La Montagne Magique de Thomas Mann (2è moitié)

Couverture au Livre de Poche

J’avais déjà fait paraître ici, en octobre dernier, un billet sur la première moitié de « La Montagne Magique » et voici une chronique après lecture de la deuxième moitié.
Vous pourrez vous reporter à mon premier article pour le résumé du début de l’histoire et les renseignements pratiques sur le livre.

La Suite de l’histoire

Cette deuxième moitié est tout à fait passionnante et il se passe beaucoup plus de choses que dans les six-cents premières pages. Plusieurs personnages importants apparaissent successivement : le jésuite Naphta, très brillant sur le plan intellectuel, devient le contradicteur habituel de l’humaniste et franc-maçon italien Settembrini. Naphta est à la fois communiste, religieux, doloriste, terroriste et il représente l’obscurantisme et les forces néfastes de l’esprit, sous une apparence séduisante et mûrement réfléchie. Entre les deux philosophies antagonistes que Naphta et Settembrini défendent, Hans Castorp hésite et n’est finalement convaincu par aucune des deux. Il en a d’ailleurs la révélation soudaine lors d’une randonnée à ski, en solitaire, au cours de laquelle il se fait surprendre et ensevelir par une violente tempête de neige. Croyant sa dernière heure arrivée, Hans Castorp est pris dans des visions oniriques et merveilleuses qui dégénèrent bientôt en images cauchemardesques et il finit par percevoir une vérité frappante et fugitive. Un autre personnage important qui va apparaître est Mynheer Peeperkorn. Nouvel amant de Clawdia Chauchat, qui est revenue avec lui au sanatorium, il est un sexagénaire charismatique et d’une carrure imposante, mais pas très intelligent et peu doué pour les discours. Malgré tout, sa prestance et sa force physique suffisent à rendre tout à fait insignifiantes les joutes verbales des deux pauvres Settembrini et Naphta, qui sont relégués aux rôles de figurants. Hans Castorp est subjugué par Peeperkorn et ils deviennent de proches amis, au point que Clawdia Chauchat passe nettement au second plan. (…)

Mon humble Avis

J’ai eu l’impression que Thomas Mann voulait, avec ce livre, aborder TOUS les sujets imaginables car les thèmes sont innombrables et il parle même de sciences occultes et de séances de spiritisme, de l’hypnose, il fait intervenir des fantômes, il évoque longuement l’invention du phonographe et des disques (avec ses préférences musicales et ses opéras favoris), il nous parle de l’apprentissage du ski, de l’amour, de l’amitié, de l’ennui (qu’il appelle inertie), des jeux de cartes, de l’antisémitisme, de la violence, de la guerre de 14, etc.
J’ai quelquefois pensé à Proust en lisant ces pages car il y a ici aussi une recherche du temps perdu, un désir de rentrer dans le détail de chaque instant vécu et d’observer le monde à la loupe, dans toutes ses manifestations physiques, climatiques, psychiques, historiques, ce qui a parfois un effet vertigineux et aussi fascinant. Thomas Mann déclare d’ailleurs à plusieurs moments que ce roman est un livre sur le temps et il analyse les rapports de la littérature et du temps, ce que j’ai trouvé insolite et très enthousiasmant.
Cette deuxième partie du roman réserve aux lecteurs plusieurs moments de grande surprise et sans doute plus d’émotions fortes que la première partie, où les personnages s’installent lentement et sagement dans cette longue histoire.
Les dernières pages du livre m’ont bouleversée, et je ne m’attendais pas à un tel dénouement.

Un Extrait page 831

(…) Un morceau de musique intitulé Valse de cinq minutes dure cinq minutes, c’est son seul et unique rapport au temps. Et pourtant, une narration dont le contenu s’étendrait sur une période de cinq minutes pourrait, quant à elle, en remplissant ces cinq minutes avec une minutie hors du commun, durer mille fois plus longtemps, tout en étant d’une divertissante concision, alors qu’elle serait affreusement languissante, auprès du temps de la fiction. D’autre part, il est possible que le temps inhérent au contenu excède grandement la durée de la narration elle-même, vue en raccourci – et si nous parlons de raccourci, c’est pour évoquer l’aspect illusoire, ou, disons-le très clairement, morbide, qui s’y rapporte sans contredit : en l’occurrence, la narration a recours à un sortilège occulte et à une perspective temporelle supérieure qui rappellent certains cas anormaux de l’expérience réelle, relevant nettement du surnaturel. On détient des écrits d’opiomanes attestant que le toxicomane, durant le bref temps de l’extase, fait des rêves dont la dimension temporelle s’étend sur dix, trente, voire soixante ans, outrepassant même toutes les possibilités humaines d’expérience du temps. (…)

Un Enfant, de Thomas Bernhard

J’ai lu Un Enfant de Thomas Bernhard car il appartenait à mon ami très regretté le blogueur Goran et que sa mère a eu la gentillesse de me donner certains de ses livres après sa disparition, ce qui m’a beaucoup touchée.
Cette lecture s’inscrit dans Les Feuilles Allemandes de novembre 2022, organisées par Eva, Patrice et Fabienne des blogs « Et si on bouquinait un peu » et de « Livr’escapades« .

Note Pratique sur le livre

Genre : Autobiographie (Souvenirs d’enfance)
Editeur : L’imaginaire Gallimard
Année de Publication en Allemagne : 1982 (en France : 1984)
Traduit de l’allemand par Albert Kohn
Nombre de Pages : 151

Quatrième de Couverture

Né discrètement en Hollande où sa mère va cacher un accouchement hors mariage, Thomas Bernhard est bientôt recueilli par ses grands-parents qui vivent à Vienne. La crise économique des années trente les force à s’établir dans un village aux environs de Salzbourg où l’enfant découvre avec ravissement la vie campagnarde.
Le grand-père, vieil anarchiste, doit aller s’installer à Traunstein, en Bavière. Le jeune Thomas se familiarise avec le monde de la petite ville, commence à s’émanciper, fait l’école buissonnière et ses premières escapades à vélo. Il découvre aussi le national-socialisme et la guerre aérienne.
« Le monde enchanté de l’enfance » n’est pas celui pourtant du petit Thomas. Persécuté par ses maîtres, souffrant du complexe de l’immigré et du pauvre, il a plusieurs fois la tentation du suicide, tentation qui plus tard hantera aussi l’adolescent et le jeune homme.

