Ma bibliothèque – En résumé


J’ai eu envie de faire un petit point sur ma bibliothèque, après lecture du blog de Goran, dont j’ai trouvé l’idée très réjouissante, et que je vous invite à visiter ici.
Un aveu avant toute choses : je n’ai pas vraiment de bibliothèque bien localisée, plus exactement elle se divise entre deux appartements et se trouve disséminée sous les lits, sous les fauteuils, sur les tables, et accessoirement dans de (trop) petites bibliothèques … Pour réaliser cet article il m’a donc fallu fureter un peu partout, faire des piles de livres, etc.
Je peux dire que je possède environ 620 livres, sachant que je n’ai pas compté les livres pratiques, revues de poésie (j’en ai une centaine), revues de psycho, manuels pratiques d’informatique, et tous les livres qui n’ont pas grand chose à voir avec la littérature.
Sur ces 620 livres environ 50 sont des livres d’art, 40 sont des livres de psychologie et seulement 7 sont de la philosophie.
En retirant ces 97 livres, il me reste 523 livres de littérature parmi lesquels :
environ 40 sont des pièces de théâtre, avec pas mal de pièces de Shakespeare, d’Ibsen, de Pirandello et peu de classiques français. Contrairement à beaucoup de gens, j’aime énormément lire du théâtre, je préfère même en lire plutôt qu’assister à une représentation.
Environ cent cinquante sont des recueils de poésie, dont une bonne soixantaine rien que pour la poésie du 20è siècle.
Environ 90 ont été écrits par des femmes, Colette étant bien représentée, et d’une manière générale les romancières françaises contemporaines avec Delphine de Vigan, Virginie Despentes, Lydie Salvayre, etc.
Environ 95 ont été écrits avant le 20è siècle, surtout classés théâtre et poésie.
Environ 130 ont été écrits ces vingt dernières années, et se répartissent dans les romans et la poésie.
Environ 180 sont des livres d’auteurs étrangers, avec une prédilection pour Paul Auster, Zweig, Kundera, et les auteurs japonais du 20è siècle comme Kawabata ou Mishima.
J’ajoute que sur ces 523 livres, il y en a une petite vingtaine dont je compte me débarrasser et une petite vingtaine que je n’ai pas encore lus (ce ne sont pas les mêmes).

Voilà ! J’ai trouvé ce petit exercice agréable à faire, j’espère que le compte rendu vous aura intéressés !
Votre bibliothèque à vous est-elle très différente de la mienne ?

Un roman russe, d’Emmanuel Carrère

carrere_roman_russe

Ce curieux « roman russe », qui est plus exactement un récit autobiographique, entremêle diverses histoires dont Emmanuel Carrère est le pivot central : d’abord un reportage dans une ville de Russie nommée Kotelnitch, où Emmanuel Carrère ne sait pas du tout ce qu’il est venu filmer et où, au cours de ses errances pour trouver un sujet, il rencontre plusieurs personnages qui l’intéresseront plus ou moins (et idem pour le lecteur, qui se demande où tout cela mènera); mais le récit parle aussi du grand-père d’Emmanuel Carrère, un immigré russe qui connaissait de grandes souffrances psychologiques et qui, collaborateur pendant l’Occupation, a disparu, emmené par des résistants, au moment de l’Epuration. Mais la mère d’Emmanuel Carrère lui a défendu d’écrire quoi que ce soit sur ce grand-père, interdiction que l’auteur transgresse devant le lecteur, devenu en quelque sorte voyeur de secrets de famille qu’il n’était pas censé apprendre. Et, troisième sujet de ce récit, l’histoire d’amour d’Emmanuel Carrère avec la belle Sophie, une jeune femme qui a le tort de travailler pour gagner sa vie et non par plaisir, et qui n’est pas aussi cultivée qu’Emmanuel Carrère et ses amis, mais pour laquelle il ressent une grande passion sensuelle, et pour laquelle il écrira une nouvelle pornographique qui lui causera beaucoup de problèmes, sur le plan privé mais aussi public, puisqu’entre autres il se fera ridiculiser par Philippe Sollers.
On s’ennuie un peu en lisant ce livre, on s’intéresse à ce qui se passe par intermittences, on s’exaspère devant l’égocentrisme et l’arrogance de l’auteur, on sympathise parfois avec la belle Sophie qui est sans doute plus fine et plus perspicace que ne le souhaitait l’auteur-narrateur, et on regrette un peu qu’il ne soit pas davantage question du grand-père, dont le mystère et l’ambiguïté aurait peut-être mérité plus de pages que la ville si morose de Kotelnitch …

