2014 en révision

Les lutins statisticiens de WordPress.com ont préparé le rapport annuel 2014 de ce blog.

En voici un extrait :

Le Concert Hall de l’Opéra de Sydney peut contenir 2 700 personnes. Ce blog a été vu 14 000 fois en 2014. S’il était un concert à l’Opéra de Sydney, il faudrait environ 5 spectacles pour accueillir tout le monde.

Cliquez ici pour voir le rapport complet.

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L’anniversaire de la Salade, un livre de Tawara Machi

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Quatrième de Couverture :
Lorsque Tawara Machi, modeste professeur de littérature au lycée de Kanagawa, fait paraître en 1987 L’anniversaire de la salade, elle n’a sans doute aucune idée du phénoménal succès que va connaître son recueil de poèmes. Il révolutionne pourtant le genre du tanka, la forme de poésie la plus ancienne et la plus sophistiquée de la tradition japonaise. Tout en préservant les qualités propres au tanka, concision, pouvoir d’évocation, musicalité, Tawara Machi y raconte les menus événements de sa vie de jeune femme d’une vingtaine d’années – la musique, la mer, les voyages, la cuisine, le base-ball, l’amour -, y introduit un langage familier, des bribes de conversation, des icônes du monde moderne. Célèbre du jour au lendemain, elle va recevoir plus de deux-cents mille tankas, envoyés par des lecteurs de tout âge et de tout milieu, dont ses poèmes ont profondément touché le cœur.
A ce jour, l’anniversaire de la salade s’est vendu à plus de huit millions d’exemplaires dans le monde. La fraîcheur et la grâce de ses poèmes, où se révèle, comme par surprise, la beauté de chaque moment intensément vécu, résonnent en chacun de nous.

Mon avis :

J’ai été très étonnée d’apprendre que ce recueil de poèmes s’était vendu à trois millions d’exemplaires au Japon car, en le lisant, j’ai trouvé beaucoup de ces poèmes d’une grande platitude, sans beaucoup de recherche d’images ou d’idées. Je suppose que cet immense succès provient de l’atmosphère « moderne » de ces poèmes, où beaucoup d’adolescents et de jeunes adultes ont sans doute reconnu leur vie et leurs petits soucis quotidiens.
Je n’ai pu m’empêcher, à la lecture de ces tankas, de les comparer à ceux de Yosano Akiko et à ceux des dames de la Cour de Heian, auxquels j’avais consacré des articles peu après la création de ce blog, et il est clair que les tankas de Tawara Machi, à quelques exceptions près, ne gagnent pas à la comparaison car ils semblent manquer de tenue du point de vue de la forme et de consistance du point de vue du fond.
Je pense malgré tout que, pour bien juger de ces tankas, il faudrait pouvoir les lire dans leur langue originelle, car je suppose que les tankas perdent beaucoup de leur musicalité et de leur rythme lorsqu’ils sont traduits dans une langue européenne, où le nombre de syllabes se perd et ne respecte plus le fameux rythme 7-5-7–7-7 tellement particulier.

J’ai relevé dans ce livre quelques tankas qui m’ont plu, et dont je vous propose la lecture :

Vers la pluie qui s’est mise à tomber
je lève la tête et soudain dans cette posture
je réclame des lèvres

C’est pour moi qu’en ouvrant des huîtres ton doigt
légèrement se teinte de la couleur
du sang ! Adorable

Le comprendre, mais pourquoi ? est le rôle
de la femme … D’amour seul
un être humain ne peut vivre

Soir du premier baiser ! Quand j’y repense
d’un coup sec je referme
mon journal intime

Ils ne fleurissent ni ne perdent leurs fleurs
tournés vers le ciel les poteaux télégraphiques
sur qui souffle le vent du printemps

« Te voilà encore à composer
des poèmes d’amour ? » mi-amusé
mi-inquiet

Cette lettre déborde d’amour mais cet amour
cachet de la poste faisant foi
est l’amour du jour

Quand j’ai fini d’écrire et collé mon timbre
tout aussitôt commence ce temps
où j’attends la réponse

***

L’anniversaire de la salade était paru aux éditions Philippe Picquier en 2008.

