Quelques poèmes de Ryôkan

Ryôkan (1758-1831), moine zen et poète japonais, fut peu connu de son temps mais devint très populaire au 20è siècle. Il a laissé à la postérité une cinquantaine de courtes poésies. (source : éditeur)

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Ô pruniers en fleur,
soyez pour mon vieux cœur
la consolation !
Mes amis d’ancienne date
à présent m’étant ravis.

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Même étourdiment,
ne fais plus mal à personne !
Singe que tu es,
tu n’en subirais pas moins
la conséquence des actes.

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L’automne bientôt
avec ce qu’il met au cœur
de si désolant.
Quand sur les petits bambous
la pluie devient plus sonore.

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Frondaisons pourprées
qui vous êtes effeuillées
dans l’eau du torrent,
laissez au moins vos reflets !
En souvenir de l’automne.

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Au crépuscule,
sur la colline, ces pins,
s’ils étaient des hommes,
c’est du passé qu’auprès d’eux
j’aimerais à m’enquérir.

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Le recueil Ô pruniers en fleur de Ryôkan était paru chez Folio en 2019 dans une traduction d’A.L. Colas datant de 2002.

Le Temps retrouvé, de Marcel Proust

couverture au Livre de Poche

C’est le dernier article de l’année et, en même temps, le point final de La Recherche du Temps perdu de Proust, puisque Le Temps retrouvé est le dernier tome de la série.
Petit pincement au cœur lorsque j’ai terminé ce livre, avec le regret du temps passé en compagnie de Proust et l’envie de le retrouver bientôt, peut-être en recommençant cette lecture depuis le début un de ces jours.
Je remarque, en fouillant dans les archives de ce blog, que j’avais commencé La Recherche en 2016, avec peu d’assiduité les deux premières années, puis mon rythme de lecture s’est accéléré et j’ai presque lu les trois quarts des volumes depuis deux ans.

Mais venons-en à ce Temps Retrouvé et Tâchons de résumer les grands faits marquants de ce tome où il se passe énormément de choses que je ne vais pas toutes détailler :

Nous arrivons avec ce livre aux années de la Première Guerre Mondiale. Le narrateur, malade, fait des séjours en maison de santé et se trouve donc réformé. Mais ses amis Bloch et Saint-Loup s’engagent, avec des visions différentes de la guerre et du patriotisme. Proust analyse longuement les réactions des uns et des autres par rapport à cette guerre et à l’actualité, au patriotisme, à l’héroïsme, à ceux qui se battent vis-à-vis de ceux qui restent à l’arrière. Il est longuement question du baron de Charlus qui professe des idées germanophiles et donc très mal considérées à son époque (favorables à l’ennemi plutôt qu’à son propre pays). Les mœurs du baron de Charlus se précisent de plus en plus aux yeux du narrateur qui découvre ses penchants sadomasochistes et son goût des liaisons tarifées avec des hommes du peuple.
Le narrateur se demande au début du livre s’il est fait pour la littérature mais la lecture de quelques pages du journal des frères Goncourt (en fait, un pastiche de Proust dans le style ampoulé et maniéré des deux frères), le persuade qu’il n’a aucun talent pour cet art.
Après de longues années sans aucune vie mondaine, le narrateur décide de retourner à une soirée dans le monde chez Madame de Guermantes. Il s’apercevra bientôt que tous les gens qu’il connaissait ont énormément vieilli, à commencer par le baron de Charlus qui est devenu un vieillard presque aphasique et impotent. Le narrateur se rend compte du même coup que lui aussi a considérablement vieilli, qu’il arrive vers la fin de sa vie.
Mais, dans cette même soirée, le narrateur est frappé par trois grandes révélations successives : il repense au goût de la madeleine, il heurte deux pavés disjoints qui lui évoquent immédiatement son séjour à Venise, il entend le tintement d’une petite cuiller contre une tasse et ce bruit lui aussi fait revivre un autre de ses souvenirs émouvants. Ces révélations successives sur la manière dont nos impressions s’inscrivent en nous et transcendent la notion de temps, lui font comprendre qu’il doit s’appliquer à ressusciter ses impressions passées par le biais de la littérature. Il explique ensuite longuement sa conception de la littérature, ce qu’elle ne doit pas être et ce qu’il désire en faire. Il considère, entre autres, que la réalité n’existe pas en dehors de nos impressions subjectives et que c’est leur exploration qui est nécessaire.
De retour chez lui, le narrateur est tourmenté par l’idée que la mort ne va pas lui laisser le temps d’écrire l’œuvre qu’il projette d’écrire. D’autant que les nombreux courriers de ses amis et relations mondaines ne cessent de le détourner de sa tâche.
Il va donc écrire l’œuvre que nous venons de lire et la boucle est en quelque sorte bouclée : l’avenir du narrateur est tout entier dans notre expérience de lecture et nous pouvons la reprendre depuis le début.

