Des poèmes de François Cheng


Ces poèmes sont extraits du recueil « A l’orient de tout », publié en 2005 chez Poésie/Gallimard et qui réunit cinq recueils de François Cheng.

***

Au creux de l’aveugle abandon
Conduis-nous
Le long des filons
Vers où jaillit un jour
l’irrépressible désir
Creuset originel où tout se rejoint
Les corps rompus
n’y toucheront nuls confins
Les cœurs brisés
y battront sans fin

La mort ne sera plus notre issue

***

Rondeur de la colline
– un instant de repos
Des remous telluriques -,
Mamelon du Désir
Qu’effleurent les rayons
Du couchant, bientôt mués

En brume de long regret.

***

Entrer de plain-pied dans l’heure nocturne
L’heure du sommeil
l’heure de l’éveil
Dehors
Les saules ont séché leurs pleurs
Le bouleau s’est dévêtu
de sa laiteuse nostalgie
Au milieu du gazon, près des rocailles
Plus que le hibou vigilant
Un lys tient ouvert l’oeil du mystère
Retenant pour longtemps
le furtif rayon qui passe.

***

Parfois les absents sont là
Plus intensément là
Mêlant au dire humain
au rire humain
Ce fond de gravité
Que seuls
ils sauront conserver
Que seuls
ils sauront dissiper

Trop intensément là
Ils gardent silence encore

***
François CHENG

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Devant la mort, un recueil d’Hervé Prudon


J’ai trouvé ce recueil de poèmes au hasard de mes déambulations dans ma librairie préférée : je ne connaissais pas l’auteur mais j’ai été convaincue par les quelques pages que j’ai pu feuilleter sur place.
Et, effectivement, de retour chez moi, une lecture attentive m’a confirmée dans ma première impression : c’est un très beau livre, où l’auteur ose regarder en face le destin que nous partageons tous.
Une lecture pas très gaie, certes, mais qui aborde des sujets essentiels et qui, de plus, est parfois capable de légèreté, voire d’un peu d’ironie.

Voici la Quatrième de couverture :

« Atteint d’un cancer diagnostiqué en août 2017, Hervé Prudon se savait condamné. Durant les deux derniers mois de sa vie, où il lui était devenu impossible d’écrire le roman qu’il avait ébauché, il remplira deux carnets de moleskine noirs d’une écriture tremblée. Une centaine de poèmes qui tous parlent de la mort à venir et frappent par leur lucidité et l’urgence dont ils sont un puissant témoignage. Ils dessinent en creux la personnalité d’un homme, porteur d’une douleur existentielle qu’il chercha toute sa vie à conjurer par la légèreté.»

Sylvie Péju.

Voici quelques uns de ces poèmes :

il ne fera ni jour ni nuit
ni chaud ni froid
je ne serai ni moi
ni un autre
sans âme et sans substance
je ne serai ni le feu ni le vent
ni la pierre ni l’arbre ni l’animal
ni la lumière ni les ténèbres
de moins en moins l’absence
et rien de plus en plus
jusqu’à ce que rien ne dure

***

je ne sors plus trop fatigant
alors j’écris feignant
je voudrais vous y voir
mes efforts vont à l’essentiel
j’écris du fond de mon fauteuil
un oeil au ciel
et l’autre au seuil
de mon cercueil
l’infime poésie
il va être à court de noisettes
le petit écureuil
je voudrais vous voir mes mignons
à court de provisions
le corps mou l’esprit flou
vous seriez mes beaux frères moins sévères

***

bien des choses ont changé
des choses et des gens
surtout des gens des amis
et des inconnus des amis devenus
plus inconnus que des choses
inutiles et ceux qui changent
de trottoir ou de tête
ou d’idées et les choses
sont nouvelles et modernes
et moi loin et moins

Trois poèmes de William Cliff

Ces trois poèmes sont extraits du recueil Au nord de Mogador, paru chez Le Dilettante en 2018.
William Cliff est un poète belge né en 1940, dont l’oeuvre a reçu de nombreux prix et distinctions (Prix Goncourt de la poésie en 2015 pour l’ensemble de son oeuvre, entres autres).

