Le numéro 125-126 de la revue Arpa, titrée « EXILS »


J’ai reçu ce numéro de la revue Arpa au tout début avril 2019, il s’agit d’un numéro double sur le thème des Exils.
Comme toujours, la revue est de grande qualité et c’est un plaisir de la lire.

Voici quelques poèmes qui m’ont particulièrement plu :

REVENIR

Passé l’horizon d’enfance
commence l’exil.

Ici ont vécu des êtres humains
dissous dans le temps.

Les années ont braconné
ce qu’il restait de traces.

L’édifice de la mémoire
chancelle au moindre manque.

J’ai espéré longtemps
le retour de l’innocence.

Michel MONNEREAU

***

Vous écrivez dit-elle
par ennui ou mélancolie
votre peine
embrume les chemins

Où est votre amour
Où le chant de la grive ?
Vous écrivez dit-elle
car je me suis enfuie

On allume des bougies
dans les églises désertes
Vous écrivez pour remplir
mon absence

Peut-être reviendrai-je
avec la marée pour lire
serrée bien contre vous
ce poème sous un ciel étoilé

Jacques ROBINET

***

LE SEUIL

Tu ne sais pas où tu vas

et dans le trouble de l’incertain qui t’attend
tu es à deux doigts de rebrousser chemin

mais ta force peut venir de là
de ce retournement qui va t’ouvrir les yeux
sur la certitude que tout est devant

et c’est le seuil à franchir
avant de refermer ta vie à double tour

(nuit du 1er au 2 novembre 2017)

Marc BARON

***

La nuit tambourine à la porte
Nos échecs
Veulent une place dans le lit

La nuit se repaît
Nos peurs
Prennent toute la couette

La nuit gronde
Nos secrets
Mettent la tête sous l’oreiller

Se croyant à l’abri
Des délires et des suées

Du sérum de vérité
D’une nuit agitée

Francis VALETTE

***

Je vous renvoie au site de la revue ARPA pour tout abonnement ou renseignement : en suivant ce lien !

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Caché dévoilé de Valérie Canat de Chizy

Valérie Canat de Chizy est une poète que j’apprécie beaucoup et aussi une amie. J’ai la chance d’avoir lu ses derniers recueils et récits depuis quelques années, toujours avec le même plaisir et le même émerveillement. Concision, simplicité, limpidité caractérisent son style : elle dit l’essentiel en peu de mots, et ses vers frappent juste, nous dévoilant l’évidence. La concision suppose aussi de ne pas tout dire, de suggérer tout un monde derrière un simple vers, et c’est aussi par ce jeu de cache-cache, d’évocation et de révélation que se signale ce beau recueil. Du point de vue des thèmes, Valérie Canat de Chizy aborde les plaisirs de la vie quotidienne : évidage d’une citrouille, promenade dans la nature, regard affectueux porté sur le chat ou sur un bouquet de fleurs, réception d’une lettre amicale, moment intime de bonheur amoureux. Elle aborde aussi, par petites touches, la difficulté d’être : relations humaines désagréables, impression de tristesse, sentiment d’une identité complexe et multiple, nostalgie de l’enfance. Mais le bonheur n’est jamais très loin : l’autre soir encore je riais aux éclats se souvient-elle. On sent une grande proximité de la poète avec la nature, au point que le paysage se mêle intimement aux sentiments et émotions, dans une influence et un jeu de reflets réciproques : Paysage intérieur est ainsi le premier vers d’un de ses poèmes. Le soleil est très présent dans ces paysages, concourant à une impression générale de chaleur, de clarté, de plénitude.

Voici quelques poèmes extraits de ce recueil :

on ne peut dire
qu’il ne se passe rien

le quotidien

des pépites
au coin de la rue

une librairie
où je trouve
un livre pour enfants

***

c’est un pays
mal aimé

une région
du cœur

lande
balayée par les vents

sous le sable
les mots se taisent

***

peut-être accepter
cette part de moi

juste être

au fond pas si différente

mal accommodée

***

Caché dévoilé est paru chez Jacques André Editeur en 2019.

Deux poèmes d’Eric Varon


Je vous propose aujourd’hui la lecture de deux poèmes extraits du recueil Rêveuse, tu chasses les moustiques dans l’Alabama, du poète Eric Varon (né en 1954), publié aux éditions Sydney Laurent début 2019.

Identification du non-sens

Ceux qui avaient les dents longues à rayer le parquet,
Et qui, la langue de bois, pratiquaient
Furent étouffés par les copeaux, poussières
De déclarations gelées de cris déments,
C’était la Nuit des longs cure-dents.

