Des Poèmes d’Emily Dickinson

Couverture chez Poésie Gallimard

Comme je consacre ce mois de juin 2022 à la littérature américaine, voici quelques poèmes d’Emily Dickinson, dont j’avais déjà eu l’occasion de parler un petit peu avec le biopic de Terence Davies Emily Dickinson, a quiet passion et où vous pourrez retrouver des éléments de sa biographie, si vous le souhaitez.

Note sur la poète

Née en 1830 dans le Massachusetts, elle est contemporaine (mais un peu plus jeune) que les sœurs Brontë et Elizabeth Browning, dont elle sera une lectrice attentive. Elle étudie dans un collège très religieux et puritain. Elle écrit son premier poème en 1850 et, d’année en année, elle se consacre de plus en plus à la poésie. En 1862 et 1863 elle écrit énormément, presque un poème par jour. Menant une vie recluse dans la maison familiale, elle cultive quelques rares amitiés littéraires qui reconnaissent son grand talent mais elle publie très peu de son vivant (six poèmes dans des revues) et elle se retranche de la société. La fin de sa vie est marquée par les deuils successifs de ses parents, de son neveu très aimé et de plusieurs de ses amis proches, provoquant une dépression chez Emily. Elle meurt en 1886, à 56 ans.

Note pratique sur le livre

Editeur : Poésie/Gallimard
Date de cette édition française : 2007
Choix, traduction et présentation de Claire Malroux
Edition bilingue
Nombre de Pages : 434

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Choix de Poèmes

(Page 103)

Si tu devais venir à l’Automne,
Je chasserais l’Eté,
Comme mi-sourire, mi-dédain,
La Ménagère, une Mouche.

Si je pouvais te revoir dans un an,
Je roulerais les mois en boules –
Et les mettrais chacun dans son Tiroir,
De peur que leurs nombres se mêlent –

Si tu tardais un tant soit peu, des Siècles,
Je les compterais sur ma Main,
Les soustrayant, jusqu’à la chute de mes doigts
En Terre de Van Diemen.

Si j’étais sûre que, cette vie passée –
La tienne et la mienne, soient –
Je la jetterais, comme la Peau d’un fruit,
Pour mordre dans l’Eternité –

Mais incertaine que je suis de la durée
De ce présent, qui les sépare,
Il me harcèle, Maligne Abeille –
Dont se dérobe – le dard.

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(Page 237-238)

Etroit Domaine – le Cercueil,
Mais apte à contenir
En sa Hauteur rabotée
Un Citoyen du Paradis –

Largeur bornée – La Tombe –
Mais plus ample que le Soleil –
Que toutes les Mers qu’Il peuple –
Et les Pays qu’Il surplombe

Pour Qui à son mince Repos
Confie un seul Ami –
Circonférence sans Recours –
Ni Mesure – Ni Fin –

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(Page 235)

La Solitude qu’On n’ose sonder –
Qu’à supputer on répugne
Autant qu’à descendre en sa Tombe
Pour en prendre la mesure –

La Solitude dont la pire angoisse
Est de se percevoir –
Et de périr sous ses propres yeux
D’un simple regard –

L’Horreur à ne pas contempler –
Mais à longer dans l’Ombre –
La Conscience en suspens –
L’Être sous les Verrous –

Voilà, j’en ai peur – la Solitude –
Ses grottes et ses Couloirs
Le Créateur de l’âme à son gré
Les illumine – ou les scelle –

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Des Poèmes de la Beat Generation

Couverture chez Bruno Doucey

J’avais acheté cette anthologie de poètes femmes de la Beat Generation au moment de sa parution en 2018 et sa faible qualité générale m’avait dissuadée d’en parler sur ce blog.
Cependant, à l’occasion de ce Mois Thématique sur l’Amérique, j’ai ressorti ce livre de mes étagères et me suis aperçue que trois ou quatre de ces poétesses étaient réellement talentueuses et intéressantes et c’est tout le problème de ces sortes d’anthologies féminines où l’on cherche à rassembler le maximum de poétesses, sans se soucier de leur intérêt respectif, alors qu’il serait plus judicieux et plus respectueux envers les femmes, de consacrer des recueils entiers et individuels aux trois ou quatre poétesses qui sont vraiment remarquables.
Bref, il est bien dommage de chercher à publier les femmes « par lots d’une dizaine », comme une sorte de fournée indéterminée où toutes sont supposées équivalentes et chacune réduite à la portion congrue et où aucune n’est mise en valeur ni développée selon sa personnalité…
A chaque fois, ça m’agace mais je vais finir par m’habituer à cette mode persistante !

