L’Anthologie Mot à Maux numéro 9

Je ne connaissais pas la revue Mot à maux, dirigée par Daniel Brochard, avant que mon ami le poète Denis Hamel m’en parle et me prête le numéro 9, qui vient de sortir il y a quelques jours.
Ce numéro spécial réunit des poèmes inédits de 18 poètes publiés habituellement chez l’éditeur indépendant du Petit Pavé dans la collection LE SEMAINIER dirigée par le poète Jean HOURLIER. Et on sent effectivement une esthétique commune qui donne une grande cohérence à ce numéro spécial et rend la lecture très agréable.
Beaucoup de ces poèmes m’ont plu, il est difficile d’établir une sélection.
Voici tout de même quelques uns de mes choix, parmi les plus courts.

***

Loire

I

Ce coulis d’air, ce rien de brise d’un glissement suave et lent.
Et cette coulée de fleuve sans colère, ne sait que mouvances et sables et délitement de rives.
Et cette barque perdue au bout des regrets, qui résiste à l’eau, et au vent, et au temps.

François FOLSCHEID

***

bouquet

Vois, dans le vase pansu, l’aucuba, l’oignon rose
l’œillet panaché de violet Vois comme ils frôlent
l’aile même du mystère, loin de ceux qui prônent
le refus de tout ailleurs Vois combien ils sont trône
de beauté Vois ces tiges nues, courbes, droites – drôle
d’assemblage – Là, bientôt, meurent tes idées moroses.

Nicolas GILLE

***

La fenêtre parle

9

Maintenant l’arbre
a mangé la lumière
et la fenêtre fane

Le cadre est écaillé
Les oiseaux sont partis
… ou alors ils se cachent
La vigne a poussé
de longs bras inutiles

(A quoi servent les bras
quand étreindre a disparu ?)

Marie DESMARETZ

***

Coupure

la rose morte

don de dieu ?

la peur d’un enfer pire qu’ici-bas

chaque extrait d’écorce d’arbre

est déjà un poème

la main touche la texture de la fleur

l’homme s’apprête à vivre en silence

dans le grand mystère

Denis HAMEL

***

Pour plus de renseignements sur cette revue, voici la page de Daniel Brochard :
motamaux.hautetfort.com/media/00/01/2627243959.pdf

Et voici le lien vers le blog de la revue Mot à Maux :
http://motamaux.hautetfort.com/

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Deux poèmes de René Depestre


Ce livre s’intitule Minerai noir, anthologie personnelle, et autres recueils, il a été publié chez Points/Poésie en 2019 (originellement chez Seghers).
René Depestre est un poète, romancier et essayiste né en 1926 à Haïti. Il a reçu le Prix Renaudot en 1988 pour Hadriana dans tous mes rêves. Il vit en France. Il est considéré comme le plus grand poète haïtien. (Note de l’éditeur)

***

Grâce à la miséricorde

Artisan gemmeur
j’incise l’écorce de mon époque
j’ouvre en tremblant le sapin bleu de la miséricorde :
pas une seule goutte de tendresse
ne m’attend à la descente du bateau, de l’avion ou du train.
Qui a tué la tendresse
dans les yeux sans boussole du monde ?
Accroupi sur le quai de mon chagrin j’ai pris
la tête entre les mains : je revois en pleurant
le monde moderne que j’ai aimé
au bout du long voyage
sans un mot tendre pour les musiciens de la traversée.

***

Dito

Mon avenir sur ton visage est dessiné comme des nervures sur une feuille
ta bouche quand tu ris est ciselée dans l’épaisseur d’une flamme
la douceur luit dans tes yeux comme une goutte d’eau dans la fourrure d’une vivante zibeline
la houle ensemence ton corps et telle une cloche ta frénésie à toute volée résonne à travers mon sang
Comme les fleuves abandonnent leurs lits pour le fond de sable de ta beauté
comme des caravanes d’hirondelles regagnent tous les ans la clémence de ton méridien
en toute saison je me cantonne dans l’invariable journée de ta chair
je suis sur cette terre pour être à l’infini brisé et reconstruit par la violence de tes flots
ton délice à chaque instant me recrée tel un cœur ses battements
ton amour découpe ma vie comme un grand feu de bois à l’horizon illimité des hommes.

