Le Piège Walt Disney de Zoran Feric

J’ai lu ce livre croate de l’auteur Zoran Feric (né en 1961) dans le cadre du mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran, un défi auquel vous aurez remarqué que je participe fidèlement chaque année.

Le Piège Walt Disney est paru en 2019 aux éditions de L’Eclisse, sous une jolie couverture et un format agréable à manier.

Il n’est, en général, pas très facile de rendre compte d’un recueil de nouvelles à cause de la diversité des histoires et des thèmes abordés, mais dans celui-ci il faut noter une grande unité de ton, un style très personnel, un regard très acéré de l’auteur sur le monde qui l’entoure.
L’humour grinçant, très noir, frôle parfois le mauvais goût mais reste suffisamment distancié pour ne pas y tomber. Comme dans cette nouvelle La Femme dans le miroir où une bague malencontreusement glissée dans un pâté donne lieu à toutes sortes d’interprétations plus ou moins effrayantes.
Nous sommes souvent déstabilisés par ces nouvelles, étonnés, bousculés, partagés entre l’amusement, l’incrédulité, et l’impression que l’auteur risque d’aller trop loin, toujours sur le fil du rasoir. Comme dans cette nouvelle Les Faux-Monnayeurs, où un camp de concentration nazi se transforme peu à peu, par d’insensibles glissements, en société capitaliste actuelle. Un parallèle pour le moins osé et transgressif – critique acerbe de notre Europe néo-libérale et mondialisée. Ou dans cette autre nouvelle Alexis Zorba, presque aussi cruelle, où un musicien de rue, clochard solitaire, devient une star de la télé-réalité au cours de scènes burlesques et presque oniriques (ou cauchemardesques !).
Pas question de raffinements psychologiques ou de problèmes métaphysiques dans ces nouvelles, nous sommes plutôt dans l’action et dans un prosaïsme assez brutal, mais qui se lit sans déplaisir.
J’ai plutôt aimé cette charge de nos sociétés contemporaines, qui ose prendre le risque d’aller trop loin, et je trouve que cet état d’esprit caustique fait du bien.

Premier livre croate que je lis, et une tentative fort intéressante !

Extrait page 173

A Amsterdam, Paris ou Rome, on donne la pièce aux musiciens de rue pour qu’ils vous régalent de mélodies inattendues. A Athènes, on leur donne pour qu’ils se taisent. C’est une ville qui, en sus de l’Acropole et des gyros, est connue pour le commerce du silence.
L’un des vendeurs les plus connus de cette rare matière première est le grec Zorba. On l’appelle ainsi car il officie dans les voitures du métro d’Athènes, en général tôt le matin, tenant sur l’épaule un radiocassette dont s’échappe un sirtaki au volume sonore insupportable. Par bonheur, la musique ne dure jamais plus d’une minute en principe avant que Zorba n’éteigne son radiocassette. Ensuite, comme s’il faisait un sermon, il explique aux voyageurs d’une voix calme qu’il voyagera avec eux en musique jusqu’au Pirée, à moins qu’ils ne consentent à lui céder quelques pièces. (…)

Le libraire de Gérard Bessette

J’ai lu ce roman, un classique de 1960, par curiosité pour la littérature québécoise que je connais très peu.
Cette lecture participe au défi de Madame Lit de décembre 2019, où il fallait lire un livre découvert sur un blogue littéraire. C’est en effet le blogue de Goran, « Des livres et des films » qui m’a donné envie de lire Le Libraire.
Gérard Bessette (1920-2005) est un écrivain, poète et critique littéraire québécois. Il obtient le Prix du grand jury des lettres en 1961 pour Le Libraire, son roman le plus connu.

