Retour au Pays Bien Aimé, de Karel Schoeman

M’intéressant depuis quelques temps à la littérature sud-africaine – avec par exemple Le Conservateur de Nadine Gordimer que j’avais chroniqué au printemps – je poursuis aujourd’hui cette incursion avec Karel Schoeman (1939-2017) un des principaux écrivains de l’Afrique du Sud du 20è siècle, mais hélas pas très connu en France.
J’ai choisi un peu par hasard : Retour au pays bien aimé, attirée par le titre, qui semblait annoncer une certaine nostalgie et des souvenirs heureux.

Mais venons-en à l’histoire ou du moins, à la situation de départ :

George Nettling est un Suisse d’une trentaine d’années, il travaille dans une maison d’édition et mène une vie tout à fait agréable entre ses amis et relations de la bonne société. Mais il est originaire d’Afrique du Sud, qu’il a dû quitter avec sa famille dès l’âge de cinq ans, son père étant diplomate. Sa mère lui parle souvent avec regret et nostalgie de leur pays d’origine mais il n’en a quasiment aucun souvenir. Un jour, sa mère meurt et il hérite d’une propriété qu’elle possédait là-bas, où il a passé ses cinq premières années, et où ils ne sont jamais retournés. George, intrigué par cette nostalgie maternelle et désireux de revoir le pays de son enfance, décide d’y faire un petit voyage de quelques jours.
C’est justement ce séjour d’une semaine en Afrique du Sud que nous raconte ce livre.
Et George Nettling ne trouvera pas du tout ce qu’il cherchait. Ce que sa mère lui décrivait comme un paradis est une région austère, dangereuse, où les gens sont pleins de méfiance et de rancune envers les étrangers et les exilés qui ont fui le pays.

Mon avis :

Il plane sur ce roman un climat d’anxiété et de danger insidieux qui m’a tout à fait captivée et accrochée à cette histoire. Les dialogues sont très présents tout au long des chapitres et nous permettent de mieux sentir l’attitude méfiante, hostile ou sarcastique des différents personnages, avec leurs réactions directement perceptibles par leurs mots et leurs mimiques. La manière dont George est accueilli dans son ancien pays lui rappelle sans cesse qu’il est un étranger, qu’il n’est pas du même monde que ces fermiers aigris et amers, que sa famille a déserté le pays quand les choses tournaient mal. Un mélange de jalousie, d’indifférence, de rejet et de reproches plus ou moins voilés entoure George.
Il est vrai aussi que l’arrière-plan historique et politique de ce roman, auquel il est sans cesse fait allusion, n’est jamais expliqué clairement, ce qui rend cette lecture un peu énigmatique pour un lecteur européen. En tout cas, pour moi qui ne connais pas grand-chose aux détails de l’Histoire sud-africaine des années 1930, le contexte m’a paru très flou. Je ne sais pas si l’auteur considérait le contexte comme évident et donc inutile à développer, ou si au contraire il avait envie d’entourer son histoire d’un halo de mystère et d’une sorte d’atmosphère intemporelle et universelle, et c’est cette deuxième hypothèse qui me plait le plus.
Il n’est en tout cas jamais question de l’Apartheid et aucun personnage Noir ne figure entre ces pages, mais le terme « nègre » est prononcé deux fois avec violence et mépris et on sent que le désir de rester « entre soi », avec des Blancs qui se cantonnent dans une culture un peu clanique, domine les esprits.
Un roman très fort, assez dérangeant, dans lequel je suis entrée sans peine, et dont le climat me restera longtemps en mémoire.
Un auteur que je relirai assurément !

Un extrait page 72 :

– Que cherches-tu ? demanda-t-elle.
– Je ne sais pas, fit-il en riant, mais il me semble qu’il doit y avoir autre chose. Ce n’est tout de même pas de ça que ma mère a rêvé pendant des mois, des années peut-être, ce n’est pas pour voir ça que je suis venu jusqu’ici…
– Vous alors, avec vos rêves ! répondit-elle d’une voix moqueuse et en riant à son tour.
– C’était la belle vie.
– Tu parles ! Une vie si belle qu’elle n’a pas résisté à la réalité, il a suffi d’un coup de vent pour tout emporter, lança-t-elle avant de repousser du pied les branches des rosiers et de s’éloigner à grands pas.
– Qu’est-ce que tu en sais, toi ? dit-il en la rattrapant. Tu ne l’as jamais connue, cette vie-là.
– Non seulement je ne l’ai jamais connue, mais je ne veux surtout pas savoir comment c’était. J’en ai plus qu’assez de vos rêves et de vos souvenirs.
(…)

Retour au pays bien-aimé est paru chez Phébus, traduit de l’afrikaans par Pierre-Marie Finkelstein en 2006.
Ce roman est paru pour la première fois en Afrique du Sud en 1972.

