Trois poèmes de Gérard Chaliand

couverture chez Poésie-Gallimard

Gérard Chaliand est né en 1934 à Bruxelles, spécialiste de géopolitique, il a passé une quarantaine d’années à voyager sur tous les continents.
La poésie et l’amour ont été, tout au long de son existence, avec l’aventure et l’intérêt porté aux autres cultures et à la création, ses soucis majeurs. (source : notice biographique des éditions Gallimard).

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(page 47.)

Chaque bouffée de soleil l’avait porté à l’amour ;
une tendresse déchirée lui faisait ouvrir les mains.

Du fond de sa mémoire, jaillissaient parfois
des tristesses anciennes auxquelles il ne croyait plus.

Quand il ouvrit les yeux, au grand soleil,
fatigué d’espérance, las d’avoir rêvé,
il s’étendit sur la grève, les lèvres pleines d’écume.
Loin, résonnait le pas des marches stériles.

La tristesse porte de longues fatigues,
tisse des rêves solitaires.
Tout me manque,
jusqu’à cette femme précieuse et nue dont j’ai soif.

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(page 132.)

Tout ce qu’il va perdre, je l’ai perdu

A Fanny

Tout ce qu’il va perdre,
disait Nazim Hikmet en évoquant sa jeunesse,
je l’ai perdu.
Et moi, il me faudra perdre aussi
ce qu’il me reste encore,
jusqu’à me perdre moi-même,
sans autre trace que les mots que je laisse,
devant un quai désert où bat le vide du vent.

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(page 117)

13.

 » La servitude abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer »
Ces mots me reviennent souvent à l’esprit.
L’acceptation de l’ordre supposé du monde
Le poids de la tyrannie, subie au nom de la sécurité.
Je ne juge pas ceux qui furent défavorisés par la naissance,
mais les autres, ceux qui pouvaient…

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Le recueil Feu nomade, d’où sont issus ces trois poèmes, est paru chez Poésie/Gallimard en 2016.

Quelques poèmes d’Abdellatif Laâbi

Couverture du recueil chez Poésie Gallimard

Ces poèmes sont extraits de l’anthologie personnelle d’Abdellatif Laâbi, intitulée L’arbre à poèmes, publiée chez Poésie/Gallimard en 2019.

Abdellatif Laâbi, né à Fès en 1942, est un poète, écrivain et traducteur marocain. Il a fondé en 1966 la revue Souffles qui jouera un rôle considérable dans le renouvellement culturel au Maghreb. Son combat lui vaut d’être emprisonné de 1972 à 1980. Il s’est exilé en France en 1985. Il reçoit le prix Goncourt de la poésie le 1er décembre 2009 et le Grand Prix de la Francophonie de l’Académie française en 2011. (Source : Wikipedia).

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Extraits de « Petites choses »

Les uns meublent leur attente
D’autres la préfèrent nue

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Prends à la vie
mais ne l’épuise pas

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La lampe a dit :
Je n’aime pas
cette concurrence déloyale
avec le jour

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Ami
où en sommes-nous
de nos rêves de jeunesse ?
Nous voulions surprendre le monde
Il nous a surpris

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Puisque le monde
est ainsi fait
nos rêves devront être
encore plus têtus

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Deux Heures de Train

En deux heures de train
je repasse le film de ma vie
Deux minutes par année en moyenne
Une demi-heure pour l’enfance
une autre pour la prison
L’amour, les livres, l’errance
se partagent le reste
La main de ma compagne
fond peu à peu dans la mienne
et sa tête sur mon épaule
est aussi légère qu’une colombe
A notre arrivée
j’aurai la cinquantaine
et il me restera à vivre
une heure environ

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Extraits de « Poèmes périssables »

De cette feuille
dite vierge
que sortira-t-il
Un bouton de seringa
ou une fleur carnivore ?
C’est moi qui tremble

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Ils ont tout de l’homme
et ce ne sont pas des hommes
Regardez-les faire
ce qu’aucune bête
n’a jamais pu faire
Ils sont là
tapis en nous
qui nous prétendons hommes

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Deux poèmes de Tagore

Les blogueurs Patrice, Eva et Goran ont eu la bonne idée de mettre à l’honneur la littérature indienne en ce week-end prolongé du 3 au 6 septembre 2020, en compensation du Salon du Livre qui devait précisément se tourner vers ce pays et qui a été annulé pour cause d’épidémie.