Le début de l’histoire :

Monsieur Jodoin, un homme bourru, misanthrope et paresseux, célibataire endurci, déjà grisonnant et peu soigné, va s’installer dans la ville de Saint-Joachim où il vient de trouver un emploi de libraire. Il espère avoir là-bas le moins de travail possible et surtout nouer le moins de contacts humains possibles car les gens l’ennuient. Il prend un plaisir particulier à décourager tous les clients qui lui demandent conseil pour l’achat d’un livre, les aiguillant vers des ouvrages ennuyeux ou argotiques, pour qu’on le laisse tranquille. Mais un jour, son patron, Monsieur Chicoine, lui révèle un secret tout à fait crucial : l’existence d’un cagibi, attenant à la librairie, qu’il appelle « le Capharnaüm » et qui recèle des livres interdits par la Censure, réprouvés par l’Eglise, par exemple Zola, Voltaire, Renan, et plusieurs autres classiques du même style. Monsieur Jodoin aura pour mission de vendre ces livres à des « clients sérieux » et dans la plus grande discrétion. L’existence du Capharnaüm doit absolument rester secrète. (…)

Mon Avis :

C’est un roman court, de moins de 150 pages, qui se lit d’autant plus facilement que les rebondissements sont nombreux et que l’humour est présent à chaque page. Cet humour est surtout dû au personnage principal, Monsieur Jodoin, dont le mauvais esprit et le laisser-aller paraissent très décalés en comparaison avec son entourage. Alors que la petite ville est soucieuse des convenances, du qu’en dira-t-on, des dogmes religieux, Monsieur Jodoin met systématiquement les pieds dans le plat, avec roublardise et indépendance d’esprit, mais aussi beaucoup d’indifférence à l’opinion des autres.
J’étais étonnée de savoir que les classiques francophones étaient censurés au Québec dans les années 1960, je ne vois pas trop ce qu’il y a de si choquant chez Zola ou Maeterlinck et ça donne une vision de l’Eglise pas très propice à la culture et, pour tout dire, obscurantiste. Cette idée est présente en filigrane tout au long du roman, sans jamais attaquer les curés de front, mais par l’humour beaucoup de choses sont exprimées, avec finesse et élégance.
Un livre que j’ai lu avec énormément de plaisir et dont le héros restera gravé dans ma mémoire car il représente un type de caractère haut en couleur et particulièrement réjouissant.

Extrait page 29 :

(…) Même quand des bouquineurs traînassent le long des rayons, ouvrent et ferment tranquillement des livres – pourvu qu’ils restent silencieux, je ne m’y oppose pas non plus. Je me contente de ne pas les regarder – ce qui est facile grâce à une grande visière opaque que je me rabats sur le nez. Je me dis qu’ils finiront bien par fixer leur choix ou ficheront le camp sans m’adresser la parole.
Mais ceux que je peux difficilement supporter, ce sont les crampons qui s’imaginent que je suis là pour leur donner des renseignements, des consultations littéraires. Seule la pensée que je serai obligé de déménager si je les rudoie trop m’empêche de les foutre à la porte. « Que pensez-vous de tel auteur ? Avez-vous lu tel livre ? Ce roman contient-il assez d’amour ? Croyez-vous que celui-ci soit plus intéressant que celui-là ?  » A ces dégoûtants questionneurs, malgré l’effort plutôt vigoureux que l’opération exige, je serais tenté de mettre mon pied au cul. (…)

Quelques poèmes d’Yves Barré

Ces poèmes sont parus chez Polder (numéro 180) dans le recueil Quasi-poèmes, qui date de 2018.

***

Désert

Plus une seule branche
à cent pieds à la ronde ;
l’oiseau a dû se percher
sur un peu d’air
oublié là.

***

Une malpolie

Bien qu’elle entre chez toi
sans frapper
tu restes au tapis.

La mort ne prend
pas de gants.

***

Coloriste

A force de peindre
des couchers de soleil,
il n’avait plus
dans ses tubes
qu’un coin de ciel bleu.

***

Un futur proche

Je ne sais pas
ce qui m’attend
mais
ce qui m’attend
ne sait pas non plus
qu’il va devoir
composer avec moi.