Mon humble Avis :

Ce tome est sans doute l’un des plus beaux de la Recherche, car Proust dévoile le fond de sa pensée sur le temps, l’art et la littérature, et il explique la raison d’être de cette oeuvre monumentale, les doutes qui ont pu l’assaillir, la crainte de ne pouvoir la mener à son terme.
Ce que je retiendrai de la Recherche du temps perdu, c’est le sens psychologique de Proust extrêmement mouvant et, si j’ose dire, impressionniste. Dans le sens où les personnages ne cessent de se transformer, se révèlent très différents de ce qu’on imaginait, soit parce que leur personnalité est profondément modifiée par le temps et les circonstances, soit parce que Proust change de regard sur eux au gré de ses sentiments, de ses intérêts, des relations qui évoluent, etc.
Ainsi, la plupart des personnages changent non seulement d’aspirations et d’intentions au fur et à mesure (ce qui est assez classique) mais leur identité sexuelle, sociale, psychique, morale semble très peu fixée : les hétéros se révèlent homos, les petits bourgeois deviennent de grands aristocrates, les pacifistes se changent en héros guerriers, les petites prostituées endossent sans peine le statut de grandes artistes et grandes amoureuses, etc.
Malgré tout, ces variations restent très vraisemblables et donnent surtout une grande épaisseur et complexité à tous ces caractères, rajoutant même un réalisme surprenant.

Un Extrait page 404 :

Si l’idée de la mort dans ce temps-là m’avait, on l’a vu, assombri l’amour, depuis longtemps déjà le souvenir de l’amour m’aidait à ne pas craindre la mort. Car je comprenais que mourir n’était pas quelque chose de nouveau, mais qu’au contraire depuis mon enfance j’étais déjà mort bien des fois. Pour prendre la période la moins ancienne, n’avais-je pas tenu à Albertine plus qu’à ma vie ? Pouvais-je alors concevoir ma personne sans qu’y continuât mon amour pour elle ? Or je ne l’aimais plus, j’étais, non plus l’être qui l’aimait, mais un être différent qui ne l’aimait pas, j’avais cessé de l’aimer quand j’étais devenu un autre. Or je ne souffrais pas d’être devenu cet autre, de ne plus aimer Albertine ; et certes ne plus avoir un jour mon corps ne pouvait me paraître en aucune façon quelque chose d’aussi triste que m’avait paru jadis de ne plus aimer un jour Albertine. Et pourtant, combien cela m’était égal maintenant de ne plus l’aimer ! Ces morts successives, si redoutées du moi qu’elles devaient anéantir, si indifférentes, si douces une fois accomplies, et quand celui qui les craignait n’était plus là pour les sentir, m’avaient fait depuis quelque temps comprendre combien il serait peu sage de m’effrayer de la mort. (…)

Trois poèmes d’Albane Gellé

couverture chez Cheyne

Albane Gellé est une poète française née en 1971. Elle a publié une trentaine de recueils chez différents éditeurs.
J’ai acheté récemment son livre « L’au-delà de nos âges » paru aux éditions Cheyne en 2020, et j’ai apprécié sa délicatesse et sa justesse.
J’ai sélectionné trois poèmes dans ce recueil, parmi mes préférés.

(page 48)

Nous sommes l’enfant d’hier
la morte de demain
nous sommes la mère
nous sommes la fille
les jours passent
nos yeux grandissent
nous voyons bien que tout change
nous choisissons enfin
de ne pas être une autre
que celle que nous sommes
vivante
irrécupérable.

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(page 45)

Nous parcourons les âges
l’amour est du voyage
nous revêtons ses mues
pour le meilleur et pour le pire
serments crachés et puis rompus
nous alternons entre chaud froid
tunnels passés
nous remercions les crépuscules
sur le clocher un coq s’affole
girouette avec le vent du nord.

