Cette Vie de Karel Schoeman

J’avais déjà lu un roman de Karel Schoeman, « Retour au Pays Bien Aimé », que j’avais beaucoup apprécié, et c’est la raison pour laquelle je voulais approfondir ma connaissance de cet écrivain.

Voici une petite présentation de l’auteur :
Karel Schoeman est né en 1939 à Trompsburg (État libre d’Orange). Solidaire du combat des Noirs de son pays, il a reçu en 1999, des mains du président Mandela, la plus haute distinction sud-africaine : The Order of Merit. Son œuvre compte une trentaine d’ouvrages d’histoire et dix-sept romans dont certains sont considérés comme des chefs-d’œuvre de la littérature sud-africaine. Il est mort dans la nuit du 1er au 2 mai 2017 à Bloemfontein (Afrique du Sud). (Note de l’éditeur)

Note Pratique sur le Livre :
Publié par les éditions Phébus en 2009, dans une traduction française de Pierre-Marie Finkelstein.
Langue d’origine : Afrikaans.
Nombre de pages : 266.

Voici la présentation de ce roman par les éditions Phébus :

Nous sommes au XIXe siècle dans le Roggeveld, région parmi les plus inhospitalières d’Afrique du Sud. Une femme se meurt. Au cours de sa vie, elle a beaucoup vu et beaucoup entendu : elle a surtout énormément appris sur le cœur des hommes. Hésitante, incertaine, elle égrène ses souvenirs, reconstruit son passé et, ce faisant, exhume un monde, celui des Afrikaners. Surgissent alors de sa mémoire, sur fond de paysage tissé par le vent, la poussière et le silence, des êtres austères et néanmoins secrètement ardents, pragmatiques puis brusquement lyriques.
Et, de page en page, en filigrane, apparaît le subtil portrait de cette narratrice profondément seule et intensément lucide sur son histoire, son pays et son peuple.

Mon humble Avis :

C’est un beau livre, à l’écriture très travaillée, et aux descriptions généralement magnifiques, et on ne peut pas contester le génie de l’auteur à créer des atmosphères, à susciter en nous des images et des impressions.
Malgré cela, j’ai eu beaucoup de mal à avancer dans cette lecture qui demande beaucoup de persévérance et durant laquelle il m’est arrivé de m’ennuyer un peu. Bref, il m’a fallu presque quinze jours pour arriver au bout de ce livre, alors que c’est loin d’être un pavé !
Cette impression de lenteur et de stagnation dans ma lecture était liée au caractère très spécial de l’héroïne et narratrice : une femme absolument enfermée en elle-même, qui ne parle presque jamais et qui se sent toujours étrangère à ce qui se passe autour d’elle. Dans son enfance, elle semble s’attacher à trois ou quatre personnes, surtout des membres de sa famille, comme son père et sa belle soeur Sofie. Mais plus elle grandit ou mûrit plus sa vision du monde devient morne, lointaine et silencieuse.
Pourtant, cette étrange narratrice-héroïne traverse des événements, des drames, qui devraient la sortir de son apathie et la rendre plus active mais elle les raconte en se demandant ce qu’ils veulent dire, dans une incompréhension où elle ne cesse de douter, alors que le lecteur comprend mieux qu’elle de quoi il retourne.
Néanmoins, cette narratrice est loin d’être stupide : elle est une des seules de son village à savoir lire et écrire, elle est souvent sollicitée par des voisins pour rédiger des courriers, elle aime lire et il lui arrive à certains moments de noter ses pensées, de faire des tentatives littéraires, mais elle finit par s’en désintéresser.
Parallèlement, cette narratrice montre une certaine lucidité pour analyser les caractères de ceux qui l’entourent, la cupidité des uns, la dureté des autres, mais elle rêve surtout de solitude et de promenades en liberté à travers le veld.
C’est donc, comme je le disais, un beau livre mais dont il faut accepter le rythme lent et contemplatif, et on doit s’accrocher pour arriver jusqu’au bout.
La fin n’est pas surprenante, on s’y attend depuis le début, et de ce point de vue il n’y a pas de suspense, mais c’est quand même une très belle fin, où l’auteur a mis beaucoup d’émotion contenue.

