Hiroshima fleurs d’été, de Tamiki Hara


J’ai lu ce livre dans le cadre d’une lecture commune avec Goran du blog Des livres et des films, dont je vous invite à lire l’article dans la foulée : ici !
Ce récit se compose de trois parties chronologiques qui correspondent à l’avant, pendant et après l’explosion de la bombe atomique.
Pendant les quelques mois qui précèdent l’explosion de la bombe, Hiroshima nous est montrée comme une ville en alerte constante où, chaque nuit, les habitants évacuent leurs maisons par crainte d’un bombardement. Dans la journée, le héros assiste, impuissant, aux dissensions familiales et se promène dans la nature. Les usines continuent tant bien que mal à tourner.
Au moment de l’explosion de la bombe, le narrateur est plus ou moins protégé de la mort par le fait qu’il se trouve aux toilettes. Chercher à savoir si ses proches sont encore en vie est son principal souci. Dans ses déambulations au milieu des ruines, il témoigne de l’horreur de ce qu’il voit. Il essaye de sauver certaines personnes mais, parfois, c’est impossible.
Après l’explosion de la bombe, la famille a trouvé refuge dans un village non loin d’Hiroshima et essaye de panser ses plaies, mais pour certains, le mal s’aggrave, les plaies s’infectent, certains meurent dans de terribles souffrance, d’autres en réchappent mystérieusement.

Mon avis : Ce livre est un précieux témoignage sur la bombe atomique, et nous donne une idée des répercussions physiques et psychologiques subies par les victimes.
J’ai trouvé que la phase la plus dure, celle qui dégageait le plus de souffrance, était sûrement la troisième, l’après, où les blessures continuent à s’envenimer sans soin possible.
J’ai trouvé aussi que les caractères des uns et des autres semblaient se révéler au moment de la catastrophe : avec beaucoup d’entraide d’un côté, mais aussi des égoïsmes et des petitesses, d’autres encore se sentant coupables de n’avoir pas pu aider tel ou tel voisin coincé sous des décombres.
Je dois dire que c’est aussi un récit court et qu’il est très bien écrit.
Les descriptions sont à la fois précises et pudiques, nous en disant juste assez pour que nous puissions imaginer l’horreur, et sans excès de détails.

Voici un extrait (page 79) :

Sur l’autre rive le feu, un moment calmé, avait repris. Maintenant on voyait une fumée noirâtre s’élever au milieu du brasier rouge, et cette masse noire se développait, s’étendait furieusement. La chaleur de l’incendie augmentait à chaque instant. Mais ce feu sinistre, après avoir brûlé tout ce qu’il pouvait, se transforma finalement en un désert de décombres. C’est alors que, juste au milieu de la rivière, un peu plus bas, je vis se déplacer vers nous une énorme couche d’air, transparente, toute agitée d’oscillations. J’eus à peine le temps de penser à une tornade que déjà un vent d’une violence terrible passait au-dessus de ma tête. Toute la végétation alentour se mit à trembler et presque au même instant la plupart des arbres furent arrachés du sol et emportés en l’air. Dans leur folle danse aérienne ils allèrent se ficher comme des flèches dans le chaos ambiant. Je ne me souviens pas vraiment de la couleur du ciel à ce moment-là mais je crois qu’il était voilé d’une lumière verte et lugubre comme dans ce fameux rouleau qui représente l’enfer.

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Confession amoureuse, de Chiyo Uno

Résumé du début : Yuasa Joji, un célèbre peintre d’une trentaine d’années, revient d’un séjour de plusieurs années à l’étranger. Il retrouve au Japon sa femme et son fils, qui l’ont attendu, mais il n’éprouve plus de sentiments pour eux. L’idée d’un divorce s’impose bientôt mais reste en suspens car le couple ne fait rien pour hâter les choses. Un matin, Yuasa Joji reçoit une lettre d’une jeune fille qui cherche à le séduire, mais il ne se rend pas aux rendez-vous successifs qu’elle lui donne dans chacune de ses lettres quotidiennes. Jusqu’au jour où, la curiosité étant la plus forte, il va voir si la jeune fille, prénommée Takao, est vraiment au rendez-vous. Après plusieurs péripéties, il fait la rencontre d’une des meilleures amies de Takao, la ravissante Tsuyuko, dont il tombe profondément amoureux et avec qui il entretient un flirt romantique plein de timidité. Mais la famille de Tsuyuko n’approuve pas cette relation et cherche à éloigner la jeune fille de Tokyo. (…)

Sur l’auteure :
Chiyo Uno (1897 – 1996) est une romancière, surnommée parfois « la Colette japonaise », également créatrice de kimonos, elle a eu une influence sur la mode, sur le cinéma, sur la littérature et sur le féminisme dans son pays.

