Jardins Publics de Patricia Castex-Menier

Ce recueil de Patricia Castex Menier est paru en 2011 aux éditions Aspect.
Comme son titre l’indique, ce livre évoque les jardins publics parisiens, avec un regard tantôt amusé, tantôt méditatif, et nous offre tout une palette d’émotions et d’images comme de petits croquis pris sur le vif d’une promenade à travers une allée.
J’ai vraiment beaucoup aimé ce livre, par ses thèmes, son ton et son atmosphère, qui ne sont pas si éloignés de ceux du haïku, avec une attention portée aux saisons, une concision et un sens de l’observation très aigus.
Voici quelques poèmes que j’ai choisis successivement dans chacune des quatre parties (du Printemps à l’Hiver) :

***

Si
l’on regarde le bourgeon,

puis
la fleur, puis le fruit,

puis
le bourgeon, puis la fleur,

puis
le fruit,

on
ne craint plus de mourir.

Mais
cela prend du temps.

***

Quoi
qu’on en dise,

on
se promène toujours un peu

sur
les chemins du langage :

roses
encore plus roses

dans
leurs noms de divas,

fleurettes
drapées dans leur latin,

et
colvert en col blanc.

***

Cueillir
le son du ricochet,

puis
rêver

avec
les ronds dans l’eau

à
l’expansion de l’univers.

***

Mais
oui,

rien
ne fait plus de bruit
que la neige :

les
enfants,
les pauvres et les poètes

en
ont déjà tant parlé !

***

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Deux de mes derniers poèmes en prose (mai 2019)

Long Feu (20 mai 2019)

Notre monde se détruit peu à peu, sans grand fracas, sans beaucoup de mouvements de foule, par lente érosion des regards et des esprits.
Les monuments séculaires emportent avec eux nos âmes dans le feu de l’actualité mais seules nos désinvoltures restent ininflammables.
On nous a appris à ne pas porter trop longtemps le deuil de nos fragilités, de nos enfances, de nos amours, puis de nos forces, et c’est avec notre paisible acquiescement qu’un jour s’effondreront nos villes sur nos tombes moussues.
On nous a appris à ne tenir à rien et nos cœurs ne valent pas mieux que la sueur de nos fronts, et nos peaux, seraient-elles cuirs durs et dures à cuire, ne valent pas davantage que pétales au vent.

21 mai 2019

Ceux qui croient s’affranchir du bien comme du mal, qui croient vivre au-delà de l’humaine condition, ceux-là confondent la vertu avec leur bon plaisir et jouent avec le mal comme on agite un hochet devant ses propres yeux pour se désennuyer. Ceux qui croient s’affranchir du bien comme du mal errent dans le brouillard de leurs bonnes intentions et vont comme ces aveugles qu’aucune main ne guide, confiants et légers, tout droit vers l’abîme.

***

X fois la nuit de Patricia Castex-Menier

J’aime beaucoup la poésie de Patricia Castex Menier (née en 1956 à Paris), que j’avais pu découvrir grâce à la revue poétique A l’Index, et à laquelle j’avais déjà consacré un petit article.
Récemment, j’ai acheté deux de ses recueils de poèmes, en particulier X fois la nuit, un de ses recueils les plus réputés, qui date de 2006 et a obtenu la Bourse Poncetton de la Société des Gens de Lettres – un livre nocturne qui se divise en quatre parties : la nuit à soi, la nuit du chant, la nuit des autres, la nuit du lieu. Quatre facettes d’une même réalité, teintée parfois de mythologie ou d’histoire antique, et réflexion sur l’ambivalence des ténèbres.
Je vous propose quelques poèmes.

***

A
quatre heures

coupée
en deux,

elle
est un fruit

dont
on voit l’intérieur,

l’insomnie
comme un noyau.

***

On
dit qu’elle date
d’avant le monde,

précéderait
les dieux.

Mais
a-t-il
jamais fait jour,

ont-ils
vraiment compté ?

***

Est-ce
par ambition

qu’elle
s’empara
des yeux d’Homère ?

Emblème
en tout cas bien trouvé,

pour
durer jusqu’à nous.

***

L’aurore
au moins serait son petit
mené à terme.

Mais
elle beugle déjà,

c’est
l’incendie
dont elle accouche :

les
missiles ont éventré
sans sommation

les
grandes étables du ciel.

***

X fois la nuit a été publié en 2006 par Cheyne éditeur. Vous pouvez le commander en librairie.

Deux poèmes de Roberto Juarroz


J’ai trouvé ces deux poèmes de Roberto Juarroz dans son livre Quinzième Poésie Verticale, disponible chez José Corti.
J’aime vraiment beaucoup ces poèmes, qui me semblent proches de la perfection.

***

22

La fumée est notre image.
Nous sommes le reste de quelque chose qui se
consume,
une évanescence difficilement visible
qui se désagrège dans cette hypothèse du temps
comme une promesse non tenue
peut-être formulée à une autre époque.

Volutes d’une combustion qui ne parvient même
pas
à modérer le froid d’un hiver
sur cet îlot perdu,
qui devra lui aussi se changer en fumée.

