Quelques poèmes du dernier Traction-Brabant

Traction-Brabant, cette revue de poésie dirigée par Patrice Maltaverne, vient de sortir son numéro 77, dans lequel j’ai sélectionné quelques poèmes à vous faire lire. Les raisons qui ont guidé mon choix sont bien sûr la qualité des poèmes mais aussi leur relative brièveté.

Ramures

Les arbres ont fini de pleurer
feuille à feuille
les rayons de l’été

Ils ont rendu à la terre froide
les dernières gouttes de soleil

Qui vont crisser sous nos pas gris
Le cœur plein de cernes
Ils tendent fières leurs ramures
Nues parfaites
Au ciel blanc

Ils se dressent patients
Dans le silence
Des brumes lentes

Clémentine Plantevin
son blog ici

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la forêt
à quelques pas

où s’enfouir
profondément

chercher l’appui
des branches

leurs feuilles
duveteuses

lâcher les réticences

fils entre noués
formant un grillage

tout autour du corps
une seconde peau

Valérie Canat de Chizy

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Funambules

Autant de funambules
Qu’il y a d’êtres humains
Amour en équilibre
Au-dessus du gouffre
Tous sur le fil du rasoir
Pris dans des histoires
A dormir debout
Et pourtant on rit quand même
Et pourtant on tient à la vie
Comme un chien
Tient à son maître

Kévin Broda

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Quelques haikus de Christophe Jubien

J’ai trouvé ces quelques haikus dans le recueil L’année où ma mère est née au ciel, publié en 2018 par la collection Solstice de l’Association francophone de Haikus.

Les pieds sur terre
la tête dans un nuage
de moucherons

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Pour être heureux
appelons chant
le bruit du moustique

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Si vite passée, la vie !
flânant sous les arbres
mari et femme

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Pas même un murmure
cette fleur en forme
de trompette

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Le lendemain
de sa mort, les papillons
de son enfance

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Ma mère mourante
mon père en face
d’un oeuf dur

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Zéro en maths –
comme il tremble
le petit menton !

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Clairière aux oiseaux –
pour le vieux sentier
une fin heureuse

***

Les mots du silence, de Patricia Castex Menier

Ce recueil est un numéro spécial de la revue A l’Index, plus exactement n°34, de l’automne 2017, consacré entièrement à la poète Patricia Castex Menier, avec poèmes, interview, documents et témoignages de poètes.

J’ai choisi deux poèmes en prose et un en vers libres.

Patricia Castex Menier (née en 1956) est une poète et romancière française.

***

Marcher en ville, c’est aller d’îles en îles. Il y en a de plus en plus. Singulières ou regroupées en archipel, au relief visible de loin ou fondu dans un halo d’ensemble, elles ont fini par faire partie du paysage. Petites terres le plus souvent tassées ou allongées, toujours entourées de la même eau de solitude : ce sont les sans-abri. Marcher en ville, c’est naviguer d’îles en îles, des îles adultes, des îles enfants. On accoste un moment, les petites vagues de la main tendue battent contre la coque du cœur, elles s’avancent, se retirent. Ou on double le cap, on évite les récifs, Charybde et Scylla entre lesquels sombre d’un coup ce qui parle en nous d’humanité. D’îles sans nom en îles sans nom, carte muette de la ville, et nos itinéraires de cabotage, ou de grand large.

 

***

Il existe des matins de phrases toutes faites, allez savoir pourquoi. On se lève avec elles. Par exemple une phrase comme celle-ci : les oiseaux décident de la couleur du ciel. Ou celle-là : la nuit est ronde dans l’œil du cheval. Elles franchiront la journée, dans la tête, sans que l’on ne sache qu’en faire. Elles seront là au coucher. On n’en aura rien fait. Surtout pas le poème que pourtant elles annonçaient.

 

***

 

On
a reposé le galet.

C’est
un regret.

Il avait
une forme de cœur imparfait,

mais,
après tout, comme tous les cœurs.

 

***

Quelques poèmes de Valérie Canat de Chizy et Marie-Noëlle Agniau

J’ai trouvé ces quelques poèmes dans le recueil Le poème correspondant, paru chez La Porte à la fin 2017.
Ce recueil laisse alterner les voix des deux poètes : Marie-Noëlle Agniau, née en 1973, est enseignante de philosophie ; Valérie Canat de Chizy, née en 1974, est bibliothécaire et collabore à plusieurs revues poétiques.
Je recopie les poèmes tels qu’ils ont été publiés, sans nom d’auteur : chacun essaierai ou pas d’attribuer tel ou tel poème à l’une ou l’autre.

