Quelques poèmes de Fernando Pessoa

J’ai trouvé ces quelques poèmes dans L’anthologie essentielle de Fernando Pessoa parue aux éditions Chandeigne. Vous pouvez vous reporter au site de l’éditeur pour plus de renseignements.

Nombreux sont ceux qui en nous vivent ;
Si je pense, si je ressens, j’ignore
Qui est celui qui pense, qui ressent.
Je ne suis rien que le lieu
Où l’on pense, où l’on ressent.

J’ai bien plus d’âmes qu’une seule.
Il est plus de moi que moi-même.
J’existe cependant
A tous indifférent
Je les fais taire : je parle.

Tous les influx entrecroisés
De ce que je ressens ou pas
Polémiquent en qui je suis.
Je les ignore. Et ils ne dictent rien
A celui que je me connais : j’écris.

**

L’amour, c’est cela l’essentiel.
Le sexe n’est qu’un accident.
Il peut être identique
ou différent.
L’homme n’est pas un animal :
C’est une chair intelligente
Parfois malade cependant.

***

La mort ? Un tournant de la route.
Mourir ? Seulement ne plus être
Vu. Ecoutant, j’entends tes pas
Exister comme moi j’existe.

La terre est matière de ciel.
Le mensonge n’a aucun nid.
Nul jamais ne s’est fourvoyé.
Tout est chemin et vérité.

***

AUTOPSYCHOGRAPHIE

Le poète est celui qui feint.
Et il feint si parfaitement
Qu’il fait enfin passer pour feinte
La douleur qu’il ressent vraiment.

Et les lecteurs de ses écrits
Ressentent sous la douleur lue
Non pas les deux qu’il a connues,
Mais la seule qu’ils n’ont pas eue.

Ainsi, sur ses rails circulaires
Tourne, embobinant la raison,
Ce si petit train à ressorts
Que l’on a appelé le cœur.

***anthologie-pessoa

Deux poèmes de Roger Kowalski (1934-1976)

orizet_plus_belles_pages J’ai trouvé ces deux poèmes en prose de Roger Kowalski dans Les plus belles pages de la poésie tendre et sentimentale, une anthologie réalisée par Jean Orizet.

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IL VA BIENTOT NEIGER

Il va bientôt neiger disiez-vous ; la porte d’entrée battit doucement bien qu’elle fût solidement fermée et que le vent ne parût point fort.

Nous reconnaissions le gris sévère, l’odeur fragile et fraîche de pomme tombée avant sa maturité, et qui souvent précède la neige.

Alors nous mîmes une bûche dans le feu ; de nouveau la porte frémit ; une corneille battit des ailes non loin de la fenêtre et nous la regardâmes fuir ;

puis je vous contai une histoire naïve qui pouvait très bien ne point finir, et c’est ce qui nous attachait à elle, souriants, devant les flammes.

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CE SOIR-LA

Ce soir-là, en des temps plus anciens que l’enfance ; ce soir-là, alors que la nuit était imminente, je vis votre visage, et tel, et si profond,

à ce point vous, bien-aimée, que je rencontrai seulement bien plus tard, si divinement secret entre la branche qui frôlait les vitres

et les doigts serrant la plume, que les feux soudain s’allumèrent dans mes forêts, coururent jusqu’à la frontière occidentale,

bondirent par-dessus les rivières, les étangs, flaques de tardives pluies, me lièrent enfin pour jamais à l’arbre inquiet de votre sang.

Quelques poèmes parus au Castor Astral

Ce-qui-est-ecrit-Castor_Astral J’avais déjà écrit un article l’année dernière au sujet de cette intéressante anthologie poétique parue en 2015 au Castor Astral, et intitulée Ce qui est écrit change à chaque instant (sous-titrée 40 ans d’édition, 101 poètes).
Je reparle aujourd’hui de ce livre puisque j’en ai extrait trois nouveaux poèmes qui m’ont plu et que je vous propose à la lecture :

Une mouche prise dans une toile d’araignée

J’ai
connu un homme
qui
mourait
d’un cancer.

Il avait
la patience
d’une mouche
prise
dans une toile d’araignée.

Avant
de mourir,
il a demandé,

 » Quelle heure est-il ? »

Richard BRAUTIGAN

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Dormir

Je ne me suis jamais habitué au moment incertain – bien que revécu quotidiennement – où de la veille j’entre dans le sommeil.

Comment, quand tombe-t-on dans l’inconscience ? Cela ne relève pas d’un instant précis, plutôt d’une durée, un peu comme lorsqu’on avance sur un chemin qui se déroule et sans qu’on s’en rende compte tourne. Lorsqu’on se retourne le paysage a changé, et l’on ne voit plus ce qui se cache derrière le dernier tournant.