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Un de mes poèmes récents

Gracie du blog la Nef aux mille runes et Christian du blog Arbralettres m’ont demandé dans des commentaires à lire l’un de mes poèmes parus dans l’Anthologie La Poésie cent ans après Apollinaire éditée par La Maison de Poésie aux éditions Proverbe, dont j’avais parlé ici.
C’est avec plaisir que j’accède à cette demande.

Vraie vie

Il n’y a pas d’ailleurs, la vraie vie est ici. La vraie vie c’est les nuages qui nous fuient, l’amour qui nous néglige, les soleils à contretemps et les ciels à moitié dépolis. C’est les ongles rongés dans les salles d’attente combles, et vouloir le plein jour au milieu de la nuit. La vraie vie, c’est d’ignorer l’avenir, d’oublier le passé, de passer à travers le présent trop friable sans pouvoir en garder une miette.
La vraie vie, cette corvée, c’est du plein et du vide, des plages de silence, des parasites et des interférences, et parfois le miracle ordinaire d’une joie pure.

Marie-Anne Bruch

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Pour ceux qui sont intéressés par cette Anthologie, je signale qu’il est possible de se la procurer en contactant par mail La Maison de poésie : lamaisondepoesie (at) gmail (point) com.

Quelques poèmes extraits de l’Anthologie Emile Blémont 2018

Cette Anthologie de la poésie française 100 ans après Apollinaire a été publiée au début décembre 2018 par La Maison de Poésie- Fondation Emile Blémont, dirigée par le poète Sylvestre Clancier.
Ce recueil réunit 50 poètes aux styles variés, chacun étant représenté par trois poèmes, ce qui offre un panorama représentatif de la poésie actuelle.
Je précise que j’ai eu le privilège de voir trois de mes poèmes figurer dans cette anthologie, ce dont je me réjouis beaucoup.

J’ai sélectionné quelques poèmes à partager ici :

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Je suis au-delà
de toute contingence
appliquée à vivre
sur la pointe des pieds
sans faire de bruit
j’étais dans un lieu
suspendu dans le temps
j’ai marché sur une vipère
dans l’herbe jaunie
elle s’est enfuie en zigzagant
le long des remparts
la vue surplombait
le bleu roi du fleuve

Valérie Canat de Chizy

***

Verlainien Vers les miens

Le soleil est un revenant
Car il n’était jamais parti
Dans la rue maintenant j’entends
Des cris de collégiens sortis

Or, tout à l’heure j’écoutais
Le vent les bougeait pour de bon
Des feuilles le son discret
L’aria d’un opéra profond

Dont les camions et les voitures
Et les grilles d’emploi du temps
N’avaient dissipé la voix pure
Ne pourraient ternir le brillant

Elles ne parlent pas pour nous
Et n’iront non plus disparaître
Mais je me disais malgré tout
Ces feuilles nous enjoignent d’être

Jean-Luc Despax

***

Fantaisie du dimanche

la rage rougeoyante des peuples se retire
soleil ouvert comme un fruit mûr
dont le sang se mélange à la mer

les rivières entremêlées remontent vers la source
c’est l’endroit qui les a vues naître
par-delà les carapaces de tortues

quatre fillettes dansent au clair de lune
parmi l’horreur des charniers
leurs cheveux se perdent dans les étoiles

alors que les chiens s’entre-égorgent
murmures indéchiffrables tombent
dans la terre comme une semence

Denis Hamel

***

Le Saut

Rien qu’un saut
Et l’on tombe
Du berceau
Dans la tombe,

Mais ce saut,
Fais en sorte
Qu’au plus haut
Il te porte.

Saut de loup ?
Saut de l’ange ?
Vol d’aigle ou
De mésange ?

Ton départ
Peut-il n’être
Qu’un saut par
La fenêtre ?

