Le Récif de Corail de José Maria de Heredia

poesie_parnassienne J’aime particulièrement les poèmes de José Maria de Heredia consacrés à la mer et à l’océan, j’avais déjà publié ici Brise marine, qui évoquait la côte bretonne.

Le Récif de corail évoque, lui, les fonds sous-marins, et je l’aime plus spécialement pour son côté très coloré et très suggestif.


LE RÉCIF DE CORAIL

Le soleil sous la mer, mystérieuse aurore,
Éclaire la forêt des coraux abyssins
Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins,
La bête épanouie et la vivante flore.

Et tout ce que le sel ou l’iode colore,
Mousse, algue chevelue, anémones, oursins,
Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,
Le fond vermiculé du pâle madrépore.

De sa splendide écaille éteignant les émaux,
Un grand poisson navigue à travers les rameaux.
Dans l’onde transparente indolemment il rôde ;

Et brusquement, d’un coup de sa nageoire en feu
Il fait, par le cristal morne, immobile et bleu,
Courir un frisson d’or, de nacre et d’émeraude.

Ce poème est issu du recueil Les Trophées (1893), un des livres les plus emblématiques de la poésie parnassienne.

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Ainsi tu vieilliras de Maurice Magre

antho_poesie_amoureuseJ’ai découvert ce très beau poème de Maurice Magre dans la Petite anthologie de la poésie amoureuse de Jean-Joseph Julaud, aux éditions First.

Maurice Magre (Toulouse, 1877- Nice, 1941) est un romancier, dramaturge et poète que le Figaro décrivait en 1924 de la façon suivante : « Magre est un anarchiste, un individualiste, un sadique, un opiomane. Il a tous les défauts, c’est un très grand écrivain. Il faut lire son œuvre. »

Ainsi tu vieilliras loin de moi, et des peines
Que je ne saurai pas te viendront à pas lents,
Je ne scruterai pas les ombres de tes veines,
Je ne compterai pas tes premiers cheveux blancs.

Au foyer inconnu dans un fauteuil antique,
Près d’un jeune miroir tu t’assiéras, songeant,
Et parmi la douceur des ombres domestiques,
Tu seras grave et douce avec des mains d’argent.

Peut-être avec regret en te voyant moins belle,
Te rappelleras-tu ta grâce et ton éclat ?
Pour t’expliquer l’attrait de ta beauté nouvelle
Et pour te consoler je ne serai pas là.

Je ne connaîtrai pas les meubles et les choses,
Quels livres préférés seront alors les tiens.
Tu chanteras des vers, tu toucheras des roses,
Et des vers et des fleurs, moi je ne saurai rien.

Je ne percerai pas le mystère des chambres
Où tu vivras. L’oubli gardera ta maison.
Et quand l’âge à la fin te glacera les membres,
Un autre pour la mort sera ton compagnon…

Maurice Magre, 1913

Le brocart de Miyamoto Teru

miyamoto_Le_BrocartUn homme et une femme se retrouvent lors d’un court voyage en téléphérique. L’homme est seul et la femme est accompagnée de son petit garçon handicapé. Ils se regardent, sont contrariés et émus, mais ne s’adressent pas la parole. Quelques temps après, cette femme écrit à cet homme une première lettre : ils ont été mari et femme bien des années plus tôt mais l’homme a été impliqué dans un drame et le couple a été contraint de divorcer, en bonne partie à cause du scandale. Après le divorce, la jeune femme s’est remariée avec un homme qu’elle n’aimait pas, et son ex-mari a mené une vie chaotique, multipliant les aventures, et s’engageant dans des affaires douteuses. Les deux ex-époux entament une correspondance au cours de laquelle ils échangent leurs pensées et sentiments, et se racontent ce qu’ils ont vécu chacun de leur côté depuis dix ans.

Ce roman est épistolaire et le début est particulièrement captivant car on cherche à comprendre le pourquoi du drame dans lequel l’homme a été impliqué et sur lequel il ne veut pas s’exprimer.Les personnages sont attachants : la femme a une vision très poétique de la vie, et même parfois un peu philosophique, et l’homme est un personnage sensible, mais aussi rempli de zones d’ombre.
Il y a des réflexions sur la vie après la mort et sur le karma qui, par contre, me sont restées assez étrangères, sans doute parce que je m’intéresse peu au bouddhisme, mais qui m’ont semblé tout de même belles.
L’histoire est pleine de digressions mais le lecteur se laisse volontiers conduire sur ces chemins de traverse.
D’une manière générale, j’ai beaucoup aimé les liens qui unissaient cet homme et cette femme car on sent qu’ils ont encore des sentiments l’un pour l’autre, mais ils savent aussi qu’il y a trop d’amertume et de rancœurs entre eux pour qu’ils puissent tenter de renouer leur histoire.

Un nouveau poème d’amour en vers libres

Défensives

C’est pour résister à la nuit
que je t’aime,
tu ignores de quels désastres
cet amour me protège,
tu ignores
l’après-coup dévasté
de mes colères.
Ton amour est un cauchemar
dis-tu.
Alors arrache
à mes baisers
leurs épines
arrache bec et ongles,
fais de moi ton bon ange.
Mais voilà,
tu retournes
cet amour contre moi
et soudain
même la joie a goût de sang.

Marie-Anne Bruch

Ce poème a paru pour la première fois dans la revue de poésie en ligne Le Capital des mots et vous trouverez deux autres poèmes de moi en cliquant sur ce lien

Un poème sur le bonheur, de Thomas Vinau

J’ai trouvé ce poème dans la revue Décharge numéro 157 de mars 2013, dans lequel un dossier complet est consacré au poète Thomas Vinau.

