sortir de mes poumons, sentant la chaleur de la pièce et entendant ce curieux crépitement. J’ai même levé la main à un moment donné pour me gratter le nez, parce que ça me démangeait. Ca n’est pas grand-chose, apparemment, mais réfléchissez un peu aux implications de la chose.
C’était mon premier acte physique en 1896.
J’étais là-bas, mon corps reposait sur ce lit en 1896. J’y étais tellement solidement enraciné que j’avais pu lever la main pour me gratter le nez sans pour autant perdre le contact. Quelque dérisoire qu’ait pu être l’action, le moment lui-même était prodigieux. (…)

Goodbye Colombus de Philip Roth

Couverture chez Folio

Vous savez que je consacre ce mois de juin à la littérature américaine et j’ai choisi de lire le tout premier livre de Philip Roth (1933-2018), publié en 1959 alors qu’il avait seulement vingt-six ans, et grâce auquel son talent littéraire a été d’emblée reconnu et salué par la critique comme par les lecteurs.
Je précise que ce livre est à la base un recueil de six nouvelles mais Folio n’a visiblement retenu qu’une seule d’entre elles, la plus longue et la plus emblématique, pour la proposer dans cette édition bilingue.

Note pratique sur le Livre

Editeur : Folio bilingue
Première date de parution aux Etats-Unis : 1959
Date de parution en France : 1962
Traduit de l’américain par Céline Zins
Nombre de pages : 336

Présentation du Livre

Neil Klugman est un jeune bibliothécaire de vingt-trois ans, issu d’une famille assez modeste, juive mais il est peu intéressé par la religion ou par l’esprit communautaire. Un jour, il croise à la piscine une séduisante jeune fille qui lui demande de tenir ses lunettes pendant qu’elle plonge. Ayant réussi à obtenir ses coordonnées il lui téléphone et, assez vite, une relation amoureuse se noue entre eux. La jeune fille, Brenda, est également juive mais sa famille est beaucoup plus croyante et pratiquante que celle de Neil. De plus, il s’agit d’une famille très riche, qui a fait fortune en vendant des lavabos et des éviers, et qui a adopté le mode de vie hyper-sain et hygiéniste des américains parvenus, basé sur le sport à outrance, le culte de la performance, l’ingestion de fruits frais et l’amour du travail acharné. Les différences culturelles entre le jeune homme et la jeune fille, d’abord peu importantes et plutôt amusantes, vont finir par apparaître de plus en plus gravement, jusqu’à devenir difficilement surmontables. (Source : moi)

Mon avis

Ce livre nous apparaît d’abord comme une histoire d’amour mais assez vite on se rend compte que l’aspect sentimental n’est pas du tout le propos de l’auteur et que les relations de couple servent en réalité de prétexte à la confrontation de deux mondes, à la lutte sociale et culturelle entre riches et pauvres, entre, d’un côté, les individualistes épris de modernité et de liberté – représentés ici par Neil Klugman – et, de l’autre côté, les défenseurs de valeurs plus traditionnelles et communautaires, illustrés de manière exemplaire par chaque membre de la famille Patimkin.
L’humour et l’ironie de Philip Roth sont particulièrement piquants quand il s’agit de dépeindre les différents personnages et les traits saillants de leur milieu social et de leurs mœurs habituelles, ce qui dresse une satire divertissante de l’Amérique des années 60. Souvent, la tournure d’esprit humoristique de Philip Roth m’a rappelé celle de Woody Allen dans ses premiers films, un second degré auquel on peut difficilement résister.
Au fur et à mesure qu’on se rapproche du dénouement, le côté dramatique et douloureux des choses commence à affleurer de plus en plus, comme si la plaisanterie tournait peu à peu à la grimace et aux larmes, et ce glissement d’humeur m’a paru très bien fait, prenant et réussi.
Un livre qui jongle avec des émotions contradictoires et qui nous fait passer par toutes sortes d’états et de réflexions, des plus drôles aux plus amères. J’ai beaucoup aimé.

Un Extrait page 89

La journée commença, semblable à n’importe quelle autre. De derrière le guichet de l’étage principal, je regardais les adolescentes sexy aux seins hauts monter à pas saccadés le large escalier de marbre menant à la grande salle de lecture. Cet escalier était une imitation de l’un de ceux qui se trouvent quelque part à Versailles, bien que, dans leurs pantalons toréador moulants et leurs pulls, ces filles de cordonniers italiens, d’ouvriers de brasserie polonais et de fourreurs juifs n’aient guère l’air de duchesses. Elles ne valaient pas Brenda non plus, et si un quelconque éclair de désir me traversa pendant cette lugubre journée, ce ne fut que pour la forme et pour passer le temps. Je jetais quelquefois un coup d’œil à ma montre, pensais à Brenda, attendais l’heure du déjeuner puis, après le déjeuner, le moment où j’allais prendre en charge le guichet des renseignements, là-haut, et où John McKee, qui n’avait que vingt-et-un ans mais portait des bandes élastiques autour des manches, allait descendre tranquillement l’escalier pour s’occuper consciencieusement de tamponner la sortie et le retour des livres. (…)

Une affaire de charme d’Edith Wharton

Ce livre fait partie de ma bibliothèque depuis de nombreuses années. Je l’avais déjà lu dans les années 2010, mais pas chroniqué.
Pour ce Mois thématique sur l’Amérique de juin 2022, je l’ai relu et beaucoup plus apprécié qu’à ma première approche.
Il s’agit d’un recueil de sept nouvelles, où les sentiments amoureux et l’incompréhension entre les êtres ont souvent un rôle central.
Je ne vais pas détailler ici le sujet et l’intrigue de chacune de ces sept nouvelles, mais j’évoquerai seulement deux d’entre elles, choisies parmi les plus significatives.

