Clara Militch d’Ivan Tourgueniev

Jacques Aratov, un jeune homme de vingt-cinq ans, mène une vie très retirée, presque ascétique. Son seul ami, Kupfer, l’encourage à sortir mais, timide, il refuse toujours. Jusqu’au jour où Kupfer parvient à le tirer de sa solitude en l’emmenant à une soirée mondaine et artistique où Aratov, sans s’en rendre vraiment compte, attire l’attention d’une jeune actrice et chanteuse, Clara Militch.
Elle ne tarde pas à se manifester en lui faisant parvenir un billet de rendez-vous, auquel il se rend après bien des hésitations.
Mais, pendant le rendez-vous, il se montre maladroit avec elle et la jeune fille, ulcérée, s’en va.
Peu après, Aratov apprend par les journaux le suicide de Clara : elle se serait donné la mort à cause d’un chagrin d’amour.
Aratov se demande s’il est responsable de cette mort et décide de mener une enquête sur la vie et la personnalité de la jeune artiste.

Tourgueniev excelle à décrire les tourments de l’âme et les tergiversations de l’esprit : les deux personnages principaux, Aratov et Clara, sont des êtres passionnés, exaltés, nerveux, fragiles, comme la littérature russe aime à les créer et à les dépeindre.
Clara, en particulier, est un personnage de femme audacieuse et déterminée, capable de prendre son destin et sa vie amoureuse en main, qui m’a paru très originale pour le XIXème siècle.
Mais ce roman, naturaliste pour une grande part, m’a décontenancée dans la dernière partie, lorsque l’histoire bascule dans le surnaturel, et j’avoue que je n’ai pas tellement cru à ces apparitions de fantôme, à la tonalité très romantique.

Je dirais que ce n’est pas le meilleur livre de Tourgueniev, bien qu’on y retrouve son talent psychologique et sa manière très subtile de tisser une intrigue.

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Bienvenue parmi nous d’Eric Holder

L’Histoire : Taillandier, un peintre célèbre, n’arrive plus à créer depuis sept ans. Bien qu’il mène une vie harmonieuse avec sa compagne Alice, il a décidé de mettre fin à ses jours dans peu de temps, peu après son soixante-deuxième anniversaire.
Bientôt, Alice accueille dans leur maison une adolescente de quinze ans, Daniella, qui a été abandonnée par sa mère et qui cherche un refuge.
Taillandier, d’abord indifférent à la jeune fille, finit par nouer une complicité avec elle.
Ils partent tous les deux sur les routes de France, lui dans l’objectif de se suicider, elle dans celui de retrouver sa mère.
Leur périple les mènera dans différentes régions.

Mon avis : Sous prétexte de sobriété et de retenue dans l’expression des sentiments, ce roman est d’une platitude assez étonnante et les personnages sont réduits à des coquilles vides.
Comme il ne se passe rien, Éric Holder crée un semblant d’action en faisant changer ses personnages d’hôtels et de régions, mais cela ne suffit pas à combler le sentiment de vide qui s’empare du lecteur.
Tout le livre est censé reposer sur le lien privilégié entre Taillandier, un homme de soixante-deux ans, et Daniella, une fille de quinze ans, sans qu’il n’y ait jamais la moindre ambigüité dans leurs relations, mais ce lien, réduit à quelques parties d’échecs, à quelques promenades, n’est étayé par aucun dialogue, par aucune tension, et reste beaucoup trop ténu et vague.
On a l’impression d’assister à un téléfilm avec paysages de bords de mer, trajets en voiture, et l’inévitable « happy end » qui ôte toute crédibilité aux précédentes idées noires de Taillandier.
Si je cherchais quelque chose de positif à dire de ce livre, je dirais que le style est plutôt clair, fluide, et que cela permet d’aller au bout de la lecture sans trop s’ennuyer.

