Vie et Mort en quatre rimes, d’Amos Oz

Le grand écrivain israélien Amos Oz (1939-2018) étant mort très récemment, ma librairie de quartier a mis ses livres sur un présentoir bien en évidence au milieu de la boutique, ce qui a été pour moi l’occasion de m’y intéresser. C’est sans doute dommage d’attendre la mort d’un auteur pour lire ses livres, mais c’est souvent le déclic nécessaire …
J’ai donc acheté, un peu au hasard, ce livre parmi plusieurs autres du même auteur : Vie et Mort en quatre rimes – un titre énigmatique et attrayant pour qui aime la poésie.
Je l’ai lu en Folio et il était paru chez Gallimard en 2008.

Ce livre raconte l’histoire d’un grand écrivain qui est convié dans un Centre Culturel à une soirée littéraire en son honneur. Un spécialiste de la littérature fait d’abord un exposé analytique sur son oeuvre puis une jeune femme – jolie mais pas séduisante – en lit des extraits et enfin le public est invité à poser des questions à l’auteur.
Pendant toute la soirée l’écrivain s’ennuie et il laisse vagabonder son imagination sur les différentes personnes qui l’entourent, leur inventant un nom, un passé, des amours, des desseins plus ou moins inavouables, des goûts particuliers, et il se raconte leurs histoires, se mêlant parfois lui-même à ces fantasmes divertissants et entrecroisant les aventures des uns et des autres.

Pour ma part, j’aime bien les romans qui parlent de romanciers en train d’inventer des histoires, ce genre de mise en abyme n’est pas pour me déplaire et, ici, c’est fait avec beaucoup d’intelligence et ça fonctionne très bien, suscitant des questions sur la création littéraire en général et sur l’oeuvre d’Amos Oz en particulier – ça donne d’ailleurs très envie de se plonger dans d’autres de ses livres pour en apprendre davantage.
J’ai parfois eu un petit peu de mal à m’y retrouver dans l’identité de certains personnages – ce n’est pas qu’ils soient si nombreux mais ils ont tendance à disparaître puis à réapparaître quand on les a oubliés – mais heureusement un petit lexique m’a rafraîchi la mémoire en fin d’ouvrage.
J’ai beaucoup aimé la variété des sujets abordés, de la politique à l’érotisme en passant même par des réflexions bibliques sur Caïn et Abel, qui paraissent chaque fois pertinents et intéressants.
Par ailleurs l’écriture est tout à fait belle, l’ironie affleure très souvent, et les descriptions sont superbes.
Un livre excellent, qui sous des airs de divertissement fantaisiste aborde des réflexions profondes.

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Récits d’un jeune médecin, de Boulgakov


Les récits d’un jeune médecin se présentent comme un recueil de sept nouvelles mais on peut également lire chaque nouvelle comme un chapitre d’un même roman dans la mesure où le personnage principal est toujours le même jeune médecin débutant, exerçant dans une région reculée de Russie.
Les trois premières nouvelles abordent le même problème : comment réaliser pour la première fois telle ou telle opération chirurgicale quand on ne l’a quasiment jamais vue réalisée durant ses études ? Le jeune médecin est en proie aux angoisses bien compréhensibles de son inexpérience, tout en cherchant à sauver la face vis à vis de ses patients et des aides médicaux qui l’entourent (sage-femmes, infirmières, etc.) et qui d’ailleurs lui apportent un secours très efficace.
Le jeune médecin est extrêmement sollicité par ses patients, jour et nuit, ce qui ne lui permet pas toujours de dormir, manger ou se laver normalement. Il souffre aussi d’une grande solitude dans cette région campagnarde. Il doit affronter, parfois au risque de sa vie, des tempêtes de neige, des brouillards, et toutes les rigueurs du climat russe pour aller soigner un malade éloigné.
Il doit aussi affronter les superstitions et l’ignorance des personnes qu’il veut soigner, et qui souvent n’obéissent pas à ses prescriptions, ce qui lui donne de grandes inquiétudes dans le cas de certaines maladies contagieuses qui risquent de décimer toute la population.
Beaucoup de pages sont très saisissantes et je me suis parfois sentie gagnée par l’inquiétude du jeune médecin.
Boulgakov a un réel génie pour nous faire ressentir les affres de son héros et les tourments qu’il traverse. Ayant été lui-même médecin, on se dit qu’il a dû puiser dans sa propre expérience de jeunesse pour écrire ces récits.
Un excellent livre, qui nous tient en haleine, et qui est suivi dans l’édition du Livre de Poche par la nouvelle Morphine, sur la toxicomanie d’un médecin, qui est aussi tout à fait prenante.

