Deux poèmes de Raymond Queneau

antho_20eme J’ai trouvé ces deux poèmes dans l’anthologie de la poésie française du 20è siècle (de Paul Claudel à René Char) chez Poésie/Gallimard.
Raymond Queneau (1903-1976), poète et romancier, est l’auteur, entre autres, des Exercices de style et de Zazie dans le métro.

L’Amphion

Le Paris que vous aimâtes
n’est pas celui que nous aimons
et nous nous dirigeons sans hâte
vers celui que nous oublierons

Topographies ! itinéraires !
dérives à travers la ville !
souvenirs des anciens horaires !
que la mémoire est difficile …

Et sans un plan sous les yeux
on ne nous comprendra plus
car tout ceci n’est que jeu
et l’oubli d’un temps perdu

du recueil Les Ziaux (1943)

***

Un poème c’est bien peu de chose
à peine plus qu’un cyclone aux Antilles
qu’un typhon dans la mer de Chine
un tremblement de terre à Formose

une inondation du Yang Tse Kiang
ça vous noie cent mille Chinois d’un seul coup
vlan
ça ne fait même pas le sujet d’un poème
Bien peu de chose

On s’amuse bien dans notre petit village
on va bâtir une nouvelle école
on va élire un nouveau maire et changer les jours de marché
on était au centre du monde on se trouve maintenant
près du fleuve océan qui ronge l’horizon

Un poème c’est bien peu de chose

du recueil L’instant fatal (1948)

***

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Gros-Câlin de Romain Gary

gros-calin-romain-garyGros-Câlin est le premier roman que Romain Gary a décidé de publier sous le pseudonyme d’Emile Ajar, ce qui lui donne certainement une importance particulière et m’a donné très envie de le lire.

Le début de l’histoire : Un parisien de trente-sept ans, nommé Cousin, qui travaille dans les statistiques et vit seul dans un petit deux-pièces, se prend d’affection, au cours d’un voyage en Afrique, pour un python de deux mètres de long et le ramène avec lui à Paris, dans son appartement. Comme le python ne cesse de s’enrouler « affectueusement » autour de lui, il le nomme Gros-Câlin. Naturellement, cette adoption insolite fait jaser le voisinage et aussi ses collègues de bureau, parmi lesquels se trouve une très séduisante jeune femme noire, nommée Irénée Dreyfus, dont Cousin est secrètement amoureux et avec laquelle il espère bien se marier. Mais comment faire accepter à une jeune femme la présence de Gros-Câlin ? Par ailleurs, le python ne peut se nourrir que de proies vivantes : souris ou cochons d’Inde, et il se trouve que Cousin éprouve une grande tendresse pour ces petites bêtes, ce qui lui cause un grave problème de conscience. (…)

Mon avis :
Ce livre réussit à nous amuser avec des thèmes aussi peu réjouissants que l’angoisse de la solitude et les manques affectifs jamais comblés.
Le personnage principal, Cousin, est un personnage d’une telle naïveté qu’il se croit réellement aimé de son python et qu’il se leurre totalement sur les liens qui l’unissent (ou plutôt, justement, ne l’unissent pas) à Mademoiselle Dreyfus.
Il y a un travail extraordinaire sur le langage et les expressions toutes faites, des trouvailles dans l’agencement des mots, qui se rapprochent à mon sens de la poésie.
On a l’impression que l’auteur ne se fixe aucune limite, que toute digression, même la plus farfelue, est possible, et en même temps le livre reste parfaitement cohérent de bout en bout et se concentre toujours sur l’essentiel du propos.
On remarque aussi l’esprit de dérision qui anime Romain Gary lorsqu’il parle des opposants à l’avortement et de leur « droit sacré à la vie » (le livre a été publié en 1974, au moment du violent débat sur l’IVG), ou encore lorsqu’il parle des actions humanitaires et de leurs partisans.
Ce beau roman, sous des dehors tout à fait fantaisistes, laisse transparaître une belle sensibilité et dresse un constat lucide sur la solitude et la souffrance morale, dans un foisonnement et une surenchère verbale assez poignante.