***

L’eau sur la vitre
une loupe microscopique
me fait voir l’envers

les pattes de l’insecte
ses ailes frétillant
et l’araignée
tapie
dans le coin de mon œil.

Juillet abonde de saisons
la pluie ruisselle et creuse
la peau
de rigoles.

Ma tête s’efforce
de rester bien calme
face à tant d’averses.

***

La lettre dans la boîte
porte plus que des mots

sans l’ouvrir à distance
je devine sa présence

porteuse de pépites
grains de lumière

c’est de cela
dont je dois me nourrir

le papier est neutre
mais empreint de bonté

***

1

Je déplie une carte
pour savoir où tu es

quel chemin suivre
dans les méandres

si les animaux traversent
les champs déserts

si comme eux
un frisson court en moi.

2

J’attends la neige
qui ne vient pas

principe actif : me perdre

les yeux en l’air,
émerveillés.

***

Le cœur est liquide

amour tristesse

nous ne savons pas vraiment
où il nous mène

vers trop de perte

ou juste

vers une autre dimension.

***

Deux proses poétiques de Cécile Guivarch

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le recueil Sans abuelo petite paru en 2017 chez Les carnets du dessert de Lune.
Ce recueil alterne vers libres et proses, avec même parfois des strophes en espagnol (traduites à la fin du recueil), sur les thèmes des origines, de la langue maternelle, des secrets familiaux, de la petite histoire qui rejoint la grande.

***

La frontière est une ligne invisible. D’un côté la France de l’autre l’Espagne. Et ce n’est plus la même langue. Même les arbres parlent la leur. Un mélange de vent et d’océan dans les branches. Ils se coupent la parole, branches entremêlées. La frontière c’est une montagne qui nous monte sur la langue. Elle se fait lourde et puis légère. Coule dans les rivières se déverse dans l’Atlantique sans faire de vagues. Les odeurs surtout. Eucalyptus, champs de maïs, océan mêlés. Ici ou là-bas chaque sens est en éveil. Mais qu’est-ce qui change vraiment au fond ? Mes cousins parlent galicien. Je leur réponds en français. En espagnol. Une barrière de langue. Nous ne vivons pas sur la même bande de terre. Mais nous sommes de la même lignée.

**

Partout on pourrait se sentir chez soi mais nous ne le sommes pas. Nous sommes d’ici et d’ailleurs, mais on nous fixe quelque part. Chacun doit venir de quelque part et qu’est-ce que cela veut dire ? D’où je viens, si je suis née dans un village où aucun de mes ancêtres n’est passé ? Est-ce que je viens du pays de ma mère ou est-ce que je viens de celui de mon père ? Est-ce que je viens de là où je vis ? Un pays, une ville, un quartier, une maison bien précise. Chacun demande d’où nous sommes. Chacun cherche des signes, un accent, une peau, des yeux. Ne devrions-nous pas être de partout, d’ici et de là-bas sans rien qui nous distingue ?

Quelques poèmes de Mélanie Leblanc


Ces quelques poèmes proviennent du recueil Des Falaises, publié en 2016 par Cheyne éditeur.
Variations sur le thème des falaises, concrètes ou métaphoriques.
Mélanie Leblanc (née en 1980) vit en Normandie, où elle est enseignante.

***

bouche ouverte
en plein vent

manger la mer
l’air
la lumière

***

de jour les falaises
de nuit les étoiles

espace et temps
interrogent

de cette question ne pas sortir
l’habiter toujours plus

***

puiser la force
dans la falaise

la regarder en face

s’appuyer
sur la peur même

***

s’enfoncer
peser
faire corps avec la falaise

passer par le lourd
pour trouver son léger

***

nos os
viendront s’ajouter
aux os du passé

nous rejoindrons
le grand corps de la terre
pour de nouvelles falaises

***

pieds dans la falaise
tête dans le ciel

se remettre
à l’endroit

***

Quelques poèmes de Robert Notenboom


J’ai trouvé ces poèmes dans le recueil Les chemins du silence, publié en 2014 aux éditions du Puits de Roulle, et qui réunit de précédents recueils de Robert Notenboom.
Ce poète, né en 1931, vit à Douai. Bien qu’ayant toujours écrit, ce n’est qu’après avoir traversé les épreuves de la maladie qu’il a commencé à publier ses poèmes.

