Quelques uns de mes derniers haikus

C’est devenu une habitude de vous livrer ici quelques haikus, et j’espère que vous y prenez intérêt.
Voici donc quelques uns des derniers, sur des thématiques automnales : comme vous le constaterez j’ai fait quelques promenades dans les bois.
N’hésitez pas à me faire part de vos impressions et préférences.

***
Bousculé par
le vent, l’arbre jaune laisse
tomber quelques feuilles.

***
En fait de cueillette,
ne trouver que des marrons
et des mûres rouges.

***
Un jeune homme avec
un détecteur de métaux
dans la forêt d’or.
***

C’est le jour des morts
que les corbillards redeviennent
citrouilles.

***
Toutes les châtaignes
ont les piquants en désordre
et les bogues nues.

***
ne pas trop savoir
s’il faut commencer la journée
ou se recoucher

***

Les feuilles qui tombent,
plutôt que mortes, ont l’air
de belles alanguies.

***
Marcher dans les feuilles
mortes, dans un léger bruit
de chiffons froissés.

***
Ne plus voir que les
scintillements du goudron
– Soleil dans les yeux
***

Que faire des classes moyennes, de Nathalie Quintane

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J’avais déjà lu un livre de Nathalie Quintane, intitulé Tomates, et qui m’avait passablement consternée. Mais j’ai eu néanmoins envie de réessayer cette auteure, avec cet essai sur les Classes Moyennes, un sujet qui ne me passionne pas à priori mais sur lequel je pense qu’il y a des choses intéressantes à dire.
Nathalie Quintane pense que les classes moyennes ne veulent pas s’identifier à la classe prolétarienne et cherchent au contraire au maximum à s’en dégager, et cette classe moyenne vivrait dans une éternelle insatisfaction ou ressentiment, qui s’oppose à la révolte nécessaire des classes inférieures (puisque, selon Nathalie Quintane, la Révolution prolétarienne est souhaitable et vivement espérée). Malgré cette insatisfaction, la classe moyenne se distingue selon Quintane par son obéissance et ses valeurs petites bourgeoises, mais aussi par des tendances dépressives … bref, la Classe Moyenne serait la vraie ennemie de la démocratie.

Mon avis : Cet acharnement contre la Classe Moyenne m’a semblé incongru, d’autant que les arguments avancés par l’auteure sont pour le moins confus et fouillis, voire contradictoires. Par moments on sent une vraie colère de l’auteure, et c’est énergisant, mais en même temps un peu vain. Il y a de ci de là de bonnes pages et de bonnes idées, comme sur l’achat de produits culturels, ou sur des souvenirs personnels de l’auteure, mais tout cela est rabouté sans queue ni tête, et on a l’impression que l’auteure veut seulement exprimer des agacements épidermiques sporadiques et non pas construire un argumentaire (mais après tout, pourquoi pas, seulement pourquoi écrire une apparence d’essai ?).
Nathalie Quintane dit qu’elle appartient elle-même à la Classe moyenne (j’aurais cru à la classe supérieure car elle est un écrivain reconnu, édité par une grande maison d’édition, et de plus enseignante en Lettres), sans doute pour rendre son propos encore plus crédible …
Personnellement, appartenant à la classe inférieure, n’ayant nulle envie de faire la révolution, et restant assez indifférente vis à vis des Classes Moyennes (qui ne sont jamais définies clairement, ni dans ce livre ni ailleurs), je suis restée assez froide par rapport à ce livre, qui ne me semble pouvoir prêcher qu’à des convaincus.

Interview du poète Denis Hamel

Bonjour Denis, tu viens de faire paraître en l’espace d’un an deux recueils de poèmes (Le Festin de Fumée chez Petit Pavé en 2016 et Saturne chez Polder en 2015), peux-tu nous expliquer dans quelles circonstances ces publications ont eu lieu ? Comment définirais-tu la différence de styles entre ces deux recueils ?
D.H. : Les poèmes ont été écrits entre 1999 et 2014. J’ai commencé à envoyer des manuscrits en 2008. Saturne est un long poème alors que Le festin.. est plus éclaté et composite.

D’une manière générale, qu’est-ce qui, selon toi, caractérise ta poésie ?
D.H. : Certainement la mélancolie. « La sagesse ne viendra jamais » dit Debord.

Y a t-il des situations ou des états d’âme qui favorisent ton inspiration plus que d’autres ? As-tu des rituels d’écriture ?
D.H. : Environ 80% des poèmes ont été écrits sur mon lieu de travail. Chez moi, j’aime écouter Morton Feldman pour écrire. Sa musique me stimule.

