Des Poèmes de Jean Marc Sourdillon sur la poésie

Couverture chez Gallimard

Ces poèmes sont extraits de « L’unique réponse » parue chez Gallimard en 2020.

Présentation du livre par l’éditeur (trouvée sur le site de Gallimard)

La vie est une seule et grande question, qui attend de nous plus et mieux que des réponses ponctuelles, Elle attend cette unique réponse que toutes les autres nous cachent en nous leurrant. C’est sur et autour de ce thème que l’auteur a constitué cet ensemble de poèmes en vers ou versets et en prose de haute tenue. La beauté calme et ce qui la fonde, l’intensité de l’instant, les premières fois, la rencontre et l’approche de l’autre, la naissance chaque jour à la vie, la mort, voilà quelques-unes des facettes du thème. On découvre ici un poète qui a du métier et de la grâce, une délicatesse de touche, une élégance et une maîtrise de la langue, bref, de quoi donner au lecteur le sentiment de glisser comme une eau fraîche entre les rives de l’été.

Note biographique sur le poète

Jean Marc Sourdillon est un écrivain né en 1961. Il enseigne les lettres en khâgne à Saint-Germain-en-Laye après avoir enseigné à l’Institut français de Madrid et à l’hôpital Raymond Poincaré de Garches. Jean-Marc Sourdillon a également traduit María Zambrano et édité les Œuvres de Philippe Jaccottet dans la Pléiade. En 2009, il reçoit le prix du Premier recueil de poèmes avec Les tourterelles, publié aux éditions La dame d’Onze heures. (Source : site du Printemps des Poètes).

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(Page 58)

Vers les passerelles

Qu’est-ce qu’un vers ? Une passerelle. L’une de ces légères passerelles que le pas efface à mesure qu’il les révèle. Et la poésie ? Une suite de lancers de passerelles ou de pieds d’appel. Il s’agit de prendre élan, une succession d’élans pour s’aider à bondir et à atteindre l’autre rive, à la deviner en s’élançant vers elle, à fonder son bond dans l’air en s’appuyant sur ce qu’on devine d’elle, avant de s’apercevoir, au milieu d’un bond, que, non, finalement ce n’était pas la rive qu’on visait mais inconsciemment l’estuaire, que c’est pour l’estuaire qu’on écrivait, qu’on construisait des vers comme des passerelles pour courir dessus, le plus vite qu’on pouvait et s’élancer au bout, tout au bout, là où ils se brisent et où on ne peut plus atteindre aucune rive même vue en rêve, même anticipée.

L’autre rive est prise dans le brouillard ; l’élan est en nous mais il est sous-jacent. Il faut dégager les deux, l’élan, la rive, d’un même mouvement, voilà à quoi servent les passerelles – à traverser.

Qu’est-ce qu’un poème ? Une suite de passerelles formant plongeoir. Des passerelles alignées, parallèles, entrecroisées ou superposées, et ne menant nulle part à proprement parler. Tant de passerelles, tant de possibles. Faire jouer les passerelles entre elles.

On écrit, ça chante dans sa tête, mais on est déjà plus loin, là-bas dans l’espace en avant de soi où l’on sait que quelque chose ou quelqu’un nous attend. On ne sait pas quoi, on ne sait pas qui, mais on le pressent. Quelqu’un, quelque chose de plus haut se penche sur soi. Ou, de plus bas, tout en bas, ouvre les bras.

On passe à la ligne avant la fin pour arriver plus vite au bout, à l’instant du saut.

On est dans l’imminence. Là est notre temps, là notre régime. L’halètement est notre respiration. Un halètement lent. On se prépare à l’apnée finale. On se dispose à être reçu ou accueilli même si on sait que, peut-être, il n’y aura rien.