Temps du rêve, d’Henry Bauchau

bauchau_temps_reve J’ai acheté ce livre, court roman ou longue nouvelle, tout à fait par hasard, et par curiosité.
J’ai appris que c’était une oeuvre de jeunesse, l’auteur ayant une petite vingtaine d’années quand il l’a écrite, roman autobiographique qui retrace quelques jours de vacances durant son enfance, alors qu’il était chez ses cousins dans une grande propriété à la campagne, et que, âgé de onze ans, il est tombé amoureux d’une de ses petits voisines, Inngué, âgée de huit ans, lors d’une journée de jeux mémorable. Nous assistons à ces parties de cache-cache, propices aux confidences et aux apartés, à ces courses dans des coins dangereux du jardin, avec un étang tourbillonnant qui a connu ses drames et ses interdits, les parties de trapèzes où les garçons rivalisent d’habileté et autres jeux sportifs qui sont l’occasion de se faire admirer par les autres enfants.
C’est une histoire toute simple, sans grande péripéties, mais où on sent l’enchantement des sentiments naissants et les grands élans joyeux, tout comme on sent la chaleur et la moiteur de cette chaude journée d’été, avec ses parfums de fleurs et les relents de vase verte de l’étang dangereux, qui rappelle que ce jardin merveilleux n’est pas tout à fait un paradis et que les amours enfantines ne sont pas facilitées par les adultes, bien au contraire.
J’ai beaucoup aimé l’écriture d’Henry Bauchau, qui s’attache à décrire les couleurs, les parfums, les atmosphères, de même que les mouvements vifs et les sonorités des rires des petits enfants.
Cette écriture sensuelle et presque impressionniste m’a un peu rappelé le style savoureux de Colette.

Chanson douce, de Leïla Slimani

chanson_douceOn a beaucoup parlé de ce roman car il a obtenu le Prix Goncourt en 2016, et c’est par curiosité pour ce Prix et pour cette nouvelle jeune auteure inconnue de moi, que j’ai eu envie de lire ce livre.

La scène initiale est sanglante et horrible, et nous sommes ainsi prévenus dès le départ du dénouement de l’histoire, nous savons qu’il s’agit d’un drame, et ce n’est donc pas là que se situe le suspense, il se situe plutôt dans le pourquoi de ce drame, ou comment une employée modèle, une nounou parfaite, a peu à peu glissé vers la déraison et s’est finalement transformée en femme dangereuse.
Nous entrons dans l’histoire des relations entre ce jeune couple bourgeois et avide de réussite et cette nounou expérimentée, prénommée Louise, dévouée corps et âme à son métier mais qui cache un passé douloureux puisqu’elle est totalement seule dans la vie : veuve, avec une fille unique qui s’est enfuie de la maison sans plus jamais donner de nouvelles, et qui n’a donc que son métier auquel se raccrocher pour se sentir utile. Mais le jeune couple ne connaît pas les failles psychologiques de Louise, n’a pas sondé son désespoir profond, et il lui fait une confiance aveugle, ne pouvant plus se passer de ses services, elle prend une place de plus en plus importante dans la maison de cette famille et auprès des deux petits enfants, Mila et Adam.
On se rend compte qu’il est difficile pour le jeune couple de maintenir des relations de patrons à employée avec cette femme qui fait presque partie de la famille, que leurs enfants adorent, et avec laquelle ils partent en vacances, ils s’aperçoivent vite à quel point Louise leur est indispensable, particulièrement les quelques jours où elle tombe malade et où ils sont contraints de faire appel à une remplaçante.
La quatrième de couverture parle de « dépendance mutuelle » entre le jeune couple et Louise, ce qui est tout à fait juste.
L’écriture de Leila Slimani est assez précise et percutante, concentrée sur ce qu’elle a à exprimer, mais j’ai trouvé qu’elle aurait pu se laisser aller à un peu plus de poésie – elle aurait pu être moins sèche – mais ce n’est que mon goût personnel.
Le regard acéré que l’auteure porte sur ses personnages, la distance qu’elle maintient sans cesse avec eux, nous empêche de nous attacher à eux, et nous maintient dans un rôle de strict observateur dont les émotions restent en arrière-plan.
Le petit bémol que j’apporterai à cet article c’est que le jeune couple est un petit peu caricatural, avec des réactions attendues, et la volonté d’émancipation et d’épanouissement de Myriam qui se heurte à la mauvaise volonté de son mari, et ses scènes de kleptomanie, n’apportent pas grand-chose au roman.
Malgré tout, un assez bon livre qui tient le lecteur en haleine.