Extrait page 52

D’un geste déjà familier, je saisis le bras inerte, y appliquai mes doigts et tressaillis. Je perçus de menus battements précipités, puis les pulsations se firent irrégulières et s’espacèrent jusqu’à n’être plus qu’un fil. Je ressentis un froid que je connaissais bien au creux de l’estomac, comme chaque fois que je voyais la mort en face. Je la hais. J’eus le temps de rompre l’extrémité d’une ampoule et d’aspirer l’huile jaune dans ma seringue. Mais déjà je la plantai machinalement, et l’injection que je pratiquai sous la peau du bras était inutile. (…)

J’ai lu Récits d’un jeune médecin dans une traduction de Paul Lequesne.
Cette lecture participe à mon défi du mois de mars : le fameux Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran.

La fête de l’Insignifiance, de Milan Kundera

J’ai lu ce court roman de Milan Kundera dans le cadre du mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Milan Kundera (né en 1929) est un écrivain tchèque, installé en France en 1975 et naturalisé français en 1981. S’il écrit ses premières oeuvres dans sa langue maternelle, ses livres ultérieurs sont écrits en français. Ses oeuvres sont publiés dans la Pléiade à partir de 2011. La Fête de l’insignifiance, publiée en 2014, est son dernier roman (pour le moment).

D’habitude, je résume succinctement le début du roman pour donner une idée de l’histoire, des protagonistes, des thèmes, etc.
Mais cette fois-ci, cette manière de procéder me semble inutile car il n’y a pas vraiment (pas du tout) d’histoire et que les personnages, brossés à grands traits, sont plutôt des prototypes de caractères bien particuliers : ainsi D’Ardelo est le Narcissique facétieux, Alain est « l’excusard » (celui qui porte une grande culpabilité et une histoire familiale lourde à porter et qui se croit obligé de s’excuser à tout propos), Caliban a une vocation d’acteur et se fait passer pour Pakistanais, poussant jusqu’à inventer de toutes pièces une langue pakistanaise crédible, avec ses sonorités et sa grammaire, Caquelique est le prototype de l’homme insignifiant qui, pour cette raison, plaît beaucoup plus aux femmes que les hommes brillants.
Bien que ces personnages aient l’air au premier abord décrits sans beaucoup de nuances, ils prennent cependant une grande profondeur, par des analyses psychologiques, historiques, sociales, philosophiques, qui nous font également comprendre que ces personnages ne sont que des prétextes pour regarder le monde et notre société sous l’angle de l’ironie, de la blague, de la pirouette, des tonalités où Kundera a toujours excellé.
Malgré tout, bien que ce livre soit assez réjouissant pour l’esprit, à la fois inventif et savant, mélangeant la réalité (Le Jardin du Luxembourg, Staline et ses conseillers), le mensonge, l’imagination de l’auteur mais aussi celles de ses personnages (Alain fantasmant sur les nombrils féminins, puis Alain fantasmant sur une tentative de suicide de sa mère débouchant sur un assassinat), sautant volontiers du coq à l’âne et brouillant les pistes avec brio, il m’a semblé que le propos du livre – l’insignifiance du monde, son absurdité comique – avait déjà été traitée de manière plus convaincante dans d’autres romans de Kundera, comme La Plaisanterie, Risibles amours, L’ignorance, et sans doute bien d’autres.
Pour cette raison, je conseillerais ce livre seulement à un inconditionnel de Kundera, ayant déjà lu tous ses autres livres, mais pour un lecteur novice de cet auteur je conseillerais plutôt un des livres cités plus haut, ou encore le roman L’Identité, qui reste un de mes livres préférés.