(…)

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(Page 89)

L’Elan

Tout poème est précédé d’un élan parti de tellement loin qu’on ne sait plus ni d’où ni de quand il vient,
mais qui a traversé tant de pays et connu tant de visages qu’il en garde l’empreinte en lui comme le parfum des corps et l’éclat des espaces dans le vent qui les a frôlés.
C’est tout cela que l’on voit nous aussi quand on écrit monter à la surface entre les mots du poème
comme l’élan sur le visage plein d’équilibre et de calme du danseur sur le lac, qui lentement au-dessus de la glace
tourne et se déploie avec des gestes d’arbre.

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Des Poèmes de Jila Mossaed

Couverture du Castor Astral

J’ai trouvé ce recueil en flânant dans le rayon poésie de la librairie Gibert. Comme le nom de cette poète suédoise m’était inconnu, j’ai feuilleté ce « huitième pays » et j’ai été attirée par cette écriture, par ses images éloquentes, insolites, et par une émotion retenue et discrète mais toujours bien présente. Ayant acheté ce livre et de retour chez moi, j’ai été séduite par la grande diversité des thèmes abordés – qui recouvrent tous les aspects de la vie, et où la poète adopte un regard personnel, original, éloigné de toute facilité ou de toute banalité, et cependant avec une profonde simplicité.
J’ai aimé ce recueil, qui mérite d’être relu plusieurs fois car une seule approche n’en épuise pas le sens et, souvent, les mots semblent désigner une voie vers une vérité enfouie et insoupçonnée.

Note sur la poète

Jila Mossaed est née à Téhéran en 1948. Elle publie ses premiers poèmes à l’âge de 17 ans. Suite à la prise de pouvoir par Khomeini en 1979, elle trouve refuge en Suède. Elle écrit en suédois depuis 1997 et entre à l’académie suédoise en 2018. « Chaque langue qui me donne la liberté de m’exprimer contre l’injustice est la langue de mon cœur » dit-elle à propos de son œuvre poétique où l’exil occupe une place essentielle. (Source : éditeur)

Note pratique sur le livre :

Editeur : Castor Astral
Année de publication en France : 2022 (en Suède : 2020)
Traduit du suédois par Françoise Sule
Préface de Vénus Khoury-Ghata
Nombre de pages : 140

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Page 31

Dans ce jardin-là
aucune fleur ne naît
L’arbre n’a pas d’ombre
et le vert a peur du rouge

Pourquoi les morts sont-ils si seuls
Les voix se transforment en cris la nuit
La pluie efface tous les noms

Nous nous perdons de vue
dans la nuit absolue
qui est le septième stade de la peur

J’incline le miroir vers le brouillard
dans l’attente de la lumière

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Page 79

Si tous les humains sur terre
meurent un jour
les mots disparaîtront

Tout perdra son nom
et la nature deviendra sourde

C’était une journée sans mots
Je suis sortie
sans papier ni crayon
Sans mon cœur

Le soir venu
des centaines de lettres faisaient la queue
pour trouver place
sur le séduisant papier blanc

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Page 133

J’ai dormi sur la partie la plus douce
de la cuisse de la rivière
Dans la gorge de l’eau
là où les petits muscles des vagues
tremblent de désir

L’eau a son propre son
Des notes illisibles
impossibles à imiter

Je m’étends sur la poitrine blanche de la rivière
savoure les caresses
J’entends des chants que même la terre ne connaissait pas

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Deux Poèmes d’Alicia Gallienne

Couverture chez Poésie-Gallimard

Ces deux poèmes sont extraits du livre « L’autre moitié du songe m’appartient » paru chez nrf Poésie/Gallimard en 2020.
La plupart des textes de cet ouvrage sont assez longs et donc difficiles à diffuser sur un blog, donc j’ai choisi, d’un point de vue pratique, de recopier deux poèmes relativement courts – qui se trouvent d’ailleurs (heureuse coïncidence) parmi mes préférés.
D’une manière générale, j’ai préféré ses poèmes en prose à ses vers libres et mes choix reflètent cette préférence.