Trois poèmes de Jacques Réda

jacques_reda_amenJ’ai eu la grande chance de recevoir récemment comme cadeau anticipé de Noël, ce recueil de Jacques Réda : Amen, Récitatif, La tourne, chez Poésie/Gallimard, où j’ai découvert une poésie d’une grande profondeur et d’une beauté étonnante qui semble transcender le réel.
Je recopie pour vous trois de ces poèmes et vous recommande chaudement ce recueil.

L’œil circulaire

Cette horreur que mordent les dents entrouvertes des morts,
Eux l’avalent ensuite et demeurent en paix, lavés,
Les mains jointes sur l’estomac, commençant la glissade
Inverse par le démontage actif de la chimie.
Et leurs yeux qu’il faut clore d’autorité, jamais soumis,
Lâchent encore un regard sale et sage qui récuse,
Ayant vu, retourné comme un vêtement la lumière,
Et désormais rivé dans l’œil circulaire qui nous surveille.

****

Situation de l’âme

La chair, oui, mais l’âme n’a pas désir d’éternité,
Elle qui rétrécit comme un rond de buée
A la vitre et n’est que syncope
Dans la longue phrase du souffle expiré par les dieux.
Elle se sait mortelle et presque imaginaire
Et s’en réjouit en secret du cœur qui la tourmente.
Ainsi l’enfant que l’on empêche de jouer
Se dérobe les yeux baissés contre sa transparence.
Mais les dieux, où sont-ils, les pauvres ? – A la cave ;
Et n’en remontent que la nuit, chercher dans la poubelle
De quoi manger un peu. Les dieux
Ont tourné au coin de la rue. Les dieux
Commandent humblement un grog à la buvette de la gare
Et vomissent au petit jour contre un arbre. Les dieux
Voudraient mourir. ( Mais l’âme seule peut,
A distance des dieux et du corps anxieux
Dans son éternité d’azote et d’hydrogène,
A distance danser la mort légère.)

****

Automne

Ah je le reconnais, c’est déjà le souffle d’automne
Errant, qui du fond des forêts propage son tonnerre
En silence et désempare les vergers trop lourds ;
Ce vent grave qui nous ressemble et parle notre langue
Où chante à mi-voix un désastre. Offrons-lui le déclin
Des roses, le charroi d’odeurs qui verse lentement
Dans la vallée, et la strophe d’oiseaux qu’il dénoue
Au creux de la chaleur où nous avons dormi. Ce soir,
Longtemps fermé dans son éclat, le ciel grandi se détache,
Entraînant l’horizon de sa voile qui penche ; et le bleu
Qui fut notre seuil coutumier s’éloigne à longues enjambées
Par les replis du val ouvert à la lecture de la pluie.

****

Eventail, un poème de Stéphane Mallarmé

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Eventail

Ô rêveuse, pour que je plonge
Au pur délice sans chemin,
Sache, par un subtil mensonge,
Garder mon aile dans ta main.

Une fraîcheur de crépuscule
Te vient à chaque battement
Dont le coup prisonnier recule
L’horizon délicatement.

Vertige ! Voici que frissonne
L’espace comme un grand baiser
Qui, fou de naître pour personne,
Ne peut jaillir ni s’apaiser.

Sens-tu le paradis farouche
Ainsi qu’un rire enseveli
Se couler du coin de ta bouche
Au fond de l’unanime pli !

Le sceptre des rivages roses
Stagnants sur les soirs d’or, ce l’est,
Ce blanc vol fermé que tu poses
Contre le feu d’un bracelet.

***

Sunset Park, de Paul Auster

paul_auster_sunset_parkSunset Park est un roman américain écrit par Paul Auster pendant la crise de 2008, et qui a été publié en 2010. Son éditeur français est Actes Sud (collection Babel) et sa traduction de Pierre Furlan.
C’est sa quatrième de couverture, particulièrement intéressante, qui m’a donné envie de le lire, aussi je vous la livre in extenso, ce qui vous donnera une idée de l’histoire.