Mon avis :
C’est un roman riche en rebondissements, qui est particulièrement prenant pendant la première moitié de l’histoire, et qui s’essouffle peut-être un peu lorsque le héros rencontre Tomoko, la troisième jeune fille.
Il m’a semblé que ce roman cherchait à démontrer l’ingéniosité et la puissance des femmes dans leurs désirs de séduction, le héros masculin étant surtout un opportuniste, qui se laisse voguer au gré des volontés des unes ou des autres, croyant suivre ses propres penchants alors qu’il est un pantin dont les femmes se jouent. Mais, pour autant, il n’est pas dénué de sentiments, et éprouve un véritable amour pour la jeune Tsuyuko, un amour durable qui restera une impossibilité, un rêve inaccessible, malgré tous les efforts qu’il fait pour la retrouver.
Yuasa Joji se fait piéger et montre sa grande crédulité, il fait preuve de peu de psychologie et cherche rarement à analyser les caractères des jeunes filles qui l’entourent.
J’ai trouvé que ce héros, malgré ses côtés agaçants, était aussi touchant par moment, ce qui n’est pas le cas des trois jeunes filles, sans doute trop calculatrices, gardant toujours la tête froide, et finalement pleines de duplicité, qui auraient peut-être mérité d’être plus complexes.
Un roman dont les personnages suscitent la curiosité et l’intérêt du lecteur.

Meilleurs Voeux ! Et quelques Haïkus

Je vous souhaite à tous une merveilleuse année 2018, pleine de bonheurs et de réussites, mais aussi de plaisirs poétiques et autres découvertes littéraires !

Voici quelques haïkus découverts dans le beau livre Miroirs de la nature, paru au Seuil, et illustré d’estampes japonaises.

Comme l’un de nous
le chat est là
prenant congé de l’an

ISSA

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Dans le champ près du portail
Agaçant le chat
Les feuilles mortes

ISSA

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Dans les fleurs tardives de cerisier
le printemps qui s’en va
hésite

BUSON

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Comme elle fut bientôt
supérieure à nos forces
la boule de neige

YAEZAKURA

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Ni sourire
ni larmes
dans cet hibiscus

RANSETSU

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Du violet des nuages
au mauve des iris
ma pensée va sans cesse

CHIYO-NI

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Volcano, un roman de Shusaku Endô

Vous aurez sans doute remarqué que l’écrivain japonais Shusaku Endô (1923- 1996), romancier chrétien dont l’oeuvre est très axée sur la spiritualité, m’intéresse tout particulièrement – non pas tellement pour ses convictions religieuses (que d’ailleurs je respecte) que pour ses interrogations récurrentes sur les rapports entre culture japonaise et culture occidentale, lui qui a fait ses études en France et qui a été très influencé par la littérature française.
Après avoir lu plusieurs de ses romans, dont certains sont des reconstitutions historiques et spirituelles, je viens donc de terminer la lecture de Volcano, dont l’histoire se déroule dans le Japon contemporain d’Endô, dans une ville fictive surplombée par un volcan nommé Akadaké (littéralement : pic rouge en japonais), sorte de figure tutélaire et symbolique autour de laquelle tourne tout le roman, et qui suscite beaucoup d’interrogations et de mystères.

L’histoire : Dans le bureau météorologique d’une ville japonaise, on fête le départ à la retraite du chef de section Jinpei Suda. Cet homme est un grand spécialiste des phénomènes sismiques, qui a passé les quinze dernières années de sa carrière à étudier le volcan Akadaké, et qui en est arrivé à la conclusion qu’Akadaké est en cours d’extinction. En tant que spécialiste, Jinpei Suda est consulté par un promoteur, Monsieur Aiba, qui désire construire un hôtel au pied du volcan et désire savoir quels sont les risques. Mais Suda l’assure que, d’après ses travaux et ses études sur le sujet, il n’y a aucun risque d’éruption car le volcan est sur le point de s’éteindre.
Parallèlement, nous suivons le parcours de Durand, un prêtre français défroqué, qui est hospitalisé et que le père Sato, un de ses anciens confrères, se croit obligé de visiter par devoir et alors que Durand lui est absolument antipathique.

