La dormeuse de Paul Valéry

portrait-valeryLe poème La dormeuse est extrait du recueil Charmes (1922).

La Dormeuse

Quels secrets dans son cœur brûle ma jeune amie,
Âme par le doux masque aspirant une fleur ?
De quels vains aliments sa naïve chaleur
Fait ce rayonnement d’une femme endormie ?

Souffle, songes, silence, invincible accalmie,
Tu triomphes, ô paix plus puissante qu’un pleur,
Quand de ce plein sommeil l’onde grave et l’ampleur
Conspirent sur le sein d’une telle ennemie.

Dormeuse, amas doré d’ombres et d’abandons,
Ton repos redoutable est chargé de tels dons,
Ô biche avec langueur longue auprès d’une grappe,

Que malgré l’âme absente, occupée aux enfers,
Ta forme au ventre pur qu’un bras fluide drape,
Veille ; ta forme veille, et mes yeux sont ouverts.

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Ton souvenir est comme un livre, un poème d’amour d’Albert Samain

automne
En ce premier jour d’automne, je voulais faire ici une place à ce poème d’amour d’Albert Samain, l’un des plus célèbres de ce délicat poète symboliste, et l’un des plus émouvants.
Ici, le poète cherche à exprimer l’indicible : un parfum, une inflexion, une émotion … On pense à Verlaine bien sûr qui recherchait « la nuance encor …, rien que la nuance ».

Ton Souvenir est comme un livre …

Ton Souvenir est comme un livre bien aimé,
Qu’on lit sans cesse, et qui jamais n’est refermé,
Un livre où l’on vit mieux sa vie, et qui vous hante
D’un rêve nostalgique, où l’âme se tourmente.

Je voudrais, convoitant l’impossible en mes voeux,
Enfermer dans un vers l’odeur de tes cheveux ;
Ciseler avec l’art patient des orfèvres
Une phrase infléchie au contour de tes lèvres ;

Emprisonner ce trouble et ces ondes d’émoi
Qu’en tombant de ton âme, un mot propage en moi ;
Dire quelle mer chante en vagues d’élégie
Au golfe de tes seins où je me réfugie ;
Dire, oh surtout ! tes yeux doux et tièdes parfois
Comme une après-midi d’automne dans les bois ;
De l’heure la plus chère enchâsser la relique,
Et, sur le piano, tel soir mélancolique,
Ressusciter l’écho presque religieux
D’un ancien baiser attardé sur tes yeux.

Trois poèmes récents de Béatrice Marchal

Recevant régulièrement la revue poétique Friches, j’ai pu découvrir le dernier recueil de poèmes de Béatrice Marchal, intitulé La Cloche de tourmente, et qui a obtenu le Prix Troubadours/Trobadors 2014, organisé par cette même revue.
J’ai sélectionné trois poèmes de ce recueil à vous faire découvrir aujourd’hui :

A vouloir, alouette, traverser la transparence
du ciel, tu es devenue invisible,
absorbée par le bleu, toute entière dissoute
dans un chant léger et si animé
qu’il nous fait lever la tête.
La lumière qui se convertit en musique
refoule un regard de chasseur,
et seule perçoit son éclat l’oreille
attentive accueillante au chant de l’alouette.

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Le ciel était encore clair
sur la masse des arbres noirs,
à la brume se mêlait une odeur
de feu de bois.
Un élan soudain
vers la joie l’amour
soulevait l’enfant
dans le crépuscule d’automne.

Sur la profondeur entrevue
se refermait la nuit,
il fallait rentrer.

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Les bourrasques de vent de neige
ont laissé sur les crêtes
de rares sorbiers rabougris
penchant leurs grappes pâles
au-dessus du vide courbés pliés
comme pour retenir
dans une imploration sans fin
on ne sait quel amour.

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Vous pouvez trouver La Cloche de Tourmente de Béatrice Marchal dans le numéro 116 de la revue Friches/ Cahiers de poésie verte.