Note sur l’écrivaine

Edith Wharton (1862-1937), de son nom de naissance Edith Newbold Jones, est une romancière, nouvelliste, poétesse et essayiste américaine. Elle commence à écrire en 1890. Première femme à obtenir le Prix Pulitzer du roman en 1921 pour Le temps de l’innocence. Elle s’installe en France dans les années 1907-1912 et fréquente les écrivains français de cette époque, dont Paul Bourget, son fidèle ami, mais aussi Gide, Cocteau, Anna de Noailles, etc. Elle passe la fin de sa vie près de Paris. Elle est enterrée à Versailles. (Source : Wikipedia)

Résumés de deux de ces nouvelles

Dans Le Diagnostic, la cinquième nouvelle du livre, un homme apprend, par un papier tombé de la poche de son médecin, qu’il ne lui reste plus très longtemps à vivre. Se sachant condamné, il décide d’épouser sa maîtresse, pour laquelle il n’éprouve plus qu’une tendre amitié depuis longtemps, afin qu’elle l’accompagne dans ses derniers instants et qu’elle lui serve en quelque sorte de garde-malade car il a peur de mourir tout seul. Finalement, entre elle et lui, le plus égoïste des deux n’aura pas été celui qu’on croit et on s’en aperçoit à la fin de la nouvelle. Et pourtant, ces égoïsmes cumulés, ces lâchetés et ces grands mensonges auront donné beaucoup de bonheur à ce couple, ce qui est sûrement l’aspect le plus troublant de cette histoire.

Dans la dernière nouvelle, qui donne son titre au recueil, un homme d’affaires épouse une exilée russe, très pauvre, et pourvue d’une très nombreuse famille, tout aussi pauvre, qu’elle lui demande de loger, d’entretenir financièrement et de pistonner chez ses diverses relations. Cette famille de pique-assiettes a cependant un atout remarquable : chacun a un charme et un savoir-vivre hors-norme. L’homme d’affaires, qui redoute dans un premier temps de se faire ruiner par cette belle famille envahissante, décide dans un deuxième mouvement de retourner leur charme à son profit.
Cette nouvelle déploie un humour très fin et très acide contre la société américaine, où les riches sont finalement pires que les pauvres, même si tout le monde (riches et pauvres) se sert de tout le monde sans aucun scrupule.

Mon avis très subjectif

L’écriture d’Edith Wharton est sophistiquée, avec une grande richesse de vocabulaire, des phrases complexes aux nombreuses propositions relatives et, surtout, une abondance de métaphores qui rendent son style recherché et évocateur d’images et de sensations diverses. Ces nouvelles sont en général très psychologiques, et ont pour sujets nos illusions sur nous-mêmes, nos incompréhensions, nos attachements cruellement déçus, les étrangetés de la vie maritale qui frôlent le surnaturel et se prolongent au-delà de la mort,
J’ai pensé au « Portrait de Dorian Gray » d’Oscar Wilde en lisant une des nouvelles (Le Tableau mouvant) où le portrait d’une épouse défunte finit par jouer un rôle primordial dans la vie de l’époux qui refuse de faire son deuil, ce qui crée le malaise et l’incompréhension chez ses amis et, plus encore, chez l’artiste qui peignit le tableau.
Beaucoup de ces personnages se montrent calculateurs et se servent les uns des autres mais, en général, Edith Wharton ne les condamne pas et elle semble ressentir de la compréhension pour leurs égoïsmes, leurs lâchetés, leur inconséquence ou leur bizarrerie, en nous révélant toujours leur part d’humanité, avec leurs angoisses et leurs doutes, qui motivent leurs actes et les rendent plus pitoyables que détestables.
Certaines nouvelles sont très cruelles, comme celle du Prétexte où une femme mariée, déjà mûre, s’éprend d’un jeune anglais et se figure que lui aussi est amoureux d’elle mais qu’il n’ose pas se déclarer par respect pour sa position. Cela donne lieu à plusieurs scènes où notre héroïne trouve encore le moyen de s’illusionner et de s’enfoncer dans ses rêveries, avant que la vérité ne vienne la frapper assez violemment et de manière inattendue.
J’ai énormément apprécié ce livre et je ne comprends pas pourquoi je ne l’avais pas trop aimé il y a dix ans, sans doute mon humeur et ma réceptivité n’étaient pas formidables à ce moment-là…

Un Extrait page 35 (de la nouvelle « Le Tableau mouvant »)

La deuxième Mrs Grancy avait passé la trentaine lorsqu’il l’épousa, et elle avait manifestement récolté cette moisson de joies de la maturité qui germe dans les désespoirs de jeunesse. Si elle avait perdu l’éclat de ses dix-huit ans, elle en avait conservé la lumière intérieure ; si ses joues n’avaient plus leur fraîcheur juvénile, ses yeux brillaient de toute l’ardeur d’une jeunesse gardée en réserve. Grancy avait fait sa connaissance en Orient – je crois qu’elle était la sœur d’un de nos consuls là-bas – et quand il la ramena à New York, elle fit figure d’étrangère parmi nous. L’idée du remariage de Grancy nous avait tous choqués. Après s’être si gravement brûlés, la plupart des hommes se seraient tenus à l’écart du feu ; mais nous nous disions que notre ami était destiné aux bévues sentimentales, et nous attendions avec résignation l’incarnation de sa dernière erreur. Puis Mrs Grancy arriva – et nous comprîmes. Elle était la plus belle et la plus complète des explications. Nous nous défîmes de notre omniscience et l’enterrâmes promptement sous notre accueil exubérant. Pour la première fois depuis des années, Grancy ne nous inspirait pas de souci. « Il va faire quelque chose de grand maintenant ! » prophétisa le moins optimiste d’entre nous ; à quoi le plus sentimental répliqua : « Il l’a déjà fait… en l’épousant ! » (…)

Le Poirier sauvage de Nuri Bilge Ceylan

Affiche du film

Mon « Printemps des Artistes » se termine aujourd’hui et je vous propose de nous pencher pour ce dernier article sur le film du réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan « Le Poirier sauvage », qui date de 2018, et dont le personnage principal est un jeune écrivain qui essaye de publier son premier livre et pour qui les choses ne vont pas être faciles.

