« J’adore » de Mieko Kawakami (roman)

Couverture chez Actes Sud

J’avais découvert cette écrivaine japonaise, Mieko Kawakami, avec son premier roman, Seins et œufs, que j’avais beaucoup aimé en 2014, puis j’avais apprécié, quelques mois plus tard, son roman suivant De toutes les nuits, les amants.
Vous pouvez d’ailleurs retrouver les chroniques que j’avais consacrées à ces deux livres en cliquant ici :
Chronique de Seins et œufs
Chronique de Toutes les nuits les amants
Je me réjouissais donc à l’idée de découvrir celui-ci, même si le titre et la couverture ne m’attiraient pas particulièrement.

Note pratique sur le livre :

Editeur : Actes Sud
Année de publication au Japon : 2015
Année de publication en France : 2020
Traducteur : Patrick Honnoré
Nombre de pages : 223

Note de l’éditeur sur l’autrice :

Mieko Kawakami (née en 1976) est diplômée de philosophie. Musicienne, poète et romancière, elle occupe une place de choix sur la scène artistique et intellectuelle japonaise.
Elle a reçu le prestigieux Prix Akutagawa en 2007 pour son premier roman, « Seins et œufs« .

Quatrième de Couverture :

Deux enfants d’une douzaine d’années deviennent amis, non sans pudeur et timidités gardées.
Solitaires l’un et l’autre, ils ont pour point commun d’avoir perdu l’un de leurs parents. Mais ils n’en parlent pas. Pourtant, au tournant de l’enfance, Hegatea et Mugi ressentent le besoin de nommer leurs émotions, de se lancer dans la transparence du langage pour circonscrire les vertiges de l’imaginaire. Car jusqu’alors, Mugi dessinait les événements de sa vie, tentait d’atteindre par la couleur et ses nuances les revers du vocabulaire ; et son amie Hegatea, passionnée de cinéma, rejouait devant lui avec une perfection glaçante certaines scènes dans lesquelles elle trouvait peut-être l’exact reflet de ses joies et de ses peines. Ainsi, de jour en jour, tous deux commencent à placer des mots sur les graves non-dits et les mensonges ordinaires des adultes.
Dans ce quatrième livre traduit en français, Mieko Kawakami déploie encore davantage son propos sur le langage. Telle une passerelle vertigineuse entre le monde adulte et celui des adolescents, tel un voyage philosophique dans la forêt des mots, l’histoire de cette amitié est un bonheur de sensations qui soudain s’éclairent comme s’ouvre une porte sur la lumière.

Mon humble avis :

A la lecture de la quatrième de couverture j’ai été un peu ébahie car je n’ai absolument pas remarqué dans ce roman de « passerelle vertigineuse » ou de « voyage philosophique » et encore moins de « transparence de langage pour circonscrire les vertiges de l’imaginaire » – et je reconnais que l’éditeur a vraiment un style très lyrique et très éloquent pour essayer de mettre en valeur et de vendre ce roman – qui ne mérite pas tant de compliments et de fioritures langagières, malheureusement !
D’une part, le style employé dans ce livre est très pauvre. L’écrivaine nous inflige de longs dialogues entre adolescents de douze ans, avec leur vocabulaire familier, leur syntaxe approximative et leurs préoccupations enfantines. D’autre part, la construction du roman m’a semblé problématique, avec des péripéties ou des morceaux d’intrigues qui sont seulement esquissés ou amorcés et qui ne trouvent pas leur résolution par la suite, comme si l’autrice les avait oubliés en cours de route ou qu’elle ne parvenait pas à relier tous les personnages et tous les événements les uns aux autres, dans un ensemble cohérent, ce qui est pourtant la base du travail d’un romancier, normalement – si je ne me trompe ?
J’ai conscience, ceci dit, de ne pas être forcément le public visé par ce livre : il me semble en effet que des ados ou des jeunes adultes pas trop exigeants pourraient éventuellement l’apprécier.
Bref, cette lecture a été pour moi sans grand intérêt et j’ai failli l’abandonner en cours de route (mais j’ai tenu jusqu’au bout car je suis une blogueuse consciencieuse).
Disons que Mieko Kawami m’avait habituée à beaucoup mieux et que je suis déçue.