Un beau poème de Casimir Prat

J’ai trouvé ce poème dans le numéro 100-101 de la revue Arpa, intitulé Un cent d’encre, et j’ai d’ailleurs eu plusieurs fois l’occasion de parler de ce numéro, en particulier au sujet de Cédric Demangeot dont j’avais publié un poème.
Je ne connaissais pas Casimir Prat avant de lire ce poème, que je trouve très beau :

La vie ne dure que quinze jours

Si l’on retenait, simplement, dans le désordre et sans vouloir juger de leur importance respective : les quelques instants où nous sommes tombés amoureux, les quelques minutes que nous avons passées à rêver devant tel tableau ou à l’audition d’une certaine mélodie ; la demi-heure où notre regard s’est trouvé hypnotisé par le poudroiement de la lumière, une fin d’après-midi, en août, le long du tronc d’un tilleul ; la durée infinitésimale au cours de laquelle, en plongeant dans un ruisseau de montagne, notre corps a ressenti ce qu’était vraiment la fraîcheur ; le soir où nous avons détaché pour toujours notre main du barreau de fer d’un certain portail ; le matin, en nous levant, quand nous avons constaté tout le sable que nous avions encore gardé dans nos chaussures ; l’interminable seconde pendant laquelle nos doigts ont effleuré la main ou la joue d’un mort ; la fin de la matinée où nous avons enfin reconnu notre nom dans la liste des « Admissibles » ; le temps qu’a exigé pour notre esprit de réaliser que quelqu’un qui nous tournait le dos en définitive pleurait silencieusement ; l’instant où nous avons lu pour la première fois les pages qui commencent ainsi :  » Longtemps je me suis couché de bonne heure  » et les avons trouvées au début rébarbatives et sans grand intérêt ; la nuit où nous avons lu L’île au trésor d’un seul trait ; le moment d’angoisse que nous avons traversé en pensant qu’à sa descente du train, il (ou elle) ne nous reconnaîtrait pas ; ce bout de route en voiture, quand, à la couleur des feuilles des platanes qui la bordaient, il nous a semblé évident que les étés ne seraient plus pour nous les mêmes qu’avant ; tout cela et quelques autres broutilles, tous ces moments, dans une vie, si on les additionnait, ne devraient pas dépasser une petite quinzaine de jours, non ?

( extrait de Le sable entre mes doigts)

Un poème d’Allen Ginsberg

allen_ginsberg_poemeAllen Ginsberg, né le 3 juin 1926 à Newark et mort le 5 avril 1997 à New York, est un poète américain, membre fondateur de la Beat Generation.(Wikipédia) Il est un précurseur du mouvement Hippie. On peut trouver un recueil de ses poèmes traduit en français (version bilingue) : Howl Kaddish dans la collection domaine étranger de 10/18.

J’ai sélectionné pour cet article un de ses poèmes les plus courts, mais je tiens à dire que les poèmes les plus longs méritent vraiment d’être lus et sont même sans doute parmi ses meilleurs (mais, excusez-moi, je suis trop paresseuse pour recopier des poèmes de plusieurs pages).
En espérant que ce poème aiguillonnera votre curiosité :

Un asphodèle

O cher doux rosâtre
inaccessible désir
… c’est triste, pas moyen
de changer le fol
asphodèle cultivé, la
réalité visible …

Et les épouvantables pétales
de la peau – quelle inspiration
d’être ainsi couché là ivre
et nu dans le salon
à rêver, en l’absence
d’électricité …
à manger encore et encore la basse racine
de l’asphodèle,
grise destinée …

roulant en génération
sur le sofa fleuri
comme sur un rivage en Arden –
ma seule rose ce soir le régal
de ma propre nudité.