Les Fous de Bassan, un roman d’Anne Hébert

J’ai déjà consacré un article à Anne Hébert au début de ce mois d’août, avec deux de ses poèmes.
Je parlerai aujourd’hui de son roman Les Fous de Bassan, publié en 1982 aux éditions du Seuil.

Anne Hébert (1916-2000) est une célèbre poète, romancière, dramaturge et scénariste québécoise. Elle obtint de nombreux Prix Littéraires, dont le Femina pour Les Fous de Bassan.

Ce roman se déroule en 1936, au Québec, entre Cap Sec et Cap Sauvagine, sur une terre sauvage, battue par le vent : Griffin Creek.
Dans cette histoire, il est question de deux jeunes filles, Nora et Olivia, « les petites Atkins », deux cousines de quinze et dix-sept ans, blondes et belles, et qui suscitent le désir des hommes autour d’elles, soit qu’elles les aguichent volontairement soit qu’elles leur plaisent sans le vouloir.
Ces deux jeunes filles disparaissent un soir, les habitants de Griffin Creek soupçonnent un double assassinat, des recherches sont lancées pour retrouver les corps, une enquête policière est menée auprès des familles et amis des deux disparues.
L’histoire est racontée selon les points de vue de divers protagonistes de l’affaire, parmi lesquels les deux victimes et l’assassin.

Mon avis très subjectif :

Ce roman vaut surtout pour son écriture superbe, un style poétique, sensuel, qui fait la part belle aux descriptions des corps et de la nature.
Il m’a semblé que le thème du péché, de la séduction, des tensions érotiques violentes entre hommes et femmes formaient l’essentiel du propos, et sous-tendaient toute cette histoire.
Les personnages ne sont pas vraiment des êtres de pensée, mais ils seraient plutôt des êtres instinctifs, impulsifs, poussés par leurs sensations physiques.
Bien que cette histoire raconte un double meurtre et une enquête policière où l’on finit par découvrir l’identité de l’assassin, ce livre n’a rien à voir avec un roman policier et le suspense reste assez ténu jusqu’au bout. L’enquête n’est clairement pas le sujet principal du livre et elle connait d’ailleurs peu de rebondissements.
Je dirais que ce roman est surtout la description d’un univers littéraire, plein de désirs et de dangers.
Un beau livre, agréable à lire, que je conseillerais à ceux qui veulent découvrir cette autrice.

 

Voici un Extrait page 101

J’ai eu quinze ans hier, le 14 juillet. Je suis une fille de l’été, pleine de lueurs vives, de la tête aux pieds. Mon visage, mes bras, mes jambes, mon ventre avec sa petite fourrure rousse, mes aisselles rousses, mon odeur rousse, mes cheveux auburn, le cœur de mes os, la voix de mon silence, j’habite le soleil comme une seconde peau.
Des chants de coq passent à travers le rideau de cretonne, se brisent sur mon lit en éclats fauves. Le jour commence. La marée sera haute à six heures. Ma grand-mère a promis de venir me chercher avec ma cousine Olivia. L’eau sera si froide que je ne pourrai guère faire de mouvements. Tout juste le plaisir de me sentir exister, au plus vif de moi, au centre glacé des choses qui émergent de la nuit, s’étirent et bâillent, frissonnent et cherchent leur lumière et leur chaleur, à l’horizon. (…)

J’ai lu ce roman dans le cadre du défi de Madame Lit : en août 2020 il fallait en effet lire un ouvrage lauréat du Prix Femina.

Le Cas Sneijder de Jean-Paul Dubois

Pour commencer l’été, je voulais parler d’un livre un peu léger et amusant et puis, ayant lu Le cas Sneijder de Jean-Paul Dubois, j’ai pensé qu’il pouvait correspondre à cette description, bien qu’il soit certainement plus profond qu’il n’y paraît.
Jean-Paul Dubois avait éveillé ma curiosité au moment de sa réception du Prix Goncourt en 2019, et j’avais noté son nom pour une future lecture – ce qui est donc chose faite et s’est avéré une expérience pas désagréable.