Note sur Alicia Gallienne (1970-1990)

Atteinte d’une maladie du sang qui devait l’emporter à l’âge de 20 ans, le 24 décembre 1990, Alicia Maria Claudia Gallienne a écrit des centaines de poèmes à partir de 1986 et jusqu’à sa mort.
« Qu’importe ce que je laisserai derrière moi, pourvu que la matière se souvienne de moi, pourvu que les mots qui m’habitent soient écrits quelque part et qu’ils me survivent », écrivait-elle .
Elle était la cousine de l’acteur, comédien et réalisateur célèbre, Guillaume Gallienne.

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Page 63

La Moitié d’un Songe

Souvent, je me surprends à philosopher sur la vie, à vouloir tout tout de suite et à imaginer la nécessité. Je monte toujours un grand escalier qui craque : chaque pas me fait mal car je me retiens pour abreuver le silence. Cet escalier est si haut qu’il m’est impossible d’en deviner ni le début, ni la fin. A vrai dire, je ne sais pas très bien si l’on peut jamais arriver ; pourtant, je veux parvenir à tout prix au sommet de l’escalier. Je le veux si fort que je ne sens même plus mon désir et, je suis prise de vitesse pour imiter le temps. Je grimpe, mais pour atteindre quoi ? Seule cette vérité subsiste en bas : je l’effleure des pieds mais ma tête est ailleurs. Je cours à l’ultime protection, pour moi et les miens. Je monte parce que le sens commun descend et qu’il est encore temps sans doute de sauver ce qui reste.

L’autre moitié du songe m’appartient.

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Page 108

Il est facile de se noyer dans un verre d’eau mais qu’il doit être difficile d’y nager. Pourtant, ce serait une solution : on prendrait conscience de l’étroitesse de la situation, on se trouverait ridicule et on arrêterait de tourner en rond. En se diminuant ainsi, sans doute est-il plus aisé de reconquérir son espace vital et de reconsidérer ce verre d’eau qui, même s’il est rempli de larmes ou de pluie, n’est jamais qu’un verre d’eau.
Il est des fois où je voudrais boire la douleur dans tes yeux…

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Des Poèmes de Jean-Luc Despax

Couverture au Temps des Cerises

J’ai trouvé ces poèmes dans le recueil « Le poète n’est le chien de personne » qui était paru en 2020 chez l’éditeur « Le temps des cerises ».
Humour, esprit caustique et jeux de mots facétieux caractérisent ce recueil, de même que les thèmes d’actualité politique ou sociale, l’observation des outrances médiatiques, les errements des réseaux sociaux et autres absurdités de la presse. Allitérations, rythmes rapides, vocabulaire actuel ou d’origine anglo-saxonne, jeux sur les sonorités contribuent à donner une musicalité contemporaine à beaucoup de ces textes.

Quatrième de Couverture

On retrouve dans ce livre de poèmes ce qui fait la touche personnelle de Jean-Luc Despax : la verve satirique, le regard décalé sur l’actualité, le jeu apparemment décontracté, mais en réalité savant, avec le langage d’aujourd’hui. Ce livre cependant marque un tournant, dans sa défense absolue de la liberté de chaque être à aimer comme il le souhaite et à rechercher, en un mot, le bonheur. La première partie explore l’actualité de ces dernières années. La deuxième partie offre de réjouissantes fables contemporaines. La troisième partie, des Amours du poète en quelque sorte, fait la part belle à l’érotisme, sans lesquels la liberté et la poésie ne sauraient aller. La quatrième offre un compagnonnage avec le pictural et le surréel. La dernière partie affirme résolument que décidément, un poète n’est le chien de personne, en ce qu’il ne se rendra jamais mais restituera le plus honnêtement possible la réalité, pour la travailler dialectiquement à sa façon.