Jean-Luc Moreau

***

Quelques poèmes de Fernando Pessoa

J’ai trouvé ces quelques poèmes dans L’anthologie essentielle de Fernando Pessoa parue aux éditions Chandeigne. Vous pouvez vous reporter au site de l’éditeur pour plus de renseignements.

Nombreux sont ceux qui en nous vivent ;
Si je pense, si je ressens, j’ignore
Qui est celui qui pense, qui ressent.
Je ne suis rien que le lieu
Où l’on pense, où l’on ressent.

J’ai bien plus d’âmes qu’une seule.
Il est plus de moi que moi-même.
J’existe cependant
A tous indifférent
Je les fais taire : je parle.

Tous les influx entrecroisés
De ce que je ressens ou pas
Polémiquent en qui je suis.
Je les ignore. Et ils ne dictent rien
A celui que je me connais : j’écris.

**

L’amour, c’est cela l’essentiel.
Le sexe n’est qu’un accident.
Il peut être identique
ou différent.
L’homme n’est pas un animal :
C’est une chair intelligente
Parfois malade cependant.

***

La mort ? Un tournant de la route.
Mourir ? Seulement ne plus être
Vu. Ecoutant, j’entends tes pas
Exister comme moi j’existe.

La terre est matière de ciel.
Le mensonge n’a aucun nid.
Nul jamais ne s’est fourvoyé.
Tout est chemin et vérité.

***

AUTOPSYCHOGRAPHIE

Le poète est celui qui feint.
Et il feint si parfaitement
Qu’il fait enfin passer pour feinte
La douleur qu’il ressent vraiment.

Et les lecteurs de ses écrits
Ressentent sous la douleur lue
Non pas les deux qu’il a connues,
Mais la seule qu’ils n’ont pas eue.

Ainsi, sur ses rails circulaires
Tourne, embobinant la raison,
Ce si petit train à ressorts
Que l’on a appelé le cœur.

***anthologie-pessoa

Deux poèmes de Roger Kowalski (1934-1976)

orizet_plus_belles_pages J’ai trouvé ces deux poèmes en prose de Roger Kowalski dans Les plus belles pages de la poésie tendre et sentimentale, une anthologie réalisée par Jean Orizet.

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IL VA BIENTOT NEIGER

Il va bientôt neiger disiez-vous ; la porte d’entrée battit doucement bien qu’elle fût solidement fermée et que le vent ne parût point fort.

Nous reconnaissions le gris sévère, l’odeur fragile et fraîche de pomme tombée avant sa maturité, et qui souvent précède la neige.

Alors nous mîmes une bûche dans le feu ; de nouveau la porte frémit ; une corneille battit des ailes non loin de la fenêtre et nous la regardâmes fuir ;

puis je vous contai une histoire naïve qui pouvait très bien ne point finir, et c’est ce qui nous attachait à elle, souriants, devant les flammes.

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CE SOIR-LA

Ce soir-là, en des temps plus anciens que l’enfance ; ce soir-là, alors que la nuit était imminente, je vis votre visage, et tel, et si profond,

à ce point vous, bien-aimée, que je rencontrai seulement bien plus tard, si divinement secret entre la branche qui frôlait les vitres

et les doigts serrant la plume, que les feux soudain s’allumèrent dans mes forêts, coururent jusqu’à la frontière occidentale,

bondirent par-dessus les rivières, les étangs, flaques de tardives pluies, me lièrent enfin pour jamais à l’arbre inquiet de votre sang.

Quelques poèmes parus au Castor Astral

Ce-qui-est-ecrit-Castor_Astral J’avais déjà écrit un article l’année dernière au sujet de cette intéressante anthologie poétique parue en 2015 au Castor Astral, et intitulée Ce qui est écrit change à chaque instant (sous-titrée 40 ans d’édition, 101 poètes).
Je reparle aujourd’hui de ce livre puisque j’en ai extrait trois nouveaux poèmes qui m’ont plu et que je vous propose à la lecture :

Une mouche prise dans une toile d’araignée

J’ai
connu un homme
qui
mourait
d’un cancer.

Il avait
la patience
d’une mouche
prise
dans une toile d’araignée.