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Petit insecte humain

Petit insecte humain qui rampes sur la terre,
dont l’incertain destin te désole et t’atterre,
quand par un soir d’été tu t’en vas plein de doute
écoutant la rumeur qui vient d’une autoroute,

et qu’elle te semble extraordinaire quand même
et palpitante l’existence que tu mènes
malgré les cruautés qui sévissent parfois
entre quelques cités travaillées par des voix

méchantes qui font que comme des sales bêtes
les hommes s’entretuent pour d’ineptes prétextes,
oui par ce soir magique qui s’intensifie,
tu dis merci de pouvoir vivre cette vie

et dans le matin déjeuner assis dehors
recevant du soleil ses merveilleux trésors.

***

Dans l’ancien temps

Dans les temps très anciens, lorsque j’étais « heureux »,
je prenais un grand bain chaque vendredi soir,
puis je sortais en ville avec un air peureux,
espérant que quelqu’un allait m’apercevoir.

Et j’allais m’entasser dans ces folles cohues,
dans ces caves rompues de décibels cruels,
je jetais mes regards vers des vies inconnues,
vers des gens attendant de merveilleux duels.

Et nous rentrions par les défilés de la ville,
nous remontions mes cinq étages, nous allions
nous rouler corps à corps dans l’étreinte fébrile,
nous aimant jusqu’à ce que nous éjaculions.

Au matin, prétextant n’importe quoi, je jette
cet amour usagé dans la ville déserte.

***

Une auditrice

Elle ne m’écoutait que d’oreille distraite
parce que sa tête ne serait jamais prête
à prendre de moi nulle information valable.
Puisque je suis quelqu’un d’à peu près négligeable,
comment pourrais-je dire rien d’intéressant ?
En conséquence elle me considérait sans
que ma parole atteigne sa noble attention.
Vous connaissez ces gens de tant de prétention
qui ne sauraient apprendre miette de quiconque,
c’est comme souffler en une marine conque
dont le son s’irait perdre au désert de la mer.
« Amen ! me dis-je, allons ! j’ai perdu ma salive,
il arrivera encor que cela m’arrive ! »

***

Quelques poèmes du numéro 128 de la revue Friches

Le numéro 128 de la revue Friches, qui vient de paraître il y a quelques jours (octobre 2018), est consacré aux poètes distingués par le Prix Troubadours/Trobadors 2018 qui vient d’être décerné au recueil Vie minuscule de Joëlle Abed.

Mais, dans ce numéro spécial, ce sont quelques poèmes des nominés dont je vous propose la lecture.

***

Ces pas qui nous mènent
(extraits)

Un forsythia
dans le printemps
se souvient de l’enfant
qui prenait la pose
le gilet de mailles bariolées
les pantalons usés
où scintillent encore quelques fleurs
le jaune d’or et de miel
de l’arbuste fraîchement éclos
tricotent pour l’enfant un théâtre
de sourires de dents blanches
qu’une photographie
a volé
au temps.

Frédérique Archimbaud

***

Le vent reste incompris
(extraits)

Le chêne est vieux ; très vieux …

Mille ans. Plus, peut-être.

Ses feuilles ont quelques jours
à peine. Et le ruisseau
à ses pieds coule
comme depuis toujours.

*

Depuis combien de temps
étaient-ils rassemblés
sur le bord du ciel,
ces oiseaux silencieux
qui tout à coup s’envolent,
et ne laissent aux yeux
qu’une image aveuglante
d’ailes blanches muettes
dont les lames légères
éventrent les nuages
dans leur sommeil d’enfants.

Jean Pichet

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Amour d’automne
(extraits)

Certaines nuits
le flot
de mes anciennes vies
vient saper les murs de ma chambre
et c’est l’océan
qui lâche
sa colère
et tambourine
à ma porte

André Sagne

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Nuit, de Valérie Canat de Chizy

La revue en ligne « Ce qui reste » a publié le recueil Nuit de Valérie Canat de Chizy, avec des encres de Colette Reydet : un très beau recueil que l’on peut aussi se procurer en version papier auprès de l’auteure.