Psychodrame et vieux démons,
Vilains petits canards et zizanie,
Belles amitiés finies,
Think tank, boîtes à idées,
Qui sonnent le creux, pour finir en polémique
Sur le couscous, traiter de félon son ex-bras droit
Parce qu’il a mis les pieds dans le plat,
Ainsi va le monde, ses poisons et ses charmes.

***

La dépression et la fin du monde vont en bateau,
La dépression tombe à l’eau,
Monopole de la souffrance engloutissant les passagers,
Du pédalo métaphysique à coupure sémiotique.

Au pied de l’échafaud ricane le bourreau,
L’étincelle près du baril n’a rien à craindre,
Du soleil noir de la mélancolie, force primitive
Médiatrice de l’équilibre illimité,
De l’univers des larmes.

***

Un extrait du Plâtrier siffleur de Christian Bobin


Le Plâtrier siffleur est un très mince recueil (15 pages) publié en 2018 chez Poésis éditeur.
Christian Bobin y défend des valeurs de frugalité, de pauvreté, d’humanité, contre les valeurs contemporaines de technicité, d’abondance, de consumérisme.
Bien que je n’adhère pas complètement à ces idées j’ai trouvé ce petit livre très joli, et on retrouve toujours avec joie l’écriture de ce poète.

Extrait page 5

Je ne pense pas que la nature connaisse la solitude terrible dans laquelle nous pouvons nous trouver. Je suis parfois soufflé par la conversation incessante du pré qui fait face à la fenêtre devant laquelle j’écris. Je regarde, je n’entends rien, la fenêtre est fermée, et quand bien même serait-elle ouverte, aucune rumeur ne me parviendrait, mais je vois très bien l’agitation des brins. Ils sont comme huilés par la lumière. Si j’avais le talent de regarder à fond – un talent qui me manque trop souvent -, je verrais, parce que je le sens, que chaque brin est différent du brin voisin. Ils sont sans arrêt pris dans un événement. Dans l’événement de la brise, de la pluie, dans l’événement des lumières qui vont, qui viennent, qui s’affairent on ne sait trop à quoi, du jour qui s’en va, du froid qui remonte de la terre. Est-ce qu’il y aura encore un autre jour ? Le pré est rempli de mille questions qui sont sans impatience d’une réponse. (…)

Un de mes poèmes récents

Gracie du blog la Nef aux mille runes et Christian du blog Arbralettres m’ont demandé dans des commentaires à lire l’un de mes poèmes parus dans l’Anthologie La Poésie cent ans après Apollinaire éditée par La Maison de Poésie aux éditions Proverbe, dont j’avais parlé ici.
C’est avec plaisir que j’accède à cette demande.

Vraie vie

Il n’y a pas d’ailleurs, la vraie vie est ici. La vraie vie c’est les nuages qui nous fuient, l’amour qui nous néglige, les soleils à contretemps et les ciels à moitié dépolis. C’est les ongles rongés dans les salles d’attente combles, et vouloir le plein jour au milieu de la nuit. La vraie vie, c’est d’ignorer l’avenir, d’oublier le passé, de passer à travers le présent trop friable sans pouvoir en garder une miette.
La vraie vie, cette corvée, c’est du plein et du vide, des plages de silence, des parasites et des interférences, et parfois le miracle ordinaire d’une joie pure.

Marie-Anne Bruch

***

Pour ceux qui sont intéressés par cette Anthologie, je signale qu’il est possible de se la procurer en contactant par mail La Maison de poésie : lamaisondepoesie (at) gmail (point) com.

Parution de mon Nouveau Recueil de Poésie

J’ai le plaisir de vous annoncer la parution dès mars 2019 aux éditions du Contentieux de mon nouveau recueil de poésie intitulé Buées dans l’hiver, qui réunit une trentaine de poèmes en vers libres.
Vous pouvez vous le procurer pour la somme modique de 5 euros (port compris) en écrivant à :

Editions du Contentieux
Robert Roman
7 rue des Gardénias
31100 TOULOUSE
(règlement par chèque)

Voici le Flyer de ce recueil, que vous pouvez imprimer comme bon de commande si le cœur vous en dit :

Et enfin, last but not least, je vous propose de lire un poème extrait de ce recueil.

Suivre la pente

Le monde sera toujours
à la fois jeune et vieux
vénéneux et vénérable,
la vie sera toujours
à la fois laide et belle
et nul ne tranchera ce conflit
sans trahir le jour qui vient.