Mon Avis

Jusqu’à présent j’avais déjà lu et apprécié trois ou quatre romans de Thomas Bernhard et leur ton sarcastique, leur outrance obsessionnelle et leur humour grinçant m’avaient chaque fois frappée. Mais ici, dans ce récit autobiographique, l’auteur adopte un ton plus doux, plus tendre et plus ému (sans aucune trace de pleurnicherie, bien sûr) que j’ai particulièrement aimé.
Ce récit se développe tout d’une traite, sans la division classique en chapitres ou en paragraphes distincts, et ainsi nous sommes portés et entraînés par un flux littéraire continu qui se révèle assez prenant : chaque soir j’avais un peu de mal à quitter mon livre.
L’auteur raconte à bâtons rompus tous ses souvenirs d’enfance et les nombreux événements, surtout malheureux mais parfois aussi joyeux, que lui et sa famille ont traversés. Nous découvrons un enfant souvent maltraité, autant par sa mère que par ses camarades de classe et ses instituteurs successifs, mais doté d’une grande intelligence et, surtout, aimant plus que tout son grand père grâce à qui il apprend à réfléchir, à se construire, à s’émanciper intellectuellement. Et c’est une très belle relation qui nous est décrite entre ce grand père et son petit fils, même si elle est parfois teintée de reproches et d’agacement. Un grand père anarchiste et anti conformiste, écrivain sans doute talentueux mais resté sans succès, et que Thomas Bernhard décrit comme un « penseur » et un homme nullement impressionné par les figures d’autorité, les enseignants ou les dirigeants quels qu’ils soient. Et on se rend compte que Thomas Bernhard a pleinement hérité de ses opinions et points de vue quand on connaît certaines de ses autres œuvres et leur ton irrévérencieux.
Un excellent livre et peut-être même mon préféré de cet écrivain !

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Un Extrait Page 25-26

Dans l’ombre du pont de chemin de fer plongé dans la nuit, auquel j’enflammais avec la plus grande jouissance mes pensées anarchistes, j’étais en route pour aller chez mon grand-père. Les grands-pères sont les maîtres, les véritables philosophes de tout être humain, ils ouvrent toujours en grand le rideau que les autres ferment continuellement. Nous voyons, quand nous sommes en leur compagnie, ce qui est réellement non seulement la salle, nous voyons la scène et nous voyons tout, derrière la scène. Depuis des millénaires les grands-pères créent le diable là où sans eux il n’y aurait que le Bon Dieu. Par eux nous avons l’expérience du spectacle entier dans son intégralité, non seulement du misérable reste, le reste mensonger, considéré comme une farce. Les grands-pères placent la tête de leur petit-fils là où il y a au moins quelque chose d’intéressant à voir, bien que ce ne soit pas toujours quelque chose d’élémentaire, et, par cette attention continuelle à l’essentiel qui leur est propre, ils nous affranchissent de la médiocrité désespérante dans laquelle, sans les grands-pères, indubitablement nous mourrions bientôt d’asphyxie. (…)

La Montagne Magique de Thomas Mann (Première Moitié)

Couverture au Livre de Poche

Le défi des « Feuilles allemandes » de Patrice, Eva et Fabienne se déroule en novembre, comme chaque année, mais j’ai pris l’initiative de devancer quelque peu le moment du rendez-vous et surtout d’étaler ma participation sur une période plus longue, qui commence aujourd’hui 22 octobre et finira le 30 novembre.
Donc les prochaines semaines seront consacrées à l’Allemagne du point de vue littéraire, poétique, artistique, etc.

M’étant lancée dans l’ascension de « La Montagne magique » de Thomas Mann – qui compte 1103 pages au Livre de Poche – j’ai pensé qu’il serait judicieux de le chroniquer en deux temps, une fois à mi-parcours et une deuxième à la fin de ma lecture, pour une impression d’ensemble.

Note Pratique sur le livre

Editeur : Livre de Poche
Date de Parution en Allemand : 1924 (en français : 1931)
Nouvellement Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira (en 2016)
Nombre de Pages : 1103

Un Extrait de la Quatrième de Couverture

(…) Ecrite entre 1912 et 1924, La Montagne magique est l’un des livres majeurs du vingtième siècle. Cette œuvre magistrale radiographie une société décadente et ses malades, en explorant les mystères de leur psychisme. Evocation ironique d’une vie lascive en altitude, somme philosophique du magicien des mots, ce vertigineux « roman du temps » retrouve tout son éclat dans une nouvelle traduction qui en restitue l’humour et la force expressive.

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J’en suis arrivée aujourd’hui à la page 580 et je vais dresser un petit bilan temporaire de cette escalade.

Le Début de l’histoire :

Hans Castorp, le héros, est un jeune homme de vingt-quatre ans, qui est devenu orphelin très jeune et qui a été élevé successivement par son grand-père puis, à la mort de celui-ci, par un oncle. D’origine bourgeoise et relativement aisée, Hans choisit de faire des études d’ingénieur. A l’issue de ces études, il décide de partir pour trois semaines afin de se reposer en haute montagne, au sanatorium de Davos, en Suisse, un endroit luxueux où son cousin Joachim, malade des poumons, se soigne déjà depuis plusieurs mois. Dans ce sanatorium, il découvre un mode de vie assez lent et un emploi du temps toujours égal à lui-même, rythmé par les cinq repas journaliers, les heures de repos sur une chaise longue et les entrevues avec les médecins. Il sympathise également avec plusieurs pensionnaires, hauts en couleur et pittoresques, et tombe amoureux d’une patiente russe au visage énigmatique et aux yeux en amande, Clavdia Chauchat, à laquelle il n’ose pas adresser la parole. (…)

Mon Avis (à mi-parcours) :