(…)

***

2

Chaque texte, chaque mot change
selon les heures et les angles du jour et de la
nuit,
selon la transparence des yeux qui les lisent
ou le niveau des marées de la mort.

Ton nom n’est pas le même,
ma parole n’est pas la même
avant et après la rencontre
avant et après avoir repensé
que demain nous ne serons plus.

Toute chose est différente
regardée de jour ou de nuit,
mais ils deviennent plus différents encore
les mots qu’écrivent les hommes
et les mots que n’écrivent pas les dieux.

Et il n’y a aucune heure,
ni la plus prometteuse, la plus lucide, la plus
impartiale,
ni même l’heure sans quartiers de la mort,
qui puisse équilibrer les reflets,
ajuster les distances
et faire dire aux mêmes mots les mêmes choses.

Chaque texte, chaque forme, qu’on le veuille
ou non,
est le miroir changeant, chatoyant,
de la furtive ambiguïté de la vie.
Rien n’a une seule forme pour toujours.

Même l’éternité n’est pas pour toujours.

***

Quelques haïkus japonais


J’ai trouvé ces haïkus dans le très joli livre Pensées de femmes paru au Seuil en 2018.
Ce livre m’a été offert par ma mère, qui connaît mon goût pour la poésie et l’art japonais.
Ce recueil de haïkus alterne en effet poèmes et estampes en couleurs, pour un résultat très agréable à feuilleter.

***

Grandiose soleil couchant.
Je claque des dents,
toute fiévreuse.

Hideno Ishibashi

***

Battant des cils,
mon enfant ressasse son rêve brisé.
Aube printanière.

Hisajo Sugita

***

Douce journée.
Un de nous deux
sera seul un jour.

Momoko Kuroda

***

Des lucioles passent.
Tous les hommes que je veux voir
sont déjà passés.

Momoko Kuroda

***

Hortensias.
La lettre arrivée hier,
déjà vieille.

Takako Hashimoto

***

Un de mes derniers poèmes, paru dans ARPA


Dans le numéro 123 de la revue poétique ARPA, de l’hiver 2018-19, j’ai eu l’honneur de voir figurer trois de mes poèmes en vers libres. Voici l’un d’eux :

Apprentissages

Il aura fallu
passer par mille gouffres
pour se retrouver
les pieds au sol
et la tête à l’endroit.

Nous aurons dû passer
de cahots d’espoirs
en chaos d’amours
pour apprendre à aimer
la légèreté de l’air,
l’innocence d’un feuillage.

Au cœur
toujours recalé
le monde aura donné
comme consolation
la beauté ambiguë
des nuages qui passent
et des fleurs qui s’inclinent.

Marie-Anne BRUCH

***

Deux poèmes de Dylan Thomas


Ces poèmes sont extraits du recueil Vision et Prière (et autres poèmes) du poète gallois Dylan Thomas (1914-1953), dans une traduction d’Alain Suied, chez Poésie Gallimard.
Comme souvent, je ne choisis pas les poèmes les plus célèbres, mais je publie ceux que je préfère.

Cet amour – je le surestime peut-être
Faisant de n’importe quelle femme une déesse
Aux cheveux et aux dents admirables,
Et de ses gestes vides un monde de signification,
Et de son sourire, la fidélité même,
Et de sa moindre parole
l’immortalité.
Je suis trop gai peut-être,
Trop solennel, insincère,
Noyé dans mes pensées
Affamé d’un amour que je sais vrai
Mais trop beau.
Trop d’amour affaiblit,
Tous mes gestes
Dérobent mes grandes forces
Et les offrent
A ta main, à ta lèvre, à ton front.

Décembre 1930

***

Jadis c’était la couleur du dire

Jadis c’était la couleur du dire
Qui inondait ma table sur le versant le plus laid d’une colline
Avec un champ chaviré où une école se tenait, tranquille
Et un carré noir et blanc de filles s’y répandait en jeux ;
Les doux glissoires du dire je les dois détruire
Pour que les noyés enchanteurs se relèvent pour chanter comme coq et tuer.
Quand je sifflais avec des gamins joueurs à travers le parc du réservoir
Où la nuit nous lapidions les froids, les niais
Amants dans la boue de leur lit de feuilles,
L’ombre de leurs arbres était mot à plusieurs obscurités
Et lampe d’un éclair pour les pauvres dans la nuit ;
Maintenant mon dire doit me détruire,
Et je déviderai chaque pierre comme un moulinet.

***

Le numéro 125-126 de la revue Arpa, titrée « EXILS »


J’ai reçu ce numéro de la revue Arpa au tout début avril 2019, il s’agit d’un numéro double sur le thème des Exils.
Comme toujours, la revue est de grande qualité et c’est un plaisir de la lire.

Voici quelques poèmes qui m’ont particulièrement plu :

REVENIR

Passé l’horizon d’enfance
commence l’exil.

Ici ont vécu des êtres humains
dissous dans le temps.

Les années ont braconné
ce qu’il restait de traces.

L’édifice de la mémoire
chancelle au moindre manque.

J’ai espéré longtemps
le retour de l’innocence.

