La Conjuration des Imbéciles de John Kennedy Toole

couverture du roman

J’ai lu ce célèbre roman américain sur le conseil de mon ami le poète Denis Hamel, un livre qu’il avait lu dans les années 90 et dont il gardait un excellent souvenir.
« Best-seller », « roman-culte », « chef d’oeuvre incontournable » sont quelques-uns des qualificatifs que l’on applique souvent à ce bouquin, et j’avais très envie d’en savoir plus et de me faire ma propre opinion.

Je recopie ici La Quatrième de Couverture qui vous donnera une idée du propos :

Ecrit au début des années soixante par un jeune inconnu qui devait se suicider en 1969, à l’âge de trente-deux ans, parce qu’il se croyait un écrivain raté, La Conjuration des imbéciles n’a été éditée qu’en 1980. Le plus drôle dans cette histoire, pour peu qu’on goûte l’humour noir, c’est qu’aussitôt publié, le roman a connu un immense succès outre-Atlantique et s’est vu couronné en 1981 par le prestigieux prix Pulitzer. Une façon pour les Américains de démentir à retardement le pied de nez posthume que leur adressait l’écrivain, plaçant en exergue à son livre cette citation de Swift : « Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui. »
Bernard Le Saux, Le Matin

Mon humble avis :

Me basant sur la citation de Swift en exergue de ce livre, je me figurais que le héros, l’étonnant Ignatius Reilly, serait un génie incompris et humilié par son entourage. En réalité, ce personnage assez prétentieux et suffisant, développe certainement des théories très originales, voire comiques, mais elles sont loin d’être géniales. Et s’il se met tout le monde à dos c’est qu’il leur joue des très mauvais tours, et qu’il mérite amplement le sort qu’on lui fait.
D’ailleurs, comment décrire Ignatius Reilly ? Chômeur obèse, ne cessant d’alterner rots et grignotages divers, il vit seul avec sa mère dans un quartier populaire de la Nouvelle-Orléans, noircissant de trop nombreux cahiers avec ses réflexions politico-comico-philosophiques, mélange bizarre de royalisme, de christianisme, d’anarchisme, de luttes sociales et raciales, d’égalitarisme, etc.
Un accident de voiture, en endettant sa mère, va l’amener à chercher du travail pour rembourser ces sommes importantes.
Ce personnage mal adapté à la vie en société et rebelle à toute contrainte d’obéissance ou d’efficacité, va naturellement provoquer des catastrophes partout où il se présentera.

Ce roman m’a semblé être une charge contre la société américaine des années soixante car toutes les grandes idées de l’époque sont tournées en dérision : le freudo-marxisme des étudiants et leurs engagements douteux, le racisme et les inégalités raciales, la libération sexuelle et la psychanalyse, les luttes sociales, la chasse aux sorcières maccarthyste contre les communistes, etc.
Si j’ai parfois ri, c’est surtout grâce aux lettres de Myrna Minkoff, la petite amie ou plutôt correspondante du héros, étudiante contestataire pleine de préjugés psychanalytiques mal digérés, qui ne cesse d’asséner des contre-vérités avec une assurance désarmante.
Il faut remarquer que ce roman est très largement constitué de dialogues, et que ceux-ci souffrent parfois de quelques longueurs.
J’ai certainement préféré certains chapitres (ceux qui tournent autour des bureaux des pantalons Levy, par exemple) plutôt que d’autres (les discussions sans fin dans la boîte de strip-tease) mais, dans l’ensemble, j’ai plutôt apprécié cette lecture !
Un livre intéressant, assez drôle et dont les personnages sont très savoureux et mémorables !

Un extrait page 174 :

Malgré tout ce à quoi on les soumet depuis si longtemps, les Noirs n’en sont pas moins des gens plutôt sympathiques dans leur immense majorité. Je n’ai guère eu l’occasion d’en rencontrer : décidé à ne fréquenter que mes égaux, je ne fréquente bien évidemment personne puisque je suis sans égal. En conversant avec plusieurs travailleurs – lesquels semblaient tous désireux de parler avec moi – je découvris qu’ils touchaient un salaire encore inférieur à celui de Miss Trixie.
En un sens, je me suis toujours senti comme une lointaine parenté avec la race des gens de couleur parce que sa position est assez comparable à la mienne : l’un et l’autre nous vivons à l’extérieur de la société américaine. Certes, mon exil à moi est volontaire. Tandis qu’il est trop clair que nombre d’entre les nègres caressent le vœu de devenir des membres actifs des classes moyennes américaines. Je n’arrive pas à me figurer pourquoi. (…)

La Conjuration des Imbéciles est paru chez 10-18 dans la collection Domaine étranger, traduit de l’américain par Jean-Pierre Carasso, avec une préface de Walker Percy.

Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres d’Iegor Gran

couverture chez POL

J’ai découvert ce livre par hasard, début octobre, en me promenant dans une célèbre librairie du quartier de Vavin-Montparnasse et le titre m’a tout de suite attirée.
Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres a été écrit, comme vous devez vous en douter, durant le premier confinement de mars-avril et mai 2020, et il adopte un ton résolument caustique, critique et polémique. C’est parfois drôle et pertinent, avec un sens de l’observation affûté et un sens percutant de la formule, mais à d’autres moments je n’adhérais pas vraiment à ces points de vue quelque peu excessifs.

En gros et pour résumer, Iégor Gran est absolument contre le confinement, quelles que soient les proportions prises par l’épidémie de Covid-19 et qui n’est, à ses yeux, pas grand-chose puisque, d’après lui, seuls les vieux et les riches en meurent. Tout ce qu’il voit, c’est que le confinement fait tomber dans la misère les pauvres, les artistes, les indépendants, les précaires, etc.
Les « casseroles qui applaudissent aux fenêtres » représentent tout au long de ces pages une certaine classe bourgeoise, très favorisée, déjà un peu âgée, qui a ridiculement peur de mourir du coronavirus alors qu’elle risque bien davantage de mourir du tabac ou de maladies cardiovasculaires et qui font crever les pauvres en applaudissant un confinement injuste et arbitraire.
Personnellement, je trouve ça un peu caricatural, même s’il y a un fond de vrai.
Pourquoi les vieux et les riches (qui ne se confondent pas forcément) n’auraient-ils pas le droit de survivre, autant que les pauvres et les jeunes ? Pourquoi faudrait-il sacrifier les uns à la survie des autres ? Je pensais que nous vivions dans un pays qui respecte la vie humaine et qui ne hausse pas les épaules en disant : « Bon, ce virus tue 0,6% de la population, tant pis pour eux, ce n’est pas très grave, pensons plutôt au PIB ! »
Je me demande quel genre de livre Iégor Gran aurait écrit si le gouvernement avait réagi ainsi, sans nous confiner, en laissant le virus circuler librement et tuer les plus fragiles.
Mais bon, « avoir bonne conscience, c’est magique » comme le proclame hardiment le bandeau de couverture en espérant bien nous culpabiliser un chouïa.
Une lecture qui m’a tantôt fait rire et tantôt agacée, et qui a le grand mérite de ne pas laisser indifférent !

Un Extrait page 18 :

La mort, que les hommes ont pour habitude de voiler pudiquement, circulait au grand jour, servie par le bon docteur Salomon. Et on l’applaudissait. Personne pour se demander si la bacchanale ne manquait pas de délicatesse.
Plus tard, après le déconfinement, le nombre de morts allant en diminuant, on applaudirait avec nettement moins d’allégresse. Quand il tomberait durablement en dessous de cent victimes quotidiennes, aux alentours du 20 mai, la fête serait finie, on cesserait d’applaudir.
Ah mais attention, il faudrait nuancer, car il y avait mort et mort. Les morts du Covid avaient infiniment plus de valeur que les autres. C’est ceux-là que comptait et recomptait sur ses dix doigts la direction de la Santé. Des morts de première classe. Les autres n’intéressaient personne. Combien de cancers ? D’accidents domestiques ? D’AVC ?
(…)

Alice et le Maire de Nicolas Pariser

affiche du film

Alice et le Maire est un film français de Nicolas Pariser, sorti en 2019, avec Fabrice Luchini dans le rôle du Maire de Lyon et Anaïs Demoustier dans celui d’Alice – un rôle qui lui a d’ailleurs valu le César 2020 de la Meilleure Actrice.

En voici la brève présentation sur la couverture du DVD :

Le maire de Lyon, Paul Théraneau, va mal. Il n’a plus une seule idée. Après trente ans de vie politique, il se sent complètement vide. Pour remédier à ce problème, on décide de lui adjoindre une jeune et brillante philosophe, Alice Heimann. Un dialogue se noue, qui rapproche Alice et le maire et ébranle leurs certitudes.