C’est un roman ambitieux car il semble aborder la plupart des disciplines, découvertes et théories en vogue à l’époque où Thomas Mann l’écrivait. Ainsi, nous avons des exposés sur la toute récente théorie psychanalytique (inventée par Freud quinze ou vingt ans plus tôt), nous avons des explications médicales, biologiques et astronomiques les plus en pointe du début du siècle dernier (découvertes récentes de la radiographie au rayon X, de certaines planètes du système solaire, de la structure de l’atome et de la cellule des tissus biologiques, etc.). Le héros du roman, Hans Castorp, s’intéresse successivement à plusieurs disciplines scientifiques et il nous fait, de temps en temps, profiter de l’état de ses connaissances. On se rend compte, à travers ces passages scientifiques, que Thomas Mann accordait visiblement une grande importance au Progrès, et qu’il croyait probablement à une grande amélioration de la vie humaine grâce à toutes ces nombreuses découvertes.
Dans ce roman, par le biais du personnage de l’homme de lettres italien, Lodovico Settembrini, il y a aussi de nombreuses considérations philosophiques et littéraires au sujet du Temps, de la Mort, de la Vie, de l’Action contre l’Apathie, de notre civilisation et cultures européennes qui sont peut-être en voie de dégénérescence, etc. D’ailleurs, à travers ces thèmes, discrets mais bien présents, de la « pureté » et de la « dégénérescence » on a comme une très lointaine et naïve préfiguration des concepts politiques des années 30, qui allaient donner à ces mots des connotations beaucoup plus précises, racistes, idéologiques et dangereuses. Mais, ici, Lodovico Settembrini ne peut certainement pas être soupçonné de telles idées, lui qui défend la liberté, l’humanisme, la démocratie, la culture, et, en un mot, une vision progressiste de la société, où il cherche à abolir la souffrance.
C’est aussi un roman au rythme lent et même d’une lenteur extrême. Dans les premiers temps du séjour d’Hans Castorp au sanatorium, chaque heure de son emploi du temps est méticuleusement décrite, chaque personne qu’il croise et chaque objet qu’il touche sont détaillés de pied en cap et de bout en bout. Par moments, j’ai pensé à Proust qui donne lui aussi l’impression de tout examiner à la loupe ou au microscope, avec un œil hyper vigilant et maniaque, sauf que Proust semble plutôt préoccupé de psychologie, d’impressions subjectives et de vie intérieure, tandis que Thomas Mann m’a semblé plus philosophe et intéressé par les grandes idées générales.
Compte tenu des 580 pages que je viens de lire, je dirais qu’il ne s’est pas passé grand-chose, l’histoire se résume à peu d’événements, mais il y a un intérêt réel grâce aux dialogues très riches et aux nombreuses idées qui sont débattues entre les personnages.

Je vous retrouverai pour un deuxième article à la fin des 1103 pages.

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Un Extrait Page 308

« Permettez ! Ingénieur, permettez-moi de vous le dire en confidence : la seule manière de considérer la mort qui soit saine et noble, mais aussi RELIGIEUSE, je l’ajoute expressément, consiste à la saisir et à la percevoir comme une partie intégrante de la vie, un corollaire, un préalable sacré, et non point – ce serait tout sauf sain, noble, raisonnable et religieux – à l’en dissocier par l’intellect, à créer une antinomie, voire à la dresser contre la vie, ce qui serait tout à fait répugnant. Les Anciens décoraient leurs sarcophages de symboles de vie et de procréation, voire d’attributs obscènes, et dans la religion antique, on le sait, le sacré est bien souvent indissociable de l’obscénité. Ces gens-là savaient honorer la mort. La mort force le respect, étant le berceau de la vie, la matrice du renouveau. Séparée de la vie, elle devient un spectre, un atroce rictus, et pis encore. Vue comme une puissance spirituelle autonome, la mort est fort dépravée, et la séduction vicieuse qu’elle exerce est d’une force indubitable ; il n’empêche que sympathiser avec elle est, sans conteste, le plus monstrueux égarement de l’esprit humain. »

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Logo des Feuilles allemandes, créé par Goran

Les Accouchantes nues d’Anne Barbusse

Couverture chez Unicité

Anne Barbusse avait publié l’année dernière aux éditions Unicité un beau « journal psychiatrique » intitulé Moi la dormante, que j’avais beaucoup aimé.

Elle publie en cette année 2022, toujours aux éditions Unicité, la suite de son récit poétique, écrit à l’hôpital en 2004, intitulé « Les accouchantes nues« . Nous y suivons son parcours de vie, de cœur et de santé au long de ces semaines particulièrement riches sur le plan affectif et émotionnel. Des semaines de mars et d’avril qui voient aussi l’éveil de la nature, l’éclosion des bourgeons et des fleurs, qui trouvent un écho émouvant dans ses pensées.

La poète oscille entre le désespoir et l’exaltation amoureuse, et ressent cycliquement un sentiment d’abandon et d’angoisse – que l’on pourrait se contenter de voir comme purement pathologique si l’on adoptait un regard superficiel – mais que l’on peut aussi considérer comme notre sort commun, la condition de notre vie humaine, que nous devons tous affronter un jour ou l’autre, quelle que soit notre santé psychologique. En effet, Anne Barbusse doit faire face à plusieurs ruptures affectives très douloureuses durant cette hospitalisation psychiatrique et l’attitude autoritaire et restrictive des soignants n’arrange pas toujours les choses. Des deuils difficiles à faire, des désirs inassouvis, se mêlent à un grand sens de la beauté, à l’amour de la nature et à la nécessité vitale de l’écriture, poursuivie envers et contre tout. Et même quand le papier manque ou que le précieux cahier est rendu inaccessible par un cadenas bloqué ou que les soignants intrusifs veulent stopper cette création littéraire, l’écriture reste un secours inlassable et indispensable.
J’ai senti dans ce recueil essentiellement un désir de vivre, d’aimer, de créer, d’exister pleinement et j’ai trouvé cela magnifique !

Note biographique sur la poète

Anne Barbusse est née en 1969 et habite dans un village du Gard. Agrégée de Lettres classiques, elle enseigne le français langue étrangère aux adolescents migrants. Elle écrit depuis longtemps mais n’a commencé à envoyer ses textes que depuis le printemps 2020, pendant le premier confinement. Publications dans des revues en ligne ou papier, un recueil aux éditions Encres vives, Les quatre murs le seau le lit, collection Encres blanches, décembre 2020, et un recueil aux éditions Unicité, Moi la dormante, septembre 2021. (Source : Site de l’éditeur)

Voici quelques extraits

Page 17

Pourquoi Dieu, dans l’épopée biblique, se repose-t-il le septième jour d’avoir créé le monde ? La création est-elle chose si fatigante ? N’est-ce pas plutôt pour signifier la nécessité du repos, de reposer son corps sur le monde, d’y trouver l’habitation sûre, poser ses membres sur la terre, s’y loger dans l’étroitesse ouverte de la maison-habitation ?
Je ne supporte pas cette fierté du dieu biblique à avoir créé le monde. Trop de souffrances. L’artiste n’est jamais satisfait de sa création. Le dieu serait la perfection, preuve qu’il n’existe pas. Et la femme n’a été créée qu’à partir de l’homme, dans la grande dépendance. Le colporteur, l’aède ou l’écrivant de cette Bible était un homme qui, soit n’avait rien compris à l’être-distinct qu’est la femme, soit voulait signifier justement cette dépendance. Mais ne vaut-elle pas dans l’autre sens ? Donc je penche pour la première solution. Une belle histoire certes, mais trop d’assurance, comme dans toute épopée. Que peut en tirer notre univers empli d’hésitation ? Le dieu trouve que le monde est bien fait et justifie trop de souffrance.