Je vous propose trois de ses poèmes :

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les grains de sable
s’amalgament
forment des cristaux

Les mots sont pleins
de courants d’air

novembre
la mince épaisseur
de la veste
les feuilles mortes

je me recroqueville
un peu plus
au coin du chat

***

je voudrais marcher des heures

marcher indéfiniment

les doigts de la nuit
tissent une écharpe
autour de mon cou

je marche
parée des atours de la ville

princesse des mille et une nuits

***

le sentiment de finitude
m’enveloppe

la nuit a étendu
ses grandes mains

je suis noire
de toutes les étoiles
accumulées en moi

je m’abreuve
de la distance des astres

***

Deux poèmes de Patrice Blanc

Ces poèmes sont extraits du recueil De sang, de nerfs et d’os publié aux éditions du Contentieux en septembre 2018.
Patrice Blanc est un poète contemporain, né en 1956, qui a déjà publié une quinzaine de recueils.

***
Hasard

des pluies de sang

au creux de l’oubli
au bout de l’angoisse
le hasard ne brille pas

tu es déshabillée
lumineuse et heureuse
je te prends par le cou
pour mieux sentir tes vaisseaux
ta texture de vie
tes humeurs
tes tissus

des pluies de sang
dans un corps à corps

le hasard est un film …

***
Aux sables des tombeaux

la belle exposition
de ton corps nu
ouvre les secrets
de l’océan

ton ventre
où la pluie lave les larmes
est un soleil écorché

le bel esprit de ton corps nu
délivre le soleil
des entrailles de l’océan

en ces lieux où mon sang s’égare
il vaut mieux mourir
et prendre ta main pure

en ces lieux où dure l’insupportable
il vaut mieux brûler dans la lumière
et prendre ta bouche soyeuse

(…)
***

Sonnet 48 de Pablo Neruda


J’ai déjà publié plusieurs sonnets de La Centaine d’amour de Pablo Neruda mais je ne m’en lasse jamais.
Voici le sonnet 48, extrait de la partie « Midi » (deuxième partie du recueil entre « Matin » et « Soir »).

***

Les deux amants heureux ne font plus qu’un seul pain,
une goutte de lune, une seule, dans l’herbe,
ils laissent en marchant deux ombres qui s’unissent,
dans le lit leur absence est un seul soleil vide.

Leur seule vérité porte le nom du jour :
ils sont liés par un parfum, non par des fils,
ils n’ont pas déchiré la paix ni les paroles.
Et leur bonheur est une tour de transparence.

L’air et le vin accompagnent les deux amants,
la nuit leur fait un don de pétales heureux,
aux deux amants reviennent de droit les œillets.

Les deux amants heureux n’auront ni fin ni mort,
ils naîtront et mourront aussi souvent qu’ils vivent,
ils possèdent l’éternité de la nature.

***

Des poèmes de jeunesse d’Attila Jozsef

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le recueil Ni père ni mère, écrit par Attila Jozsef à l’âge de vingt-quatre ans, et publié en 2010 par les éditions Sillage dans une traduction de Guillaume Métayer.
Attila Jozsef (1905-1937) est un des principaux poètes hongrois du 20ème siècle.

***
Chanson

Je suis joyeux, je ne dis mot,
j’ai laissé ma pipe, mon couteau.
Je suis joyeux, je ne dis mot.

Hop ! Vent, disperse mon rondeau !
Personne à qui mettre sur le dos :
« Il fait sa joie de mes fléaux ».
J’étais nuage, le ciel est haut.
Je suis joyeux, je ne dis mot.

***
Coeur Pur

Je n’ai ni père, ni mère,
Ni dieu, ni foyer,
Ni berceau, ni bière,
Ni amante, ni baiser.

Trois jours déjà sans manger,
Ni bombance, ni bouchée.
Mon empire, c’est mes vingt ans.
Mes vingt ans, je vous les vends.