Notre enfance court encore
devant nous, par les champs et les bois,
trop vite pour jamais la rattraper,
notre enfance a la bouche
et les doigts cramoisis
d’avoir cueilli trop de rires bien mûrs
dans les broussailles de la mémoire.

Les jours se ressemblent trop
pour laisser le moindre souvenir,
paroles et pensées
s’assèchent fatalement,
il y a peu à raconter
mais beaucoup à faire,
nous allons devenir
faute de mieux
des êtres efficaces,
on ne nous en demande
pas davantage.

Marie-Anne Bruch

***

Quelques poèmes extraits de l’Anthologie Emile Blémont 2018

Cette Anthologie de la poésie française 100 ans après Apollinaire a été publiée au début décembre 2018 par La Maison de Poésie- Fondation Emile Blémont, dirigée par le poète Sylvestre Clancier.
Ce recueil réunit 50 poètes aux styles variés, chacun étant représenté par trois poèmes, ce qui offre un panorama représentatif de la poésie actuelle.
Je précise que j’ai eu le privilège de voir trois de mes poèmes figurer dans cette anthologie, ce dont je me réjouis beaucoup.

J’ai sélectionné quelques poèmes à partager ici :

***

Je suis au-delà
de toute contingence
appliquée à vivre
sur la pointe des pieds
sans faire de bruit
j’étais dans un lieu
suspendu dans le temps
j’ai marché sur une vipère
dans l’herbe jaunie
elle s’est enfuie en zigzagant
le long des remparts
la vue surplombait
le bleu roi du fleuve

Valérie Canat de Chizy

***

Verlainien Vers les miens

Le soleil est un revenant
Car il n’était jamais parti
Dans la rue maintenant j’entends
Des cris de collégiens sortis

Or, tout à l’heure j’écoutais
Le vent les bougeait pour de bon
Des feuilles le son discret
L’aria d’un opéra profond

Dont les camions et les voitures
Et les grilles d’emploi du temps
N’avaient dissipé la voix pure
Ne pourraient ternir le brillant

Elles ne parlent pas pour nous
Et n’iront non plus disparaître
Mais je me disais malgré tout
Ces feuilles nous enjoignent d’être

Jean-Luc Despax

***

Fantaisie du dimanche

la rage rougeoyante des peuples se retire
soleil ouvert comme un fruit mûr
dont le sang se mélange à la mer

les rivières entremêlées remontent vers la source
c’est l’endroit qui les a vues naître
par-delà les carapaces de tortues

quatre fillettes dansent au clair de lune
parmi l’horreur des charniers
leurs cheveux se perdent dans les étoiles

alors que les chiens s’entre-égorgent
murmures indéchiffrables tombent
dans la terre comme une semence

Denis Hamel

***

Le Saut

Rien qu’un saut
Et l’on tombe
Du berceau
Dans la tombe,

Mais ce saut,
Fais en sorte
Qu’au plus haut
Il te porte.

Saut de loup ?
Saut de l’ange ?
Vol d’aigle ou
De mésange ?

Ton départ
Peut-il n’être
Qu’un saut par
La fenêtre ?

Jean-Luc Moreau

***

Les Ronces de Cécile Coulon


Ce recueil de poèmes, Les Ronces de Cécile Coulon, remporte un succès inespéré pour un recueil de poésie. Il a aussi remporté le Prix Apollinaire et le Prix Révélation de la Poésie de la SGDL. Devant un tel phénomène, j’ai eu envie de me rendre compte par moi-même si c’était compréhensible ou justifié.
Je n’ai pas été très enthousiasmée – pas dégoûtée non plus -, la langue est assez plate et les effets rythmiques sont obtenus par des répétitions un peu fastidieuses qui marquent une influence certaine de Prévert.
Beaucoup de ces poèmes sont trop longs, et je décrochais au bout de deux pages, mon intérêt se délitant au fur et à mesure.
Mais je reconnais qu’il y a parfois de jolies idées, et une émotion qui transparait, ce qui est l’essentiel.
Je comprends que ce recueil puisse plaire et émouvoir, grâce à des thèmes de la vie quotidienne et amoureuse qui concernent le plus grand nombre.
Si ce recueil réussit à amener vers la poésie contemporaine des lecteurs qui en sont éloignés, c’est parfait, et il n’y a pas à faire la fine bouche.