Un Extrait page 114

De là où je suis quand je suis couchée, je vois un sapin.
Un faux sapin de Noël, évidemment. Il y a longtemps, je pensais qu’il était vachement grand, mais récemment, je le trouve de plus en plus petit. C’est parce que moi je deviens plus grande.
Depuis quand j’étends mon futon devant le sapin de Noël pour dormir ? Je ne m’en souviens pas. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours dormi ici, alors peut-être bien que ça fait depuis que je suis née. Dans ma chambre à l’étage, celle où se trouve mon bureau, je fais mes devoirs, je me change et c’est tout. Mais c’est ici que je dors. Quand j’étais petite, papa aussi étendait son futon ici et on dormait tous les deux côte à côte. Puis, quand j’étais en deuxième année d’école primaire, papa est allé dormir dans sa chambre à l’étage, et depuis je dors toute seule.
Une seule fois, j’ai parlé du sapin de Noël avec papa.
Maman est morte l’hiver avant que j’aie quatre ans, juste après Noël, il paraît.
J’avais dit que je voulais un grand sapin de Noël plein de lumières qui brillent, alors ils m’avaient emmenée au magasin. Et on avait choisi ce sapin tous les trois, on l’avait décoré tous les trois et on était si heureux, il m’a raconté. (…)

Quelques poèmes en prose de Julien Boutreux

J’ai trouvé ces quelques poèmes en prose dans le recueil Vous qui rampez sous ma peau, paru en novembre 2020 chez les éditions du Contentieux.

Dans ce recueil très original, Julien Boutreux passe en revue les diverses créatures de son bestiaire personnel, en général de petites bêtes plus ou moins urticantes, que l’on peut interpréter diversement selon ses propres phobies persistantes ou anxiétés passagères.

Un recueil qui ne se prive pas de nous démanger les méninges, en jouant avec les mots et en se jouant de nos perceptions épidermiques !

J’ai apprécié particulièrement les magnifiques descriptions de ces animaux, comme des peintures hyperréalistes, qui m’ont parfois évoqué le Parti Pris des choses de Ponge, avec un sens de l’observation et un pouvoir d’évocation très frappants.

Julien Boutreux (né à Tours en 1976) a publié des poèmes et nouvelles en recueils collectifs et en revues web ou papier. Il vit dans la région tourangelle.

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Page 19

Crabes

crabes aux yeux bleus crabes épineux dans vos carapaces grises, rouge vif dans les cuves bouillonnantes où vous mourez, vivants dans l’odeur de mer viciée, vivants dans la senteur âcre dans le vert des noyés, ô crabes au ventre ouvert ô chair ferme et luisante enfouie dans huit longues pattes, crabes aux yeux bleus crabes épineux, vous ambre grise et corail, vous chair intense et blanche immaculée, ô bleu gris qui vivez ô rouge vif qui mourez ô ventres ouverts ô chair, chers yeux de crabes gris, si bleus qu’on vous mangerait.

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Page 35

Lézards

lézards d’argent bleu de gris mercure et de bronze vert, je vous devine tapis dans l’herbe et vous observe glisser sur la pierre, morts ou vifs vous frétillez comme des gardons dans une eau claire, lézards d’argent bleu de gris mercure et de bronze vert, je vous vois happer l’air d’une bouche molle désespérée par l’asphyxie perpétuelle de la canicule et dans la lumière de plomb vos couleurs sont métalliques, vous êtes les rejetons difformes du soleil, vous êtes le minerai des fissures, vous êtes l’esprit des murs la fonction caudale des pierres, lézards ô pièces d’orfèvrerie voilà tout ce que j’ai su dire de vous du trait que vous faites dans l’herbe et sur la pierre, de ce vif-argent que vous êtes

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Page 39

sur le sujet des mantes sacrées nul ne s’étendra, car en face de ce vert divin, de cet oxymore immobile et fulgurant, de cette majesté monstrueuse et de cette dévoration ultime, tous tremblent, tous s’inclinent et tous se taisent

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Page 51

Salamandres

votre peau noire et jaune et le feu que vous couvez, salamandres toxiques ô pièces d’or dans un coffre d’ombre mausolées vifs de flammes moribondes, si je les vois et les trouve je les veux, votre méandre et votre cendre urodèle, et puis la braise venimeuse la gemme noire l’amande humide de vos yeux

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Quelques poèmes d’Emmanuel Moses

J’ai trouvé ces cinq poèmes dans le recueil « Tout le monde est tout le temps en voyage » publié par les éditions Al Manar en novembre 2020, avec des dessins de Tereza Lochmann.
J’ai particulièrement apprécié ce recueil, pour le côté insolite de ses images, la finesse de son humour.