Mon avis : C’est un livre sur des thématiques sombres, comme la vieillesse et la maladie (plusieurs épisodes se déroulent à l’hôpital), la mort, le mal, qui sont traitées avec une tension dramatique forte et une intrigue complexe. Bien que certains personnages, comme Durand, soient particulièrement mal intentionnés et malfaisants, on n’a pas l’impression que l’auteur ait forcé le trait ou que l’histoire soit manichéenne.
Le personnage principal, Jinpei Suda, dont il est précisé qu’il n’a jamais aimé personne et que personne ne l’a jamais aimé, ne vit que pour sa passion du volcan Akadaké mais on comprend que les conclusions de ses recherches sont probablement erronées et que ses longs travaux scientifiques mèneront probablement à des désastres. L’auteur insiste aussi sur le fait que ce personnage n’a jamais trompé sa femme, non par amour ou par fidélité de cœur, mais par peur de ruiner sa réputation, par conformisme, et l’auteur veut sans doute nous signifier qu’il ne suffit pas de ne pas faire le mal, qu’il faut encore avoir des intentions pures en accord avec ses actions.
J’ai trouvé que ce roman offrait une vision pessimiste de l’humanité, marquée par l’égoïsme et la malignité, mais que cette histoire était riche de significations spirituelles et de critique de nos cultures modernes basées sur l’argent et la science.

Quelques haikus de Sôseki

Vous retrouverez ces haikus et beaucoup d’autres dans le recueil Haikus de Sôseki paru chez Picquier poche, et traduits du japonais par Elisabethe Suetsugu.
Söseki (1867-1916) est un écrivain japonais principalement connu pour ses romans et ses nouvelles, mais qui est également l’auteur de plus de 2500 haikus.

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Les hommes meurent
Les hommes vivent
Passent les oies sauvages

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Traversant le ciel nocturne
Une oie sauvage s’est posée
Sur la lune

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Poitrine décharnée
Un souffle un soupir
Rafales de l’automne

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La brise d’automne se lève
Avec elle l’araignée
Toile scintillante

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Entre les feuilles du volubilis
Un reflet
Les prunelles du chat

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J’aimerais renaître
Si c’était possible
Aussi modeste qu’une violette

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Vent d’hiver
Qui précipite dans la mer
Le soleil couchant

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Une maison
Perce dans le silence
Le secret de la neige

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Le Fleuve sacré, un roman de Shûsaku Endô


Vous vous souvenez peut-être que j’avais déjà écrit des chroniques sur d’autres romans de Shûsaku Endô (1923-1996), cet écrivain japonais chrétien, auteur de Silence (porté à l’écran par Scorsese), mais aussi d’Un admirable idiot ou encore L’extraordinaire voyage du samouraï Hasekura.
Cet écrivain m’intéresse particulièrement car il a une approche originale de la morale et de la religion, très loin des principes étriqués ou rigoristes que certains pourraient imaginer, où subsiste toujours l’interrogation, le dilemme, et même le doute qui enrichit la foi de plusieurs de ses héros.
Mais venons-en au Fleuve sacré, un roman aux thématiques très riches qui prennent les traits d’un groupe de touristes japonais, ayant chacun un remord, une culpabilité ou une quête spirituelle, et qui se trouvent réunis lors d’un voyage en Inde, autour d’un guide indien qui cherche à leur faire comprendre les mentalités de son pays. Le fleuve sacré est bien sûr le Gange où se baignent les vivants et où sont jetées les cendres des défunts, dont les corps sont brûlés tout près des rives, dans une atmosphère qui effraye, dégoûte et fascine notre groupe de touristes japonais, et les amène à s’interroger, à se confronter à leurs peurs.