Pages 98-99

pluie
pluie
enfin un accord
ma parole accordée à la pluie

pluie
le monde m’écoute
consolation
enfin

après la pluie je ne suis plus toute seule
l’accompagnée de l’eau tombante
des flaques et des gouttes
– monde que j’accepte
apaisée
d’être rejointe

là où tu fais défaut
vient la pluie
quand visiteras-tu la malade de toi

grosses gouttes dit-elle
comme gros chagrin
disent les enfants
– enfants et fous dans le dire réel

tu ne cesses plus de m’abandonner
l’effondrement s’allonge dans la durée blessée
tu ne cesses plus de me signifier
que tu te dérobes – et la pluie
tombe

Page 109

Etrange cette idée que dorénavant je peux livrer mon corps à n’importe qui puisque tu le dédaignes. Peut-être parce que livré au mépris. Volonté de salir, de souiller ce corps dont tu ne veux plus. Ou de le punir de ne pas t’avoir plu. Ne peux me passer du désir. Je suis désirée donc je suis. Dans la ronde des désirs. Des désirs tournant dans les airs. Que les draps sont froids sans tes bras. Pourquoi ne suis-je pas assez jolie ?

La Cloche de Détresse de Sylvia Plath

Couverture chez Gallimard

Dans le cadre de mon Mois sur la Maladie Psychique d’octobre 2022, j’ai lu le très célèbre roman, d’inspiration autobiographique, de Sylvia Plath, où elle relate l’histoire de sa très grave dépression, depuis les tout premiers signes, à peine perceptibles, jusqu’à ses plus graves manifestations et les traitements médicaux dont elle fut la victime sous contrainte.
Il s’agit de l’unique roman écrit par Sylvia Plath, il fut publié sous le pseudonyme de Victoria Lucas en 1963, à Londres, un mois avant le suicide de son autrice.

Note pratique sur le livre :

Editeur : L’Imaginaire, Gallimard
Première date de publication : 1963
Date de première publication en français : 1972
Traduit de l’anglais (américain) par Michel Persitz
Préface de Colette Audry
Note biographique de Lois Ames
Nombre de pages : 267

Rapide présentation :

Esther Greenwood est une brillante étudiante de dix-neuf ans. Avec onze autres concurrentes, elle vient de gagner un concours de poésie organisé par un célèbre magazine de mode féminin. En cette qualité, les jeunes filles sont invitées à New York pour plusieurs semaines mais ce séjour n’est pas vraiment une réussite, bien qu’elles aillent de réceptions en réceptions et de fêtes en fêtes.
De retour dans sa petite ville d’origine, chez sa mère, Esther Greenwood sombre dans une grave dépression et les idées suicidaires l’envahissent de manière permanente. La consultation d’un psychiatre aux méthodes radicales et brutales, loin de la guérir, ne fait qu’aggraver son désespoir et son envie d’en finir.

Mon Avis très subjectif

Comme on peut s’y attendre, ce roman d’inspiration autobiographique reflète une grande souffrance et l’écrivaine décrit des événements particulièrement durs, des épisodes désagréables et parfois sanglants de son existence, des tentatives de suicide, des séances d’électro-chocs, des échecs, des incompréhensions avec ses amies ou avec ses possibles prétendants, des heurts avec sa mère, etc.
Pourtant, au début du livre, on a l’impression que l’héroïne a « tout pour être heureuse », pour reprendre une expression banale et superficielle. Elle est une étudiante brillante, elle vient de remporter un glorieux Prix de Poésie et se trouve invitée à New York pour festoyer, danser, se faire des relations, s’amuser et mener la belle vie, elle est courtisée par un étudiant en médecine séduisant, qui voudrait l’épouser et dont elle est amoureuse depuis plusieurs années… Et pourtant rien ne va.
On sent qu’Esther Greenwood est dégoutée par tout ça. Un dégoût qui trouve son expression littéraire dans la longue scène d’intoxication alimentaire avec le crabe avarié, quand toutes les lauréates du concours n’arrêtent pas de vomir, tombent inanimées et frôlent la mort.
Sylvia Plath aborde souvent le sujet de la condition féminine – particulièrement difficile dans les années 1950-60 aux Etats-Unis, la place des femmes étant principalement à la maison, et leurs libertés se trouvant réduites à l’extrême. Ce manque de liberté et ces perspectives restreintes semblent lui peser énormément car elle a visiblement de l’ambition et elle est consciente de son immense talent.
Certainement, elle avait un grand appétit de vivre, un fort désir d’épanouissement et de très hautes espérances, mais comme la société de son époque ne lui offrait que des opportunités médiocres et lui demandait de renoncer à beaucoup de ses ambitions, elle ne pouvait que se désespérer.
C’est un terrible gâchis, qu’on ait brimé et brisé les femmes de talent durant tant de siècles…
Bien que Sylvia Plath ait écrit ce livre dans une période de maladie, j’ai trouvé qu’elle gardait une lucidité et une acuité très vive – visiblement très consciente de tout ce qui lui arrivait – ce qui parait encore plus triste.
Un livre dur, éprouvant, mais dont l’écriture riche en images et en métaphores m’a paru superbe.


