Une Vie, de Maupassant

J’ai lu ce roman de Maupassant, un classique du naturalisme datant de 1883, parce qu’il dormait dans ma bibliothèque depuis plusieurs années et qu’il était largement temps que je m’y intéresse.
Il s’agit du tout premier roman de Maupassant, et on sent déjà une maîtrise de l’écriture et de la construction romanesque tout à fait impressionnantes.
Maupassant s’est visiblement inspiré de Madame Bovary et d’Un cœur simple de Flaubert pour imaginer l’histoire de cette femme malheureuse en ménage, incomprise.
L’héroïne, Jeanne, est au début du livre une jeune fille naïve et pure tout juste sortie du couvent. Elle revient vivre avec ses parents, un couple généreux et plein de bonté, et elle se perd dans des rêveries sentimentales d’amour, de mariage, de bonheur. Dès la première rencontre avec un homme du voisinage, Julien de Lamare, elle commence à s’émouvoir et s’apprête à se laisser conquérir, d’autant que le jeune homme lui montre de l’intérêt. Au bout de quelques semaines ils sont déjà fiancés, puis mariés, alors qu’ils se connaissent finalement très mal. Jeanne ne tarde pas à s’apercevoir de son erreur : son mari est brutal, cupide, infidèle. Mal mariée, elle ne cherche désormais le bonheur que dans son rôle de mère mais son fils, Paul, surnommé Poulet, lui apportera également de nombreux soucis.
Ce roman aborde de très nombreux thèmes mais le principal est certainement la condition des femmes au 19ème siècle : maintenues dans l’ignorance jusqu’au mariage, elles n’ont pas la possibilité de prendre en main leur destinée ou de faire des choix éclairés et sont soumises toute leur vie au bon vouloir de leur mari – ou à leur mauvaise volonté.
Le rôle néfaste des prêtres dans la vie de Jeanne est aussi tout à fait intéressant : qu’il s’agisse du prêtre indulgent, coulant avec les faiblesses des hommes, ou de son successeur, un rigoriste extrémiste, aucun des deux ne donne à Jeanne les moyens de se défendre et ils l’accableraient plutôt qu’autre chose.

Il m’a semblé par moments noter certaines ressemblances avec des idées de Proust – par exemple les intermittences du cœur – aussi je suppose que Proust a pu s’inspirer de certains passages.

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Extrait page 69

Ils ne savaient que dire, que faire, n’osant même pas se regarder à cette heure sérieuse et décisive d’où dépend l’intime bonheur de toute la vie.
Il sentait vaguement peut-être quel danger offre cette bataille, et quelle souple possession de soi, quelle rusée tendresse il faut pour ne froisser aucune des subtiles pudeurs, des infinies délicatesses d’une âme virginale et nourrie de rêves.
Alors, doucement, il lui prit la main qu’il baisa et, s’agenouillant auprès du lit comme devant un autel, il murmura d’une voix aussi légère qu’un souffle : « Voudrez-vous m’aimer ? » Elle, rassurée tout à coup, souleva sur l’oreiller sa tête ennuagée de dentelles, et elle sourit : « Je vous aime déjà, mon ami ».
Il mit en sa bouche les petits doigts fins de sa femme, et la voix changée par ce bâillon de chair :  » Voulez-vous me prouver que vous m’aimez ? »
Elle répondit, troublée de nouveau, sans bien comprendre ce qu’elle disait, sous le souvenir des paroles de son père :  » Je suis à vous, mon ami. »
Il couvrit son poignet de baisers mouillés, et, se redressant lentement, il approchait de son visage qu’elle recommençait à cacher.(…)

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Le Naufragé de Thomas Bernhard

J’avais lu il y a quelques années un autre roman de Thomas Bernhard (1931-1989), intitulé Oui, et j’avais envie de me replonger dans son univers – malgré sa noirceur et sa négativité quelque peu systématique.

Le naufragé était paru pour la première fois en 1983, et je l’ai lu en folio, traduit de l’allemand par Bernard Kreiss.

Cette lecture prend place dans le défi d’Eva des Feuilles Allemandes de novembre 2019.