Et si nul n’en veut, ma foi,
Le diable, lui, me les prendra.
Le cœur pur, j’irai voler,
S’il le faut, assassiner.

On m’arrêtera, me pendra,
En terre chrétienne m’enterrera,
Et une ivraie homicide
Croîtra sur mon cœur splendide.

***

Deux poèmes de Vénus Khoury-Ghata

Ces deux poèmes sont extraits du recueil Gens de l’eau, publié en 2018 au Mercure de France.
Voici la note de l’éditeur sur ce livre :
Gens de l’eau chante la vie d’une communauté tel un mythe. En attendant le retour des hommes partis à la chasse, les femmes effacent leur douleur avec l’eau de la pluie. Tous les gens de la terre sont considérés comme des frères étranges, familiers et parfois menaçants.
Vénus Khoury-Ghata fait défiler avec talent les images concrètes et d’une beauté bouleversante. Dans ce nouveau recueil, elle livre une poésie ample, directe et quasi magique.

***

Page 66

Accroupis sur la nuit d’août
les gens des terres creuses applaudissent à chaque chute d’étoile
l’univers disent-ils n’en a pas pour longtemps
les oiseaux qui assuraient l’équilibre entre le haut et le bas ont vieilli
l’horizon tangue à la moindre chute de feuille

un oiseau descendant d’une lignée prestigieuse suit les méandres
de sa plume sur ta page
comment choisir entre deux mots alors qu’il hésite à atterrir
la page est terre inhospitalière et la plume qui écrit fusil de chasseur.

***

Page 89

Je t’écris parce que tu ne sais pas lire
que tu récites sans te tromper l’alphabet de la peur
que tu reconnais au toucher l’herbe nourricière
au flair la source en amont du filet d’eau

je t’écris pour te dire mon manque de ta main sur le ventre blanc
du bouleau
et de ton désarroi quand pâlissait le maïs

je t’écris sans écrire
les passants piétinent ce que j’écris
mes consonnes ont la peau rêche
mes voyelles sont nues
je t’écris pour éteindre le feu qui dévore mes doigts dès qu’ils
touchent ton nom.

***

Lu dans le cadre du défi Autour du monde elles écrivent, pour le continent européen.

Deux poèmes d’Etienne Faure


J’ai trouvé ces deux poèmes d’Etienne Faure (né en 1960, vit à Paris) dans le recueil Tête en bas paru chez Gallimard en 2018. Bien que j’aie eu un peu de mal à rentrer dans ce recueil et que cet univers soit assez éloigné du mien, je reconnais que son style est très maîtrisé et que c’est un livre qui vaut la peine qu’on s’y arrête.
Mais je vous laisse vous faire votre propre opinion :

***

Quelques minutes sans parler de vie ni de mort,
des vieux poursuivaient de l’index la lecture,
par la grâce de la myopie enfermés dans les mots,
simples alinéas, maigres textes – un journal –
interrogeant du doigt pour savoir
où va l’article, en est l’idée, la pensée qui précède
avant le noir complet, c’était l’hiver,
les jours au plus bas
– la situation internationale, page 7,
la météo, la grille de mots,
un rapide coup d’oeil à la nécrologie
puis à la fenêtre encore aveuglante
de toute la neige qui ce matin avait rajeuni
le paysage,
tombée neuve, un peu hors du temps,
avant retour à l’abstraction, doigts noirs
accrochés aux nouvelles du monde.

journal d’hiver

(page 112)

***

Organe au principal du goût
la langue à la fois requise pour tester
le vin d’un claquement sec, en parler
puis goûter, en reparle – en cause –
avec quelques tournures, un accent
dans un mime hésitant entre les deux rôles,
d’assaillie devenue assaillante
par les papilles, non, la parole
dans tous ses états défendant un sens
pour n’en perdre l’usage en sa double acception,
la langue à la fois qui pique et ouvre à la saveur
et celle en devenir qui donne sa position
sans quoi la bouche est un moyeu où la langue,
privée de sens, en fait de glose,
depuis le O du gosier jusqu’aux lèvres
le soir aura tourné pour rien.

position de la langue

(page 51)

***