Note pratique sur le livre

Genre : Poésie
Editeur : Bruno Doucey
Année de publication en français : 2018
Anthologie établie par Annalisa Mari Pegrum et Sébastien Gavignet
Nombre de Pages : 197

Note biographique sur Diane di Prima (née en 1934)

Elle est l’auteure de Mémoire d’une beatnik (1968), son seul ouvrage traduit en français, où elle relate une époque placée sous le signe de la liberté sexuelle et de la drogue. Elle étudie le bouddhisme, le sanscrit, le gnosticisme et l’alchimie. Activiste politique, elle incarne la transition entre le mouvement beat et le mouvement hippie. Elle a publié plus de quarante livres aux Etats-Unis, au cours de sa vie. (Source : Editeur, résumé par mes soins).

Note biographique sur Janine Pommy Vega (1942-2010)

A l’âge de 16 ans elle découvre Sur la route de Kerouac, ce qui constitue son « baptême beat ». Elle part pour New York afin de rencontrer des artistes et écrivains beats. Elle entreprend des voyages en Europe avec son mari, le peintre péruvien Fernando Vega, qui meurt d’une overdose peu de temps après. Elle écrit le recueil poétique Poèmes à Fernando, représentatif de la beat génération. Poète engagée, elle fut une voyageuse inlassable. (même Source que précédemment)

Note biographique sur Anne Waldman (née en 1945)

Cette poète et performeuse fait partie de ce qu’elle appelle « une seconde génération beat ». Au milieu des années 60 elle rencontre le grand poète beat Allen Ginsberg qui la surnomme sa « femme spirituelle ». Pendant quelques années elle dirige le Saint Mark’s Poetry Project qui accueillera la quasi totalité des poètes beats et deviendra un lieu essentiel pour la nouvelle poésie expérimentale. Elle est une des principales précurseurs du slam. Engagée politiquement et influencée par le bouddhisme tibétain, ses poèmes témoignent de ces inspirations. (Source : voir supra)

***

(Page 79)

Chanson pour Baby-O, à naître

Mon ange
quand tu sortiras
tu trouveras
une poète ici
pas tout à fait le choix idéal

Je ne peux pas te promettre
que tu n’auras jamais faim
ou que tu ne seras jamais triste
sur ce globe
détruit
brûlé

mais je peux t’apprendre
mon chéri
à aimer assez
pour te briser le coeur
à jamais

Diane di Prima

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(Page 143)

Poème contre les interminables récitals
de poésie de masse

Ô tyrannie des poètes rassemblés
assiégeant les oreilles & les muscles des épaules
la lame craque dans ma mâchoire &
j’ai mal au crâne.
Lourde fourbe sournoiserie
Par laquelle ils nous attroupent
& nous entassent –

Ô les bras longs et fins & les oreilles bombardées !

Je mets des heures à me détendre
/ les mains fermes se crispent sur la nappe,
& je bois comme jamais
/ énervée & livide

Ô faites vos preuves avant de me prendre
de haut,
Poètes !
en silence / les anges respirent.

san francisco / printemps 67

Janine Pommy Vega

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(Page 169)

D’après Mirabai

XVIè siècle, Inde

Anne est devenue folle elle est dans un état, c’est sans espoir
On ne peut plus l’aider, c’est sans retour
Elle frappe son tambour
Elle frappe son tambour dans le temple intérieur
Au son du tambour elle répète
« Bouddha, Bouddha »
C’est la mélodie la plus douce qui soit

Une vasque est cassée, l’eau est renversée
Son âme qu’elle appelle « cygne » s’envole
Le corps d’Anne lui est devenu étranger
C’est un étranger
Anne est devenue folle, extatique
Elle est dans un état, c’est sans espoir
On ne peut plus l’aider, c’est sans retour

Elle parle à tout le monde
Partout par les rues & les places
Elle dit qu’elle restera pour toujours aux pieds de son maître
Elle a finalement rencontré le maître en elle-même
Maintenant elle est Reine de son univers.

Anne Walden

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Des Poèmes de Dorothy Parker

Ces poèmes sont extraits d' »Hymnes à la haine » publiés en 2010 aux éditions Libretto, dans une traduction de Patrick Reumaux, et une préface de Benoîte Groult.

Extrait de la Quatrième de Couverture

En dix-neuf poèmes assassins, publiés en 1916 dans Vanity Fair et réunis ici sous le titre évocateur d’Hymnes à la haine, Dorothy Parker n’épargne rien ni personne. Tout y passe : les maris, qu’elle dit haïr car « ils lui bouchent la vue », les femmes, la famille, qui lui « donne des crampes d’écriture », le théâtre, les livres, les films, les fêtes…

Féroce, drôle et d’une incroyable modernité, la plume de Dorothy Parker libère les frustrations et permet l’exultation de la rage et la formulation de ce qui devrait être tu.