Extrait page 51

Se sentir ou ne pas se sentir coupable. Je pense que tout est là. La vie est une lutte de tous contre tous. C’est connu. Mais comment cette lutte se déroule-t-elle dans une société plus ou moins civilisée ? Les gens ne peuvent pas se ruer les uns sur les autres dès qu’ils s’aperçoivent. Au lieu de cela, ils essaient de jeter sur autrui l’opprobre de la culpabilité. Gagnera qui réussira à rendre l’autre coupable. Perdra qui avouera sa faute. Tu vas dans la rue, plongé dans tes pensées. Venant vers toi, une fille, comme si elle était seule au monde, sans regarder ni à gauche ni à droite, marche droit devant elle. Vous vous bousculez. Et voilà le moment de vérité. Qui va engueuler l’autre, et qui va s’excuser ?

Un enfant de l’amour de Doris Lessing


J’ai eu envie de me procurer ce livre après avoir lu un billet d’Eléonore sur son blog A mes heurs retrouvés que je vous invite à regarder dès que possible en suivant ce lien.
J’avais déjà lu de la même auteure le fameux « Carnet d’Or », qui m’avait emballée, aussi l’idée de redécouvrir sa plume me plaisait bien.

Ce livre est un bref roman – en réalité une novella – qui raconte la vie, de l’adolescence à l’âge mûr, d’un homme idéaliste et sensible, qui aime les livres et la poésie et ne se satisfait pas de la réalité. Une période de la vie de cet homme est particulièrement développée : son enrôlement dans l’Armée en 1939, alors qu’il était étudiant en comptabilité, et son voyage horrible pendant de longs mois en mer en direction de l’Inde. Pendant cette traversée, lors d’une escale en Afrique du Sud, il a le coup de foudre pour une femme mariée, mais il est obligé de réembarquer au bout de quatre jours avec les autres soldats. Ces quatre jours idylliques le marquent pour le reste de sa vie, et toujours il aura le désir de retrouver cet amour perdu.

Au début de ce livre, on a un peu de peine à s’attacher à ce personnage falot, qui ne semble pas s’intéresser à grand chose et se laisse porter par les événements, et puis peu à peu on apprend à cerner son caractère épris d’absolu et plus sentimental qu’on ne l’imaginait.
Le bref séjour de quatre jours au Cap – un moment de passion inattendu – est d’autant plus intense que le jeune homme sait qu’il finira bientôt et qu’il a à peine le temps d’apprendre à connaître cette femme, jetant son dévolu sur elle avec d’autant plus de fougue.
C’est un homme qui vit dans des fantasmes. Il n’en est pas heureux mais en même temps ces fantasmes le protègent d’une réalité sans doute trop envahissante et en tout cas insatisfaisante.
Un beau livre, que j’ai commencé avec réticence et que j’ai beaucoup apprécié au final car il mérite qu’on y réfléchisse attentivement.

Le Lambeau, de Philippe Lançon


Vous aurez sans doute remarqué que je ne suis pas tellement l’actualité littéraire mais j’étais très intriguée par Le Lambeau de Philippe Lançon et, ayant eu l’occasion de l’emprunter à une personne de mon entourage, je ne pouvais pas passer à côté.

Ce récit évoque le parcours de Philippe Lançon, journaliste à Charlie Hebdo : sa vie avant, pendant et surtout après l’attentat du 7 janvier 2015, où il a été gravement blessé aux bras et à la mâchoire, la manière dont il s’est reconstruit lors de ses séjours à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière puis aux Invalides jusqu’à son retour chez lui et la reprise d’une vie autonome.

Comme je suis assez mitigée sur cette lecture je vais essayer de faire la part des choses entre négatif et positif :
– L’auteur semble prendre plaisir à développer chaque sujet au maximum, ce qui occasionne beaucoup de longueurs. Moi qui, dans le domaine littéraire, aime la concision et la capacité à résumer en une phrase tout un développement, je n’ai pas vraiment été à la fête. Il m’a semblé que ces 500 pages auraient facilement pu être élaguées d’un quart.
– Les relations humaines, qui ont un rôle important dans la reconstruction du journaliste (relations familiales et amicales) n’ont pas une place très importante dans le roman et, pour le coup, auraient peut-être mérité plus de développements. Par contre, les relations entre le journaliste et sa chirurgienne sont extrêmement développées, dans un rapport de dépendance et d’espérance qui est assez finement analysé et m’a intéressée. Les relations de couple, qui s’avèrent vite difficiles et révèlent les incompréhensions de chaque côté, sont aussi tout à fait passionnantes et donnent à réfléchir.
– J’ai trouvé que ce livre parlait trop longuement des opérations chirurgicales, greffes, et autres problèmes purement médicaux dont je ne suis pas très friande. On comprend bien que son cheminement médical est complexe, douloureux, que les opérations ne réussissent pas toujours, que les médecins ne voient pas les choses du même point de vue que les patients, mais j’aurais préféré que ce ne soit pas le thème principal du livre.
– C’est un livre très bien écrit, avec des phrases plutôt longues, où l’auteur montre beaucoup de profondeur et d’acuité sur son propre état et sur son histoire. J’ai aimé les réflexions que lui inspirent les lectures de Proust et de Kafka ou encore les toiles de Velasquez. C’est dans ces passages que j’ai le plus apprécié ce livre.