Une femme fidèle d’Izumi Kyôka

Dans le Japon de la toute fin du 19ème siècle, une jeune femme malheureuse s’épanche auprès de son jeune voisin, un adolescent de seize ans, qu’elle invite chez elle l’après-midi pendant l’absence de son mari. Elle raconte au jeune homme comment elle a été mariée à quatorze ans avec cet homme qu’elle n’aimait pas et la vie douloureuse, même dramatique, qu’elle a menée depuis.

Cette histoire de mariage raté, d’époux détesté, et de femme qui continue malgré tout à subir hypocritement son sort, est d’une très grande finesse d’évocation.
Ce personnage de femme, à la fois nerveux, à fleur de peau, est plein de profondeur, ce qui n’est suggéré parfois que par quelques mots.
Le jeune voisin, bien qu’il intervienne relativement peu durant la longue confession de la jeune femme, montre, par son mélange de désinvolture et de bienveillance, un certain sentiment d’amitié mais certainement pas l’amour que la jeune femme attend, ce dont elle ne semble pas se rendre compte.
Quant au personnage du mari, il est d’abord présenté comme une sorte d’épouvantail ridicule, avant de s’avérer être à la fois victime et implacable.
Cette ambivalence des caractères m’a séduite, mais aussi la manière dont cette histoire s’enrichissait de nuances et s’intensifiait au fur et à mesure des pages.
J’ai aimé aussi les accents féministes de certains passages, ou plus exactement de révolte vis à vis des mariages forcés et des drames inévitables auxquels ils mènent.
J’ai trouvé intéressant, aussi, que ce soit en brisant le silence et en sortant de son hypocrisie que la jeune femme soit conduite au drame final, comme si le silence était finalement une protection dont il était dangereux de sortir.

Cette nouvelle est une œuvre superbe, à l’écriture très maîtrisée, que je conseille donc vivement.

Cherchez Hortense de Pascal Bonitzer

Damien (Jean-Pierre Bacri) est professeur de civilisation chinoise, il donne des cours à des entrepreneurs.
Sa femme et son beau-frère lui ont demandé d’intervenir auprès de son père (Claude Rich), président du Conseil d’État, pour régulariser la situation d’une jeune polonaise menacée d’expulsion … mais son père n’est guère disposé à lui donner un rendez-vous et, encore moins, à l’écouter.;
De son côté, la femme de Damien, Iva,  (Kristin Scott Thomas), qui travaille dans un théâtre comme metteur en scène, tombe sous le charme de l’un de ses jeunes acteurs.

Voilà un joli film sur les sentiments, bien construit et bien écrit, avec des dialogues très justes et beaucoup de subtilité dans la psychologie des personnages.
Jean-Pierre Bacri joue remarquablement bien son rôle d’homme malmené par la vie, qui essaye tant bien que mal de remonter la pente.
Cherchez Hortense ne traite pas d’un thème précis mais il dresse plutôt le portrait sensible d’un homme et, dans ce sens, c’est un film très humain.

La Méprise de Vladimir Nabokov

Hermann, un petit bourgeois bien installé dans la vie, croise au cours d’une promenade à la campagne, un vagabond nommé Félix dans lequel il reconnait son sosie. Cette rencontre et surtout cette grande ressemblance font germer dans l’esprit fantasque d’Hermann un plan d’escroquerie auquel il veut associer son épouse, une femme stupide mais qui lui fait aveuglément confiance.

Ce roman joue avec les codes de plusieurs genres littéraires qui sont ici étroitement imbriqués : roman policier, roman psychologique, roman russe dans la lignée de Dostoïevsky. Nabokov s’amuse de ces genres et de leurs codes pour mieux les détourner.
Le lecteur essaye d’anticiper les futurs rebondissements mais le héros est un personnage si imprévisible et si bizarre que toute anticipation est impossible.
Le thème de ce roman ? Je dirais que c’est l’identité et la folie – l’angoisse du dédoublement de soi.
Beaucoup de passages, spécialement vers la fin, sont burlesques (et tragiques en même temps), d’autres, notamment au début, sont très énigmatiques, comme cette longue scène où Hermann imagine sa femme en train de coucher avec Félix et essaye de s’éloigner mentalement de la scène pour mieux la percevoir.

