Quelques Poèmes de Gérard Le Gouic

J’ai trouvé ces quelques poèmes dans le recueil Exercices d’Incroyance, dont beaucoup de poèmes m’ont intriguée et touchée, sans que je sache si j’y retrouvais ou non mes propres interrogations ( ou peut-être en partie).

Exercices d’Incroyance est paru aux éditions Gallimard en mai 2021.

J’ai trouvé que cette poésie s’accordait bien avec la période de Noël et des fêtes.

Gérard Le Gouic (né en 1936) est un poète et écrivain français, qui a vécu en Afrique et en Bretagne. Il a publié une quarantaine de recueils depuis 1958 jusqu’à aujourd’hui. Exercices d’Incroyance est son premier livre publié chez Gallimard.

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Page 18

Je ne crois pas en Vous
mais est-ce une raison

pour ne pas Vous en entretenir
pour ne pas Vous remercier

des fleurs, des écureuils,
des ruisseaux de Votre Création

pour ne pas Vous prier
de les protéger, de les multiplier,

de les perpétuer
jusqu’à la fin de Votre Monde ?

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Page 23

Ma prière chaque matin renouvelée
d’un seul jet, d’un seul souffle,

ma prière comme l’emploi du temps
des prochaines heures,

Elle me dévoile la couleur du ciel,
la consistance de ce qui m’entoure,

elle me révèle mon état
et Votre innombrable présence,

sans indication de distances,
ni de directions,

ni de profondeur de Votre cache,
de Votre refuge, de Votre observatoire.

Je crains que Vous ne les ayez inscrits
au plus secret de moi.

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Page 31

Je me blottis dans la prière
tel un chien qui se sent menacé

rejoint son panier,
l’oiseau s’évade du feuillage,

je me love entre les mots
que j’assemble,

que je Vous destine
parce que la menace gronde, s’enfle

et Votre ombre s’inscrit autour de moi
comme un rempart, une châsse.

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Page 51

Ma marche quotidienne
est une errance vers Vous.

Les distances à pied
ne sont pas importantes,

mais le rapprochement quotidien
de Votre source est incommensurable.

Notre éloignement ne s’effrite pas,
une vie de marche ne le réduira pas.

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Gérard Le Gouic

Des poèmes de Lionel Ray sur le thème du temps

Ces poèmes sont extraits du beau recueil « Comme un château défait » paru chez Poésie-Gallimard. Je lui avais déjà consacré un article il y a quelques années mais, à la faveur d’une relecture, j’ai eu envie d’en reparler ici.
Plusieurs poèmes abordant le thème du temps m’ont particulièrement frappée et je tenais à les réunir en un article spécial.
Lionel Ray (né en 1935) est le nom de plume de Robert Lorho, agrégé de Lettres Modernes et professeur honoraire de chaire supérieure. Il publie ses premiers poèmes en 1956. Il reçoit le Prix Guillaume Apollinaire en 1965. Il prend le pseudonyme de Lionel Ray en 1970, à l’occasion d’une publication de ses poésies présentées par Aragon dans les Lettres Françaises. Il est aussi essayiste et critique d’art. (source : éditeur)

page 87

Est-ce que le temps revient
chaque nuit, musique dans la mémoire,
interrogeant, parcourant des corridors sans fin ?

Comme il joue au bord du gouffre,
mêlant planètes et voyages !

Tu regardes, aveugle, vers l’intérieur,
les pages qu’il déploie, chargées
de morts indéchirables.

page 95

Le temps ne vieillit pas,
il tourne la page du jour,
préserve la nuit dans son poing de pierre.

Le temps est un pays immobile
en deçà de toi-même.

Il éloigne toute fin, la dissipe,
verger aux fruits obscurs
et familiers.

page 110

Que peuvent-ils les mots sur tant d’abîme ?
La mort qui n’est que mort, toute la mort,
cette griffe noire sur les corps pliés.

Les soucis les brûlures les années
et bientôt la pierre impitoyable.

Que peuvent-ils ? la terre elle-même se tait.
Tout repose dans la fausse mémoire
du temps qui les ignore, du temps vain et sans voix.

Quelques poèmes d’Omar Khayyam

J’ai trouvé ces quelques poèmes dans le livre Vivre te soit bonheur d’Omar Khayyâm publié chez Folio Sagesse (Gallimard) en 2002, dans une traduction du persan de Gilbert Lazard.