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(Page 134)

Pour une Saint-Valentin Future

Tu voudrais que l’amour soit une fenêtre
La vitre vers l’Infini
Tu te plains de tomber sur un mur
Sur un couac, dans un Quick
Sans Musset ni Kerouac
Tu dis :
J’aurais dû tomber amoureux d’une porte
Parce qu’on peut sortir avec
Ou bien se la fermer
Pour longtemps
Et puis un jour tu aimes
Tu es aimé en retour
Et l’inverse
Ou ni l’un ni l’autre :
Qu’il n’y ait plus de portes

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(Page 26)

Liberté d’Expression

Il convoqua la presse
Pour annoncer
Qu’il se retirait
De la vie médiatique
La pria
De vérifier régulièrement
Qu’il tiendrait parole

Revint quinze jours plus tard

Philosophie des Lumières ?
Hédonisme des projecteurs.

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(Page 176)

Se Sentir Mieux Après Avoir Arrêté le Poème

20 minutes après le dernier poème
On récupère un peu ses esprits
8 heures après le dernier poème
On se fout de savoir si ça s’écrit poème ou poéme
3 jours après le dernier poème
Regarder la télé redevient plus facile : il était temps !
2 mois après le dernier poème
On trouve que le volume 2 de la super trilogie à la
mode, c’est vachement bien
1 an après le dernier poème
Le risque de s’être fait une intelligence critique
diminue de moitié
5 ans après le dernier poème
Le risque de réinventer le monde diminue presque
de moitié
10 ans après le dernier poème
Le risque d’être un animal politique est le même que
pour celui qui est un animal tout court
15 ans après le dernier poème
Le risque de crise cardiaque est le même que pour
ceux qui n’ont plus de cœur depuis longtemps.

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« J’adore » de Mieko Kawakami (roman)

Couverture chez Actes Sud

J’avais découvert cette écrivaine japonaise, Mieko Kawakami, avec son premier roman, Seins et œufs, que j’avais beaucoup aimé en 2014, puis j’avais apprécié, quelques mois plus tard, son roman suivant De toutes les nuits, les amants.
Vous pouvez d’ailleurs retrouver les chroniques que j’avais consacrées à ces deux livres en cliquant ici :
Chronique de Seins et œufs
Chronique de Toutes les nuits les amants
Je me réjouissais donc à l’idée de découvrir celui-ci, même si le titre et la couverture ne m’attiraient pas particulièrement.

Note pratique sur le livre :

Editeur : Actes Sud
Année de publication au Japon : 2015
Année de publication en France : 2020
Traducteur : Patrick Honnoré
Nombre de pages : 223

Note de l’éditeur sur l’autrice :

Mieko Kawakami (née en 1976) est diplômée de philosophie. Musicienne, poète et romancière, elle occupe une place de choix sur la scène artistique et intellectuelle japonaise.
Elle a reçu le prestigieux Prix Akutagawa en 2007 pour son premier roman, « Seins et œufs« .

Quatrième de Couverture :

Deux enfants d’une douzaine d’années deviennent amis, non sans pudeur et timidités gardées.
Solitaires l’un et l’autre, ils ont pour point commun d’avoir perdu l’un de leurs parents. Mais ils n’en parlent pas. Pourtant, au tournant de l’enfance, Hegatea et Mugi ressentent le besoin de nommer leurs émotions, de se lancer dans la transparence du langage pour circonscrire les vertiges de l’imaginaire. Car jusqu’alors, Mugi dessinait les événements de sa vie, tentait d’atteindre par la couleur et ses nuances les revers du vocabulaire ; et son amie Hegatea, passionnée de cinéma, rejouait devant lui avec une perfection glaçante certaines scènes dans lesquelles elle trouvait peut-être l’exact reflet de ses joies et de ses peines. Ainsi, de jour en jour, tous deux commencent à placer des mots sur les graves non-dits et les mensonges ordinaires des adultes.
Dans ce quatrième livre traduit en français, Mieko Kawakami déploie encore davantage son propos sur le langage. Telle une passerelle vertigineuse entre le monde adulte et celui des adolescents, tel un voyage philosophique dans la forêt des mots, l’histoire de cette amitié est un bonheur de sensations qui soudain s’éclairent comme s’ouvre une porte sur la lumière.