Un Extrait page 89-90

(…) Les voisins revinrent pour les obsèques – cela devait bien faire vingt ou trente personnes en tout, en comptant les enfants – et je me souviens qu’ils parlaient à voix basse et se taisaient dès qu’ils apercevaient quelqu’un de la famille. Après le culte, qui fut célébré près de la tombe, je servis des bols de café au salon et comme je n’étais encore qu’une enfant, personne ne fit attention à moi. « Ce n’est tout de même pas normal, une femme qui ne verse pas une larme sur la tombe de son mari » fit remarquer quelqu’un sur un ton de reproche; un autre, commentant la chute de Jakob, se demanda ce qu’il pouvait bien faire dans la crevasse où l’on avait retrouvé son corps, aussi loin de l’endroit où il avait été vu pour la dernière fois.
C’est alors que je pris conscience, pour la première fois, de tout ce que l’on peut voir et entendre à condition de rester bien tranquille et de se tenir en retrait, de se contenter de regarder et d’écouter sans laisser échapper le moindre son ni faire le moindre geste; c’est là, en me faufilant sans me faire remarquer avec mes bols de café parmi ces gens venus assister à l’enterrement, que sans m’en rendre compte j’ai appris à vivre pour le restant de mes jours.(…)

Deux sonnets sur l’art, de José Maria de Heredia

Pour continuer à suivre mon défi du Printemps des Artistes, voici deux sonnets de José Maria de Heredia concernant des peintres.
Certes, Emmanuel Lansyer n’est plus aussi célèbre que Michel-Ange, loin de là, mais Heredia leur a consacré à chacun un aussi beau sonnet, et je me propose de vous les faire découvrir.

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Emmanuel Lansyer (1835-1893) est un peintre paysagiste et aquafortiste français. Formé dans les ateliers de Viollet-le-Duc puis de Gustave Courbet, on peut le rapprocher du style réaliste. Ami des poètes José Maria de Heredia et Sully Prudhomme, il fut considéré comme l’un des plus grands paysagistes de son temps, à l’égal de Corot. Il fréquenta également les peintres de Barbizon, en particulier Théodore Rousseau. Il était aussi un grand collectionneur d’art italien.

Michel-Ange (1475-1564) est un sculpteur, peintre, architecte, poète et urbaniste florentin de la Haute Renaissance. Il peint Le Jugement dernier vers la fin de sa carrière, en 1541, bien après avoir décoré le Plafond de la Chapelle Sixtine (à Rome) en 1512, après avoir sculpté les Six Esclaves du Tombeau de Jules II (vers 1516) et plusieurs décennies après avoir sculpté le David en 1504 et la Pietà en 1499. Artiste Phare de la Renaissance, reconnu très tôt comme un génie, il a eu une influence considérable sur plusieurs générations ultérieures d’artistes européens.

Un peintre

A Emmanuel Lansyer.

Il a compris la race antique aux yeux pensifs
Qui foule le sol dur de la terre bretonne,
La lande rase, rose et grise et monotone
Où croulent les manoirs sous le lierre et les ifs.

Des hauts talus plantés de hêtres convulsifs,
Il a vu, par les soirs tempétueux d’automne,
Sombrer le soleil rouge en la mer qui moutonne ;
Sa lèvre s’est salée à l’embrun des récifs.

Il a peint l’Océan splendide, immense et triste,
Où le nuage laisse un reflet d’améthyste,
L’émeraude écumante et le calme saphir ;

Et fixant l’eau, l’air, l’ombre et l’heure insaisissables,
Sur une toile étroite il a fait réfléchir
Le ciel occidental dans le miroir des sables.