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(page 32)

Nous nous convertissons
nous adhérons nous payons cher
nos violentes appartenances
nous barrons le passage
à la petite voix
celle-là dedans qui tambourine
des au secours à tout-va
nous flottons entre-deux
coupant les racines
et coupant les ailes
nous sommes nombreux
et nous sommes seuls.

ALBANE GELLE

Une voix dans la nuit, de Yasushi Inoue

Une voix dans la nuit est un roman de Yasushi Inoue disponible depuis 2019 chez Picquier Poche dans une traduction de Catherine Ancelot, où il fait 323 pages.

Yasushi Inoue (1907-1991) est un des écrivains japonais les plus importants du 20è siècle, auteur de romans et de recueils de nouvelles.

Quatrième de couverture par les éditions Picquier :

Un vieux fou de poésie part en croisade contre tous les démons de la modernité qui enlaidissent la nature. Afin de sauver sa petite fille de leur emprise, il l’enlève, embarque dans son errance une jeune fugueuse et un chauffeur de taxi, et part à la recherche d’une terre promise où persisteraient encore la beauté et la pureté originelles. Avec pour seul guide le Manyô-Shû, le plus ancien recueil de poésie japonaise, il se lance dans l’impossible quête des lieux chantés par ces admirables poèmes. Impossible car le temps a bien sûr passé … Il mesurera bientôt les limites et les dangers de son rêve.

Mon humble avis :

Je connaissais Yasushi Inoue surtout pour ses superbes recueils de nouvelles et je suis assez perplexe devant ce roman, même si on ne peut pas parler tout à fait de déception.
Inoue choisit pour héros un vieil érudit atteint de démence – il est, au sens littéral, tombé sur la tête – et il entend des voix, se croit persécuté, et développe une sorte de délire mystique où la modernité est démoniaque et où le respect des traditions ancestrales est la seule voie désirable et pure.
Jusqu’à quel point ce vieux fou est-il le porte-parole de l’auteur ? Sans doute pas complètement (puisqu’il n’est pas du tout dans la réalité et désire des choses impossibles) mais on sent tout de même qu’Inoue a de l’attachement et de la sympathie pour cet amateur de poésie au cœur pur.
Je n’ai pas trouvé vraisemblable ce quarteron de fuyards : le vieux fou, sa petite fille, la jeune fugueuse et un chauffeur de taxi providentiel, personnage falot et transparent qui ne sert qu’à véhiculer les trois autres à travers tout le Japon, et dont la course devrait atteindre un prix astronomique si l’auteur se souciait de réalisme, ce qui n’est pas le cas.
Il y a malgré tout de belles réflexions au cours de ces pages, par exemple sur la mort, et Inoue nous fait bien sentir à quel point la quête de son héros est impossible et vaine, le montrant comme une sorte de Don Quichotte à la japonaise.
Durant tout le livre, on nous présente le Japon en pleine métamorphose industrielle et technique, chaque paysage apparemment préservé se transforme bientôt en chantier, dans une fureur de construction et d’urbanisation à tout-va, et le petit groupe de fuyards ne cesse de chercher, toujours plus loin, le havre de paix tant désiré et introuvable.
Si le propos peut paraître « réac » ou tout au moins conservateur, il faut noter qu’il s’accompagne d’une conscience écologique très vive, avec un grand respect de la nature et le désir d’une activité humaine moins envahissante pour ce monde.
Un livre agréable, mais un peu naïf, et sans doute pas le meilleur d’Inoue.

Extrait page 196 :

Il sentit monter en lui un sentiment de révolte contre la désinvolture avec laquelle on considérait la mort, pas seulement celle de l’oncle de Tchâtcha, mais celle des êtres humains en général. Que meure un personnage de haut rang ou un homme du peuple, que meure un vieillard ou un enfant, qu’il s’agisse d’un être au cœur pur ou d’un criminel, à chaque fois c’est un être humain qui achève son existence après être venu au monde et y avoir vécu quelques années ou quelques décennies.
Il faudrait accompagner les morts avec de la douleur et des lamentations. Car telle est la nature de la mort. Comment chanter la vie quand on n’éprouve plus ni chagrin ni regret en face des morts ? Considérer la mort avec désinvolture ou traiter la vie à la légère, c’est tout comme. Jamais comme de nos jours, on n’a affiché un tel mépris de la vie. (…)

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Le Faussaire de Yasushi Inoue

couverture du livre de poche

Ayant toujours beaucoup aimé les nouvelles de l’écrivain japonais Yasushi Inoue (1907-1991) j’ai voulu lire ce recueil qui en rassemble trois, datant des années 50.