J’ai donc choisi de participer à cette initiative et de publier ici deux beaux poèmes de Rabindranath Tagore (1861-1941), Prix Nobel de Littérature en 1913, et qui fut non seulement poète et romancier mais aussi musicien, peintre et philosophe.

Ces poèmes sont extraits du livre paru en 1963 chez Poésie-Gallimard, intitulé L’Offrande lyrique, suivi de La Corbeille de fruits.

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(poème page 142, extrait du recueil La Corbeille de fruits)

Ma vie à son aurore était pareille à la fleur – la fleur épanouie qui laisse tomber un ou deux de ses pétales, et ne sent point sa perte quand la brise du printemps vient quêter à sa porte.

Aujourd’hui que sa jeunesse est finie, ma vie est pareille au fruit qui n’a plus rien à épargner : elle attend, pour s’offrir tout entière, avec tout son fardeau de douceur.

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(poème page 119, extrait du recueil L’offrande lyrique)

C’est l’angoisse de la séparation qui s’épand par tout le monde et donne naissance à des formes sans nombre dans le ciel infini.
C’est ce chagrin de la séparation qui contemple en silence toute la nuit d’étoile en étoile et qui éveille une lyre parmi les chuchotantes feuilles dans la pluvieuse obscurité de juillet.
C’est cette envahissante peine qui s’épaissit en amours et désirs, en souffrances et en joies dans les demeures humaines, et, de mon cœur de poète, c’est toujours elle qui fond et ruisselle en chansons.

R. TAGORE

Un poème de Kiki Dimoula

Kiki Dimoula est une poète et essayiste grecque, née en 1931 à Athènes. Elle est membre de l’Académie d’Athènes depuis 2002 et a reçu en 2009 le Prix européen de Littérature pour l’ensemble de son oeuvre. (Sources : Wikipedia et Gallimard)

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Cognac zéro étoile

Les larmes parlent en pure perte.
Quand le désordre ouvre la bouche, l’ordre doit se taire
– la perte est pleine d’expérience.
Nous devons maintenant nous placer aux côtés
des vains efforts.
Que la mémoire peu à peu retrouve sa langue
et donne de beaux conseils de longue vie
à ce qui est mort.

Arrêtons-nous près de cette
petite photo
dans la fleur de son avenir :

des jeunes enlacés un peu vainement
devant une plage à la gaieté anonyme.
Nauplie, Eubée, Skópelos ?
Tu me diras qu’en ce temps-là
partout on avait la mer.

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Kiki DIMOULA

Trois poèmes d’Etienne Paulin

Ces poèmes sont extraits du recueil paru chez Gallimard en 2019.
Etienne Paulin, né en 1977, vit et enseigne à Angers.

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Page 38
Salve triste

il faut exagérer, on ne peut rien faire de mieux.

voir mal, mal croire
chanter c’est perdre

c’est avoir bataillé :
le poème à grand-peine
et sans ruse.

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page 28

Invérifiable

chère enfance,
avec toi je ne gagnerai pas d’argent

je veux juste le bord du trottoir
le ciment esquinté
jointure un peu poudreuse
dessins mal faits à la craie sur le goudron
riens qu’on a laissés
que le ciel use

cires suies le square est doux
ses quelques arbres parlent

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page 15

Pesée

j’ai les mots pour moi
dit l’imposteur agile

je les aligne droits
et voilà ma pensée

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Etienne PAULIN

Ode à l’école du soir, de Jean Follain

Ce poème est extrait du recueil Usage du temps, plus exactement de La Main Chaude (1933), disponible chez Poésie/Gallimard.
Jean Follain (1903-1971) était ami de Salmon, Reverdy, Mac Orlan, Fargue, et s’est toujours tenu à l’écart du groupe surréaliste.