Ainsi – comme dormir – mourir nous changera-t-il d’horizon.

Daniel BIGA

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Les vers

Les mots sont des travestis
Ils disent rarement ce qu’ils veulent dire
La vie devrait être un long poème
Or les vers qui nous attendent
Auront une gloire médiocre
Loin, très loin des feux de la rampe
Ecrire le moins possible sur la pierre tombale
Elle parle d’elle-même

Jean-Paul DAOUST

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Quelques poèmes contemporains parus au Castor Astral

Ce-qui-est-ecrit-Castor_AstralJ’ai trouvé ces poèmes dans l’anthologie Ce qui est écrit change à chaque instant, parue en 2015 chez l’éditeur Le Castor Astral, et qui réunit « quarante ans d’édition / 101 poètes », qui ont tous en commun d’avoir publié au moins un livre chez cet éditeur.
On y trouvera des poètes aussi différents que Daniel Biga, Guy Goffette, Jacques Roubaud, ou Tomas Tranströmer …

J’aurai l’occasion de reparler de cette anthologie puisque je compte y puiser encore quelques autres poèmes.
C’est une anthologie qu’on lit et relit avec plaisir, et en y trouvant toujours matière à étonnement.

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Puzzle

Combien de vies dans une vie ?
C’est comme demander combien de pièces
dans un puzzle, dit-il. L’un en compte douze,
l’autre douze fois plus, il en faudra mille ici,
là quarante. Et chemin faisant,
on comprend que chacun aura
très exactement le temps
de compléter le sien, et que le nombre
de pièces n’aura rien signifié,
et que le temps lui-même,
cent ans, dix secondes, n’aura jamais été
qu’un instant,
une fabuleuse fraction
d’éternité.

Francis Dannemark

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Je suis probablement un homme mauvais.

Grinçant de haine quand ma salive malade coule de mes lèvres, là, sur ma poitrine.

Demandez-moi d’être heureux et me voici lamentable et quelconque, vie ne se vaut qu’en lambeaux épars sur un mur lépreux.

Enfant, j’aimais l’intimité des bas noirs, il m’en reste une attirance envers ce qui brûle, ce qui exalte, ce qui fuit, hélas.

A pleine bouche je mords de rage, puis solitaire, toujours vers l’ombre, m’enfuis.

J’ai peur. Je pleure. Ah, trop sensible suis.

Franck Venaille

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L’amour a commencé bien avant nous. D’étage en étage, il glisse le long des nues
scintille sur la goutte qui lentement se forme au bout de la branche, puis roule au creux de nos mains.
L’amour vient d’en-haut. Il est tout ce qui tombe, tout ce qui plie ou descend.
Le cœur va vers le haut. Il monte comme la flamme. Il aspire vers le haut pour le rejoindre à mi-chemin.

L’amour est simple. Il dort dans les replis de nos travaux. Entre nos gestes, entre nos pensées hésitantes, il emplit tous les vides que nous laissons.
Il somnole sur les étagères. Dans le désordre immobile d’une après-midi silencieuse. Plus léger, plus libre et plus insaisissable que les brefs éveils qui parfois nous traversent et font gémir nos chairs.

Philippe Mac Leod

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Trois poèmes de la fin du 20è siècle

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J’ai trouvé ces trois poèmes dans l’Anthologie de la poésie française contemporaine, parue en 1994 au Cherche Midi Editeur, et qui se concentre sur « les trente dernières années », c’est-à-dire les années 1964-1994.
Beaucoup de bonnes choses à découvrir dans cette anthologie, d’autres plus contestables (encore que je ne me réfère qu’à mon goût personnel). On constate que les poètes célèbres il y a vingt ou trente ans ne sont plus tout à fait les mêmes qu’aujourd’hui, certains étant nettement tombés dans l’oubli …
Voici donc trois poèmes que j’ai retenus, parce que leur ton et leur originalité m’ont frappée.

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LAS D’ETRE MOI

Las d’être moi, parfois je me remplace
par mon discours, et sans me reconnaître,
je me destine à parler sans ma voix.

Je ne sais rien. L’ombre efface mon ombre.
Je me dis lampe espérant m’éclairer,
je ne connais pas d’amis éblouis.

Tout est miracle. Et moi, suis-je miracle
ou la copie exacte d’un autre être
qui pratiquait la science des jours ?

Dans ce miroir, tu m’apparais funèbre,
toi mon fantôme. En es-tu satisfait ?
Je lis déjà mon ultime buée.

