Bilan de mon Printemps des Artistes 2021

Voilà, la première édition de mon double mois thématique « le Printemps des Artistes » s’est terminée hier et il est temps d’en faire un bilan et de rappeler les nombreux billets qui ont été publiés à cette occasion et qui ont été très variés, dans les thèmes, les arts et les époques choisis.
Merci aux participant(e)s et tout particulièrement à Goran, à qui je dédie ce billet, et ce d’autant plus qu’il avait créé le logo de ce « Printemps des Artistes » avec un talent graphique formidable. Merci aussi à Claude pour ses nombreux billets de qualité et à Madame lit qui a eu la gentillesse de participer à l’aventure avec une très intéressante biographie des sœurs Brontë.
J’espère que vous avez pris autant de plaisir à suivre ce défi que moi à l’organiser et je serai ravie de vous en proposer une deuxième édition l’année prochaine, en avril 2022.

Logo du Défi créé par Goran

Billets de Goran :

La Belle noiseuse, de Jacques Rivette, film sur le thème de la peinture
Le chef d’oeuvre inconnu, de Balzac, roman sur le thème de la peinture.

Billets de Claude :

Le Chat et l’oiseau à la manière de Paul Klee
A mains nues de Leïla Slimani , livre où il est question de peinture (mais aussi de chirurgie)
Glenn Gould une vie à contretemps de Sandrine Revel, livre sur le célèbre pianiste virtuose
Une poésie de Bernard Noël
Monet nomade de la lumière, livre sur le peintre Claude Monet
Au hasard les oiseaux de Jacques Prévert, très beau poème
Reflet de choses de Maurice Carême, très beau poème

Billet de Madame lit :

Les Brontë par Jean-Pierre öhl, biographie des célèbres sœurs Brontë

Mes propres Billets :

Emily Dickinson, a quiet passion, biopic sur la grande poétesse
Les Parapluies d’Erik Satie, de Stéphanie Kalfon biographie romancée du musicien
Le Piano que baise une main frêle, de Paul Verlaine, poème sur la musique
Marcher jusqu’au soir, de Lydie Salvayre, livre sur la sculpture et l’art moderne
Térébenthine, de Carole Fives, roman sur l’art contemporain et la peinture
Coltrane (Méditation), de Zéno Bianu, recueil de poésie sur le jazz
Pour un Herbier, de Colette et Raoul Dufy, recueil de textes poétiques et d’aquarelles.
Des Poèmes de J.M. de Heredia sur des peintres
Les Demoiselles de Rochefort, de Jacques Demy, film sur la musique et la danse
Jeune Fille d’Anne Wiazemsky, roman dans le milieu du cinéma, autour de Robert Bresson
Deux poèmes de Jean-Michel Maulpoix sur la couleur bleue
Au Piano, de Jean Echenoz, roman dont le héros est un pianiste virtuose
Comment Wang-fô fut sauvé et autres nouvelles, de Marguerite Yourcenar, nouvelle sur la peinture
Django, biopic sur le grand musicien de jazz Django Reinhardt
Gloire tardive d’Arthur Schnitzler, roman sur un groupe de poètes

**

Térébenthine de Carole Fives

couverture du livre chez Gallimard

Ce roman, publié chez Gallimard, faisait partie de la Rentrée Littéraire de l’automne 2020, et j’en ai entendu parler grâce au blog de Matatoune « Vagabondage autour de soi » dont je vous invite si vous le souhaitez à lire la chronique très bien faite et intéressante : par ce lien.

J’ai donc lu « Térébenthine » dans le cadre de mon défi thématique « Le Printemps des artistes » puisqu’il était grand temps que j’aborde le sujet de l’art contemporain.

Vous savez sans doute que, dans l’Art Contemporain, et depuis déjà quelques décennies, la peinture est considérée comme un art obsolète, ringard, pour ainsi dire mort.
Les artistes contemporains font de la vidéo, des installations, des performances, de l’art conceptuel – sûrement pas de la peinture, qui d’ailleurs ne s’expose plus depuis longtemps dans les galeries considérées comme sérieuses et n’est plus enseignée non plus dans les écoles d’art les plus prestigieuses, comme la très mal nommée Ecole des Beaux-Arts.