Mon humble avis :

A la lecture de la quatrième de couverture j’ai été un peu ébahie car je n’ai absolument pas remarqué dans ce roman de « passerelle vertigineuse » ou de « voyage philosophique » et encore moins de « transparence de langage pour circonscrire les vertiges de l’imaginaire » – et je reconnais que l’éditeur a vraiment un style très lyrique et très éloquent pour essayer de mettre en valeur et de vendre ce roman – qui ne mérite pas tant de compliments et de fioritures langagières, malheureusement !
D’une part, le style employé dans ce livre est très pauvre. L’écrivaine nous inflige de longs dialogues entre adolescents de douze ans, avec leur vocabulaire familier, leur syntaxe approximative et leurs préoccupations enfantines. D’autre part, la construction du roman m’a semblé problématique, avec des péripéties ou des morceaux d’intrigues qui sont seulement esquissés ou amorcés et qui ne trouvent pas leur résolution par la suite, comme si l’autrice les avait oubliés en cours de route ou qu’elle ne parvenait pas à relier tous les personnages et tous les événements les uns aux autres, dans un ensemble cohérent, ce qui est pourtant la base du travail d’un romancier, normalement – si je ne me trompe ?
J’ai conscience, ceci dit, de ne pas être forcément le public visé par ce livre : il me semble en effet que des ados ou des jeunes adultes pas trop exigeants pourraient éventuellement l’apprécier.
Bref, cette lecture a été pour moi sans grand intérêt et j’ai failli l’abandonner en cours de route (mais j’ai tenu jusqu’au bout car je suis une blogueuse consciencieuse).
Disons que Mieko Kawami m’avait habituée à beaucoup mieux et que je suis déçue.

Un Extrait page 114

De là où je suis quand je suis couchée, je vois un sapin.
Un faux sapin de Noël, évidemment. Il y a longtemps, je pensais qu’il était vachement grand, mais récemment, je le trouve de plus en plus petit. C’est parce que moi je deviens plus grande.
Depuis quand j’étends mon futon devant le sapin de Noël pour dormir ? Je ne m’en souviens pas. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours dormi ici, alors peut-être bien que ça fait depuis que je suis née. Dans ma chambre à l’étage, celle où se trouve mon bureau, je fais mes devoirs, je me change et c’est tout. Mais c’est ici que je dors. Quand j’étais petite, papa aussi étendait son futon ici et on dormait tous les deux côte à côte. Puis, quand j’étais en deuxième année d’école primaire, papa est allé dormir dans sa chambre à l’étage, et depuis je dors toute seule.
Une seule fois, j’ai parlé du sapin de Noël avec papa.
Maman est morte l’hiver avant que j’aie quatre ans, juste après Noël, il paraît.
J’avais dit que je voulais un grand sapin de Noël plein de lumières qui brillent, alors ils m’avaient emmenée au magasin. Et on avait choisi ce sapin tous les trois, on l’avait décoré tous les trois et on était si heureux, il m’a raconté. (…)

Quelques poèmes en prose de Julien Boutreux

J’ai trouvé ces quelques poèmes en prose dans le recueil Vous qui rampez sous ma peau, paru en novembre 2020 chez les éditions du Contentieux.

Dans ce recueil très original, Julien Boutreux passe en revue les diverses créatures de son bestiaire personnel, en général de petites bêtes plus ou moins urticantes, que l’on peut interpréter diversement selon ses propres phobies persistantes ou anxiétés passagères.

Un recueil qui ne se prive pas de nous démanger les méninges, en jouant avec les mots et en se jouant de nos perceptions épidermiques !

J’ai apprécié particulièrement les magnifiques descriptions de ces animaux, comme des peintures hyperréalistes, qui m’ont parfois évoqué le Parti Pris des choses de Ponge, avec un sens de l’observation et un pouvoir d’évocation très frappants.

Julien Boutreux (né à Tours en 1976) a publié des poèmes et nouvelles en recueils collectifs et en revues web ou papier. Il vit dans la région tourangelle.