Pour que vous vous fassiez une idée de l’histoire, en voici un début très succinct :

Paul Sneijder est un homme de soixante ans, qui a été victime d’un terrible accident d’ascenseur au cours duquel sa fille adorée, âgée d’une trentaine d’années, a perdu la vie en même temps que les trois autres personnes présentes à ce moment-là avec eux dans la cabine. Après une période de coma, Paul Sneijder est profondément traumatisé et se sent d’autant plus seul que ni sa femme si ses deux fils jumeaux ne veulent le comprendre ou l’épauler, bien au contraire. Comme Paul Sneijder fait parfois des crises de panique à la suite de son accident, il décide de se consacrer à une activité de plein air, avec peu de contacts humains, et se fait embaucher dans une entreprise de dog-walking, c’est-à-dire qu’il est payé pour promener des chiens. Parallèlement, Paul Sneijder accumule la documentation technique et architecturale au sujet des ascenseurs et des accidents qui ont pu s’y produire dans le passé aux quatre coins du monde. (…)

Mon avis :

Bien que ce livre parle de sujets fort sérieux, pour ne pas dire dramatiques – le deuil, la folie, la solitude, l’incompréhension et la cruauté entre les êtres, les règles de vie absurdes dans nos sociétés mercantiles et techniciennes à outrance – je ne me suis pratiquement jamais sentie triste à sa lecture et j’avais au contraire le sourire aux lèvres et l’esprit léger, à cause de la manière humoristique et ironique dont tout cela est tourné et présenté. Par contre, la fin est un beau moment d’émotion, à laquelle je m’attendais un peu car le lecteur sent planer la menace autour du pauvre Paul Sneijder depuis les tout premiers chapitres déjà. Je me suis demandé très souvent au cours de cette lecture pourquoi cet homme ne divorçait pas, tant sa femme est obtuse, acariâtre, contrariante, stupide et n’a aucun point commun avec son mari. Il est vrai que Paul Sneijder dit plusieurs fois qu’il est lâche, ce qui pourrait expliquer une certaine passivité, mais dans son cas il finit par payer cette lâcheté extrêmement cher, au point que le courage lui aurait valu beaucoup moins de soucis et de désagréments.
J’ai aimé dans ce roman la place accordée aux chiens, car ils sont fortement individualisés, avec des caractères et des attitudes bien définis pour chacun, et leur personnalité joue un certain rôle dans le déroulement de l’histoire et la psychologie du héros, ce qui m’a semblé une idée jolie et originale, une réconciliation de l’homme avec la nature.
Au début, j’ai également aimé les considérations insolites et les méditations sur les ascenseurs, auxquels Jean-Paul Dubois consacre des pages mémorables – je ne me souviens pas d’avoir déjà lu des belles pages sur ce thème dans d’autres romans – mais au bout de plusieurs paragraphes sur ce thème j’ai été un peu lasse et pas tout à fait convaincue par le propos.
Je ne dévoile pas la fin mais ce dénouement amène beaucoup de tristesse et donne un petit pincement au cœur.
Un livre agréable à lire, bien construit, et à l’écriture plaisante.
On passe un moment de lecture sympathique.

Le cas Sneijder était paru en 2011 aux éditions de l’Olivier, il a reçu le prix Alexandre-Vialatte en 2012, et je l’ai lu en livre de poche, chez Points, (234 pages).

Un extrait page 135 :

L’évocation de cette dermatose réveilla d’un coup la fibre hygiéniste et prophylactique de ma femme. D’instinct, elle s’écarta légèrement de moi, de la même façon que si elle redoutait une contagion. Examinant mes poignets à un bon mètre de distance, elle fit une moue dont je ne savais si elle traduisait de l’inquiétude ou du dégoût, et elle dit :
– Il faut absolument que tu voies quelqu’un.
Tout au long de notre vie commune, à chaque fois que nous avions été confrontés à un souci, qu’il fût de santé ou d’un tout autre ordre, la première chose qu’Anna m’avait toujours dite, c’était : « Il faut que tu voies quelqu’un ». Il y avait quelque chose de magique dans cette adjuration. Invoquer ce « quelqu’un » qui, quelque part au-delà de nous, possédait la clé de l’énigme revenait, pour elle, à énoncer un acte de foi. (…)

Mariage contre Nature de Yukiko Motoya

J’ai acheté ce court roman japonais un peu par hasard. Il était sur un présentoir de littérature japonaise dans ma librairie habituelle et sa couverture (première et quatrième) m’a attirée.
Comme il a reçu en 2016 le prix Akutagawa (équivalent du Prix Goncourt au Japon), j’ai été intriquée d’autant plus.