J’ai choisi cet extrait, qui est la première page de Gros-Câlin :

Je vais entrer ici dans le vif du sujet, sans autre forme de procès. L’Assistant, au Jardin d’Acclimatation, qui s’intéresse aux pythons, m’avait dit :
– Je vous encourage fermement à continuer, Cousin. Mettez tout cela par écrit, sans rien cacher, car rien n’est plus émouvant que l’expérience vécue et l’observation directe. Evitez surtout toute littérature, car le sujet en vaut la peine.
Il convient également de rappeler qu’une grande partie de l’Afrique est francophone et que les travaux illustres des savants ont montré que les pythons sont venus de là. Je dois donc m’excuser de certaines mutilations, mal-emplois, sauts de carpe, entorses, refus d’obéissance, crabismes, strabismes et immigrations sauvages du langage, syntaxe et vocabulaire. Il se pose là une question d’espoir, d’autre chose et d’ailleurs, à des cris défiant toute concurrence. Il me serait très pénible si on me demandait avec sommation d’employer des mots et des formes qui ont déjà beaucoup couru, dans le sens courant, sans trouver de sortie.
Le problème des pythons, surtout dans l’agglomérat du grand Paris, exige un renouveau très important dans les rapports, et je tiens donc à donner au langage employé dans le présent traitement une certaine indépendance et une chance de se composer autrement que chez les usagés. L’espoir exige que le vocabulaire ne soit pas condamné au définitif pour cause d’échec.

La Délicatesse, de David Foenkinos

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L’attribution, hier, du prix Renaudot à David Foenkinos pour son dernier roman (intitulé Charlotte je crois) m’a fait réaliser soudain que je n’avais jamais lu cet auteur alors que j’avais depuis un nombre de mois incalculable, dans ma bibliothèque, La délicatesse, un roman acheté par curiosité mais dont j’avais toujours repoussé la lecture à plus tard. Il faut dire que je n’en attendais pas grand-chose, en ayant sans doute trop entendu parler dans les média et supposant (peut-être à tort) que les livres à succès sont rarement très valables. Aussi, le fait que ce roman ait été adapté au cinéma et que les critiques aient été souvent mitigées, avait achevé de me détourner de cette possible lecture.
Je l’ai finalement lu. Et c’est une bonne surprise !

Le début de l’histoire : Nathalie, une étudiante en économie, jeune et belle, rencontre son futur mari, François, un jeune financier, dans la rue et c’est le coup de foudre entre eux. Ils vivent sept ans d’un bonheur idyllique et parfait jusqu’au jour où François, parti seul faire son jogging, se fait renverser par une voiture. Devenue veuve, Nathalie reste désespérément amoureuse de François et se ferme à l’idée de toute nouvelle rencontre. Pour oublier sa peine et, surtout, s’oublier elle-même, elle jette toute son énergie et sa volonté dans le travail, finissant par obtenir une promotion qui la met à la tête d’une équipe de six personnes, dont l’insignifiant Markus …

Mon avis :
Voici les quelques remarques que je peux faire sur ce roman :
1) Il est très prenant : je l’ai lu d’une traite alors que ça ne m’arrive pour ainsi dire jamais. Ce n’est pas tant l’histoire qui est intéressante (on se doute que Nathalie va se remettre de son deuil et qu’elle va vivre une histoire d’amour avec Markus) que le style très inventif et fantaisiste de l’auteur, qui m’a d’ailleurs un peu rappelé – toutes proportions gardées – le style de Boris Vian dans L’écume des jours, avec des trouvailles très amusantes et, en même temps, non dénuées d’une certaine profondeur. J’ai franchement ri à plusieurs reprises, par exemple au moment du trafic de mozzarella, ou lorsque le patron de Nathalie invite Markus à diner.
2) J’ai trouvé qu’il y avait des analyses psychologiques parfois bien senties, assez pénétrantes, et d’autres fois un peu plus banales.
3) La construction du livre m’a semblé audacieuse car, au beau milieu du récit, on trouve des petits chapitres fantaisistes (ayant bien sûr un rapport avec l’histoire) comme un extrait de la notice du Guronsan, les paroles de la chanson L’amour en fuite d’Alain Souchon, les ingrédients d’une recette de cuisine (le risotto aux asperges), un extrait de la pièce Mademoiselle Julie de Strindberg, un extrait du discours de Ségolène Royal après sa défaite à la présidence du Parti Socialiste, etc.
4) J’ai pensé à un moment que l’auteur ne reculait pas devant l’expression des sentiments, évoquant le sentiment amoureux avec même parfois un soupçon de lyrisme voire de sentimentalisme, et qu’il réussissait pour autant à ne pas tomber dans le ridicule.
5) La fin m’a paru gentillette, un peu trop « tout est bien qui finit bien », je me serais attendue à une fin plus originale et fantaisiste.