Michel MONNEREAU

***

Vous écrivez dit-elle
par ennui ou mélancolie
votre peine
embrume les chemins

Où est votre amour
Où le chant de la grive ?
Vous écrivez dit-elle
car je me suis enfuie

On allume des bougies
dans les églises désertes
Vous écrivez pour remplir
mon absence

Peut-être reviendrai-je
avec la marée pour lire
serrée bien contre vous
ce poème sous un ciel étoilé

Jacques ROBINET

***

LE SEUIL

Tu ne sais pas où tu vas

et dans le trouble de l’incertain qui t’attend
tu es à deux doigts de rebrousser chemin

mais ta force peut venir de là
de ce retournement qui va t’ouvrir les yeux
sur la certitude que tout est devant

et c’est le seuil à franchir
avant de refermer ta vie à double tour

(nuit du 1er au 2 novembre 2017)

Marc BARON

***

La nuit tambourine à la porte
Nos échecs
Veulent une place dans le lit

La nuit se repaît
Nos peurs
Prennent toute la couette

La nuit gronde
Nos secrets
Mettent la tête sous l’oreiller

Se croyant à l’abri
Des délires et des suées

Du sérum de vérité
D’une nuit agitée

Francis VALETTE

***

Je vous renvoie au site de la revue ARPA pour tout abonnement ou renseignement : en suivant ce lien !

Quelques poèmes de Roberto Juarroz


Ces quelques poèmes sont extraits de La Quatorzième Poésie Verticale de Roberto Juarroz, que j’ai découverte grâce au blog Arbre à Lettres, et qui m’a tout de suite séduite par sa grande limpidité et ses thématiques métaphysiques, d’une profondeur souvent vertigineuse.
Ce livre est paru chez José Corti.

Roberto Juarroz (1925-1995) est un poète argentin, une des voix majeures de la poésie contemporaine.

***

101

Seule la lézarde de la privation
nous rapproche de la rencontre.
Et si la rencontre se produit
peu importe qu’elle soit une autre lézarde.

Seulement ici trouverons-nous
le secret de la première.
Pourquoi ressentons-nous ce qui n’est pas
comme une privation ?
Est-ce la seule façon
de le faire exister ?

***

104

Certaines fois la musique occupe la première place,
mais d’autres elle se retire au second plan
et laisse courir en nous
quelque chose de plus cher qu’elle-même.

Or y a-t-il quelque chose de plus cher que la musique,
quelque chose qui coure comme elle
et qui comme elle nous sauve ?
Quelque chose qui puisse nous envelopper
sans que l’on sache si elle le fait
du dehors en dedans
ou du dedans en dehors ?

Tout ce qui sauve
doit pour un moment se retirer
afin qu’une autre chose nous sauve.

La liberté de l’homme est si grande
qu’elle ne peut même pas se borner
à un seul degré de salut.

***

110

Les réponses ont pris fin.
Peut-être n’ont-elles jamais existé
et elles ne furent que miroirs
confrontés avec le vide.

Mais à présent les questions ont pris fin aussi.
Les miroirs se sont brisés,
même ceux qui ne reflétaient rien.
Et il n’y a pas moyen de les refaire.

Pourtant,
Peut-être reste-t-il quelque part une question.
Le silence est aussi une question.

Il reste un miroir qui ne peut pas se briser
parce qu’il ne se confronte avec rien,
parce qu’il est à l’intérieur de tout.

Nous avons trouvé une question.
Le silence sera-t-il une réponse aussi ?
Peut-être, à un moment déterminé,
les questions et les réponses sont exactement pareilles.

***

Trois courts poèmes de Constantin Cavafis


Ces trois poèmes sont extraits du livre En attendant les barbares publié chez Poésie/Gallimard, je les ai choisis en fonction de leur brièveté et de mon goût personnel.
Constantin Cavafis ou Cavafy (1863-1933) est l’un des principaux poètes grecs, très peu connu de son vivant et publié de façon posthume, il est une figure majeure de la littérature. (Sources : Wikipedia).

Prémonition des Sages

Les hommes connaissent le présent.
L’avenir appartient aux dieux,
seuls et pleins possesseurs de toutes les lumières.
De l’avenir, les sages ne perçoivent
que les prémisses. Leur oreille parfois,

aux heures de profonde méditation,
se trouble. La secrète rumeur
des lendemains en marche leur parvient.
Et ils l’écoutent avec respect. Tandis que dans la rue,
dehors, les peuples n’entendent rien.

***

Monotonie

Un jour monotone en suit un autre
monotone, identique. Les mêmes choses
vont se produire, et se reproduiront encore –
pareils sont les instants qui nous trouvent et nous quittent.

Un mois qui s’écoule en amène un autre.
Ce qui vient est facile à imaginer ;
c’est ce pesant ennui d’hier. Au point
que demain n’a déjà plus l’air d’être demain.

***

Désirs

Beaux comme des morts qui n’ont point vieilli,
enfermés au milieu des larmes dans un mausolée splendide,
le front ceint de roses et jasmin aux pieds –
tels sont les désirs qui nous ont quittés
sans s’être accomplis ; sans qu’aucun n’atteigne
à une nuit de volupté ou à son lumineux matin.

***