Un quinze août à Paris de Céline Curiol

couverture chez Babel

Dans le cadre de mon mois thématique sur la maladie psychique, je vous propose aujourd’hui Un quinze août à Paris, histoire d’une dépression écrit en 2014 par l’écrivaine Céline Curiol. Ce livre est à la fois un récit autobiographique et surtout un essai sur les caractéristiques de la dépression, une analyse de ses effets et de ses manifestations, vues de l’intérieur.

Note biobibliographique sur l’Autrice (source : Wikipedia)

Céline Curiol est une romancière et essayiste née en janvier 1975.
Ingénieure de formation, elle a vécu une douzaine d’années à l’étranger, dont une majeure partie à New York.
Ses œuvres sont principalement publiées chez Actes Sud, maison d’édition qui participe à sa promotion.
Son premier roman, Voix sans issue, a été traduit dans une quinzaine de langues et salué par l’écrivain américain Paul Auster comme « l’un des textes de fiction les plus originaux et les plus brillamment exécutés par un écrivain contemporain. »
S’ensuivent un second roman Permission, un récit de voyage Route Rouge et Exil intermédiaire, sur la disparition de l’amour conjugal.
De sa résidence à la Villa Kujoyama de Kyoto, elle a tiré un roman, L’Ardeur des pierres, paru à la rentrée 2012.
En 2013, elle apporte sa contribution à la collection « Essences » d’Actes Sud, avec un texte hybride, À vue de nez.
En 2014, son ouvrage, Un quinze août à Paris : histoire d’une dépression, explore, à travers le récit d’une expérience personnelle, les mécanismes d’invasion de la dépression, et rapporte les points de vue d’artistes et de scientifiques sur cette maladie.
De 2010 à 2016, elle a été membre du conseil d’administration de la Maison des écrivains et de la littérature.
Elle est l’autrice en 2016 de Les vieux ne pleurent jamais.

Présentation de l’éditeur sur ce livre :

En 2009, Céline Curiol se trouve confrontée à l’étrange sensation d’avoir perdu le goût de vivre, celui de penser, d’imaginer. De ne plus pouvoir réagir. Agir sur son propre corps, le maîtriser. Quelques années plus tard, elle tente de dire et de comprendre comment s’est insinuée en elle cette extrême fragilité physique et psychologique dont elle revisite les strates, désireuse de circonscrire les symptômes de cette maladie appelée dépression, en parler, la nommer ; tant la solitude et le déni qui à l’époque l’entouraient jusqu’à la submerger auraient pu la tuer.

Mon humble Avis :

Dans l’un des premiers chapitres de ce récit-essai, Céline Curiol dit qu’elle aimerait écrire ici le livre qu’elle aurait aimé lire quand elle était en dépression et j’ai trouvé en effet qu’elle décortique les différents symptômes de la maladie en essayant de leur chercher une description, une explication et une issue. Je ne sais pas si une personne dépressive pourrait guérir par la lecture de ce livre, mais en tout cas je pense que cela pourrait la pousser à consulter et à se soigner si elle n’en est pas déjà convaincue et à réfléchir sur elle-même et les racines profondes de son mal-être.
Céline Curiol se base dans ce livre sur les citations les plus révélatrices, choisies avec soin, d’un grand nombre d’auteurs célèbres (romanciers, essayistes, philosophes, cinéastes, et, plus rarement, des psychologues ou des médecins) ayant souffert de dépression et ayant témoigné sur ce sujet d’une manière ou d’une autre, dans leur œuvre, leurs interviews ou leur correspondance. Elle cherche à travers ces phrases à cerner toutes les caractéristiques, même les moins évidentes et les moins connues, de la dépression, avec ses modes de pensée particuliers (ruminations, logorrhée, négativité, pessimisme, honte, peur de l’abandon, excès de logique et manque d’imagination, angoisse de la solitude, déni de la maladie et de sa gravité donc refus de se soigner, etc.) mais aussi les sensations corporelles qui lui sont propres (symptômes liés à l’angoisse, impression de temps qui ne passe plus, oppression, palpitations et pesanteur extrême).
Mais ce livre a aussi le grand intérêt d’évoquer les réactions auxquelles doit se confronter le dépressif de la part de son entourage : incompréhension, maladresses, minimisation de son état, ironie déplacée ou encore rejet brutal. Beaucoup de ses amis s’écartent d’elle parce qu’elle est malade, et la renvoient à sa solitude sous prétexte qu’ils ne peuvent rien pour elle. Même de la part des psychiatres et des institutions médicales, elle ne reçoit pas toujours l’attention et la bienveillance que son état exigerait normalement, bien au contraire.
Un livre magnifique : tout à la fois intelligent, profond, sensible, émouvant, qui fera mieux comprendre la dépression à ceux qui ne la connaissent pas directement et qui aidera certainement les dépressifs ou anciens dépressifs à y voir plus clair sur leurs fragilités et à prendre du recul sur eux-mêmes.