Mon avis très subjectif :

Le sujet de ce film est essentiellement politique et intellectuel. Il s’agit de soulever un certain nombre d’idées non seulement dans l’esprit du Maire mais aussi et surtout dans celui du spectateur. Et il faut reconnaître que certaines des questions posées sont intéressantes : la politique devrait-elle être plus modeste et viser moins haut ? Comment rénover les valeurs de la Gauche pour qu’elle concerne à nouveau le peuple ? L’écologie est-elle une des nombreuses composantes de la Gauche ou est-elle son unique avenir valable ? Une trop grande lucidité peut-elle rendre fou ? La politique est-elle impuissante à changer la vie des gens ? La politique doit-elle se contenter de régler les petits problèmes concrets de ses administrés ou doit-elle aussi se charger de grands idéaux et principes ? Etcetera Etcetera.
Toutes ces questions ne sont pas inutiles et le film a le mérite de les poser d’une manière intelligente qui ne prend pas le spectateur pour un imbécile.
Malgré tout, il me semble que des thèmes aussi abstraits et intellectuels auraient davantage leur place dans un essai politique ou littéraire (où toutes ces questions pourraient être décortiquées et analysées) que dans un film de cinéma.
J’ai l’impression que le langage du cinéma (images, sons, mouvements, attitudes, couleurs) est ici un peu délaissé au profit des dialogues et des mots explicitement écrits ou parlés.
Par exemple, il y a très peu d’images de ce film qui m’ont marquée alors que je l’ai regardé il y a à peine quelques heures.
Pour éviter le côté statique et ennuyeux de faire discuter les personnages devant un bureau pendant 1h40, le réalisateur a introduit beaucoup de scènes de déambulations dans les coins et recoins de la Mairie : en particulier Anaïs Demoustier passe et repasse maintes fois dans des multitudes de couloirs. Mais c’est un dynamisme factice qui n’empêche pas l’immobilité de l’action et surtout l’absence quasi totale d’intrigue.
Ce film se situe dans une certaine tradition du film politique à la française et je pense en particulier au Sens de L’Etat (2011) ou à Quai d’Orsay (2013) mais ces deux précédents me paraissaient plus convaincants, plus crédibles et mieux ficelés, l’un dans le genre dramatique et l’autre plutôt comique.
Si certaines séquences sont agréables dans Alice et le Maire et que le film se laisse regarder dans l’ensemble sans déplaisir, il manque tout de même un fil conducteur dans cette histoire, un enjeu qui accrocherait notre intérêt.
Reste que les deux personnages principaux sont sympathiques, qu’on s’attache à eux, et que leur tandem fonctionne pas mal.
Un film que je conseillerais aux socialistes amateurs de philosophie et détestant les films d’action !

Quelques extraits du livre Destination de la poésie de François Leperlier

couverture du livre

Mon ami le poète Denis Hamel m’a prêté cet essai Destination de la poésie de François Leperlier, publié aux éditions Lurlure en 2019.
Ouvrage de réflexion sur l’essence de la poésie, sur ses moyens et sur ses buts, François Leperlier réhabilite les notions indépassables de beauté, de vérité, de lyrisme, d’inspiration.
Il se moque de la poésie subventionnée, de ces nombreux poètes contemporains à l’affût de prix, de bourses, de lectures publiques, d’interventions pédagogiques ou de résidences d’écriture. Il critique aussi les manifestations plus ou moins ludiques et festives autour de la poésie que l’on cherche à donner en spectacle alors que la poésie n’est justement pas un spectacle.
Il défend une vision de la poésie fortement individualiste, agissante, magique et libre contre l’esprit grégaire, les formules à la mode, le prêt-à-penser, l’utilitarisme, la servilité vis-à-vis du pouvoir.

Voici quelques EXTRAITS de ce livre :

page 120 :

Rien ne saurait infirmer cette raison de fond : les entreprises de médiatisation, de vulgarisation, de soi-disant démocratisation de la poésie, non seulement ne conduisent jamais à sa popularisation, mais s’y opposent. Rien n’a véritablement changé, au-delà de la micro-zone d’influence des dénégateurs, dans la représentation générale de la poésie. En dépit des protestations militantes, cette force d’inertie n’est pas toute négative : elle contient même, il est temps de s’en aviser, quelque vertu corrosive et émancipatrice. Il n’est pas difficile de trouver plus de justesse et de réalité dans l’insistance de certains lieux communs, dans la continuité des topiques (Aristote), que dans les prescriptions ou les dénégations idéologiques et ratiocinantes des poètes professionnels. (…)