Note Biographique sur la poète

Portrait de la poète
Portrait de Dorothy Parker

Ecrivain et chroniqueuse, Dorothy Parker (1893-1967) fut, durant l’entre-deux-guerres, une des plumes les plus redoutées de la scène critique et intellectuelle new-yorkaise. Elle fut l’amie des Fitzgerald, de Dos Passos, Hemingway, Gertrude Stein, ou de Louise Brooks et mourut seule dans un hôtel de Manhattan. Elle avait proposé pour son urne funéraire l’épitaphe : « Pardon pour la poussière. » (Source : éditeur)

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LA FAMILLE

Je hais la famille :
Elle me donne des crampes d’écriture !

Il y a d’abord les Tantes :
Même les meilleurs d’entre nous en ont !
Elles vous font toujours des visites en passant
Et quand on leur demande de rester,
Elles s’empressent de vous prendre au mot.
Elles ne manquent jamais de vous dire combien vous
avez mauvaise mine,
Vous assomment de potins
Sur leurs Amis devenus Gâteux,
Ne cessent de parler de leurs Organes
Qui sont toujours dans un Etat Critique
Et passent leur temps à faire poser pour des portraits
aux rayons X
Certaines parties de leur anatomie qui ont toujours des noms
à coucher dehors.
Tout ça pour finir par vous confier ce que vient de déclarer
le docteur :
Qu’elles n’ont qu’une chance sur cent de…
Encore une chance de trop !

(…)

**

LES MARIS

(Page 91)

Je hais les Maris
Ils me bouchent la vue.

Il y a les Bricoleurs,
Ces Types-Pour-Lesquels-l’Idée-de-Mariage-A-Eté-Conçue !
S’il ne tenait qu’à eux,
Les petits artisans qui survivent en banlieue auraient fermé
depuis longtemps.
Donnez-leur un marteau et une poignée de clous
Et vous n’aurez plus à vous inquiéter du lieu où ils passent
leurs soirées.
Il se trouve hélas que leur travail s’immisce horriblement
dans leur vie nocturne :
A la première occasion, ils sautent du lit et s’en retournent
vers leur vrai nid d’amour
Pour se remettre à leur affaire.
Ils ont toujours un grand projet en tête :
Si ce n’est pas tailler la haie,
C’est installer une nouvelle étagère pour les confitures.
S’ils vous attirent dans un coin,
C’est pour vous expliquer la dernière, la meilleure :
L’économie qu’ils viennent de faire en coupant eux-mêmes
le petit bois !
On les confond rarement avec Rudolph Valentino
Et les flics ne sont jamais intervenus pour repousser
la horde de leurs admiratrices.
(…)

Et il y a les Vrais-Mecs,
Ceux qui sont maîtres chez eux.
L’égalité des sexes est une information
Qui n’est pas encore parvenue à leurs oreilles.
A leurs yeux la femme parfaite
Est celle qui recoud les boutons avant même qu’ils soient
décousus.
Ils n’auraient pas un regard pour Hélène de Troie
Si on leur laissait entendre que la dame rechignait à repriser
les chaussettes.
Ils sont l’âme de la maisonnée :
Si les œufs ont cuit dix secondes de trop,
Ils n’ouvrent pas la bouche pendant un mois,
Si la femme de ménage a trois minutes de retard,
Elle doit faire valoir une lettre du pasteur.
(…)

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J’ai lu ce livre dans le cadre de mon Mois thématique sur l’Amérique de juin 2022.

Bilan du « Printemps des Artistes » d’avril à juin 2022

J’étais contente de reconduire « le Printemps des artistes » pour la deuxième année consécutive car ce fut l’occasion de belles découvertes littéraires, musicales, picturales, poétiques, et de toutes sortes d’arts du spectacle (danse, théâtre) ou d’autres arts plastiques (sculpture). Et je m’aperçois que les arts ont inspiré énormément d’écrivains et de poètes, dans une sorte de dialogue esthétique et de correspondances entre les sensations, les perceptions.
Je pense donc rééditer ce défi de lecture en 2023 et si cela vous dit de participer, je serai ravie.