Un Extrait page 27 :

(..) Et tout au long de la dépression, je souhaiterais souvent, de toutes mes forces, que quelqu’un me parle pour de bon.
Ma délivrance passerait par l’effet d’une parole, j’en avais le pressentiment. A cette parole, je pourrais m’accrocher comme à une planche de salut pour naviguer dans les eaux tumultueuses de ma propre pensée. Par son extrême justesse, cette parole souveraine ferait taire toutes mes spéculations. Elle imposerait le calme dans mon petit royaume plein de tumulte et, par sa vérité incontestable, rendrait la réalité, dont je m’entêtais à retenir la version la plus foudroyante, tolérable. Ainsi j’espérais qu’une des rares personnes auxquelles je me confiais prononce enfin une phrase magique qui me sauverait. Cette phrase aurait contenu le monde qui m’avait été enlevé ; elle aurait été une vraie promesse.
Mais cette phrase ne vint jamais. Puisqu’elle ne pouvait pas alors exister.
(…)

**

Un autre extrait page 45

« Peut-être vaut-il mieux ne pas lui dire », déclarerait un jour le Dr B., après que je lui eus annoncé que, pour la première fois depuis sept mois, un homme m’avait invitée à prendre un verre quelques jours plus tard.
« Ne pas lui dire quoi ?
– Que vous êtes en dépression. »
Je sentirais monter en moi, sa phrase à jamais gravée dans ma mémoire, une colère sourde, me demandant ce que mon infirmité avait de rédhibitoire pour qu’il me recommande de la cacher. Contagieuse ? Naïve étais-je alors, estimant que le galant inconnu ne pourrait m’en tenir rigueur ; au mieux serait-il touché par une femme en détresse… Je regarderais incrédule le psychiatre. « Je pense qu’il ne vaut mieux pas », répéterait-il. « Et pourquoi ? » lancerais-je avec défiance, blessée à l’idée qu’il me faudrait dorénavant taire ce dont sa recommandation semblait impliquer que je ne pouvais qu’avoir honte.
Le Dr B. pèserait probablement ses mots avant de répondre : « Il risquerait de ne pas être à l’aise. »
Ne pas être à l’aise ? Était-il d’emblée exclu qu’il puisse éprouver de l’attirance pour des charmes qui ne pouvaient tous s’être fanés du jour au lendemain ?
Le psychiatre devait pourtant avoir raison ; il suffisait de poser les choses autrement. Qui avait envie de s’emmerder avec une « dépressive » ? Tant que je n’émergerais pas de ma torpeur, qui n’était que partiellement dissimulable, je serais mise à l’écart du commerce de la séduction et jugée responsable de mon propre état. C’était là cruelle ironie. Car ce que recherche la personne en crise, ce sont des bras mentaux, entre lesquels venir se reposer, des bras aussi tendres, aussi forts que la plus généreuse forme de compréhension.
(…)

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La Passion selon G.H. de Clarice Lispector

J’ai lu ce livre par curiosité pour Clarice Lispector et pour essayer de découvrir la littérature brésilienne en général, une littérature qui m’était entièrement inconnue jusqu’à présent.

couverture du livre

Note biographique sur l’autrice :

Clarice Lispector (1920-1977) est une femme de lettres brésilienne d’origine ukrainienne. La Passion selon G.H. qui date de 1964 est son roman le plus célèbre. Ses romans sont souvent introspectifs, avec des monologues intérieurs qui font penser à Virginia Woolf ou James Joyce. (Sources : Wikipédia et l’éditeur)

Quatrième de Couverture :

La Passion selon G.H. est un classique incontournable de la littérature brésilienne contemporaine, dont l’intrigue repose sur quelques éléments à peine : un événement apparemment banal fait irruption dans le cours habituel des jours et provoque un séisme intérieur foudroyant. G.H. une artiste vivant à Copacabana, quartier chic de la ville de Rio de Janeiro, pénètre pour la nettoyer dans la chambre de l’employée de maison à la suite de son départ. La pièce est impeccable mais elle y découvre dans un placard une énorme blatte qu’en vain elle tente d’écraser d’un coup de porte. Face à l’insecte agonisant, G.H. plonge dans une crise existentielle qui la mènera par strates successives jusqu’aux confins de la Création, par-delà les limbes du langage et de l’inconscient. Ce voyage immobile constitue sans doute l’une des pages les plus saisissantes de la littérature du XXe siècle.

Mon Humble Avis :

J’ai lu ce roman dans une toute nouvelle traduction (datant de 2020) alors que la précédente traduction, que je ne connais pas, datait des années 70. Malgré tout, j’ai trouvé la lecture de ce livre extrêmement pénible, rébarbative, avec une écriture absolument ni belle ni fluide, un style lourd et quasiment indigeste qui pourrait faire penser aux tracts syndicaux ou, au mieux, aux thèses de doctorat intello-poético-philosophico-marxisantes des années 1970.
Du point de vue des références littéraires qui ont visiblement inspiré Clarice Lispector, on pense bien sûr à Kafka, avec l’irruption de la blatte géante qui fonctionne comme un clin d’œil appuyé à l’écrivain praguois. J’ai aussi pensé à Une saison en enfer de Rimbaud, du point de vue de l’atmosphère un peu mystique, oscillant entre le blasphème et la métaphysique. Parfois, la manie de Clarice Lispector de jongler avec des concepts paradoxaux (l’être c’est le non-être, le renoncement c’est la victoire, et tout ce genre d’idées) m’a vaguement évoqué Maurice Blanchot. Autant de références tout à fait respectables, et même hautement recommandables, mais l’autrice brésilienne ne me semble pas tirer le meilleur profit de ces inspirateurs.
J’ai trouvé de ci de là des pages très intéressantes, des réflexions pleines de vérité, et aussi quelques véritables pépites, mais elles ont tendance à être noyées dans des flots de considérations rébarbatives – et tout bonnement barbantes – où l’on finit par s’enliser et perdre pied !
Bref, un livre que je ne recommande pas – surtout à cause de son style et, accessoirement, à cause de nombreuses réflexions tirées par les cheveux.