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page 128

Alors que les lectures orales et performatives se sont systématisées, sont devenues la règle, on ferait bien de se souvenir de l’observation de Baudelaire :  » J’ai remarqué souvent que des poètes admirables étaient d’exécrables comédiens. Les écrivains profonds ne sont pas orateurs, et c’est bien heureux. »
Et que dire des autres ! Rien de plus éprouvant que d’assister à ces lectures planifiées, ces cabotinages sur un texte bien rodé – combien de fois Bernard Heidsieck a-t-il rabâché son Vaduz ?
– où les trois quarts du temps planent l’ennui, la complaisance et l’affectation, en dépit des efforts pour dégeler l’atmosphère !
Par chance, quelques uns s’en tirent avec un certain brio, mais un bon comédien, formé et inspiré, fera toujours l’affaire, et peut éviter de bien mauvaises passes ! Quant au « vrai comédien et vrai poète », l’alliance est enviable, d’autant qu’elle est extraordinaire. N’est pas Antonin Artaud qui veut.

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Page 135 :

Dès qu’un poète, dès qu’un artiste aujourd’hui affiche son caractère subversif, on peut être assuré que non seulement il a renoncé à la révolte mais qu’il vient vous escroquer et vérifier votre conformité ! (De même que sous la phraséologie progressiste, qu’elle soit morale, sociale ou esthétique, il faut plutôt s’attendre à trouver une passion conformiste et régressive bien caractérisée).
Il n’est jamais bon que la poésie reste à la merci des poètes !
Voilà une activité que l’on a vue animée d’une ambition sans pareille, qui sut porter la contradiction un peu partout, qui s’est distinguée par un fort indice d’asocialité, de résistance et de défi, qui inventa des mondes et fit parler les dieux, qui voulut à elle seule décider du sens de la vie … Et voilà qu’elle doit solliciter les encouragements de l’Etat, qu’elle doit veiller à sa bonne santé institutionnelle, justifier de son action, rendre des comptes, après qu’elle s’est recyclée dans le déballage littéraire, l’animation culturelle et le vivre ensemble ! Est-il seulement possible que nous parlions de la même chose ?

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Si la poésie contemporaine vous intéresse, je vous conseille très vivement ce livre !

La Guerre des salamandres de Karel Capek

Ce roman est un classique de la Science-Fiction, ou plus exactement de la Politique-Fiction, car il a été écrit dans les années 1930 (en 1936 pour être exact), en pleine montée du fascisme et du nazisme, et on trouve de nombreuses allusions très claires à ces idéologies, sur le ton de la dénonciation satirique.
Karel Capek (1890-1938) est un des plus célèbres écrivains tchèques du 20è siècle, un des inventeurs de la Science-Fiction, à qui l’on doit notamment la création du mot « robot ». Il s’opposa aussi bien au fascisme qu’au communisme et mourut peu de temps avant la seconde guerre mondiale et alors que la Gestapo avait prévu de l’arrêter.

 

Petite note explicative sur l’histoire :

Ce roman est une dystopie, qui commence par la découverte dans un lagon du Pacifique d’une nouvelle espèce animale : la salamandre marine géante, parfois appelée Triton. Cet animal s’avère capable d’apprentissages intelligents comme la lecture, l’écriture, la compréhension de certaines sciences. Les humains cherchent d’abord à exploiter les salamandres parce qu’elles sont de remarquables pêcheuses de perles, puis pour la construction de digues et l’aménagement des fonds sous-marins. Ces bêtes font l’objet d’un commerce intensif dans une sorte de nouvel esclavage, et on les traite comme des êtres inférieurs, dont on conteste les droits et les talents. Mais bientôt, certains humains charitables prennent la défense des salamandres, oeuvrant pour leur éducation et leur meilleures conditions de vie. La Terre semble finalement vivre harmonieusement entre le monde sous-marin des salamandres et le monde terrestre des humains. Mais les salamandres se reproduisent à une vitesse exponentielle et il leur faut des côtes toujours plus nombreuses pour survivre. Le conflit entre les hommes et cette prolifique espèce marine, semble donc inévitable. (…)

 

Mon humble avis :