Dans ce roman, le narrateur évoque les destins parallèles de trois pianistes virtuoses qui ont été amenés à se côtoyer depuis une série de leçons avec Horowitz, à la fin de leurs études dans les plus prestigieuses écoles de musique : Glenn Gould, Wertheimer et lui-même. Wertheimer et le narrateur ont l’occasion durant ces cours d’entendre Glenn Gould jouer Les Variations Goldberg et reconnaissent immédiatement son génie en même temps qu’ils s’aperçoivent qu’ils ne pourront jamais rivaliser avec lui. Dès lors, Wertheimer abandonne le piano et se lance dans l’étude des sciences humaines, tout en se conduisant comme un tyran avec sa sœur qui vit avec lui, la privant de tout plaisir et l’asservissant complètement. Quant au narrateur, cette rencontre avec le génie de Glenn Gould ne lui porte pas bonheur non plus : lui aussi abandonne le piano et consacre son existence à l’écriture d’un essai sur Glenn Gould dont il n’est jamais satisfait et qu’il ne cesse de détruire et de réécrire.

Mon avis : On peut ressentir une certaine exaspération devant une vision si négative de la vie mais, en même temps, on est emporté par l’énergie d’une écriture tourbillonnante, obsessionnelle, au rythme endiablé, et cette langue se révèle bien vite captivante. Par ailleurs, il s’instaure une sorte de crescendo dramatique, qui nous emmène vers toujours plus d’amertume et de désespoir grinçant, et on perçoit presque les accords stridents des pianos désaccordés qui nous accompagnent vers la fin du livre. Le mélange, au cœur de l’intrigue, de musiciens réels et de personnages fictifs donne un sentiment de grande véracité, d’autant que Glenn Gould est décrit avec beaucoup de détails véridiques ou, du moins, crédibles et probables, qu’il s’agisse de son caractère, de ses paroles ou de ses choix artistiques au cours de sa vie.
Un livre à éviter en période de déprime mais qui nous éclaire sur les aspects destructeurs de l’âme humaine et du génie artistique en particulier.

Extrait page 80 :

(…) Pour le dire clairement, tout n’est que malentendu dès notre naissance et, aussi longtemps que nous existons, nous n’arrivons pas à nous dépêtrer de ces malentendus, nous avons beau nous démener, ça ne sert à rien. Mais cette constatation, chacun la fait, dit-il, pensai-je, car chacun dit constamment quelque chose et est mal entendu, et c’est d’ailleurs, au bout du compte, le seul point sur lequel tout le monde s’entend, dit-il, pensai-je. Un malentendu nous projette dans le monde des malentendus, il nous faut subir ce monde uniquement fait de malentendus et le quitter du fait d’un unique grand malentendu, car la mort est le plus grand malentendu qui soit, c’est lui qui parle, pensai-je. (…)

L’événement, d’Annie Ernaux


Je continue ma découverte de l’oeuvre d’Annie Ernaux, une oeuvre autobiographique sur fond de sociologie et d’histoire, que je trouve passionnante.
L’événement retrace le parcours extrêmement pénible et dangereux que l’auteure a dû suivre en 1963 pour se faire avorter – alors que l’avortement était interdit et puni de lourdes peines de prison, aussi bien pour la « faiseuse d’anges » que pour la femme concernée, et pour toute personne qui l’aurait aidée.
Lorsqu’elle découvre sa grossesse, c’est une impression d’horreur et d’impuissance qui l’envahit : elle est une jeune étudiante, pas très riche, et ne connaît personne.
Elle demande de l’aide autour d’elle, à des médecins, au père de l’enfant (son petit ami), à des amies, à des étudiants dans son entourage, mais les réactions sont pour la plupart le rejet, le refus de s’en mêler, on lui fait la morale.
C’est, en même temps, toute une époque qui est ressuscitée avec des chansons (Sœur Sourire, à laquelle l’auteure consacre de jolies pages et rend hommage).
Par une amie d’amis, l’auteure réussit après bien des efforts à obtenir une adresse à Paris pour se faire avorter, mais elle remet son sort entre les mains d’une vieille femme qu’elle ne connaît pas et qui n’est pas médecin, au risque de sa vie.