Mon avis : J’ai trouvé toute la partie documentaire sur l’Inde très bien faite, et elle s’insère parfaitement bien dans l’histoire, lui rajoutant un côté sombre et inquiétant qui répond en miroir aux zones d’ombres des personnages. Bien qu’il y ait nettement des personnages mauvais et d’autres bons, chacun est suffisamment complexe pour que le livre ne paraisse pas du tout manichéen. Certains sont des victimes, d’autres plutôt des bourreaux, mais les portraits très nuancés et fouillés donnent une impression vivante et réaliste, sans que rien n’apparaisse trop tranché. J’ai trouvé aussi qu’il était intéressant d’avoir le regard d’un auteur japonais – qui plus est catholique – sur l’Inde et, vers la fin du roman, il montre un désir d’œcuménisme et de fusion entre les différentes religions qui m’a étonnée. J’ai retrouvé aussi dans le Fleuve sacré cette idée d’Endô présente dans ses autres romans, que les mentalités et la spiritualité japonaises se marient très mal avec la foi catholique, et qu’une adaptation mutuelle est nécessaire.
Il est question aussi de bouddhisme et de réincarnation dans ce roman, mais l’auteur semble prendre plaisir à nous lancer sur des pistes qui ne trouvent pas d’aboutissement, et nous restons libres d’en penser ce que nous voulons.
J’ai beaucoup aimé ce livre, dépaysant et très humaniste !

L’extraordinaire voyage du samourai Hasekura, de Shûsaku Endo

endo_voyage_samourai J’ai lu ce roman car il m’a été prêté par une amie qui connaît mon intérêt pour Shûsaku Endo, dont j’avais déjà chroniqué sur ce blog l’intéressant « Un admirable idiot » et le beau roman « Silence » qui, si mes informations sont exactes, vient d’être adapté au cinéma par Scorsese et devrait sortir en salles en France dans les semaines qui viennent.
Mais l’extraordinaire voyage du samourai Hasekura ressemble bien plus, par ses thématiques, à Silence qu’à Un admirable idiot, dans la mesure où il s’agit également d’un roman historique inspiré par les persécutions japonaises contre les chrétiens au 17è siècle, et donc de la confrontation entre les cultures nippone et occidentale, avec tout ce que cela suppose d’incompréhension et de méfiance mutuelles.

L’histoire : Un samouraï de petite noblesse (il a le rang de brigadier) et ayant perdu une partie de ses terres, vit modestement avec sa femme et ses deux enfants dans son domaine installé dans les marais. Il ressemble beaucoup, par le tempérament et les goûts, aux paysans de ses marais, à la fois tenace, dur à la tâche, et sans grande ambition. Jusqu’au jour où le Conseil des Anciens décide de l’envoyer en mission avec trois autres samouraïs de petite noblesse vers le Mexique, où les émissaires seront guidés par un interprète occidental, le père Velasco, un moine franciscain dont le seul but est de convertir les japonais au christianisme et de se faire nommer par le Pape évêque du Japon. La mission des émissaires japonais consiste à établir des échanges commerciaux avec le Mexique, en échange de l’installation de missions chrétiennes au Japon. Le samouraï Hasekura, peu enthousiaste, est donc contraint de quitter sa famille et ses terres, et d’embarquer sur un grand navire pour un voyage au long cours.

Mon avis : Bien que ce livre soit plein de rebondissements et d’aventures, et que les personnages soient particulièrement bien campés, j’ai eu un peu de mal à rentrer dans l’histoire pendant la première moitié du livre, avec l’impression que les personnages n’étaient pas tellement sympathiques, et je ressentais une certaine indifférence vis-à-vis de toutes ces aventures. Puis, il m’a semblé que le roman gagnait en épaisseur et que les personnages devenaient moins monolithiques et s’humanisaient beaucoup, ce qui a de nouveau enclenché mon intérêt.
Les différences culturelles entre l’Europe et le Japon sont en tout cas très bien expliquées et illustrées par des exemples aussi peu glorieux pour les uns que pour les autres, les japonais étant décrits comme des matérialistes habiles, et les occidentaux comme des prosélytes méprisant les autres cultures, chacun étant prêt à se jouer de l’autre et à l’utiliser à ses propres fins.
On s’aperçoit finalement que le message de ce roman est très humaniste, et même très christique, mais on arrive à cette conclusion après de tortueux détours et de nombreux chemins de traverse, qui rendent cette fin surprenante et assez belle.