Un grand merci à Claude du blog « livres d’un jour » car elle a participé à ce défi avec un très grand nombre d’articles variés et passionnants, que je récapitule ici :

Le Sonnet des Voyelles de Rimbaud : Couleurs, sons et images réunis par la poésie.
Le Rouge en Poésie : Des poèmes de Desnos et d’Aragon sur la couleur rouge et une citation de Michel Pastoureau sur cette couleur.
Ravel de Jean Echenoz (que j’ai également chroniqué, voir ci-dessous)
Poésie et Arts Plastiques : un article sur les relations entre poésie et arts plastiques, avec en particulier des Calligrammes d’Apollinaire
Baudelaire, la poésie, l’écriture et les arts : Un article sur Baudelaire critique d’art.
La Perruche et la sirène, de Véronique Massenot et Vanessa Hié : Un album graphique inspiré de Matisse.
Sculpture et Peinture en Poésie, de Louis Fontas : Poème.
A une tulipe, de François Coppée : Poème où il est question de peinture hollandaise et de Velasquez
La danse de nuit, de Marceline Desbordes-Valmore : Poème sur la danse
A Mains nues de Leïla Slimani et Clément Oubrerie : Bande Dessinée.
La Symphonie des Couleurs, de Ludivine Degryse – Poème rimé sur les couleurs
En Apesanteur de Karine Langlois, Roman sur les arts du spectacle (cabaret, chant)
Musique sur l’eau, d’Albert Samain, Poème symboliste sur la musique

Un grand merci à Patrice et Eva du blog « Et si on bouquinait un peu » qui ont chacun contribué à ce défi avec d’excellents et intéressants articles, que je vous invite également à lire :

Le Roman de Monsieur de Molière, de Mikhaïl Boulgakov : Biographie romancée de Molière, par le célèbre écrivain russe. Une chronique de Patrice.
Le Dernier Mouvement, de Robert Seethaler : Court roman autrichien sur la vie de Gustav Mahler. Une chronique d’Eva.
Richard W. de Vincent Borel : Biographie romancée de Richard Wagner. Chronique de Patrice.
Zsolt Harsanyi – La Vie de Liszt est un roman : Biographie de Liszt par un auteur hongrois du 20ème siècle, Coup de Coeur de Patrice.
La Contrebasse de Patrick Süskind : Livre dont le héros est un musicien d’orchestre amoureux d’une soprano et où il est beaucoup question de musique, d’instruments, de compositeurs classiques,… Chronique d’Eva.

Un grand merci à Nathalie du blog « Madame lit » qui a participé également, avec trois articles très alléchants, qui donnent envie de découvrir ces auteurs :

Les Ombres blanches de Dominique Fortier : Roman biographique sur la célèbre poète américaine Emily Dickinson.
A une amie dont l’œuvre est infertile, Poème de Yeats.
Le Temps qui m’a manqué de Gabrielle Roy : Autobiographie d’une grande écrivaine québécoise du 20ème siècle.

Un très grand merci également à Fabienne du blog « LivrEscapades » qui a participé avec le célèbre roman biographique sur Vermeer de Delft :

Tracy Chevalier : La Jeune Fille à la Perle. Sur le fameux peintre hollandais du 17è siècle et la jeune servante qui fut son modèle.

Et voici enfin un petit récapitulatif de mes articles :

Le Poirier sauvage de Nuri Bilge Ceylan : Film ayant pour héros un jeune écrivain turc, en quête de reconnaissance.
Un Poème de François de Cornière sur la chanteuse Amy Winehouse
Ravel de Jean Echenoz : Biographie romancée du compositeur Maurice Ravel.
Les Jardins statuaires de Jacques Abeille : Roman fantastique autour du thème des statues et de la sculpture au sens large.
Rien n’est noir de Claire Berest : Roman biographique sur Frida Kahlo.
Des Poèmes de Jean-Claude Tardif sur la couleur noire
Des Poèmes de Cees Nooteboom sur des tableaux expressionnistes de Paula Modersohn-Becker.
Joseph Karma de Denis Hamel : roman d’autofiction sur un poète contemporain.
Des Poèmes de Silvaine Arabo sur le peintre Nicolas de Staël
Martin Eden de Jack London, roman sur un jeune écrivain et ses débuts difficiles
Les Illusions Perdues de Balzac : roman sur l’ascension sociale d’un jeune écrivain ambitieux dans le Paris du 19ème siècle.
Des Poèmes de Françoise Ascal sur le peintre Matthias Grünewald – poésie contemporaine
Des Poèmes d’Albertine Benedetto sur des musiques de Reynaldo Hahn et de Rameau – poésie contemporaine
Les Illusions Perdues de Xavier Giannoli – Adaptation cinématographique de Balzac (cf. ci-dessus).
Des Poèmes de Marie-Claire Bancquart sur Matthias Grünewald et sur Manet – poésie contemporaine
Mort à Venise de Thomas Mann : Court roman sur la déchéance et la mort d’un écrivain.
Maîtres Anciens de Thomas Bernhard : Roman qui se déroule dans un musée et qui parle d’art et du milieu artistique.
Le Hibou et la baleine de Patricia Plattner – Film sur l’écrivain-voyageur Nicolas Bouvier (interview)

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Si jamais j’ai oublié de noter une de vos participations à ce défi, n’hésitez pas à me le signaler, je corrigerai !