Avant
de mourir,
il a demandé,

 » Quelle heure est-il ? »

Richard BRAUTIGAN

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Dormir

Je ne me suis jamais habitué au moment incertain – bien que revécu quotidiennement – où de la veille j’entre dans le sommeil.

Comment, quand tombe-t-on dans l’inconscience ? Cela ne relève pas d’un instant précis, plutôt d’une durée, un peu comme lorsqu’on avance sur un chemin qui se déroule et sans qu’on s’en rende compte tourne. Lorsqu’on se retourne le paysage a changé, et l’on ne voit plus ce qui se cache derrière le dernier tournant.

Ainsi – comme dormir – mourir nous changera-t-il d’horizon.

Daniel BIGA

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Les vers

Les mots sont des travestis
Ils disent rarement ce qu’ils veulent dire
La vie devrait être un long poème
Or les vers qui nous attendent
Auront une gloire médiocre
Loin, très loin des feux de la rampe
Ecrire le moins possible sur la pierre tombale
Elle parle d’elle-même

Jean-Paul DAOUST

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Quelques poèmes contemporains parus au Castor Astral

Ce-qui-est-ecrit-Castor_AstralJ’ai trouvé ces poèmes dans l’anthologie Ce qui est écrit change à chaque instant, parue en 2015 chez l’éditeur Le Castor Astral, et qui réunit « quarante ans d’édition / 101 poètes », qui ont tous en commun d’avoir publié au moins un livre chez cet éditeur.
On y trouvera des poètes aussi différents que Daniel Biga, Guy Goffette, Jacques Roubaud, ou Tomas Tranströmer …

J’aurai l’occasion de reparler de cette anthologie puisque je compte y puiser encore quelques autres poèmes.
C’est une anthologie qu’on lit et relit avec plaisir, et en y trouvant toujours matière à étonnement.

***

Puzzle

Combien de vies dans une vie ?
C’est comme demander combien de pièces
dans un puzzle, dit-il. L’un en compte douze,
l’autre douze fois plus, il en faudra mille ici,
là quarante. Et chemin faisant,
on comprend que chacun aura
très exactement le temps
de compléter le sien, et que le nombre
de pièces n’aura rien signifié,
et que le temps lui-même,
cent ans, dix secondes, n’aura jamais été
qu’un instant,
une fabuleuse fraction
d’éternité.

Francis Dannemark

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Je suis probablement un homme mauvais.

Grinçant de haine quand ma salive malade coule de mes lèvres, là, sur ma poitrine.

Demandez-moi d’être heureux et me voici lamentable et quelconque, vie ne se vaut qu’en lambeaux épars sur un mur lépreux.

Enfant, j’aimais l’intimité des bas noirs, il m’en reste une attirance envers ce qui brûle, ce qui exalte, ce qui fuit, hélas.

A pleine bouche je mords de rage, puis solitaire, toujours vers l’ombre, m’enfuis.

J’ai peur. Je pleure. Ah, trop sensible suis.

Franck Venaille

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L’amour a commencé bien avant nous. D’étage en étage, il glisse le long des nues
scintille sur la goutte qui lentement se forme au bout de la branche, puis roule au creux de nos mains.
L’amour vient d’en-haut. Il est tout ce qui tombe, tout ce qui plie ou descend.
Le cœur va vers le haut. Il monte comme la flamme. Il aspire vers le haut pour le rejoindre à mi-chemin.

L’amour est simple. Il dort dans les replis de nos travaux. Entre nos gestes, entre nos pensées hésitantes, il emplit tous les vides que nous laissons.
Il somnole sur les étagères. Dans le désordre immobile d’une après-midi silencieuse. Plus léger, plus libre et plus insaisissable que les brefs éveils qui parfois nous traversent et font gémir nos chairs.