J’ai tant vécu sans apprendre à me vivre.
L’éternité me jette ses outrages
et je ne peux essuyer ce crachat.

Robert Sabatier

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DANS L’EPAIS DE LA NUIT

La vie lèche la page et se retire blanche
vaste mer incertaine aux hommes qui l’attendent

me manquent tes photos tes lèvres tes pointes dures
me manque ton passage portant cette cambrure

bonjour encore soleil étrange aux longues mèches noires
que tu vives que tu meures : toujours lumière et désespoir

vivace te voici pendant que se déhalent
les images gravées des chagrins enfouis

toi visage du passé dont pâlira le hâle
parure qui s’affale dans l’épais de la nuit.

Jean Pérol

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LA PEAU

J’aime ta peau
J’aime son odeur d’air, de chambre
De lit qui a passé le fleuve des morts
Et sur la rive attend sans fin ton ombre
Avec les disparus et les images
De ce miroir où je ne te vois pas

J’aime ta peau sous mes paumes
Ô vivante entre les morts de cette eau calme
Miroir où pourrait glisser le visible d’une autre vie

Mais le monde
Ressemble à ce reflet mal saisissable
Sur ce corps entre l’imaginaire et la mémoire
J’ai ta peau sous mes doigts, j’ai sa moire
Dans la bouche mais les mots ne parlent pas
Vers l’aube où la mort les apaise même sans songe

Jacques Chessex

Terres chaleureuses, un poème d’Andrée Chedid

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Terres Chaleureuses

Moi, altéré de vie, enfant des impatiences,
Je chanterai les noces de l’ombre et de l’ardent.

Avec mon peu de souffle, jusqu’au temps sans lisière,
Je tiendrai promesse envers l’unique mort.

Aux chemins divisés, l’horizon est le même ;
Nos jours furent ce miracle pareil aux moissons.

Songe à l’oiseau délié en nos arbres meurtris ;
Nous avons eu l’herbe et l’eau du seul amour.

Songe à l’espérance, sa tige doublée de terre ;
Songe au cœur dénoué par la voix de l’ami.

Un champ raidi prête naissance au pavot ;
Et le grain fut, chaque fois, le contraire de la nuit.

Mon amertume se noie, si légère est sa trame ;
Si vaste est l’univers où tout s’accomplira.

Oui, je te chante ô mort, jusqu’à l’ultime absence,
Gardienne de l’inconnu, douce prairie des errants !

Je chante, car ici-bas l’épi échappe aux cendres ;
La parole délivre, l’aile trouve sa raison.

Un soir, je m’en irai loin des terres chaleureuses ;
Le masque, couleur d’aube, sur ma face de vivant.

Un soir je m’en irai, ayant pour seule peine
De quitter tout amour enlacé aux saisons.

Ô mort, tu me viendras, et je le veux ainsi.

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J’ai trouvé ce poème dans l’anthologie de la poésie française (du 18è siècle au 20è siècle) parue aux éditions de La Pléiade.
Le rythme de ces vers est, à quelques nuances près, celui de l’alexandrin, mais l’hémistiche est rarement conforme aux règles classiques.

Un beau poème de François de Cornière

poesie-d-aujourd-hui-a-voix-hauteJ’ai trouvé ce poème dans le recueil anthologique Poésie d’aujourd’hui à voix haute, publié chez Poésie/Gallimard. Ce recueil réunit une vingtaine de poètes contemporains, d’Edouard Glissant à Franck Venaille, en passant par Guy Goffette ou encore Christian Prigent, et donne à mon avis une bonne introduction à ceux qui veulent s’initier à la poésie d’aujourd’hui. Personnellement, je possède ce recueil depuis une bonne quinzaine d’années et je le feuillette assez régulièrement, soit pour retrouver des poèmes que j’ai aimés, soit pour en découvrir de nouveaux que je n’avais pas remarqués jusque là.

Voici donc ce poème très émouvant de François de Cornière :

Mes pas derrière mon cœur

Même si vous n’êtes plus
que des mots dans mes poèmes
– des pronoms personnels
qui pour moi ont des corps
des gestes des paroles –
c’était pour toi pour vous pour nous
ces phrases où j’ai laissé
mes pas derrière mon cœur.

Et si l’eau est venue tout recouvrir
ou de la terre la terre
et des ciels d’autres ciels
je n’oublie pas
– vous qui n’êtes plus que des mots
dans mes poèmes –
que sous l’eau la terre le ciel
je suis relié à vous
qui me reliez à moi.

Alors je continue
de vous parler
de t’embrasser
de nous croire mortels
et d’écrire quelquefois des poèmes
où mon corps mes gestes mes paroles
sont ces cendres encore chaudes
sous mes phrases où vos pas
c’est mon cœur.

