Trois courts poèmes de Prévert


Ces poèmes sont extraits du recueil de Prévert Histoires, paru la même année que le recueil Paroles en 1946.
Je les ai choisis uniquement en fonction de mon goût et de leur brièveté (car beaucoup de poèmes de ce recueil sont très longs).

Le Matin

Cri du coq
Chant du cygne de la nuit
Monocorde et fastidieux message
Qui me crie
Aujourd’hui ça recommence
Aujourd’hui encore aujourd’hui
Je n’entends pas ta romance
Et je fais la sourde oreille
Et je n’écoute pas ton cri
Pourtant je me lève de bonheur
Presque tous les jours de ma vie
Et j’égorge en plein soleil
Les plus beaux rêves de mes nuits.

**

On frappe

Qui est là
Personne
C’est simplement mon cœur qui bat
Qui bat très fort
A cause de toi
Mais dehors
La petite main de bronze sur la porte de bois
Ne bouge pas
Ne remue pas
Ne remue pas seulement le petit bout du doigt.

**

Les prodiges de la liberté

Entre les dents d’un piège
La patte d’un renard blanc
Et du sang sur la neige
Le sang du renard blanc
Et des traces sur la neige
Les traces du renard blanc
Qui s’enfuit sur trois pattes
Dans le soleil couchant
Avec entre les dents
Un lièvre encore vivant.

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Deux sonnets de Louise Labé

En cette journée des femmes, je voulais rendre hommage à l’une d’entre elles, une dame des temps anciens, qui a eu à subir bien des médisances et calomnies parce qu’elle était auteure et femme éprise de liberté, ayant vécu plusieurs amours et excellé comme femme de lettres.

Louise Labé, née vers 1524 d’une famille de riches artisans, reçoit une brillante éducation dans les domaines des lettres et des arts, ses oeuvres sont publiées dès 1555, elle meurt en 1566.

Je vous donne à lire aujourd’hui son sonnet le plus célèbre, suivi d’un autre de mon choix.

 

Sonnet VIII

Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
J’ai chaud extrême en endurant froidure ;
La vie m’est et trop molle et trop dure ;
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.

Tout à un coup je ris et je larmoie ;
Et en plaisir maint grief tourment j’endure ;
Mon bien s’en va et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène ;
Et quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis quand je crois ma joie être certaine
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.

***

Sonnet III

Ô longs désirs, ô espérances vaines,
Tristes soupirs et larmes coutumières
A engendrer de moi maintes rivières,
Dont mes deux yeux sont sources et fontaines !

Ô cruautés, ô durtés inhumaines,
Piteux regards des célestes lumières,
Du cœur transi ô passions premières,
Estimez-vous croître encore mes peines ?

Qu’encor Amour sur moi son arc essaie,
Que nouveaux feux me jette et nouveaux dards,
Qu’il se dépite, et pis qu’il pourra fasse :

Car je suis tant navrée en toutes parts
Que plus en moi une nouvelle plaie,
Pour m’empirer, ne pourrait trouver place.

Sonnet 89 de Pablo Neruda

J’ai déjà plusieurs fois publié ici des sonnets de La Centaine d’amour de Pablo Neruda, et je poursuis donc dans ce sens aujourd’hui, avec le sonnet 89.

 

A ma mort tu mettras tes deux mains sur mes yeux,
Et que le blé des mains aimées, que leur lumière
Encore un coup sur moi étendent leur fraîcheur,
Pour sentir la douceur qui changea mon destin.

A t’attendre endormi, moi je veux que tu vives,
Et que ton oreille entende toujours le vent;
Que tu sentes le parfum aimé de la mer,
Et marches toujours sur le sable où nous marchâmes.

Ce que j’aime, je veux qu’il continue à vivre,
Toi que j’aimais, que je chantais par dessus tout,
Pour cela, ma fleurie, continue à fleurir,

Pour atteindre ce que mon amour t’ordonna,
Pour que sur tes cheveux se promène mon ombre,
Et pour que soit connue la raison de mon chant.

 

***

Deux poèmes de Paul Eluard


Voici de nouveau des poèmes d’Eluard, dont je continue la lecture du livre Capitale de la Douleur chez Poésie-Gallimard, et plus précisément du recueil L’amour la poésie qui date me semble-t-il de 1929.

***
Mon amour pour avoir figuré mes désirs
Mis tes lèvres au ciel de tes mots comme un astre
Tes baisers dans la nuit vivante
Et le sillage de tes bras autour de moi
Comme une flamme en signe de conquête
Mes rêves sont au monde
Clairs et perpétuels.