Je recopie ici La Quatrième de Couverture :

Depuis qu’elle a quitté son boulot pour se marier, San s’ennuie un peu à la maison. Surtout que son mari, à peine rentré le soir, joue les plantes vertes devant la télévision. Parfois San se demande si elle ne partagerait pas la vie d’un nouveau specimen d’être humain. D’ailleurs, en regardant bien, il y a quelque chose qui cloche. Les traits du visage de son mari sont en train de se brouiller. Un processus étrange et déroutant est en route …
Une écriture délicate, un regard pénétrant, ironique, une exploration drôle et poétique des doutes et des interrogations de la vie de couple : autant de qualités qui ont valu en 2016 à ce roman singulier le prix Akutagawa, le Goncourt japonais. (…)

Mon avis :

C’est une vision très caustique de l’homme japonais ou plus exactement du mari nippon : indifférent à sa vie de couple, froid, et voulant par-dessus tout ne penser à rien par tous les moyens possibles. En effet, qu’il se vide la tête devant des émissions de variétés, devant des jeux vidéos stupides, ou devant les fourneaux de la cuisine pour préparer des fritures, il se jette obsessionnellement sur ces activités, sans plus rien faire d’autre, comme atteint de compulsions irrépressibles. Cela inquiète sa femme, mais elle en vient aussi à s’interroger sur le sens de tout cela et sur sa propre attitude : pourquoi montre-t-elle tant de complaisance ? Et si, finalement, elle y trouvait aussi son compte ? Et si, progressivement, elle devenait comme son mari ? En quoi vont-ils finalement se transformer, sous l’influence l’un de l’autre ?
Un roman teinté de surréalisme et d’étrangeté, que j’ai trouvé à la fois très divertissant, surprenant, et fort intelligemment observé. On a parfois l’impression de se trouver devant un petit livre léger, vite lu et vite oublié, mais quand on fait bien attention à chaque détail, à chaque question posée, on s’aperçoit qu’il y a beaucoup de profondeur.
Je conseille tout à fait ce livre ! Même aux jeunes couples enamourés, car cette histoire les fera rire …

Extrait page 50 :

Hakone a continué à parler en mangeant.
A propos, tu connais l’histoire de la boule de serpents ? Je ne sais plus où j’ai lu ça. Ou c’est peut-être quelqu’un qui m’en a parlé, il y a longtemps. Ce sont deux serpents qui mangent chacun la queue de l’autre. Ils se grignotent l’un l’autre, à la même vitesse, et pour finir, ça fait comme une boule avec seulement les deux têtes, avant qu’ils disparaissent en entier, engloutis jusqu’au dernier morceau. Tu vois ce que je veux dire ? Quelque part, pour moi, c’est ça, l’image du mariage. (…)

Mariage contre nature a été édité pour la première fois au Japon en 2016.
Je l’ai lu en Picquier Poche, dans une traduction de Myriam Dartois-Ako, publiée en 2020.

Le Faussaire de Yasushi Inoue

couverture du livre de poche

Ayant toujours beaucoup aimé les nouvelles de l’écrivain japonais Yasushi Inoue (1907-1991) j’ai voulu lire ce recueil qui en rassemble trois, datant des années 50.

Voici un bref résumé de ces trois nouvelles :

La nouvelle éponyme ouvre le recueil : il y est question d’un écrivain chargé par la famille d’un peintre célèbre de faire sa biographie posthume. L’écrivain n’est pas très motivé par ce travail et laisse traîner les choses assez longtemps. Puis, il commence quelques recherches sur ce peintre et s’aperçoit de l’existence d’un faussaire, un ancien ami du peintre, très proche de lui, qui avait lui aussi du talent à l’origine, mais qui s’est spécialisé dans la reproduction des tableaux de son ami, se sentant écrasé par son génie, incapable de rivaliser. Ce faussaire est comme une sorte de double négatif du peintre célèbre et l’écrivain ressent une fascination pour ce personnage.

La deuxième nouvelle Obasuté évoque l’ancienne légende japonaise selon laquelle on abandonnait autrefois les personnes âgées sur le mont Obasutéyama. Sous-titrée « thème et variations », cette nouvelle cherche en effet à approfondir cette légende qui sert de point d’appui pour les réflexions du narrateur au sujet de sa propre famille, en particulier sa mère.

La troisième nouvelle Pleine Lune raconte l’ascension et la disgrâce d’un dirigeant d’une grande entreprise, avec les modifications psychologiques liées au succès, au pouvoir, puis à sa mise à l’écart, mais aussi décrit les attitudes de l’entourage de ce grand patron, tantôt flagorneur et tantôt indifférent.