Voici un extrait qui m’a plutôt plu :

Un Extrait page 173

Mais je découvre que l’espoir même n’est pas nécessaire.
C’est beaucoup plus grave. Ah, je sais bien que je suis encore à m’occuper de danger et que je ferais mieux de me taire pour moi-même. On ne doit pas dire que l’espoir n’est pas nécessaire, car cela pourrait se transformer, compte tenu de ma faiblesse, en arme de destruction. Et pour ta part, en arme utilitaire de destruction.
Je pourrais ne pas comprendre et tu pourrais ne pas comprendre que renoncer à l’espoir – cela signifie de fait agir, et aujourd’hui. Non, ce n’est pas destructeur, attends, laisse-moi nous comprendre. Il s’agit d’un sujet interdit non parce que nocif mais parce que nous nous y exposons à du risque.
Je sais que si j’abandonne ce qui fut une vie entièrement organisée autour de l’espoir, je sais qu’abandonner tout cela – au profit de cette chose plus vaste qui est d’être vivant – abandonner tout cela est douloureux comme de se défaire d’un enfant qui n’a pas encore vu le jour, qui n’est qu’en promesse, et cela meurtrit.
(…)

Ce roman était paru en 1978 aux éditions des Femmes Antoinette Fouque et il a été réédité dans une nouvelle traduction de Paulina Roitman et Didier Lamaison, en 2020, toujours aux éditions des Femmes.

Le Petit joueur d’échecs de Yôko Ogawa

Le blog de Goran, « des livres et des films » atteint aujourd’hui son sixième anniversaire et c’est pour cette raison que Patrice et Eva – que je remercie pour cette initiative – ont organisé une Lecture Commune en l’honneur de Goran, disparu beaucoup trop tôt, à laquelle je tenais vraiment à participer.
Il s’agissait donc de lire Le Petit joueur d’échecs de Yôko Ogawa, paru au Japon en 2009 et en France en 2013.

Note pratique sur le livre :

éditeur : Actes sud (Babel)
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle
Nombre de pages : 330.

Note sur l’écrivaine :

Yôko Ogawa (née en 1962) est une écrivaine japonaise. Diplômée de Lettres, elle se lance dans l’écriture de courts romans jusqu’au milieu des années 90, puis de romans plus épais à partir des années 2000. Des écrivains comme Haruki Murakami ou Paul Auster inspirent son œuvre, mais aussi des classiques japonais ou américains : Kawabata, Tanizaki, Carver, Fitzgerald, etc. Elle remporte le prestigieux Prix Akutagawa pour La Grossesse en 1991. Ses livres, traduits dans le monde entier, remportent un large succès.

Présentation du début de l’histoire :

Un petit garçon très sensible, imaginatif et intelligent est élevé avec son petit frère par leurs grands parents. Ce petit garçon est né avec les lèvres scellées l’une à l’autre et on a dû lui greffer sur la bouche un morceau de peau de ses jambes, si bien qu’il se retrouve plus tard avec les lèvres velues, et de plus en plus au fur et à mesure qu’il grandit. Cet enfant finit par rencontrer, par un concours de circonstances étranges, un homme obèse qui vit dans un autobus désaffecté, immobilisé au cœur d’un jardin. Cet homme obèse, grand amateur de pâtisseries, mais surtout très grand joueur d’échecs, va initier le petit garçon à ce jeu et à ses subtilités stratégiques, et il ne va pas tarder à détecter chez cet élève un véritable génie des échecs, un vrai poète de l’échiquier, comparable au grand joueur Alekhine. Mais le petit garçon commence à gagner contre son maître de plus en plus souvent et il devient clair qu’il devra bientôt se mesurer à d’autres adversaires, encore plus forts, pour parfaire son jeu. (…)

Mon humble avis :

De la même manière que Yôko Ogawa dressait dans « La formule préférée du professeur » un éloge poétique des mathématiques, avec un chouïa de vulgarisation scientifique revisitée et magnifiée par la littérature, nous nous trouvons ici devant un éloge poétique du jeu d’échecs, où il s’agit moins de détailler des stratégies et d’expliquer des tactiques – un aspect technique qui, visiblement n’intéresse pas trop l’écrivaine – que de nous émouvoir et de nous embarquer dans les mille variations d’une rêverie autour des échecs. Ainsi, elle évoque, à propos des différentes parties que joue le petit joueur d’échecs, une plongée au fond des mers ou une navigation à la surface d’un lac, et bien d’autres phénomènes naturels et aquatiques sont comparés aux différents coups des joueurs.
Curieusement, moi qui ne connais pratiquement rien à ce jeu, et qui pensais m’ennuyer passablement à la lectures de longues parties dont je ne comprends pas les subtilités, j’ai été au contraire très captivée, et mon attention était vraiment happée par la manière dont Yôko Ogawa sait camper une situation, une émotion, ou la charge affective qui peut entourer une partie d’échecs.
Car il m’a semblé, effectivement, que le vrai sujet de ce roman était l’échange affectif entre les êtres, dont les différentes parties d’échecs sont les représentations, puisque le petit joueur, qui ne veut pas grandir, a l’occasion de jouer avec (ou de mêler à son jeu d’une façon ou d’une autre) pratiquement toutes les personnes qu’il aime, depuis son maître très admiré jusqu’à la jeune fille dont il est amoureux, en passant par la vieille demoiselle qu’il respecte tout particulièrement et qu’il cherche à protéger.
Ainsi, dans ce roman, les échecs représentent par excellence la rencontre des affects et le désir de composer un poème à deux voix, dans l’harmonie complice des deux adversaires, sans que la notion de victoire ou de défaite n’ait vraiment d’importance car ce n’est pas à cela que Yôko Ogawa s’attache.
Ce roman m’a paru être une prouesse littéraire tout à fait audacieuse et remarquable : réussir à tenir en haleine son lecteur et l’émouvoir à de multiples reprises, sur un sujet aussi austère, spécial et ardu, était vraiment une gageure très risquée et c’est parfaitement réalisé, développé et imaginé.
Vous l’aurez compris, j’ai bien aimé ce livre.