Note sur le Poète :

Emmanuel Moses, poète, traducteur, romancier, est né à Casablanca en 1959, a passé sa petite enfance à Paris et sa jeunesse en Israël. Il a d’abord publié des poèmes, puis des romans : depuis 1988, une quarantaine d’ouvrages (chez Al Manar, Le voyageur amoureux, 2014 ; Ivresse, 2016 ; Le Paradis aux acacias, 2018). Il est également traducteur, notamment de l’hébreu moderne.
Emmanuel Moses poursuit à Paris, où il vit et travaille, la construction d’une œuvre singulière où se mêlent et se côtoient abstrait et concret, imaginaire et réel, horreur et humour, passé et présent.

Note sur l’illustratrice :

Tereza Lochmann est une jeune artiste tchèque diplômée de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, qui vit, travaille et expose en France.

Voici quelques poèmes extraits de ce recueil :

page 17

Où que j’aille les moineaux me suivent
Comme une langue maternelle
Comme un souvenir
Un chagrin
Et je les nourris
Comme ma langue
Mes souvenirs
Mes chagrins

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page 31

Un moustique a dépassé Dieu
Mais peu importe au fond
Je ne sais pas pourquoi je vous annonce cette nouvelle
De toute façon il n’y a rien à voir.

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Page 32

Tout allait bien jusqu’au moment où tu es mort :
C’est alors que les choses se sont compliquées :
Personne ne t’avait appris à te débrouiller
Sans tes cinq sens,
A voler hors de l’espace ni à nager hors du fleuve
du temps.
Et pourtant, tu t’en es sorti,
Oiseau, poisson de l’éternité !

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Page 55

Maintenant le jour se montre plus généreux
Les arbres eux aussi regardent moins à la dépense
Mystérieusement, les poissons renaissent dans les bassins et les étangs
Les oiseaux ont ôté de leur bec le bâillon de l’hiver
La nature n’a pas secoué toute sa torpeur
Elle titube encore sous la lumière pâle
Pourtant elle s’est mise en chemin
Je perçois déjà son souffle, j’entends ses pas
Le printemps va passer sous mes fenêtres.
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Page 58

Les mots sont des revenants
Auxquels nous donnons une nouvelle vie
Une fois que nous les avons dits
Nous en faisons des fleurs, des fruits
Eux qui pendaient morts à un arbre mort
Nous les transplantons
Et greffés en nous
Ils reprennent couleur, saveur
Sont de saison
Dans notre saison d’homme.

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Des Poèmes de Christophe Jubien

Ces quatre poèmes sont extraits du recueil Ce n’est que moi, publié par les éditions Gros Textes en 2020.

Voici une présentation de Christophe Jubien par lui-même :

Né en 1964 à Thouars dans les Deux-Sèvres, je vis à Chartres depuis 2000. Je bricole des émissions dans une petite radio d’intérêt local. Il y a 22 ans, en toute impunité, je me suis mis à l’école buissonnière de la poésie, grâce à la rencontre du merveilleux poète Serge Wellens. J’aime la cétoine dorée, André Dhôtel, et les Récits du pèlerin russe…

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D’un rêve l’autre

Le geste que j’ai fait la nuit dernière
tant semblait vrai mon rêve
d’arracher une feuille à un arbre
de la froisser entre mes mains
je viens de le refaire
ici-même en plein jour
C’est qu’on n’est toujours pas bien sûr
qu’ils ne soient pas du même bois
l’arbre du rêve et l’arbre de la vie.

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Quelque Chose

Un caillou rond
mon poing
se referme sur lui.

Enfin l’impression
de tenir quelque chose !

Mais trop de brouillard encore
entre moi et moi

pour l’entendre
me murmurer son nom.

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Corps-Cœur-Esprit

Je les connais
sans les connaître

le caillou rond
le caillou plat
sur mon bureau
depuis deux ans

le caillou plat
en forme de cœur
le caillou rond
fait pour la paume

à présent
il m’en faut un troisième
qui mette le feu à mon esprit.

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Ce n’est que moi

Au lieu d’être un poète célèbre
je rentre à pied chez moi
il fait nuit noire
et cette patte malade
qui traîne derrière moi
c’est l’âge.