C’est précisément le thème de ce roman qui nous transporte au début des années 2000 et nous permet de suivre les parcours artistiques et personnels de trois étudiants aux Beaux-Arts de Lille tout au long des trois années de leur cursus jusqu’à l’obtention de leur diplôme, puis les premières années de leur vie adulte, leur insertion dans le monde du travail, la confrontation au monde réel.
Il se trouve que ces trois jeunes étudiants tiennent absolument à devenir peintres – suscitant le mépris de leurs camarades qui les surnomment « les térébenthine » par dérision et provoquant chez leurs professeurs une agressivité étonnante et des tentatives pour les dissuader de continuer et les ramener dans le droit chemin de l’art conceptuel.

La narratrice est une jeune fille un peu timide, qui préfère s’exprimer par la peinture que par la parole et qui croit à l’importance des émotions et de la sensibilité, alors qu’on cherche à lui enseigner précisément le contraire : l’ annihilation des émotions et des intuitions, la prééminence du discours et des concepts théoriques sur tout le reste, y compris l’œuvre elle-même. A force de se confronter à l’hostilité de ses professeurs et du monde de l’art, elle passe progressivement de la peinture à l’écriture : les mots envahissent d’abord ses tableaux puis il n’y a plus besoin de tableaux et elle préfère écrire de la littérature.

Si ce livre est une charge contre l’Art Contemporain et surtout contre l’Ecole des Beaux-Arts, il reste malgré tout modéré et raisonnable dans ses critiques et on sent que la narratrice n’est pas opposée à toutes les formes d’art contemporain, elle aime sincèrement certains artistes, s’y intéresse et s’en nourrit pour ses propres créations.
Ce n’est donc pas la charge d’une réactionnaire extrémiste ou d’une peintre aigrie qui n’aurait rien compris à son époque, tout au contraire : elle semble en avoir fait le tour et en avoir bien cerné les qualités et les défauts !
C’est surtout une personne qui revendique la liberté de créer selon sa propre intuition et ses propres goûts et qui refuse de se faire formater dans les carcans d’un art officiel qui répète indéfiniment les mêmes vieilles formules de Marcel Duchamp alors qu’elles datent de plus d’un siècle.

Un livre très intéressant, édifiant, parfois touchant.
Il se lit rapidement grâce à des phrases courtes et frappantes : une écriture efficace et sans fioritures stylistiques particulières.

Voici un extrait page 147

Syndrome de la toile blanche. Le pinceau suspendu dans le vide. Que peindre ? Que dessiner ? Et surtout, à quoi bon ?
Oui, à quoi bon une toile de plus ? Les tableaux s’entassent dans ton studio, il n’y a plus de place pour marcher, ni même pour respirer. Tu te souviens de cette performance de Gutaï que vous avait montrée Urius lors de votre premier cours aux Beaux-Arts. Qu’y a-t-il derrière la toile ? La vie, tout simplement !
Les conceptuels ont raison. La peinture, c’est dégueulasse. Ca coule, ça dégouline, ça salit. Sale comme un peintre, oui. Tu n’as plus rien à peindre, plus rien à montrer. Et surtout, plus envie. Tes dernières bonnes toiles datent des Beaux-Arts finalement. Les toiles-mots, les toiles-pages. Tu penses à Cy Twombly. A ses grandes écritures. Que peut-on dire avec l’écriture qu’on ne peut montrer avec la peinture ?

Urinoir de Marcel Duchamp (« Fontaine »)

Pour un Herbier de Colette

Ce livre m’a été offert par Goran du blog des livres et des films – et je souhaite lui rendre hommage à travers cet article. Comme il s’agit d’un magnifique cadeau, je ne résiste pas à l’envie de vous en montrer quelques illustrations – par Raoul Dufy – et de vous parler du texte extrêmement poétique, imagé et aromatique de Colette.

Note sur Colette :

Gabrielle Sidonie Colette (1873-1954) est une femme de lettres française, également mime, comédienne et journaliste. Elle est l’une des plus célèbres romancières françaises du 20è siècle. Membre de l’Académie Goncourt à partir de 1945. Elle reçoit des obsèques nationales.