Philippe Mac Leod

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Trois poèmes de la fin du 20è siècle

antho_poesie_contempo
J’ai trouvé ces trois poèmes dans l’Anthologie de la poésie française contemporaine, parue en 1994 au Cherche Midi Editeur, et qui se concentre sur « les trente dernières années », c’est-à-dire les années 1964-1994.
Beaucoup de bonnes choses à découvrir dans cette anthologie, d’autres plus contestables (encore que je ne me réfère qu’à mon goût personnel). On constate que les poètes célèbres il y a vingt ou trente ans ne sont plus tout à fait les mêmes qu’aujourd’hui, certains étant nettement tombés dans l’oubli …
Voici donc trois poèmes que j’ai retenus, parce que leur ton et leur originalité m’ont frappée.

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LAS D’ETRE MOI

Las d’être moi, parfois je me remplace
par mon discours, et sans me reconnaître,
je me destine à parler sans ma voix.

Je ne sais rien. L’ombre efface mon ombre.
Je me dis lampe espérant m’éclairer,
je ne connais pas d’amis éblouis.

Tout est miracle. Et moi, suis-je miracle
ou la copie exacte d’un autre être
qui pratiquait la science des jours ?

Dans ce miroir, tu m’apparais funèbre,
toi mon fantôme. En es-tu satisfait ?
Je lis déjà mon ultime buée.

J’ai tant vécu sans apprendre à me vivre.
L’éternité me jette ses outrages
et je ne peux essuyer ce crachat.

Robert Sabatier

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DANS L’EPAIS DE LA NUIT

La vie lèche la page et se retire blanche
vaste mer incertaine aux hommes qui l’attendent

me manquent tes photos tes lèvres tes pointes dures
me manque ton passage portant cette cambrure

bonjour encore soleil étrange aux longues mèches noires
que tu vives que tu meures : toujours lumière et désespoir

vivace te voici pendant que se déhalent
les images gravées des chagrins enfouis

toi visage du passé dont pâlira le hâle
parure qui s’affale dans l’épais de la nuit.

Jean Pérol

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LA PEAU

J’aime ta peau
J’aime son odeur d’air, de chambre
De lit qui a passé le fleuve des morts
Et sur la rive attend sans fin ton ombre
Avec les disparus et les images
De ce miroir où je ne te vois pas

J’aime ta peau sous mes paumes
Ô vivante entre les morts de cette eau calme
Miroir où pourrait glisser le visible d’une autre vie

Mais le monde
Ressemble à ce reflet mal saisissable
Sur ce corps entre l’imaginaire et la mémoire
J’ai ta peau sous mes doigts, j’ai sa moire
Dans la bouche mais les mots ne parlent pas
Vers l’aube où la mort les apaise même sans songe

Jacques Chessex

Terres chaleureuses, un poème d’Andrée Chedid

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Terres Chaleureuses

Moi, altéré de vie, enfant des impatiences,
Je chanterai les noces de l’ombre et de l’ardent.

Avec mon peu de souffle, jusqu’au temps sans lisière,
Je tiendrai promesse envers l’unique mort.

Aux chemins divisés, l’horizon est le même ;
Nos jours furent ce miracle pareil aux moissons.

Songe à l’oiseau délié en nos arbres meurtris ;
Nous avons eu l’herbe et l’eau du seul amour.

Songe à l’espérance, sa tige doublée de terre ;
Songe au cœur dénoué par la voix de l’ami.

Un champ raidi prête naissance au pavot ;
Et le grain fut, chaque fois, le contraire de la nuit.

Mon amertume se noie, si légère est sa trame ;
Si vaste est l’univers où tout s’accomplira.

Oui, je te chante ô mort, jusqu’à l’ultime absence,
Gardienne de l’inconnu, douce prairie des errants !

Je chante, car ici-bas l’épi échappe aux cendres ;
La parole délivre, l’aile trouve sa raison.

Un soir, je m’en irai loin des terres chaleureuses ;
Le masque, couleur d’aube, sur ma face de vivant.

Un soir je m’en irai, ayant pour seule peine
De quitter tout amour enlacé aux saisons.

Ô mort, tu me viendras, et je le veux ainsi.

**

J’ai trouvé ce poème dans l’anthologie de la poésie française (du 18è siècle au 20è siècle) parue aux éditions de La Pléiade.
Le rythme de ces vers est, à quelques nuances près, celui de l’alexandrin, mais l’hémistiche est rarement conforme aux règles classiques.