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Ode à l’école du soir

Employés et manouvriers
s’en vont à l’école du soir
quand la peau des femmes est plus douce
et que les enfants translucides
tracent les dernières marelles
aux carrefours couleur de rose
et par-delà la ville s’étendent
des archipels de villages
remplis aussi d’écoles du soir ;
au haut d’un arbre l’idéal
chante par la voix d’un oiseau,
lentement les rivières coulent,
un fantassin sur un pont d’or
baise aux joues la servante blanche,
douceurs de vivre, ô serpents
emmêlés dans la pourpre vaine,
de lourds passés meurent au ciel ;
qu’Eve à jamais rendit amère
la lourde beauté du feuillage,
mais l’Ecole du soir dans ses bras
de République fortunée
recueille les grands apprentis sages.

JEAN FOLLAIN

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Deux poèmes de Richard Rognet


J’ai trouvé ces deux beaux poèmes dans le recueil Dans les méandres des saisons, paru chez Gallimard en 2014.
Bien qu’on ne puisse parler de poésie classique à leur sujet, puisque le poète n’utilise ni la rime ni les mètres mesurés, on retrouve néanmoins dans ces poèmes une organisation des vers en strophes, parfois même en sonnets, et des rythmes fluides, sans heurts.
J’ai apprécié la présence de la nature et de la nostalgie à travers ces poèmes, le poète nous emmène sur les traces de ses promenades et de sa tendre mélancolie, marquée par les deuils et l’appel aux souvenirs.

Voici deux poèmes qui m’ont particulièrement touchée :

page 20

Il y a autant de brumes sous nos paupières
que sur les jardins d’octobre. Nulle clarté
ne descend des montagnes, les sapins presque
noirs retiennent dans leurs branches le peu

de lumière que le ciel dénoue vaguement sur
le monde. A quelle distance sommes-nous des
précieuses paroles qui nous réconfortèrent
et firent nos beaux jours ? Qui se pencha

sur nous avant de disparaître ? Les souvenirs
sont si fuyants, si fragiles parfois qu’ils
semblent détachés de notre vie – notre vie

que le temps accable peu à peu, ne laissant
de notre présence qu’un tout petit reflet que
le brouillard d’octobre avale sans le voir.

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page 48

Sais-tu comment tu dois faire pour
ne pas t’abîmer dans les grands trous
de ta mémoire ? Tu le sais. En ne
fuyant jamais la solitude qui éclaircit
pour toi le passage des heures, en

aimant la franchise des pluies matinales
qui taquinent les fleurs sans les
froisser et sans déranger les vivantes
ombres que laissent tes poèmes, parmi

les ombres un peu fanées de tes parents
disparus. Aujourd’hui, parce qu’un
merle vient de se taire, à cause
d’un nuage qui obscurcit subrepticement

le ciel, tu entends s’en donner à cœur
joie tous les merles de ton enfance
qui, eux, comblent à merveille
les creux de ton infidèle mémoire.

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RICHARD ROGNET

Trois poèmes de Jean Follain

Ces trois poèmes sont extraits du recueil Usage du temps, publié chez Poésie/Gallimard.
Jean Follain (1903-1971) est un poète français, ami de Reverdy, Salmon, Fargue, Mac Orlan, qui s’est toujours tenu à l’écart du groupe surréaliste.

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Fouilles d’Enfance

Les enfants qui vont fouiller dans les greniers
où sont les mannequins noirs
les oignons, les issues
le sac de papier brun où reste de l’anis étoilé
connaîtront un jour les tracas et sauront
ce qu’il en coûte de rechercher les voluptés
et d’épouser la courbe délicieuse.

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Poème

L’espérance dans les arbres passe
on l’entend le soir dans Paris
dans ces coins poudreux des théâtres
où la chair s’extasia
qui devint lasse ;
du verre bleu bu près de l’âtre
le sang conserve la liqueur
et tel pâlit d’être sans cœur
dans cette heure où le Temps s’avance
sortant des tableaux d’histoire
qui figurent des champs de bataille
il secoue un grand corps sanglant
qui jusque-là ne parlait pas.