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Des Poèmes d’Anne Barbusse

Couverture chez Encres Vives

Ce long poème est extrait des « Quatre murs le seau le lit » paru chez Encres Vives en 2020 dans la collection Encres Blanches (n°804)


Présentation de la poète :

Anne Barbusse est née en 1969 à Clermont-Ferrand. Après des études de lettres classiques à Paris, elle enseigne quelques années à l’Université Paris VIII. Puis elle s’installe dans un village du Sud de la France. Elle enseigne actuellement le français langue étrangère aux enfants migrants. En pleine crise grecque, elle reprend ses études à distance et obtient un master traduction de littérature néo-hellénique en 2017, et elle traduit de la poésie grecque moderne. Elle commence réellement à envoyer ses textes aux éditeurs à la faveur du confinement. (Source : Quatrième de Couverture, Editeur).

Présentation du recueil :

« les quatre murs le seau le lit » est un recueil issu d’un journal poétique plus vaste écrit lors de plusieurs séjours en hôpital psychiatrique pour dépression. Il en constitue aussi la clôture, l’acmé, l’enfermement extrême, avec le traumatisme de la chambre d’isolement et d’une expérience de dépersonnalisation, où, à ma perte de repères due à la dépression, la psychiatrie va rajouter une perte d’identité. Recluse involontaire (et par erreur), je passe environ dix jours à attendre une libération, en demandant à mon écriture de préserver un moi déjà abîmé, en demandant à la poésie de reconstruire ce que la psychiatrie, sous couvert de soigner, a démoli. (Source : Quatrième de Couverture, par la poète)

Extrait page 5 :

ces mêmes couloirs jaunes qui ont connu tant de fous passants
(et des fous dansants)
avec le carrelage de petits carreaux multicolores
de laides chaises de laides plantes toutes en plastique
et Van Gogh au-dessus pauvre Van Gogh
les Tournesols
plus loin les champs tournoyants sous le ciel tournoyant
plus loin le café de nuit peint comme café de jour
patience
patience – et un Gauguin – femmes à Tahiti
je ne connais plus les proverbes mais je sais qu’ils existent
je suis dans les mots mais souvent ils m’échappent
je suis dans l’H.P. mais j’oublie maints détails – mais cette fois en pyjama interdiction de
sortir du bâtiment alors je vais le connaître par cœur

en pyjama
bleu
comme ciel mer lac amour nuit
en pyjama laide et belle de la beauté de la folie psychiatrique
démesuré trop long déhanché mal fagoté
en chaussettes
pas d’habits pour sortir chez le commun des mortels
pas de bagues pas de boucles d’oreilles qui ornent trop et font paraître belle
être réduit à un corps laid
faire disparaître le corps dans l’ampleur du tissu
se faire disparaître dans l’anonymat du costume que plusieurs nous sommes à porter
bleu
comme le jour les prunes les iris le lilas
comme le fond des mers et le fond de la souffrance
si tant est qu’elle arbore couleur
mon pyjama bleu et moi errons dans les dédales fermés du bâtiment fermé
les portes s’ouvrent mais pour les autres ceux qui ont habits
je ne sais ce qu’est être coquette pour l’amant

**

Anne Barbusse

Trois Poèmes de Manon Thiery

J’ai trouvé ce joli recueil de Manon Thiery (née en 1993) dans ma librairie habituelle, au hasard d’une flânerie.
Ne connaissant pas cette poète, j’ai découvert au fil de ses pages une écriture concise, parfois surprenante par ses images, et très évocatrice de l’absence, de l’attente, de l’amour manquant ou douloureux.
Ce recueil, qui est le tout premier livre de cette jeune poète, a reçu le Prix de Poésie de la Vocation, décerné par la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet.
Il est paru chez Cheyne éditeur en automne 2020.

Note de l’éditeur sur Manon Thiery :

Manon Thiery est née en 1993.
Elle est doctorante en cinéma à l’université Paul Valéry de Montpellier et auxiliaire de vie sociale.
On peut lire certains de ses poèmes dans un livret paru aux éditions du Frau, ainsi que dans la revue l’Allume-Feu.
Elle dirige la micro-édition de trois livrets de poésie.
Réflecteur de la neige est son premier livre de poésie publié.