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Un poème de François de Cornière sur Amy Winehouse

Ce poème est issu du livre « Quelque chose de ce qui se passe » paru au Castor Astral en juin 2021.
Je le publie ici dans le cadre de mon Printemps des Artistes de 2022.

Couverture au Castor Astral

Trésors Cachés

Pour Cécile

Elle avait mis trois s à « ramassser »
dans le mail qu’elle m’avait envoyé.
J’avais tout de suite remarqué ce petit accident
– et je l’avais bien aimé.

J’imaginais une silhouette
sur la plage de Trouville
à marée basse penchée
qui mettait dans un petit sac en toile
ou dans ses poches
– non ! plutôt dans un petit sac en toile –
ses trésors de coquillages
et de pensées personnelles
à rapporter (deux p seulement)
le soir même à Paris.

J’étais bousculé dans mes sentiments
parce qu’en lisant le message j’écoutais
« Tears Dry » (la version originale)
d’Amy Winehouse
et ça tanguait dans ma poitrine
entre bonheur et larmes
ou les deux enlacés.

Et il y avait maintenant :
un s en trop à ramasser
plus une silhouette sur la plage
plus le ciel de Trouville
plus moi devant mon écran
plus la mer au bout de ma rue loin de Paris
plus l’envie d’aller nager
plus la voix d’Amy Winehouse
dans l’album Hidden Treasures
et tout cela voulait devenir quelque chose

quelque chose que moi seul
pouvais tenter d’écrire
car moi seul éprouvais cette émotion
qui voulait peut-être dire au fond :
« Qu’est-ce qui fait qu’un poème vient
quand on ne l’attend pas ? »

François de Cornière

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Des Poèmes de Cees Nooteboom sur Paula Modersohn-Becker

J’ai trouvé ces poèmes dans l’anthologie « Le Visage de l’œil » parue chez Actes Sud en 2016 et, plus précisément, dans le recueil « Douce-amère » qui date de l’an 2000.

Note sur le poète

Né en 1933 à La Haye, Cees Nooteboom, écrivain nomade, s’est imposé comme l’un des plus grands auteurs européens contemporains. Il a reçu d’éminentes distinctions littéraires aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche et en Espagne, où il a obtenu en 2020 le prix Formentor. Ses livres sont traduits dans le monde entier. En 2016, une anthologie poétique est parue chez Actes Sud : Le Visage de l’œil. En 2020, toujours chez Actes Sud : Venise. Le lion, la ville et l’eau. (Source : éditeur)

Note sur la peintre

Paula Modersohn-Becker (1876-1907) est une artiste peintre allemande et l’une des premières représentantes de l’Expressionnisme dans son pays. Elle fut une amie du poète Rilke. Elle est morte à l’âge de 30 ans seulement.

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Nature morte, 1905

Paula Modersohn Becker, Nature Morte, 1905

De la bouillie dans une assiette bleue,
du pain juste à côté, gros, moitié d’une miche,
un œuf, une boule de fromage,
des fleurs, une nappe.

Auprès de ces images, pas de temps,
il n’était pas présent.
La bouillie, coup de brosse immangeable,
que signifie tout ceci ?

Art, qu’as-tu donc à t’attacher
aussi voracement à l’être des choses !
Cet œuf, je ne pourrai pas l’avaler,
personne ne prendra de ce pain sur la table,
et pourtant,
dans l’atelier de mes yeux
la peinture se change à présent en pitance,
nature morte avec homme futur,
repas en perpétuelle attente
de ma bouche alors si parfaitement invisible,

ma faim perpétuelle apaisée.

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Portrait de Rilke, 1906

Rilke peint par Paula Modersohn-Becker, 1906

Le voilà donc, Rilke en 1906,
visage ladre de poèmes,
yeux mangés par les pupilles, noires billes
sur le trottoir de la mort.

Col dur et montant, oreilles peintes en repentir
avec en leur centre une tache
qui entend ce que le monde abjure
avant que la création ne commence.

Ceci n’est pas le portrait d’un corps,
ici, c’est un requiem qu’un couteau de sonnets
a mis sens dessus dessous,
beauté contaminée, calcinée.

Ici pas de comtesses, de princesses,
la coiffure découpe dans le front
une place carrée pleine d’effroi,

ici, plus rien que la bouche du deuil.

Cees Nooteboom

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Des Poèmes de Jean-Claude Tardif sur la couleur noire

Couverture chez Editinter

Ces Poèmes sur la couleur noire sont extraits du beau recueil « Noir suivi de Métamorphose du corps noir » publié chez éditinter poésie en décembre 2019.
Les textes sont accompagnés par des peintures de Jean-Michel Marchetti, dans des nuances de noirs plus ou moins mats ou intenses.