***

Don Quichotte de Cervantes


Mon ami, le poète Denis Hamel, m’a conseillé de lire Don Quichotte et, après un peu d’hésitation devant ses mille-deux-cents pages, je me suis jetée dans ces aventures, avec de plus en plus d’enthousiasme au fil des pages.
On se sent un peu triste quand on termine le deuxième tome de ce livre extraordinaire, L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, triste de savoir qu’il n’y a pas de troisième tome et que toutes ces merveilleuses aventures sont maintenant derrière nous.
Mais pourquoi ce livre est-il si captivant et extraordinaire, même encore plus de 400 ans après sa parution ?
Cela tient d’abord à un humour présent de bout en bout, dû à la folie de Don Quichotte, qui se prend pour un chevalier errant, vaillant et invincible, alors qu’il n’est qu’un petit gentilhomme de province, désargenté, relativement vieux pour l’époque – il a la cinquantaine – et qui, tout le long de son voyage, croit vivre des aventures extraordinaires, rencontrer des Géants, se battre contre des armées entières, subir les mauvais sorts des enchanteurs, terrasser des bêtes féroces, secourir des malheureux, alors que la vérité est beaucoup moins glorieuse et plus terre-à-terre.
Si le personnage de Don Quichotte – surnommé Chevalier à la Triste Figure dans la première partie puis Chevalier aux Lions dans la 2è -, avec sa droiture et son sens de l’honneur, reste relativement égal à lui-même entre le premier et le deuxième tome et ne varie pas beaucoup, il en va tout autrement de Sancho Panza, son fidèle écuyer, dont le personnage un peu idiot et borné du début finit par montrer beaucoup de facéties, d’intelligence, de diplomatie, et prend dans le deuxième tome une envergure quasi plus importante que son maître, avec plusieurs chapitres qui lui sont exclusivement consacrés.
Une autre raison pour laquelle ce roman est si captivant, c’est la succession rapide des péripéties et des rebondissements et la grande place accordée à la psychologie des personnages, qui sont souvent très amusés par la folie de Don Quichotte et qui essayent de jouer son jeu, soit par divertissement soit par intérêt, profitant de sa crédulité et de ses obsessions bizarres pour lui faire croire des choses improbables, extraordinaires.
Un personnage important de ce roman est Dulcinée du Toboso, la dame à qui Don Quichotte pense sans cesse, à laquelle il s’est juré d’être fidèle, mais qu’il n’a jamais vue et qu’il ne verra jamais. Il a entendu vanter sa beauté par hasard et ça lui a suffi pour en tomber amoureux, pour lui inventer ce surnom de Dulcinée alors qu’elle s’appelle tout autrement et pour l’imaginer comme une noble dame d’une grande beauté alors que c’est une paysanne sans grâce.
Le roman est constitué pour une grande part par des dialogues savoureux, souvent teintés de philosophie, avec des réflexions sur l’amour, sur la mort, sur la vie humaine, sur la poésie et sur l’écriture de roman, qui nous montrent que Don Quichotte et Sancho Panza, s’ils sont fous par certains côtés, sont aussi très sages et clairvoyants.

Un des meilleurs livres que j’ai lu dans ma vie, un chef d’oeuvre que l’on dévore avec passion !

J’ajoute que j’ai lu ce livre dans la toute nouvelle traduction d’Aline Schulman, disponible aux éditions Points, et que cette traduction modernisée est tout à fait agréable et facile à lire.

Voici un extrait page 139 (2ème tome)

– Comment peut-on être assez fou, se demandait le gentilhomme, pour se mettre sur la tête un casque rempli de lait caillé et croire ensuite que des enchanteurs vous ont ramolli le crâne ? Et comment peut-on être assez téméraire et insensé pour vouloir se battre à toute force contre des lions ?
Don Quichotte le tira bientôt de ses réflexions :
– Je ne serais pas surpris, monsieur de Miranda, que vous me preniez pour un extravagant et un fou. A en juger par ma conduite, vous auriez de bonnes raisons de le penser. Je vous ferai cependant remarquer que je ne suis pas aussi fou et stupide que j’en ai l’air. On applaudit le brillant chevalier qui, dans l’arène, sous les yeux de son roi, tue un taureau vigoureux d’un coup de lance. On applaudit aussi celui qui, dans la lice, revêtu d’une armure étincelante, caracole et joute devant les dames. Bref, on admire tous ces chevaliers qui divertissent et, d’une certaine façon, honorent la cour de leur souverain par leurs exploits d’apparence guerrière. Mais bien plus digne d’admiration est le chevalier errant qui, à la croisée des chemins, dans les lieux déserts, les forêts et les montagnes, recherche les aventures les plus dangereuses, dont il espère sortir vainqueur, dans le seul but d’acquérir une renommée glorieuse et durable. Le chevalier errant qui secourt les veuves dans les campagnes désolées vaut mieux, dis-je, que l’élégant gentilhomme qui courtise les demoiselles dans les rues de la capitale. (…)