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Page 19

Crabes

crabes aux yeux bleus crabes épineux dans vos carapaces grises, rouge vif dans les cuves bouillonnantes où vous mourez, vivants dans l’odeur de mer viciée, vivants dans la senteur âcre dans le vert des noyés, ô crabes au ventre ouvert ô chair ferme et luisante enfouie dans huit longues pattes, crabes aux yeux bleus crabes épineux, vous ambre grise et corail, vous chair intense et blanche immaculée, ô bleu gris qui vivez ô rouge vif qui mourez ô ventres ouverts ô chair, chers yeux de crabes gris, si bleus qu’on vous mangerait.

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Page 35

Lézards

lézards d’argent bleu de gris mercure et de bronze vert, je vous devine tapis dans l’herbe et vous observe glisser sur la pierre, morts ou vifs vous frétillez comme des gardons dans une eau claire, lézards d’argent bleu de gris mercure et de bronze vert, je vous vois happer l’air d’une bouche molle désespérée par l’asphyxie perpétuelle de la canicule et dans la lumière de plomb vos couleurs sont métalliques, vous êtes les rejetons difformes du soleil, vous êtes le minerai des fissures, vous êtes l’esprit des murs la fonction caudale des pierres, lézards ô pièces d’orfèvrerie voilà tout ce que j’ai su dire de vous du trait que vous faites dans l’herbe et sur la pierre, de ce vif-argent que vous êtes

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Page 39

sur le sujet des mantes sacrées nul ne s’étendra, car en face de ce vert divin, de cet oxymore immobile et fulgurant, de cette majesté monstrueuse et de cette dévoration ultime, tous tremblent, tous s’inclinent et tous se taisent

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Page 51

Salamandres

votre peau noire et jaune et le feu que vous couvez, salamandres toxiques ô pièces d’or dans un coffre d’ombre mausolées vifs de flammes moribondes, si je les vois et les trouve je les veux, votre méandre et votre cendre urodèle, et puis la braise venimeuse la gemme noire l’amande humide de vos yeux

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Quelques poèmes d’Emmanuel Moses

J’ai trouvé ces cinq poèmes dans le recueil « Tout le monde est tout le temps en voyage » publié par les éditions Al Manar en novembre 2020, avec des dessins de Tereza Lochmann.
J’ai particulièrement apprécié ce recueil, pour le côté insolite de ses images, la finesse de son humour.

Note sur le Poète :

Emmanuel Moses, poète, traducteur, romancier, est né à Casablanca en 1959, a passé sa petite enfance à Paris et sa jeunesse en Israël. Il a d’abord publié des poèmes, puis des romans : depuis 1988, une quarantaine d’ouvrages (chez Al Manar, Le voyageur amoureux, 2014 ; Ivresse, 2016 ; Le Paradis aux acacias, 2018). Il est également traducteur, notamment de l’hébreu moderne.
Emmanuel Moses poursuit à Paris, où il vit et travaille, la construction d’une œuvre singulière où se mêlent et se côtoient abstrait et concret, imaginaire et réel, horreur et humour, passé et présent.

Note sur l’illustratrice :

Tereza Lochmann est une jeune artiste tchèque diplômée de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, qui vit, travaille et expose en France.

Voici quelques poèmes extraits de ce recueil :

page 17

Où que j’aille les moineaux me suivent
Comme une langue maternelle
Comme un souvenir
Un chagrin
Et je les nourris
Comme ma langue
Mes souvenirs
Mes chagrins

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page 31

Un moustique a dépassé Dieu
Mais peu importe au fond
Je ne sais pas pourquoi je vous annonce cette nouvelle
De toute façon il n’y a rien à voir.

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Page 32

Tout allait bien jusqu’au moment où tu es mort :
C’est alors que les choses se sont compliquées :
Personne ne t’avait appris à te débrouiller
Sans tes cinq sens,
A voler hors de l’espace ni à nager hors du fleuve
du temps.
Et pourtant, tu t’en es sorti,
Oiseau, poisson de l’éternité !