Je conseillerais ce livre aux lecteurs qui traversent une période de morosité et qui ont besoin de se remonter le moral !

Oblomov : Un roman russe d’Ivan Gontcharov

oblomov Oblomov est un classique de la littérature russe, écrit par Ivan Gontcharov (1812-1891) en 1859.

Le début de l’histoire : Oblomov est un propriétaire terrien d’une trentaine d’années qui vit de ses rentes. Il loge dans un appartement à Saint-Pétersbourg avec quatre domestiques, dont le fidèle et négligent valet de chambre Zakhar. La principale occupation d’Oblomov consiste à rester allongé dans son lit et à rêvasser à de vagues projets d’embellissements de son domaine. Oblomov a pourtant deux problèmes urgents : son propriétaire veut récupérer son appartement et il doit donc déménager dans les plus brefs délais, et le staroste de son domaine (sorte de métayer) lui a écrit pour lui annoncer que ses rentes seraient fortement réduites parce que ses paysans s’étaient enfuis. Mais Oblomov, tracassé par ces deux importants soucis, préfère ne pas prendre de décision dans l’immédiat et aimerait simplement ne plus y penser du tout. Aux visiteurs qui viennent le voir chez lui, il essaye de soumettre ses tracas, mais n’obtient pas de conseil qui le satisfasse. Son ami, Stolz, le voyant sans occupation, sans volonté, et couché toute la journée sur son divan, décide de « le secouer » et de le remettre en activité. Mais Oblomov se laissera-t-il faire ?

Mon avis : Ce magnifique roman est d’abord le portrait d’un homme, Oblomov, qui est rétif à tout changement et qui est pratiquement incapable de prendre une décision. « Paresseux » est le mot le plus souvent employé dans le livre pour le décrire, mais on peut aussi être touché par sa sincérité désarmante et par sa faiblesse qui attire sur lui les profiteurs et les arnaqueurs de toutes sortes. On sent d’ailleurs que Gontcharov a une réelle sympathie, une profonde indulgence, pour son personnage, et il le présente également comme un homme sensible et débonnaire.
J’ai aimé dans ce roman un sens de l’observation très aiguisé, beaucoup d’humour, la finesse de la psychologie, la manière vivante et très réaliste dont sont décrits les personnages car ils ne sont pas figés et évoluent vraiment avec naturel jusqu’au bout de l’histoire.
Un très grand livre !

Quelques euphorismes de Grégoire Lacroix

euphorismes-de-gregoire-lacroix Ce livre, Les Euphorismes de Grégoire Lacroix, m’a été offert récemment par une amie : il s’agit d’un recueil d’aphorismes tantôt drôles tantôt profonds sur le monde et la nature humaine. J’en ai sélectionné quelques uns pour vous aujourd’hui :

 » Ceux qui comprennent à demi-mot, ne dorment que d’un œil, n’écoutent que d’une oreille et ne boivent que des demis feraient bien de mener une double vie. »

 » Sur un mur aveugle, le poète non seulement dessine des portes mais en plus les ouvre ! »

 » Grâce à des siècles de civilisation on est passé de l’homme en pagne à la femme en string. »

 » J’aime mieux une pierre dans mon jardin qu’un gravier dans ma chaussure. »

 » Chaque individu est unique et, là-dessus, j’ai la prétention d’être comme tout le monde. »

 » Certains croient prendre leur envol alors qu’ils ne font que battre de l’aile. »

 » Etant personnellement biodégradable à 100% j’estime avoir fait mon maximum pour la défense de l’environnement. »

 » J’aurais tant aimé qu’un oiseau me prenne en amitié. »

 » Tout homme est à la fois le labyrinthe et le promeneur qui s’y perd. »

 » Je suis à cheval sur les principes, mais très mauvais cavalier. »

 » On passe la première moitié de sa vie à se sous-estimer et la deuxième à s’apercevoir qu’on a surtout surestimé les autres. »

 » Mieux vaut un amateur éclairé qu’un professionnel obscur. »

 » On peut rire de tout à condition que ça soit drôle. »

 » Avec l’âge on renonce à bien des choses dont on aurait pu se passer beaucoup plus tôt. »

 » Peut-on vraiment affirmer qu’une larme de tristesse et une larme de bonheur se ressemblent comme deux gouttes d’eau ? »

 » L’art conceptuel devrait le rester. »