Note sur le poète

Jean-Claude Tardif naît à Rennes en 1963, dans une famille ouvrière.
Polygraphe, certains de ses textes ont été traduits en allemand, espagnol, italien, portugais…
Il a publié dans de nombreuses revues tant hexagonales qu’étrangères et est présent dans plusieurs anthologies consacrées à la poésie contemporaine.
Revuiste, il créa la revue Le Nouveau Marronnier (1985-1991).
Il dirige depuis 1999 la revue A l’Index. Parallèlement, il a animé de 1997 à 2013 les rencontres-lectures « Le Livre à dire » où il a reçu des écrivains et des artistes d’aujourd’hui, tant français qu’étrangers.

**.

Page 12

Noir

Facile à épeler
à prononcer

pour tout dire
monosyllabique

pourtant
que de profondeur

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Page 31

Un corps noir ;

substrat de lumière
ou agrégat d’obscurité

Les planètes
tournent autour de la question

l’œil parfois
s’y perd

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Page 44

La nuit
le corps est-il
plus loin que lui-même

est-il ailleurs

en périphérie
des rêves qui l’habitent

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J’ai lu ce recueil dans le cadre de mon « Printemps des artistes » de 2022, puisque ces poèmes évoquent une couleur et s’enrichissent de peintures.

Joseph Karma de Denis Hamel

Couverture chez Petit Pavé

Mon ami le poète et écrivain Denis Hamel vient de faire paraître, en avril 2022, un roman « Joseph Karma » aux éditions du Petit Pavé, dans la collection « Derrière les pages du Semainier », dirigée par le poète Jean Hourlier.
Il s’agit d’un récit autofictif, où l’écrivain nous invite à suivre le parcours mouvementé d’un poète en quête d’un hypothétique mieux-être. Cet homme, fonctionnaire de son état, peine à trouver sa place dans le monde amoureux, social, spirituel, intellectuel, mais il poursuit son chemin avec un courage assez surprenant et avec un humour distancié, qui vise juste.

Quatrième de Couverture

Joseph Karma est un récit autobiographique en partie fictionnel. Le narrateur y conte les déboires, déconvenues, désillusions du personnage éponyme, un anti-héros, double de l’auteur Denis Hamel. Au fil d’une chronique de l’échec sans larmoiements ou apitoiement sur soi-même, le lecteur est invité à suivre en observateur impliqué la dérive d’un fantôme de nulle part perdu dans le champ de bataille de l’existence.
Le récit – en un contraste éclatant avec le thème de l’échec – est une si incontestable réussite qu’on ne sait ce qu’il faut admirer le plus : l’acuité critique du regard posé sur la comédie sociale, le pied de nez assumé aux recettes conventionnelles du succès et leur démythification ; la poésie urbaine et ses croquis inoubliables (le portrait du clochard, par exemple, nouveau Diogène) ; la vivacité et le dépouillement de la narration ; la capacité d’auto-analyse et d’auto-dérision sérieuse du narrateur ; la solidité et la profondeur d’une réflexion s’insurgeant tranquillement contre diverses entreprises de déshumanisation (notamment dans le champ de l’art).
Un entretien sur la poésie fait suite au récit. L’un et l’autre sont marqués au même coin de l’exigence, et de l’aspiration sobrement ardente à un plus grand raffinement esthétique et moral.

J. H.

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Avis et Critiques :

Comme je suis personnellement impliquée dans ce roman, en tant qu’amie de l’auteur et illustratrice, je préfère laisser la parole à d’autres critiques et chroniqueurs.

Je vous invite à lire l’article de Frédéric Perrot du blog « Bel de Mai » à propos de « Joseph Karma » en suivant ce lien.

Un autre article a été écrit sur le site Sitaudis par Christophe Stolowicki et vous pouvez le consulter ici.

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Un Extrait page 36

Quelques temps plus tard, alors qu’il se promenait près du Luxembourg, en revenant de son travail, Karma fut attiré par une affiche promouvant des conférences données par une nonne bouddhiste et destinées à améliorer son existence, dans le respect de l’éthique proposée par la voie du mahayana, ou bouddhisme du grand véhicule. Il avait lu plusieurs ouvrages sur le sujet et pensa que ce serait une bonne chose d’entendre de vive voix les conseils d’une personne expérimentée. La première conférence l’enthousiasma. Cela se déroulait dans un local polyvalent, près de la gare Montparnasse. On enlevait ses chaussures à l’entrée, ce qui provoquait des exhalaisons assez désagréables, mais que la lourde odeur d’encens qui régnait dans la salle faisait vite oublier. La nonne Guen Loma était une jeune femme anglaise d’une trentaine d’années, vêtue de la toge orange traditionnelle et le crâne rasé, parlant un français impeccable. (…)