Voici un extrait page 143 (2ème tome)

– Que faut-il penser, monsieur, de ce gentilhomme que vous avez ramené à la maison ? Son nom, son allure, nous ont fort étonnés, ma mère et moi, sans compter qu’il se dit chevalier errant.
– Je ne sais que répondre, mon fils. Je l’ai vu se comporter comme le plus grand fou de la terre, et l’ai entendu tenir des discours si sages qu’ils démentent sa conduite. Parle-lui, tâte-lui le pouls, et juge par toi-même si c’est son bon sens ou sa folie qui l’emporte. Pour ma part, je le crois plutôt fou.

Deux poèmes de Raymond Queneau

antho_20eme J’ai trouvé ces deux poèmes dans l’anthologie de la poésie française du 20è siècle (de Paul Claudel à René Char) chez Poésie/Gallimard.
Raymond Queneau (1903-1976), poète et romancier, est l’auteur, entre autres, des Exercices de style et de Zazie dans le métro.

L’Amphion

Le Paris que vous aimâtes
n’est pas celui que nous aimons
et nous nous dirigeons sans hâte
vers celui que nous oublierons

Topographies ! itinéraires !
dérives à travers la ville !
souvenirs des anciens horaires !
que la mémoire est difficile …

Et sans un plan sous les yeux
on ne nous comprendra plus
car tout ceci n’est que jeu
et l’oubli d’un temps perdu

du recueil Les Ziaux (1943)

***

Un poème c’est bien peu de chose
à peine plus qu’un cyclone aux Antilles
qu’un typhon dans la mer de Chine
un tremblement de terre à Formose

une inondation du Yang Tse Kiang
ça vous noie cent mille Chinois d’un seul coup
vlan
ça ne fait même pas le sujet d’un poème
Bien peu de chose

On s’amuse bien dans notre petit village
on va bâtir une nouvelle école
on va élire un nouveau maire et changer les jours de marché
on était au centre du monde on se trouve maintenant
près du fleuve océan qui ronge l’horizon

Un poème c’est bien peu de chose

du recueil L’instant fatal (1948)

***

Gros-Câlin de Romain Gary

gros-calin-romain-garyGros-Câlin est le premier roman que Romain Gary a décidé de publier sous le pseudonyme d’Emile Ajar, ce qui lui donne certainement une importance particulière et m’a donné très envie de le lire.

Le début de l’histoire : Un parisien de trente-sept ans, nommé Cousin, qui travaille dans les statistiques et vit seul dans un petit deux-pièces, se prend d’affection, au cours d’un voyage en Afrique, pour un python de deux mètres de long et le ramène avec lui à Paris, dans son appartement. Comme le python ne cesse de s’enrouler « affectueusement » autour de lui, il le nomme Gros-Câlin. Naturellement, cette adoption insolite fait jaser le voisinage et aussi ses collègues de bureau, parmi lesquels se trouve une très séduisante jeune femme noire, nommée Irénée Dreyfus, dont Cousin est secrètement amoureux et avec laquelle il espère bien se marier. Mais comment faire accepter à une jeune femme la présence de Gros-Câlin ? Par ailleurs, le python ne peut se nourrir que de proies vivantes : souris ou cochons d’Inde, et il se trouve que Cousin éprouve une grande tendresse pour ces petites bêtes, ce qui lui cause un grave problème de conscience. (…)