Cette dystopie m’a semblé être un portrait véridique mais peu flatteur de l’humanité. Dans ce livre, les hommes sont essentiellement guidés par l’appât du gain et leurs intérêts mercantiles à très court terme, ce qui les mène au désastre. Calculateurs, cruels, futiles, imprévoyants : tels apparaissent les hommes face aux salamandres. Mais, en même temps, quand cette espèce marine commence à devenir menaçante, les hommes se révèlent naïfs et pleins d’un angélisme optimiste hors de propos. Tout cela est extrêmement bien observé de la part de Karel Capek, qui nous livre souvent au cours du récit des textes présentés comme scientifiques, par exemple en biologie, en neurologie ou en économie, ou bien des articles de journaux, comme s’il s’agissait de documents authentiques, vérifiables. Et on sent que l’auteur s’est amusé à détourner des archives réelles pour les adapter à son livre. Ainsi, certains articles racistes des humains contre les salamandres semblent très inspirés des textes racistes du début du 20è siècle et la satire est particulièrement féroce et brillante !
Un livre drôle, captivant, et d’une très grande originalité, que j’ai dévoré en quelques jours à peine et que je vous conseille.

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Extrait page 321 :

Eh bien, X vous met en garde, poursuivait l’auteur anonyme. Il est encore possible de briser ce cercle froid et gluant qui nous enserre tous. Nous devons nous défaire des salamandres. Elles sont déjà trop nombreuses ; elles sont armées et elles peuvent lancer contre nous un matériel de guerre dont nous devinons à peine la force immense ; mais pour nous, les hommes, il est un danger plus terrible que leur nombre et leur force : leur victorieuse, leur triomphante infériorité. Je ne sais ce qu’il nous faut craindre davantage : leur civilisation humaine ou bien leur cruauté secrète, froide et animale. En tout cas ces deux choses prises ensemble leur donnent quelque chose d’incroyablement effrayant et de presque diabolique (…).

 

 

Trois Poèmes de Gérard Lemaire (1942-2016)


Contactée par Marie-Josèphe Lemaire, qui voulait me faire connaître l’oeuvre poétique de son mari, Gérard Lemaire (1942-2016), j’ai voulu lui rendre hommage à travers ce blog.
Voici quelques éléments biographiques sur ce poète engagé et fervent, avec des textes extraits du beau livre de Robert Roman, paru aux éditions du Contentieux en mai 2019, Gérard Lemaire, un poète à hauteur d’homme, et je vous renvoie à ce livre pour de plus amples développements sur la vie et l’oeuvre de ce poète.

Gérard Lemaire (1942 – 2016)

Né à Saint-Quentin dans l’Aisne, le 1er novembre 1942, Gérard Lemaire exerça durant sa vie professionnelle une dizaine de métiers en tant qu’ouvrier spécialisé. Parallèlement, et presque comme un vagabond, il voyagea en Israël, en Amérique latine, au Canada, au Portugal, en Espagne ainsi qu’en Afrique du nord.

Très tôt, Gérard Lemaire découvrit l’écriture et y consacre une autre partie de son existence. Révolté face à l’injustice sociale, il croyait en la révolution par le biais du poème ; à la poésie sauvant l’esclave. Poète engagé, il a écrit plus de 10 000 poèmes. Auteur d’une trentaine de volumes, il a été publié dans 200 revues.

Il est décédé le 7 octobre 2016, à Concremiers dans l’Indre. Composé par Robert Roman, « Gérard Lemaire – un poète à hauteur d’homme » est un ouvrage foisonnant de 402 pages, qui retrace à travers un nombre important de poèmes mais aussi de photographies, de témoignages et de correspondances, la vie et l’œuvre de celui qui se définissait comme un poète prolétarien.

(Texte de Robert Roman)

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L’envie de vivre
S’écoule lentement

Derrière les pierres
Une mer d’écritures

Que les vagues effacent
Sous la vague céleste

Est-ce le désir
Qui brouille les cartes

Être le seul n’importe
Cousu dans la déchirure

Dans le grain de poussière
Je trouve mon paradis

Se taire et trembler
Dans l’exubérance des voix

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Dans une vive désolation.

Je ne crois pas en moi en ce moment
Ai-je d’ailleurs été quelquefois autrement

Mais pourquoi vouloir être quelqu’un
Pourquoi ce faux désir de ne pas être oublié des hommes

Puis-je être dans autre chose qu’un devoir
Mais si difficile d’accès malgré cette apparence

Aucune métaphore au violon lyrique ne me traverse
Peut-on avoir plus nettement conscience de sa tombe

Vérité et justice ne me sortent pas de la bouche
Ils sont gravés sur le marbre d’un météore inconnu

Ils passent sur tant de fronts abaissés
Aucun pilier de temple ne peut les porter

Où aller en clarté avec si peu de force
Ce que j’entends du monde m’a jeté si bas

2006

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L’aube serait belle
Sans la plainte