**
(page 21)

que dire sinon
l’ignorance du nom

de ce qui n’a jamais été

de ce qui n’est pas ce manque
pesant en moi

un poids de sang

en attendant que disparaisse
cet étrange besoin de nommer

ce que nous ne mangeons pas à midi

nous le mangeons le soir

**
(page 49)

J’ignore tout des coeurs où je ne suis pas

des jardins bleus
où ceux qui dorment ont les bras en croix

je porte sur mon dos les mots de mon passé
comme des enfants fragiles

ils sont plutôt légers

l’ongle gratte la pierre
et cela est inutile

ajouter de la poussière à la poussière
de l’incessant jeu de délier

une langue qui aura
la longueur

de ce printemps

**
(page 55)

un carrousel de solitudes
tournées

la langue d’une solitude tournée
très lentement dans ma bouche

me projetant sept fois
par miettes d’ombres malades

sur le ventre
du temps qui détruit les murs

je sens toujours ton regard
contre les mots de ma langue

MANON THIERY.

***

Deux poèmes de Louise Glück

Ces deux poèmes sont extraits du beau livre Nuit de foi et de vertu, paru en version bilingue chez Gallimard en 2021 dans la collection « Du monde entier » et une traduction de Romain Bénini.

Louise Glück (née en avril 1943) est une poète américaine active à partir de la fin des années 60. Primée à plusieurs reprises, elle obtient le Prix Nobel de Littérature en 2020 pour l’ensemble de son œuvre poétique. Son recueil Nuit de foi et de vertu est initialement paru en 2014 aux Etats-Unis.
Il est à remarquer que l’œuvre de Louise Glück n’était pas traduite en français ni disponible chez aucun éditeur français jusqu’à l’obtention de son Prix Nobel.

La plupart des textes qui composent ce recueil sont assez longs, courant souvent sur plusieurs pages, ce qui ne facilite pas leur diffusion sur Internet, aussi ai-je choisi les deux premières parties d’un long texte et un autre poème en prose, assez court, parmi ceux que j’ai préférés.

**

Page 21

Une Aventure

I

Il m’apparut une nuit alors que je commençais à m’endormir
que j’en avais fini avec ces aventures amoureuses
dont j’avais longtemps été esclave. Fini, l’amour ?
murmura mon cœur. A cela je répondis que beaucoup de
découvertes importantes
nous attendaient, tout en espérant que l’on ne me demanderait pas
de les nommer. Car je ne pouvais pas les nommer. Mais la
conviction qu’elles existaient –
cela devait certainement compter pour quelque chose ?

2.

La nuit suivante m’apporta la même idée,
cette fois à propos de la poésie, et dans les nuits qui suivirent
plusieurs autres passions et sensations furent, de la même manière,
mises de côté pour toujours, et chaque nuit mon coeur
invoqua son avenir, comme un petit enfant qu’on eût privé de son
jouet préféré.
Mais ces séparations, dis-je, sont dans l’ordre des choses,
Et une fois de plus je convoquai le territoire immense
qui s’ouvre à nous à chaque adieu. Et avec cette affirmation je devins
un chevalier glorieux s’éloignant dans le soleil couchant, et mon
cœur
devint le destrier qui me portait.

**

Page 101

Musique interdite

Après que l’orchestre eut joué pendant un certain temps, et eut passé l’andante, le scherzo, le poco adagio et que le premier flûtiste eut posé sa tête sur le pupitre parce qu’on n’aurait plus besoin de lui avant demain, alors arriva un passage qui était appelé la musique interdite parce qu’il ne pouvait pas, le compositeur l’avait spécifié, être joué. Et pourtant il devait exister et être passé sous silence, intervalle laissé à la discrétion du chef d’orchestre. Mais ce soir, décide le chef d’orchestre, le passage doit être joué – il veut à tout prix se faire un nom. Le flûtiste se réveille en sursaut. Quelque chose lui est arrivé aux oreilles, quelque chose qu’il n’a jamais ressenti auparavant. Il a fini de dormir. Où suis-je maintenant, pense-t-il. Et puis il le répéta, comme un vieil homme étendu sur le sol au lieu d’être dans son lit. Où suis-je maintenant ?