Note sur Raoul Dufy :

Né en 1877, mort en 1953. Il est d’abord influencé par le Fauvisme, puis par le Cubisme et est fortement impressionné par Cézanne. Le grand couturier des années 1910-1930, Paul Poiret, fait appel à lui pour la création de motifs de tissus. Après la guerre 14-18, ses couleurs deviennent plus éclatantes et son dessin plus souple. Il voyage dans plusieurs pays du Sud, Italie, Maroc, Espagne. Il réalise pour l’Exposition Universelle de 1937, La Fée Electricité, qui était à l’époque le plus grand tableau du monde (624 m2). Il illustre plusieurs livres, Les Nourritures terrestres de Gide en 1949 et L’Herbier de Colette en 1950. (Source : Wikipédia)

Mon Humble Avis :

Dans ce livre, Colette passe en revue les différentes sortes de fleurs, des plus communes aux plus sophistiquées, et consacre à chacune d’entre elle un chapitre particulier qui ressemble souvent à un poème en prose. L’écrivaine fait pour ainsi dire le portrait de ces différentes plantes, un portrait sensuel où sont convoquées les textures des pétales et des feuillages, les couleurs, les parfums, et tous les petits détails descriptifs que Colette sait admirablement représenter, à la manière d’un peintre.
Mais, au-delà du côté purement botanique et « leçon de choses » à la mode d’autrefois, elle nous parle aussi de culture et de littérature, de la manière dont tel graveur ou tel poète ont chanté la tulipe ou la rose, de la façon dont la mode a pu s’emparer de telle espèce de fleur, des traditions campagnardes encore assez vivaces pour perpétuer la connaissance des « plantes médicinales », de la vente du muguet le premier mai et des rituels qui l’accompagnent, etc.
C’est aussi une évocation de Colette elle-même et de ses goûts personnels, de son caractère fort, épris de beauté et curieux de ce qui l’entoure. Au moment où elle a écrit ce livre, elle avait déjà soixante-dix-huit ans et il ne lui restait que trois ans à vivre, mais son style très vif, poétique, savoureux et alerte ne laisse pas du tout deviner la plume d’une très vieille dame.

Un Extrait page 26

Orchidée

Je vois un petit sabot pointu, bien pointu. Il est façonné d’une matière verte comme le jade, et sur le nez du sabot est peinte, en couleur marron, une minuscule figure d’oiseau nocturne, deux grands yeux, un bec. A l’intérieur du sabot, tout le long de sa semelle, quelqu’un – mais qui ? – a semé une herbe d’argent, inclinée. La pointe du sabot n’est pas vide, une main – mais laquelle ? – y versa une goutte miroitante, vitrifiée, étrangère à l’aiguail naturel comme à la rosée artificielle que vaporisent les fleuristes. Je l’ai recueillie sur la pointe aiguë de la lame-à-tout-faire, ma servante à qui nulle besogne ne répugne, qui taille les crayons, pèle les châtaignes, coupe en rectangles le papier pervenche et en rondelles les radis noirs. Cette goutte, translucide et figée, je l’ai mangée pour la mieux connaître. Aussitôt mon meilleur ami a élevé la voix et les bras : « Malheureuse ! » s’écria-t-il. Il ajouta d’excellentes paroles touchant les poisons végétaux de la Malaisie et la fabrication, à jamais mystérieuse, du curare. En attendant les affres qu’il me promettait, la grosse loupe m’aidait à déchiffrer l’orchidée. (…)

**

Pour un herbier de Colette est paru en 2021 chez les éditions Citadelles et Mazenod. Comme il est précisé à la fin de ce livre, « Cet ouvrage est un fac-similé de l’édition originale de luxe éditée par Henry-Louis Mermod en 1951 »

Logo du Défi

Deux sonnets sur l’art, de José Maria de Heredia

Pour continuer à suivre mon défi du Printemps des Artistes, voici deux sonnets de José Maria de Heredia concernant des peintres.
Certes, Emmanuel Lansyer n’est plus aussi célèbre que Michel-Ange, loin de là, mais Heredia leur a consacré à chacun un aussi beau sonnet, et je me propose de vous les faire découvrir.

Logo du Défi

Emmanuel Lansyer (1835-1893) est un peintre paysagiste et aquafortiste français. Formé dans les ateliers de Viollet-le-Duc puis de Gustave Courbet, on peut le rapprocher du style réaliste. Ami des poètes José Maria de Heredia et Sully Prudhomme, il fut considéré comme l’un des plus grands paysagistes de son temps, à l’égal de Corot. Il fréquenta également les peintres de Barbizon, en particulier Théodore Rousseau. Il était aussi un grand collectionneur d’art italien.