Grand poète persan de l’époque médiévale, Omar Khayyâm (1048-1131) est aussi un mathématicien, astronome et philosophe de grand renom. Célèbre de son vivant pour son activité scientifique, il ne sera connu comme poète que longtemps après sa mort.

Quatrième de Couverture (Extrait) :

Dans une langue simple et sublime, une invitation à jouir de l’instant présent d’une étonnante modernité, par un immense poète persan du Moyen Âge.

page 10

De ce vert gazon, mon cœur,
et de ces fleurs de printemps
Jouis ; une semaine encore
a sombré dans le néant.
Bois le vin, cueille la fleur :
tandis que tu considères,
La rose devient poussière
et la verdure sarment.

page 12

Lève-toi, trésor de grâce :
l’aube fait le ciel pâlir ;
Tout doux caresse la harpe,
buvons tous deux à loisir.
Ceux qui sont sur cette Terre
ne sauraient y demeurer
Ni ceux qui s’en sont allés
jamais plus y revenir.

page 24

De la tyrannie du Temps,
ô on cœur, tu désespères,
Sachant que soudainement
surgira l’heure dernière.
Sur cette herbe printanière
prends ton plaisir d’un instant,
Avant que ces frondaisons
ne croissent de ta poussière.

page 52

Ah, que de siècles sans nous
le monde continuera,
Sans nul souvenir de nous
ni vestige de nos pas !
Avant notre venue rien
ne manquait à l’univers ;
Après notre heure dernière
rien non plus ne manquera.

page 57

Tandis que j’ai grande peine
et souffre longue douleur,
Ta plaisance est souveraine
et sans ombre ton bonheur.
Ne croyons pas trop que dure
l’un ou l’autre de ces deux :
Le gouvernement des cieux
dans son sac a plus d’un tour !

page 64

Nos entrées et nos sorties,
une ligne les gouverne,
C’est un cercle : on n’y saisit
ni origine ni terme ;
Et quant à savoir jamais
de quels limbes nous venons,
Dans quel gouffre nous tombons,
on ne dit que balivernes !

page 94

Puisque ma venue au monde
hors de moi fut décidée,
Qu’on est sûr en fin de compte
d’en sortir bon gré mal gré,
Debout, remplis ta fonction,
car je veux, enfant qui m’aimes,
Dans le vin noyer la peine
de l’humaine condition.

Deux Poèmes de Louise Glück

Ces poèmes sont extraits du recueil « L’Iris sauvage » paru chez Gallimard dans la collection Du Monde entier, en édition bilingue, qui permet d’apprécier la traduction de Marie Olivier.

Note sur Louise Glück :

Louise Glück (née en avril 1943) est une poète américaine active à partir de la fin des années 60. Primée à plusieurs reprises, elle obtient le Prix Nobel de Littérature en 2020 pour l’ensemble de son œuvre poétique. Elle est professeur d’Université à Yale et à Stanford. Son recueil « L’Iris sauvage » est initialement paru en 1992 aux Etats-Unis et a reçu le prix Pulitzer.
Il est à remarquer que l’œuvre de Louise Glück n’était pas traduite en français ni disponible chez aucun éditeur français jusqu’à l’obtention de son Prix Nobel.

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Page 27 :

Matines

Le soleil brille ; près de la boîte aux lettres, les feuilles
du bouleau pliées, plissées comme des nageoires.
En dessous, les tiges creuses des jonquilles blanches,
Ailes de glace, Cantatrices ; les feuilles
sombres de la violette sauvage. Selon Noah,
les dépressifs détestent le printemps, déséquilibre
entre les mondes intérieur et extérieur. Je plaide
différemment – être dépressive, certes, mais en un sens,
attachée
avec passion au tronc vivant, mon corps
bien enroulé dans le tronc fendu, presque en paix
dans la pluie du soir
presque capable de sentir
écumer et s’élever la sève : selon Noah, c’est
une faute typique des dépressifs, s’identifier
à un arbre alors que les cœurs joyeux
virevoltent dans le jardin telles des feuilles mortes, image
d’une partie, pas d’un tout.