Note pratique sur le film

Date de sortie : 2018
Couleur, turc sous-titré français.
Durée : 3h00.
Genre : Drame
Tout public

Résumé du début de l’histoire

Passionné de littérature et tout juste diplômé de l’université, un jeune homme, Sinan, rentre chez ses parents dans leur village d’Anatolie. Ayant écrit un roman, il s’engage dans différentes démarches pour le faire publier et sollicite des aides financières dans ce but. Il passe également un concours pour devenir enseignant, même si les débouchés sont peu attrayants. Son père est lui-même instituteur, cultivé, mais il est un joueur invétéré, accablé de dettes, peu conscient de ses responsabilités familiales et sa réputation dans la région est mauvaise.

Mon humble Avis

C’est un film bavard et long, mais malgré ces défauts je l’ai trouvé très intéressant par ses dialogues, la beauté de ses images et le jeu des acteurs, qui sont tous excellents et très vraisemblables.
Si ce film est bavard c’est parce que le réalisateur a vraiment des choses à nous dire, qu’il veut traiter certains sujets en profondeur et ça fait du bien de ne pas être pris pour un spectateur idiot, contrairement à certains films creux et convenus qu’on peut voir ici ou là.
Le réalisateur prend son temps pour développer son propos, ce qui nous montre la lenteur de l’existence dans ce village d’Anatolie, le désœuvrement du jeune personnage principal nous semble d’autant plus palpable, de même que l’échec de ses projets et son impuissance.
C’est aussi un film pessimiste et amer : Nuri Bilge Ceylan semble vouloir nous dresser un tableau peu reluisant de la Turquie, où la vie intellectuelle n’est pas du tout encouragée, où les études supérieures ne mènent à rien de concret, où on végète sans tellement de perspectives, où on ne peut pas épouser celui ou celle qu’on aime, où les imams font régner leur loi étriquée et où l’apprentissage du réalisme conduit à la déprime, à l’aigreur, au découragement ou à des conduites addictives.
Les efforts du jeune héros pour faire publier son livre m’ont particulièrement touchée car toutes ces scènes sonnent vraies, et on voit le jeune écrivain, très sûr de lui au début et même arrogant, perdre peu à peu son assurance et son optimisme.
Dans une scène particulièrement savoureuse, nous voyons le jeune Sinan essayer de rivaliser d’intelligence et jouer au plus fin avec un auteur à succès qu’il a croisé dans une bibliothèque et devant lequel il multiplie les brillantes provocations. Mais l’auteur à succès, un homme mûr et blasé, n’est pas particulièrement impressionné ou même intrigué par ce jeune importun et Sinan rentre chez lui, dépité.
Compte tenu de ce pessimisme, je croyais que le film finirait sur une note de désespoir et, au contraire, la scène finale a été une très belle surprise – vraiment une scène magnifique – qui m’a rappelé un peu le mythe de Sisyphe dans son principe en nous parlant de persévérance, de filiation et de continuité de la vie.
Un film que j’ai beaucoup aimé !

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Une image du film
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Les Jardins statuaires de Jacques Abeille

Couverture chez Attila

Dans le cadre de mon Printemps des artistes, j’ai lu ce livre français fantastique, très réputé, où il est beaucoup question de statues – de statues non pas sculptées par la main humaine mais de statues cultivées par des jardiniers : des pierres qui poussent directement, de la terre, sous une forme figurative.
Une semaine après avoir commencé ce roman, j’ai appris que Jacques Abeille venait juste de mourir, la veille, le 23 janvier, et ça a posé sur ma lecture une teinte funèbre, particulière.

Note sur l’écrivain

Jacques Abeille (1942-2022) fut influencé par le surréalisme, auquel il a participé dans les années 60-70. Son œuvre la plus réputée est Le Cycle des Contrées, qui débute par Les Jardins statuaires. Il écrivit également des poésies, des nouvelles et de la littérature érotique. Ecrivain de l’Imaginaire pur, il récusait les notions de vraisemblance, d’engagement politique ou d’autofiction pour la littérature.

Quatrième de Couverture

Que dire d’une œuvre si ample qu’elle échappe aux catégories littéraires ? Les Jardins statuaires, c’est à la fois une fable, un roman d’aventure, un récit de voyage, un conte philosophique. A une époque indéterminée, un voyageur découvre un monde mystérieux où, dans des domaines protégés par de vastes enceintes, les hommes cultivent des statues… Nourri à la lecture des surréalistes, mais aussi des romans populaires, Jacques Abeille a créé une œuvre qui rejoint celles de Mervyn Peake, de Julien Gracq, de Tolkien, mais dont le destin dessine une légende noire : tapuscrit égaré, faillites d’éditeurs, incendies et malchances ont concouru pendant trente ans à l’occultation de ce roman sans équivalent dans la littérature française.