Voici un bref résumé de ces trois nouvelles :

La nouvelle éponyme ouvre le recueil : il y est question d’un écrivain chargé par la famille d’un peintre célèbre de faire sa biographie posthume. L’écrivain n’est pas très motivé par ce travail et laisse traîner les choses assez longtemps. Puis, il commence quelques recherches sur ce peintre et s’aperçoit de l’existence d’un faussaire, un ancien ami du peintre, très proche de lui, qui avait lui aussi du talent à l’origine, mais qui s’est spécialisé dans la reproduction des tableaux de son ami, se sentant écrasé par son génie, incapable de rivaliser. Ce faussaire est comme une sorte de double négatif du peintre célèbre et l’écrivain ressent une fascination pour ce personnage.

La deuxième nouvelle Obasuté évoque l’ancienne légende japonaise selon laquelle on abandonnait autrefois les personnes âgées sur le mont Obasutéyama. Sous-titrée « thème et variations », cette nouvelle cherche en effet à approfondir cette légende qui sert de point d’appui pour les réflexions du narrateur au sujet de sa propre famille, en particulier sa mère.

La troisième nouvelle Pleine Lune raconte l’ascension et la disgrâce d’un dirigeant d’une grande entreprise, avec les modifications psychologiques liées au succès, au pouvoir, puis à sa mise à l’écart, mais aussi décrit les attitudes de l’entourage de ce grand patron, tantôt flagorneur et tantôt indifférent.

Mon Avis :

J’ai beaucoup admiré ces nouvelles, qui creusent profondément l’âme humaine et montrent un grand souci du détail et de la vraisemblance. On a l’impression que tout est décrit très précisément, aussi bien les réactions des personnages que le contexte dans lequel ils se trouvent.
Comme souvent, dans la littérature japonaise, une grande place est accordée à la nature, qui influence les réflexions et les états d’âme des personnages, car ils y puisent des significations sur la vie humaine. Et même dans la nouvelle qui concerne la vie d’un chef d’entreprise et ses relations avec ses employés – un sujet à priori bien éloigné de la nature – Inoue introduit des soirées d’entreprise où tout le monde contemple poétiquement la lune, ce qui parait un peu étrange pour un Occidental.
Bien que Yasushi Inoue se soit beaucoup nourri d’auteurs européens, je trouve ces nouvelles très typiquement japonaises, avec beaucoup de références à la culture nippone, à ses légendes, traditions, et mentalités, et c’est aussi cet aspect dépaysant que j’aime chez lui.

Visages Villages d’Agnès Varda et JR

Agnès Varda (1928-2019) et le photographe-artiste JR (né en 1983), auraient pu se rencontrer à la boulangerie, en boîte de nuit ou sur Meetic, … c’est du moins ce que nous apprend le début du film Visages Villages, avec grâce et humour. Toujours est-il qu’ils décident de partir ensemble sur les routes de France pour rencontrer, filmer et photographier les populations rurales, montrer la vie des habitants des petits villages. JR réalise leur portrait photographique géant, qu’il colle ensuite sur des façades de maisons ou diverses surfaces architecturales présentes dans ces paysages. Ils sillonnent ainsi le pays du Nord au Sud, interviewant successivement des descendants de mineurs, des agriculteurs intensifs et d’autres plus respectueux de la nature, un vieil artiste aux minima sociaux, un maire normand, des femmes de dockers, et j’en oublie beaucoup, mais ils filment aussi des lieux déserts : un blockhaus effondré sur une plage, un village fantôme, un cimetière et bien d’autres choses surprenantes que leur fantaisie leur donne envie de nous montrer, comme des poissons à l’étalage ou les pieds d’Agnès Varda, avec toujours un sens de la poésie et un humour très fin.
On sent une grande attention portée aux gens, un grand respect pour leur parole et leur vie, et même de l’affection pour eux. On sent qu’Agnès Varda et JR ont passé beaucoup de temps avec eux, tous, et qu’ils les ont longuement écoutés avant de les filmer.
Il y a aussi des moments de tristesse et de mélancolie lorsqu’Agnès Varda évoque les affres de la vieillesse, sa maladie des yeux, la mort qui approche mais qu’elle ne craint pas.
Je ne raconte pas la fin du film, qui est aussi très émouvante.

