Le Pitre de Paul Verlaine

verlaine

Le Pitre

Le tréteau qu’un orchestre emphatique secoue
Grince sous les grands pieds du maigre baladin
Qui harangue non sans finesse et sans dédain
Les badauds piétinant devant lui dans la boue.

Le plâtre de son front et le fard de sa joue
Font merveille. Il pérore et se tait tout soudain,
Reçoit des coups de pieds au derrière, badin,
Baise au cou sa commère énorme, et fait la roue.

Ses boniments, de cœur et d’âme approuvons-les.
Son court pourpoint de toile à fleurs et ses mollets
Tournants jusqu’à l’abus valent que l’on s’arrête.

Mais ce qu’il sied à tous d’admirer, c’est surtout
Cette perruque d’où se dresse sur la tête,
Preste, une queue avec un papillon au bout.

 

****

J’aime ce poème pour son rythme léger malgré l’emploi de l’alexandrin, et pour son thème amusant qui me semble intéressant pour illustrer le Paris du 19è siècle, avec l’animation qui caractérisait la vie des boulevards. Par ailleurs, les rimes des quatrains me semblent particulièrement réussies et bien amenées (surtout celles en « oue »).
Ce poème est issu du recueil Jadis et Naguère (1884).

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Automne d’Albert Samain

automne Ce poème est un des plus célèbres de son auteur, Albert Samain (1858 – 1900), délicat poète symboliste qui a souvent évoqué l’amour et les atmosphères en demies teintes de l’automne et de la nostalgie.

 

AUTOMNE

A pas lents, et suivis du chien de la maison,
Nous refaisons la route à présent trop connue.
Un pâle automne saigne au fond de l’avenue
Et des femmes en deuil passent à l’horizon.

Comme dans un préau d’hospice ou de prison,
L’air est calme et d’une tristesse contenue ;
Et chaque feuille d’or tombe, l’heure venue,
Ainsi qu’un souvenir, lente, sur le gazon.

Le silence entre nous marche … Cœurs de mensonges,
Chacun, las du voyage, et mûr pour d’autres songes,
Rêve égoïstement de retourner au port.

Mais les bois ont, ce soir, tant de mélancolie
Que notre cœur s’émeut à son tour et s’oublie
A parler du passé, sous le ciel qui s’endort,

Doucement, à mi-voix, comme d’un enfant mort …

***

Automne est extrait du recueil Au jardin de l’infante qui date de 1893.

Quelques euphorismes de Grégoire Lacroix

euphorismes-de-gregoire-lacroix Ce livre, Les Euphorismes de Grégoire Lacroix, m’a été offert récemment par une amie : il s’agit d’un recueil d’aphorismes tantôt drôles tantôt profonds sur le monde et la nature humaine. J’en ai sélectionné quelques uns pour vous aujourd’hui :

 » Ceux qui comprennent à demi-mot, ne dorment que d’un œil, n’écoutent que d’une oreille et ne boivent que des demis feraient bien de mener une double vie. »

 » Sur un mur aveugle, le poète non seulement dessine des portes mais en plus les ouvre ! »

 » Grâce à des siècles de civilisation on est passé de l’homme en pagne à la femme en string. »

 » J’aime mieux une pierre dans mon jardin qu’un gravier dans ma chaussure. »

 » Chaque individu est unique et, là-dessus, j’ai la prétention d’être comme tout le monde. »

 » Certains croient prendre leur envol alors qu’ils ne font que battre de l’aile. »

 » Etant personnellement biodégradable à 100% j’estime avoir fait mon maximum pour la défense de l’environnement. »

 » J’aurais tant aimé qu’un oiseau me prenne en amitié. »

 » Tout homme est à la fois le labyrinthe et le promeneur qui s’y perd. »

 » Je suis à cheval sur les principes, mais très mauvais cavalier. »

 » On passe la première moitié de sa vie à se sous-estimer et la deuxième à s’apercevoir qu’on a surtout surestimé les autres. »

 » Mieux vaut un amateur éclairé qu’un professionnel obscur. »

 » On peut rire de tout à condition que ça soit drôle. »

 » Avec l’âge on renonce à bien des choses dont on aurait pu se passer beaucoup plus tôt. »

 » Peut-on vraiment affirmer qu’une larme de tristesse et une larme de bonheur se ressemblent comme deux gouttes d’eau ? »

 » L’art conceptuel devrait le rester. »

 » Un couple n’est pas fait pour s’entendre mais pour s’écouter. »

 » Il parait que les moutons insomniaques comptent les uns sur les autres pour s’endormir. »

 » Le futur n’existe pas, il n’y a qu’une succession « d’aujourd’hui ». »

 » Absorbé par les recherches sur l’infiniment grand, puis sur l’infiniment petit, le scientifique a négligé de façon coupable le fantastique potentiel de l’infiniment moyen. »

 » Il est plus facile d’éblouir que d’éclairer. »

 » Certains pensent qu’il suffit d’avoir mauvais caractère pour avoir du caractère, comme s’il suffisait d’avoir mauvaise haleine pour avoir du souffle ! »

 » Les neurones sont les unités élémentaires de l’intelligence. Le plus difficile c’est de leur donner le goût du travail en équipe. »

Les Euphorismes de Grégoire Lacroix étaient parus en 2011 aux éditions Max Milo.

Prendre feu de Zéno Bianu et André Velter

prendre_feu Dans ce recueil, Prendre feu, écrit par Zéno Bianu et André Velter, et publié par Gallimard en 2013, j’ai choisi quelques extraits de la première partie Ce qui se veut, qui a le ton d’un manifeste.