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Page 47:

Matines

Pardonne-moi si je te dis que je t’aime : on ment
toujours aux puissants car les faibles sont toujours
mus par l’affolement. Je ne peux aimer
ce que je ne peux concevoir et toi, tu n’offres
presque rien : es-tu comme l’aubépine,
toujours là, similaire, au même endroit,
ou serais-tu plutôt comme la digitale, inconstante, poussant
d’abord,
pointe rose sur la pente derrière les marguerites,
et l’année suivante, violette dans la roseraie ? Comprends
que c’est inutile pour nous, ce silence exhortant à la croyance
que tu dois être toute chose, la digitale comme l’aubépine,
la rose vulnérable comme la résistante marguerite – il
ne nous reste plus qu’à penser
qu’il était impossible que tu existes. Est-ce là ce que
tu nous incites à croire ? Cela explique-t-il
le silence du matin,
l’instant précédant le frottement des ailes des criquets,
l’instant précédant
le combat de chats dans la cour ?

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Louise Glück

Des textes d’Antonin Artaud

Ces textes sont extraits de L’Ombilic des Limbes, paru chez Poésie/Gallimard. Mon exemplaire date de 2007 et je l’ai lu et relu à maintes reprises.

Note sur Antonin Artaud :

Antonin Artaud (1896-1948) est un poète, acteur, écrivain, essayiste, dessinateur et théoricien du théâtre français. Il commence à souffrir de troubles psychiques et de dépression dès la fin de ses études, en 1914. En 1921, il rentre dans la compagnie de Charles Dullin et s’intéresse au Mouvement Dada. Il commence à publier des poèmes dès les années 20. En 1923, il commence à jouer au cinéma et tournera avec Dreyer, Pabst, Abel Gance. Il rentre dans la compagnie de théâtre des Pitoëff. En 1924, il rejoint l’aventure surréaliste, qui vient juste de voir le jour et il « entre en littérature » à ce moment-là. L’Ombilic des Limbes et le Pèse-nerfs sont publiés en 1925. En 1927, Artaud rompt avec les surréalistes car ils se sont ralliés au Parti Communiste. En 1932, il publie Le Théâtre de la cruauté, qui devait avoir un grand retentissement. De 1937 à la fin de sa vie, il est interné dans divers asiles psychiatriques et subit des électrochocs à répétition, contre sa volonté. (Source : Wikipédia, résumé par mes soins).

Page 103

Si l’on pouvait seulement goûter son néant, si l’on pouvait se bien reposer dans son néant, et que ce néant ne soit pas une certaine sorte d’être mais ne soit pas la mort tout à fait.
Il est si dur ne plus exister, de ne plus être dans quelque chose. La vraie douleur est de sentir en soi se déplacer sa pensée. Mais la pensée comme un point n’est certainement pas une souffrance.
J’en suis au point où je ne touche plus à la vie, mais avec en moi tous les appétits et la titillation insistante de l’être. Je n’ai plus qu’une occupation, me refaire.

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Page 98

Le difficile est de bien trouver sa place et de retrouver la communication avec soi. Le tout est dans une certaine floculation des choses, dans le rassemblement de toute cette pierrerie mentale autour d’un point qui est justement à trouver.
Et voilà, moi, ce que je pense de la pensée :
CERTAINEMENT L’INSPIRATION EXISTE.
Et il y a un point phosphoreux où toute la réalité se retrouve, mais changée, métamorphosée, – et par quoi ? ? – un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles.

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Page 106

Toute l’écriture est de la cochonnerie.
Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons.
Toute la gent littéraire est cochonne, et spécialement celle de ce temps-ci.
Tous ceux qui ont des points de repère dans l’esprit, je veux dire d’un certain côté de la tête, sur des emplacements bien localisés de leur cerveau, tous ceux qui sont maîtres de leur langue, tous ceux pour qui les mots ont un sens, tous ceux pour qui il existe des altitudes dans l’âme, et des courants dans la pensée, ceux qui sont esprit de l’époque, et qui ont nommé ces courants de pensée, je pense à leur besognes précises, et à ce grincement d’automate que rend à tous vents leur esprit,
– sont des cochons.
Ceux pour qui certains mots ont un sens, et certaines manières d’être, ceux qui font si bien des façons, ceux pour qui les sentiments ont des classes et qui discutent sur un degré quelconque de leurs hilarantes classifications, ceux qui croient encore à des « termes », ceux qui remuent des idéologies ayant pris rang dans l’époque, ceux dont les femmes parlent si bien et ces femmes aussi qui parlent si bien et qui parlent des courants de l’époque, ceux qui croient encore à une orientation de l’esprit, ceux qui suivent des voies, qui agitent des noms, qui font crier les pages des livres,
– ceux-là sont les pires cochons.
Vous êtes bien gratuit, jeune homme !
Non, je pense à des critiques barbus.
Et je vous l’ai dit : pas d’œuvres, pas de langue, pas de parole, pas d’esprit, rien.
Rien, sinon un beau Pèse-Nerfs.

