Deux poèmes de Bernard Perroy

Bernard_PerroyA l’occasion de l’une de mes pérégrinations sur Internet, à la recherche de poèmes nouveaux, j’ai découvert le site Recours au poème, que je vous invite à visiter grâce à ce lien, et sur lequel on trouve un grand nombre de poètes, en particulier francophones mais aussi étrangers. C’est en ce lieu que j’ai découvert ces deux poèmes de Bernard Perroy :

Je me mets à genoux

à Matthieu Baumier

Je me mets à genoux
devant la brise légère
qui veut me réchauffer
de l’intérieur,

faire renaître de leurs cendres
ces mots que la douleur entrave,
ce cœur en moi
qui ne sait plus
reconnaître la flamme
ni les promesses du jour…

Brise légère,
apprends-moi
de tout ce que je parcours,
cette sorte de joie qui ne s’en va pas.

Abandon

Abandon,
lente approche du secret.

La lumière
éclaircit notre soif,

dépose sa paix
sur nos plages d’ombre

et dans le cœur
un simple chant suffit

pour que le ciel se rende
à hauteur d’homme.

Vous trouverez d’autres poèmes de Bernard Perroy en suivant ce lien :
Bernard Perroy sur Recours au poème

Publicités

Un poème de Pierre Dhainaut

l_annee_poetique_2009
Visage, dire « visage » au lieu d’obstacle,
les gestes étaient prêts
de la tendresse immémoriale,
il ne leur faut que des mots qui allègent,
même celui de « mort »,
aucun ne fera exception,
pas un n’a l’orgueil de se croire
définitif : les phrases vont et viennent
ou les caresses, des lèvres
sont effleurées, une haleine
en émane, presque un murmure.

Extrait de Sur le vif prodigue, Editions des Vanneaux

****

J’ai trouvé ce poème dans l’anthologie poétique, L’année poétique 2009. C’est surtout le premier vers que j’aime.

La femme gelée d’Annie Ernaux

femme_gelee_ernauxVoici un résumé que j’ai trouvé en préface de ce roman :
La narratrice retrace son enfance sans contrainte, entre un père tendre et une mère ardente, qui se partageaient le plus naturellement du monde les tâches de la maison et d’un commerce. Elle dit ses désirs, ses ambitions de petite fille, puis ses problèmes d’adolescente quand, pour être aimée, elle s’efforce de paraître comme « ils » préfèrent que soient les filles, mignonne, gentille et compréhensive. C’est ensuite l’histoire cahoteuse des cœurs et des corps, l’oscillation perpétuelle entre des rêves romanesques et la volonté de rester indépendante, la poursuite sérieuse d’études et l’obstinée recherche de l’amour. Enfin, la rencontre du frère d’élection, de celui avec qui tout est joie, connivence, et, après des hésitations, le mariage avec lui. Elle avait imaginé la vie commune comme une aventure ; la réalité c’est la découverte des rôles inégaux que la société et l’éducation traditionnelle attribuent à l’homme et à la femme. Tous deux exercent un métier après des études d’un niveau égal, mais à elle, à elle seule, les soucis du ménage, des enfants, de la subsistance. Simplement parce qu’elle est femme. Une femme gelée.