**

Marine d’Emmanuel Lansyer (source : Musée)

Michel-Ange

Certe, il était hanté d’un tragique tourment,
Alors qu’à la Sixtine et loin de Rome en fêtes,
Solitaire, il peignait Sibylles et Prophètes
Et, sur le sombre mur, le dernier jugement.

Il écoutait en lui pleurer obstinément,
Titan que son désir enchaîne aux plus hauts faîtes,
La Patrie et l’Amour, la Gloire et leurs défaites ;
Il songeait que tout meurt et que le rêve ment.

Aussi ces lourds Géants, las de leur force exsangue,
Ces Esclaves qu’étreint une infrangible gangue,
Comme il les a tordus d’une étrange façon ;

Et dans les marbres froids où bout son âme altière,
Comme il a fait courir avec un grand frisson
La colère d’un Dieu vaincu par la Matière !

Les Insurgés de Léon Tolstoï

couverture chez Folio classique

Les Insurgés de Léon Tolstoï est un recueil de cinq nouvelles et courts récits sur le pouvoir tzariste et les différentes tentatives de révolutions russes qui ont jalonné le 19è siècle.

On croit souvent que c’est l’URSS communiste qui a inventé la déportation en Sibérie mais on s’aperçoit à travers ces cinq nouvelles que le pouvoir tzariste expédiait déjà depuis bien longtemps ses adversaires politiques dans des camps sibériens, avec de très dures conditions de détention.

Ces cinq nouvelles s’intitulent : Les Décembristes, Le Divin et l’humain, Après le Bal, Pour quelle faute ?, et Notes posthumes du starets Fiodor Kouzmitch, ce dernier texte étant inachevé.

La nouvelle que j’ai le moins appréciée est celle qui ouvre le recueil : Les Décembristes, ce qui n’est pas lié à la qualité de la nouvelle elle-même mais plutôt à mes maigres connaissances de l’histoire russe des années 1820-30, qui m’ont empêchée de goûter les subtilités des certaines allusions, de dialogues, de détails du contexte ou de relations des personnages entre eux et m’ont fait un peu nager dans le brouillard.
Les nouvelles que j’ai le plus appréciées : Pour quelle faute ? Une histoire simple et poignante, pleine d’humanité, qui nous montre ce que pouvait être la vie d’une famille exilée en Sibérie pour des raisons politiques et les drames qu’une telle situation pouvait engendrer.
Une autre nouvelle que j’ai beaucoup aimée : Le Divin et l’Humain, qui nous présente plusieurs personnages masculins, animés par des croyances fortes, les uns se dévouant à leur idéal révolutionnaire, les autres portés par leur foi chrétienne, qui sont tous conduits en prison à un moment ou à un autre. On voit de quelle manière ces différents types de croyances soutiennent ces hommes dans leur existence ou leur apportent une forme de joie face aux difficultés ou même face à la mort. Tolstoï semble vouloir souligner les ressemblances entre ces convictions (les politiques et les religieuses) mais aussi leur profonde différence, car la politique n’offre pas l’espérance d’un au-delà.

Un extrait de « Pour quelle faute ? » page 132 :

Comme il arrive à l’approche de la mort, et en général dans les moments décisifs de la vie, elle fut envahie en un instant par un abîme de sentiments et de pensées, et en même temps elle ne parvenait pas encore à comprendre, ne croyait pas à son malheur. Un premier sentiment lui était familier depuis longtemps, c’était un sentiment de fierté outragée à la vue de ce héros qu’était son mari, humilié devant ces gens grossiers et sauvages, qui le tenaient à présent à leur merci. « Comment osent-ils le tenir en leur pouvoir, lui, le meilleur des hommes ! » L’autre sentiment qui l’envahissait simultanément était la conscience du malheur qui était arrivé. Et la conscience de ce malheur éveilla le souvenir du principal malheur de sa vie, la mort de ses enfants. Et aussitôt surgit la question : pourquoi ? (…)