***

La Source

Il faut creuser profond la terre
Pour y trouver enfin la source
Creuser longtemps mais claire
Jaillira l’eau
Il ne faut pas crier
Il ne faut pas chanter victoire
Il faut longtemps chercher
Entendre et lire
Et voir

Pour trouver enfin dans le sourire
Toute recherche abandonnée
La paix du désespoir

***

A Pen Men

A Pen Men
Au-dessus des falaises, sur le roc
Il n’y a presque pas de terre
Et pas d’eau
La moindre pluie asséchée par le vent
Il y a la lande
Vite fleurie
Vite rabougrie
Et une herbe rase et fine
Aux tiges blotties les unes contre les autres
Comme pour se réchauffer
Et résister ensemble

***

Shyly, Reddening

Rougissantes, timides
les fleurs mourantes qui s’envolent
pensent
survivre
en papillons

***

Las de mon corps qui se délabre

Las de mon corps qui se délabre
J’aimerais tant m’en évader
Te rejoindre au plus profond de ton cœur
De ton corps
A ne faire plus qu’un avec ton âme
Ayant vaincu ma propre mort

Trois poèmes de Fabrice Marzuolo


J’ai trouvé ces trois poèmes dans le recueil Vivre c’est oublier qu’on est mort, publié en 2017 aux éditions du Contentieux.
Fabrice Marzuolo est un poète et écrivain français né en 1955, il dirige la revue poétique L’autobus.

***

Ceci n’est pas un poème

Ne sachant comment vivre
je cherchais quoi écrire
mais remplir une feuille blanche
avec des jours qui ressemblent
à de tristes dimanches
revient à fondre du noir sur du noir
je balayais du regard ici et là
espérant une inspiration un souffle
mais ce n’était pas comme un moteur
qui tousse et qu’on pousse
et qui ne redémarre jamais
car j’entendais bien mon cœur
battre et s’en foutre
c’est une horloge en somme
vulgaire peut-être qui décompte
les secondes qu’elles soient pleines ou pas
je me souviens de m’être dit alors
qu’il n’est pas certain que des poèmes
suffisent à remplir une vie
au fond n’est-ce pas comme tout ici-bas
quelques bouts de sparadrap
qu’on fiche sur la blessure d’être au monde
et à la fin voir ce qu’il en sort bon pour la casse

***

Je m’en moque
d’être rien du tout
et même rien de rien
ce qui me contrarie
c’est que du vent
m’empêche de dormir
et surtout
que le Rien qui créa
le rien à son image
n’ait poussé
le vide jusqu’au bout.

***

Les je nous pas clairs

Une impasse étrange
où l’on avance
comme dans un puits sans fond
nos regards se croisent
il me reconnaît
je le reconnais
il est celui que j’étais
je suis celui qu’il sera
ça lui donne un coup au moral
mais rien de plus normal
je ne suis pas fier non plus
de celui que j’étais

Quelques poèmes de Cédric Le Penven


Ces poèmes sont extraits du beau recueil « Variations autour d’un geste – 2 » de Cédric Le Penven, paru en mars 2017 chez Encres Vives, il porte le numéro 464 de la collection.

***

C’est que ce geste
main posée
contre écorce
est devenu
main posée
sur le ventre
de ma femme enceinte
et que le trouble
est si grand
que la bouche pourrait
demeurer coite

***

pour être bien sûr
qu’il est là avec nous
séparé simplement
par une paroi de peau
de muscles
qui laisse passer les voix
notre amour

***

et puis toi
si attentive
tu le vois lui
dans ce monde clos
de ton ventre
sais qu’il ne sait
pas jusqu’où
étirer ses bras
ses jambes
ni où porter son regard
qui n’a jamais vu

***

Quelques haïkus de bord de mer


Etant partie quelques jours au bord de la mer – plus précisément en Bretagne – je vous propose quelques haïkus ramenés de mon séjour sur ces côtes accueillantes.
En espérant qu’ils sauront prolonger l’été jusqu’au cœur des pires grisailles.

***

La vague
déploie
son aile blanche.

***

Ciel vertical
mer horizontale
mouette oblique.

***

Dans le ciel
les gros rouleaux sombres
des nuages écumants.

***

Bonnets chauves
des baigneurs – tignasses pourpres
des algues.

***

Multiples échos
traversant l’immensité
– cris des mouettes

***

Le vent feuillette
mon livre – le sable
comme marque-page.

***

Une mouette
le cou dans les épaules
risque un pied dans l’eau.

***

Qu’est-ce que l’écume ?
La salive de la mer
quand elle mord le vent.

***

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