Mon Avis :

J’ai beaucoup admiré ces nouvelles, qui creusent profondément l’âme humaine et montrent un grand souci du détail et de la vraisemblance. On a l’impression que tout est décrit très précisément, aussi bien les réactions des personnages que le contexte dans lequel ils se trouvent.
Comme souvent, dans la littérature japonaise, une grande place est accordée à la nature, qui influence les réflexions et les états d’âme des personnages, car ils y puisent des significations sur la vie humaine. Et même dans la nouvelle qui concerne la vie d’un chef d’entreprise et ses relations avec ses employés – un sujet à priori bien éloigné de la nature – Inoue introduit des soirées d’entreprise où tout le monde contemple poétiquement la lune, ce qui parait un peu étrange pour un Occidental.
Bien que Yasushi Inoue se soit beaucoup nourri d’auteurs européens, je trouve ces nouvelles très typiquement japonaises, avec beaucoup de références à la culture nippone, à ses légendes, traditions, et mentalités, et c’est aussi cet aspect dépaysant que j’aime chez lui.

Un extrait de L’âme Humaine d’Oscar Wilde

L’âme humaine sous le socialisme est un essai politique écrit par Oscar Wilde en 1891.
Il y défend l’abolition de la propriété privée mais également l’Individualisme nécessaire à l’éclosion de tempéraments artistiques comme le sien. Il conçoit le travail salarié comme profondément dégradant et préconise un recours aux machines pour libérer les hommes de toutes ces tâches ingrates et leur permettre une vie épanouissante.

Voici un extrait page 38-39

(…)
Tous les systèmes de gouvernement sont des avortements.
Le despotisme est injuste envers tous, envers le despote lui-même, qui probablement était destiné à faire mieux que cela.
Les oligarchies sont injustes envers la majorité, et les ochlocraties le sont envers la minorité.
On avait jadis fondé de grandes espérances sur la démocratie, mais le mot de démocratie signifie simplement que le peuple régit le peuple à coups de triques dans l’intérêt du peuple.
On a fait cette découverte.
Je dois dire qu’il était grand temps, car toute autorité est profondément dégradante. Elle dégrade ceux qui l’exercent. Elle dégrade ceux qui en subissent l’exercice.
Lorsqu’on en use violemment, brutalement, cruellement, cela produit un bon effet, en créant, et toujours en faisant éclater l’esprit de révolte d’individualisme qui la tuera.
Lorsqu’on la manie avec une certaine douceur, qu’on y ajoute l’emploi de primes et de récompenses, elle est terriblement démoralisante. Dans ce cas, les gens s’aperçoivent moins de l’horrible pression qu’on exerce sur eux, et ils vont jusqu’au bout de leur vie dans une sorte de bien-être grossier, pareils à des animaux qu’on choie ; jamais ils ne se rendent compte qu’ils pensent probablement la pensée d’autrui, qu’ils vivent selon l’idéal conçu par d’autres, qu’en définitive, ils portent ce qu’on peut appeler des vêtements d’occasion, que jamais, pas une minute, ils ne sont eux-mêmes. (…)

La Mort, l’amour et les Vagues de Yasushi Inoue

La Mort, l’amour et les Vagues est un bref recueil de trois nouvelles de Yasushi Inoue (1907-1991).
La première nouvelle, qui donne son titre au recueil, aborde un thème typiquement japonais – le suicide – et le détourne en le rendant quelque peu dérisoire, avec une critique voilée du sens de l’honneur et de la froideur des relations humaines dans la société nippone. Cette nouvelle est d’une beauté incroyable, chaque élément (dialogue, description) semble porteur de sens, dans une grande subtilité psychologique et esthétique. Les contraires s’allient particulièrement bien dans cette histoire, opposant sans cesse la mort-la vie, l’amour et l’indifférence, la honte et l’honneur, l’homme et la femme.

La deuxième nouvelle est au moins aussi fascinante que la première, avec des études de caractères très intelligemment décrits qui, en même temps, nous placent face au mystère des êtres.
Si le personnage principal agit avec un égoïsme peu reluisant, le regard de l’auteur ne cherche absolument pas à le condamner et, même, nous amène à comprendre que la passion amoureuse est pleine de ces égoïsmes et de ces lâchetés. Et la jeune épouse réservée et bien élevée révèlera elle aussi sa part d’ombre et de duplicité. L’amour n’est donc certainement pas, à travers cette nouvelle, l’abandon de soi-même à la clairvoyance de l’autre ou le plaisir de la confidence sincère. Au contraire, l’amour suppose le mensonge et le non-dit et c’est en révélant la vérité que l’on prend le risque de la rupture.
L’importance du paysage est aussi très grande dans cette histoire : le jardin zen, qui sert chaque fois de révélateur, par son aspect hautement spirituel, rend impossible tout attachement durable entre les êtres.