Peux-tu nous dire comment tu es venu à l’écriture poétique ? Quel est le premier livre de poèmes qui t’a marqué ?
D.H. : J’ai commencé à lire de la poésie en 1995, à en écrire en 1999. Je venais d’avoir le diplôme de l’école de bibliothécaire de l’institut catholique. Les premiers poèmes qui m’ont bouleversé sont peut-être ceux de Trakl, en livre de poche, prêté par un ami que je ne fréquente plus aujourd’hui.

Y a-t-il des livres ou des auteurs – pas forcément de poésie – qui ont influencé ton écriture ?
D.H. : Beckett, Schopenhauer, Michaux, Mallarmé …

Tu as parfois été très critique avec certains poètes, peux-tu nous dire ce qui t’énerve dans la poésie contemporaine ?
D.H. : L’ennui morne qu’elle dégage. La poésie ne doit pas être ennuyeuse.

Quels sont les poètes (ou écrivains) contemporains que tu apprécies ?
D.H. : En contemporain, j’aimais bien Houellebecq au début. Après ça s’est gâté. Mais j’aime toujours sa poésie.

Penses-tu qu’il existe des critères objectifs pour juger un poème, ou crois-tu que ce soit instinctif
D.H. : L’ennui est un critère négatif objectif. Il est impossible de croire que l’on s’ennuie et de se tromper. C’est une sensation irréfragable, comme disent les philosophes modernes.

Tu m’as dit quelquefois que tu écrivais plus quand tu étais malheureux que quand tu étais heureux, comment l’expliques-tu ?
D.H. : L’écriture est certainement une forme de résistance au malheur.

Tu es un grand lecteur de philosophie, penses-tu qu’il existe des liens ou des passerelles entre poésie et philosophie ?
D.H. : Certainement, mais ce sont des liens souterrains et inapparents.

As-tu déjà écrit autre chose que de la poésie ?
D.H. : Oui, je travaille depuis 2009 sur un court roman.

Les dadaïstes disaient que l’art était « un produit pharmaceutique pour imbéciles », comment juges-tu cette assertion ?
D.H. : Je trouve cette assertion sans intérêt. Provocation à la petite semaine.

Que penses-tu de ceux qui disent que la poésie n’est qu’un jeu verbal ?
D.H. : Il y a une part de jeu, oui, mais ça va plus loin.

Penses-tu que la poésie dite expérimentale offre des perspectives intéressantes ?
D.H. : Toute la poésie qui m’intéresse pourrait être dite expérimentale.

Comment expliques-tu que la poésie intéresse si peu de lecteurs ? Penses-tu qu’il soit possible d’y remédier ?
D.H. : Lire de la poésie demande du temps et de la patience.

Peux-tu nous parler de tes projets d’écriture ?
D.H. : Mon roman commencé en 2009.

Tu as un site Internet, peux-tu nous rappeler son adresse ?
D.H. : http://denishamel.fr

Merci d’avoir bien voulu me répondre.

Petit aperçu de Traction Brabant n°70

J’avais déjà eu l’occasion de parler du numéro 70 de Traction-Brabant (paru cet automne 2016) à propos de mes propres poèmes, mais je voudrais maintenant publier les poèmes de quelques autres poètes (choix subjectif et non exhaustif) :

Empreinte devant

Demain tu iras voir la ville
tu iras comme au piège
tu chercheras si les murs te savent
et tu seras déçu.
Là,
comme d’autres siècles longés à tâtons,
le ciel ne t’apprendra rien.
Les poissons presque monnaie,
les faces taillées d’une même lame et qui suivent la pente du jour,
mosaïque sale, sang légué,
on voudrait s’y fondre.
Et tout respire uni,
alors tu frôles d’oublier les quelques rues qui sur ta peau existent.
Etends la main
cœur apatride !
Tu n’es qu’une saison,
tu ne fuis rien, je sais cela.
Comme toi je suis venu
et sans tristesse
j’ai su que je n’étais pas d’ici

Gabriel HENRY

***

Un rôle

Tu ne peux plus échapper aux heures
qui se cognent contre les arêtes coupantes des murs
renversent l’asphalte et le ciel
un mortier opaque pèse sur tes paupières
tu voudrais te distraire
ne pas penser à ce que tu as à faire
quelque chose de difficile
qui demande effort, peine, courage
tu as tout annulé, dans ta journée, tout éliminé,
tout sauf cela
que tu auras à faire
tu ne peux plus rien sauf te préparer à cela
te concentrer sur cela
le rôle social
que tu devras jouer à ce moment-là.