C’est un livre extrêmement fort, et dur, qui nous fait prendre conscience de la condition féminine (comme on disait alors) dans les années soixante, le manque de libertés et de respect pour les femmes.
C’est aussi une réflexion sur l’écriture : rendre compte de la réalité au plus près des événements est le devoir de l’écrivain, et Annie Ernaux se sert de sa propre vie comme matériau à disséquer et analyser.
Une belle écriture, précise, lucide, complète les qualités nombreuses de ce livre.
J’ai vraiment été bouleversée par ce livre et je le conseille vivement, surtout aux jeunes.

Nos vies, de Marie-Hélène Lafon

J’ai acheté ce roman par curiosité, ayant entendu un jour une interview de l’auteure et m’étant dit « Pourquoi pas essayer, un jour, de la lire ? » mais sans précipitation ni enthousiasme excessif.
C’est le hasard qui finalement a placé ce roman sur mon chemin.

Je laisse la parole à la Quatrième de Couverture :

« Il y a comme ça des périodes où les plaques tectoniques de nos vies se mettent en mouvement, où les coutures des jours craquent, où l’ordinaire sort de ses gonds ; ensuite le décor se recompose et on continue. »

Le Franprix de la rue du Rendez-Vous, à Paris. Une femme, que l’on devine solitaire, raconte et imagine. Gordana, la caissière. L’homme qui s’obstine à venir chaque vendredi matin. Silencieusement elle dévide l’écheveau de ces vies ordinaires. Et remonte le fil de sa propre histoire.

Mon avis :

C’est rare que je fasse une chronique 100% négative mais là, franchement, j’ai passé un moment de lecture très pénible.
La seule chose que j’ai aimée dans ce roman, c’est sa quatrième de couverture.
Et encore, quand je lis l’expression « vies ordinaires », je ne comprends pas trop ce que ça veut dire.
La banalité ne se trouve généralement que dans le regard qu’on pose sur les choses.
Des personnages sans épaisseur, réduits à quelques caractéristiques physiques (des gros seins, un pied-bot), des situations convenues, une absence navrante d’humour, ont réussi à me plonger dans un ennui abyssal à chaque fois que je reprenais ma lecture.
Jamais on ne ressent le moindre souffle de vie animer ces personnages ou donner un peu d’élan à cette histoire.
A aucun moment je n’ai été touchée ou concernée par ces lignes.
Le style n’est pas désagréable, mais n’a pas suffi à m’extirper de mon ennui !

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Nos vies de Marie-Hélène Lafon est paru chez Libella en 2017. Je l’ai lu en folio.

Le Passage, de Jean Reverzy


J’ai lu ce roman sur les conseils de Goran, du blog des Livres et des Films, que je remercie de m’avoir orientée vers cette intéressante lecture.
Le passage est le premier roman de Jean Reverzy (1914-1959) qui l’a écrit à l’âge de quarante ans et a obtenu grâce à lui un grand succès et le Prix Renaudot en 1954.
Ce roman a une forte composante autobiographique : il y est beaucoup question de médecine – Reverzy était médecin – mais aussi de la Polynésie – Reverzy avait voyagé en Océanie. Aussi et surtout, le héros du Passage est un homme malade, qui se sait condamné à brève échéance, ce qui était aussi le cas de Reverzy qui n’a survécu que cinq ans à ce livre.

Je recopie ici la Quatrième de Couverture :

Gravement malade, Palabaud décide de quitter Tahiti pour revenir vers Lyon, sa ville natale, où son ami d’enfance est médecin. Accompagné de Vaïté, Polynésienne dont la beauté se fane quelque peu, il erre dans la ville, consulte, retrouve des bribes de son passé. Mais l’hiver arrive, les lagons sont loin et la mer absente. Sans révolte ni amertume, Palabaud envisage « le passage ».
A quarante ans, pressentant sa fin prochaine, Jean Reverzy, « médecin des pauvres », écrit – au retour d’un voyage en Océanie – son premier roman, Le Passage, qui lui vaut un succès immédiat. Il mènera de pair sa double carrière, jusqu’à sa mort en 1959.