Un admirable idiot, de Shusaku Endo

admirable_endoExtrait de la Quatrième de Couverture :

Etre rayonnant de générosité, de confiance et de gentillesse permanente, Gaston, un jeune français, est l' »admirable idiot » du récit. Débarquant dans une famille japonaise, il apparaît tout d’abord à ses hôtes, Takamori et sa sœur Tomoe, comme une espèce de simple d’esprit, aussi disgracieux que maladroit. Mais ils découvriront bientôt que Gaston possède une vertu exemplaire : celui-ci, en effet, voue un amour irresistible, fait d’abnégation, à ses semblables ainsi qu’aux animaux. La confiance fraternelle qu’il témoigne à autrui oblige tous ceux qu’il rencontre à se voir tels qu’ils sont et les incite à se modifier, fussent-ils des tueurs endurcis comme l’un des personnages du roman. Shusaku Endo nous présente les aventures de Gaston dans le Japon contemporain à la manière d’une fable, mais cette parabole se distingue par son réalisme et la critique sociale qui la sous-tend.

Mon avis :

J’avais déjà lu du même auteur un roman intitulé Silence, qui m’avait beaucoup plu dans un genre dramatique, mais un Admirable Idiot est un roman tout à fait différent, où les passages comiques et burlesques sont nombreux.
Il faut dire qu’il est plaisant de trouver un héros français (descendant de Napoléon et ressemblant à Fernandel) en plein milieu d’un roman purement japonais, un héros qui a la particularité d’être à la fois parfaitement bon et généreux, et en même temps tout à fait ridicule : sa mauvaise maîtrise du japonais, son indifférence vis-à-vis des contingences matérielles, son incompréhension des mauvaises actions et des mauvaises intentions, son incapacité à voir et à comprendre les mauvais calculs des uns et des autres, le rendent si ingénu et si pur qu’il suscite le mépris, l’ironie, voire la haine dans certains cas.
A côté de ce héros central, les autres personnages paraissent un peu falots, y compris le tueur – qui porte le nom d’Endo, comme l’auteur – bien qu’il représente la haine et le mal, en parfaite antithèse de Gaston.
Face à face entre le Bien et le Mal, ce roman ne donne pourtant pas l’impression d’être vraiment manichéen, dans le sens où les personnages sont davantage dans l’action et dans l’aventure que dans le discours, et dans le sens où l’humour et le second degré sont souvent présents.
J’ai trouvé que le personnage de Tomoe, la jeune sœur de la famille qui accueille tout d’abord Gaston, était doté d’une ambiguïté intéressante, à la fois pleine de mépris pour Gaston, et pourtant ne pouvant s’empêcher de s’intéresser à son sort, avant que ses sentiments pour lui n’évoluent notablement.
Il y a aussi toute une description des mauvais quartiers et des bas-fonds de Tokyo, avec sa misère et sa population, que j’ai trouvé très évocatrice.
Roman haletant, avec pas mal de suspense, il se lit vite et on prend plaisir à suivre les aventures de ce Français chez les japonais.

Le pauvre coeur des hommes, de Sôseki

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J’avais très envie de lire ce roman de Natsumé Sôseki car j’en avais lu des critiques très élogieuses, je savais que c’était un roman très important dans l’histoire de la littérature japonaise, et de plus Sôseki est maintenant un de mes écrivains préférés, ayant déjà chroniqué sur ce blog plusieurs livres de lui, d’Oreiller d’Herbes à Et puis en passant par Sanshirô.

L’histoire : Le pauvre cœur des hommes est un roman en trois parties dont les deux principaux personnages sont un jeune étudiant et un homme plus âgé que l’étudiant appelle son « maître » car il lui attribue une sagesse, une connaissance de la vie et un sens moral particulièrement élevés. La première partie est donc consacrée à la rencontre entre l’étudiant et son « Maître ». Ils se rencontrent au bord de la mer, et se revoient à Tôkyô où ils vivent tous deux. l’étudiant devient un habitué de la maison du maître, sympathisant également avec sa femme. Mais il s’étonne du manque de sociabilité du maître, qui ne reçoit presque personne à part lui, et qui semble cacher un passé douloureux qui l’a rendu plus ou moins misanthrope et désabusé sur les relations humaines. Un jour, le jeune étudiant s’aperçoit que son « maître » va régulièrement se recueillir sur la tombe d’un de ses amis de jeunesse, et il comprend que cet ami défunt a probablement une relation avec le mystère qui entoure le Maître. En discutant à deux ou trois reprises avec l’épouse du Maître, il comprend également qu’elle n’est pas étrangère à ce passé douloureux. Mais le jeune étudiant doit bientôt retourner dans sa famille à la campagne car son père est très malade et son Maître l’exhorte à aller lui rendre visite. (…)