Un Extrait page 176

(…)
Quand les gens se rendraient compte que j’étais folle à lier – et cela ne manquerait pas de se produire malgré les silences de ma mère – ils la persuaderaient de m’enfermer dans un asile où l’on saurait me guérir.
Seulement voilà, mon cas était incurable.
Au drugstore du coin j’avais acheté quelques livres de poche sur la psychologie pathologique. J’avais comparé mes symptômes avec ceux qui étaient décrits dans les livres, et bien entendu, mes symptômes étaient ceux des cas les plus désespérés.
En dehors des journaux à scandales, je ne pouvais lire que des livres de psychologie pathologique. C’était comme si on m’avait laissé une petite faille grâce à laquelle je pouvais tout apprendre sur mon cas pour mieux en finir.
Je me suis demandé après le fiasco de la pendaison s’il ne valait pas mieux abandonner et me remettre entre les mains des docteurs. Mais je me suis souvenue du docteur Gordon et son appareil à électrochocs personnel. Une fois enfermée, ils pourraient m’en faire tout le temps. J’ai pensé aux visites de ma mère et de mes amis qui viendraient me voir jour après jour, espérant que mon état allait s’améliorer. Mais leurs visites s’espaceraient et ils abandonneraient tout espoir. Ils m’oublieraient. (…)

La Petite Pièce hexagonale de Yôko Ogawa

Couverture chez Babel

Note pratique sur le livre

Editeur : Actes-Sud (collection Babel)
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle
Date de publication au Japon : 1991 (en France 2004)
Nombre de Pages : 110

Note biographique sur l’autrice :

Yôko Ogawa, née en 1962, se consacre à l’écriture dès la fin de ses études de Lettres. Admiratrice d’auteurs comme Murakami, Tanizaki, Kawabata, elle apprécie aussi Paul Auster dont le roman Moon Palace l’influença. Elle remporte le prestigieux Prix Akutagawa pour son roman La Grossesse en 1991, puis de nombreux autres prix (Tanizaki, Izumi, etc.). Traduite dans le monde entier, l’œuvre de Yôko Ogawa est particulièrement populaire en France. (Source : Wikipédia)

Quatrième de Couverture

Dans les vestiaires d’une piscine, une jeune femme est soudain attirée par une inconnue pourtant banale, effacée et silencieuse. Quelques jours plus tard, elle croise à nouveau l’inconnue qui marche dans la rue accompagnée d’une vieille dame et, fascinée, elle les suit à travers la ville jusqu’à une loge de gardien au milieu d’un parc. A l’intérieur, les deux femmes sont assises sur des chaises, elles semblent attendre leur tour. La plus âgée se lève, entre dans une haute armoire hexagonale : la petite pièce à raconter…
Etrange et obsédante, cette courte histoire fait appel à la poésie et à l’imaginaire pour évoquer les mystères de l’introspection, de la confession et de la psychanalyse.

Mon avis très subjectif

On retrouve dans ce court roman (ou longue nouvelle) des thèmes récurrents chez Yôko Ogawa : la piscine et l’élément aquatique, associés aux femmes enceintes qui s’y baignent, ce qui est bien sûr très symbolique du liquide amniotique et du retour dans le ventre maternel. Et ce n’est donc pas fortuit si l’héroïne rencontre dans une piscine le personnage de Midori, qui va l’initier aux secrets de la petite pièce hexagonale, qu’ils appellent aussi « pièce à raconter ». Du point de vue symbolique, encore, Midori est présentée comme une femme discrète, silencieuse, effacée, à la fois gardienne de certains rites immuables et accompagnatrice d’une évolution intérieure, comme une sorte de prêtresse mystérieuse, et elle représente assez bien la figure complexe du psychanalyste idéal.
Il est intéressant de voir que, pour accéder aux bâtiments désaffectés où se trouve la petite pièce à raconter, l’héroïne est obligée de traverser un parc très touffu qui donne plutôt l’impression d’une épaisse et ténébreuse forêt, dans laquelle elle se perd à chaque fois, avec angoisse. Et c’est au moment où elle désespère de jamais retrouver le chemin des bâtiments que la lumière apparaît et qu’elle débouche à l’endroit désiré. Cela m’a semblé, là encore, très symbolique du cheminement psychologique qui mène vers un début de compréhension de soi-même. Et, sans aucun doute, ce sont nos désespoirs et nos fourvoiements qui peuvent nous conduire sur la voie de l’introspection et de l’analyse de soi, et on peut dire en effet que les ténèbres indiquent la direction vers la lumière.
Il serait trop long et un peu trop systématique d’énumérer tous les autres symboles et significations allusives cachées dans ce roman (d’autant que je suis très loin d’avoir tout décrypté ou remarqué) mais, en tout cas, ces éléments étranges et mystérieux donnent à ce livre une atmosphère envoûtante, un peu magique, et le rendent extrêmement agréable à lire.
J’ai passé un bon moment de lecture !

Un Extrait page 63

Est-ce que ça va comme ça ?
J’adressai ma question à la paroi hexagonale, en levant légèrement les yeux. Je tendis l’oreille un moment, mais je n’eus pas de réponse.
C’est donc que personne n’écoute, n’est-ce pas ? Bon, alors, je continue.
En fait, ça ressemble à un monologue, c’est ça ? Une boîte où l’on peut murmurer tout seul autant qu’on veut, dans le style qu’on aime, sans se soucier du regard des autres. En pensant de cette façon, je peux l’admettre jusqu’à un certain point. De temps en temps dans le métro ou la salle d’attente à l’hôpital, il m’arrive d’apercevoir quelqu’un qui monologue sans arrêt, l’air tout à fait sérieux. En général les gens n’aiment pas ça et le mettent à l’écart. Si bien qu’autour de lui, il se forme un espace qui n’est pas naturel. Si on enfermait cette personne avec son espace à l’intérieur de la petite pièce à raconter, je suis sûre qu’elle serait très contente. Plus on est à l’étroit, plus on entend nettement sa propre voix, et l’on doit certainement avoir l’impression de se révéler dans la vérité de son coeur. C’est ce qu’il y a d’agréable dans le monologue.
Bon, je vais parler de moi. Si l’on ne parle pas de soi, je pense que ça n’a pas de sens d’entrer ici. Peut-être.

Soif d’Amélie Nothomb

Couverture au Livre de poche

J’avais lu quelques romans d’Amélie Nothomb dans les années 90-2000 et je gardais un bon souvenir de « Stupeur et tremblements » et, dans une moindre mesure, d' »Antéchrista » ou de « Péplum« .
Comme j’ai récemment entendu parler de « Soif » (publié en 2017), je me suis demandé ce qu’Amélie Nothomb pouvait bien avoir à dire sur Jésus-Christ (tellement les deux personnages me paraissaient éloignés l’un de l’autre, dans un jugement a priori que je ne cherche pas à justifier) et ça a titillé ma curiosité… au point de l’acheter.