Mon avis :

Dans ce roman, le héros, Palabaud, se sait condamné et accepte son sort avec résignation. Il ne souffre ni physiquement ni moralement, c’est tout juste si son corps lui rappelle sa maladie par un amaigrissement toujours croissant et des nausées matinales. Il ne cesse de consulter des médecins et de changer de traitements mais il ne croit pas une seule seconde que ça puisse le sauver. On pourrait penser que l’approche de la mort rende notre héros plus philosophe ou plus sensible à la religion mais, jusqu’au bout, ces questions le laissent parfaitement froid et il envisage avec une totale tranquillité de se fondre dans le néant. Ce héros, Palabaud, est un homme qui ne croit pas à grand-chose, sauf peut-être en la mer dont le souvenir apaise ses derniers moments. On nous dit aussi qu’il croit dans les hommes mais tout au long de ces pages on sent surtout sa solitude et son détachement. Le style de l’écrivain m’a beaucoup plu, il décrit souvent les paysages avec leurs odeurs, leurs couleurs, la consistance flasque ou flétrie des choses qui entourent les personnages. J’ai aussi apprécié les descriptions du monde médical, de ses procédés, de ses modes de communication, de sa manière de considérer la mort et d' »aider à mourir » c’est-à-dire adoucir les derniers jours des malades.
Un livre très sombre, qui nous propose une vision du monde assez désespérée, mais remarquablement bien écrit, et que j’ai dévoré en deux jours car il est très rythmé et prenant !

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J’ai lu Le Passage dans la collection Points de Flammarion (1977) où il fait 284 pages.

Un extrait page 50 :

On peut croire que c’est charmant de mourir en Océanie. Sous les Tropiques, tout devient confus. La lumière du jour trop intense déforme l’aspect des hommes et des destins. La nuit, de profonds parfums végétaux, filtrés sur des verdures sans nom, rabattus vers la côte par le vent de terre coulant des montagnes, enivrent et endorment l’inquiétude. Mais cet envoûtement qui défigurait le visage de la destinée, soudainement s’était disloqué, et Palabaud, étonné mais lucide, le flanc traversé d’une douleur, regardait tous les morts du passé et après les ombres de son enfance d’autres ombres, moins lointaines, des ombres océaniennes toutes proches, plus riches de signification funèbre.(…)

Le Sens de ma Vie, de Romain Gary


Le Sens de ma vie est un livre à part dans l’oeuvre de Romain Gary puisqu’il s’agit de la retranscription d’entretiens qu’il avait donnés à Radio-Canada, quelques mois seulement avant son suicide le 2 décembre 1980. Il y fait en quelque sorte un bilan de sa vie, en retrace les grandes étapes, nous raconte des anecdotes amusantes ou édifiantes, nous fait part des réussites dont il est le plus fier. J’ignorais par exemple qu’il avait approché de très près Hollywood et ses stars, travaillant même sur plusieurs scénarios (Le jour le plus long, entre autres) tout comme j’ignorais qu’il avait lui-même réalisé deux films (faisant tourner sa femme, Jean Seberg) et qu’il était particulièrement fier du premier.
Par contre, j’avais aussi conscience, en lisant ce livre, que Romain Gary nous dissimulait beaucoup de choses : jusqu’au bout il aura nié son pseudo d’Emile Ajar, même si on se doute que l’envie devait parfois le démanger de révéler l’étendue de son talent et de revendiquer la paternité de La Vie devant soi ou de Gros-Câlin.
Il consacre quelques minutes de cet entretien à l’évocation de son ex-femme, la belle actrice Jean Seberg, suicidée en 1979, et ce sont des lignes très pudiques et d’autant plus émouvantes.
Bien sûr, on retrouve dans ce recueil d’entretiens, des choses qu’il avait déjà révélées dans ses romans autobiographiques, comme La Promesse de l’aube, mais ces entretiens ont tout de même une saveur particulière, en nous restituant le ton de la conversation et la liberté de parole de Gary.
Un livre qui nous met en contact direct avec Romain Gary et qui nous le rend plutôt sympathique !
Par ailleurs, Romain Gary a eu une vie riche et brillante, s’est frotté à l’Armée, à la Politique, à l’espionnage, au cinéma, et ce livre possède aussi un intérêt historique notable.