Michel-Ange (1475-1564) est un sculpteur, peintre, architecte, poète et urbaniste florentin de la Haute Renaissance. Il peint Le Jugement dernier vers la fin de sa carrière, en 1541, bien après avoir décoré le Plafond de la Chapelle Sixtine (à Rome) en 1512, après avoir sculpté les Six Esclaves du Tombeau de Jules II (vers 1516) et plusieurs décennies après avoir sculpté le David en 1504 et la Pietà en 1499. Artiste Phare de la Renaissance, reconnu très tôt comme un génie, il a eu une influence considérable sur plusieurs générations ultérieures d’artistes européens.

Un peintre

A Emmanuel Lansyer.

Il a compris la race antique aux yeux pensifs
Qui foule le sol dur de la terre bretonne,
La lande rase, rose et grise et monotone
Où croulent les manoirs sous le lierre et les ifs.

Des hauts talus plantés de hêtres convulsifs,
Il a vu, par les soirs tempétueux d’automne,
Sombrer le soleil rouge en la mer qui moutonne ;
Sa lèvre s’est salée à l’embrun des récifs.

Il a peint l’Océan splendide, immense et triste,
Où le nuage laisse un reflet d’améthyste,
L’émeraude écumante et le calme saphir ;

Et fixant l’eau, l’air, l’ombre et l’heure insaisissables,
Sur une toile étroite il a fait réfléchir
Le ciel occidental dans le miroir des sables.

**

Marine d’Emmanuel Lansyer (source : Musée)

Michel-Ange

Certe, il était hanté d’un tragique tourment,
Alors qu’à la Sixtine et loin de Rome en fêtes,
Solitaire, il peignait Sibylles et Prophètes
Et, sur le sombre mur, le dernier jugement.

Il écoutait en lui pleurer obstinément,
Titan que son désir enchaîne aux plus hauts faîtes,
La Patrie et l’Amour, la Gloire et leurs défaites ;
Il songeait que tout meurt et que le rêve ment.

Aussi ces lourds Géants, las de leur force exsangue,
Ces Esclaves qu’étreint une infrangible gangue,
Comme il les a tordus d’une étrange façon ;

Et dans les marbres froids où bout son âme altière,
Comme il a fait courir avec un grand frisson
La colère d’un Dieu vaincu par la Matière !

Le Faussaire de Yasushi Inoue

couverture du livre de poche

Ayant toujours beaucoup aimé les nouvelles de l’écrivain japonais Yasushi Inoue (1907-1991) j’ai voulu lire ce recueil qui en rassemble trois, datant des années 50.

Voici un bref résumé de ces trois nouvelles :

La nouvelle éponyme ouvre le recueil : il y est question d’un écrivain chargé par la famille d’un peintre célèbre de faire sa biographie posthume. L’écrivain n’est pas très motivé par ce travail et laisse traîner les choses assez longtemps. Puis, il commence quelques recherches sur ce peintre et s’aperçoit de l’existence d’un faussaire, un ancien ami du peintre, très proche de lui, qui avait lui aussi du talent à l’origine, mais qui s’est spécialisé dans la reproduction des tableaux de son ami, se sentant écrasé par son génie, incapable de rivaliser. Ce faussaire est comme une sorte de double négatif du peintre célèbre et l’écrivain ressent une fascination pour ce personnage.

La deuxième nouvelle Obasuté évoque l’ancienne légende japonaise selon laquelle on abandonnait autrefois les personnes âgées sur le mont Obasutéyama. Sous-titrée « thème et variations », cette nouvelle cherche en effet à approfondir cette légende qui sert de point d’appui pour les réflexions du narrateur au sujet de sa propre famille, en particulier sa mère.

La troisième nouvelle Pleine Lune raconte l’ascension et la disgrâce d’un dirigeant d’une grande entreprise, avec les modifications psychologiques liées au succès, au pouvoir, puis à sa mise à l’écart, mais aussi décrit les attitudes de l’entourage de ce grand patron, tantôt flagorneur et tantôt indifférent.