**

The Last Hillbilly de Diane Sara Bouzgarrou et Thomas Jenkoe

Vers la mi-juin, J’ai eu la chance de voir ce film en salle – c’était mon premier retour au cinéma depuis l’automne 2020 – et son caractère poétique, puissant, et parfois même un peu étrange, m’a donné envie d’en parler ici.
Il s’agit d’un documentaire, donc sans intrigue réellement circonstanciée, mais, en même temps, la scission du film en trois parties clairement identifiées et titrées, nous oriente vers une progression temporelle et l’approfondissement de certains thèmes.

Note technique sur le film :

Durée : 1h20
Image par Thomas Jenkoe et Son par Diane-Sara Bouzgarrou
Genre : Documentaire
Langue : Anglais (américain) sous-titré français.

Les thèmes du film

Le mot « hillbilly » signifie « péquenaud des collines » et il désigne aux Etats-Unis les descendants des premiers pionniers américains, des paysans blancs et pauvres, ignorants, consanguins, racistes, électeurs de Trump, au mode de vie inconfortable et rustique, et qui cherchent à préserver leurs traditions ancestrales, avec un certain rejet de la technologie moderne et une grande connaissance de la nature sauvage. C’est en tout cas de cette manière que le personnage principal du film, Brian Ritchie, nous décrit ces hillbillies, dont il déplore avec une pointe de nostalgie d’être le dernier représentant. Cependant, nous ne tardons pas à nous apercevoir que ce personnage est très loin d’être l’abruti ignorant qu’il vient de nous dépeindre et qu’il est au contraire un poète sensible qui a certainement beaucoup lu et auquel la vie a octroyé une profonde sagesse mais aussi une mélancolie tenace.
Le thème principal du film me semble être cette méditation devant un monde sur le point de disparaître, un monde généralement jugé comme obsolète, et les attitudes possibles face à cette disparition : s’accrocher désespérément aux traditions et tenter de les faire perdurer le plus longtemps possible, tout en sachant que les jeunes générations ne prendront pas la relève car tout cela les ennuie ? Ou peut-être essayer de dégager une signification, une réflexion sur l’histoire et sur l’existence, comme le fait le personnage principal lorsqu’il essaye de s’adresser à ses enfants qui ne s’intéressent qu’à moitié à ses propos.

Mon humble Avis :

Le héros du film, Brian Ritchie, est un personnage attachant, dont la voix rauque, le visage marqué par les épreuves, le charisme et le regard pénétrant s’imposent à l’écran, de même que les silhouettes barbues et pittoresques des quelques amis qui l’entourent et avec qui il partage les travaux des champs et autres tâches rudes et viriles. Et, en effet, à part les deux ou trois petites filles ou préadolescentes de la famille, l’absence complète des femmes adultes ne peut que frapper le regard et a suscité chez moi des tas d’hypothèses : les mères, sœurs et, surtout, épouses ont-elles déserté ce monde austère et sans agrément pour une vie plus moderne et plus agréable ? On peut facilement le supposer, et cela renforce encore l’impression d’un monde finissant, en cours de délitement, et que la vie abandonne peu à peu.
Parmi les images qui m’ont particulièrement marquée, je citerai le dépoussiérage des trophées de chasse : des bustes de cerfs empaillés, accrochés aux murs de la maison, que les hommes manipulent soigneusement et tamponnent délicatement avec des chiffons, tout en se remémorant les dates lointaines où ils ont tué ces animaux. La scène a un côté grotesque et vaguement monstrueux, un peu surréaliste et ironique à la fois, que j’ai énormément apprécié. Et, en tant que symboles d’un passé que ces hommes voudraient ressusciter, ou du moins préserver, ces têtes de cerfs semblent à la fois tragiques, dérisoires et d’un goût douteux.
Un très beau film, riche de sens et de sentiments !

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Térébenthine de Carole Fives

couverture du livre chez Gallimard

Ce roman, publié chez Gallimard, faisait partie de la Rentrée Littéraire de l’automne 2020, et j’en ai entendu parler grâce au blog de Matatoune « Vagabondage autour de soi » dont je vous invite si vous le souhaitez à lire la chronique très bien faite et intéressante : par ce lien.

J’ai donc lu « Térébenthine » dans le cadre de mon défi thématique « Le Printemps des artistes » puisqu’il était grand temps que j’aborde le sujet de l’art contemporain.