Mon avis : Dans ce livre, Annie Ernaux se base sur son expérience personnelle pour dresser un tableau de la condition féminine dans la deuxième moitié du 20ème siècle. L’auteure est sans cesse tiraillée entre les conventions sociales, le rôle traditionnellement assigné aux femmes, et ses aspirations vers la liberté et l’épanouissement. Dans son adolescence, elle est envahie par des préoccupations romantiques tout en se passionnant pour la littérature et l’enrichissement intellectuel, deux choses que la société présente alors comme antinomiques, et qu’elle-même a du mal à concilier. Elevée avec un modèle parental peu traditionnel (son père fait la cuisine, sa mère ne s’occupe pas du ménage et est dotée d’un fort caractère), elle a le plus grand mal à accepter, au moment de son mariage, de se retrouver dans un schéma stéréotypé, bien que son mari ait a priori une vision moderne du couple, mais il se laisse aller peu à peu à reproduire son propre modèle parental, très bourgeois et conformiste, et finit par imposer le même mode de vie que celui de ses collègues de travail.
Annie Ernaux évoque enfin la naissance de ses enfants, et l’épreuve qu’a représenté le rythme des biberons, couches-culotes, et autres sorties au jardin d’enfant, achevant de la transformer en « femme gelée », coincée dans un rôle subalterne et purement matériel, même si, parallèlement, elle réussit à obtenir son capes et s’ouvre ainsi un avenir professionnel.
Ce serait très réducteur de dire que La femme gelée est un roman féministe, c’est plutôt le livre d’une femme qui cherche sa place d’individu, et qui cherche aussi à analyser le monde dans lequel elle vit et qui influence jusqu’aux aspects les plus intimes de son existence et de ses pensées.
Un livre passionnant, que je recommande vivement, et qui me conforte dans l’idée qu’Annie Ernaux est un écrivain majeur !

Le Sonnet d’Arvers et quelques unes de ses parodies

felix_arversLe sonnet de Félix Arvers (1806-1850), qui date de 1833 et aurait été écrit pour Marie Nodier, est l’un des poèmes les plus célèbres du 19è siècle.

LE SONNET D’ARVERS : VERSION ORIGINALE

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère :
Un amour éternel en un moment conçu.
Le mal est sans espoir, aussi j’ai dû le taire,
Et celle qui l’a fait n’en a jamais rien su.

Hélas ! j’aurai passé près d’elle inaperçu,
Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire,
Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre,
N’osant rien demander et n’ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l’ait faite douce et tendre,
Elle ira son chemin, distraite, et sans entendre
Ce murmure d’amour élevé sur ses pas ;

À l’austère devoir pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d’elle :
« Quelle est donc cette femme ? » et ne comprendra pas. »
****

Ce sonnet a suscité de nombreuses parodies depuis sa création et jusqu’à nos jours. En voici quelques unes :

SUR LE SONNET INTITULÉ « TOMBEAU », DE MONSIEUR STÉPHANE MALLARMÉ

Sa vie a son secret, sa plume a son mystère :
Un sonnet sibyllin en un moment conçu.
N’en cherchez point le sens, lecteurs, sachez vous taire,
Car celui qui l’a fait n’en a jamais rien su.

Hélas! il eût passé de vous inaperçu.
Toujours à vos côté et pourtant solitaire,
Si Sergines n’était sur cette pauvre terre
Pour demander encore après avoir reçu.

Aussi, quoique l’auteur l’ait fait subtil et tendre,
Il ira son chemin, tranquille, sans entendre
Le murmure d’Oedipe élevé sur ses pas ;

Tandis que curieux et fidèle et profane
Diront, lisant les vers du poète Stéphane :
« Quelle est donc cette énigme ? »—et ne comprendront pas.

Francis de Champflorin. 1897
****

LE SONNET DU SONNET D’ARVERS

Le sonnet de Félix Arvers a son mystère.
Les uns le trouvent bien, les autres mal conçu.
Je suis de ces derniers et ne saurais m’en taire,
Car ce fameux sonnet n’est pas d’un métier su.

Il aurait pu passer cent fois inaperçu
Dans un tas de sonnets, mais il est solitaire.
C’est ainsi qu’il a fait tant de potin sur terre,
Et que par les badauds il fut si bien reçu.

Certes, on y voit des mieux à quoi l’auteur veut tendre :
D’une il est amoureux qui ne veut pas entendre,
Et dans son désespoir on le suit pas à pas.

Mais le poète doit toujours rester fidèle
A la règle. Ainsi donc puisque Arvers fait fi d’elle,
Son sonnet en tant que sonnet n’existe pas.