Mon Avis :

J’ai beaucoup admiré ces nouvelles, qui creusent profondément l’âme humaine et montrent un grand souci du détail et de la vraisemblance. On a l’impression que tout est décrit très précisément, aussi bien les réactions des personnages que le contexte dans lequel ils se trouvent.
Comme souvent, dans la littérature japonaise, une grande place est accordée à la nature, qui influence les réflexions et les états d’âme des personnages, car ils y puisent des significations sur la vie humaine. Et même dans la nouvelle qui concerne la vie d’un chef d’entreprise et ses relations avec ses employés – un sujet à priori bien éloigné de la nature – Inoue introduit des soirées d’entreprise où tout le monde contemple poétiquement la lune, ce qui parait un peu étrange pour un Occidental.
Bien que Yasushi Inoue se soit beaucoup nourri d’auteurs européens, je trouve ces nouvelles très typiquement japonaises, avec beaucoup de références à la culture nippone, à ses légendes, traditions, et mentalités, et c’est aussi cet aspect dépaysant que j’aime chez lui.

Quelques poèmes de Daniel Kay

J’ai trouvé ces poèmes dans le recueil Vies silencieuses paru dans la collection blanche de Gallimard en 2019.
Comme son titre l’indique, ce livre évoque surtout la peinture ancienne, les grands maîtres de l’art et leurs oeuvres, mais aussi la couleur (bleue, rouge, mauve, …).
Daniel Kay, né en 1959 à Morlaix, est un poète français, auteur de nombreux recueils et livres d’artistes.

Plaintes de Dédale
(en haine du bleu)

Je hais du ciel ironique et cruellement bleu les fausses promesses, les vains espoirs, toutes ces fables découpées dans l’azur et cousues de fil blanc par des poètes dont l’existence reste incertaine, car j’ai connu la perfidie du bleu qui vous éblouit pour mieux vous dépouiller de votre bien le plus cher et finit par vous abandonner dans le rouge, le rouge ultime du sang, de la colère et de la douleur aveuglante.

***

Nulle Figure

Contre le bleu ou le rouge
le vert n’a plus grand-chose à espérer.
Il devra pousser,
jouer des coudes,
passer à l’abordage,
céder un peu de son carré d’herbes fraîchement taillées
s’il veut tenir sans trop d’égratignures
contre les mètres cubes d’azur, les millions de globules.

***

Rembrandt en Démocrite
(Musée de Cologne)

Giclées, frottis, coulures : la boue rougeâtre répand dans l’écart du nocturne la rugosité de la décrépitude, avec ses empâtements tassés dans l’ombre et ses champs de crevasses lunaires.
Les yeux, la bouche et la tignasse revêche à peine sortis de l’éboulement qui les a fait surgir du noir sous une grêle d’atomes font de l’inachevé une paraphrase de la finitude.
C’est de cela qu’il rit à s’en décrocher la mâchoire sous le vieux peigne édenté des comètes.

Un lit de Malade Six Pieds de Long, de Masaoka Shiki

J’ai lu ce livre car j’en ai entendu parler sur le blog de Goran, dans une excellente chronique qu’il vous plaira sans doute d’aller lire en suivant ce lien.
Ce livre est une sorte de journal intime ou de recueil de réflexions, constitué par les articles que l’auteur écrivait chaque jour, la dernière année de sa vie, à destination du journal Nihon. Tuberculeux, il se trouvait à ce moment cloué au lit, tourmenté par de terribles souffrances, difficiles à apaiser.
Avant de poursuivre, je dirai quelques mots de présentation sur l’auteur : Shiki Masaoka (1867-1902) est un poète, critique et journaliste japonais. Il est considéré comme l’un des quatre maîtres classiques du haïku japonais. Il a influencé la poésie japonaise du XXè siècle. Il est mort à 35 ans de la tuberculose. (Source : Wikipedia).

Masaoka Shiki souffre d’être immobilisé, malade, dans la solitude et sans beaucoup de distractions à part la lecture, l’écriture, et la contemplation de peintures qui éveillent chez lui des pensées sur l’art et les artistes. Il se montre souvent critique envers telle ou telle oeuvre peinte ou tel ou tel haïku, exposant ses critères esthétiques avec une grande finesse d’analyse et un sens de la nuance très subtil. J’ai aimé particulièrement les pages où il disserte sur les haïkus, soupesant le sens de chaque mot, ce qui nous fait prendre conscience de la complexité de cet art poétique où rien ne doit être laissé au hasard et où il faut fuir les effets superficiels.
Mais il n’est pas question que de sujets artistiques et intellectuels dans ce livre, loin de là. Ainsi, Masaoka Shiki nous décrit son cadre de vie, compare le goût des poires occidentales et des poires japonaises (ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres), parle des visites qu’il reçoit, des femmes de sa famille qui ne s’occupent pas assez de lui à son goût et dont il déplore le manque d’éducation, mais aussi des douleurs qui l’assaillent sans répit. Il évoque même la mort, sans insister beaucoup sur le sujet, qu’il semble considérer avec un certain détachement.