Sans ceux que l’on a fusillés
Quand le jour se lève

Sans ceux écartés
Contre toute raison de justice

La vérité ne peut pas rencontrer
La philosophie

Cette dimension ici et là
Traverse le cancer de toutes les gorges

Sous l’eau froide du lac
Grouille une vermine étincelante

Parler avec si peu
Pour ceux qui seraient beaucoup

2008

GERARD LEMAIRE

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Vous pouvez vous procurer ce livre en écrivant à Robert Roman, 7 rue des Gardénias, 31100 Toulouse, ou en visitant le blog de l’éditeur : https://lecontentieux.blogspot.com/

Retour au Pays Bien Aimé, de Karel Schoeman

M’intéressant depuis quelques temps à la littérature sud-africaine – avec par exemple Le Conservateur de Nadine Gordimer que j’avais chroniqué au printemps – je poursuis aujourd’hui cette incursion avec Karel Schoeman (1939-2017) un des principaux écrivains de l’Afrique du Sud du 20è siècle, mais hélas pas très connu en France.
J’ai choisi un peu par hasard : Retour au pays bien aimé, attirée par le titre, qui semblait annoncer une certaine nostalgie et des souvenirs heureux.

Mais venons-en à l’histoire ou du moins, à la situation de départ :

George Nettling est un Suisse d’une trentaine d’années, il travaille dans une maison d’édition et mène une vie tout à fait agréable entre ses amis et relations de la bonne société. Mais il est originaire d’Afrique du Sud, qu’il a dû quitter avec sa famille dès l’âge de cinq ans, son père étant diplomate. Sa mère lui parle souvent avec regret et nostalgie de leur pays d’origine mais il n’en a quasiment aucun souvenir. Un jour, sa mère meurt et il hérite d’une propriété qu’elle possédait là-bas, où il a passé ses cinq premières années, et où ils ne sont jamais retournés. George, intrigué par cette nostalgie maternelle et désireux de revoir le pays de son enfance, décide d’y faire un petit voyage de quelques jours.
C’est justement ce séjour d’une semaine en Afrique du Sud que nous raconte ce livre.
Et George Nettling ne trouvera pas du tout ce qu’il cherchait. Ce que sa mère lui décrivait comme un paradis est une région austère, dangereuse, où les gens sont pleins de méfiance et de rancune envers les étrangers et les exilés qui ont fui le pays.

Mon avis :

Il plane sur ce roman un climat d’anxiété et de danger insidieux qui m’a tout à fait captivée et accrochée à cette histoire. Les dialogues sont très présents tout au long des chapitres et nous permettent de mieux sentir l’attitude méfiante, hostile ou sarcastique des différents personnages, avec leurs réactions directement perceptibles par leurs mots et leurs mimiques. La manière dont George est accueilli dans son ancien pays lui rappelle sans cesse qu’il est un étranger, qu’il n’est pas du même monde que ces fermiers aigris et amers, que sa famille a déserté le pays quand les choses tournaient mal. Un mélange de jalousie, d’indifférence, de rejet et de reproches plus ou moins voilés entoure George.
Il est vrai aussi que l’arrière-plan historique et politique de ce roman, auquel il est sans cesse fait allusion, n’est jamais expliqué clairement, ce qui rend cette lecture un peu énigmatique pour un lecteur européen. En tout cas, pour moi qui ne connais pas grand-chose aux détails de l’Histoire sud-africaine des années 1930, le contexte m’a paru très flou. Je ne sais pas si l’auteur considérait le contexte comme évident et donc inutile à développer, ou si au contraire il avait envie d’entourer son histoire d’un halo de mystère et d’une sorte d’atmosphère intemporelle et universelle, et c’est cette deuxième hypothèse qui me plait le plus.
Il n’est en tout cas jamais question de l’Apartheid et aucun personnage Noir ne figure entre ces pages, mais le terme « nègre » est prononcé deux fois avec violence et mépris et on sent que le désir de rester « entre soi », avec des Blancs qui se cantonnent dans une culture un peu clanique, domine les esprits.
Un roman très fort, assez dérangeant, dans lequel je suis entrée sans peine, et dont le climat me restera longtemps en mémoire.
Un auteur que je relirai assurément !