Extrait page 90

J’ai divorcé de Jean Seberg en 1970, en partie parce que l’idéalisme de cette jeune femme se heurtant à des déceptions continuelles était ce que j’avais déjà vécu jeune homme et je ne pouvais pas le tolérer, je ne pouvais pas le supporter, je ne pouvais pas le suivre, je ne pouvais pas lui tenir compagnie, je ne pouvais pas l’aider et j’ai capitulé en quelque sorte sans jamais cesser de m’occuper d’elle avec les conséquences tragiques que le monde entier connaît aujourd’hui et dont je refuse absolument de parler désormais, après avoir donné à ce sujet une conférence de presse dont les répercussions en Amérique ont été certaines puisque les reproches que je faisais au FBI ont été confirmés par le chef du FBI lui-même, Monsieur Webster.

Sodome et Gomorrhe I, de Marcel Proust

J’ai encore un peu avancé dans La Recherche du Temps Perdu avec ce quatrième tome : Sodome et Gomorrhe, qui fait suite au Côté de Guermantes dont j’avais récemment parlé.
Que nous apprend ce quatrième tome ? Nous avions déjà rencontré épisodiquement dans les tomes précédents le Baron de Charlus, dont l’attitude étrange avait de quoi étonner le narrateur et qui pouvait le faire passer pour un peu fou. Mais, dans ce livre-ci, tout semble s’éclaircir car le narrateur découvre que Charlus est homosexuel et qu’il fait de gros efforts en société pour paraître aimer les femmes et se désintéresser des jeunes gens.
Au cours d’une longue scène initiale, le narrateur assiste à une scène de séduction entre Charlus et Jupien, puis il est le témoin auditif de leurs ébats, tout en se perdant en longues considérations sur la reproduction sexuée chez les fleurs par le truchement des bourdons, ce qui donne un effet passablement comique pour le lecteur.
Le narrateur, brutalement dessillé et devenu d’un coup très perspicace sur l’homosexualité, nous fait part de ses réflexions sur la place des homosexuels dans la société, sur leur propension à se cacher et, en même temps, à rechercher leurs semblables, oscillant entre la peur, l’hypocrisie, les coups d’audace.
Nous retournons ensuite à des soirées mondaines chez la Princesse de Guermantes, où le narrateur n’est pas sûr d’être réellement invité, ce qui le plonge dans l’embarras, mais lui permet aussi d’observer les caractères des invités et leur refus poli de lui rendre service en le présentant au maître de maison. On assiste à des tas de conversations diverses et variées.
Puis le narrateur fait un deuxième séjour à Balbec. Le premier séjour avait eu lieu un an plus tôt, en compagnie de sa grand-mère, mais il y est maintenant seul et se souvient avec un immense chagrin de sa présence. Très belles pages sur les fameuses Intermittences du cœur – et réflexions sur le deuil. Pendant son premier séjour à Balbec, le narrateur ne connaissait personne, mais il s’est fait maintenant de nombreuses relations et est invité partout, il reçoit aussi les visites d’Albertine, qui le rendent très heureux, même s’il la soupçonne d’avoir des aventures gomorrhéennes avec diverses jeunes filles mais en particulier avec Andrée, sa plus proche amie.
Longue discussion sur des sujets artistiques avec MMe de Cambremer et sa belle-fille.
Jalousie du narrateur dès qu’Albertine se trouve à proximité d’autres jeunes filles.

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Je publierai des extraits de ce livre dans quelques jours.

Mémoires d’un homme singulier, d’Emmanuel Bove

Ce roman raconte la vie, de l’enfance à la quarantaine, d’un homme qui n’a jamais vraiment trouvé sa place dans la société et qui se révèle très difficile à cerner car lunatique, indépendant, et n’arrivant visiblement à s’attacher durablement à rien ni personne. Il n’appartient pas à une classe sociale précise : sa mère était une fille pauvre abusée par un militaire et il est élevé par des familles successives, plus ou moins bourgeoises, qui lui donnent le sentiment de n’être ni pauvre ni bourgeois. Il ne cherche pas non plus d’emploi, restant toujours socialement indéterminé, mais épouse une jeune femme bourgeoise qui subvient aux besoins du ménage grâce à sa riche famille.