 » Un couple n’est pas fait pour s’entendre mais pour s’écouter. »

 » Il parait que les moutons insomniaques comptent les uns sur les autres pour s’endormir. »

 » Le futur n’existe pas, il n’y a qu’une succession « d’aujourd’hui ». »

 » Absorbé par les recherches sur l’infiniment grand, puis sur l’infiniment petit, le scientifique a négligé de façon coupable le fantastique potentiel de l’infiniment moyen. »

 » Il est plus facile d’éblouir que d’éclairer. »

 » Certains pensent qu’il suffit d’avoir mauvais caractère pour avoir du caractère, comme s’il suffisait d’avoir mauvaise haleine pour avoir du souffle ! »

 » Les neurones sont les unités élémentaires de l’intelligence. Le plus difficile c’est de leur donner le goût du travail en équipe. »

Les Euphorismes de Grégoire Lacroix étaient parus en 2011 aux éditions Max Milo.

Un sonnet célèbre et humoristique de Jean Pellerin

La Grosse Dame chante…

Manger le pianiste ? Entrer dans le Pleyel ?
Que va faire la dame énorme ? L’on murmure…
Elle râcle sa gorge et bombe son armure :
La dame va chanter. Un œil fixant le ciel

— L’autre suit le papier, secours artificiel —
Elle chante. Mais quoi ? Le printemps ? La ramure ?
Ses rancœurs d’incomprise et de femme trop mûre ?
Qu’importe ! C’est très beau, très long, substantiel.

La note de la fin monte, s’assied, s’impose.
Le buffet se prépare aux assauts de la pause.
« Après, le concerto ?… — Mais oui, deux clavecins. »

Des applaudissements à la dame bien sage…
Et l’on n’entendra pas le bruit que font les seins
Clapotant dans la vasque immense du corsage.

*****

Ce sonnet fait partie du recueil Le Bouquet inutile (1923) et j’ai pu le lire pour la première fois dans une anthologie de la poésie du 20è siècle.
J’ai longtemps considéré ce poème comme un modèle à suivre pour ma propre écriture, avant de changer de style …

L’extraordinaire voyage du fakir … de Romain Puértolas

Fakir_IkeaLe titre complet de ce livre est L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea – un bon titre, qui préfigure bien le genre de roman que l’on peut s’attendre à trouver : loufoque, divertissant, imaginatif… et pas intellectuel !
Je ne dirais pas que ce roman m’a fait éclater de rire, mais j’ai souvent souri et j’ai franchement ri deux ou trois fois. L’humour de ce livre n’est ni méchant ni vulgaire, ce qui contribue à en rendre le ton sympathique, bon enfant, mais les blagues sont parfois trop appuyées comme, par exemple, les explications sur la manière dont il faut prononcer les noms des héros, ce qui est prétexte à des blagues pendant quasiment tout le long du livre, et finit par être fatigant. Alors c’est vrai que ce n’est pas un humour très subtil, que les ficelles sont souvent très grosses, mais, franchement, ça met de bonne humeur et, pour ma part, j’aimais assez retrouver ce livre chaque soir pour connaître la suite des aventures de ce fakir.
Par contre, là où ce roman est, à mon avis, faible, c’est quand il essaye de devenir plus grave et de toucher le lecteur sur la corde sensible. Par exemple, il essaye à plusieurs reprises de nous émouvoir sur le sort des immigrés clandestins mais on patauge dans les bons sentiments et le simplisme, et les arguments que l’auteur utilise sont tous plus clichés les uns que les autres.
J’ai trouvé aussi, en partie pour cette raison, que la deuxième moitié du roman était moins réussie que la première, car le côté humoristique s’essouffle au détriment du côté « bons sentiments », qui prend de plus en plus de place.
Ce qui m’a un peu gênée, aussi, c’est l’aspect trop décousu de ce livre – quelque chose de mal construit, voire pas construit du tout : par exemple, lorsqu’on rencontre le groupe d’immigrés clandestins et que l’auteur nous raconte leur histoire et nous amène (plus ou moins) à nous y intéresser, on lâche brutalement ces personnages pour passer à tout autre chose et il faut attendre un des derniers chapitres pour retrouver un de ces immigrés clandestins, qui se perd de nouveau assez vite dans la nature…
Mais, d’une manière générale, je dirais que ce livre est un assez bon divertissement … à lire dans une période où on a des soucis et où on veut se changer les idées – mais pas davantage que ça !