Un autre Extrait, pages 43-44

Sa poésie [celle de Joseph Karma], plutôt classique, était en contradiction totale avec les canons de la plupart des éditeurs et revues subventionnés, qui privilégiaient un formalisme basé sur la primauté du signifiant et dénigraient les notions d’émotion et d’expérience vécue, dans la lignée des objectivistes américains et de la poésie conceptuelle […] Sur certains sites de critiques d’avant-garde, l’adjectif « lyrique » était employé comme une insulte, synonyme de petit-bourgeois. Tout cela déplaisait souverainement à Karma et lui paraissait ne pouvoir donner naissance qu’à des œuvres mort-nées et déshumanisées, créées mécaniquement d’après des lois rigides alors que lui voulait encore croire aux vieux concepts d’inspiration, de maturation et de nécessité, si décriés et raillés par les auteurs en vogue.

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Ce livre parle de poésie et retrace le cheminement d’un écrivain, il s’inscrit donc très bien dans le « Printemps des artistes ».

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Des Poèmes de Silvaine Arabo sur Nicolas de Staël

Nu-Jeanne de Nicolas de Staël

Ces poèmes sont extraits du recueil Kolia paru chez Encres Vives en 2015, dans la collection Encres Blanches n°626.
Kolia est le diminutif en langue russe du prénom Nicolas (car Nicolas de Staël était d’origine russe, exilé en France à la suite de la Révolution bolchévique).

Note sur la Poète :

Silvaine Arabo fut professeur de Lettres et chef d’établissement. Elle est l’auteur à ce jour (en 2015) d’une trentaine de recueils de poèmes et d’aphorismes parus chez divers éditeurs ainsi que de deux essais.
Elle a été publiée dans de nombreuses anthologies et revues françaises et étrangères.
Silvaine Arabo a créé en 2001 la revue « de poésie, d’art et de réflexion » Saraswati ainsi que plusieurs sites sur Internet dont l’un est dévolu à la cause animale.
Plasticienne, elle a exposé à Paris, en province et à l’étranger (Chine et Japon) et a remporté plusieurs prix pour ses travaux (Orangerie du Sénat : expo d’huiles sur toiles ; Japon : trois prix d’honneur pour ses encres). Elle illustre de ses dessins, toiles ou encres les recueils des poètes qui lui en font la demande.

Extrait de la note de l’auteure (en préface du recueil)

A travers ces quelques textes poétiques, j’ai tenté de suggérer la vie et l’œuvre du peintre Nicolas de Staël. J’ai préféré la méthode « impressionniste », à petites touches, avec jeux sur le temps, confrontation des dates, des situations…
En 2015, cela fera exactement soixante ans que le peintre s’est donné la mort en sautant dans le vide, du haut de son immeuble d’Antibes. (…)

**

Citation

Comme l’écrit Jacqueline Saint-Jean à propos de ce recueil, « Silvaine Arabo invente ici un genre nouveau, une biographie poétique, en résonnance avec la vie fulgurante de Nicolas de Staël. (…) Rien de chronologique ici, car le ressenti ne l’est jamais. »

J’ai choisi cinq poèmes dans ce recueil

Page 3

Travailler la frontière
entre visible
et invisible
et aussi entre
abstrait et figuratif
Inventer un langage nouveau
Travailler !

*

Page 6

Tu maçonnes
une cathédrale
dira plus tard ta fille
et puis c’est l’éthéré – ou presque –
avant l’éclatement des couleurs
des footballeurs
du Parc des Princes

*

Page 6

Nu-Jeanne :
comme si le corps
ne pouvait se dégager
de la lumière.
Deux qui font bloc
juste pour suggérer
l’intensité d’un feu blanc

*

Ciel à Honfleur de Nicolas de Staël

Page 10

Ciel à Honfleur
mer et ciel en camaïeu gris-bleu
se touchent se confondent
Au premier plan
comme une neige
avant le noir absolu
de quelle secrète angoisse ?

*

Page 14

Staël, orphelin d’enfance
de pays,
de père, de mère,
de femme
– O Jeannine disparue –
Peindre peindre encore
et puis mourir !

*

Le Parc des Princes de Nicolas de Staël, 1952

Les Illusions perdues de Xavier Giannoli

Affiche du film

J’ai vu ce film en novembre 2021, au moment de sa sortie, et j’ai planifié cette chronique plus de six mois en avance, car elle s’inscrit très bien dans le cadre de mon Printemps des Artistes 2022.
Comme j’ai déjà parlé il y a quelques jours des « Illusions perdues » de Balzac, je tâcherai de parler de cette adaptation sans trop répéter ce que j’avais déjà raconté dans ce premier article.