Un extrait page 72 :

– Que cherches-tu ? demanda-t-elle.
– Je ne sais pas, fit-il en riant, mais il me semble qu’il doit y avoir autre chose. Ce n’est tout de même pas de ça que ma mère a rêvé pendant des mois, des années peut-être, ce n’est pas pour voir ça que je suis venu jusqu’ici…
– Vous alors, avec vos rêves ! répondit-elle d’une voix moqueuse et en riant à son tour.
– C’était la belle vie.
– Tu parles ! Une vie si belle qu’elle n’a pas résisté à la réalité, il a suffi d’un coup de vent pour tout emporter, lança-t-elle avant de repousser du pied les branches des rosiers et de s’éloigner à grands pas.
– Qu’est-ce que tu en sais, toi ? dit-il en la rattrapant. Tu ne l’as jamais connue, cette vie-là.
– Non seulement je ne l’ai jamais connue, mais je ne veux surtout pas savoir comment c’était. J’en ai plus qu’assez de vos rêves et de vos souvenirs.
(…)

Retour au pays bien-aimé est paru chez Phébus, traduit de l’afrikaans par Pierre-Marie Finkelstein en 2006.
Ce roman est paru pour la première fois en Afrique du Sud en 1972.

Un extrait de L’âme Humaine d’Oscar Wilde

L’âme humaine sous le socialisme est un essai politique écrit par Oscar Wilde en 1891.
Il y défend l’abolition de la propriété privée mais également l’Individualisme nécessaire à l’éclosion de tempéraments artistiques comme le sien. Il conçoit le travail salarié comme profondément dégradant et préconise un recours aux machines pour libérer les hommes de toutes ces tâches ingrates et leur permettre une vie épanouissante.

Voici un extrait page 38-39

(…)
Tous les systèmes de gouvernement sont des avortements.
Le despotisme est injuste envers tous, envers le despote lui-même, qui probablement était destiné à faire mieux que cela.
Les oligarchies sont injustes envers la majorité, et les ochlocraties le sont envers la minorité.
On avait jadis fondé de grandes espérances sur la démocratie, mais le mot de démocratie signifie simplement que le peuple régit le peuple à coups de triques dans l’intérêt du peuple.
On a fait cette découverte.
Je dois dire qu’il était grand temps, car toute autorité est profondément dégradante. Elle dégrade ceux qui l’exercent. Elle dégrade ceux qui en subissent l’exercice.
Lorsqu’on en use violemment, brutalement, cruellement, cela produit un bon effet, en créant, et toujours en faisant éclater l’esprit de révolte d’individualisme qui la tuera.
Lorsqu’on la manie avec une certaine douceur, qu’on y ajoute l’emploi de primes et de récompenses, elle est terriblement démoralisante. Dans ce cas, les gens s’aperçoivent moins de l’horrible pression qu’on exerce sur eux, et ils vont jusqu’au bout de leur vie dans une sorte de bien-être grossier, pareils à des animaux qu’on choie ; jamais ils ne se rendent compte qu’ils pensent probablement la pensée d’autrui, qu’ils vivent selon l’idéal conçu par d’autres, qu’en définitive, ils portent ce qu’on peut appeler des vêtements d’occasion, que jamais, pas une minute, ils ne sont eux-mêmes. (…)

Quelques textes de Jacques Ellul sur le travail

Ces textes sont issus du livre Pour qui, pour quoi travaillons-nous ? et ont été écrits dans les années 80, puis republiés chez La Table Ronde en 2013.

Jacques Ellul (1912-1994) est un historien, sociologue et théologien protestant libertaire français. Il a parfois été qualifié d’anarchiste chrétien.

Pages 72 à 74 :