Mon avis :
Ce livre réussit à nous amuser avec des thèmes aussi peu réjouissants que l’angoisse de la solitude et les manques affectifs jamais comblés.
Le personnage principal, Cousin, est un personnage d’une telle naïveté qu’il se croit réellement aimé de son python et qu’il se leurre totalement sur les liens qui l’unissent (ou plutôt, justement, ne l’unissent pas) à Mademoiselle Dreyfus.
Il y a un travail extraordinaire sur le langage et les expressions toutes faites, des trouvailles dans l’agencement des mots, qui se rapprochent à mon sens de la poésie.
On a l’impression que l’auteur ne se fixe aucune limite, que toute digression, même la plus farfelue, est possible, et en même temps le livre reste parfaitement cohérent de bout en bout et se concentre toujours sur l’essentiel du propos.
On remarque aussi l’esprit de dérision qui anime Romain Gary lorsqu’il parle des opposants à l’avortement et de leur « droit sacré à la vie » (le livre a été publié en 1974, au moment du violent débat sur l’IVG), ou encore lorsqu’il parle des actions humanitaires et de leurs partisans.
Ce beau roman, sous des dehors tout à fait fantaisistes, laisse transparaître une belle sensibilité et dresse un constat lucide sur la solitude et la souffrance morale, dans un foisonnement et une surenchère verbale assez poignante.

J’ai choisi cet extrait, qui est la première page de Gros-Câlin :

Je vais entrer ici dans le vif du sujet, sans autre forme de procès. L’Assistant, au Jardin d’Acclimatation, qui s’intéresse aux pythons, m’avait dit :
– Je vous encourage fermement à continuer, Cousin. Mettez tout cela par écrit, sans rien cacher, car rien n’est plus émouvant que l’expérience vécue et l’observation directe. Evitez surtout toute littérature, car le sujet en vaut la peine.
Il convient également de rappeler qu’une grande partie de l’Afrique est francophone et que les travaux illustres des savants ont montré que les pythons sont venus de là. Je dois donc m’excuser de certaines mutilations, mal-emplois, sauts de carpe, entorses, refus d’obéissance, crabismes, strabismes et immigrations sauvages du langage, syntaxe et vocabulaire. Il se pose là une question d’espoir, d’autre chose et d’ailleurs, à des cris défiant toute concurrence. Il me serait très pénible si on me demandait avec sommation d’employer des mots et des formes qui ont déjà beaucoup couru, dans le sens courant, sans trouver de sortie.
Le problème des pythons, surtout dans l’agglomérat du grand Paris, exige un renouveau très important dans les rapports, et je tiens donc à donner au langage employé dans le présent traitement une certaine indépendance et une chance de se composer autrement que chez les usagés. L’espoir exige que le vocabulaire ne soit pas condamné au définitif pour cause d’échec.

La Délicatesse, de David Foenkinos

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L’attribution, hier, du prix Renaudot à David Foenkinos pour son dernier roman (intitulé Charlotte je crois) m’a fait réaliser soudain que je n’avais jamais lu cet auteur alors que j’avais depuis un nombre de mois incalculable, dans ma bibliothèque, La délicatesse, un roman acheté par curiosité mais dont j’avais toujours repoussé la lecture à plus tard. Il faut dire que je n’en attendais pas grand-chose, en ayant sans doute trop entendu parler dans les média et supposant (peut-être à tort) que les livres à succès sont rarement très valables. Aussi, le fait que ce roman ait été adapté au cinéma et que les critiques aient été souvent mitigées, avait achevé de me détourner de cette possible lecture.
Je l’ai finalement lu. Et c’est une bonne surprise !

Le début de l’histoire : Nathalie, une étudiante en économie, jeune et belle, rencontre son futur mari, François, un jeune financier, dans la rue et c’est le coup de foudre entre eux. Ils vivent sept ans d’un bonheur idyllique et parfait jusqu’au jour où François, parti seul faire son jogging, se fait renverser par une voiture. Devenue veuve, Nathalie reste désespérément amoureuse de François et se ferme à l’idée de toute nouvelle rencontre. Pour oublier sa peine et, surtout, s’oublier elle-même, elle jette toute son énergie et sa volonté dans le travail, finissant par obtenir une promotion qui la met à la tête d’une équipe de six personnes, dont l’insignifiant Markus …