Le résumé du propos

L’histoire, tout le monde la connaît, c’est celle de la condamnation de Jésus, sa crucifixion, racontée par le Christ lui-même à la première personne du singulier, avec ses souvenirs et ses confidences sur ses émotions, ses sensations, ses réflexions.
Amélie Nothomb imagine que la crucifixion se déroule le lendemain du procès mené par Ponce Pilate, contrairement aux versions bibliques qui situent les deux événements le même jour. Et cette invention permet d’introduire une longue méditation de Jésus le long d’une nuit de solitude et d’angoisse (ce qui n’est pas une mauvaise idée romanesque). Le lendemain a lieu le supplice.

Mon avis très subjectif

C’est un livre bien écrit, mais on voit rapidement que l’écrivaine n’a pas beaucoup le sens du sacré ou de la spiritualité, ce qui est regrettable quand on prétend écrire sur le Christ. C’est donc un livre qui s’adresse visiblement à l’occidental typique du 21ème siècle, l’hédoniste matérialiste de base, préoccupé de son petit confort moral et surtout physique : ici le Christ est douillet, il regrette de ne pas avoir plutôt terminé sa vie tranquillement et bourgeoisement, en couple avec Marie Madeleine – dont il est amoureux et avec qui il a une liaison – et sa vision de Dieu et de la foi se résume à la sensation corporelle de la soif, sans rien au-delà.
Si vous êtes chrétien, ce roman vous affligera et vous ennuiera : vous aurez plutôt envie de relire les évangiles et vous vous demanderez ce que cherchait Amélie Nothomb avec ces quelques blasphèmes palots et convenus (déjà vus, entre autres, chez Martin Scorsese trente ans plus tôt) qui n’ont même pas réussi à susciter un estimable petit scandale chez les cathos traditionnalistes.
Et si vous êtes l’hédoniste matérialiste typique (celui dont je parlais plus haut) ça vous donnera l’impression que Jésus, en faisant un petit effort d’imagination, aurait pu vous prendre, vous, pour modèle et se convertir à votre délicieux mode de vie… mais vous aurez quelques doutes sur cette possibilité si vous y songez trois minutes en toute honnêteté.
Bref, un roman bas-de-plafond et insignifiant, pour les croyants comme pour les autres.

Un Extrait page 16

En trente-trois ans de vie, j’ai pu le constater : la plus grande réussite de mon père, c’est l’incarnation. Qu’une puissance désincarnée ait eu l’idée d’inventer le corps demeure un gigantesque coup de génie. Comment le créateur n’aurait-il pas été dépassé par cette création dont il ne comprenait pas l’impact ?
J’ai envie de dire que c’est pour cela qu’il m’a engendré, mais ce n’est pas vrai.
C’eût été un bon motif.
Les humains se plaignent, à raison, des imperfections du corps. L’explication coule de source : que vaudrait la maison dessinée par un architecte sans domicile ? On n’excelle que dans ce dont on a la pratique quotidienne. Mon père n’a jamais eu de corps. Pour un ignorant, je trouve qu’il s’en est fabuleusement bien tiré. (…)

Récapitulatif de notre Lecture Commune du 15 septembre pour Goran

Bonjour à toutes et tous !

Voici la liste des participations à notre Lecture Commune pour Goran.
Je tiens à les remercier vraiment de tout cœur d’avoir participé.

Les avis ont été très contrastés au sujet de « Moon Palace » de Paul Auster, certain(e)s participant(e)s ont été gêné(e)s par un manque de vraisemblance, tandis que d’autres avis ont été beaucoup plus enthousiastes. C’était en tout cas intéressant de voir les différents points de vue et de comparer les arguments.
D’autres romans de Paul Auster ont été chroniqués pour cette lecture commune, comme Brooklyn Follies, Seul dans le noir, Mr Vertigo, 4 3 2 1, La Nuit de l’Oracle, Revenants, Excursions dans la zone intérieure ou encore Tombouctou, et c’est aussi très intéressant de découvrir ces autres facettes de Paul Auster et de se donner peut-être de nouvelles idées de lecture pour l’avenir.

Quoi qu’il en soit, que les avis aient été positifs ou négatifs, je pense que la chose vraiment importante est d’avoir pu célébrer le souvenir de notre ami Goran et de raviver l’hommage que nous lui adressions l’année dernière. Je pense qu’il aurait été content que nous discutions aujourd’hui sur certains de ses livres préférés, que nous débattions à leur propos, même si les goûts peuvent être divergents, et lui-même était très ouvert aux débats et discussions littéraires.

Deux participations de Sibylline du blogue « la petite liste »:

sur le roman Moon Palace :
https://la-petite-liste.blogspot.com/search/label/Moon%20Palace
sur le roman Tombouctou :
https://la-petite-liste.blogspot.com/search/label/Tombouctou

Participation de Claude sur le blogue « Livres d’un jour »
sur le roman Brooklyn Follies :
https://livresdunjourblog.wordpress.com/2022/09/15/lecture-en-hommage-a-goran/

Participation de Patrice du blog « Et si on bouquinait un peu »
à propos de Moon Palace :
https://etsionbouquinait.com/2022/09/15/paul-auster-moon-palace/

Participation de Nathalie du blogue « Madame lit »
sur le roman Moon Palace :
https://madamelit.ca/2022/09/15/madame-lit-moon-palace-de-paul-auster/

Participation d’Alain du blogue « Bibliofeel »
sur le roman Moon Palace :
https://clesbibliofeel.blog/2022/09/15/paul-auster-moon-palace/

Participation de Fabienne du blogue « Livres escapade »
sur le roman Moon Palace
https://livrescapades.com/2022/09/15/moon-palace-%c2%b7-paul-auster/

Participation de Valentyne du blogue « La Jument verte »
sur le roman Seul dans le noir
https://lajumentverte.wordpress.com/2022/09/15/seul-dans-le-noir-paul-auster/

Participation d’Agnès de « Mon biblio-blog »
sur le roman Mr Vertigo
http://monbiblioblog.revolublog.com/paul-auster-mr-vertigo-actes-sud-a213126301

Participation de Marie du blogue « Le Bar aux Lettres »
sur le roman Moon Palace – un avis plus réservé
https://barauxlettres.wordpress.com/2022/09/15/moon-palace-de-paul-auster/

Participation du blogue « Passage à l’Est »
sur le roman Moon Palace – qu’elle a aimé
https://passagealest.wordpress.com/2022/09/15/paul-auster-moon-palace/