Un beau livre, touchant et instructif, qui plaira beaucoup aux amateurs de poésie japonaise.

L’exposition Fernand Khnopff au Petit Palais


Je tenais à vous signaler cette superbe exposition puisque nous arrivons aux derniers jours (elle se termine le 17 mars 2019).
Elle se tient au Musée du Petit Palais à Paris.
Fernand Khnopff (1858-1921), peintre, dessinateur, graveur, sculpteur belge, est le principal représentant du mouvement Symboliste et on peut effectivement retrouver dans ses oeuvres des ressemblances plus ou moins lointaines avec d’autres symbolistes européens : Gustave Moreau, Odilon Redon, Edward Burne-Jones, Franz Von Stuck ou encore Klimt, mais aussi avec les peintres préraphaélites. Cette ressemblance est visible dans le choix des sujets représentés (femmes fatales, inspirations mythologiques, vues de villes fantomatiques, onirisme) mais aussi dans la manière de peindre (choix des couleurs, immobilité des figures, impression de tristesse ou de gravité des personnages représentés).
Le sous-titre de l’exposition est « Fernand Khnopff : le maître de l’énigme » et effectivement cet artiste semble avoir développé des thèmes et des mythes très personnels, mystérieux, qui ont pu lui être inspirés par des écrivains symbolistes comme Mallarmé, Rodenbach, Verhaeren, mais aussi par les idées du Sâr Joséphin Péladan (un mage, occultiste, fondateur du Cercle des Rose-Croix) mais également, tout simplement, par ses propres souvenirs, son imaginaire, et des objets qu’il possédait comme des masques, des sculptures, et une effigie d’Hypnos qui revient souvent dans son oeuvre.
J’ai trouvé les paysages particulièrement beaux, notamment les vues de Bruges de la dernière salle ; Les portraits ont également une grande présence.

Je conseille tout à fait cette exposition !

Légende :
Tableau à droite : « Méduse endormie »
Tableau du bas : « En écoutant Schumann »

La rétrospective Jean Fautrier à Paris (Musée d’art Moderne)

Une grande rétrospective de l’artiste Jean Fautrier (1898-1964), à la fois peintre et sculpteur, ses tient actuellement au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, jusqu’au 20 mai 2018 et, si vous avez l’occasion de vous y rendre, je crois que vous découvrirez des oeuvres qui vous toucheront – tout du moins, pour ce qui me concerne, elles m’ont surprise et émue !

Ses premiers tableaux, dans les années 1920, sont marqués par un réalisme sombre, avec des portraits et de grands nus massifs et peu flatteurs, se détachant sur un arrière-plan foncé.
Fautrier évolue par la suite vers des tableaux moins réalistes, peut-être plus poétiques, où la couleur noire est dominante, puis, l’année suivante, la couleur grise, qui met en valeur des thèmes divers (paysages de glaciers, natures mortes), avec parfois une vision de la souffrance et de la mort qui peut évoquer Rembrandt, comme dans le sanglier écorché, ou les lapins et moutons suspendus (évocation peut-être aussi de Soutine, en beaucoup moins coloré).


La période suivante marque un retour à la couleur, mais dès les années 1932 ou 33 il cesse de peindre pour des raisons économiques et se consacre durant cinq ans à l’enseignement du ski en Savoie, puis dirige un hôtel également en montagne.
Il reprend la peinture dès la fin des années 30.
Après la guerre, en 1945, il expose ses têtes d’otages (cf. illustration ci-contre) qui suscitent de vives réactions – tant positives que négatives – mais qui marquent les esprits.
Les têtes d’otages sont bien représentatives  de l’art informel de Fautrier, mettant l’accent sur une matière picturale (une « pâte ») épaisse et grumeleuse, dont les aspérités accrochent la lumière et font vibrer la couleur, évoquant les objets de manière allusive, par un trait ou une teinte caractéristique, à mi chemin de l’abstraction et du figuratif.