Barbara Le MOENE

***

Les poupées écrabouillées
(juillet 2016)

Tourner la petite cuillère
dans le crâne à la coque
Bien touiller avant de trempouiller
La mouillette beurrée

Quand les dystopies s’échappent des livres
Nos vies se couvrent de givre

Tourner la petite cuillère
Le chef perd sa toque
Les cervelles sont écrabouillées
Les poupées écoeurées

Xavier LE FLOCH

***

Juin

Entendre le bruit des pages
et ma pensée qui revient sur le livre
comme un bateau
qui cogne le bord du quai

Entendre les rumeurs
des feuilles acides
des fleurs ouvertes
éclats d’oiseaux
tracé de moteur
il me semblait entendre un tambour

Lire les amours d’il y a deux siècles
et se demander si ce n’était pas moi
qui aimais déjà

Laura TIRANDAZ

***

Deux poèmes parus dans le dernier numéro de Traction-Brabant

J’ai eu la bonne surprise de voir publiés quatre de mes poèmes dans le dernier numéro (n°70, automne 2016) de la revue Traction-Brabant, dirigée par Patrice Maltaverne, aussi je vous en livre deux aujourd’hui.
Je reparlerai de cette revue, où figurent d’autres poètes dont j’aimerais reproduire des poèmes.

Routines

La lune
– sa matière grasse fondue
sur les croissants ordinaires.

L’azur pur et dur
tranche
sur la fatigue

Les passants
marchent à la vitesse
d’un Giacometti

Nous vendons nos vies
par petits bouts
à des pingres pinailleurs

Nous trouvons refuge
sur des voies de garage

Engorgements
d’impatiences lymphatiques
à la station debout

Les jeunes filles à la Balthus
finissent par se caser
avec des hommes à la Bacon.

***

Altérations

Cet homme n’écrit pas ses poèmes avec des mots : il les compose avec des couleurs mentales. Puis, devant chaque couleur, il dispose des dièses et des bémols. Il ne doute pas que chaque poète écrive la poésie de cette façon.

Cette femme n’écrit ses poèmes ni avec des mots ni avec des bémols : elle laisse infuser un paysage dans sa tristesse puis elle l’égoutte doucement sur sa table de chevet. Elle souffle ensuite sur cette poudre grise et le poème apparaît. Elle croit être la seule à écrire la poésie de cette façon.

Marie-Anne Bruch

Elle regarde passer les gens, de Anne-James Chaton

chaton_elle_regarde J’ai longuement hésité avant de chroniquer ce « roman » – à vrai dire je ne sais pas trop si ce livre est vraiment un roman, je ne sais pas trop quel était le but de l’auteur – car je n’en ai lu que le tiers (en me forçant beaucoup) et que c’était absolument au-dessus de mes forces de continuer.
De quoi s’agit-il ? D’une agglutination de biographies de treize femmes célèbres qui s’échelonnent le long du 20è siècle. Je parle bien d’agglutination car elles ne sont pas séparées les unes des autres et se fondent au contraire les unes dans les autres sans qu’on sache où est la fin de la précédente et le début de la suivante.
Signe particulier de ce livre : Toutes les phrases sans exception commencent par « Elle » ou plus rarement par « Elles » au pluriel, ce qui crée un effet on ne peut plus lassant, d’autant que les phrases sont courtes et le plus souvent factuelles.
Les femmes dont Chaton nous relate l’histoire ne sont jamais nommées si bien qu’on ne les reconnaît pas toujours et qu’on peut passer plusieurs pages en se demandant « Mais qui c’est ? » – c’est ce qui m’est arrivé avec Isadora Duncan et, au début, avec Mata Hari, dont je n’ai pas la chance de connaître la biographie par cœur.
Que nous raconte Chaton au sujet de ces différentes icônes du 20 siècle ? Des faits et rien que des faits, tels qu’on les trouverait dans un dictionnaire : « Elle fait ceci. Elle fait cela. » On a l’impression d’un livre un peu bâclé, à l’écriture peu travaillée, et au plan sans queue ni tête.

Bref, je ne m’appesantis pas davantage sur ce livre, que je n’ai pas trouvé lisible, et même si ses visées féministes et humanistes me touchaient à priori, mais la réalisation laisse trop à désirer !