Et quand tu n’es pas là
Je rêve que je dors je rêve que je rêve.

***

Je me suis séparé de toi
Mais l’amour me précédait encore
Et quand j’ai tendu les bras
La douleur est venue s’y faire plus amère
Tout le désert à boire

Pour me séparer de moi-même.

***

Deux poèmes d’amour d’Attila Jozsef

J’ai sélectionné ces deux poèmes dans le recueil « Le mendiant de la beauté » paru chez l’éditeur de poésie Le temps des cerises en 2014.

Attila Jozsef est un poète hongrois du premier tiers du 20è siècle, mort tragiquement à seulement 32 ans.

***

Ma chérie

C’est vrai que les pétales se rejoignent, le soir.
Je ne voulais même pas t’embrasser,
Juste te sentir ici, près de moi,
Comme le petit enfant aime sentir sa mère.
Le poirier sauvage se mêle à la branche greffée,
Moi aussi, je suis devenu meilleur, depuis que tu m’as
greffé tes baisers.
Mon adorée,
Et je suis plus beau, aussi, comme la nuit
Est plus belle grâce à ses astres innombrables.

Tu es la chaleur : un vent printanier qui annonce la pluie,
Qui enseigne aux enfants le jeu du chat perché
Et redresse les herbes embourbées.
Il y a longtemps que l’horizon broussailleux de mon torse t’attendait,
Tantôt affamé, tantôt transi de froid,
La horde des passions donnait des coups de cornes
Maintenant, la voilà
Paissant paisiblement dans le pré
Tes mots de lys, de giroflées.

Car tu es venue, oui,
Tu devais venir, mon Adorée.
Il fait encore sombre
On ne voit même pas notre souffle,
Mais déjà sur notre fenêtre s’épanouissent des fleurs de givre.
L’aube se lève au dehors,
Et mes lèvres parlent encore la langue des baisers.

28 janv. 1924

***

En rêve tu es mienne

Notre bonheur s’est tapi, muet,
Nous écoutions cachés dans un silence secret.
Même les flammes du poêle dansaient avec bonheur,
L’ardeur de l’amour desséchait nos lèvres.
Même l’austère pendule ne bourdonnait pas.
Les murs blancs et fiers en furent abasourdis …

En rêve, tu es toujours à moi toute entière.
Parfois, même réveillé, je crois encore à nos baisers.

Première moitié de 1922

Secret du poète, un poème de Giuseppe Ungaretti


J’ai trouvé ce poème dans le recueil « Vie d’un homme » chez Gallimard.

***
SECRET DU POETE

Je n’ai pour amie que la nuit.

Avec elle, toujours je pourrai parcourir
De moment en moment des heures, non pas vides,
Mais un temps que je mesure avec mon cœur
Comme il me plaît, sans jamais m’en distraire.

Ainsi lorsque je sens,
Encore s’arrachant à l’ombre,
L’espérance immuable
A nouveau débusquer en moi le feu
Et le rendre en silence
A tes gestes de terre
Aimés au point de paraître, lumière,
Immortels.

***

Deux poèmes de Roger Kowalski (1934-1976)

orizet_plus_belles_pages J’ai trouvé ces deux poèmes en prose de Roger Kowalski dans Les plus belles pages de la poésie tendre et sentimentale, une anthologie réalisée par Jean Orizet.

**
IL VA BIENTOT NEIGER

Il va bientôt neiger disiez-vous ; la porte d’entrée battit doucement bien qu’elle fût solidement fermée et que le vent ne parût point fort.

Nous reconnaissions le gris sévère, l’odeur fragile et fraîche de pomme tombée avant sa maturité, et qui souvent précède la neige.

Alors nous mîmes une bûche dans le feu ; de nouveau la porte frémit ; une corneille battit des ailes non loin de la fenêtre et nous la regardâmes fuir ;

puis je vous contai une histoire naïve qui pouvait très bien ne point finir, et c’est ce qui nous attachait à elle, souriants, devant les flammes.

**
CE SOIR-LA

Ce soir-là, en des temps plus anciens que l’enfance ; ce soir-là, alors que la nuit était imminente, je vis votre visage, et tel, et si profond,

à ce point vous, bien-aimée, que je rencontrai seulement bien plus tard, si divinement secret entre la branche qui frôlait les vitres

et les doigts serrant la plume, que les feux soudain s’allumèrent dans mes forêts, coururent jusqu’à la frontière occidentale,

bondirent par-dessus les rivières, les étangs, flaques de tardives pluies, me lièrent enfin pour jamais à l’arbre inquiet de votre sang.

