Avec toi, un poème de Gaston Miron

Ce poème est extrait du recueil L’homme rapaillé, publié chez Poésie/Gallimard.

Gaston Miron (1928-1996) est un des poètes québécois les plus célèbres, il fut également homme politique.

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Avec Toi

I

Je voudrais t’aimer comme tu m’aimes, d’une
seule coulée d’être ainsi qu’il serait beau
dans cet univers à la grande promesse du Sphinx
mais voici la poésie, les camarades, la lutte
voici le système précis qui écrase les nôtres
et je ne sais plus, je ne sais plus t’aimer
comme il le faudrait ainsi qu’il serait bon
ce que je veux te dire, je dis que je t’aime

l’effroi s’emmêle à l’eau qui ourle tes yeux
le dernier cri de ta détresse vrille à ma tempe
(nous vivons loin l’un de l’autre à cause de moi
plus démuni que pauvreté d’antan) (et militant)
ceux qui s’aimeront agrandis hors de nos limites
qu’ils pensent à nous, à ceux d’avant et d’après
(mais pas de remerciements, pas de pitié, par
amour), pour l’amour, seulement de temps en temps
à l’amour et aux hommes qui en furent éloignés

ce que je veux te dire, nous sommes ensemble
la flûte de tes passages, le son de ton être
ton être ainsi que frisson d’air dans l’hiver
il est ensemble au mien comme désir et chaleur

II

Je suis un homme simple avec des mots qui peinent
et je ne sais pas écrire en poète éblouissant
je suis tué (cent fois je fus tué), un tué rebelle
et j’ahane à me traîner pour aller plus loin
déchéance est ma parabole depuis des suites de pères
je tombe et tombe et m’agrippe encore
je me relève et je sais que je t’aime

je sais que d’autres hommes forceront un peu plus
la transgression, des hommes qui nous ressemblent
qui vivront dans la vigilance notre dignité réalisée
c’est en eux dans l’avenir que je m’attends
que je me dresse sans qu’ils le sachent, avec toi

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Mars de Fritz Zorn

Couverture


Fritz Zorn (1945-1977) découvre à l’âge de trente ans qu’il est atteint d’un cancer, ce qui l’amène à remettre en cause toute son existence passée et particulièrement l’éducation qu’il a reçue et qui, selon lui, a causé une profonde dépression puis finalement ce cancer dont il ne sait pas encore qu’il lui sera fatal. C’est donc une dénonciation de la société bourgeoise et de l’habitude qu’elle a de « manger ses enfants » en leur inculquant des principes mortifères de haine de la sexualité et de répression des sentiments. Chez ses parents, en effet, tout le monde vivait en « harmonie » c’est-à-dire qu’on n’exprimait jamais une seule opinion discordante et qu’on était tenu de ne pas déranger les autres, d’avoir les mêmes goûts que le père de famille, d’être conformiste et « de droite », sans remise en cause possible car les choses étaient toujours « compliquées » et « pas comparables » donc on ne pouvait pas réfléchir à leur propos.
Fritz Zorn nous décrit sa jeunesse triste et frustrée, ses névroses et ses habitudes de vie d’une manière extrêmement lucide et aussi avec un humour ravageur qui n’épargne ni les autres ni lui-même.
Ce livre troublera et bouleversera sans aucun doute les lecteurs qui ont eu une éducation bourgeoise et traditionnaliste car il décortique des modes de pensées et des principes qui étaient très courants dans les années 1950-60 et même encore dans les décennies suivantes.
Dans ce livre transparait une souffrance et une révolte énormes, qui m’ont beaucoup touchée voire un peu déprimée.
Un livre à la fois analytique, politique, psychologique, qui restera une de mes lectures les plus marquantes de cette année !

Extrait page 75

A celui qui ne joue pas au football il parait ridicule de courir pendant des heures après un petit ballon de cuir ; il ne se demande pas si ce jeu ne serait pas follement amusant, il ne voit que le côté ridicule de ces hommes adultes qui jouent comme des petits garçons. Sans doute celui qui fait quelque chose se rend-il toujours ridicule aux yeux de celui qui ne fait rien. Celui qui agit peut toujours prêter le flanc ; celui qui n’agit pas ne prend même pas ce risque. On pourrait dire que ce qui est vivant est toujours ridicule car seul ce qui est mort ne l’est pas du tout.

Les jeux sont faits, de Jean-Paul Sartre

sartre_les_jeux_sont_faitsCe livre est un roman-scenario de Jean-Paul Sartre, écrit en 1947, et qui a été adapté au cinéma par Jean Delannoy la même année. Son écriture est donc celle d’un scenario, avec beaucoup de dialogues et surtout de jeux de scène, et un découpage de l’histoire en scènes situées dans des lieux bien définis et bien décrits.