L’aveuglement, de José Saramago

aveuglement_saramago J’ai lu ce roman L’aveuglement du romancier portugais José Saramago parce que le blogueur Goran du blog des livres et des films, a réalisé une couverture pour ce livre et qu’il m’en a dit beaucoup de bien, aussi je le remercie pour ce judicieux conseil, et je vous conseille de visiter son blog ICI
Pour information, José Saramago est un romancier portugais mort en 2010, prix Nobel de Littérature en 1998, et qui a publié L’aveuglement en 1995.

L’histoire est simple, du moins dans son postulat de départ : En effet, un pays est touché peu à peu par une épidémie de cécité : cela commence par un seul individu puis se propage progressivement à toutes les personnes qu’il a croisées, et ainsi de suite, jusqu’à ce que tout le pays soit atteint, sauf une personne : la femme du médecin ophtalmologue que le premier aveugle est allé voir quand il s’est aperçu de sa cécité. Lorsque le groupe des aveuglés n’est constitué encore que de quelques cas, les autorités inquiètes de cette nouvelle forme de maladie les met en quarantaine dans un asile désaffecté, mais les nouveaux arrivants sont de jour en jour plus nombreux et la nourriture n’est pas souvent livrée, laissant les aveugles livrés à la faim à l’inconfort et au manque d’hygiène que leur handicap provoque.

Mon avis : C’est incontestablement un livre puissant, dont on ne ressort pas indemne car il est émaillé de scènes terribles, meurtres, viols, mais qui sont compensées par une grande finesse dans l’écriture, des réflexions tantôt psychologiques tantôt philosophiques, qui font qu’on ne s’enfonce jamais complètement dans la désespérance, sans compter la solidarité qui anime le petit groupe de personnages principaux, sorte de tribu archaïque menée avec intelligence par le médecin et sa femme.
Cette population perd, en même temps que la vue, toute dignité humaine et tombe dans un état d’animalité terrible, où la seule préoccupation est de trouver de la nourriture, il n’y a plus d’hygiène, plus de commerces, plus d’industries, le pays est livré aux pilleurs et à l’anarchie.
On a pu souligner que les personnages de ce roman n’avaient pas de nom, et en effet, ils sont désignés par un détail physique que les autres personnages ne peuvent pas voir (« la jeune fille aux lunettes teintées », « le garçon louchon », « l’homme au bandeau », etc.), seule la femme du médecin est identifiée par son statut d’épouse, que tous les autres personnages connaissent, montrant ainsi son rôle particulier dans l’histoire.
J’avoue avoir été étonnée (en bien) par la dernière partie du roman, que je ne dévoilerai pas, mais où l’atmosphère change notablement.

L’extraordinaire voyage du samourai Hasekura, de Shûsaku Endo

endo_voyage_samourai J’ai lu ce roman car il m’a été prêté par une amie qui connaît mon intérêt pour Shûsaku Endo, dont j’avais déjà chroniqué sur ce blog l’intéressant « Un admirable idiot » et le beau roman « Silence » qui, si mes informations sont exactes, vient d’être adapté au cinéma par Scorsese et devrait sortir en salles en France dans les semaines qui viennent.
Mais l’extraordinaire voyage du samourai Hasekura ressemble bien plus, par ses thématiques, à Silence qu’à Un admirable idiot, dans la mesure où il s’agit également d’un roman historique inspiré par les persécutions japonaises contre les chrétiens au 17è siècle, et donc de la confrontation entre les cultures nippone et occidentale, avec tout ce que cela suppose d’incompréhension et de méfiance mutuelles.