Dans les années qui suivent, l’artiste prend pour motifs des objets de la vie courante (clés, pichets, encrier, etc.) mais il renoue également avec les thèmes engagés, émotionnellement forts, par exemple dans les têtes de Partisans, dénonçant l’invasion de Budapest par les Russes en 1956 et prenant pour point de départ le poème Liberté de Paul Eluard.

Dans la très intéressante vidéo présentée vers le milieu de l’exposition, on peut assister à des interviews de Fautrier, où l’on découvre un homme très cérébral mais aussi malicieux, n’hésitant pas à proclamer qu’il peint ses tableaux très vite parce que la peinture l’ennuie, et que voir son atelier n’a pas d’intérêt.

J’ajoute pour conclure que ce grand artiste, sans doute trop méconnu, ne semble pas attirer beaucoup de monde pour le moment, ce qui est un cadre de visite bien agréable, sans aucune queue à l’entrée et sans piétinements devant chaque oeuvre, l’idéal !

 

L’enfant bleu, d’Henry Bauchau


Après avoir lu plusieurs livres d’Henry Bauchau (Œdipe sur la route et Antigone) qui m’avaient éblouie par leur beauté et leur humanisme, j’ai eu envie de prolonger la découverte de cet écrivain avec L’enfant bleu, paru en 2004 chez Actes Sud, et qui nous transporte, cette fois, non plus dans l’Antiquité mythique mais dans le Paris des années 2000.

L’histoire : se déroule en majeure partie dans un hôpital de jour – où Véronique, une psychothérapeute sensible aux arts, prend en charge durant de nombreuses années un adolescent psychotique en proie à des crises de violence fréquentes. Cet adolescent, Orion, s’exprime verbalement par du délire et des propos mystérieux où il est question, entre autres, de démon, de rayons, de chevaux, d’enfant bleu, de fille sauvage, et autres éléments étranges que l’on parvient à élucider peu à peu. La thérapeute, particulièrement dévouée et attentive, ne tarde pas à remarquer les dons d’Orion pour le dessin et la peinture, et l’encourage vivement dans cette voie pour l’amener à exprimer ses angoisses et à donner corps à son monde intérieur. Il lui vient assez vite l’intuition que la peinture pourrait bien être la vocation du jeune homme. Les années passent, des liens de confiance et d’amitié se nouent entre la thérapeute et le jeune homme, il évolue tantôt en bien tantôt dans le sens d’une régression. (…)

Mon avis : J’ai beaucoup aimé suivre l’évolution d’Orion au fur et à mesure des années, et j’ai trouvé que ses délires étaient particulièrement intelligents et bien tournés (peut-être un peu trop ?), et que la thérapeute était en quelque sorte le médecin idéal, qui prend son patient en considération et va même jusqu’à le faire pénétrer dans sa sphère privée puisqu’elle l’invite chez elle, lui présente son mari, le reçoit quand il débarque à l’improviste, etc., si bien que ses collègues lui font remarquer « qu’elle se concerne trop », ce qui est le moins qu’on puisse dire. J’ai trouvé étonnant également que cet hôpital de jour mobilise autant d’efforts pour un seul patient pendant aussi longtemps, et ne lui donne aucun traitement médicamenteux, alors que ses crises sont d’une violence extrême. Bref, j’ai lu ce roman avec beaucoup de plaisir mais il ne m’a pas semblé réaliste, même si Henry Bauchau exerçait la profession de psychanalyste et devait savoir comment se passaient les choses dans la réalité. Mais peut-être voulait-il montrer une thérapie idéale.
J’ai trouvé beaucoup de points communs avec son roman Œdipe sur la route : la présence du Minotaure, des labyrinthes, l’importance de l’art dans le salut moral des êtres, l’importance de l’amitié et des relations de soutien (dans Œdipe sur la route c’était Antigone qui soutenait son père et l’aidait à traverser les épreuves et les années).
Autre détail surprenant : Henry Bauchau (né en 1913) a écrit L’enfant bleu à plus de 90 ans, et pourtant on croirait d’après l’énergie des personnages, leurs doutes, leurs crises et leur capacité à évoluer, que ce livre aurait pu être écrit par un auteur bien plus jeune.

Un beau livre, sur un thème rarement traité, et qui dégage beaucoup d’humanité et une grande foi en la vie.