C’est difficile de parler de ce livre à cause du caractère très étrange du personnage principal. Il m’a fait penser parfois à l’Etranger de Camus, avec son manque d’affects et son détachement vis-à-vis des autres, mais le personnage de Bove est plus complexe et plus contradictoire. Il se montre par exemple assez sociable et recherche souvent de la compagnie, mais on a l’impression en même temps qu’il n’y attache aucune importance. Il vit à l’hôtel depuis une très longue période, comme s’il n’était pas capable de s’installer quelque part ou qu’il avait besoin d’un lieu aussi impersonnel que possible. A l’idée de se retrouver sans ressources matérielles et de ne plus pouvoir payer son loyer, il ne s’affole pas et ne cherche absolument aucune solution, soit qu’il ait accepté la fatalité de finir à la rue soit qu’il imagine qu’une solution providentielle va lui tomber du ciel sans qu’il fasse rien. Bref, c’est un homme passif, sans passion, mais pas froid non plus, disons un homme tiède, qui s’embarrasse aussi de beaucoup de timidités et de scrupules.
L’écriture est tout à fait lucide et belle, avec des phrases concises.
Une biographie d’une grande tristesse, que l’éditeur présente comme « le plus autobiographique des romans d’Emmanuel Bove ».

Mémoires d’un homme singulier est paru aux éditions du Castor Astral en 2018, mais son écriture datait de 1939.

Extrait page 196 :

Mon caractère change-t-il ? Voilà qu’aujourd’hui je songe à me confier à madame Vallosier comme à une femme que j’aimerais ! Voilà que je m’aperçois que je suis seul, que j’ai besoin de tendresse et, naturellement, de protection ! Voilà que j’hésite, non parce que je me rends compte de la légèreté de mon intention, mais parce que, comme jadis, j’ai peur que mes épanchements ne se retournent dans l’avenir contre moi ! Voilà que je prononce ce mot d’avenir dont je me moque ! Voilà que je veux dire à madame Vallosier que je suis malheureux, que j’ai besoin d’être aimé, compris !
Je me demande parfois si je ne suis pas fou. Quand je me suis lancé dans la vie, j’ai rêvé de compliquer mon existence pour pouvoir tirer fierté, plus tard, des obstacles que j’aurais surmontés. Je ne vais tout de même pas recommencer aujourd’hui.

Mon Antonia, de Willa Cather

Ce roman, écrit en 1918 par Willa Cather (1873-1947) est un classique des Lettres américaines. Je l’ai lu chez Rivages-poche (350 pages).
Il s’agit d’une nouvelle Lecture Commune avec Goran du blogue des Livres et des Films, que je vous invite à visiter au plus vite pour découvrir sa critique !

Ce livre nous ramène au temps des pionniers américains du 19è siècle, parmi les divers immigrés d’origine européenne qui cherchaient une vie meilleure en Amérique. Il est présenté par Willa Cather, dans une brève introduction, comme le recueil de souvenirs d’un de ses amis de longue date, Jim Burden, c’est-à-dire que ce roman couvre une bonne trentaine d’années, depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte de ce personnage. Ce livre relate l’évolution de ses relations d’amitié amoureuse pour Antonia, de quatre ans son aînée, une jeune fille courageuse, travailleuse, jolie mais « forte comme un homme » qui va connaître dans sa vie des alternances de malheurs et de bonheurs, contrairement à Jim Burden, qui suit un chemin sans heurts vers la réussite sociale : études brillantes, goût de la culture et des travaux intellectuels, situation stable.
Si Antonia est plutôt une fille de la campagne, éprise de la nature et des travaux des champs, Jim Burden sera amené à quitter la terre pour s’installer en ville, laissant son amour de jeunesse derrière lui, non sans regrets. Différence sociale qui ne cesse de s’accentuer au fur et à mesure que Jim gravit les échelons de la réussite. Malgré tout, son amour pour Antonia reste enfoui en lui, à la fois fraternel et sensuel, un amour qui résiste au temps mais qui n’en demeure pas moins impossible, pour des raisons qui ne sont jamais clairement exprimées mais que l’on devine.
Beaucoup de personnages secondaires gravitent autour de ce duo central, et ils sont également très bien dessinés et intéressants, surtout les personnages féminins, qu’il s’agisse de Lena Lingard, à qui tout un chapitre est consacré, ou de Mrs Harling et de ses filles, elles présentent des figures de réussite féminine, de forts tempéraments, qui sont plaisants à suivre.
J’aurais malgré tout quelques petites réserves sur le fond de ce roman : ici, les valeurs de l’argent et de la réussite sociale semblent des horizons indépassables, ce qui n’exclut pas un grand sens moral. Le roman baigne dans un climat assez puritain, qui tranche avec la littérature européenne de la même époque. Par ailleurs, tous les personnages (sauf deux méchants corrupteurs de jeunes filles) apparaissent bons et pleins de qualités humaines, ce qui m’a paru peut-être un peu trop idyllique …
Un roman tout de même intéressant, riche en péripéties, agréable à suivre.