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Trois Poèmes de François Sureau

J’ai lu ce livre parce que j’aime généralement la Collection Poésie/Gallimard, une collection de grande qualité.
A vrai dire, cette Chanson de Passavant m’a passablement ennuyée dans l’ensemble et j’ai été déçue de cette lecture qui manque selon moi de substance et de fond !
Malgré tout, je vous laisse libres de juger par vous-mêmes à partir de quelques poèmes que j’ai sélectionnés parmi mes préférés – car il y en a quand même quelques uns qui ne m’ont pas déplu.

Note biographique sur l’auteur :

François Sureau est né en 1957 à Paris. Ancien énarque, haut fonctionnaire. Démissionnaire du Conseil d’Etat après quelques années, il a exercé le métier d’avocat, se consacrant par ailleurs à la littérature.
Il est l’auteur de romans (L’Infortune, Grand Prix du roman de l’Académie Française), de récits courts (Le chemin des morts) ou longs (L’Or du temps), d’essais biographiques (Inigo, Je ne pense plus voyager, Ma vie avec Apollinaire). En 2020, il est élu à l’Académie Française.

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Redingote stambouline

Etoile de Smyrne hôtel du Nord
Les fresques saintes et les décors
Des guerres d’hier qui durent encore
Me portent heureux vers d’autres ports

J’ai écouté les rails sonores
Dans les pays où l’amour dort
A Svilengrad un mauvais sort
M’a fait coucher chaînes au corps

Etoile du Nord hôtel de Smyrne
Le temps mûrit sur le Bosphore
Dans les cafés l’urine sent fort
L’odeur me suit depuis Edirne

Lourdes sultanes qui broutez l’or
De vos palais je vous adore
Grecs embouchant la corne d’or
Et puis sautant par-dessus bord

Chez Klodfarer j’ai pris un lit
Semé d’insectes et de spores
Pour une fois j’ai bien dormi
Sans trop rêver de Peter Lorre

La voix de Dieu est coralline
Qui m’a sommé vers les cinq heures
De renoncer à mon bonheur
L’étoile qui dort au nord de Smyrne

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L’athanor

Rue Nicolas-Flamel
Au pied de l’arbre bleu
Dans les cristaux de sel
J’ai surpris le bon Dieu

Que j’aimais le grand calme
De la morgue d’avant
Le gris-vert sur les palmes
Mes noyés chancelants

La mort a par instants
Un regard de pucelle
Et des lèvres d’enfant
Rue Nicolas-Flamel

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Passavant à Paris

Mon coeur cet archevêque
A des passions quand il fait froid
Mitré patient bordé d’hermine
Il est d’ici et d’autrefois
Ce qu’il attend ne compte pas
Vienne l’hiver et ses abîmes.

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La Chanson de Passavant de François Sureau était paru en 2005 aux éditions Gallimard.

Deux Poèmes d’Aksinia Mihaylova

J’ai découvert ce livre tout à fait par hasard, en me promenant dans ma librairie préférée, et mon attention a tout de suite été attirée par cette poète dont je n’avais jamais entendu parler auparavant et qui est pourtant loin d’être une inconnue puisqu’elle a obtenu le prestigieux Prix Guillaume Apollinaire en 2014 et le Prix Max Jacob en 2020.
J’étais donc passée à côté de cette intéressante poète jusqu’à présent et je répare aujourd’hui cette faute d’inattention.

Note biographique sur Aksinia Mihaylova :

Elle naît le 13 avril 1963 dans un village de Bulgarie. Elle commence à étudier la langue française en 1977, au lycée, et se passionne pour cette langue. Elle suit des études de bibliothécaire à Sofia. Elle fonde une revue littéraire Ah, Maria où elle publie des traductions d’auteurs français comme G. Bataille, Jean Genet ou encore les Surréalistes.
Elle a traduit plus de trente livres, poésies et proses, et a publié des traductions de dizaines de poètes français.
C’est en 2010 qu’elle vient en France pour la première fois.
Aksinia Mihaylova a publié cinq recueils de poésie en bulgare et a reçu de nombreux prix dans son pays et en Lituanie, en Lettonie et en France (Prix Apollinaire et Prix Max Jacob).

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Page 63

Un Tueur Innocent

J’ai déshabillé mes soucis et déboutonné
toutes mes amours avant toi, dit-il,
j’ai tout laissé à la consigne.
Me voilà nu et innocent.