J’ai lu ce livre pour le Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Deux Poèmes d’Emily Jane Brontë

couverture du recueil chez Poésie Gallimard

Emily Jane Brontë (1818-1848), sœur de Charlotte et d’Anne Brontë, est connue pour son grand roman romantique « Hurlevent » mais aussi pour ses poèmes, dont je vous propose la lecture de deux d’entre eux qui m’ont touchée.
Les œuvres poétiques d’Emily Brontë ont été écrites entre 1836 et 1846 et publiées de façon parcellaire et en partie posthume entre 1845 et 1850 par sa soeur Charlotte.
J’ai extrait ces deux poésies du recueil « Poèmes » publié en bilingue chez Poésie-Gallimard.

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Je suis le seul être ici-bas dont ne s’enquiert

Je suis le seul être ici-bas dont ne s’enquiert
Nulle langue, pour qui nul œil n’aurait de pleurs ;
Jamais je n’ai fait naître une triste pensée,
Un sourire de joie depuis que je suis née.

En de secrets plaisirs, en de secrètes larmes,
Cette changeante vie s’est écoulée furtive,
Autant privée d’amis après dix-huit années,
Oui, solitaire autant qu’au jour de ma naissance.

Il fut jadis un temps que je ne puis cacher,
Il fut jadis un temps où c’était chose amère,
Où mon âme en détresse oubliait sa fierté
Dans son ardent désir d’être aimée en ce monde.

Cela, c’était encore aux premières lueurs
De sentiments depuis par le souci domptés ;
Comme il y a longtemps qu’ils sont morts ! A cette heure,
A peine je puis croire qu’ils ont existé.

D’abord fondit l’espoir de la jeunesse, puis
De l’imagination s’évanouit l’arc-en-ciel,
Enfin m’apprit l’expérience que jamais
La vérité n’a crû dans le cœur d’un mortel.

Ce fut cruel, déjà, de penser que les hommes
Etaient tous creux et serviles et insincères,
Mais pire, ayant confiance dans mon propre cœur,
D’y déceler la même corruption à l’œuvre.

17 mai 1837

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Mon plus grand bonheur c’est qu’au loin

Mon plus grand bonheur, c’est qu’au loin
Mon âme fuie sa demeure d’argile,
Par une nuit qu’il vente, que la lune est claire,
Que l’oeil peut parcourir des mondes de lumière –

Que je ne suis plus, qu’il n’est rien –
Terre ni mer ni ciel sans nuages –
Hormis un esprit en voyage
Dans l’immensité infinie.

Février ou Mars 1838

EMILY BRONTE

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Quelques poèmes de Ryôkan

Ryôkan (1758-1831), moine zen et poète japonais, fut peu connu de son temps mais devint très populaire au 20è siècle. Il a laissé à la postérité une cinquantaine de courtes poésies. (source : éditeur)

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Ô pruniers en fleur,
soyez pour mon vieux cœur
la consolation !
Mes amis d’ancienne date
à présent m’étant ravis.

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Même étourdiment,
ne fais plus mal à personne !
Singe que tu es,
tu n’en subirais pas moins
la conséquence des actes.

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L’automne bientôt
avec ce qu’il met au cœur
de si désolant.
Quand sur les petits bambous
la pluie devient plus sonore.

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Frondaisons pourprées
qui vous êtes effeuillées
dans l’eau du torrent,
laissez au moins vos reflets !
En souvenir de l’automne.

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Au crépuscule,
sur la colline, ces pins,
s’ils étaient des hommes,
c’est du passé qu’auprès d’eux
j’aimerais à m’enquérir.

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Le recueil Ô pruniers en fleur de Ryôkan était paru chez Folio en 2019 dans une traduction d’A.L. Colas datant de 2002.