L’histoire : Eve Charlier est une grande bourgeoise, très riche, qui est assassinée par son mari. Celui-ci, chef de la Milice, est un homme sans scrupule qui n’a épousé Eve que pour sa dot, et qui convoite maintenant la jeune sœur d’Eve, Lucette, une jeune fille naïve et égoïste. Eve, empoisonnée par son mari, se retrouve, morte, à faire la queue devant le bureau d’enregistrement des morts, impasse de Laguénésie.
Parallèlement, Pierre Dumaine, une homme modeste, qui a fondé « La Ligue » et se bat clandestinement contre la Milice et le Régent qui gouverne le pays, sa fait assassiner par un jeune homme, un de ses anciens amis, qui l’a trahi. Pierre, abattu par une balle, se retrouve, mort, à faire la queue devant le bureau d’enregistrement des morts, impasse de Laguénésie.
C’est ainsi qu’Eve et Pierre se rencontrent, tous deux réduits à l’état de fantômes, et ne tardent pas à tomber amoureux l’un de l’autre.
Grâce à l’article 140 du règlement qui dirige le monde des morts, Eve et Pierre obtiennent le droit de retourner à la vie et de vivre leur amour pour une journée-test qui décidera de leur sort définitif …

Mon avis : L’idée de faire naviguer des personnages entre le monde des morts et celui des vivants est très séduisante, et très poétiquement traitée dans ce scenario.
On retrouve bien sûr, comme souvent chez Sartre, les préoccupations politiques et de conflit entre les classes sociales (Pierre Dumaine, d’un milieu populaire, pense que son amour pour Eve, une grande bourgeoise très fortunée, est voué à l’échec, et les milieux sociaux sont décrits d’une manière assez caricaturale, mais qui reste plausible).
La morale de l’histoire est pessimiste : « les jeux sont faits », autrement dit : il n’y a pas de deuxième chance, il est inutile pour un mort de retourner sur terre. Ou encore, comme le dit un autre personnage, « on rate toujours sa vie » car on meurt toujours trop tôt ou trop tard.
Il n’en reste pas moins que ce livre a beaucoup de charme, car il est plein de sentiments contradictoires, et que l’amour y occupe finalement une grande place.

Le Banquier anarchiste de Fernando Pessoa

banquier_anarchiste D’habitude je ne recopie pas la note de l’éditeur en quatrième de couverture mais ici les éditions de La Différence ont fait une jolie présentation qui donne une bonne idée de cette nouvelle de Pessoa :
Paru en 1922 dans la revue Contemporânea, Le Banquier anarchiste, seule œuvre de fiction publiée de son vivant, a connu un destin étrange. Mentionnée avec condescendance par les « spécialistes » ès Pessoa quand ils daignaient la citer, ce n’est que tout récemment qu’on a commencé à la lire.
Avec ses « faiblesses de construction » et son évident « amateurisme », ce dialogue paradoxal, à la fois logique et absurde, conformiste et subversif, d’une naïveté assez lucide ou, si l’on préfère, d’une lucidité assez naïve, n’a rien perdu de son pouvoir de provocation.

Deux amis, à la fin d’un repas, discutent. L’un des deux, important banquier et commerçant, démontre à l’autre par un raisonnement parfaitement logique qu’il mène une vie en tout point conforme à la doctrine anarchiste.
La liberté individuelle, le refus d’entraver la liberté des autres (ni influence ni aide), la maîtrise des « fictions sociales » (en l’occurrence l’argent), la satisfaction naturelle de ses intérêts égoïstes sont en effet quelques uns de ses principes fondamentaux, fidèles selon lui à l’idéal anarchiste.

J’ai trouvé ce dialogue très brillant et réjouissant.
Pessoa nous démontre que la société libertaire est une utopie et que, parmi les sociétés humainement réalisables, celle qui se rapproche le plus de cet idéal de liberté est en réalité la société capitaliste la plus brutale.
L’éditeur parle de naïveté, c’est vrai, mais j’y ai vu aussi un humour grinçant, et pour un lecteur de notre époque ce texte prend un relief bien particulier.
Il y a aussi une volonté de démolir tous les discours politiques très idéologiques qui étaient particulièrement en vogue au XXème siècle.
J’ajoute que j’ai trouvé certaines réflexions proches de celles de la psychologie sociale sur la tendance naturelle de certaines personnes à dominer ou à se laisser asservir, qui sont exploitées de manière très intéressante dans ce Banquier anarchiste.

Je conseille tout à fait cette  nouvelle !