Un extrait page 114

Après la perte du maître, grandir devint quelque chose d’effrayant pour le petit joueur d’échecs. Son corps s’allongeait, ses épaules s’élargissaient, ses muscles se formaient, ses chaussures rapetissaient, ses doigts grossissaient et sa pomme d’Adam apparaissait… Ces prémisses de changement l’attiraient vers un marais insondable. Tout ce qui lui évoquait l’état de grosseur devenait une arme à son encontre. Lorsqu’il aperçut en ville un homme de près de deux mètres, son sang ne fit qu’un tour et ses jambes se figèrent, et quand la télévision diffusa un reportage sur une fête autour de la plus grande pizza au monde, il eut un haut-le-coeur. Parce que le maître avait trop grandi, sa mort avait été mise en scène. Parce qu’elles avaient grandi, Indira avait été enfermée sur la terrasse du grand magasin et Miira ensevelie entre les murs. Et lui, en grandissant, il finirait par ne plus pouvoir se glisser sous la table d’échecs.
« Grandir est un drame ».
Cette phrase se grava profondément en lui.(…)

Cette Vie de Karel Schoeman

J’avais déjà lu un roman de Karel Schoeman, « Retour au Pays Bien Aimé », que j’avais beaucoup apprécié, et c’est la raison pour laquelle je voulais approfondir ma connaissance de cet écrivain.

Voici une petite présentation de l’auteur :
Karel Schoeman est né en 1939 à Trompsburg (État libre d’Orange). Solidaire du combat des Noirs de son pays, il a reçu en 1999, des mains du président Mandela, la plus haute distinction sud-africaine : The Order of Merit. Son œuvre compte une trentaine d’ouvrages d’histoire et dix-sept romans dont certains sont considérés comme des chefs-d’œuvre de la littérature sud-africaine. Il est mort dans la nuit du 1er au 2 mai 2017 à Bloemfontein (Afrique du Sud). (Note de l’éditeur)

Note Pratique sur le Livre :
Publié par les éditions Phébus en 2009, dans une traduction française de Pierre-Marie Finkelstein.
Langue d’origine : Afrikaans.
Nombre de pages : 266.

Voici la présentation de ce roman par les éditions Phébus :

Nous sommes au XIXe siècle dans le Roggeveld, région parmi les plus inhospitalières d’Afrique du Sud. Une femme se meurt. Au cours de sa vie, elle a beaucoup vu et beaucoup entendu : elle a surtout énormément appris sur le cœur des hommes. Hésitante, incertaine, elle égrène ses souvenirs, reconstruit son passé et, ce faisant, exhume un monde, celui des Afrikaners. Surgissent alors de sa mémoire, sur fond de paysage tissé par le vent, la poussière et le silence, des êtres austères et néanmoins secrètement ardents, pragmatiques puis brusquement lyriques.
Et, de page en page, en filigrane, apparaît le subtil portrait de cette narratrice profondément seule et intensément lucide sur son histoire, son pays et son peuple.

Mon humble Avis :

C’est un beau livre, à l’écriture très travaillée, et aux descriptions généralement magnifiques, et on ne peut pas contester le génie de l’auteur à créer des atmosphères, à susciter en nous des images et des impressions.
Malgré cela, j’ai eu beaucoup de mal à avancer dans cette lecture qui demande beaucoup de persévérance et durant laquelle il m’est arrivé de m’ennuyer un peu. Bref, il m’a fallu presque quinze jours pour arriver au bout de ce livre, alors que c’est loin d’être un pavé !
Cette impression de lenteur et de stagnation dans ma lecture était liée au caractère très spécial de l’héroïne et narratrice : une femme absolument enfermée en elle-même, qui ne parle presque jamais et qui se sent toujours étrangère à ce qui se passe autour d’elle. Dans son enfance, elle semble s’attacher à trois ou quatre personnes, surtout des membres de sa famille, comme son père et sa belle soeur Sofie. Mais plus elle grandit ou mûrit plus sa vision du monde devient morne, lointaine et silencieuse.
Pourtant, cette étrange narratrice-héroïne traverse des événements, des drames, qui devraient la sortir de son apathie et la rendre plus active mais elle les raconte en se demandant ce qu’ils veulent dire, dans une incompréhension où elle ne cesse de douter, alors que le lecteur comprend mieux qu’elle de quoi il retourne.
Néanmoins, cette narratrice est loin d’être stupide : elle est une des seules de son village à savoir lire et écrire, elle est souvent sollicitée par des voisins pour rédiger des courriers, elle aime lire et il lui arrive à certains moments de noter ses pensées, de faire des tentatives littéraires, mais elle finit par s’en désintéresser.
Parallèlement, cette narratrice montre une certaine lucidité pour analyser les caractères de ceux qui l’entourent, la cupidité des uns, la dureté des autres, mais elle rêve surtout de solitude et de promenades en liberté à travers le veld.
C’est donc, comme je le disais, un beau livre mais dont il faut accepter le rythme lent et contemplatif, et on doit s’accrocher pour arriver jusqu’au bout.
La fin n’est pas surprenante, on s’y attend depuis le début, et de ce point de vue il n’y a pas de suspense, mais c’est quand même une très belle fin, où l’auteur a mis beaucoup d’émotion contenue.