Trois poèmes de Jean-Claude Pirotte

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La dernière fois que j’avais publié des poèmes de Jean-Claude Pirotte, les réactions des lecteurs et lectrices avaient été très positives, et je m’étais promis de consacrer plus tard un autre article à ce poète.
Voici donc trois nouveaux poèmes extraits du recueil « Autres séjours » et cette fois ayant pour thème le chat du poète, qui venait alors de mourir.
Ce recueil avait paru en 2010 aux éditions Le temps qu’il fait.

***

je t’écris chaque jour
je sais que tu peux lire
d’instinct d’un seul coup d’œil
entre toutes les lignes

pensez-vous dit la voisine
il écrit à son chat
s’il vivait passe encore
mais son chat il est mort

***

La lune au coin du toit
aussi ronde que l’œil
ou plutôt la pupille
très jaune d’un chat noir

mais la lune était blanche
la nuit où tu es mort

***

N’en as-tu pas assez d’être mort ?
Ici nous te cherchons encore
l’heure est venue ne crois-tu pas
de recommencer une vie

avec le vent et la pluie
comme si c’était hier
ou même aux sources du temps

tu redeviendrais le gardien
de ce royaume du silence
où nous survivons égarés

***

Et voici un quatrième poème sur la thématique de la mort (mais humaine cette fois)

Je sais que la mort me précède
depuis toujours – avant de naître
nous sommes tenus de mourir
c’est un mort qui commence à vivre

le vivant n’est que le fantôme
du revenant qu’il deviendra
pour lui-même à chaque détour
du temps à chaque heure du jour

et jusqu’à n’être enfin personne
une absence dans de beaux draps

L’ombre de nos nuits, par Gaëlle Josse

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J’avais déjà chroniqué ici un précédent roman de Gaëlle Josse, qui s’appelait Les Heures silencieuses et qui prenait pour prétexte un tableau de Vermeer, racontant la vie de la femme représentée sur le tableau. L’ombre de nos nuits, son nouveau roman, reprend le même procédé c’est-à-dire qu’ici encore un tableau – cette fois de Georges de La Tour – sert de point de départ au roman, mais j’ai trouvé que L’ombre de nos nuits était loin d’être aussi réussi que Les heures silencieuses, malgré l’écriture toujours aussi belle et poétique et qui pourrait suffire à apprécier ce roman …

L’histoire de l’Ombre de nos nuits : Une femme se promène dans un musée de province et tombe en arrêt, émerveillée, devant un tableau de Georges de La Tour, Saint Sébastien soigné par Sainte Irène. Elle contemple le tableau pendant très longtemps (jusqu’à la fermeture du musée) et repense à une histoire d’amour compliquée et malheureuse qu’elle a eue avec un homme marié. Parallèlement à ce récit amoureux, on nous raconte l’histoire du tableau : comment il fut peint – avec la participation de deux apprentis, l’un orphelin l’autre fils aîné de Georges de La Tour, et comment ce tableau voyagea jusqu’à Paris pour être montré au roi.
Nous avons donc la mise en parallèle de deux histoires absolument sans rapport l’une avec l’autre, qui sont entremêlées de manière artificielle et qui sont loin de susciter autant d’intérêt l’une que l’autre : personnellement j’ai trouvé l’histoire d’amour contemporaine à la limite de la mièvrerie, à la limite de l’eau de rose, et par dessus tout les sentiments ne m’ont pas semblé assez creusés. En revanche, j’ai trouvé que l’histoire de Georges de La Tour et de son tableau était vraiment très belle, avec une reconstitution de l’atmosphère et de l’état d’esprit du 17è siècle qui m’a paru très juste et crédible, et une retenue dans l’expression des sentiments qui m’a touchée.

Bref, mon avis sur ce livre est assez mitigé, mais il s’agit tout de même d’un joli roman, avec des sentiments nuancés et une belle écriture, donc au final je l’ai plutôt bien aimé.

Le Festin de Fumée, un recueil de Denis Hamel

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Note de Lecture sur Le Festin de Fumée, un recueil de poèmes paru aux éditions du Petit Pavé en été 2016

Le Festin de Fumée est un recueil important pour moi, pas seulement parce que Denis Hamel est mon ami et qu’il a écrit une belle dédicace à mon intention, mais aussi parce que j’ai lu ce recueil plusieurs fois depuis les deux dernières années, et que j’y découvre chaque fois des phrases et des images qui me touchent et que je n’avais pas remarquées plus tôt, ce qui est la marque des livres que l’on aime relire.