Mon avis très subjectif

Les cent ou cent-cinquante premières pages ont été pour moi très agréables à lire, et j’étais vraiment enchantée (au sens premier du mot) et transportée dans ce pays étranger des Jardins statuaires, que le personnage principal découvre en même temps que nous et dont il nous donne la description au fur et à mesure qu’il rencontre de nouveaux personnages, qu’il discute avec eux et qu’il observe les choses, les gens et les modes de vie – avec tous les rituels très spécifiques qui sont liés à la culture des statues.
Seulement, cette impression positive s’est ensuite gâtée, par une sorte de lassitude liée à la fois au style de l’écrivain (des tournures de phrases peu variées, des imparfaits du subjonctif à foison, une certaine préciosité ou disons un maniérisme dans le vocabulaire qui finit par agacer) mais aussi un manque de psychologie des personnages (les hommes se ressemblent tous, s’expriment tous de la même façon, ont les mêmes genres de réactions, etc.) et pour les personnages féminins c’est encore pire car elles ne sont là que pour assouvir les pulsions sexuelles de notre héros-voyageur et les scènes de leur brusque apparition dans le paysage sont assez grotesques et involontairement comiques, comme des gros clichés fantasmatiques, qui pourraient être issus d’on ne sait quelle vieille BD de fantasy pour ado.
Bien sûr, j’ai continué au cours de ma lecture à apprécier certains passages réussis, surtout des descriptions de paysages imaginaires et fantastiques, mais j’étais peu intéressée par ces personnages sans âme, et puis le héros-voyageur et ses discussions filandreuses et sentencieuses m’ont sérieusement tapé sur le système, en fin de compte.
Bref, une lecture moyennement recommandable – à la rigueur pour les fanatiques de fantasy, ou pour les curieux qui veulent découvrir par eux-mêmes de quoi il retourne.

Un Extrait page 84

-Et les nymphes ? Et les éphèbes ? demandai-je.
-Il s’agit dans ce cas d’un tout autre terrain. Le domaine des nymphes aquatiques et lascives se trouve au centre d’une zone où la pierre affecte des formes ondoyantes, sinueuses, des courbes languides et pleines. Un corps de femme abandonné ou pour mieux dire livré, telle est l’image qui s’impose le plus fréquemment.
-Pardonnez mon insistance, mais je ne puis cacher que je suis surpris de trouver en un monde où l’on est si secret sur tout ce qui touche aux femmes une zone où on se spécialise presque dans la représentation de leurs abandons les plus intimes.
Il parut un peu déconcerté par ma remarque, mais voulut faire face.
-Vous savez, me dit-il, de l’image à la réalité…
-Certainement, certainement, mais je ne serais pas surpris si vous m’appreniez que dans le domaine des nymphes se rencontrent les hommes les plus jaloux et les femmes les plus secrètes.
Sa surprise allait grandissant.
-En effet, ce domaine a bien cette réputation et je crois qu’il ne l’usurpe pas. Mais qu’est-ce donc qui vous a permis de déduire si vite…?
-J’ai pensé simplement que tôt ou tard les hommes, et les femmes, à leur tour devenaient les images de leurs images. Images perturbées, inversées même parfois, mais n’ayant pas un degré de réalité supérieure.
-Ah, s’écria-t-il, vous voilà donc revenant à votre perpétuelle métaphysique ! Mais vous êtes Byzance à vous tout seul !
(…)


Ce roman illustrait le thème de la sculpture pour mon printemps des artistes, un art dont je n’avais encore pas parlé ici.

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Ravel de Jean Echenoz

Couverture aux éditions de Minuit

Dans le cadre de mon défi Le Printemps des Artistes d’avril-juin 2022, j’ai lu cette biographie romancée du compositeur Maurice Ravel, intitulée sobrement Ravel, et parue aux éditions de Minuit en 2006.

Note sur l’auteur :

Jean Echenoz (né en 1947) est un écrivain et romancier français, lauréat d’une dizaine de prix littéraires, dont le Médicis en 1983 pour Cherokee et lauréat du Prix Goncourt en 1999 pour Je m’en vais. Il a publié tous ses romans aux éditions de Minuit.

Note sur le compositeur :

Maurice Ravel (1875-1937) est un compositeur français. Avec son aîné Claude Debussy, Ravel fut la figure la plus influente de la musique française de son époque et le principal représentant du courant dit Impressionniste au début du 20è siècle. Il reçut de nombreuses influences, notamment celle du jazz, de la musique espagnole, et des compositeurs du 18è siècle français comme Rameau et Couperin.
(Sources de ces notes : Wikipédia).

Mon humble Avis :

Ce court roman – 124 pages – retrace les dix dernières années de la vie de Maurice Ravel, mais quelques retours en arrière par l’évocation de souvenirs, en particulier ceux de la guerre 14-18, nous permettent d’embrasser les événements les plus marquants de son existence entière. Ainsi, nous suivons le compositeur lors de sa tournée épuisante et triomphale aux Etats-Unis. Nous assistons à la composition du Boléro, dont le gigantesque succès sera pour Ravel une surprise non moins grande. Nous l’accompagnons dans ses nuits d’insomniaque et ses accès de mélancolie.
Jean Echenoz semble attacher une grande importance aux petits détails de la vie quotidienne, par exemple aux soins de toilette et d’élégance de Ravel, qui nous est présenté comme un parfait dandy, toujours tiré à quatre épingles, arborant en toute occasion des accessoires raffinés (pochette, boutons de manchette, gants, etc.) et d’une netteté impeccable.
Le caractère de Ravel nous apparaît, d’après ce livre, doux, délicat, enclin à la mélancolie, mais aussi réservé, distant et finalement très solitaire, malgré tous ses triomphes, ses nombreuses relations mondaines et ses admirateurs innombrables, qui l’applaudissent à chaque concert.
J’ai particulièrement aimé le portrait brossé par Jean Echenoz, grâce à son écriture précise, cernant la vérité au plus près, et riche en belles descriptions.
Il m’a semblé que l’un des thèmes de cette biographie romancée était précisément ce sentiment de solitude et de tristesse qu’aucun triomphe et qu’aucune notoriété ne peuvent briser ou réchauffer durablement.
On sent le romancier très empathique avec son personnage principal, on voit qu’il l’apprécie beaucoup, et cette bienveillance est agréable à ressentir, au fil des pages.
Un beau livre, dont la fin m’a émue.