L’histoire : Un samouraï de petite noblesse (il a le rang de brigadier) et ayant perdu une partie de ses terres, vit modestement avec sa femme et ses deux enfants dans son domaine installé dans les marais. Il ressemble beaucoup, par le tempérament et les goûts, aux paysans de ses marais, à la fois tenace, dur à la tâche, et sans grande ambition. Jusqu’au jour où le Conseil des Anciens décide de l’envoyer en mission avec trois autres samouraïs de petite noblesse vers le Mexique, où les émissaires seront guidés par un interprète occidental, le père Velasco, un moine franciscain dont le seul but est de convertir les japonais au christianisme et de se faire nommer par le Pape évêque du Japon. La mission des émissaires japonais consiste à établir des échanges commerciaux avec le Mexique, en échange de l’installation de missions chrétiennes au Japon. Le samouraï Hasekura, peu enthousiaste, est donc contraint de quitter sa famille et ses terres, et d’embarquer sur un grand navire pour un voyage au long cours.

Mon avis : Bien que ce livre soit plein de rebondissements et d’aventures, et que les personnages soient particulièrement bien campés, j’ai eu un peu de mal à rentrer dans l’histoire pendant la première moitié du livre, avec l’impression que les personnages n’étaient pas tellement sympathiques, et je ressentais une certaine indifférence vis-à-vis de toutes ces aventures. Puis, il m’a semblé que le roman gagnait en épaisseur et que les personnages devenaient moins monolithiques et s’humanisaient beaucoup, ce qui a de nouveau enclenché mon intérêt.
Les différences culturelles entre l’Europe et le Japon sont en tout cas très bien expliquées et illustrées par des exemples aussi peu glorieux pour les uns que pour les autres, les japonais étant décrits comme des matérialistes habiles, et les occidentaux comme des prosélytes méprisant les autres cultures, chacun étant prêt à se jouer de l’autre et à l’utiliser à ses propres fins.
On s’aperçoit finalement que le message de ce roman est très humaniste, et même très christique, mais on arrive à cette conclusion après de tortueux détours et de nombreux chemins de traverse, qui rendent cette fin surprenante et assez belle.

Un admirable idiot, de Shusaku Endo

admirable_endoExtrait de la Quatrième de Couverture :

Etre rayonnant de générosité, de confiance et de gentillesse permanente, Gaston, un jeune français, est l' »admirable idiot » du récit. Débarquant dans une famille japonaise, il apparaît tout d’abord à ses hôtes, Takamori et sa sœur Tomoe, comme une espèce de simple d’esprit, aussi disgracieux que maladroit. Mais ils découvriront bientôt que Gaston possède une vertu exemplaire : celui-ci, en effet, voue un amour irresistible, fait d’abnégation, à ses semblables ainsi qu’aux animaux. La confiance fraternelle qu’il témoigne à autrui oblige tous ceux qu’il rencontre à se voir tels qu’ils sont et les incite à se modifier, fussent-ils des tueurs endurcis comme l’un des personnages du roman. Shusaku Endo nous présente les aventures de Gaston dans le Japon contemporain à la manière d’une fable, mais cette parabole se distingue par son réalisme et la critique sociale qui la sous-tend.

Mon avis :