Extrait page 121 :

Aux premiers jours du printemps, après cet hiver rigoureux, on n’arrivait pas à se rassasier de l’air vif. Chaque matin, je me réveillais avec le sentiment renouvelé que l’hiver était fini. Il n’y avait aucun des signes avant-coureurs du printemps que je guettais lorsque j’étais en Virginie, pas de forêts bourgeonnantes ni de jardins en fleurs. Ici, tout ce qu’il y avait c’était le printemps lui-même : ses pulsions, un certain frémissement, son essence même présente partout, dans le ciel où couraient les nuages rapides, dans la pâle lumière du soleil, dans le vent haut et tiède qui se levait d’un coup et retombait de la même manière, capricieux et joueur comme un jeune chien qui lance ses pattes sur vous et, d’un coup, se couche pour se faire caresser. (…)

Le côté de Guermantes II de Marcel Proust


Depuis deux ou trois ans, je tente de lire d’une manière très progressive La Recherche du temps Perdu, et j’avais parlé ici des trois premiers tomes, lus avec grand plaisir.

Le Côté de Guermantes I se terminait par une attaque cardiaque de la grand-mère du narrateur dans un jardin public et nous retrouvons, au début du tome suivant, la grand-mère malade, alitée à la suite de cette attaque, tandis que toute sa famille s’active à son chevet pour adoucir ses derniers instants. Peu de temps après la mort de cette grand-mère tant aimée, le narrateur retrouve Albertine et ils échangent un mémorable baiser. Le narrateur entame une vie mondaine dans le salon de la duchesse de Guermantes : il était amoureux d’elle au livre précédent mais il ne l’est plus désormais. Il rencontre plusieurs aristocrates comme le Prince d’Agrigente ou la Princesse de Guermantes lors de cette soirée. Après la soirée, le narrateur se rend chez Monsieur de Charlus chez qui il est attendu, mais le baron se montre extrêmement versatile et capricieux, tantôt insultant, tantôt aimable. A la fin du livre, nous retrouvons le duc et la duchesse de Guermantes : alors qu’ils se rendent à une soirée mondaine, ils reçoivent la visite de Swann qui leur apprend qu’il est atteint d’une maladie incurable et qu’il est condamné à très court terme.

Ce deuxième tome du Côté de Guermantes m’a semblé, tout comme le premier, axé plus particulièrement sur la vie mondaine du narrateur et sur les diverses conversations qu’il a pu entendre dans ces salons aristocratiques, avec les mots d’esprit plus ou moins méchants de la duchesse de Guermantes, avec les mentalités de cette noblesse raffinée qui affecte de ne pas attacher d’importance aux grands noms et aux particules mais qui, tout de même, ne se marie pas avec n’importe qui, et qui montre dans ses réactions et ses relations une certaine mesquinerie mêlée à de la grandeur d’âme. Les moindres nuances des caractères et des mentalités de tel ou tel personnage ou de telle ou telle famille sont observées et décrites dans les plus infimes détails. Lors de cette soirée, le narrateur a l’occasion de s’apercevoir que le monde des noms et le monde de la réalité sont deux choses bien distinctes et si certains noms l’ont fait rêver (Guermantes, Agrigente), les personnes qui portent ces noms n’ont aucun rapport avec ses rêves.
J’ai aussi bien aimé la soirée surprenante en tête-à-tête avec Monsieur de Charlus, qui s’avère être un personnage à la fois cocasse, excentrique, et un peu inquiétant par ses colères outrancières et son sentiment de supériorité, peut-être « un peu fou » comme le décrit la duchesse de Guermantes. On sent que ce personnage va prendre encore davantage d’ampleur dans le tome suivant : Sodome et Gomorrhe, que je suis curieuse de découvrir dans quelques jours.

Une lecture qui m’a encore une fois beaucoup plu, malgré certaines petites longueurs qui ne m’ont pas trop incommodée.