 

Qui va là, sinon le meilleur de nous-mêmes ? Le soir s’allonge, les cloches bourdonnent au ralenti, les crotales ont des reflets cuivrés. Qui s’avance ainsi, sinon celui qui veut prendre feu ? Prendre feu sans un seul cri, sans même un murmure.

Il est temps, grand temps, le sable remonte dans les sabliers, grain après grain. Là-bas, dehors, il fait un tel bruit que l’on n’entend plus rêver les âmes des morts. Trop de casques, trop d’écrans, trop de carapaces. Où sont les grands déboussoleurs, les transperceurs d’ennui ? L’azur est peuplé d’une volée de flèches enflammées.

Voici le moment de sortir des rituels vides et de l’autosatisfaction vertueuse. Enfer ou paradis, cela se joue dans un espace de naissance infinie. Voici le moment de transformer nos démons en gardiens. Dans une justesse amoureuse de l’instant, sans relâche, nous pouvons tout remettre en jeu : nos mots, nos gestes, nos vies.

La marche ne peut être qu’ascendante. Avec l’insouciance revivifiée d’un passer outre qui, en vérité, exige de penser outre. (…)

Après avoir jeté le gant, nous avons repris la main. Et le défi d’aujourd’hui n’a plus à se soucier des défaites, des impasses, des impostures, des effets de mode qui n’ont jamais été les nôtres. Du siècle passé, il nous reste les marges singulières, les avancées foudroyantes et parfois suicidaires de quelques uns, face au laminage industriel des esprits et aux plus atroces commotions de l’histoire. Mais ces repères et ces alarmes, si rien ne peut les occulter, n’ont pas à trop baliser la route. Il est urgent de se défaire de tant d’oripeaux et d’idées, de tant de douceurs salvatrices accrochées au décor, de tant de mauvaises fortunes qui juraient d’avoir bon cœur.

Qui est là ? Qui n’est plus là ? Tout à coup, nous sortons du labyrinthe, nous changeons d’échelle, nous sommes traversés par le tempo fiévreux du duende, ce chant des origines qui résonne déjà au fin fond de l’avenir. L’art n’est rien s’il n’est pas cet appel du large. L’art n’est rien s’il cède un seul arpent de son cœur. L’art n’est rien s’il n’est pas le ferment d’une république de l’esprit. L’art n’est rien si nous oublions la raison pour laquelle Alice a suivi les entrelacs foisonnants du lapin blanc. L’art n’est rien s’il délaisse le fil bleu-rouge du Grand Jeu, entre fil d’Ariane et fil du rasoir.

Journal d’un roman n°5

Il y a une bonne dizaine de jours j’ai terminé l’écriture de mon roman, du moins j’ai terminé le premier jet et fait les premiers niveaux de corrections.
J’ai donné immédiatement le manuscrit à lire à deux amies.
L’une a été très positive sur mon travail, l’autre a été plus réservée parce que la structure du récit lui semblait peu claire, ce que je conçois très bien.
En tout cas, leurs avis m’ont beaucoup rassurée et je les remercie grandement.

Je souhaite maintenant prendre du recul et « laisser reposer » le manuscrit avant de le reprendre pour plus de corrections.
J’ai repris hier l’écriture poétique et j’essaye de ne plus penser à ce roman.
Peut-être, quand je le relirai (d’ici 15 jours ou trois semaines), ne me plaira-t-il plus et ne me reconnaîtrai-je plus dans cet écrit ? Cela m’est déjà arrivé avec des poèmes.

Il y a aussi la question de l’envoi aux éditeurs.
Je révèle dans ce roman des choses très personnelles, parfois impudiques. Je n’ai pas forcément envie que ma famille sache tout cela sur moi, ou lise ce que je pense d’elle.
La tentation existe, de garder ce roman dans un tiroir et de ne rien tenter pour le publier.
Mais la tentation existe aussi, de faire quelques envois à des éditeurs « pour voir ».

On verra. Pour le moment je laisse reposer !

Rubrique à suivre …

Trois poèmes parus dans Diérèse n°62

Dans le dernier numéro de la revue Diérèse, que j’ai reçu hier, et qui correspond à l’hiver 2013-2014, j’ai eu le grand plaisir de voir figurer cinq de mes derniers poèmes. Je suis particulièrement honorée car, dans ce numéro, sont publiés également des poètes comme Michel Butor, Isabelle Lévesque ou Silvia Baron Supervielle.
Voici donc trois de mes poèmes parus dans cette revue :

Journal

J’étais seule
et légère.

Je n’écoutais pas
le silence.

La solitude épousait
les méandres du temps.

J’attendais
le goutte-à-goutte
d’un poème.

Tout fuyait
de la blancheur du sol
à la pénombre
du couloir.

La table
était sévère,
le cendrier navré
mais les volets
rêveurs.

Un poème
pouvait tomber du ciel.

Pas de doute,
j’étais seule.

Lasse

La nuit
m’affaiblissait.

Rien ne chantait
sous la lampe.

Je me résumais
à quelques gestes
mesurés.

L’aube viendrait
comme une intruse.

J’étais sans doute
la même que la veille
à une nuance près.

Il ne restait
de la tristesse
qu’une lassitude
dans les os.

L’amour était
une vague histoire
de nerfs.

Il manquerait
toujours quelque chose.

Je n’avais
rien à m’avouer.

Milieu de la nuit

La lampe ouvrait
la nuit en deux.

Des choses
belles ou terribles
se tramaient
de par le monde.

Les sièges vides
face à moi
me tenaient compagnie.

Par des nuits
comme celle-là
l’amour paraissait
quelque peu surhumain.

L’espérance
supposait
trop de patience,

et le temps de la nuit
était d’une extrême
lenteur.

Seul, on ne sentait
ni sa force
ni sa faiblesse.

Marie-Anne Bruch