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Images de la Terre

Les espèces sans lassitude se reproduisent :
oiseaux de mer, serpents, insectes miroitants ;
le bois parfois résonne
de coups de fusil sourds :
chasseurs aristocrates d’un monde finissant,
j’ai vu leurs habits rouges saigner au fond du temps
pluvieux et mordoré ;
la trahison germait au cœur des dulcinées,
le boulanger riait dans la bourgade sombre
mangeant son pain beurré
abandonnant naïf aux pages de l’histoire
la jeune reine pleurante devant de hauts miroirs.

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JEAN FOLLAIN

Quelques poèmes de Daniel Kay

J’ai trouvé ces poèmes dans le recueil Vies silencieuses paru dans la collection blanche de Gallimard en 2019.
Comme son titre l’indique, ce livre évoque surtout la peinture ancienne, les grands maîtres de l’art et leurs oeuvres, mais aussi la couleur (bleue, rouge, mauve, …).
Daniel Kay, né en 1959 à Morlaix, est un poète français, auteur de nombreux recueils et livres d’artistes.

Plaintes de Dédale
(en haine du bleu)

Je hais du ciel ironique et cruellement bleu les fausses promesses, les vains espoirs, toutes ces fables découpées dans l’azur et cousues de fil blanc par des poètes dont l’existence reste incertaine, car j’ai connu la perfidie du bleu qui vous éblouit pour mieux vous dépouiller de votre bien le plus cher et finit par vous abandonner dans le rouge, le rouge ultime du sang, de la colère et de la douleur aveuglante.

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Nulle Figure

Contre le bleu ou le rouge
le vert n’a plus grand-chose à espérer.
Il devra pousser,
jouer des coudes,
passer à l’abordage,
céder un peu de son carré d’herbes fraîchement taillées
s’il veut tenir sans trop d’égratignures
contre les mètres cubes d’azur, les millions de globules.

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Rembrandt en Démocrite
(Musée de Cologne)

Giclées, frottis, coulures : la boue rougeâtre répand dans l’écart du nocturne la rugosité de la décrépitude, avec ses empâtements tassés dans l’ombre et ses champs de crevasses lunaires.
Les yeux, la bouche et la tignasse revêche à peine sortis de l’éboulement qui les a fait surgir du noir sous une grêle d’atomes font de l’inachevé une paraphrase de la finitude.
C’est de cela qu’il rit à s’en décrocher la mâchoire sous le vieux peigne édenté des comètes.

Deux poèmes de Dylan Thomas


Ces poèmes sont extraits du recueil Vision et Prière (et autres poèmes) du poète gallois Dylan Thomas (1914-1953), dans une traduction d’Alain Suied, chez Poésie Gallimard.
Comme souvent, je ne choisis pas les poèmes les plus célèbres, mais je publie ceux que je préfère.

Cet amour – je le surestime peut-être
Faisant de n’importe quelle femme une déesse
Aux cheveux et aux dents admirables,
Et de ses gestes vides un monde de signification,
Et de son sourire, la fidélité même,
Et de sa moindre parole
l’immortalité.
Je suis trop gai peut-être,
Trop solennel, insincère,
Noyé dans mes pensées
Affamé d’un amour que je sais vrai
Mais trop beau.
Trop d’amour affaiblit,
Tous mes gestes
Dérobent mes grandes forces
Et les offrent
A ta main, à ta lèvre, à ton front.

Décembre 1930

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Jadis c’était la couleur du dire

Jadis c’était la couleur du dire
Qui inondait ma table sur le versant le plus laid d’une colline
Avec un champ chaviré où une école se tenait, tranquille
Et un carré noir et blanc de filles s’y répandait en jeux ;
Les doux glissoires du dire je les dois détruire
Pour que les noyés enchanteurs se relèvent pour chanter comme coq et tuer.
Quand je sifflais avec des gamins joueurs à travers le parc du réservoir
Où la nuit nous lapidions les froids, les niais
Amants dans la boue de leur lit de feuilles,
L’ombre de leurs arbres était mot à plusieurs obscurités
Et lampe d’un éclair pour les pauvres dans la nuit ;
Maintenant mon dire doit me détruire,
Et je déviderai chaque pierre comme un moulinet.

***