Un Extrait Page 65 :

Or l’ennui, Ravel connaît bien : associé à la flemme, l’ennui peut le faire jouer au diabolo pendant des heures, surveiller la croissance de ses ongles, confectionner des cocottes en papier ou sculpter des canards en mie de pain, inventorier voire essayer de classer sa collection de disques qui va d’Albéniz à Weber, sans passer par Beethoven mais sans exclure Vincent Scotto, Noël-Noël ou Jean Tranchant, de toute façon ces disques il les écoute très peu. Combiné à l’absence de projet, l’ennui se double aussi souvent d’accès de découragement, de pessimisme et de chagrin qui lui font amèrement reprocher à ses parents, dans ces moments, de ne pas l’avoir mis dans l’alimentation. Mais l’ennui de cet instant, plus que jamais démuni de projet, paraît plus physique et oppressant que d’habitude, c’est une acédie fébrile, inquiète, où le sentiment de solitude lui serre la gorge plus douloureusement que le nœud de sa cravate à pois. (…)

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Joseph Karma de Denis Hamel

Couverture chez Petit Pavé

Mon ami le poète et écrivain Denis Hamel vient de faire paraître, en avril 2022, un roman « Joseph Karma » aux éditions du Petit Pavé, dans la collection « Derrière les pages du Semainier », dirigée par le poète Jean Hourlier.
Il s’agit d’un récit autofictif, où l’écrivain nous invite à suivre le parcours mouvementé d’un poète en quête d’un hypothétique mieux-être. Cet homme, fonctionnaire de son état, peine à trouver sa place dans le monde amoureux, social, spirituel, intellectuel, mais il poursuit son chemin avec un courage assez surprenant et avec un humour distancié, qui vise juste.

Quatrième de Couverture

Joseph Karma est un récit autobiographique en partie fictionnel. Le narrateur y conte les déboires, déconvenues, désillusions du personnage éponyme, un anti-héros, double de l’auteur Denis Hamel. Au fil d’une chronique de l’échec sans larmoiements ou apitoiement sur soi-même, le lecteur est invité à suivre en observateur impliqué la dérive d’un fantôme de nulle part perdu dans le champ de bataille de l’existence.
Le récit – en un contraste éclatant avec le thème de l’échec – est une si incontestable réussite qu’on ne sait ce qu’il faut admirer le plus : l’acuité critique du regard posé sur la comédie sociale, le pied de nez assumé aux recettes conventionnelles du succès et leur démythification ; la poésie urbaine et ses croquis inoubliables (le portrait du clochard, par exemple, nouveau Diogène) ; la vivacité et le dépouillement de la narration ; la capacité d’auto-analyse et d’auto-dérision sérieuse du narrateur ; la solidité et la profondeur d’une réflexion s’insurgeant tranquillement contre diverses entreprises de déshumanisation (notamment dans le champ de l’art).
Un entretien sur la poésie fait suite au récit. L’un et l’autre sont marqués au même coin de l’exigence, et de l’aspiration sobrement ardente à un plus grand raffinement esthétique et moral.

J. H.

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Avis et Critiques :

Comme je suis personnellement impliquée dans ce roman, en tant qu’amie de l’auteur et illustratrice, je préfère laisser la parole à d’autres critiques et chroniqueurs.

Je vous invite à lire l’article de Frédéric Perrot du blog « Bel de Mai » à propos de « Joseph Karma » en suivant ce lien.

Un autre article a été écrit sur le site Sitaudis par Christophe Stolowicki et vous pouvez le consulter ici.

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Un Extrait page 36

Quelques temps plus tard, alors qu’il se promenait près du Luxembourg, en revenant de son travail, Karma fut attiré par une affiche promouvant des conférences données par une nonne bouddhiste et destinées à améliorer son existence, dans le respect de l’éthique proposée par la voie du mahayana, ou bouddhisme du grand véhicule. Il avait lu plusieurs ouvrages sur le sujet et pensa que ce serait une bonne chose d’entendre de vive voix les conseils d’une personne expérimentée. La première conférence l’enthousiasma. Cela se déroulait dans un local polyvalent, près de la gare Montparnasse. On enlevait ses chaussures à l’entrée, ce qui provoquait des exhalaisons assez désagréables, mais que la lourde odeur d’encens qui régnait dans la salle faisait vite oublier. La nonne Guen Loma était une jeune femme anglaise d’une trentaine d’années, vêtue de la toge orange traditionnelle et le crâne rasé, parlant un français impeccable. (…)

Un autre Extrait, pages 43-44

Sa poésie [celle de Joseph Karma], plutôt classique, était en contradiction totale avec les canons de la plupart des éditeurs et revues subventionnés, qui privilégiaient un formalisme basé sur la primauté du signifiant et dénigraient les notions d’émotion et d’expérience vécue, dans la lignée des objectivistes américains et de la poésie conceptuelle […] Sur certains sites de critiques d’avant-garde, l’adjectif « lyrique » était employé comme une insulte, synonyme de petit-bourgeois. Tout cela déplaisait souverainement à Karma et lui paraissait ne pouvoir donner naissance qu’à des œuvres mort-nées et déshumanisées, créées mécaniquement d’après des lois rigides alors que lui voulait encore croire aux vieux concepts d’inspiration, de maturation et de nécessité, si décriés et raillés par les auteurs en vogue.