Participation d’Ingrid du blogue « Ingannmic »
sur le roman « 4, 3, 2, 1″ :
https://bookin-ingannmic.blogspot.com/2022/09/4-3-2-1-paul-auster.html

Participation du « Bison »
sur le livre « La Nuit de l’Oracle » :
http://memoiresdebison.blogspot.com/2022/09/le-carnet-bleu.html

Participation du « Bouquineur »
sur le roman « Revenants » :
http://lebouquineur.hautetfort.com/archive/2022/09/15/paul-auster-revenants-6400113.html

Nathalie du blog « Chez Mark et Marcel »
pour Moon Palace
https://chezmarketmarcel.blogspot.com/2022/09/cest-ainsi-qua-commence-lete-soixante.html

Une Comète du blog « Aux bouquins garnis »
pour Excursions dans la zone intérieure : https://auxbouquinsgarnis.wordpress.com/2022/09/15/excursions-dans-la-zone-interieure-paul-auster/


Je salue aussi Dom des « Petits blabla de Dom »
qui a lu Moon Palace pour cette Lecture Commune
mais qui n’a pas eu le temps d’écrire sa chronique pour le jour dit…

Rappel de ma participation :
sur Moon Palace :
voir l’article précédent.

**

J’espère n’avoir oublié personne.
Dans le cas contraire, n’hésitez pas à me signaler votre article, je le rajouterai.

Moon Palace de Paul Auster : Lecture Commune pour Goran

Couverture chez Actes Sud

En ce 15 septembre, date anniversaire de la création du blog de Goran, notre ami très regretté, homme de cœur et de culture, nous sommes plusieurs à vouloir lui rendre hommage par une Lecture Commune.
Comme Paul Auster était l’un des écrivains favoris de Goran – Moon Palace et La Trilogie New-Yorkaise faisaient partie de son TOP100 – cette Lecture Commune s’organise autour de ce célèbre écrivain américain contemporain.

J’ai choisi de chroniquer aujourd’hui « Moon Palace », un roman qui m’a passionnée et captivée de bout en bout et que je suis très heureuse d’avoir découvert grâce à Goran, comme s’il me l’avait conseillé de vive voix.

Note pratique sur ce livre

Genre : roman
Editeur : Babel – Actes sud
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Le Bœuf
Date de parution originale en français : 1990. En anglais : 1989
Nombre de pages : 468

Résumé du début de l’histoire

Marco Stanley Fogg, le jeune héros de cette histoire, est un étudiant orphelin, dont l’oncle Victor vient de mourir en lui léguant quelques milliers de dollars et, surtout, un grand nombre de caisses de livres de genres variés. Notre jeune héros décide de vivre – ou plutôt de survivre – avec les seuls fruits de cet héritage, qu’il va dépenser petit à petit jusqu’à épuisement total, et donc jusqu’à sa propre ruine. A l’issue de ce lent appauvrissement, de ce dépouillement inéluctable, il n’a plus de quoi payer son loyer et va sans doute finir à la rue. (…)

Mon avis

Ce roman possède un souffle et une envergure tout à fait magnifiques, on est embarqué du début à la fin dans une suite d’aventures haletantes où le suspense ne se relâche à aucun moment. Certaines choses nous paraissent parfois un peu invraisemblables mais, au lieu de nous faire décrocher ou de nous semer en cours de route, elles nous rendent encore plus curieux de savoir le fin mot de l’histoire et le suspense se trouve renforcé et non pas du tout amoindri, ce qui montre bien le talent de l’écrivain à jouer avec nos incertitudes et avec notre imaginaire.
Un thème important de ce livre me semble être celui de la paternité : chacun est tour à tour le fils ou le père, chacun se pose la question de la paternité pour lui-même ou pour son géniteur, une paternité qui reste souvent lointaine et cachée, longue à se faire connaître.
Le jeune héros, M. S. Fogg, est un personnage dont l’identité reste floue, mal définie, instable, et ce n’est pas un hasard si son nom signifie « brouillard ». Il est dans une telle fragilité intérieure qu’il se laisse aller jusqu’à devenir clochard, et, à cause de cette misère, il échappe de peu à la mort. Il ne connaît pas son père et il a l’impression d’être satisfait de cette ignorance mais on s’aperçoit au fur et à mesure que c’est la question cruciale de son existence, la seule qui puisse le délivrer de son mal-être.
J’ai apprécié qu’il y ait dans ce roman plusieurs histoires imbriquées les unes dans les autres, dont certaines sont présentées comme douteuses ou fantaisistes mais où l’on croit déceler des traces de vérités plus ou moins déformées ou des fantasmes révélateurs de la psychologie du personnage qui les a inventés, ce qui les rend encore plus intéressants que s’ils étaient cent pour cent véridiques.
Ce roman nous fait également voyager à travers les Etats-Unis, dans plusieurs quartiers de New-York et dans les canyons de l’Utah, dans les déserts et les grands espaces, parmi les Indiens et les mythes américains.
La figure tutélaire de la lune nous poursuit tout au long du livre, qu’elle se présente sous la forme d’une enseigne lumineuse de restaurant chinois new-yorkais (« Moon Palace ») ou qu’elle soit la planète d’origine d’une tribu légendaire, nommée « les Humains », ou qu’elle éclaire le centre d’un tableau particulièrement important pour l’un des personnages, et dans de nombreuses autres circonstances. Et, comme cette histoire se déroule dans la deuxième moitié des années soixante, le jeune héros assiste également, par média interposé, au premier voyage dans la lune de Neil Armstrong et de ses collègues astronautes.
Un très beau roman, que j’ai lu en pensant souvent à Goran : à certains passages, j’imaginais ce qui lui avait particulièrement plu ou ce qui l’avait amusé, ému, et il me semblait comprendre et retrouver les réactions qu’il avait pu avoir, en les ressentant à mon tour.
Pour toutes ces raisons, ce furent des beaux et des grands moments de lecture, et ce roman restera pour moi un souvenir très particulier et formidable.