Deux poèmes parus dans Les cahiers du sens de 2016

cahiers-du-sens-n25J’ai eu l’honneur, en cette année 2016, de voir deux de mes poèmes sélectionnés pour la belle revue Les cahiers du sens n°26 de 2016, une revue publiée par Jean-Luc Maxence et Danny Marc du Nouvel Athanor.
En cette année 2016, Le thème principal des Cahiers du sens était Le souffle, mais les poèmes pouvaient concerner n’importe quel sujet …
Je précise que mon illustration montre la couverture du numéro 25 de 2015, donc le numéro de l’année dernière.

***

Routines

La lune
– sa matière grasse fondue
sur les croissants ordinaires.

l’azur pur et dur
tranche
sur la fatigue

Les passants
marchent à la vitesse
d’un Giacometti

Nous vendons nos vies
par petits bouts
à des pingres pinailleurs

Nous trouvons refuge
sur des voies de garage

Engorgements
d’impatiences lymphatiques
à la station debout

Les jeunes filles à la Balthus
finissent par se caser
avec des hommes à la Bacon.

Marie-Anne Bruch
auteure de Triptyque
Cinq Sens Editions, 2016

***

Transes

Quand tes cils battent des ailes, je quitte un peu la terre
Entre tes bras, je trouve la forêt nocturne où méditent les orpailleurs.
Tes mains viennent du monde des félins timides et des carrières lunaires.
Abolissant l’hiver, ton regard est la noisette que je croque sur le rivage.
Et nous voguons sur la nuit démontée, comme vers une île ultime.
Et nous marchons dans le silence, comme sur un nuage métaphysique.

Marie-Anne Bruch

Tes yeux m’interrogent, de Rabîndranâth Tagore

Je viens de trouver ce poème de Tagore (1861- 1941) sur le blog arbre à lettres, dont voici le lien : https://arbrealettres.wordpress.com/2016/03/05/tes-yeux-minterrogent-rabindranath-tagore-2/
J’ai trouvé ce poème d’amour si beau et si juste que j’ai eu envie de le partager ici !

***

Tes yeux m’interrogent, tristes, cherchant à pénétrer ma pensée ;
de même la lune voudrait connaître l’intérieur de l’océan.
J’ai mis à nu devant toi ma vie tout entière,
sans rien omettre ou dissimuler.
C’est pourquoi tu ne me connais pas.

Si ma vie était une simple pierre colorée,
je pourrais la briser en cent morceaux
et t’en faire un collier que tu porterais autour du cou.

Si elle était simple fleur, ronde, et petite, et parfumée,
je pourrais l’arracher de sa tige et la mettre sur tes cheveux.

Mais ce n’est qu’un cœur, bien-aimée.
Où sont ces rives, où sont ses racines?
Tu ignores les limites de ce royaume sur lequel tu règnes.

Si ma vie n’était qu’un instant de plaisir,
elle fleurirait en un tranquille sourire
que tu pourrais déchiffrer en un moment.

Si elle n’était que douleur, elle fondrait en larmes limpides,
révélant silencieusement la profondeur de son secret.

Mais ma vie n’est qu’amour, bien-aimée.
Mon plaisir et ma peine sont sans fin,
ma pauvreté et ma richesse éternelles.

Mon cœur est près de toi comme ta vie même,
mais jamais tu ne pourras le connaître tout entier.

(Rabîndranâth Tagore)

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Elsa au Miroir de Louis Aragon

antho_20eme
Voici un poème très célèbre, ayant plus ou moins la forme d’un pantoum, et dont je n’ai gardé que les premières strophes.
Il est extrait de La diane française (1945).

C’était au beau milieu de notre tragédie
Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d’or Je croyais voir
Ses patientes mains calmer un incendie
C’était au beau milieu de notre tragédie

Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d’or et j’aurais dit
C’était au beau milieu de notre tragédie
Qu’elle jouait un air de harpe sans y croire
Pendant tout ce long jour assise à son miroir

Elle peignait ses cheveux d’or et j’aurais dit
Qu’elle martyrisait à plaisir sa mémoire
Pendant tout ce long jour assise à son miroir
A ranimer les fleurs sans fin de l’incendie
Sans dire ce qu’une autre à sa place aurait dit

Elle martyrisait à plaisir sa mémoire
C’était au beau milieu de notre tragédie
Le monde ressemblait à ce miroir maudit
Le peigne partageait les feux de cette moire
Et ces feux éclairaient des coins de ma mémoire

**