Extrait page 374

Je regardais et j’écoutais, voilà tout. Le nerf qui me reliait au jugement semblait coupé de la même façon que celui qui me reliait à la mémoire : je voyais comment j’aurais pu juger, selon quels critères, mais l’envie de le faire avait disparu. Je n’existais plus que comme un corps qui n’était pas tout à fait le mien, dans une vie qui n’était plus tout à fait la mienne, et dont la conscience accueillait sans morale, sans résistance, tout ce qui se présentait. Je n’avais pas été un bien grand journaliste, sans doute par manque d’audace, de ténacité et de passion pour l’actualité, mais peut-être étais-je en train de devenir, ici, une sorte de livre ouvert : aux autres, et pour les autres. Je n’avais rien à refuser et rien à cacher.

Deux extraits du Côté de Guermantes, de Proust

photo de couverture

Extrait page 164 :

Je n’arrivais pas tous les soirs au restaurant de Saint-Loup dans les mêmes dispositions. Si un souvenir, un chagrin qu’on a, sont capables de nous laisser, au point que nous ne les apercevions plus, ils reviennent aussi et parfois de longtemps ne nous quittent. Il y avait des soirs où, traversant la ville pour aller vers le restaurant, je regrettais tellement Mme de Guermantes, que j’avais peine à respirer : on aurait dit qu’une partie de ma poitrine avait été sectionnée par un anatomiste habile, enlevée, et remplacée par une partie égale de souffrance immatérielle, par un équivalent de nostalgie et d’amour.
Et les points de suture ont beau avoir été bien faits, on vit assez malaisément quand le regret d’un être est substitué aux viscères, il a l’air de tenir plus de place qu’eux, on le sent perpétuellement, et puis, quelle ambiguïté d’être obligé de penser une partie de son corps ! (…)

**

A propos du téléphone :

Extrait page 184 :

Et aussitôt que notre appel a retenti, dans la nuit pleine d’apparitions sur laquelle nos oreilles s’ouvrent seules, un bruit léger – un bruit abstrait – celui de la distance supprimée – et la voix de l’être cher s’adresse à nous.
C’est lui, c’est sa voix qui nous parle, qui est là. Mais comme elle est loin ! Que de fois je n’ai pu l’écouter sans angoisse, comme si devant cette impossibilité de voir, avant de longues heures de voyage, celle dont la voix était si près de mon oreille, je sentais mieux ce qu’il y a de décevant dans l’apparence du rapprochement le plus doux, et à quelle distance nous pouvons être des personnes aimées au moment où il semble que nous n’aurions qu’à étendre la main pour les retenir. Présence réelle que cette voix si proche – dans la séparation effective ! Mais anticipation aussi d’une séparation éternelle ! (…)