Note technique sur le film :

Durée : 2h29
Date de sortie : 20 octobre 2021
Genre : Drame historique
Scénario : Xavier Giannoli, d’après Balzac

Présentation succincte du début de l’histoire :

A Angoulême, un jeune homme, Lucien Chardon (Benjamin Voisin), imprimeur de son état mais poète à ses heures perdues, rêve de gloire littéraire. Il a la chance qu’une aristocrate de la ville, la belle Madame de Bargeton (Cécile de France) admire ses talents d’écriture et soit, en plus, sa maîtresse très aimante. Bientôt, le couple prend la fuite vers Paris, pour échapper au vieux mari jaloux (Jean-Paul Muel) de Madame de Bargeton et obtenir pour le jeune homme un triomphe à la hauteur de son talent. Tous les deux pensent, en effet, que la vie culturelle et artistique ne s’épanouit vraiment que dans la capitale. A Paris, Lucien – qui se fait appeler du nom de sa mère « de Rubempré » – essaye de faire son entrée dans le grand monde, lors d’une soirée à l’opéra, mais il passe pour ridicule à cause de son manque d’élégance et de distinction. A la suite de cette soirée, Madame de Bargeton a honte de son jeune protégé et le laisse tomber. Il se retrouve seul et sans argent, sans aucune relation ni soutien dans Paris. Il va devoir se débrouiller par lui-même car il est toujours aussi ambitieux. Heureusement, il fait la connaissance d’un jeune journaliste, Etienne Lousteau (Vincent Lacoste), qui va l’introduire dans le milieu du journalisme et de la critique culturelle. (…)

Mon avis :

J’avais un apriori très négatif sur ce film car je croyais dur comme fer que le chef d’œuvre de Balzac, un monument littéraire de huit cent pages, fourmillant de personnages et d’intrigues multiples, n’était pas transposable au cinéma.
Par ailleurs, je trouve souvent que les adaptations cinématographiques de la littérature française du 19ème siècle, qui fonctionnent à grands renforts de hauts-de-forme et de crinolines, ont quelque chose de scolaire et de compassé, où les dialogues sonnent faux et les allures sont guindées.
Eh bien, ce film m’a vraiment épatée ! Il m’a très heureusement surprise. Car il m’a semblé à la hauteur du roman de Balzac, tout à fait convaincant et réussi.
Les lumières chatoyantes et tamisées, parmi les décors joliment reconstitués et les costumes délicatement inventifs, font de la plupart des images des tableaux très artistiques, où les visages et les corps sont bien mis en valeur et comme sculptés par le clair-obscur.
La musique est également bien choisie et pas trop envahissante. Elle est plutôt caractéristique du 17ème siècle que du 19ème, mais ce choix sonore est agréable et en harmonie avec les images.
Le scénario m’a semblé tirer un très bon parti du roman de Balzac, en simplifiant ce qui aurait trop rallongé l’histoire et en conservant les lignes de force du roman et les idées porteuses de sens et d’émotions. Xavier Giannoli a eu raison de concentrer son propos sur la deuxième partie du roman, car c’est sans conteste la plus somptueuse et spectaculaire et celle dont les thèmes sont les plus modernes, avec ses références claires au capitalisme corrupteur, aux journalistes, aux critiques culturels et aux éditeurs exclusivement intéressés par l’argent ou par des jeux de relations et ignorants de la beauté et de l’art. Le réalisateur profite d’ailleurs de quelques dialogues à double sens et jeux de mots bien tournés pour asséner quelques coups de griffe de-ci de-là à quelques figures de notre actualité médiatique (entre autres : les fake news, les canards enchaînés, le masque et la plume, …et même Macron se prend une petite allusion piquante).
Par dessus tout, j’ai beaucoup aimé les acteurs, qui incarnent les personnages de Balzac avec le naturel, l’énergie et le panache qu’il faut. De ce point de vue, Vincent Lacoste, dans le rôle d’Etienne Lousteau, m’a paru particulièrement brillant, retors et drôle mais Benjamin Voisin réussit très bien également à montrer l’insouciance naïve de Lucien de Rubempré et la plupart des autres rôles sont tout à fait crédibles – je pense aussi à Gérard Depardieu, excellent en Dauriat, l’éditeur cupide, sans scrupules et grand amateur d’ananas.
On pourrait bien sûr trouver des petits défauts de temps en temps, une voix-off qui pourrait être moins présente par exemple, ou des petits détails dans les dialogues qui sonnent un peu trop contemporains, mais ce serait vraiment chercher la petite bête et on ne peut pas s’arrêter à ça.
Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé ce film !