L’extraordinaire voyage du fakir … Ikea avait paru en automne 2013 aux éditions du Dilettante.

Trois petits recueils de Norge

Geo Norge ou Norge est né Georges Mogin à Bruxelles en 1898 et mort à Mougins le 25 octobre 1990. Il choisit l’écriture en 1923, fonde le Journal des poètes en 1931 puis les Cahiers blancs en 1937.
Dans les années 20 et 30 il participe aux mouvements contemporains (surréalistes et autres) mais se montre rapidement marginal par rapport à eux.
De son œuvre poétique extrêmement variée j’ai retenu aujourd’hui trois petits recueils de courts poèmes en prose : Les Oignons ( 1953), Les Cerveaux brûlés (1969), Le Sac à malices (1984).
On a souvent dit que la concision, la clarté, le trait d’esprit, l’ironie, étaient des qualités typiquement françaises, et pourtant elles caractérisent au mieux ce poète belge.
Norge était un admirateur de La Fontaine et, comme lui, il ne se faisait pas d’illusions sur la nature humaine, mais n’en demeurait pas moins profondément épris de la vie et de l’humanité.
Voici quelques poèmes tirés de ces trois recueils :

Le Travail

On répara le tonneau et les Danaïdes furent bien attrapées. Il leur vint d’ailleurs une mauvaise graisse et cela fit peine à voir. Sisyphe n’en revenait pas. Pourvu que mon rocher continue, pensait-il. Ah, ceux qui ont la vocation du travail, ça leur paraît tout drôle quand la besogne est faite.

La Justice

Omar, le bon Omar se précipite aux pieds du sultan-philosophe. – Seigneur, pourquoi m’accabler de douleurs ? Et qu’ai-je fait pour mériter vos châtiments ? – D’où te vient cette idée, cher Omar, qu’on a ce qu’on mérite ? Pour le coup, telle erreur mérite un châtiment.

L’Ouïe

Sourd, sourd, sourd. Anatole était sourd comme une colonne. De naissance, d’ailleurs. Un jour l’ouïe lui fut donnée par un bienfaisant guérisseur. Oiseaux chantaient, ruisseaux chantaient, hommes chantaient. Quel opéra ! Eh bien, Anatole comprit seulement le silence inouï du monde.

Boum

Je dis boum et tu dis boum-boum. Je réponds boum-boum-boum car je veux boumer plus que toi. Ça reboume de plus en plus fort, et c’est ainsi que commencent les grands empires. C’est ainsi que les grands empires finissent. Et d’ailleurs que, boum, ils recommencent.

Le Rossignol de Chine

Il y a une certaine façon de chanter chinois pour ces oiseaux-là. On n’y comprend rien. Aux rossignols de France on ne comprend rien non plus. Mais quand même, on sent qu’ils parlent français.

On peut se tromper

Tiens, c’est une girafe et j’ai cru si longtemps que c’était un pommier. Alors ces pommes que j’aimais tant ? – C’était de la crotte, Aristide. – De la crotte ! Alors, j’aimais de la crotte ? – Mais oui, Aristide, on peut se tromper et le principal c’est d’aimer.

L’Ordre

Je mets beaucoup d’ordre dans mes idées. Ça ne va pas tout seul. Il y a des idées qui ne supportent pas l’ordre et qui préfèrent crever. A la fin, j’ai beaucoup d’ordre et presque plus d’idées.

Pour l’Odeur

Encore des idées ! On en avait déjà, dit Claude au visiteur qui se lisse la barbe. – Les miennes sont les vraies, jeune homme, il faut les croire. – Monsieur, lui répond Claude, avec tous mes respects, vous n’en auriez pas une, ô seule et même fausse, mais qui sache sourire et sente le lilas ?

Sucre Candide

Maman, l’hiver, m’en donnait un petit morceau pour la gorge, quand je partais à l’école.
L’instituteur m’apprit un jour qu’on ne dit pas le sucre candide mais le sucre candi. Quelle déception ! Le lendemain je doutais du Père Noël et un peu plus tard, je réfléchis à l’existence de Dieu …

Les Opéras

Ernest adore les grands opéras mais il n’en écoute jamais car les grands opéras ça l’assomme. Ces cas-là sont plus fréquents qu’on ne pense.

Les Oignons, Les Cerveaux brûlés et Le Sac à malices font partie des Poésies 1923-1988 publiées par Poésie/Gallimard.