Et j’ai cru que nous étions au seuil
d’une promenade sans fin après la longue attente
quand un des nombreux tiroirs de sa mémoire
s’est ouvert brusquement et le nom
d’une autre femme s’est enfoncé dans mon dos
comme un coup de couteau mal asséné.

Mais je reste vivante
car je suis de l’autre côté des choses,
j’habite une rue qui ne traverse pas son quotidien
et je fais semblant de ne pas l’entendre.

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Page 80

Un Archipel

Couchés dans la lavande
nous tirons du coin de l’œil
la couverture d’un nuage rare
dans la brise du soir tombant.

Tes mains apprennent
la géographie de mon corps,
les bouts de nos langues se touchent –
isthme temporaire
entre deux îles solitaires
dans la mer de lavande.
Tes vaches bleues paissent les vagues de mes prés
lèchent le sel qui fond sous mes bras
et jusqu’à ce que la lave en éruption
soit refroidie
non fécondée
dans le creux de mon ventre
tu me dis :
deux îles ne font pas un archipel.

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Le recueil Ciel à Perdre d’Aksinia Mihaylova est paru chez Poésie-Gallimard en mars 2021, dans une traduction de la poète elle-même et de Dostena Lavergne pour la deuxième partie du livre, et écrit directement en français pour la première partie.

Deux poèmes de Louise Glück

Ces deux poèmes sont extraits du beau livre Nuit de foi et de vertu, paru en version bilingue chez Gallimard en 2021 dans la collection « Du monde entier » et une traduction de Romain Bénini.

Louise Glück (née en avril 1943) est une poète américaine active à partir de la fin des années 60. Primée à plusieurs reprises, elle obtient le Prix Nobel de Littérature en 2020 pour l’ensemble de son œuvre poétique. Son recueil Nuit de foi et de vertu est initialement paru en 2014 aux Etats-Unis.
Il est à remarquer que l’œuvre de Louise Glück n’était pas traduite en français ni disponible chez aucun éditeur français jusqu’à l’obtention de son Prix Nobel.

La plupart des textes qui composent ce recueil sont assez longs, courant souvent sur plusieurs pages, ce qui ne facilite pas leur diffusion sur Internet, aussi ai-je choisi les deux premières parties d’un long texte et un autre poème en prose, assez court, parmi ceux que j’ai préférés.

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Page 21

Une Aventure

I

Il m’apparut une nuit alors que je commençais à m’endormir
que j’en avais fini avec ces aventures amoureuses
dont j’avais longtemps été esclave. Fini, l’amour ?
murmura mon cœur. A cela je répondis que beaucoup de
découvertes importantes
nous attendaient, tout en espérant que l’on ne me demanderait pas
de les nommer. Car je ne pouvais pas les nommer. Mais la
conviction qu’elles existaient –
cela devait certainement compter pour quelque chose ?

2.

La nuit suivante m’apporta la même idée,
cette fois à propos de la poésie, et dans les nuits qui suivirent
plusieurs autres passions et sensations furent, de la même manière,
mises de côté pour toujours, et chaque nuit mon coeur
invoqua son avenir, comme un petit enfant qu’on eût privé de son
jouet préféré.
Mais ces séparations, dis-je, sont dans l’ordre des choses,
Et une fois de plus je convoquai le territoire immense
qui s’ouvre à nous à chaque adieu. Et avec cette affirmation je devins
un chevalier glorieux s’éloignant dans le soleil couchant, et mon
cœur
devint le destrier qui me portait.

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Page 101

Musique interdite

Après que l’orchestre eut joué pendant un certain temps, et eut passé l’andante, le scherzo, le poco adagio et que le premier flûtiste eut posé sa tête sur le pupitre parce qu’on n’aurait plus besoin de lui avant demain, alors arriva un passage qui était appelé la musique interdite parce qu’il ne pouvait pas, le compositeur l’avait spécifié, être joué. Et pourtant il devait exister et être passé sous silence, intervalle laissé à la discrétion du chef d’orchestre. Mais ce soir, décide le chef d’orchestre, le passage doit être joué – il veut à tout prix se faire un nom. Le flûtiste se réveille en sursaut. Quelque chose lui est arrivé aux oreilles, quelque chose qu’il n’a jamais ressenti auparavant. Il a fini de dormir. Où suis-je maintenant, pense-t-il. Et puis il le répéta, comme un vieil homme étendu sur le sol au lieu d’être dans son lit. Où suis-je maintenant ?