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Page 55

Maintenant le jour se montre plus généreux
Les arbres eux aussi regardent moins à la dépense
Mystérieusement, les poissons renaissent dans les bassins et les étangs
Les oiseaux ont ôté de leur bec le bâillon de l’hiver
La nature n’a pas secoué toute sa torpeur
Elle titube encore sous la lumière pâle
Pourtant elle s’est mise en chemin
Je perçois déjà son souffle, j’entends ses pas
Le printemps va passer sous mes fenêtres.
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Page 58

Les mots sont des revenants
Auxquels nous donnons une nouvelle vie
Une fois que nous les avons dits
Nous en faisons des fleurs, des fruits
Eux qui pendaient morts à un arbre mort
Nous les transplantons
Et greffés en nous
Ils reprennent couleur, saveur
Sont de saison
Dans notre saison d’homme.

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Des Poèmes de Christophe Jubien

Ces quatre poèmes sont extraits du recueil Ce n’est que moi, publié par les éditions Gros Textes en 2020.

Voici une présentation de Christophe Jubien par lui-même :

Né en 1964 à Thouars dans les Deux-Sèvres, je vis à Chartres depuis 2000. Je bricole des émissions dans une petite radio d’intérêt local. Il y a 22 ans, en toute impunité, je me suis mis à l’école buissonnière de la poésie, grâce à la rencontre du merveilleux poète Serge Wellens. J’aime la cétoine dorée, André Dhôtel, et les Récits du pèlerin russe…

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D’un rêve l’autre

Le geste que j’ai fait la nuit dernière
tant semblait vrai mon rêve
d’arracher une feuille à un arbre
de la froisser entre mes mains
je viens de le refaire
ici-même en plein jour
C’est qu’on n’est toujours pas bien sûr
qu’ils ne soient pas du même bois
l’arbre du rêve et l’arbre de la vie.

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Quelque Chose

Un caillou rond
mon poing
se referme sur lui.

Enfin l’impression
de tenir quelque chose !

Mais trop de brouillard encore
entre moi et moi

pour l’entendre
me murmurer son nom.

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Corps-Cœur-Esprit

Je les connais
sans les connaître

le caillou rond
le caillou plat
sur mon bureau
depuis deux ans

le caillou plat
en forme de cœur
le caillou rond
fait pour la paume

à présent
il m’en faut un troisième
qui mette le feu à mon esprit.

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Ce n’est que moi

Au lieu d’être un poète célèbre
je rentre à pied chez moi
il fait nuit noire
et cette patte malade
qui traîne derrière moi
c’est l’âge.

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Des Poèmes d’Anne Barbusse

Couverture chez Encres Vives

Ce long poème est extrait des « Quatre murs le seau le lit » paru chez Encres Vives en 2020 dans la collection Encres Blanches (n°804)


Présentation de la poète :

Anne Barbusse est née en 1969 à Clermont-Ferrand. Après des études de lettres classiques à Paris, elle enseigne quelques années à l’Université Paris VIII. Puis elle s’installe dans un village du Sud de la France. Elle enseigne actuellement le français langue étrangère aux enfants migrants. En pleine crise grecque, elle reprend ses études à distance et obtient un master traduction de littérature néo-hellénique en 2017, et elle traduit de la poésie grecque moderne. Elle commence réellement à envoyer ses textes aux éditeurs à la faveur du confinement. (Source : Quatrième de Couverture, Editeur).