J’avais déjà lu du même auteur un roman intitulé Silence, qui m’avait beaucoup plu dans un genre dramatique, mais un Admirable Idiot est un roman tout à fait différent, où les passages comiques et burlesques sont nombreux.
Il faut dire qu’il est plaisant de trouver un héros français (descendant de Napoléon et ressemblant à Fernandel) en plein milieu d’un roman purement japonais, un héros qui a la particularité d’être à la fois parfaitement bon et généreux, et en même temps tout à fait ridicule : sa mauvaise maîtrise du japonais, son indifférence vis-à-vis des contingences matérielles, son incompréhension des mauvaises actions et des mauvaises intentions, son incapacité à voir et à comprendre les mauvais calculs des uns et des autres, le rendent si ingénu et si pur qu’il suscite le mépris, l’ironie, voire la haine dans certains cas.
A côté de ce héros central, les autres personnages paraissent un peu falots, y compris le tueur – qui porte le nom d’Endo, comme l’auteur – bien qu’il représente la haine et le mal, en parfaite antithèse de Gaston.
Face à face entre le Bien et le Mal, ce roman ne donne pourtant pas l’impression d’être vraiment manichéen, dans le sens où les personnages sont davantage dans l’action et dans l’aventure que dans le discours, et dans le sens où l’humour et le second degré sont souvent présents.
J’ai trouvé que le personnage de Tomoe, la jeune sœur de la famille qui accueille tout d’abord Gaston, était doté d’une ambiguïté intéressante, à la fois pleine de mépris pour Gaston, et pourtant ne pouvant s’empêcher de s’intéresser à son sort, avant que ses sentiments pour lui n’évoluent notablement.
Il y a aussi toute une description des mauvais quartiers et des bas-fonds de Tokyo, avec sa misère et sa population, que j’ai trouvé très évocatrice.
Roman haletant, avec pas mal de suspense, il se lit vite et on prend plaisir à suivre les aventures de ce Français chez les japonais.

Le pauvre coeur des hommes, de Sôseki

soseki_kokoro
J’avais très envie de lire ce roman de Natsumé Sôseki car j’en avais lu des critiques très élogieuses, je savais que c’était un roman très important dans l’histoire de la littérature japonaise, et de plus Sôseki est maintenant un de mes écrivains préférés, ayant déjà chroniqué sur ce blog plusieurs livres de lui, d’Oreiller d’Herbes à Et puis en passant par Sanshirô.

L’histoire : Le pauvre cœur des hommes est un roman en trois parties dont les deux principaux personnages sont un jeune étudiant et un homme plus âgé que l’étudiant appelle son « maître » car il lui attribue une sagesse, une connaissance de la vie et un sens moral particulièrement élevés. La première partie est donc consacrée à la rencontre entre l’étudiant et son « Maître ». Ils se rencontrent au bord de la mer, et se revoient à Tôkyô où ils vivent tous deux. l’étudiant devient un habitué de la maison du maître, sympathisant également avec sa femme. Mais il s’étonne du manque de sociabilité du maître, qui ne reçoit presque personne à part lui, et qui semble cacher un passé douloureux qui l’a rendu plus ou moins misanthrope et désabusé sur les relations humaines. Un jour, le jeune étudiant s’aperçoit que son « maître » va régulièrement se recueillir sur la tombe d’un de ses amis de jeunesse, et il comprend que cet ami défunt a probablement une relation avec le mystère qui entoure le Maître. En discutant à deux ou trois reprises avec l’épouse du Maître, il comprend également qu’elle n’est pas étrangère à ce passé douloureux. Mais le jeune étudiant doit bientôt retourner dans sa famille à la campagne car son père est très malade et son Maître l’exhorte à aller lui rendre visite. (…)

Mon avis : J’ai trouvé cette construction en trois parties très audacieuse et ingénieuse, dans la mesure où l’on s’interroge pendant toute la première moitié du livre sur le mystère qui entoure le Maître, en partageant les sentiments et les interrogations de ce jeune étudiant, avant que le Maître devienne le principal personnage du roman et que l’on ne s’occupe plus du tout de savoir ce que devient l’étudiant. Le passé du Maître est donc bel et bien le centre de ce livre, et représente une remarquable analyse psychologique, dont il me semble difficile de trouver un exemple aussi fort et aussi subtil dans la littérature romanesque. Pour ma part, j’avais essayé de deviner le secret du Maître d’après les indices de la première partie, mais je n’avais pas découvert la vérité et j’ai trouvé que c’était bien imaginé, crédible, psychologiquement logique.
Il y a un côté moral dans ce livre, dans le sens où le Maître est persuadé que l’être humain est marqué par la faute – d’autres diraient « le péché » dans notre culture européenne – mais Sôseki ne cherche pas pour autant à être moralisateur et son propos reste intelligent et subtil.
Un livre qui me conforte dans la haute estime où je tiens cet écrivain !