Raoul Ponchon. le Courrier Français, 1904
****
Et voici une parodie écrite par un soldat pendant la guerre des tranchées en 1916 :

Ma cave a son secret, ma cagna son mystère,
Magnifique gourbi par un poilu conçu.
Dans quel département? Hélas! je dois le taire,
Personne, à la maison, n’en a jamais rien su.

Aussi j’ai pu loger longtemps inaperçu,
Errer dans les boyaux comme un ver solitaire;
Et j’aurai disparu près d’un an sous la terre,
Attendant un colis que je n’ai pas reçu…

Parfois, la nuit, je vais, faisant un rêve tendre.
Regardant une étoile au ciel et sans entendre
Un ronflement sonore élevé sous mes pas..,

A son petit café pieusement fidèle
L’embusqué, dégustant son bock tout rempli d’ale
Dira : « Quelle existence ! » et ne comprendra pas.

Anomyme. Paru dans « Le Bleutinet », journal de poilus. 1916

Pour écrire cet article je me suis inspirée de cette très intéressante page Internet, que je vous invite vivement à visiter, et sur laquelle vous trouverez un grand nombre d’autres parodies du sonnet d’Arvers, certaines amusantes, voire coquines, d’autres beaucoup plus sérieuses :
http://parismyope.blogspot.fr/2011/04/le-sonnet-darvers.html

Destinée d’Henri Michaux

michaux_plume

Destinée

Déjà nous étions sur le bateau, déjà je partais, j’étais au large, quand, m’arrivant tout d’un coup, comme l’échéance d’une dette, le malheur à la mémoire fidèle se présenta et dit « C’est moi, tu m’entends, allons, rentre ! » Et il m’enleva, ce ne fut pas long, et me ramena comme on rentre sa langue.
Déjà sur le bateau, déjà l’océan aux voix confuses s’écarte avec souplesse, déjà l’océan dans sa grande modestie s’écarte avec bonté, refoulant sur lui-même ses longues lèvres bleues, déjà le mirage des terres lointaines, déjà … mais tout à coup…
Quand le malheur prenant son panier et sa boîte à pinces, se rend dans les quartiers nouvellement éclairés, va voir s’il n’y a pas par là un des siens qui aurait essayé d’égarer sa destinée…
Quand le malheur avec ses doigts habiles de coiffeur empoigne ses ciseaux, d’une main, de l’autre le système nerveux d’un homme, frêle échelle hésitante dans des chairs dodues, tirant des éclairs et des spasmes et le désespoir de cet animal de lin, épouvanté…
Oh, monde exécrable, ce n’est pas facilement qu’on tire du bien de toi.
(…)

****

Ce poème fait partie de Lointain Intérieur, le recueil qui précède Plume dans la collection Poésie/Gallimard.

Oblomov : Un roman russe d’Ivan Gontcharov

oblomov Oblomov est un classique de la littérature russe, écrit par Ivan Gontcharov (1812-1891) en 1859.

Le début de l’histoire : Oblomov est un propriétaire terrien d’une trentaine d’années qui vit de ses rentes. Il loge dans un appartement à Saint-Pétersbourg avec quatre domestiques, dont le fidèle et négligent valet de chambre Zakhar. La principale occupation d’Oblomov consiste à rester allongé dans son lit et à rêvasser à de vagues projets d’embellissements de son domaine. Oblomov a pourtant deux problèmes urgents : son propriétaire veut récupérer son appartement et il doit donc déménager dans les plus brefs délais, et le staroste de son domaine (sorte de métayer) lui a écrit pour lui annoncer que ses rentes seraient fortement réduites parce que ses paysans s’étaient enfuis. Mais Oblomov, tracassé par ces deux importants soucis, préfère ne pas prendre de décision dans l’immédiat et aimerait simplement ne plus y penser du tout. Aux visiteurs qui viennent le voir chez lui, il essaye de soumettre ses tracas, mais n’obtient pas de conseil qui le satisfasse. Son ami, Stolz, le voyant sans occupation, sans volonté, et couché toute la journée sur son divan, décide de « le secouer » et de le remettre en activité. Mais Oblomov se laissera-t-il faire ?