Un très beau film, plein de fraîcheur et d’amour de la vie.

Voyage à Tokyo de Yasujirô Ozu


Ce film est un classique japonais en noir et blanc de 1953. Comme souvent chez Ozu, il s’agit d’une chronique familiale. Mais tandis que beaucoup de ses films envisagent la vie du point de vue de la jeunesse (difficultés à se marier, obéissance aux parents, etc.) ici le point de vue est celui de la vieillesse, en l’occurrence d’un couple d’une bonne soixantaine d’années, déjà fatigué et d’une gentillesse extrême.
Ce couple âgé, qui habite à la campagne avec leur plus jeune fille, part en voyage à Tokyo pour rendre visite à leurs deux enfants aînés, un médecin et une coiffeuse, qui ont tous les deux trop de travail et d’affaires à gérer pour s’occuper de divertir ces deux parents embarrassants et encombrants. C’est Noriko, la veuve de l’un de leurs fils, mort à la guerre huit ans plus tôt, qui se montre accueillante et bienveillante avec eux, malgré son emploi qui l’accapare beaucoup. Mais le vieux couple, touché et reconnaissant envers cette jeune femme, l’encourage à refaire sa vie et à ne plus s’occuper d’eux. Je ne vais pas dévoiler la fin mais la maladie et la solitude sont au bout du voyage.
C’est un film très bouleversant, où les situations dramatiques sont renforcées par un certain fatalisme, et une grande politesse dans les rapports entre les personnages. Bien qu’ils soient tous de la même famille, leurs relations sont en général froides et cérémonieuses, et il y a peu de familiarités entre eux. Bien que le couple âgé soit traité avec désinvolture par ses deux enfants aînés, il ne se départit jamais de sa douce courtoisie et semble très flegmatique. Le seul personnage présenté comme ouvertement antipathique – la coiffeuse – a aussi ses bons côtés et on sent qu’Ozu ne la condamne pas complètement, qu’il ne veut pas caricaturer.
Ce film a été tourné huit ans après la fin de la seconde guerre mondiale, et l’influence du mode de vie occidental – américain en particulier – sur le Japon était extrêmement forte, avec un grand décalage entre valeurs traditionnelles et valeurs « modernes ».
Je crois que Voyage à Tokyo illustre justement ce conflit entre des valeurs traditionnelles (respect des anciens, sens de la famille, sacrifice de l’intérêt individuel devant l’intérêt commun, etc) représentées dans le film par le couple âgé, et les valeurs modernes occidentales (individualisme, productivité, franchise brutale, isolement des anciens). Clairement, à la fin du film, c’est la modernité qui l’emporte, puisque le personnage de Noriko finit par abandonner ses principes de dévouement et d’abnégation.

Le Capitaine est parti déjeuner (…), de Charles Bukowski

J’avais déjà lu avec plaisir les poèmes de Bukowski mais j’appréhendais un peu de rentrer dans ses romans et autres ouvrages en prose, de crainte que son univers soit un peu trop cru et brutal pour moi.
C’est néanmoins avec curiosité et sans trop de craintes, que j’ai commencé Le capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau, déjà parce qu’il s’agit d’un journal intime, et surtout parce que l’auteur avait plus de soixante-dix ans au moment de sa rédaction.
C’est donc un Bukowski assagi, fatigué, et fréquemment atteint de problèmes de santé, que nous croisons dans ce récit, mais il ne manque pas de vigueur et de verve pour évoquer ses révoltes et ses dégoûts, lui qui se présente volontiers comme un misanthrope. Et, effectivement, peu de gens trouvent grâce à ses yeux.
Lui qui a longtemps souffert de la misère, qui a mis de longues années à accéder à la reconnaissance, il est maintenant un écrivain riche et célèbre, mais il ne semble pas dupe de cette notoriété, il n’en tire pas une excessive vanité et, restant philosophe, regarde tout cela avec détachement.
On prend plaisir à écouter ses coups de gueule et ses accès de mélancolie ou de lassitude.
Nous suivons Bukowski sur les hippodromes, où il passe ses journées à parier et surtout à observer la nature humaine, mais aussi, la nuit, chez lui, devant son ordinateur où il écrit avec passion pendant des heures d’affilée.
Son style est net et précis, souvent trivial, parfois cassant, mais j’apprécie ce langage direct et savoureux.