La troisième nouvelle m’a semblé un peu moins géniale que les deux précédentes – avec une fin un peu attendue et des personnages moins subtilement dessinés – mais elle a aussi son charme, en abordant là encore le thème du couple confronté à l’avarice et au qu’en-dira-t-on. Une certaine ironie se fait jour au fil des pages et, là, nous trouvons un couple fortement soudé – non pas par l’amour de l’un pour l’autre mais par la cupidité maladive.

Ce recueil de nouvelles a été un grand coup de cœur, une découverte tout à fait superbe !
Je conseille ce livre à tous les amateurs de littérature japonaise et/ou de nouvelles.

Dublinois de James Joyce

J’avais essayé de lire « Ulysse » de Joyce il y a longtemps et n’avais pas poursuivi au-delà d’une trentaine de pages. Partagée entre l’incompréhension et le respect pour un écrivain majeur du 20ème siècle, j’ai voulu tout de même tenter de m’y frotter à nouveau. Et Gens de Dublin, également traduit par Dublinois, réputé pour sa clarté et son côté accessible, me paraissait l’ouvrage le plus propice à cette tentative. Malgré tout, je n’ai pas été totalement emportée par cette lecture, même si je reconnais qu’elle a été bien plus agréable que celle d’Ulysse.

Dublinois réunit quinze nouvelles qui ont toutes en commun de se dérouler dans la capitale Irlandaise et de mettre en scène les habitants de cette ville, choisis parmi les diverses classes sociales de la société, des plus pauvres aux plus huppées. Un autre point commun de ces nouvelles est de se proposer comme des tranches de vie, avec un certain réalisme, voire même un côté anecdotique, où le détail est parfois davantage développé que la signification des événements. Jamais l’auteur ne cherche à analyser les histoires qu’il nous conte : il nous met devant des faits, devant des dialogues, et laisse le lecteur en penser ce qu’il voudra, ce qui est un peu déroutant parfois. Un autre point commun de ces nouvelles, est de sembler « mal cadrées » ou bizarrement cadrées. Je veux dire par là qu’elles ne commencent pas forcément par une situation initiale bien définie pour s’achever par une conclusion qui marquerait logiquement leur terme : les points de débuts et de fins semblent au contraire un peu aléatoires, choisis de manière arbitraires.
Dans ces nouvelles, les gens de Dublin sont présentés comme assez débrouillards, fûtés, sociables et plutôt portés sur la boisson.
Il y a beaucoup de références, dans ces nouvelles, à la situation politique et religieuse de l’Irlande du début du 20è siècle, avec les luttes entre protestants et catholiques et l’animosité contre les Anglais, et les situations décrites n’ont pas toujours été parfaitement précises dans mon esprit au moment où je lisais, même si je voyais en gros de quoi il retournait.
Bref, sur ces quinze nouvelles, j’en ai vraiment apprécié cinq ou six – ce qui est déjà pas mal – et notamment les nouvelles Un petit Nuage et Un cas douloureux mais je suis loin d’avoir adhéré à toutes.

Voici un extrait page 134 (Nouvelle : Un petit Nuage)

(…) Aucun doute, si on voulait réussir, il fallait s’en aller. A Dublin, on ne pouvait rien faire. En traversant Grattan Bridge, il regarda vers l’aval du fleuve et les quais inférieurs et s’apitoya sur les pauvres maisons chétives. On aurait dit une bande de clochards serrés le long des berges, avec leurs vieux manteaux couverts de poussière et de suie, stupéfiés par le panorama du couchant et attendant que la première fraîcheur nocturne les force à se lever, se secouer et s’en aller. Il se demandait s’il arriverait à écrire un poème pour exprimer l’idée qu’il avait là. (…)

Les Notes de Chevet de Sei Shônagon

Vous savez que j’aime la littérature japonaise et je vous parlerai aujourd’hui d’un grand classique du Moyen Âge nippon : Les Notes de Chevet de Sei Shônagon (966-1025).