Un extrait de L’âme Humaine d’Oscar Wilde

L’âme humaine sous le socialisme est un essai politique écrit par Oscar Wilde en 1891.
Il y défend l’abolition de la propriété privée mais également l’Individualisme nécessaire à l’éclosion de tempéraments artistiques comme le sien. Il conçoit le travail salarié comme profondément dégradant et préconise un recours aux machines pour libérer les hommes de toutes ces tâches ingrates et leur permettre une vie épanouissante.

Voici un extrait page 38-39

(…)
Tous les systèmes de gouvernement sont des avortements.
Le despotisme est injuste envers tous, envers le despote lui-même, qui probablement était destiné à faire mieux que cela.
Les oligarchies sont injustes envers la majorité, et les ochlocraties le sont envers la minorité.
On avait jadis fondé de grandes espérances sur la démocratie, mais le mot de démocratie signifie simplement que le peuple régit le peuple à coups de triques dans l’intérêt du peuple.
On a fait cette découverte.
Je dois dire qu’il était grand temps, car toute autorité est profondément dégradante. Elle dégrade ceux qui l’exercent. Elle dégrade ceux qui en subissent l’exercice.
Lorsqu’on en use violemment, brutalement, cruellement, cela produit un bon effet, en créant, et toujours en faisant éclater l’esprit de révolte d’individualisme qui la tuera.
Lorsqu’on la manie avec une certaine douceur, qu’on y ajoute l’emploi de primes et de récompenses, elle est terriblement démoralisante. Dans ce cas, les gens s’aperçoivent moins de l’horrible pression qu’on exerce sur eux, et ils vont jusqu’au bout de leur vie dans une sorte de bien-être grossier, pareils à des animaux qu’on choie ; jamais ils ne se rendent compte qu’ils pensent probablement la pensée d’autrui, qu’ils vivent selon l’idéal conçu par d’autres, qu’en définitive, ils portent ce qu’on peut appeler des vêtements d’occasion, que jamais, pas une minute, ils ne sont eux-mêmes. (…)

Deux poèmes d’amour d’Elizabeth Browning

En ce 8 mars, je souhaitais mettre à l’honneur une femme-poète célèbre.

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le recueil Quelqu’un plus tard se souviendra de nous, publié chez Poésie-Gallimard en 2010. Ce recueil est une anthologie de quinze poètes-femmes de l’Antiquité à nos jours, c’est-à-dire de Sapphô à Kiki Dimoula, en passant par Louise Labé, Emily Brontë, Marina Tsvetaieva, etc.
Elizabeth Browning est une poète anglaise née en 1806, morte en 1861.
Ces deux poèmes sont extraits des « Sonnets portugais » (1850).

***

Si pour toi je quitte tout, en échange
Seras-tu tout pour moi ? N’aurais-je point
Regret du baiser que chacun reçoit
A son tour, et ne trouverais-je étrange,
Levant la tête, de voir de nouveaux murs ?
Comment … Une autre maison que celle-ci ?
Combleras-tu cette place auprès de moi
Pleine de trop tendres yeux pour changer ?
C’est le plus dur. Si vaincre l’amour est
Eprouvant, vaincre la peine plus afflige ;
Car la peine est amour et peine aussi.
Las, j’ai souffert et suis rude à aimer.
Mais aime-moi – Veux-tu ? Ouvre ton cœur,
Et drape en lui les ailes de ta colombe.

***

Comment je t’aime ? Laisse-m’en compter les formes.
Je t’aime du fond, de l’ampleur, de la cime
De mon âme, quand elle aspire invisible
Aux fins de l’Etre et de la Grâce parfaite.
Je t’aime au doux niveau quotidien du
Besoin, sous le soleil et la chandelle.
Je t’aime librement, comme on tend au Droit ;
Je t’aime purement, comme on fuit l’Eloge.
Je t’aime avec la passion dont j’usais
Dans la peine, et de ma confiance d’enfant.
Je t’aime d’un amour qui semblait perdu
Avec les miens – je t’aime de mon souffle
Rires, larmes, de ma vie ! – et, si Dieu choisit,
Je t’aimerai plus encore dans la mort.