Un poème de Pierre Dhainaut

l_annee_poetique_2009
Visage, dire « visage » au lieu d’obstacle,
les gestes étaient prêts
de la tendresse immémoriale,
il ne leur faut que des mots qui allègent,
même celui de « mort »,
aucun ne fera exception,
pas un n’a l’orgueil de se croire
définitif : les phrases vont et viennent
ou les caresses, des lèvres
sont effleurées, une haleine
en émane, presque un murmure.

Extrait de Sur le vif prodigue, Editions des Vanneaux

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J’ai trouvé ce poème dans l’anthologie poétique, L’année poétique 2009. C’est surtout le premier vers que j’aime.

Deux poèmes de Ooka Makoto

makoto_citadelleQuatrième de Couverture : Ooka Makoto (né en 1931) est l’un des poètes les plus féconds et les plus admirés du Japon. Il a choisi, parmi la quinzaine de recueils publiés dans son pays entre 1956 et 1997, les soixante-huit poèmes destinés à cette anthologie, poèmes composant autant de motifs mélodiques qui, par la variété même de leurs nuances, peuvent au premier abord désorienter. (…)

Cette anthologie a pour titre Citadelle de lumière, et j’ai pu la consulter grâce à la bibliothèque de la Maison de la Culture du Japon à Paris.
En voici deux poèmes :

Les pierres et le sculpteur
(ishi to chôkokuka)

Des statues de pierre
à travers le monde crient d’une même voix

Donnez-nous par pitié une vie qui se délabre au fil du temps
Par pitié donnez-nous l’extase de l’anéantissement …

Pas de frissons sur ces seins minéraux
Ce ne sont que pupilles closes méditations d’hiver
Le sculpteur sur la pierre verse l’eau goutte à goutte
invite une tremblante lumière à descendre du firmament
et fouillant le cerveau de la pierre fouillant son nombril
brandit sa lourde masse

Par seul désir
d’entendre s’élever l’oppressante clameur …

Par pitié donnez-nous une vie qui se délabre au fil du temps
Donnez-nous par pitié l’extase de l’anéantissement

Fleurs II
(Hana II)

Les fleurs en outre sont matière
et matière forment par là même
de l’univers les étincelants reliefs

Je possède un esprit, j’en suis sûr
Une chose pourtant que mon esprit ne possède pas :
la pure forme qu’on voit aux fleurs ou aux feuillages

Lumière eau terre air
Pour déployer la forme d’une fleur
l’univers n’eut besoin de rien de plus

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Quelques nouveaux poèmes sur les Chats

le_chat_en_60Chaussons gris

Quel est ce chant quel est ce bruit
Qui froufroute et qui bourdonne ?
C’est la bouilloire qui fume ?
Non, c’est un petit rouet qui tourne.

Qui tourne. Quel rouet,
Tourne pour son seul plaisir
Et fredonne à ravir ?
Celui qui loge dans la gorge
De la chatte qui ronronne.

Ecoute son murmure,
Pense au rouet qui file
Au fuseau qui tourne,
Tourne et tourne
Sur son fil endormi.
Que va-t-elle faire, la chatte
Quand elle aura fini
De tourner son rouet,
Avec tout ce fil ?
Tricoter des chaussons ?

(…)

Clara Doty Bates On the tree top, 1881

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Le chat de Natacha

Sachez mon cher Sacha
Que Natacha n’attacha pas son chat !

Natacha n’attacha pas son chat Pacha
Qui s’échappa.

Cela fâcha
Sacha
Qui chassa
Natacha.

Virelangue anonyme

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Le Sphinx

Ô mon beau chat frileux, quand l’automne morose
Faisait glapir plus fort les mômes dans les cours,
Combien passâmes-nous de ces spleeniques jours
A rêver face à face en ma chambre bien close.

Lissant ton poil soyeux de ta langue âpre et rose
Trop grave pour les jeux d’autrefois et les tours,
Lentement tu venais de ton pas de velours
Devant moi t’allonger en quelque noble pose.

Et, je songeais, perdu en tes prunelles d’or
– Il ne soupçonne rien, non, du globe stupide
Qui l’emporte avec moi tout au travers du vide.

Rien des astres lointains, des dieux ni de la mort ?
Pourtant !… Quels yeux profonds !… Il m’intimide
Saurait-il donc le mot ? – Non, c’est le sphinx encore.

Jules Laforgue, poèmes inédits, 1877

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Ces poèmes sont, une nouvelle fois, extraits de la petite anthologie Le Chat en 60 poèmes paru chez Pocket …