***

Le Côté de Guermantes I, de Marcel Proust

photo de couverture


J’ai profité des fêtes de Noël pour continuer mon exploration de La Recherche du Temps Perdu, avec cette fois-ci le troisième volume : « Le côté de Guermantes », dans lequel le narrateur est épris de la duchesse de Guermantes qui se trouve être la tante de son meilleur ami, Saint-Loup. Le narrateur passe la première partie du livre à tenter des approches auprès de cette duchesse : profitant des promenades matinales de celle-ci, il s’arrange pour se trouver chaque jour sur son chemin, afin de la voir et d’obtenir son salut, mais il ne parvient en fin de compte qu’à l’exaspérer. Il va donc trouver son ami Saint-Loup, en garnison dans la ville de Doncières, pour obtenir des entrées auprès de la duchesse, sous le prétexte de voir des tableaux d’Elstir qu’elle possède et qui intéressent le narrateur. A cette occasion, Saint-Loup lui présente enfin sa maîtresse, dont il lui a déjà maintes fois parlé, mais le narrateur a la surprise de découvrir que cette femme n’est autre que « Rachel quand du Seigneur », une petite prostituée qu’il fréquentait dans sa jeunesse et dont il ne faisait pas beaucoup de cas. Mais Saint-Loup adore cette jeune femme, dépense des millions pour elle, et se montre fort jaloux avec les hommes qu’elle côtoie. (…)

Mon avis :
Il serait difficile de ne pas être, une nouvelle fois, ébloui par le style de Proust et par son génie psychologique : il restitue dans les moindres détails les motivations de ses personnages ou les contradictions de leurs caractères. Une grande partie du roman est consacrée au Salon de Mme de Villeparisis et, en particulier, aux conversations des gens du monde à propos de l’affaire Dreyfus, qui battait alors son plein et déchaînait les passions. Ces dialogues nous plongent véritablement dans les mentalités de l’époque, nous sommes immergés dans ce moment historique comme si nous faisions un voyage dans le temps.
Certains thèmes, que l’on trouvait déjà dans les deux premiers volumes, sont ici repris et amplifiés, certains détails étant davantage développés.
J’ai trouvé tout à fait extraordinaires les longues pages que Proust consacre à une toute récente invention : le téléphone, qui nous semble aujourd’hui si banale et qui lui évoque des analyses merveilleuses.
Il m’a semblé que l’amour occupait une place moins importante dans ce « Côté de Guermantes » que dans les deux premiers volumes, il y a en tout cas moins d’introspections amoureuses et peut-être moins de tourments sentimentaux, mais malgré cela, l’intérêt du livre ne se relâche pas, les relations humaines et sociales sont toujours aussi finement menées.

Voilà donc une lecture qui met en appétit pour découvrir le tome 4, à savoir « Le côté de Guermantes II » – que j’attaquerai sans doute l’été prochain.

Dans un prochain article, je vais publier quelques extraits du « Côté de Guermantes I ».
Donc, histoire à suivre !

La Peau dure de Raymond Guérin


J’ai lu ce roman parce que j’en ai entendu parler sur des blogs et que les thèmes féministes et sociaux abordés par ce roman (écrit en 1948) me paraissaient très intéressants.
Effectivement, Raymond Guérin (1905-1955) prend parti dans ce roman pour l’avortement – qui était à l’époque puni de la prison – et contre le pouvoir arbitraire des hommes, l’injustice de ce monde masculin et sa violence contre les femmes : violence physique dans le couple, violences institutionnelles établies par le droit, violences morales exercées par la société.
L’auteur nous présente successivement trois femmes – des sœurs, jeunes, et d’un milieu social modeste – qui ont fait des choix de vie différents et qui représentent trois statuts féminins de ce milieu de 20ème siècle : Clara, qui a choisi d’être placée comme bonne à tout faire, qui vit librement sa vie amoureuse mais qui est bientôt arrêtée pour avortement ; Jacquotte qui choisit la voie honorable du mariage mais qui souffre d’une santé fragile et dont le mari demande bientôt le divorce ; et Louison, qui vit entre plusieurs amants et suit plutôt la voie de l’immoralité.
Ce livre est bien sûr un plaidoyer pour les femmes, une dénonciation de la condition féminine mais aussi ouvrière de l’époque, mais, au-delà de cet aspect de « littérature engagée », il s’agit surtout d’un livre très agréable à lire, avec un style simple et vivant, proche du langage parlé, et l’emploi de beaucoup d’expressions populaires savoureuses, qui nous replongent dans la France de l’après-guerre mieux qu’un livre d’histoire.
On est ému, touché, choqué, par ces trois destins féminins, avec peut-être une préférence pour Clara, qui est d’ailleurs le chapitre le plus développé.
Je conseillerais ce livre à ceux et celles qui se sentent concernés par les causes féministes et par la vie quotidienne au 20ème siècle, mais aussi aux lecteurs qui aiment les belles écritures.