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Ce livre parle de poésie et retrace le cheminement d’un écrivain, il s’inscrit donc très bien dans le « Printemps des artistes ».

Logo du Défi, créé par Goran

Martin Eden de Jack London

J’ai lu le célèbre roman de Jack London « Martin Eden » dans le cadre de mon Printemps des Artistes puisque ce livre nous raconte le parcours littéraire d’un jeune homme pauvre mais très obstiné, intelligent et volontaire, de ses débuts difficiles à son ascension remarquable.

Note Pratique sur le Livre :

Editeur : 10-18
Traduit de l’américain par Claude Cendrée
Nombre de Pages : 479

Présentation de l’auteur :

Jack London (1876-1916) né John Griffith Chaney, est un écrivain, romancier et novelliste américain dont les thèmes de prédilection sont l’aventure et la nature sauvage. Grand voyageur, il pratiqua également le journalisme. Par les succès retentissants de plusieurs de ses romans, comme l’Appel de la forêt (1903) ou Croc-Blanc (1906) il devint vite un écrivain riche, célèbre et couvert de gloire. Certaines de ses œuvres sont très engagées et marquées par ses convictions socialistes. Il est mort à seulement 40 ans d’une crise d’urémie.

Présentation du roman :

Martin Eden est un jeune homme de vingt ans, pauvre et peu éduqué, un ancien marin qui a beaucoup voyagé et qui a une grande expérience de la vie malgré son jeune âge. Au cours d’une bagarre, il a l’occasion de sauver un jeune homme du mauvais pas où il s’est engagé et celui-ci, par reconnaissance, l’invite à diner dans sa très bourgeoise famille. C’est à cette occasion que Martin rencontre Ruth Morse, la sœur du jeune homme qu’il a défendu, une très belle jeune fille qui étudie la littérature à l’Université et qui lui parait particulièrement raffinée et brillante, bien au-dessus des filles vulgaires qu’il côtoie d’habitude. Martin tombe follement amoureux de Ruth et décide de la conquérir en s’élevant au-dessus de sa condition d’ouvrier et en devenant écrivain. Il entreprend de se forger une culture en autodidacte, avec l’aide de Ruth qui corrige son mauvais anglais et avec les conseils de son bibliothécaire, qui oriente ses lectures. (…)

Mon humble avis :

Le personnage de Martin Eden est très idéaliste au début du roman, il se fait des illusions sur la bourgeoisie, sur le milieu littéraire, sur les critères de jugement des éditeurs, et sur la nature humaine en général. Plus que tout, il se fait une image merveilleuse, éthérée et pure de la jeune fille qu’il aime sous prétexte qu’elle est d’une classe sociale prétendument « supérieure » et qu’elle a fait beaucoup plus d’études que lui. Il se voit lui-même tel que les bourgeois le voient : comme un ignorant, un genre de brute épaisse au langage argotique et sans savoir-vivre. En même temps, Martin Eden ne doute pas de ses capacités à réfléchir, à apprendre, à se cultiver et à s’élever rapidement au niveau de cette classe bourgeoise qu’il admire tant. Grand adepte de Nietzsche, il déploie des efforts véritablement surhumains pour parvenir à ses objectifs, il consent d’énormes sacrifices pour produire inlassablement des œuvres littéraires et les envoyer à des revues, à des éditeurs, au point de dépenser tout son argent à cet effet et de se priver de tout, même de nourriture et du plus élémentaire confort. Mais plus ses réflexions vont s’affiner au contact de la littérature et de la philosophie, plus il va remettre en cause ses illusions initiales et s’apercevoir de la mesquinerie et de la stupidité de la bourgeoisie. Toutes ces valeurs, ces institutions et ces personnes soi-disant supérieures vont révéler à Martin Eden leur vrai visage. Et finalement, il se retrouve seul et amèrement déçu, conscient de sa propre supériorité, mais ne pouvant rien faire de cette supériorité car personne ne le comprend.
Ce livre est largement inspiré de la propre expérience de Jack London et de ses débuts littéraires misérables, et en effet cela se sent à travers les descriptions très réalistes et les situations saisissantes de vérité, qui contribuent à créer aux yeux du lecteur un monde véridique où l’on entre directement et sans effort.
Un roman très poignant, que j’ai vraiment beaucoup aimé, et que je conseille tout particulièrement aux écrivains et poètes en herbe – non pas pour les désespérer mais pour les éclairer et les faire réfléchir.