Voici un extrait page 147

Ce n’est que de retour à la maison que je refais mumuse avec la Grande Faucheuse. Mais juste un petit peu. Surtout pas d’excès en ce domaine. Non que la mort m’épouvante ou que j’en déplore l’inéluctabilité. Mais à trop la courtiser, on n’en retire aucun plaisir, comprenez-vous ? Alors, quand y penser ? Eh bien, pourquoi pas la nuit de mercredi prochain ? Ou pendant mon sommeil ? Et si j’attendais la gueule de bois carabinée ? Ou un accident de la route ? Quel sale boulot ! Mais faut quand même le faire. Car, une fois niée l’existence de Dieu, on peut sortir prendre l’air. Gonflé à bloc, la tête haute, prêt à affronter le monde extérieur. En définitive, ce n’est pas plus chiant que de remettre, chaque matin, ses chaussures. Mais supposons que je décède à l’improviste, je ne regretterais qu’une chose : ne plus pouvoir tartiner de la copie. Car écrire vaut mieux que boire. (…)

Les Délices de Tokyo, un film de Naomi Kawase

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L’Histoire :

Sentaro est vendeur de dorayakis dans une petite boutique à Tokyo. La boutique est surtout fréquentée par des lycéennes, dont l’une, Wakana, vient régulièrement. Les dorayakis sont des pâtisseries traditionnelles japonaises sucrées, composées d’un petit pain rond fourré avec une pâte de haricots rouges confits.
Mais, un jour, une vieille dame de 76 ans, Tokue, vient lui demander de l’embaucher pour l’aider à faire la cuisine et, après bien des hésitations, il accepte.
Tokue enseigne dès le lendemain à Sentaro une recette particulièrement longue et compliquée, mais délicieuse, de haricots confits.
Dès lors, les clients se bousculent devant la boutique de dorayakis.
Mais des rumeurs commencent à circuler au sujet de Tokue, dont les mains et les doigts sont bizarrement déformés.

Mon avis :

Ce film s’articule autour des relations entre les trois personnages, représentant trois générations différentes. Ici, la vieillesse est envisagée à la fois dans sa capacité de transmission d’une expérience, d’un savoir, mais aussi dans sa vulnérabilité : la vieille dame est celle qui devrait être le plus protégée, et qui ne le sera malheureusement pas.
Le personnage de Sentarô, représentant l’âge adulte, est tiraillé entre son affection pour la vieille dame malade et la nécessité de faire marcher son commerce correctement. Par ailleurs, il a derrière lui un lourd passé, des dettes importantes, et il ne se sent pas libre de faire ce qu’il veut.
La figure de la lycéenne est la plus discrète des trois, et semble surtout témoin des indécisions et des compromissions de l’âge adulte.
Le rythme du film m’a paru au début un peu lent puis il s’accélère quand l’histoire et les personnages se mettent en place.
Les images et la lumière sont assez belles : régulièrement reviennent des images des cerisiers du Japon frémissant dans le vent, qui sont très belles.
C’est un film très humain, sans violence, surtout axé sur les sentiments, mais il y a vers la fin une ou deux scènes un peu trop larmoyantes à mon goût.
Dans l’ensemble, un film très agréable à voir.

Deux poèmes de Jules Supervielle

SupervielleJ’ai trouvé ces deux poèmes sur le site Eternels Eclairs, que je vous invite à visiter grâce à ce lien car les poèmes y sont particulièrement bien choisis.
J’aime ces poèmes pour leur perfection formelle et la profondeur de leur vision, alliant simplicité et clairvoyance.

Encore frissonnant

Encore frissonnant
Sous la peau des ténèbres
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

C’est vous quand vous êtes partie

C’est vous quand vous êtes partie,
L’air peu à peu qui se referme
Mais toujours prêt à se rouvrir
Dans sa tremblante cicatrice
Et c’est mon âme à contre-jour
Si profondément étourdie
De ce brusque manque d’amour
Qu’elle n’en trouve plus sa forme
Entre la douleur et l’oubli.
Et c’est mon cœur mal protégé
Par un peu de chair et tant d’ombre
Qui se fait au goût de la tombe
Dans ce rien de jour étouffé
Tombant des autres, goutte à goutte,
Miel secret de ce qui n’est plus
Qu’un peu de rêve révolu.

***