Ce recueil, avec son découpage en trois parties, n’est pas un récit chronologique mais un triptyque thématique, présentant le parcours évolutif d’un homme sur plusieurs années.
Dans la première partie, d’une grande mélancolie, l’auteur est en proie à la maladie psychique, à la mélancolie, il prend des psychotropes et se promène dans les rues de son enfance, à la fois calme et résigné. A la fin de la première partie, il est emmené à l’asile en ambulance mais ne se sent ni heureux ni malheureux.
Dans la deuxième partie, le poète traverse une crise violente, où il remet toutes les valeurs en question. Dans ces pages teintées de colère et de révolte, même l’amour est source de rage et d’agressivité, la société et ses fausses valeurs se présentent comme toxiques et menaçantes. Le poète est parfois tenté de faire des bilans de sa vie et se sent oppressé par un sentiment d’échec, si ce n’est de désespérance.
Dans la troisième partie, le poète est toujours tenté par les bilans mais il a dépassé les notions d’échec ou de réussite et semble nourrir des sentiments plus apaisés. Il recherche un chemin vers l’espérance et envisage plusieurs planches de salut, y compris le dieu des croyants et bien qu’il n’y croit pas tellement. Il cherche des choses auxquelles se raccrocher, parmi lesquelles la poésie, sans toutefois s’illusionner excessivement.

Denis Hamel se livre beaucoup à travers ces poèmes, s’examine parfois, fait l’état des lieux de sa situation sociale, psychique, sexuelle, professionnelle, avec une morosité désabusée qui peut paraître lucide.
Les objets qui sont pour lui des voies d’espérance ou des recours sont aussi par moment des voies de découragement et de morosité, comme ces « visages aimés qui perdent peu à peu leur lumière » répondent à « ce visage aimé qui semblait plus vrai que la matière », ou comme la lecture, présentée comme une « planche de salut », alors qu’il était dit plus tôt « le savoir est décevant » et « lire ne suffit pas ». Ce double mouvement vers l’espérance et vers le découragement ne sont pas sans évoquer le très baudelairien « spleen et idéal ».
Une autre chose remarquable dans ce recueil, c’est le mélange de notations très réalistes, parfois même triviales dans de rares moments de révolte, et la présence de visions et de fantasmes très oniriques, tel ce « visage seul à l’air libre » qui apparaît « à l’intérieur de l’arbre » ou encore ce poème nommé Procession dans lequel on suit un sacrifice animal réalisé par un prêtre à face de corbeau. Ce mélange laisse des impressions fortes au lecteur, qui s’inscrivent durablement dans sa mémoire.

Trois poèmes d’Abdellatif Laâbi

laabi_principe J’ai trouvé ces trois poèmes dans le recueil Le principe d’incertitude publié aux éditions de la Différence en 2016.
Abdellatif Laâbi, né à Fes en 1942 est à la fois poète, romancier, dramaturge et essayiste. Il a obtenu le Prix Goncourt de la Poésie en 2009 et le Grand Prix de la Francophonie de l’Académie française en 2011.

***

Au miroir incorruptible de la page
impossible de mentir
Je sais maintenant
qu’aucun calcul savant
aucune intelligence supérieure
ne pourront m’éclairer
de mon vivant
sur l’énigme de l’Univers
Devant celle-ci
même la poésie la plus aventureuse
doit honnêtement rendre les armes
Je mourrai donc
idiot

***

Les mots que j’ai élevés
nourris, vêtus, soignés
et lancés dans la langue
ne me reconnaissent plus
Je les soupçonne de nourrir à mon égard
de noirs desseins
Qu’ils aillent au diable !
Je n’aurai qu’à rendre mon tablier
remiser mes outils
me glisser dans la peau de l’animal
le plus proche de ma sensibilité
puis apprendre le cri qui va me distinguer
et me faire comprendre
au sein de ma nouvelle espèce

***

Tu n’as pas senti passer le temps !
Banalité des banalités
Mais comment dire la chose autrement ?
Tu sors du berceau de l’enfance
et tu fais ta toilette
devant le miroir de la jeunesse
Au moment de t’habiller
ce sont les vêtements de l’adulte
que tu revêts
Tes cheveux ont déjà blanchi
quand tu prends ton petit déjeuner
Et voilà que tu sors de la maison
les pieds devant
Tu n’as ni déjeuné ni dîné
Tu n’as pas suivi
la course du soleil dans le ciel
et tu n’as pas goûté
à la douceur de la nuit
Un jour
ne serait-ce qu’un jour
t’aurait suffi
en guise d’éternité