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Des Poèmes de Paul Valet

couverture du recueil chez Poésie Gallimard

Paul Valet (pseudonyme de Georges Schwarc, déformé ensuite en Schwarz) (1905-1987) est un poète français d’origine polonaise et ukrainienne. D’abord destiné à une carrière de pianiste concertiste, il se lance dans des études de médecine (psychiatrie) et devient généraliste puis homéopathe après quelques années. Pendant la guerre 39-45, il dirige un réseau de la Résistance. Il apprend à la fin de la guerre que ses parents et sa sœur ont été gazés à Auschwitz. Il devient poète après la guerre, à plus de 40 ans, et publie de nombreux recueils de 1948 à sa mort. A cette même période, il commence également la peinture et reprend le piano.
(sources : éditeur et Wikipédia)

Ces poèmes proviennent du livre La Parole qui me porte publié chez Poésie/Gallimard en 2020.

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Page 192
(Poème extrait de « Paroles d’Assaut »)

Le Voyant

Etre lucide
C’est perdre connaissance

Etre libre
C’est perdre l’équilibre

Etre vengeur
C’est terrasser la vengeance

Etre intact
C’est traverser l’évidence

Etre aux abois
C’est passer au-delà

Invincible est la détresse
De celui qui voit

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Page 111

(Poème extrait de « Points de chute »)

Contre moi
Il n’y a pas de remède

Il n’y a pas de règle
Pour sombrer

Chacun porte son vide
Où il peut

Une grande époque
Fait ses monstres hors mesure

A la cime des gloires
Les vautours font leurs nids

Les poètes aboient
La poésie passe

On ne traverse pas intact
Une forêt de paroles

Tout au bout de la nuit
La même nuit recommence

Ma mémoire est criblée
De poèmes hérissons

Tout poème souverain
Est tributaire de l’enfance

Toutes les petites choses
Nous implorent de rester parmi elles

Ces menus objets qui nous gardent
Les cuillères les assiettes et les bols
Ont tant besoin de nos mains

Je suis dépassé par mon ombre

En moi
Coulent des fleuves et des torrents puissants
Tous ils se jettent dans la mer morte

Chaque larme
Me rapproche de la mer

La nécessité
Est une maîtresse de choix

Le poète
N’a qu’une seule dimension

Prendre sur soi
L’homme entier

Entre quatre murs de paroles
Protéger ses oublis

Scier distinctement
Le vieux tronc qui nous porte

Sombrer consentant
Dans l’abîme du futur

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PAUL VALET

Deux Poèmes d’Andrée Chedid

Portrait d’Andrée Chedid

M’étant aperçue avec étonnement que je n’avais encore jamais consacré d’article à la poésie d’Andrée Chedid, je rattrape aujourd’hui cet oubli.

Andrée Chedid (Le Caire,1920- Paris, 2011), née Andrée Saab, est une écrivaine, dramaturge et poète française d’origine syro-libanaise. Installée à Paris dès 1946, elle écrit son premier roman en 1952 et écrit des nouvelles, des pièces de théâtre, des romans et de la littérature jeunesse. Son œuvre est marquée par un grand humanisme, elle défend des valeurs de paix et de fraternité. Elle obtient de nombreux Prix et décorations, en particulier le Goncourt de la Poésie en 2002. Elle est la mère du chanteur Louis Chedid et la grand-mère du chanteur Matthieu Chedid.

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ELOGE DU VIDE

Il faut
Du vide
Pour attirer
Le plein

Pour que s’explore
Le songe
Pour que s’infiltre
Le souffle
Pour que germe
Le fruit
Il nous faut
Tous ces creux

Et de l’inassouvi.

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SAISON DES HOMMES

Sachant qu’elle nous sera ôtée,
Je m’émerveille de croire en notre saison,
Et que nos cœurs à chaque fois
Refusent l’ultime naufrage.
Que demain puisse compter,
Quand tout est abandon ;
Que nous soyons ensemble
Égarés et lucides,
Ardents et quotidiens,
Et que l’amour demeure après le discrédit.

Je m’émerveille du rêve qui sonde l’avenir,
Des soifs que rien ne désaltère.
Que nous soyons chasseurs et gibiers à la fois,
Gladiateurs d’infini et captifs d’un mirage.

Les dés étant formels et la mort souveraine,
Je m’émerveille de croire en notre saison.

Andrée Chedid

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