***

Une Vie, de Maupassant

J’ai lu ce roman de Maupassant, un classique du naturalisme datant de 1883, parce qu’il dormait dans ma bibliothèque depuis plusieurs années et qu’il était largement temps que je m’y intéresse.
Il s’agit du tout premier roman de Maupassant, et on sent déjà une maîtrise de l’écriture et de la construction romanesque tout à fait impressionnantes.
Maupassant s’est visiblement inspiré de Madame Bovary et d’Un cœur simple de Flaubert pour imaginer l’histoire de cette femme malheureuse en ménage, incomprise.
L’héroïne, Jeanne, est au début du livre une jeune fille naïve et pure tout juste sortie du couvent. Elle revient vivre avec ses parents, un couple généreux et plein de bonté, et elle se perd dans des rêveries sentimentales d’amour, de mariage, de bonheur. Dès la première rencontre avec un homme du voisinage, Julien de Lamare, elle commence à s’émouvoir et s’apprête à se laisser conquérir, d’autant que le jeune homme lui montre de l’intérêt. Au bout de quelques semaines ils sont déjà fiancés, puis mariés, alors qu’ils se connaissent finalement très mal. Jeanne ne tarde pas à s’apercevoir de son erreur : son mari est brutal, cupide, infidèle. Mal mariée, elle ne cherche désormais le bonheur que dans son rôle de mère mais son fils, Paul, surnommé Poulet, lui apportera également de nombreux soucis.
Ce roman aborde de très nombreux thèmes mais le principal est certainement la condition des femmes au 19ème siècle : maintenues dans l’ignorance jusqu’au mariage, elles n’ont pas la possibilité de prendre en main leur destinée ou de faire des choix éclairés et sont soumises toute leur vie au bon vouloir de leur mari – ou à leur mauvaise volonté.
Le rôle néfaste des prêtres dans la vie de Jeanne est aussi tout à fait intéressant : qu’il s’agisse du prêtre indulgent, coulant avec les faiblesses des hommes, ou de son successeur, un rigoriste extrémiste, aucun des deux ne donne à Jeanne les moyens de se défendre et ils l’accableraient plutôt qu’autre chose.

Il m’a semblé par moments noter certaines ressemblances avec des idées de Proust – par exemple les intermittences du cœur – aussi je suppose que Proust a pu s’inspirer de certains passages.

***

Extrait page 69

Ils ne savaient que dire, que faire, n’osant même pas se regarder à cette heure sérieuse et décisive d’où dépend l’intime bonheur de toute la vie.
Il sentait vaguement peut-être quel danger offre cette bataille, et quelle souple possession de soi, quelle rusée tendresse il faut pour ne froisser aucune des subtiles pudeurs, des infinies délicatesses d’une âme virginale et nourrie de rêves.
Alors, doucement, il lui prit la main qu’il baisa et, s’agenouillant auprès du lit comme devant un autel, il murmura d’une voix aussi légère qu’un souffle : « Voudrez-vous m’aimer ? » Elle, rassurée tout à coup, souleva sur l’oreiller sa tête ennuagée de dentelles, et elle sourit : « Je vous aime déjà, mon ami ».
Il mit en sa bouche les petits doigts fins de sa femme, et la voix changée par ce bâillon de chair :  » Voulez-vous me prouver que vous m’aimez ? »
Elle répondit, troublée de nouveau, sans bien comprendre ce qu’elle disait, sous le souvenir des paroles de son père :  » Je suis à vous, mon ami. »
Il couvrit son poignet de baisers mouillés, et, se redressant lentement, il approchait de son visage qu’elle recommençait à cacher.(…)

***

Pour une nuit d’amour, d’Emile Zola

J’ai entendu parler de ce livre grâce au blog Une vie des livres, que je vous invite à découvrir ici.