Un Extrait page 89-90

(…) Les voisins revinrent pour les obsèques – cela devait bien faire vingt ou trente personnes en tout, en comptant les enfants – et je me souviens qu’ils parlaient à voix basse et se taisaient dès qu’ils apercevaient quelqu’un de la famille. Après le culte, qui fut célébré près de la tombe, je servis des bols de café au salon et comme je n’étais encore qu’une enfant, personne ne fit attention à moi. « Ce n’est tout de même pas normal, une femme qui ne verse pas une larme sur la tombe de son mari » fit remarquer quelqu’un sur un ton de reproche; un autre, commentant la chute de Jakob, se demanda ce qu’il pouvait bien faire dans la crevasse où l’on avait retrouvé son corps, aussi loin de l’endroit où il avait été vu pour la dernière fois.
C’est alors que je pris conscience, pour la première fois, de tout ce que l’on peut voir et entendre à condition de rester bien tranquille et de se tenir en retrait, de se contenter de regarder et d’écouter sans laisser échapper le moindre son ni faire le moindre geste; c’est là, en me faufilant sans me faire remarquer avec mes bols de café parmi ces gens venus assister à l’enterrement, que sans m’en rendre compte j’ai appris à vivre pour le restant de mes jours.(…)

Annonce de deux Mois Thématiques en Prévision.

Par goût et intérêt personnel, j’ai décidé de consacrer certains mois futurs à des thèmes particuliers.
Ainsi, le prochain mois d’octobre (2021) sera dédié au thème de la maladie psychique, avec des poèmes, des récits ou romans, une chanson et un film traitant de ce sujet, pas aussi difficile ou rébarbatif qu’on le croit généralement et qui a pu donner naissance à des œuvres belles et fortes.
Un autre mois thématique sera organisé en février 2022 sur le thème des Femmes japonaises, avec des présentations de poèmes, romans, films, écrits ou réalisés par des créatrices japonaises.

Sinon, vous retrouverez toujours en novembre quelques chroniques pour le défi des Feuilles allemandes d’Eva et Patrice.
Et en mars 2022, je participerai de nouveau au Mois de l’Europe de l’Est, selon mon habitude depuis de nombreuses années, avec là encore quelques chroniques.

Voilà pour mon petit programme ! J’espère que vous y prendrez plaisir !

La Grossesse, de Yôko Ogawa

Après avoir déjà lu et chroniqué cette année deux livres de Yôko Ogawa, je poursuis mon incursion dans son œuvre qui, décidément, me plait par son originalité et son raffinement.
Une nouvelle fois, c’est un de ses courts romans des années 1990 qui a attiré mon intérêt : La Grossesse, publié pour la première fois en 1990 dans sa version originale japonaise, puis disponible aux éditions Actes Sud à partir de 1997 pour sa traduction française.

Note Biographique sur l’Autrice :

Yôko Ogawa (née en 1962) est une écrivaine japonaise. Diplômée de Lettres, elle se lance dans l’écriture de courts romans jusqu’au milieu des années 90. Des écrivains comme Haruki Murakami ou Paul Auster inspirent son œuvre, mais aussi des classiques japonais ou américains : Kawabata, Tanizaki, Carver, Fitzgerald, etc. Elle remporte le prestigieux Prix Akutagawa pour La Grossesse en 1991.

Note Pratique sur le Livre
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle:
Nombre de pages : 70.

Quatrième de Couverture :

Depuis le début de la grossesse de sa sœur, la narratrice consigne dans un journal les moindres transformations physiques de la future mère. Et quand celle-ci, passé la période des nausées, retrouve un appétit vorace, elle s’empresse de lui préparer des marmelades de pamplemousses, dont elle la régale et la gave à plaisir. Peu à peu la peau — peut-être toxique — et la chair des fruits viennent se mêler, dans son esprit, à l’effervescence mystérieuse de la « matière » en gestation…

Mon humble Avis :