Vous savez sans doute que, dans l’Art Contemporain, et depuis déjà quelques décennies, la peinture est considérée comme un art obsolète, ringard, pour ainsi dire mort.
Les artistes contemporains font de la vidéo, des installations, des performances, de l’art conceptuel – sûrement pas de la peinture, qui d’ailleurs ne s’expose plus depuis longtemps dans les galeries considérées comme sérieuses et n’est plus enseignée non plus dans les écoles d’art les plus prestigieuses, comme la très mal nommée Ecole des Beaux-Arts.

C’est précisément le thème de ce roman qui nous transporte au début des années 2000 et nous permet de suivre les parcours artistiques et personnels de trois étudiants aux Beaux-Arts de Lille tout au long des trois années de leur cursus jusqu’à l’obtention de leur diplôme, puis les premières années de leur vie adulte, leur insertion dans le monde du travail, la confrontation au monde réel.
Il se trouve que ces trois jeunes étudiants tiennent absolument à devenir peintres – suscitant le mépris de leurs camarades qui les surnomment « les térébenthine » par dérision et provoquant chez leurs professeurs une agressivité étonnante et des tentatives pour les dissuader de continuer et les ramener dans le droit chemin de l’art conceptuel.

La narratrice est une jeune fille un peu timide, qui préfère s’exprimer par la peinture que par la parole et qui croit à l’importance des émotions et de la sensibilité, alors qu’on cherche à lui enseigner précisément le contraire : l’ annihilation des émotions et des intuitions, la prééminence du discours et des concepts théoriques sur tout le reste, y compris l’œuvre elle-même. A force de se confronter à l’hostilité de ses professeurs et du monde de l’art, elle passe progressivement de la peinture à l’écriture : les mots envahissent d’abord ses tableaux puis il n’y a plus besoin de tableaux et elle préfère écrire de la littérature.

Si ce livre est une charge contre l’Art Contemporain et surtout contre l’Ecole des Beaux-Arts, il reste malgré tout modéré et raisonnable dans ses critiques et on sent que la narratrice n’est pas opposée à toutes les formes d’art contemporain, elle aime sincèrement certains artistes, s’y intéresse et s’en nourrit pour ses propres créations.
Ce n’est donc pas la charge d’une réactionnaire extrémiste ou d’une peintre aigrie qui n’aurait rien compris à son époque, tout au contraire : elle semble en avoir fait le tour et en avoir bien cerné les qualités et les défauts !
C’est surtout une personne qui revendique la liberté de créer selon sa propre intuition et ses propres goûts et qui refuse de se faire formater dans les carcans d’un art officiel qui répète indéfiniment les mêmes vieilles formules de Marcel Duchamp alors qu’elles datent de plus d’un siècle.

Un livre très intéressant, édifiant, parfois touchant.
Il se lit rapidement grâce à des phrases courtes et frappantes : une écriture efficace et sans fioritures stylistiques particulières.

Voici un extrait page 147

Syndrome de la toile blanche. Le pinceau suspendu dans le vide. Que peindre ? Que dessiner ? Et surtout, à quoi bon ?
Oui, à quoi bon une toile de plus ? Les tableaux s’entassent dans ton studio, il n’y a plus de place pour marcher, ni même pour respirer. Tu te souviens de cette performance de Gutaï que vous avait montrée Urius lors de votre premier cours aux Beaux-Arts. Qu’y a-t-il derrière la toile ? La vie, tout simplement !
Les conceptuels ont raison. La peinture, c’est dégueulasse. Ca coule, ça dégouline, ça salit. Sale comme un peintre, oui. Tu n’as plus rien à peindre, plus rien à montrer. Et surtout, plus envie. Tes dernières bonnes toiles datent des Beaux-Arts finalement. Les toiles-mots, les toiles-pages. Tu penses à Cy Twombly. A ses grandes écritures. Que peut-on dire avec l’écriture qu’on ne peut montrer avec la peinture ?

Urinoir de Marcel Duchamp (« Fontaine »)

Une recension de « La Portée de l’Ombre » par Frédéric Perrot

Merci à Frédéric Perrot de l’excellent blog Bel de Mai, qui a consacré une recension à mon dernier recueil La Portée de l’ombre, paru chez Rafael de Surtis en décembre 2020.


Vous pouvez lire son article ici :

https://beldemai.blogspot.com/2021/03/marie-anne-bruch-la-portee-de-lombre.html

Et voici pour rappel le recueil dont il s’agit et la manière de se le procurer;

bon de commande