(poèmes de jeunesse)

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Un beau ténébreux de Julien Gracq

gracq_beau_tenebreuxL’histoire racontée par ce roman tient finalement à assez peu de choses : plusieurs personnages, plutôt jeunes et beaux, réunis fortuitement à l’Hôtel des Vagues lors de vacances au bord de la mer, sont à la fois attirés et déstabilisés par le charisme d’un riche vacancier, nommé Allan, qui semble avoir de ténébreux desseins. Ces personnages prolongent leur séjour jusqu’à l’automne, comme fascinés, et en même temps effrayés, par ce qui est en train de se jouer.
Davantage que l’histoire, il me semble que c’est une certaine atmosphère d’attente et même de nervosité qui est captivante dans ce livre, étayée par de longues descriptions de la nature et surtout de la mer, comme un miroir de l’état d’âme des personnages et peut-être même du destin qui doit frapper l’un d’entre eux.
Le style est magnifique, très recherché et très travaillé, je dirais même poétique (dans le vrai sens du terme), y compris dans les dialogues qui, pour cette raison, peuvent paraître de prime abord précieux et peu naturels, mais qui sont en tout cas emprunts d’une grande subtilité.
Le raffinement est en effet ce qui me semble le mieux caractériser ce roman, aussi bien dans la manière de ciseler les phrases, que dans le mode d’expression des personnages, voire dans leur psychologie. Il m’a semblé par moments que cette recherche de raffinement et de subtilité était un peu excessive mais cette impression s’est atténuée au fur et à mesure que j’avançais dans ma lecture.
Un détail, par contre, m’a paru assez désagréable : Julien Gracq se croit obligé de mettre en italique tous les mots qui lui paraissent importants – et il peut y en avoir jusqu’à deux ou trois par paragraphe – ce qui, à la longue, devient pénible et rend la lecture beaucoup moins fluide.
Les dernières pages du livre, en revanche, m’ont semblé très fortes et très intelligentes, et je dirais même : d’autant plus fortes que cette fin était attendue depuis longtemps, mais là les dialogues sont vraiment lumineux et le roman révèle toute sa substance et sa profondeur.

Finalement, je ne saurais pas dire si j’ai aimé ou non Un beau ténébreux mais ce livre m’a donné le sentiment d’être une œuvre rare, un objet précieux et artistique.
A lire absolument si on est un fanatique du beau style !

Mondo et autres histoires de J.-M.-G. Le Clézio

mondo_leclezioMondo et autres histoires est un recueil de huit nouvelles dont je n’ai eu la patience et le courage que de lire les six premières. Il faut dire que toutes ces nouvelles sont construites sur le même canevas et sont donc en quelque sorte des variations sur le même thème : le héros, un enfant ou un adolescent, doté d’un caractère d’une grande pureté, veut vivre en communion avec la nature (ça peut être la mer, le désert, la montagne, …) mais se trouve toujours, de près ou de loin, aux prises avec la civilisation (ça peut être l’école, les services sociaux, des promoteurs immobiliers) qui veulent entraver sa liberté en lui imposant des normes étriquées et mensongères. On se trouve donc dans une vision du monde très rousseauiste, avec une société moderne corrompue et surtout corruptrice, et une sorte de mythe du bon sauvage, représenté par l’enfant et par ses amis marginaux. A vrai dire, c’est une vision du monde que je ne partage pas, qui ne me touche pas tellement, et que je croyais même complètement obsolète avant de lire ces nouvelles. Dans ces histoires, le héros est seul la plupart du temps mais il n’en souffre pas du tout et, quand il instaure un lien avec autrui c’est toujours une amitié un peu simplette, basée sur des gentils dialogues …
Restent les belles descriptions de la nature, mais à mon avis elles ne suffisent tout de même pas à maintenir l’intérêt en éveil jusqu’au bout du livre.
Ce livre est si simplet et si naïf que je me suis demandé plusieurs fois si je n’avais pas commis une erreur d’aiguillage, s’il ne s’adressait pas en réalité à un jeune lectorat plutôt qu’à un public adulte ? Je ne sais pas, mais en tout cas je ne le conseillerais pas à des lecteurs de plus de quinze ou seize ans.

Bref, une lecture qui m’a laissée sur ma faim !