C’est un livre très dérangeant, qui crée chez le lecteur un malaise grandissant au fur et à mesure des pages.
Pendant la première partie du livre, l’autrice distille le doute avec beaucoup d’allusions subtiles et de sous-entendus. Ainsi le lecteur en vient progressivement à s’interroger sur cette narratrice un peu étrange, voire inquiétante : pourquoi tient-elle le journal précis de la grossesse de sa sœur ? Pourquoi semble-t-elle tellement irritée par son beau-frère ? Pourquoi semble-t-elle faire une telle fixation sur la grossesse et les nausées de cette sœur ? Des indices psychologiques parsèment ce court roman et nous permettent de faire quelques suppositions, comme une jalousie probable de la narratrice célibataire, à la situation sociale peu attrayante, vis-à-vis de la sœur plus chanceuse.
Mais vers la moitié du livre, cette narratrice devient clairement malfaisante et les événements se produisent avec une cruauté évidente.
Bizarrement, la sœur ne semble pas soupçonner quoi que ce soit, elle suit docilement les consignes de la narratrice et mange toutes les confitures que cette dernière lui fait mijoter du matin au soir, comme si la faim et la grossesse empêchaient son esprit de fonctionner et la poussaient exclusivement à engloutir n’importe quelle nourriture, comme un animal. Mais c’est peut-être seulement la haine de la narratrice qui lui fait percevoir cette sœur comme une sorte de bête vorace et impulsive, réduite à un corps sans âme.
Malgré son aspect dérangeant, j’ai trouvé ce livre très réussi, par la mise en place d’un climat étrange et vénéneux, et par la manière de nous faire comprendre la psychologie des trois protagonistes, par petites touches voilées.
Par ailleurs, je n’ai pas l’impression que le thème de la grossesse ait été souvent traité par la littérature, et je trouve que Yôko Ogawa a ici fait preuve d’une grande originalité et qu’elle démontre une nouvelle fois l’extrême singularité de ses points de vue et de son imagination.

Un Extrait page 34

1er mars (dimanche) 14 semaines + 6 jours

Je me suis aperçue brutalement que pas une seule de mes pensées n’est allée au bébé à naître. Il vaut peut-être mieux que je réfléchisse moi aussi à son sexe, son nom et sa layette. Normalement on devrait se réjouir beaucoup plus de ce genre de choses.
Ma soeur et mon beau-frère ne parlent pas du bébé en ma présence. Ils se comportent comme si la grossesse n’avait aucun rapport avec le fait d’abriter un bébé en son sein. C’est pour cela que pour moi non plus le bébé n’est pas une chose concrète.
Maintenant, le mot-clé que j’emploie dans ma tête pour me rendre compte de l’existence du bébé est « chromosome ». En tant que « chromosome », il m’est possible de prendre conscience de sa forme. (…)

Lecture Commune pour Goran

Eva et Patrice du blog « Et si on bouquinait un peu » ont eu l’excellente idée d’organiser une Lecture Commune pour le 15 septembre 2021, en l’honneur de notre ami blogueur Goran.

Je répercute ici l’article qu’ils ont publié pour annoncer cette nouvelle :

Après une petite pause nécessaire, nous revenons vers vous pour fixer notre date de lecture commune en hommage à Goran. Nous aimerions tout d’abord vous remercier pour tous vos messages qui montrent encore une fois à quel point Goran était apprécié de tous.

Nous avons longtemps réfléchi pour trouver une date. Nous n’avons pas voulu la choisir au hasard, nous souhaitions un lien concret. Nous avons tous fait connaissance avec Goran grâce à son blog, c’est pourquoi nous vous proposons le 15 septembre, car c’est à cette date que le blog « Des livres et des films » fête son anniversaire.

Pour rappel, nous allons lire Le petit joueur d’échecs de Yōko Ogawa. Pour celles et ceux qui auraient déjà lu ce titre, n’hésitez pas à vous joindre à nous avec un autre titre de la même auteure. Il y en a même un qui est sorti en poche chez Actes Sud en mai (Les lectures des otages).

Je résume : Le petit joueur d’échecs de Yoko Ogawa, le 15 septembre 2021. N’hésitez pas à en parler autour de vous.

Naturellement, je compte participer à cette Lecture Commune, non seulement par amitié pour Goran, dont la présence me manque énormément, mais aussi parce que Yôko Ogawa est une écrivaine de grand talent, à l’univers littéraire insolite et fascinant, que Goran appréciait tout particulièrement et que je serai heureuse de découvrir.

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Un si bel amour et autres nouvelles de Ludmila Oulitskaïa

J’avais déjà lu ce recueil de nouvelles il y a une douzaine d’années et, comme je n’en gardais pas un souvenir très précis, j’ai voulu le relire.
S’il m’avait beaucoup plu à la première lecture, la deuxième a été un peu plus mitigée et je ne suis pas sûre d’avoir apprécié l’ensemble de ces sept nouvelles.

Ludmila Oulitskaïa (née en 1943) est une écrivaine russe de romans, de nouvelles, de contes et de théâtre. Elle ne connaît le succès dans son pays qu’après le démantèlement de l’URSS. A partir des années 90, elle remporte de nombreux Prix Littéraires en Russie et à l’étranger. Elle est mariée au sculpteur Andréï Krassouline. Le recueil de nouvelles Un si bel Amour a été publié pour la première fois en Russie en 2000 et dans sa traduction française par Sophie Benech en 2002 pour Gallimard.

Je ne vais pas présenter chacune des sept nouvelles mais seulement quatre parmi les plus marquantes.