Quatrième de couverture :

Dans une traduction extrêmement élégante d’André Beaujard, nous présentons au lecteur français un des plus beaux livres de la littérature japonaise, les Notes de chevet de Sei Shônagon. Composées dans les premières années du XIᵉ siècle, au moment de la plus haute splendeur de la civilisation de Heian, au moment où Kyôto s’appelait Heiankyô, c’est-à-dire «Capitale de la Paix», par une dame d’honneur, Sei Shônagon, attachée à la princesse Sadako, laquelle mourut en l’an 1000, les Notes de chevet appartiennent au genre sôshi, c’est-à-dire «écrits intimes». Avec Les heures oisives de Urabe Kenkô et les Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chômei, les Notes de chevet de Sei Shônagon proposent, sous forme de tableaux, de portraits, d’historiettes, de récits, une illustration du Japon sous les Fujiwara.Avec l’auteur du Roman de Genji, Noble Dame Murasaki, Sei Shônagon est une des plus illustres parmi les grands écrivains féminins du Japon. Si l’auteur du Roman de Genji est constamment comparé, dans son pays, à la fleur du prunier, immaculée, blanche, un peu froide, Sei Shônagon est égalée à la fleur rose, plus émouvante, du cerisier. Ceux qui liront, nombreux nous l’espérons pour eux, les Notes de chevet sont assurés de découvrir un des plus beaux livres jamais écrits en langue japonaise, et qu’une introduction et des notes leur permettront de goûter dans le plus intime détail, y compris tous les jeux subtils sur les mots.

Mon humble avis :

Dame Sei Shônagon est une aristocrate japonaise, elle appartient à l’entourage direct de l’Impératrice et côtoie tous les personnages de la Cour, qu’elle aime nous décrire dans de petites scènes très vivantes et dont elle nous rapporte les menues querelles de préséance, les bons mots, les maladresses, les flatteries, les séductions et les brouilles.
Ces notes de chevet témoignent de la grande importance de la poésie à la Cour : quotidiennement et en toute occasion on s’échange des poèmes de circonstances, sous forme de tankas, qui servent à nouer des amitiés ou des liaisons amoureuses, mais aussi à prouver l’étendue de sa culture, la finesse de son esprit, sans négliger la beauté de sa calligraphie. Une des grandes frayeurs des Dames de la Cour est de devoir répondre sur-le-champ à un billet et de se ridiculiser par un mauvais poème.
Le sens esthétique est, d’une manière générale, très développé : Sei Shônagon ne perd pas une occasion de nous décrire les vêtements des courtisans et des nobles personnages qu’elle côtoie : les couleurs de leurs tenues semblent la toucher tout particulièrement.
Naturellement, Dame Sei Shônagon n’a aucune estime pour les gens du peuple, et juge les personnages de la Cour en fonction de leur position plus ou moins proche de l’Empereur, ce qui est conforme à son époque et à son milieu.
Ces Notes de Chevet mêlent des petits récits, des poèmes, et aussi des listes diverses et variées (Choses effrayantes, choses embarrassantes, choses dont on n’a aucun regret, et quantité d’autres qui nous dépeignent très précisément les situations de la vie quotidienne à la Cour de Heian et les émotions de l’autrice).
J’ai trouvé ce livre à la fois amusant, raffiné, poétique.
Sei Shônagon est une dame au fort caractère, très observatrice, et indépendante d’esprit.

Extrait page 169

Choses embarrassantes

On appelle une personne, et une autre se présente, croyant que c’était elle qu’on demandait. La chose est encore plus désagréable lorsqu’on apporte un cadeau.
On a parlé plus qu’il ne convenait d’une personne, on l’a critiquée ; un enfant, qui a entendu et retenu ce que l’on avait dit, va le répéter devant elle.
Quelqu’un vous raconte, en sanglotant, une histoire pitoyable ; on l’écoute avec une sincère compassion. Cependant, il se trouve justement qu’on ne peut verser une larme. On se compose le visage comme si l’on était près de pleurer, on prend un air de circonstance ; mais tout cela ne change absolument rien.
D’autres fois, sans qu’on le veuille, en entendant rapporter quelque chose d’heureux, on sent, soudain, ses pleurs couler et couler !
(…)

La Prisonnière de Marcel Proust

Si vous suivez ce blog, vous savez sans doute que j’essaye de lire intégralement La Recherche du Temps Perdu, depuis déjà quelques années (que je n’ai pas comptées).
Je viens de finir – hier soir – le cinquième tome La Prisonnière de cette oeuvre monumentale, et je profite que cette lecture soit encore toute fraîche dans ma tête pour en parler.