Un Extrait page 335

(…)
– Tu es un rêveur, mon petit, me dit-il. Ton esprit est dans la lune et, à en juger sur les apparences, il ne sera jamais ailleurs. Tu n’as aucune ambition, l’argent ne t’intéresse pas, et tu es trop philosophe pour avoir du goût pour l’art. Que vais-je faire de toi ? Tu as besoin de quelqu’un qui s’occupe de toi, qui veille à ce que tu aies le ventre plein et un peu d’argent en poche. Moi parti, tu vas te retrouver au point où tu en étais.
– J’ai des projets, affirmai-je, espérant par ce mensonge le détourner de ce sujet. L’hiver dernier, j’ai envoyé une demande d’inscription à l’école de bibliothécaires de Columbia, et ils m’ont accepté. Je pensais vous en avoir parlé. Les cours commencent à l’automne.
– Et comment paieras-tu ces cours ?
– On m’a accordé une bourse générale, plus une allocation pour les dépenses courantes. C’est une offre intéressante, une chance formidable. Le programme dure deux ans, et ensuite j’aurai toujours un gagne-pain.
– Je te vois mal en bibliothécaire, Fogg.
– Un peu étrange, je l’admets, mais je pense que ça pourrait me convenir. Les bibliothèques ne sont pas le monde réel, après tout. Ce sont des lieux à part, des sanctuaires de la pensée pure. Comme ça je pourrai continuer à vivre dans la lune pour le restant de mes jours. »

Chevreuse de Patrick Modiano

Couverture chez Gallimard

Note pratique sur le livre

Editeur : Gallimard
Date de publication : 2021
Genre : roman
Nombre de pages : 159

Petit résumé de l’histoire (vue par moi)

Un jeune homme d’une vingtaine d’années se remémore des événements qui lui sont arrivés une quinzaine d’années plus tôt, à l’époque de son enfance, et dont il se souvient très mal. En effet, des personnes qu’il côtoyait en ce temps-là réapparaissent brutalement dans sa vie et semblent avoir vis-à-vis de lui des intentions peu claires et agissent avec lui d’une manière ambiguë, parfois inquiétante. Nous partons donc sur les traces de ce jeune homme, Jean Bosmans, et tentons de reconstituer avec lui cet arrière-plan de souvenirs touffus, dont beaucoup de choses semblent avoir disparu sans laisser de trace. (…)

Mon humble avis :

Avant d’écrire cette chronique je suis allée regarder sur Internet les diverses et nombreuses critiques qui lui ont été consacrées et j’ai été très étonnée de constater que la plupart des commentateurs parlent de ce livre comme si c’était une stricte autobiographie, un épisode réel de la vie de Patrick Modiano. Je suis peut-être à côté de la plaque mais j’ai lu ce livre comme un véritable roman, une fiction tout à fait imaginaire, même si on sent que certains petits détails pourraient être tirés du vrai, même si le héros est écrivain (mais il s’appelle Jean Bosmans et non pas Patrick Modiano), et on se fait plusieurs fois la réflexion, au cours de la lecture, qu’ici la réalité est tellement imbriquée avec l’imaginaire qu’on aurait beaucoup de mal à les démêler et qu’il n’y aurait, en plus, pas tellement d’intérêt à le faire.
Dans ce roman, on retrouve beaucoup d’éléments typiquement modianesques : l’importance primordiale des lieux (quartiers de Paris et de sa banlieue sud, certaines rues et certains appartements), des personnages plus ou moins fantomatiques dont on ne sait pas grand-chose (et le peu de choses qu’on en sait est incertain et sujet à caution), le héros lui-même nous apparaît en quête de ses souvenirs, perdu dans une enquête sur son passé et cherchant finalement à reconstituer sa propre identité à travers des bribes de mémoire, des traces de personnages qui ont disparu et qu’il n’a peut-être même jamais vraiment connus profondément.
Ici, de larges zones de l’histoire sont passées sous silence et demeurent inexpliquées : nous ne comprenons pas pourquoi ce Jean Bosmans, vers l’âge de cinq ans, vivait sans ses parents et sans aucun adulte de sa famille, avec des personnes inconnues et louches (plus ou moins, des repris de justice) : pourquoi, pendant combien de temps et quel était leur mode de vie, nous l’ignorons. Les relations des personnages les uns avec les autres nous apparaissent mystérieuses et nous sentons que nous n’avons pas tous les éléments pour établir les causes, les conséquences des événements, les buts et les motifs des personnages – ce qui trouvera effectivement son explication à la fin mais pas totalement.
C’est essentiellement un roman sur le thème du temps qui passe, du temps qui efface les gens, les choses ,les événements, les souvenirs et où le mot « disparition » s’inscrit en filigrane tout au long des pages.
Un très beau livre, où les amateurs de Modiano retrouveront tout ce qui fait le charme et l’atmosphère de l’œuvre de cet écrivain.

Un Extrait page 49

Il éprouvait un sentiment de légèreté à se promener cet après-midi là, au hasard dans les rues d’Auteuil. Il pensait à cet appartement si différent le jour et la nuit, au point d’appartenir à deux mondes parallèles. Mais pourquoi s’en serait-il inquiété, lui qui depuis des années avait l’habitude de vivre sur une frontière étroite entre la réalité et le rêve, et de les laisser s’éclairer l’un l’autre, et quelquefois se mêler, tandis qu’il poursuivait son chemin d’un pas ferme, sans dévier d’un centimètre, car il savait bien que cela aurait rompu un équilibre précaire ? A plusieurs reprises, on l’avait traité de « somnambule », et le mot lui avait semblé, dans une certaine mesure, un compliment. Jadis, on consultait des somnambules pour leur don de voyance. Il ne se sentait pas si différent d’eux. Le tout était de ne pas glisser de la ligne de crête et de savoir jusqu’à quelle limite on peut rêver sa vie.(…)

Un Extrait page 60

Il dut attendre encore de nombreuses années avant d’en savoir un peu plus long sur l’hôtel Chatham et « le groupe » auquel Camille avait fait allusion, un cercle d’individus assez inquiétants. Mais cette nouvelle perspective ne changea rien aux souvenirs qu’il gardait de cette période de sa vie. Au contraire, elle confirmait certaines impressions qu’il avait eues, et il les retrouvait intactes et aussi fortes, comme si le temps était aboli.
A cette époque, il n’avait cessé de marcher à travers Paris dans une lumière qui donnait aux personnes qu’il croisait et aux rues une très vive phosphorescence. Puis, peu à peu, en vieillissant, il avait remarqué que la lumière s’était appauvrie ; elle rendait désormais aux gens et aux choses leurs vrais aspects et leurs vraies couleurs – les couleurs ternes de la vie courante. Il se disait que son attention de spectateur nocturne avait faibli elle aussi. Mais peut-être qu’après tant d’années ce monde et ces rues avaient changé au point de ne plus rien évoquer pour lui.