Mon avis : Ce magnifique roman est d’abord le portrait d’un homme, Oblomov, qui est rétif à tout changement et qui est pratiquement incapable de prendre une décision. « Paresseux » est le mot le plus souvent employé dans le livre pour le décrire, mais on peut aussi être touché par sa sincérité désarmante et par sa faiblesse qui attire sur lui les profiteurs et les arnaqueurs de toutes sortes. On sent d’ailleurs que Gontcharov a une réelle sympathie, une profonde indulgence, pour son personnage, et il le présente également comme un homme sensible et débonnaire.
J’ai aimé dans ce roman un sens de l’observation très aiguisé, beaucoup d’humour, la finesse de la psychologie, la manière vivante et très réaliste dont sont décrits les personnages car ils ne sont pas figés et évoluent vraiment avec naturel jusqu’au bout de l’histoire.
Un très grand livre !

Un poème de Francis Carco

Il pleut

Il pleut — c’est merveilleux. Je t’aime.
Nous resterons à la maison :
Rien ne nous plaît plus que nous-mêmes
Par ce temps d’arrière-saison.

Il pleut. Les taxis vont et viennent.
On voit rouler les autobus
Et les remorqueurs sur la Seine
Font un bruit… qu’on ne s’entend plus !

C’est merveilleux : il pleut. J’écoute
La pluie dont le crépitement
Heurte la vitre goutte à goutte…
Et tu me souris tendrement.

Je t’aime. Oh ! ce bruit d’eau qui pleure,
Qui sanglote comme un adieu.
Tu vas me quitter tout à l’heure :
On dirait qu’il pleut dans tes yeux.

****

francis_carco

Trois poèmes de Samuel Beckett

poemes_beckettLes poèmes de Samuel Beckett forment un court recueil d’une vingtaine de poèmes, écrits vers la fin des années 30, et sont suivis par un autre recueil, intitulé Mirlitonnades et qui date de 1978.
J’ai choisi trois poèmes dans ce livre :

 

Que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions
où être ne dure qu’un instant où chaque instant
verse dans le vide dans l’oubli d’avoir été
sans cette onde où à la fin
corps et ombre ensemble s’engloutissent
que ferais-je sans ce silence gouffre de murmures
haletant furieux vers le secours vers l’amour
sans ce ciel qui s’élève
sur la poussière de ses lests

que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd’hui
regardant par mon hublot si je ne suis pas seul
à errer et à virer loin de toute vie
dans un espace pantin
sans voix parmi les voix
enfermées avec moi

****

bon bon il est un pays
où l’oubli où pèse l’oubli
doucement sur les mondes innommés
là la tête on la tait la tête est muette
et on sait non on ne sait rien
le chant des bouches mortes meurt
sur la grève il a fait le voyage
il n’y a rien à pleurer

ma solitude je la connais allez je la connais mal
j’ai le temps c’est ce que je me dis j’ai le temps
mais quel temps os affamé le temps du chien
du ciel pâlissant sans cesse mon grain de ciel
du rayon qui grimpe ocellé tremblant
des microns des années ténèbres

Vous voulez que j’aille d’A à B je ne peux pas
je ne peux pas sortir je suis dans un pays sans traces
oui oui c’est une belle chose que vous avez là une bien belle chose
qu’est-ce que c’est ne me posez plus de questions
spirale poussière d’instants qu’est-ce que c’est le même
le calme l’amour la haine le calme le calme

****

musique de l’indifférence
cœur temps air feu sable
du silence éboulement d’amours
couvre leurs voix et que
je ne m’entende plus
me taire

****

Les poèmes de Samuel Beckett étaient parus aux éditions de Minuit.