Mon avis :
Voici les quelques remarques que je peux faire sur ce roman :
1) Il est très prenant : je l’ai lu d’une traite alors que ça ne m’arrive pour ainsi dire jamais. Ce n’est pas tant l’histoire qui est intéressante (on se doute que Nathalie va se remettre de son deuil et qu’elle va vivre une histoire d’amour avec Markus) que le style très inventif et fantaisiste de l’auteur, qui m’a d’ailleurs un peu rappelé – toutes proportions gardées – le style de Boris Vian dans L’écume des jours, avec des trouvailles très amusantes et, en même temps, non dénuées d’une certaine profondeur. J’ai franchement ri à plusieurs reprises, par exemple au moment du trafic de mozzarella, ou lorsque le patron de Nathalie invite Markus à diner.
2) J’ai trouvé qu’il y avait des analyses psychologiques parfois bien senties, assez pénétrantes, et d’autres fois un peu plus banales.
3) La construction du livre m’a semblé audacieuse car, au beau milieu du récit, on trouve des petits chapitres fantaisistes (ayant bien sûr un rapport avec l’histoire) comme un extrait de la notice du Guronsan, les paroles de la chanson L’amour en fuite d’Alain Souchon, les ingrédients d’une recette de cuisine (le risotto aux asperges), un extrait de la pièce Mademoiselle Julie de Strindberg, un extrait du discours de Ségolène Royal après sa défaite à la présidence du Parti Socialiste, etc.
4) J’ai pensé à un moment que l’auteur ne reculait pas devant l’expression des sentiments, évoquant le sentiment amoureux avec même parfois un soupçon de lyrisme voire de sentimentalisme, et qu’il réussissait pour autant à ne pas tomber dans le ridicule.
5) La fin m’a paru gentillette, un peu trop « tout est bien qui finit bien », je me serais attendue à une fin plus originale et fantaisiste.

Je conseillerais ce livre aux lecteurs qui traversent une période de morosité et qui ont besoin de se remonter le moral !

Oblomov : Un roman russe d’Ivan Gontcharov

oblomov Oblomov est un classique de la littérature russe, écrit par Ivan Gontcharov (1812-1891) en 1859.

Le début de l’histoire : Oblomov est un propriétaire terrien d’une trentaine d’années qui vit de ses rentes. Il loge dans un appartement à Saint-Pétersbourg avec quatre domestiques, dont le fidèle et négligent valet de chambre Zakhar. La principale occupation d’Oblomov consiste à rester allongé dans son lit et à rêvasser à de vagues projets d’embellissements de son domaine. Oblomov a pourtant deux problèmes urgents : son propriétaire veut récupérer son appartement et il doit donc déménager dans les plus brefs délais, et le staroste de son domaine (sorte de métayer) lui a écrit pour lui annoncer que ses rentes seraient fortement réduites parce que ses paysans s’étaient enfuis. Mais Oblomov, tracassé par ces deux importants soucis, préfère ne pas prendre de décision dans l’immédiat et aimerait simplement ne plus y penser du tout. Aux visiteurs qui viennent le voir chez lui, il essaye de soumettre ses tracas, mais n’obtient pas de conseil qui le satisfasse. Son ami, Stolz, le voyant sans occupation, sans volonté, et couché toute la journée sur son divan, décide de « le secouer » et de le remettre en activité. Mais Oblomov se laissera-t-il faire ?

Mon avis : Ce magnifique roman est d’abord le portrait d’un homme, Oblomov, qui est rétif à tout changement et qui est pratiquement incapable de prendre une décision. « Paresseux » est le mot le plus souvent employé dans le livre pour le décrire, mais on peut aussi être touché par sa sincérité désarmante et par sa faiblesse qui attire sur lui les profiteurs et les arnaqueurs de toutes sortes. On sent d’ailleurs que Gontcharov a une réelle sympathie, une profonde indulgence, pour son personnage, et il le présente également comme un homme sensible et débonnaire.
J’ai aimé dans ce roman un sens de l’observation très aiguisé, beaucoup d’humour, la finesse de la psychologie, la manière vivante et très réaliste dont sont décrits les personnages car ils ne sont pas figés et évoluent vraiment avec naturel jusqu’au bout de l’histoire.
Un très grand livre !