L’année de l’éveil de Charles Juliet

annee_eveil_julietJ’ai lu L’année de l’éveil de Charles Juliet car j’avais adoré Lambeaux, un autre de ses récits autobiographiques, et bien que les thématiques de L’année de l’éveil me soient a priori assez peu attractives : dans ce livre, en effet, qui se passe vers la fin des années 40 ou début des années 50, le narrateur adolescent est enfant de troupe dans un lycée militaire du Sud de la France, se passionne pour la boxe, et admire au-delà du raisonnable son chef de section, un homme qui l’invite parfois chez lui le dimanche, et dont le narrateur a l’occasion de rencontrer la séduisante jeune femme.
Pendant le premier quart du livre, j’ai assez peu accroché au personnage du narrateur, dont le goût pour la discipline, la naïveté, la manière de tomber en admiration devant n’importe quel militaire pourvu qu’il soit un peu brutal ou fort en muscles, m’a passablement agacée. Malgré tout, il y avait une sensibilité dans l’écriture, un regard pur et honnête, qui donnaient envie de poursuivre la lecture.
Et, effectivement, le caractère du narrateur s’affine et s’affirme devant nos yeux, il devient moins naïf et plus lucide, son caractère devenu moins malléable se rapproche d’un tempérament d’adulte, et il ose à plusieurs reprises s’opposer à la discipline arbitraire et injuste qui lui est imposée.
J’ai trouvé que l’évolution du caractère du narrateur, et les débats intérieurs de sa conscience, étaient très intelligemment décrits et suggérés, et que l’attention et l’empathie du lecteur s’amplifiaient au fur et à mesure de cette évolution, rendant le récit vraiment prenant et touchant.
Certains passages sont particulièrement durs, surtout liés aux sévices infligés par ses condisciples ou par certains de ses chefs, et on sent un certain stoïcisme du narrateur, qui met un point d’honneur à ne pas manifester sa douleur et à ne pas se plaindre.
Au final, j’ai bien aimé ce récit, mais je crois que j’avais légèrement préféré Lambeaux.

A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, d’Hervé Guibert

ami_guibert J’ai lu ce livre car il m’a été conseillé par quelqu’un de cher … Je ne savais pas trop de quoi il s’agissait sauf que ce livre était une autofiction traitant du Sida et qui avait plus ou moins fait scandale au moment de sa sortie en 1990 car il évoquait – sous couvert de pseudonymes – le philosophe Michel Foucault et la star Isabelle Adjani, tous deux amis proches d’Hervé Guibert (1955-1991), mais ceci n’est que la petite histoire …
Ce récit – ou plutôt cette autofiction – raconte les liens du narrateur avec le Sida dans les années 80, époque où cette maladie était incurable et où il était honteux d’en être atteint, les malades faisaient peur et étaient entourés d’une sorte de halo sulfureux … ainsi, ses premiers contacts avec la maladie concernent son ami Muzil, homosexuel comme lui, qui est atteint par la maladie très tôt dans les années 80 et qui essaye de transmettre son patrimoine à son compagnon avec les plus grandes difficultés, car la loi ne leur est pas favorable.
Hervé Guibert dresse une charge féroce contre le monde médical : froideur, manque d’humanité, volonté de traiter les malades comme des cobayes, émaillent le livre de bout en bout, et même les médecins apparemment humains et de bonne volonté se révèlent finalement des incompétents.
Livre sur la trahison, le Sida est pour le narrateur une occasion de se rendre compte de la fausseté de certaines relations humaines, aussi bien avec son amant qu’avec des amis.
Livre sur la relation qu’un jeune homme condamné peut entretenir avec la mort, essayant d’y échapper par tous les moyens, puis se familiarisant peu à peu avec cette réalité, c’est le livre d’un combat perdu d’avance, et un livre éprouvant pour le lecteur compatissant.
L’écriture est belle et très travaillée, avec des phrases longues dont Hervé Guibert nous apprend qu’il a pris pour modèle Thomas Bernhard, et la narration n’est pas toujours linéaire, on sent que ce livre a été écrit par à-coups, sans doute au gré de la progression de la maladie.
Un livre fort, qui ne laisse pas indifférent.