Pour une nuit d’amour est une longue nouvelle. Bien que son titre nous évoque une romance sentimentale, il s’agit plutôt d’une histoire dramatique, d’une sombre affaire de duperie.
Le héros est un jeune homme robuste et timide, épris de sa routine, travailleur, rêveur, dont le seul loisir est de jouer de la flûte le soir à sa fenêtre. Mais ce loisir bien innocent va le mettre en contact avec sa voisine d’en-face, la jeune Thérèse de Marsanne, dont le teint pâle, la bouche rouge et le front hautain vont éveiller ses sentiments. Mais elle est si belle, si noble, qu’elle lui paraît inaccessible. Pendant de nombreux mois, elle feint de l’ignorer et de mépriser sa musique. Pourtant, contre tout attente, un beau jour, elle lui fait signe, à lui qui est laid et insignifiant. Quelle est la cause de ce soudain revirement ? Il va découvrir une raison effrayante.

Dans cette nouvelle, le personnage féminin de Thérèse de Marsanne est particulièrement maléfique et froidement calculateur, et elle m’a rappelé certains personnages féminins des Diaboliques de Barbey d’Aurevilly, et il y a d’autres détails qui semblent directement inspirés de ces fameuses nouvelles, comme l’idée de jeter un cadavre embarrassant par la fenêtre.
Mais il s’ajoute dans la nouvelle de Zola une dimension sociale intéressante : la jeune fille porte un grand nom, elle est riche, et le jeune homme est un employé de bureau de condition très modeste. Si elle trouve normal de se servir de lui et de lui donner des ordres, c’est assurément à cause de son caractère dominateur mais aussi à cause de leur différence sociale. Et s’il se laisse mener par le bout du nez c’est également pour cette raison, et pas seulement par amour.

Une nouvelle qui réserve beaucoup de surprises jusqu’à la fin, et dont le style est tout à fait magnifique !

Un extrait d’Aurélia de Nerval

J’avais essayé de lire ce grand classique de la littérature romantique dans les années 90, mais n’étais pas du tout rentrée dans ce monde onirique et j’avais abandonné.
J’ai donc retenté il y a quelques jours, et j’ai beaucoup plus apprécié cette prose poétique étrange, tantôt merveilleuse tantôt douloureuse.
Nerval nous immerge dans son délire, nous suivons le fil incohérent de ses pensées, de ses interprétations et de ses impulsions comme si nous étions plongés dans un rêve ou un cauchemar.

Voici un extrait page 88 :

C’est ainsi que je m’encourageais à une audacieuse tentative. Je résolus de fixer le rêve et d’en connaître le secret. Pourquoi, me dis-je, ne point enfin forcer ces portes mystiques, armé de toute ma volonté, et dominer mes sensations au lieu de les subir ? N’est-il pas possible de dompter cette chimère attrayante et redoutable, d’imposer une règle à ces esprits des nuits qui se jouent de notre raison ? Le sommeil occupe le tiers de notre vie. Il est la consolation des peines de nos journées ou la peine de leurs plaisirs ; mais je n’ai jamais éprouvé que le sommeil fût un repos. Après un engourdissement de quelques minutes une vie nouvelle commence, affranchie des conditions du temps et de l’espace, et pareille sans doute à celle qui nous attend après la mort. Qui sait s’il n’existe pas un lien entre ces deux existences et s’il n’est pas possible à l’âme de le nouer dès à présent ?
De ce moment je m’appliquais à chercher le sens de mes rêves, et cette inquiétude influa sur mes réflexions de l’état de veille. Je crus comprendre qu’il existait entre le monde externe et le monde interne un lien ; que l’inattention ou le désordre d’esprit en faussaient seuls les rapports apparents, – et qu’ainsi s’expliquait la bizarrerie de certains tableaux, semblables à ces reflets grimaçants d’objets réels qui s’agitent sur l’eau troublée. (…)

***