Dans La Varicelle : Un groupe de fillettes d’une dizaine d’années, dont la plupart viennent de familles aisées ou riches, se retrouvent réunies sur l’invitation de l’une d’entre elles et profitent de l’absence des parents pour se déguiser avec les vêtements et maquillages des adultes. Elles se mettent à jouer à divers jeux mais les enfantillages dégénèrent peu à peu en débordements scabreux. (…)

Dans La Bête : Un énorme chat réussit à s’introduire régulièrement dans l’appartement de la narratrice et fait presque à chaque fois ses besoins sur son couvre-lit. Bien qu’elle ferme toutes les issues et se barricade chez elle, la mystérieuse bête continue à déambuler chez elle. Sur les conseils d’une amie, et faute d’avoir pu se débarrasser de l’animal, elle entreprend de l’amadouer en lui donnant à manger. Mais bientôt des solutions plus radicales semblent devoir s’imposer car le matou est particulièrement retors. (…)

Dans Un si bel Amour : Une adolescente tombe follement amoureuse de sa jeune et belle professeure d’allemand. Elle prend l’habitude de la suivre après la fin des cours et le mode de vie de son idole la fait rêver. Alors elle décide de lui offrir une superbe gerbe de fleurs. Mais elle ne possède pas l’argent nécessaire à cet achat luxueux. Elle sera prête à faire n’importe quoi, même les choses les plus sordides, pour réunir la somme exigée. (…)

Dans Un si gentil garçon : Un professeur quinquagénaire et plutôt raffiné propose le mariage à une brave dame pas très séduisante car il ressent une forte attirance sensuelle pour son petit garçon de douze ans. Le professeur se propose donc d’assurer à la dame tout le confort et l’aisance bourgeoise en échange des travaux ménagers et d’un respect mutuel, en tout bien tout honneur. La dame accepte cet étrange marché, sans connaître les motivations profondes du professeur. Elle se réjouit même que ce nouveau mari traite l’enfant « comme son fils » et partage avec lui toute sa culture et ses connaissances raffinées. L’enfant grandit à l’ombre de son père adoptif, qui est aussi son mentor et son amant. (…)

Mon humble Avis :

Comme vous l’aurez compris en lisant les résumés ci-dessus, la sexualité adolescente et enfantine occupe une place importante dans ces nouvelles, et elle est traitée par Ludmilla Oulitskaïa avec une certaine cruauté, un regard acéré et caustique, ce qui m’a mise plusieurs fois très mal à l’aise. La présence de personnages pédophiles dans plusieurs de ces nouvelles, est d’autant plus dérangeante que l’autrice ne semble pas les condamner d’une manière très ferme, ou plus exactement, l’aspect moral ne parait pas être son souci principal.
Il m’a semblé que l’autrice développe dans la plupart de ces nouvelles une vision très destructrice de l’amour : l’amour avilit et fait tomber dans la déchéance, soit celui qui l’éprouve soit celui qui en est l’objet.
Il est question aussi dans ces nouvelles des lois répressives de l’URSS contre l’homosexualité.
La Bête est sans doute la nouvelle qui m’a le plus intéressée, car cette histoire de chat malfaisant qui s’introduit partout m’a fait penser à un autre livre russe très célèbre Le Maître et Marguerite de Boulgakov et je pense qu’il y a là un clin d’œil de Ludmila Oulitskaïa à ce félin rusé et satanique et à ce chef d’œuvre satirique des années 1930.
Bref, un livre assez dérangeant par ses thèmes, mais à l’écriture très convaincante !

Un extrait page 173 (issu d' »Un si gentil garçon »):

(…) C’est justement au son de cette voix que Nicolaï Romanovitch avait eu une illumination : et s’il essayait d’organiser sa vie autrement… Voilà une femme d’intérieur, une intendante, une infirmière… sur la base d’un contrat loyal : donnant donnant.
Nicolaï Romanovitch allait sur ses cinquante-cinq ans, un âge respectable. Donc, entendons-nous bien, ne pas s’attendre aux plaisirs du lit ni compter dessus ; en revanche, une pièce indépendante, une totale sécurité matérielle et, cela va de soi, du respect. De votre côté, honorable Xanthippe Ivanovna, les travaux domestiques et la garde du foyer, autrement dit, la lessive, la cuisine, le ménage. Quant à votre fils, je l’adopterai, je l’élèverai de mon mieux. Je lui ferai faire des études. Oui, de la musique, de la gymnastique… Un Ganymède aux pieds légers, fleurant bon l’huile d’olive et la jeune sueur… (…)

L’annulaire de Yôko Ogawa

couverture chez Actes Sud

Quatrième de Couverture :

Le Point de Vue des Editeurs

A la suite d’un léger accident de travail, la narratrice de ce récit a quitté son usine et trouvé un emploi d’assistante et réceptionniste auprès de M. Deshimaru, directeur d’un laboratoire de spécimen. Dans ce lieu étrange, ancien foyer de jeunes filles pratiquement désert, elle reçoit la clientèle avant que M. Deshimaru, en véritable maître de taxidermie, recueille, analyse et enferme à jamais les blessures et les souvenirs de ceux qui désirent échapper à leur mémoire. Sans vraiment comprendre ce qui se joue sous ses yeux, la jeune fille tombe peu à peu sous la coupe de cet homme…
Avec ce récit – assurément l’un de ses plus fascinants -, Yôko Ogawa pénètre davantage encore dans le territoire de l’envoûtement et de l’étrange, et révèle, au cœur du suspense, l’empreinte d’une douleur qui va jusqu’au fétichisme.