Présentation du recueil :

« les quatre murs le seau le lit » est un recueil issu d’un journal poétique plus vaste écrit lors de plusieurs séjours en hôpital psychiatrique pour dépression. Il en constitue aussi la clôture, l’acmé, l’enfermement extrême, avec le traumatisme de la chambre d’isolement et d’une expérience de dépersonnalisation, où, à ma perte de repères due à la dépression, la psychiatrie va rajouter une perte d’identité. Recluse involontaire (et par erreur), je passe environ dix jours à attendre une libération, en demandant à mon écriture de préserver un moi déjà abîmé, en demandant à la poésie de reconstruire ce que la psychiatrie, sous couvert de soigner, a démoli. (Source : Quatrième de Couverture, par la poète)

Extrait page 5 :

ces mêmes couloirs jaunes qui ont connu tant de fous passants
(et des fous dansants)
avec le carrelage de petits carreaux multicolores
de laides chaises de laides plantes toutes en plastique
et Van Gogh au-dessus pauvre Van Gogh
les Tournesols
plus loin les champs tournoyants sous le ciel tournoyant
plus loin le café de nuit peint comme café de jour
patience
patience – et un Gauguin – femmes à Tahiti
je ne connais plus les proverbes mais je sais qu’ils existent
je suis dans les mots mais souvent ils m’échappent
je suis dans l’H.P. mais j’oublie maints détails – mais cette fois en pyjama interdiction de
sortir du bâtiment alors je vais le connaître par cœur

en pyjama
bleu
comme ciel mer lac amour nuit
en pyjama laide et belle de la beauté de la folie psychiatrique
démesuré trop long déhanché mal fagoté
en chaussettes
pas d’habits pour sortir chez le commun des mortels
pas de bagues pas de boucles d’oreilles qui ornent trop et font paraître belle
être réduit à un corps laid
faire disparaître le corps dans l’ampleur du tissu
se faire disparaître dans l’anonymat du costume que plusieurs nous sommes à porter
bleu
comme le jour les prunes les iris le lilas
comme le fond des mers et le fond de la souffrance
si tant est qu’elle arbore couleur
mon pyjama bleu et moi errons dans les dédales fermés du bâtiment fermé
les portes s’ouvrent mais pour les autres ceux qui ont habits
je ne sais ce qu’est être coquette pour l’amant

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Anne Barbusse

Trois Poèmes de Manon Thiery

J’ai trouvé ce joli recueil de Manon Thiery (née en 1993) dans ma librairie habituelle, au hasard d’une flânerie.
Ne connaissant pas cette poète, j’ai découvert au fil de ses pages une écriture concise, parfois surprenante par ses images, et très évocatrice de l’absence, de l’attente, de l’amour manquant ou douloureux.
Ce recueil, qui est le tout premier livre de cette jeune poète, a reçu le Prix de Poésie de la Vocation, décerné par la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet.
Il est paru chez Cheyne éditeur en automne 2020.

Note de l’éditeur sur Manon Thiery :

Manon Thiery est née en 1993.
Elle est doctorante en cinéma à l’université Paul Valéry de Montpellier et auxiliaire de vie sociale.
On peut lire certains de ses poèmes dans un livret paru aux éditions du Frau, ainsi que dans la revue l’Allume-Feu.
Elle dirige la micro-édition de trois livrets de poésie.
Réflecteur de la neige est son premier livre de poésie publié.

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(page 21)

que dire sinon
l’ignorance du nom

de ce qui n’a jamais été

de ce qui n’est pas ce manque
pesant en moi

un poids de sang

en attendant que disparaisse
cet étrange besoin de nommer

ce que nous ne mangeons pas à midi

nous le mangeons le soir

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(page 49)

J’ignore tout des coeurs où je ne suis pas

des jardins bleus
où ceux qui dorment ont les bras en croix

je porte sur mon dos les mots de mon passé
comme des enfants fragiles

ils sont plutôt légers

l’ongle gratte la pierre
et cela est inutile

ajouter de la poussière à la poussière
de l’incessant jeu de délier

une langue qui aura
la longueur

de ce printemps

**
(page 55)

un carrousel de solitudes
tournées

la langue d’une solitude tournée
très lentement dans ma bouche

me projetant sept fois
par miettes d’ombres malades

sur le ventre
du temps qui détruit les murs

je sens toujours ton regard
contre les mots de ma langue

MANON THIERY.

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