Un Extrait Page 205-206

Ce fut une heure exquise pour la mère et la fille et leurs yeux étaient humides, tandis qu’elles causaient dans la pénombre, Ruth tout innocence et franchise, sa mère compréhensive, sympathisant doucement, expliquant tout et conseillant avec calme et clarté.
– Il a quatre ans de moins que toi, dit-elle. Il n’a ni situation, ni fortune. Il n’a aucun sens pratique. Puisqu’il t’aime, il devrait, s’il avait du bon sens, faire quelque chose qui lui donnerait un jour le droit de t’épouser, au lieu de perdre son temps à écrire ces histoires et à faire des rêves enfantins. Martin Eden, je le crains, ne sera jamais sérieux. Il n’envisage nullement l’idée d’un métier convenable comme l’ont fait certains de nos amis – M. Butler, par exemple. Martin Eden, je le crains, ne sera jamais riche. Et dans ce monde, l’argent est nécessaire au bonheur. Oh ! je ne parle même pas d’une énorme fortune ! mais d’une fortune suffisante à assurer un confort convenable. Il… il n’a jamais parlé ?…
– Il ne m’a jamais dit un mot ; mais, s’il le faisait, je l’arrêterais, car, tu sais, je ne suis pas amoureuse de lui !
– Tant mieux. Je ne serais pas contente de voir mon enfant, ma fille unique, si nette, si pure, aimer un homme pareil. Il existe, de par le monde, des hommes nets, fidèles, virils. Attends un de ceux-là. Tu le trouveras un jour, tu l’aimeras et il t’aimera et vous serez aussi heureux ensemble que ton père et moi l’avons été. (…)

Les Illusions perdues de Xavier Giannoli

Affiche du film

J’ai vu ce film en novembre 2021, au moment de sa sortie, et j’ai planifié cette chronique plus de six mois en avance, car elle s’inscrit très bien dans le cadre de mon Printemps des Artistes 2022.
Comme j’ai déjà parlé il y a quelques jours des « Illusions perdues » de Balzac, je tâcherai de parler de cette adaptation sans trop répéter ce que j’avais déjà raconté dans ce premier article.

Note technique sur le film :

Durée : 2h29
Date de sortie : 20 octobre 2021
Genre : Drame historique
Scénario : Xavier Giannoli, d’après Balzac

Présentation succincte du début de l’histoire :

A Angoulême, un jeune homme, Lucien Chardon (Benjamin Voisin), imprimeur de son état mais poète à ses heures perdues, rêve de gloire littéraire. Il a la chance qu’une aristocrate de la ville, la belle Madame de Bargeton (Cécile de France) admire ses talents d’écriture et soit, en plus, sa maîtresse très aimante. Bientôt, le couple prend la fuite vers Paris, pour échapper au vieux mari jaloux (Jean-Paul Muel) de Madame de Bargeton et obtenir pour le jeune homme un triomphe à la hauteur de son talent. Tous les deux pensent, en effet, que la vie culturelle et artistique ne s’épanouit vraiment que dans la capitale. A Paris, Lucien – qui se fait appeler du nom de sa mère « de Rubempré » – essaye de faire son entrée dans le grand monde, lors d’une soirée à l’opéra, mais il passe pour ridicule à cause de son manque d’élégance et de distinction. A la suite de cette soirée, Madame de Bargeton a honte de son jeune protégé et le laisse tomber. Il se retrouve seul et sans argent, sans aucune relation ni soutien dans Paris. Il va devoir se débrouiller par lui-même car il est toujours aussi ambitieux. Heureusement, il fait la connaissance d’un jeune journaliste, Etienne Lousteau (Vincent Lacoste), qui va l’introduire dans le milieu du journalisme et de la critique culturelle. (…)

Mon avis :

J’avais un apriori très négatif sur ce film car je croyais dur comme fer que le chef d’œuvre de Balzac, un monument littéraire de huit cent pages, fourmillant de personnages et d’intrigues multiples, n’était pas transposable au cinéma.
Par ailleurs, je trouve souvent que les adaptations cinématographiques de la littérature française du 19ème siècle, qui fonctionnent à grands renforts de hauts-de-forme et de crinolines, ont quelque chose de scolaire et de compassé, où les dialogues sonnent faux et les allures sont guindées.
Eh bien, ce film m’a vraiment épatée ! Il m’a très heureusement surprise. Car il m’a semblé à la hauteur du roman de Balzac, tout à fait convaincant et réussi.
Les lumières chatoyantes et tamisées, parmi les décors joliment reconstitués et les costumes délicatement inventifs, font de la plupart des images des tableaux très artistiques, où les visages et les corps sont bien mis en valeur et comme sculptés par le clair-obscur.
La musique est également bien choisie et pas trop envahissante. Elle est plutôt caractéristique du 17ème siècle que du 19ème, mais ce choix sonore est agréable et en harmonie avec les images.
Le scénario m’a semblé tirer un très bon parti du roman de Balzac, en simplifiant ce qui aurait trop rallongé l’histoire et en conservant les lignes de force du roman et les idées porteuses de sens et d’émotions. Xavier Giannoli a eu raison de concentrer son propos sur la deuxième partie du roman, car c’est sans conteste la plus somptueuse et spectaculaire et celle dont les thèmes sont les plus modernes, avec ses références claires au capitalisme corrupteur, aux journalistes, aux critiques culturels et aux éditeurs exclusivement intéressés par l’argent ou par des jeux de relations et ignorants de la beauté et de l’art. Le réalisateur profite d’ailleurs de quelques dialogues à double sens et jeux de mots bien tournés pour asséner quelques coups de griffe de-ci de-là à quelques figures de notre actualité médiatique (entre autres : les fake news, les canards enchaînés, le masque et la plume, …et même Macron se prend une petite allusion piquante).
Par dessus tout, j’ai beaucoup aimé les acteurs, qui incarnent les personnages de Balzac avec le naturel, l’énergie et le panache qu’il faut. De ce point de vue, Vincent Lacoste, dans le rôle d’Etienne Lousteau, m’a paru particulièrement brillant, retors et drôle mais Benjamin Voisin réussit très bien également à montrer l’insouciance naïve de Lucien de Rubempré et la plupart des autres rôles sont tout à fait crédibles – je pense aussi à Gérard Depardieu, excellent en Dauriat, l’éditeur cupide, sans scrupules et grand amateur d’ananas.
On pourrait bien sûr trouver des petits défauts de temps en temps, une voix-off qui pourrait être moins présente par exemple, ou des petits détails dans les dialogues qui sonnent un peu trop contemporains, mais ce serait vraiment chercher la petite bête et on ne peut pas s’arrêter à ça.
Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé ce film !