Bref, ce roman est d’une grande richesse de significations et je pense que plusieurs lectures et interprétations sont possibles.

Les Variations Goldberg de Nancy Huston

Ce livre est le premier roman de Nancy Huston, écrit directement en français, et publié d’abord au Seuil en 1981.
Liliane Kulainn est claveciniste et elle a convié trente personnes – des êtres qu’elle a aimés et qu’elle aime – à écouter durant une soirée les Variations Goldberg de Bach : trente personnes  » comme autant de variations ».
Le livre est le récit des pensées et préoccupations de ces trente personnes, à chacune étant consacré un chapitre.

Mon avis : Ces trente variations sont d’une qualité un peu inégale, certaines étant extrêmement réussies, et d’autres paraissant un peu superflues.
Nancy Huston montre néanmoins une grande virtuosité pour créer et faire vivre les trente différents caractères de ces personnages, avec leurs opinions, leurs soucis et leurs façons de s’exprimer bien à elles. Les personnages de jeunes filles et de jeunes femmes, en particulier, sont très beaux, frappants de vérité.

J’ai trouvé qu’il y avait des réflexions très intéressantes sur la musique et le silence ( et, plus généralement, sur le rôle de l’art dans la vie des gens), mais aussi sur les relations hommes-femmes, avec notamment une belle variation sur le personnage de Don Juan.

On peut dire, sur un versant moins positif, que les liens entre les différents personnages ne sont pas toujours très développés, et que le récit en lui-même n’est pas vraiment prenant, mais je crois que ça aurait été difficile à réaliser avec une si grande quantité de personnages.

Reste tout de même une impression forte et captivante à la fin de la lecture.

Un beau poème de Gérard Pfister

J’ai eu le plaisir de trouver au dernier Marché de la Poésie cette anthologie du poète Gérard Pfister, publiée aux éditions du Nouvel Athanor dans la collection « Poètes trop effacés ».
Ce livre recèle un grand nombre de beaux poèmes, très purs dans leur écriture et dans leur inspiration, et souvent pleins d’une mystérieuse spiritualité (dont l’objet n’est jamais nommé).
Le poème que j’ai choisi est issu du recueil Faux publié en 1975 par les éditions Arfuyen, et qui est je crois le premier recueil de son auteur.
« Tous nos papiers sont faux » est le premier vers de ce poème : papiers d’identité ou papiers des poètes ? Les deux lectures sont possibles.

Tous nos papiers sont faux

Nous avançons nus
à la grande frontière

sans même un mot
pour nous justifier

rien que notre fatigue
notre tremblement

notre étrangeté
à nous-mêmes suspecte
Nous ne savons plus notre âge
tout s’est passé en chiffres

nous n’avons pas vu le temps
souffler sur notre front

cette face brouillée n’est pas la nôtre
les photos sont toutes manquées

nous n’avons jamais connu
notre vrai visage

nos vrais yeux
l’expression de notre bouche

tout ce que nous savons
est pour notre confusion

La peau blanche comme un linceul
les cicatrices

nous ignorons le secret
de nos blessures

de notre indignité
nous avons survécu

nulle mission
nulle destinée

mais en nous la vague conscience
de trahir, d’avoir trahi

Ce pays n’est pas le nôtre
nous ne reconnaissons rien

ses chemins nous ont égarés
ses villes nous font peur

nous n’habitons pas ces jours de pluie
ces nuits sans sommeil

il n’est ici pour nous
ni demeure ni repos

Les maisons nous enferment
sans nous abriter

nous avons déserté, renoncé
nous nous souvenons

sans nul souvenir.

(…)
Pour terminer je donne deux autres courts poèmes de Gérard Pfister :

Un rien

dont toutes
choses ne seraient
que les miettes

****

au silencieux

chaque mot
dit
le secret