Quelques euphorismes de Grégoire Lacroix

euphorismes-de-gregoire-lacroix Ce livre, Les Euphorismes de Grégoire Lacroix, m’a été offert récemment par une amie : il s’agit d’un recueil d’aphorismes tantôt drôles tantôt profonds sur le monde et la nature humaine. J’en ai sélectionné quelques uns pour vous aujourd’hui :

 » Ceux qui comprennent à demi-mot, ne dorment que d’un œil, n’écoutent que d’une oreille et ne boivent que des demis feraient bien de mener une double vie. »

 » Sur un mur aveugle, le poète non seulement dessine des portes mais en plus les ouvre ! »

 » Grâce à des siècles de civilisation on est passé de l’homme en pagne à la femme en string. »

 » J’aime mieux une pierre dans mon jardin qu’un gravier dans ma chaussure. »

 » Chaque individu est unique et, là-dessus, j’ai la prétention d’être comme tout le monde. »

 » Certains croient prendre leur envol alors qu’ils ne font que battre de l’aile. »

 » Etant personnellement biodégradable à 100% j’estime avoir fait mon maximum pour la défense de l’environnement. »

 » J’aurais tant aimé qu’un oiseau me prenne en amitié. »

 » Tout homme est à la fois le labyrinthe et le promeneur qui s’y perd. »

 » Je suis à cheval sur les principes, mais très mauvais cavalier. »

 » On passe la première moitié de sa vie à se sous-estimer et la deuxième à s’apercevoir qu’on a surtout surestimé les autres. »

 » Mieux vaut un amateur éclairé qu’un professionnel obscur. »

 » On peut rire de tout à condition que ça soit drôle. »

 » Avec l’âge on renonce à bien des choses dont on aurait pu se passer beaucoup plus tôt. »

 » Peut-on vraiment affirmer qu’une larme de tristesse et une larme de bonheur se ressemblent comme deux gouttes d’eau ? »

 » L’art conceptuel devrait le rester. »

 » Un couple n’est pas fait pour s’entendre mais pour s’écouter. »

 » Il parait que les moutons insomniaques comptent les uns sur les autres pour s’endormir. »

 » Le futur n’existe pas, il n’y a qu’une succession « d’aujourd’hui ». »

 » Absorbé par les recherches sur l’infiniment grand, puis sur l’infiniment petit, le scientifique a négligé de façon coupable le fantastique potentiel de l’infiniment moyen. »

 » Il est plus facile d’éblouir que d’éclairer. »

 » Certains pensent qu’il suffit d’avoir mauvais caractère pour avoir du caractère, comme s’il suffisait d’avoir mauvaise haleine pour avoir du souffle ! »

 » Les neurones sont les unités élémentaires de l’intelligence. Le plus difficile c’est de leur donner le goût du travail en équipe. »

Les Euphorismes de Grégoire Lacroix étaient parus en 2011 aux éditions Max Milo.

Un sonnet célèbre et humoristique de Jean Pellerin

La Grosse Dame chante…

Manger le pianiste ? Entrer dans le Pleyel ?
Que va faire la dame énorme ? L’on murmure…
Elle râcle sa gorge et bombe son armure :
La dame va chanter. Un œil fixant le ciel

— L’autre suit le papier, secours artificiel —
Elle chante. Mais quoi ? Le printemps ? La ramure ?
Ses rancœurs d’incomprise et de femme trop mûre ?
Qu’importe ! C’est très beau, très long, substantiel.

La note de la fin monte, s’assied, s’impose.
Le buffet se prépare aux assauts de la pause.
« Après, le concerto ?… — Mais oui, deux clavecins. »

Des applaudissements à la dame bien sage…
Et l’on n’entendra pas le bruit que font les seins
Clapotant dans la vasque immense du corsage.

*****

Ce sonnet fait partie du recueil Le Bouquet inutile (1923) et j’ai pu le lire pour la première fois dans une anthologie de la poésie du 20è siècle.
J’ai longtemps considéré ce poème comme un modèle à suivre pour ma propre écriture, avant de changer de style …