De quoi est-il question dans ce tome ?
Le narrateur s’identifie de plus en plus à l’auteur qui semble réellement se dévoiler, alors que dans les tomes précédents celui-ci restait en retrait. Et on peut supposer en effet que cette part de l’histoire le touche et le remet en cause plus profondément.
L’auteur-narrateur, dévoré de jalousie, soupçonne Albertine de lui mentir et de lui cacher ses relations « gomorrhéennes » qu’il imagine innombrables et pouvant surgir de toutes parts.
Comme Albertine s’est maintenant installée chez lui, au grand dam de Françoise qui ne l’aime pas et lui reproche sa cupidité, le narrateur a toutes les possibilités de la surveiller et de la maintenir sous sa coupe. Lorsqu’elle sort, il s’arrange pour qu’elle soit chaperonnée par son amie Andrée, ou par son chauffeur, en qui il a toute confiance. Il soumet aussi Albertine à de discrets interrogatoires dont les réponses ne le satisfont jamais et où il décèle tant d’incohérences que ça redoublerait plutôt ses inquiétudes. Il en arrive à empêcher toutes les sorties d’Albertine à laquelle, en compensation, il offre des tas de cadeaux somptueux, en espérant ainsi qu’elle ne ressente pas trop durement sa captivité.
Vers le milieu du livre, ce huis clos amoureux est interrompu par une soirée mondaine chez les Verdurin, que le baron de Charlus a lui-même organisée et où il a convié tout ce qu’il y a de plus noble et de plus huppé parmi ses connaissances, et où Morel le fameux violoniste donne un concert du compositeur Vinteuil. Le baron de Charlus souhaite en effet faire connaître son jeune protégé et se rendre indispensable à sa carrière, mais les choses vont mal tourner pour le pauvre Baron qui n’a pas pensé à ménager l’orgueil de Madame Verdurin. (…)

Mon avis :

Le narrateur se montre dans ce tome sous un jour assez particulier : manipulateur, avec tout ce que cela suppose de mensonge et de comédie, maladivement possessif, et désirant contrôler tout ce qui l’entoure. On pourrait croire que ses manigances pour garder le contrôle d’Albertine sont les symptômes d’un amour passionné, démesuré. Mais en fait pas du tout : le narrateur dit lui-même qu’il s’ennuie avec Albertine quand il est sûr de son attachement et de sa fidélité et il ne rêve à ce moment-là que de rompre avec elle et de séduire une autre femme. Son amour consiste surtout à se torturer l’esprit pour écarter toute rivale potentielle qui pourrait lui chiper les faveurs d’Albertine et il invente des scenarios improbables de luxures dans des lieux publics, avec des femmes qu’Albertine ne connaît pas, dans une obsession des amours saphiques très curieuse.
Ce tome, consacré en grande partie à leurs relations de couple et à leurs conversations, ne nous apprend en réalité quasiment rien sur Albertine : on ne sait pas ce qu’elle aime, ce qu’elle pense, qui elle est – et le narrateur ne semble pas y attacher la moindre importance. Tout ce qui lui importe c’est de débusquer des contradictions dans les allégations de la jeune fille, de façon à se prouver qu’elle ment, donc qu’elle le trompe, et il ne sort pas de cela.
Bien que cette attitude puisse paraître plutôt antipathique, on a malgré tout pitié de sa souffrance et des situations invraisemblables par lesquelles il passe et où on sent bien qu’il se fait berner malgré tous ses calculs et ses précautions.
Il en va de même, dans ce tome, pour le baron de Charlus, qui montre plusieurs facettes de son caractère et, après m’avoir semblé exaspérant de prétention et d’orgueil, s’avère tout à fait attendrissant et même pitoyable.
Dans La Prisonnière, il est aussi beaucoup question de sujets esthétiques et artistiques, avec des réflexions sur le génie et l’oeuvre d’art. Proust considère que l’oeuvre d’un artiste génial nous propose toujours les divers aspects d’un même univers et il insiste donc sur l’unité de cette vision créatrice.
Un tome que j’ai trouvé plus facile à lire que Sodome et Gomorrhe II (où j’avais senti des longueurs), et qui réussit bien à capter l’attention du lecteur de bout en bout.
Je serai donc très curieuse de découvrir Albertine Disparue prochainement.

Un extrait page 334 :

Mes paroles ne reflétaient donc nullement mes sentiments. Si le lecteur n’en a que l’impression assez faible, c’est qu’étant narrateur je lui expose mes sentiments en même temps que je lui répète mes paroles. Mais si je lui cachais les premiers et s’il connaissait seulement les secondes, mes actes, si peu en rapport avec elles, lui donneraient si souvent l’impression d’étranges revirements qu’il me croirait à peu près fou. Procédé qui ne serait pas du reste beaucoup plus faux que celui que j’ai adopté, car les images qui me faisaient agir, si opposées à celles qui se peignaient dans mes paroles, étaient à ce moment-là fort obscures : je ne connaissais qu’imparfaitement la nature suivant laquelle j’agissais ; aujourd’hui j’en connais clairement la vérité objective.(…)