Extrait page 60 :

Et voilà que maintenant cette vieille toquée remettait ça sur le tapis ! Je l’aurais bouffée. Une communion solennelle à vingt-trois ans, à quoi est-ce que ça ressemblait ? Mais comment faire pour y couper ? Il n’y avait qu’un moyen. C’était de lui raconter un peu la vie que j’avais eue avant d’entrer à son service. Mais ça, j’ai pas osé. Je crois bien qu’elle se serait trouvée mal si je l’avais fait.

Kyôto de Yasunari Kawabata


J’ai beaucoup hésité à chroniquer ce court roman de Kawabata car je pense être passée complètement à côté : pendant la première moitié du livre, j’avais hâte que l’histoire commence enfin et, pendant la deuxième moitié du livre, comprenant que l’histoire ne commencerait jamais, j’étais pressée d’arriver au bout du livre et de passer à autre chose. Bref : c’est peu dire que je me suis ennuyée.
Pourtant, j’ai déjà lu trois romans de cet écrivain : Tristesse et beauté, Pays de neige, et Les belles endormies, et chacun m’avait semblé fascinant et beau, mystérieux, sans une once d’ennui.
Mais celui-ci m’a paru peut-être trop typiquement japonais, trop éloigné de nos mentalités européennes, avec de longues descriptions de fêtes traditionnelles et des considérations sur les motifs imprimés des ceintures de kimonos, pour lesquelles j’ai du mal à me passionner, à mon grand regret.
L’impression que l’histoire n’avance pas, conjuguée au fait que les motivations des personnages sont très énigmatiques, rend difficile la progression dans ce roman.
J’ai eu le sentiment que l’auteur voulait s’exprimer par symboles et allusions mais tout cela est sans doute limpide pour un lecteur japonais, mais difficilement pénétrable pour moi.

Voici la quatrième de couverture :

Des jumelles ont été séparées à leur naissance.
Elevées dans des milieux différents, l’une à la ville, l’autre à la montagne, vont-elles pouvoir se rejoindre, adultes, et se comprendre ?
Au-delà de cette histoire limpide et bouleversante, c’est l’affrontement du Japon traditionnel et du Japon qui s’américanise chaque jour davantage qui est ici mis en scène.
Ecrit en 1962, Kyôto est sans doute l’oeuvre qui exprime le plus profondément le déchirement métaphysique et psychologique de l’écrivain japonais.

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Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov


Depuis plusieurs années j’avais envie de lire ce roman fantastique, le chef d’oeuvre de Boulgakov et l’un des grands classiques de la littérature russe du 20è siècle, et je sentais que c’était le bon moment pour m’y atteler.
Il y a tant de personnages secondaires et l’histoire est si complexe que je renonce à vous la raconter. Mais je préciserai en tout cas qu’on arrive très bien à suivre et que les moments de flottements à propos de tel ou tel personnage qu’on n’arrive plus à situer, sont assez vite dissipés par l’auteur, qui nous rafraîchit la mémoire.
L’action se situe à Moscou pendant la terreur stalinienne des années 30 : arrestations, internements en psychiatrie, interrogatoires et enquêtes émaillent le roman, mais prennent une dimension au-delà de la réalité politique et historique de l’époque, par l’introduction de personnages et de phénomènes surnaturels – le diable et ses trois acolytes aux pouvoirs magiques, qui sèment le désordre et la panique dans la ville.
Le maître est un écrivain, auteur d’un roman sur Ponce Pilate, qui se retrouve en asile psychiatrique et sa maîtresse, Marguerite, passe un pacte avec le diable dans le seul but de le rejoindre, ce qui la transforme en sorcière et lui permet de vivre plusieurs aventures étranges, dont un grand bal chez Satan.
Il m’est arrivé pendant ma lecture de rechercher des significations cachées : par exemple j’ai cherché un rapport entre la lâcheté de Ponce Pilate et celle des écrivains à la botte du pouvoir, mais rien de très clair ne se dégage.
Il y a en tout cas un sens du grotesque et un humour très caustique qui rendent ce roman très jubilatoire.
J’ai aimé aussi l’imagination débordante de l’auteur à travers ces aventures qui nous tiennent en haleine sans temps mort durant plus de cinq cents pages, qui ne cessent de nous surprendre et de nous enchanter.
Une lecture marquante et remarquable !