Cécile Coulon est née en 1990 en Auvergne, à Clermont-Ferrand, ville qu’elle habite, et qui l’habite encore aujourd’hui. Elle a commis de nombreux romans aux éditions Viviane Hamy, dont le roi n’a pas sommeil, prix France Culture / Nouvel Observateur et Trois saisons d’orage, prix des Libraires. Les Ronces est son premier recueil de poèmes. (Note de l’éditeur)

Je vous donne à lire un des poèmes les plus courts du recueil, page 26, qui est aussi l’un de mes préférés.

***

Interlude

Ce visage endormi que tes yeux éclaboussent
de ce bleu si profond où la nuit
je ramasse
ce qu’il faut de trajets de tes lèvres
à ma bouche
pour pouvoir le matin s’arrêter
se suspendre au bord
du temps qui passe
comme deux grands oiseaux
alourdis par la pluie
font sécher au soleil
leurs plumes d’oreillers

***

Les Ronces est un recueil paru en 2018 chez les éditions Le Castor Astral.

Deux poèmes d’Ito Naga

Ces deux poèmes sont extraits du recueil Iro mo ka mo, la couleur et le parfum paru chez Cheyne éditeur en 2010 dans la collection Grands Fonds.

Ito Naga est astrophysicien. Il a travaillé à la NASA et à l’agence spatiale européenne. (Source : Note de l’éditeur)

***

Elle était restée interdite. Le professeur lui avait posé une question : « Pouvez-vous préciser votre pensée ? » et non, elle ne pouvait pas. Elle avait compris quelque chose qu’elle ne pouvait exprimer avec des mots.

Cette chose qu’elle avait comprise était devenue personnelle. Les mots ne collaient plus dessus comme la neige ne colle pas sur certains matériaux.

Pourtant cette chose s’était révélée précisément sous l’effet des mots. C’est donc de cette étrange salade qu’émerge notre compréhension du monde ?

Peut-être en lisant ce qui précède comprenez-vous mieux qu’avec les explications que je pourrais donner.

Je croyais que, pour les Japonais, appuyer le poing sur la tempe droite puis ouvrir brusquement la main signifiait « avoir une idée lumineuse » mais pas du tout. Cela signifie « Quel idiot (kuru kuru pa) ! ».

C’est à toi qu’on a fait ce geste ?

***

« Cinq minutes suffisent au Japonais pour se préparer à un long voyage » écrivait Lofcadio Hearn « et son bagage tiendrait dans un mouchoir ». Un siècle plus tard, le Japonais assis à côté de moi dans l’avion part en Espagne avec pour tout bagage un petit sac de cuir.

Ils n’aiment pas faire de stocks, ni voir la poussière s’accumuler sur les choses. Certains utilisent un simple morceau de tissu carré pour faire un sac (furoshiki) qu’ils replient ensuite dans leur poche.

De quelqu’un qui exagère, on dit qu’il « étale son furoshiki ». Comme s’il voulait donner l’impression qu’il contient beaucoup de choses.

Mon voisin dans l’avion parle un peu français, mais les liaisons lui font peur. Dire « C’est-un-enfant » lui fait peur. De petites paniques dont il rit lui-même.

Pour décrire là où il habite, il dit seulement que l’air y est pur.

Pour indiquer qu’il fait beau, ils disent que le ciel est haut.

***

Quelques uns de mes haïkus d’automne

Voici quelques haïkus écrits d’octobre à décembre 2018 – comme autant de petits souvenirs de la saison passée …
Je vous souhaite une année 2019 pleine de poésie et de plaisirs artistiques mais aussi de chaleur humaine et de sérénité !

***

Ecrire en marchant
– compter mes pieds sur mes doigts
au rythme de mes pas.

***

Croiser une feuille
Virevoltant dans sa chute
Autour de mon nez.

***

Une feuille morte
Déchirée en son centre
– Barque du soleil

***

Engluées dans l’eau
Et couleur de carton pâte
– les feuilles au sol.

***

Taches de soleil
dans le sous-bois – un Renoir
grandeur nature.

***

Camaïeu de feuilles
du rosé au lie-de-vin
– titubent dans le vent.

***

Grésil de novembre
ne parvient pas à éteindre
le feu des feuillages.

***

Feuilles d’érable
Tombées sur le bitume
– étoiles dans la nuit

***

Feuilles à cinq branches
Comme des mains ouvertes
Recueillant la pluie.

***

La feuille encore verte
Au milieu de l’arbre roux
– Refuse de vieillir.

***

L’arbre agite en l’air
Son unique feuille
– Adieu à l’automne

***