Mon Humble Avis :

J’ai recopié la quatrième de couverture car je suis tout à fait d’accord avec cette analyse : ce livre est absolument fascinant de bout en bout et nous plonge dans un univers à mi-chemin entre nos vies quotidiennes « normales » et le fantastique le plus bizarre et le plus déroutant. Sans cesse, dans ce livre, nous oscillons sur cette ligne de crête et les frontières de la normalité se brouillent, tout finit par devenir inquiétant et déstabilisant.
Il est difficile de ne pas voir un aspect fortement symbolique lorsque l’héroïne de cette histoire perd un petit morceau de son annulaire au cours d’un accident de travail dans son usine de boissons gazeuses. L’annulaire nous évoque le mariage, les relations de couple, et la perte d’un morceau de ce doigt précis pourrait nous faire penser à des souffrances amoureuses ou à des difficultés pour l’héroïne à s’engager auprès d’un homme. Et la suite de l’histoire, la rencontre étrange avec M. Deshimaru et leurs relations de dépendance et d’emprise semblent bien confirmer cette interprétation.
Mais, en même temps, le livre dépasse largement une interprétation mécaniquement symbolique : nous naviguons plutôt, dans ce roman, dans une sorte de rêve éveillé, qui verse tantôt du côté du cauchemar, tantôt d’un certain réalisme et qui se joue des grilles de lecture trop logiques et des analogies trop systématiques.
Non seulement l’histoire nous parait étrange mais l’héroïne elle-même, la narratrice, nous semble avoir des réactions curieuses, une certaine apathie, un esprit soumis. Elle ne s’étonne de rien et son attirance pour M. Deshimaru nous parait inexplicable.
J’ai vraiment adoré ce livre, qui est selon moi un vrai chef d’œuvre, mais le lecteur doit accepter de se laisser déstabiliser et de ne pas tout comprendre !

Un Extrait page 33 :

Sur les murs de chaque côté se succédaient à intervalles réguliers robinets, pommes de douche et porte-savons. J’en ai compté quinze. Ils étaient tellement secs qu’ils évoquaient plus une décoration d’avant-garde qu’une installation de salle de bains.
Le carrelage bleu qui recouvrait toute la surface, plus ou moins foncé selon les endroits, formait quand on le regardait attentivement des motifs de papillon. C’était étonnant ces papillons dans une salle de bains, mais l’élégance de la couleur était telle que ce n’était pas du tout déplacé. Ils étaient posés un peu partout, sur la bouche d’évacuation des eaux, les parois de la baignoire, à côté de l’aérateur.
– Quel âge avez-vous ? m’a-t-il demandé soudain en s’arrêtant de rire.
– Vingt-et-un ans, ai-je répondu.
– Cela me tracasse depuis quelques temps, mais je trouve que vos chaussures ne sont pas assez sophistiquées pour votre âge.
J’ai regardé mes pieds qui pendaient à l’intérieur de la baignoire. Je portais des chaussures bon marché achetées au magasin du village à l’époque où je travaillais encore à l’usine de boissons gazeuses. Elles étaient en synthétique marron, à talons plats, et assez usées.
– Oui, vous avez raison, elles ne sont pas très élégantes.
(…)

Un bon jour pour mourir de Jim Harrison

couverture du livre

Quatrième de couverture :

Cuites, amour et dynamite … Un amateur de pêche mélancolique, un ancien du Viêtnam et une jeune femme aux jambes interminables, traversent l’Amérique des années soixante, unis par une « mission » folle et héroïque : faire sauter un barrage du Grand Canyon. Mais l’équipée sauvage de cet improbable trio va bientôt tourner à la gueule de bois carabinée !

Mon Humble Avis :

Ce roman est agréable à lire et vaut surtout par son écriture simple, directe, et fluide. On sent que l’auteur est un homme intelligent et cultivé, poète à ses heures, et son style est vraiment plaisant, sans longueurs, bien rythmé. Voilà pour l’aspect positif !
Là où ça s’est gâté : ni les personnages ni l’histoire ne m’ont vraiment intéressée.
Ce trio de paumés, qui ne pense qu’à la drogue, au sexe et au rock’n roll m’a paru sans doute très typique des années 60, tout à fait dans la mouvance de Kerouac et autres fers de lance de la Beat Generation, mais il me semble que ce type de héros n’a pas très bien vieilli, et pour ma part je les trouve un peu vides, pas très attachants, et même un chouïa hystériques avec leurs disputes vaines et recherche constante de défonce.
Une certaine misogynie s’étale tout au long du roman, avec ce pauvre personnage de Sylvia, dont la quatrième de couverture a raison de préciser qu’elle a des jambes interminables car c’est en effet tout ce qu’on peut dire de sa psychologie telle qu’elle est vue par le narrateur.
L’écologie est ici surtout un ressort dramatique pour terminer le livre en beauté, et on aurait parfois aimé que ce soit un peu plus développé car c’est sans doute l’aspect le plus intéressant du bouquin.
Un livre qui m’a globalement déçue car j’avais gardé un bon souvenir des poèmes de Jim Harrison.
Un livre qui me confirme aussi dans l’idée que la littérature américaine n’est pas trop ma tasse de thé !

Extrait page 75 :

(…) Je n’avais ni Etat, ni patrie, ni gouverneur, ni président. C’est ce qu’on appelle être nihiliste, mais je trouve que c’est un mot beaucoup trop fort pour désigner le vide. Pourtant, le suc de l’existence, atrophié et ténu certes, semble toujours présent. Les délices de l’air, de l’eau et des arbres, des créatures aussi rares que Sylvia, et la nourriture, même quand elle était jetée sur une table, comme par Rosie maintenant. Et les plaisirs du whisky. Et ceux de la pêche. Notre cerveau semble instaurer son propre gouvernement sur notre vie. Notre plan n’était qu’une inauguration, une sorte de bal du Couronnement.