Mort à Venise de Thomas Mann

Dans le cadre de mon « Printemps des artistes » j’ai eu envie de lire cette célèbre nouvelle (ou court roman) de Thomas Mann, puisqu’elle met en scène un grand écrivain, connu et reconnu, Gustav von Aschenbach, qui aurait été inspiré à Thomas Mann à la fois par Wagner (qui était mort à Venise en 1883) par Gustav Mahler (dont il reprend le prénom et la description physique) mais aussi par sa propre histoire personnelle, puisqu’il avait déjà ressenti des attirances pour des jeunes adolescents.

Note sur Thomas Mann (1875-1955)

Thomas Mann est un écrivain allemand, lauréat du prix Nobel de littérature en 1929. Il est l’une des figures les plus éminentes de la littérature européenne de la première moitié du XXᵉ siècle et est considéré comme un grand écrivain moderne de la décadence. Ses œuvres les plus connues sont La Montagne magique (1924), Mort à Venise (1912), les Buddenbrook (1901) et la nouvelle Tonio Kröger.
(Source : Wikipédia)

Présentation du roman :

Lors d’un voyage à Venise, un écrivain allemand vieillissant, célèbre et comblé d’honneurs dans son pays, se prend d’une folle passion pour un bel adolescent polonais qui séjourne avec sa famille dans le même hôtel que lui. Cette passion restera platonique et jamais les deux personnages n’échangeront un seul mot mais le vieil écrivain va endurer mille tourments. Parallèlement, une épidémie de choléra se répand insidieusement dans la cité, à l’insu des touristes et voyageurs de passage, auxquels les autorités cachent la vérité.

Mon humble avis :

Dans ce court roman, Thomas Mann cherche à démontrer, entre autres choses, que la passion dégrade l’homme et l’avilit. En effet, au début de l’histoire, Aschenbach est présenté comme un grand écrivain, un intellectuel respecté et comblé d’honneurs officiels puisqu’il a même été récemment anobli. A ce moment, il se comporte avec une dignité tout à fait exemplaire et semble porter sur autrui un regard assez sévère et intransigeant, comme sur ce « vieux beau » croisé sur le bateau qui l’amène à Venise, et qui lui inspire un profond dégoût.
Mais Aschenbach se retrouve dans le même hôtel que Tadzio, le bel adolescent, et il va ressentir pour lui une attirance si puissante qu’il ne sera plus capable de quitter l’hôtel, ce qui pourtant le sauverait à la fois de cette passion interdite et coupable mais aussi de l’épidémie de choléra qui se propage insensiblement à travers la ville.
Aschenbach se retrouve à partir de là dans des postures absurdes et honteuses, par exemple lorsqu’il poursuit à travers Venise la famille polonaise, durant les longues heures de leurs promenades, pour le seul plaisir d’entrapercevoir Tadzio de temps en temps, et au risque d’attirer sur lui l’opprobre et le scandale.
A la fin du roman, Aschenbach est devenu semblable au « vieux beau » qu’il méprisait au début de l’histoire : lui aussi se fait teindre les cheveux, soigner et maquiller chez le coiffeur, pour espérer atténuer la différence d’âge avec l’objet de ses fantasmes, et on sent que sa déchéance est pratiquement achevée.
Il faut remarquer que Tadzio apparait tout au long du roman comme un être particulièrement pur et lumineux, un idéal inaccessible et intouchable, dont le caractère est tout entier à l’image de sa beauté physique et que la passion du vieil écrivain ne peut pas souiller ou atteindre. Il s’aperçoit de l’attirance d’Aschenbach pour lui mais ne se montre ni hostile ni vraiment engageant. Et si, à un moment donné, Tadzio adresse un sourire au vieil écrivain, celui-ci est suffisamment conscient de la situation et de sa responsabilité pour prendre la fuite avec effroi.
Le roman est riche de références mythologiques et antiques et on parle toujours à son propos de Dionysos et d’Apollon – mais ce n’est pas l’aspect qui m’a le plus plu et intéressée, j’ai préféré réfléchir plutôt au rôle de la passion dans nos vies, à ce qu’elle nous apporte ou nous enlève.
Un livre très prenant, saisissant, d’une modernité frappante !

Extrait page 92

Ce fut le lendemain matin qu’au moment de quitter l’hôtel il aperçut du perron Tadzio, déjà en route vers la mer, tout seul, s’approchant justement du barrage. Le désir, la simple idée de profiter de l’occasion pour faire facilement et gaiement connaissance avec celui qui, à son insu, lui avait causé tant d’exaltation et d’émoi, de lui adresser la parole, de se délecter de sa réponse et de son regard, s’offrait tout naturellement et s’imposait. Le beau Tadzio s’en allait en flâneur ; on pouvait le rejoindre, et Aschenbach pressa le pas. Il l’atteint sur le chemin de planches en arrière des cabines, veut lui poser la main sur la tête ou sur l’épaule et il a sur les lèvres un mot banal, une formule de politesse en français ; à ce moment il sent que son cœur, peut-être en partie par suite de la marche accélérée, bat comme un marteau, et que presque hors d’haleine il ne pourra parler que d’une voix oppressée et tremblante (…)

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