Mon avis : J’ai trouvé cette construction en trois parties très audacieuse et ingénieuse, dans la mesure où l’on s’interroge pendant toute la première moitié du livre sur le mystère qui entoure le Maître, en partageant les sentiments et les interrogations de ce jeune étudiant, avant que le Maître devienne le principal personnage du roman et que l’on ne s’occupe plus du tout de savoir ce que devient l’étudiant. Le passé du Maître est donc bel et bien le centre de ce livre, et représente une remarquable analyse psychologique, dont il me semble difficile de trouver un exemple aussi fort et aussi subtil dans la littérature romanesque. Pour ma part, j’avais essayé de deviner le secret du Maître d’après les indices de la première partie, mais je n’avais pas découvert la vérité et j’ai trouvé que c’était bien imaginé, crédible, psychologiquement logique.
Il y a un côté moral dans ce livre, dans le sens où le Maître est persuadé que l’être humain est marqué par la faute – d’autres diraient « le péché » dans notre culture européenne – mais Sôseki ne cherche pas pour autant à être moralisateur et son propos reste intelligent et subtil.
Un livre qui me conforte dans la haute estime où je tiens cet écrivain !

Et puis, de Natsumé Sôseki

et_puis_soseki J’avais très envie de continuer à découvrir l’oeuvre de Natsumé Sôseki (1867-1916), cet écrivain classique de la littérature japonaise, dont j’avais déjà chroniqué Oreiller d’herbes et Sanshirô le mois dernier.
« Et puis » est un roman écrit juste après Sanshirô mais son atmosphère et son personnage principal sont tout à fait différents : alors que dans Sanshirô nous avions affaire à un tout jeune étudiant débarqué de province et dont le caractère était doux et naïf, « Et puis » nous montre un trentenaire prénommé Daisuke, sorte de dandy raffiné (qui a visiblement été imprégné de culture occidentale comme en témoignent son mode de vie et ses lectures) qui se laisse entretenir par son père – un riche industriel – et refuse tout à fait de travailler, préférant rêver et échafauder des théories plus ou moins fumeuses sur l’existence. Mais son père voudrait qu’il se marie, et passe son temps à lui présenter, par l’intermédiaire de son autre fils et de sa belle-fille, des épouses potentielles. Ils ne savent pas que Daisuke est secrètement amoureux de la femme de son meilleur ami, et qu’il est résolu à refuser tous les mariages qui pourraient se présenter. Ainsi, Daisuké biaise et essaye de manœuvrer son entourage pour arriver à ses fins, au mépris des règles de la morale traditionnelle, et en se prévalant de ce qu’il considère comme la « nature », à savoir les sentiments.

J’ai beaucoup apprécié ce roman pour son climat de tension qui s’accentue au fil des chapitres, mais également pour ses descriptions psychologiques très fines et très complexes, le personnage principal étant merveilleusement bien décrit, avec toutes ses ambiguïtés et ses zones d’ombre inquiétantes, mais aussi avec un côté idéaliste, individualiste et épris de liberté qui le rapproche beaucoup de la culture occidentale, et qui nous le rend assez sympathique par moments.
Daisuke, par amour, envisage de renter en lutte non seulement contre sa famille mais contre la société entière, et on se doute bien que ça va mal finir pour lui, qu’il va forcément perdre le combat, mais il a cette sorte de romantisme très sombre qui le conduit sur les voies les plus risquées.
Dans plusieurs passages du livre, Sôseki nous dit clairement qu’il s’agit de la lutte du mal contre le bien, Daisuké représentant le mal, mais ce n’est pas la seule interprétation possible, loin de là, et on peut voir aussi dans ce roman une lutte entre un Japon traditionnel et rigide et les influences occidentales plus ou moins positives ou plus ou moins pernicieuses.

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