(…)Les textes de Voltaire, l’un des créateurs de l’idéologie du travail, sont tout à fait éclairants à ce sujet :  » le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice et le besoin » ou encore « Forcez les hommes au travail, vous les rendrez honnêtes gens ». Et ce n’est pas pour rien que ce soit Voltaire justement qui mette au premier plan la vertu du travail. Car celui-ci devient vertu justificatrice. On peut commettre beaucoup de fautes de tous ordres, mais si on est un ferme travailleur on est pardonné. Un pas de plus, et nous arrivons à l’affirmation, qui n’est pas moderne, que « le travail c’est la liberté ». Cette formule rend aujourd’hui un son tragique parce que nous nous rappelons la formule à l’entrée des camps hitlériens « Arbeit macht frei ». Mais au XIXe siècle on expliquait gravement qu’en effet seul le travailleur est libre, par opposition au nomade qui dépend des circonstances, et au mendiant qui dépend de la bonne volonté des autres.
Le travailleur, lui, chacun le sait, ne dépend de personne. Que de son travail ! Ainsi l’esclavage du travail est mué en garantie de liberté.
Et de cette morale nous trouvons deux applications plus modernes : l’Occidental a vu dans sa capacité à travailler la justification en même temps que l’explication de sa supériorité à l’égard de tous les peuples du monde. Les Africains étaient des paresseux. C’était un devoir moral que de leur apprendre à travailler, et c’était une légitimation de la conquête. On ne pouvait pas entrer dans la perspective que l’on s’arrête de travailler quand on a assez pour manger deux ou trois jours. Les conflits entre employeurs occidentaux et ouvriers arabes ou africains entre 1900 et 1940 ont été innombrables sur ce thème-là. Mais, très remarquablement, cette valorisation de l’homme par le travail a été adoptée par des mouvements féministes. L’homme a maintenu la femme en infériorité, parce que seul il effectuait le travail socialement reconnu. La femme n’est valorisée aujourd’hui que si elle « travaille » : compte tenu que le fait de tenir le ménage, élever les enfants n’est pas du travail, car ce n’est pas du travail productif et rapportant de l’argent. Gisèle Halimi dit par exemple : « La grande injustice c’est que la femme a été écartée de la vie professionnelle par l’homme. » C’est cette exclusion qui empêche la femme d’accéder à l’humanité complète.

(…)Le travail est ainsi identifié à toute la morale et prend la place de toutes les autres valeurs. Il est porteur de l’avenir. Celui-ci, qu’il s’agisse de l’avenir individuel ou de celui de la collectivité, repose sur l’effectivité, la généralité du travail. Et à l’école, on apprend d’abord et avant tout à l’enfant la valeur sacrée du travail. C’est la base (avec la Patrie) de l’enseignement primaire de 1860 à 1940 environ. Cette idéologie va pénétrer totalement des générations.
Et ceci conduit à deux conséquences bien visibles, parmi d’autres. Tout d’abord, nous sommes dans une société qui a mis progressivement tout le monde au travail. Le rentier, comme auparavant le Noble ou le Moine, tous deux des oisifs, devient un personnage ignoble vers la fin du XIXe siècle. Seul le travailleur est digne du nom d’homme. Et à l’école on met l’enfant au travail comme jamais dans aucune civilisation on n’a fait travailler les enfants (je ne parle pas de l’atroce travail industriel ou minier des enfants au XIXe siècle, qui était accidentel et lié non pas à la valeur du travail mais au système capitaliste). Et l’autre conséquence actuellement sensible : on ne voit pas ce que serait la vie d’un homme qui ne travaillerait pas. Le chômeur, même s’il recevait une indemnité suffisante, reste désaxé et comme déshonoré par l’absence d’activité sociale rétribuée. Le loisir trop prolongé est troublant, assorti de mauvaise conscience. Et il faut encore penser aux nombreux « drames de la retraite ». Le retraité se sent frustré du principal. Sa vie n’a plus de productivité, de légitimation : il ne sert plus à rien. C’est un sentiment très répandu qui provient uniquement du fait que l’idéologie a convaincu l’homme que la seule utilisation normale de la vie était le travail.

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JACQUES ELLUL

Quelques nouvelles du Coronavirus

Rappelez-vous, le 5 mars 2020, le gouvernement français interdisait les rassemblements de plus de 5000 personnes. 5000, oui. A 4900 personnes il était donc évident que le virus ne passerait pas …
Quelques jours après, on interdisait les rassemblements de mille personnes, et les organisateurs de spectacles en tous genres méditaient sur des salles de 999 personnes où, bien sûr, le virus ne se propagerait pas.
Tout cela nous semble bien étrange et effrayant, quelques semaines plus tard, à la lumière de ce qui nous est arrivé depuis.

Début mars, ne nous parlait-on pas de « gripette », sans gravité, dont tout le monde se sortirait sans mal sauf quelques vieillards croulants du quatrième âge, pleins de comorbidités incurables ?
Quelques semaines plus tard, on s’aperçoit que le tableau est beaucoup plus sombre, que tous les âges sont touchés et même des personnes dans la force de l’âge et en pleine santé.

Quelles bêtises ne nous a-t-on pas racontées pour nous faire tenir tranquilles et nous leurrer totalement ?

Je vous invite à visiter un petit site, découvert par hasard, et qui récapitule justement les événements tels qu’ils se sont passés depuis l’apparition du virus en Chine, en décembre.
En espérant que ça vous donne à méditer et à prendre du recul sur cette terrible période que nous vivons :

Vous pouvez cliquer ici :

https://soliloquesfous.wordpress.com