Celui qu’on ne remarque pas

J’aurai connu ce bonheur-là. Cette joie, solide et pleine, qui ne parle pas, ne dit pas son nom, ne fait pas les gros bras.
J’aurai connu ce bonheur-là, celui qui passe sans qu’on le comprenne. Celui qu’on oublie, qu’on ne remarque pas, ou trop tard, ou à peine.

Et j’ajoute, pour le plaisir, un deuxième petit poème de Thomas Vinau :

Fait divers

Nous apprenons à l’instant
le décès instantané
d’un petit matin frais
fauché en pleine course
par un quotidien trop pressé

Oiseaux de Philippe Jaccottet

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OISEAUX

Flammes sans cesse changeant d’aire
qu’à peine on voit quand elles passent

Cris en mouvement dans l’espace

Peu ont la vision assez claire
pour chanter même dans la nuit

Et voici un autre poème de Jaccottet :

MONDE

Poids des pierres, des pensées

Songes et montagnes
n’ont pas même balance

Nous habitons encore un autre monde
Peut-être l’intervalle

Brise marine de José Maria de Heredia

poesie_parnassienne

LA MER DE BRETAGNE

Brise Marine

L’hiver a défleuri la lande et le courtil.
Tout est mort. Sur la roche uniformément grise
Où la lame sans fin de l’Atlantique se brise,
Le pétale fané pend au dernier pistil.

Et pourtant je ne sais quel arôme subtil
Exhalé de la mer jusqu’à moi par la brise
D’un effluve si tiède emplit mon coeur qu’il grise ;
Ce souffle étrangement parfumé, d’où vient-il ?

Ah ! Je le reconnais. C’est de trois mille lieues
Qu’il vient, de l’Ouest, là-bas où les Antilles bleues
Se pâment sous l’ardeur de l’astre occidental ;

Et j’ai, de ce récif battu du flot kymrique,
Respiré dans le vent qu’embauma l’air natal
La fleur jadis éclose au jardin d’Amérique.

Ce poème, assez peu connu, fait partie du recueil Les Trophées, et je le préfère aux poèmes plus connus comme Les Conquérants, ou la Trebbia, qui nous paraissent aujourd’hui assez pompeux.
A noter qu’un poème très célèbre de Mallarmé, grand ami de Heredia, se nomme également Brise marine (La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.)

Le numéro 152 de la revue Verso

Le dernier numéro de la revue Verso (mars 2013) est sur le thème général « Rien que des hommes et des femmes », et il y a en effet une présence assez notable de la poésie érotique (par des poètes masculins, visiblement très inspirés).
Un autre thème présent d’un bout à l’autre de cette belle revue est celui du temps, avec des images fortes et insolites.
J’ai choisi quelques poèmes à vous faire découvrir :

Josiane Gelot

Le dos collé aux murs, attendre
depuis si longtemps c’est trop
nous allons tuer le temps
nous l’atteindrons au plein coeur
à l’instant à la seconde – au silence
nous entendrons boiter le temps
il passera criblé presque nu
épouvanté d’éternité.

Anne-Emmanuelle Fournier

Les âmes mortes

Nous avons regardé les saisons aller et venir.
Le pâle soleil,
La trêve fugace de l’été.
Nous avons eu notre moment de grâce,
Puis nous l’avons laissé partir.
Nous avons attendu
Que l’hiver, lentement,
Etouffe la souffrance
Dans son silence feutré.
Mais le vent qui passe sur les montagnes a laissé nos mains vides.
Nous sommes des lumières mourantes
Pareils à la nuit d’hiver qui tombe sans bruit
Des âmes mortes.
Il n’est plus ni foi ni douleur,
Seulement
Ce grand silence boréal
Que rien ne peut briser.

Véronique Joyaux

Cela s’efface
Une parole un mot sur le papier
Cela ressemble au vent marin qui fane les herbes
Résister
Ecrire
En vain
On ne fait pas assez
De cela on est sûr
Que faudrait-il pour parvenir aux mots qui sauvent
Une ligne un rien une obole
pour laisser trace
Le papier absorbe l’encre
mais on écrit
A perte de vue la mémoire s’astreint
Frapper aux portes ouvrir les croisées
Offrir sa poitrine à l’orage
Dans le bruissement des feuilles
nous laisser conduire.

François Teyssandier

Il t’arrive
De rêver
Que tu dors
Et que dans ton sommeil
Le rêve
N’est qu’absence
De mots
Et d’images

Alors que tu t’entends
Parler
A des miroirs vides
Qui ne reflètent plus
Aucun visage

Patrick Le Divenah

Blasons du corps féminin

Lobe

plus fin plus délicat plus petite merveille ?
rien ; mais il lui suffit d’une modeste place
si tendre on pourrait l’engloutir quand on l’embrasse
une goutte oblongue pour affiner l’oreille

et pourtant il a charge de lourds artifices
à moins que ne l’occulte cette boucle dont
la courbe l’assimile fragile à peine on
ose poser le doigt sur ce doux appendice

c’est peut-être de peur qu’on ne le tire qu’il
se dérobe soudain rebelle à toute emprise
puis au détour d’un geste il reparaît docile

celui-ce se découpe un autre se profile
vers la joue qu’il annonce et qui le suit conquise
pièces de collection pour quelque lobophile