Quatrième de couverture :
Parce qu’il s’est toujours senti coupable de la mort accidentelle de son demi-frère, Miles s’est banni de sa propre histoire. Il a quitté sa famille, abandonné ses études, et travaille en Floride, à débarrasser les maisons désertées par les victimes des subprimes. Amoureux d’une fille trop jeune, passible de détournement de mineure, Miles fait bientôt l’objet d’un chantage et est obligé – encore une fois – de partir. Il trouve alors refuge à Brooklyn où son fidèle ami Bing Nathan squatte une maison délabrée, en compagnie de deux jeunes femmes, elles aussi condamnées à la marge par l’impossibilité d’exprimer ou de faire valoir leurs talents respectifs.
Désormais Miles se trouve géographiquement plus proche de son père, éditeur indépendant qui tente de traverser la crise financière, de sauver sa maison d’édition et de préserver son couple. Confronté à l’écroulement des certitudes de toute une génération, il n’attend qu’une occasion pour renouer avec son fils afin de panser des blessures dont il ignore qu’elles sont inguérissables …
Avec ce roman, Paul Auster rend hommage à une humanité blessée en quête de sa place dans un monde interdit de mémoire et qui a substitué la violence à l’espoir.

Mon avis :
Bien qu’il n’y ait pas une énorme quantité de personnages, et que l’histoire soit finalement assez simple, je me suis complètement perdue dans ce roman, ne sachant plus qui était qui et qui faisait quoi, ce qui m’a obligée deux ou trois fois à rebrousser chemin dans ma lecture pour réviser les chapitres précédents. Il faut dire que la construction de ce roman – comme souvent chez Paul Auster – est complexe et qu’elle multiplie les digressions : dès qu’un nouveau personnage entre en scène, l’auteur nous raconte toute sa vie, introduisant toutes sortes de détails et de péripéties qui n’ont rien à voir avec l’histoire centrale. Cela donne l’impression qu’il n’y a pas vraiment de personnage principal et de personnages secondaires, que chacun a une égale importance, ce qui est sans doute une bonne idée dans l’absolu mais qui, dans sa réalisation, m’a laissée dubitative.
Je me suis demandée plusieurs fois où l’auteur voulait en venir – ayant l’impression d’avoir affaire à un livre « fourre-tout » – s’il voulait dresser un portrait de l’Amérique en crise, ou si c’était l’opposition entre la jeunesse actuelle et la génération précédente qui l’intéressait, mais j’ai le sentiment qu’en fait Paul Auster ne cherche rien à démontrer du tout et qu’il ne raconte cette histoire que pour le seul plaisir de la raconter. Enfin, pour mieux dire, il m’a semblé que ce livre manquait un peu de fond et de nécessité.
Par contre, la grande qualité qu’il faut reconnaître à cet écrivain, c’est son imagination débordante et sa capacité à créer des personnages.
Malgré tout, ce livre ne me parait pas être le meilleur de Paul Auster : j’avais très nettement préféré Seul dans le noir, où l’histoire était moins diluée, et où les événements étaient davantage creusés.

Gros-Câlin de Romain Gary

gros-calin-romain-garyGros-Câlin est le premier roman que Romain Gary a décidé de publier sous le pseudonyme d’Emile Ajar, ce qui lui donne certainement une importance particulière et m’a donné très envie de le lire.

Le début de l’histoire : Un parisien de trente-sept ans, nommé Cousin, qui travaille dans les statistiques et vit seul dans un petit deux-pièces, se prend d’affection, au cours d’un voyage en Afrique, pour un python de deux mètres de long et le ramène avec lui à Paris, dans son appartement. Comme le python ne cesse de s’enrouler « affectueusement » autour de lui, il le nomme Gros-Câlin. Naturellement, cette adoption insolite fait jaser le voisinage et aussi ses collègues de bureau, parmi lesquels se trouve une très séduisante jeune femme noire, nommée Irénée Dreyfus, dont Cousin est secrètement amoureux et avec laquelle il espère bien se marier. Mais comment faire accepter à une jeune femme la présence de Gros-Câlin ? Par ailleurs, le python ne peut se nourrir que de proies vivantes : souris ou cochons d’Inde, et il se trouve que Cousin éprouve une grande tendresse pour ces petites bêtes, ce qui lui cause un grave problème de conscience. (…)

Mon avis :
Ce livre réussit à nous amuser avec des thèmes aussi peu réjouissants que l’angoisse de la solitude et les manques affectifs jamais comblés.
Le personnage principal, Cousin, est un personnage d’une telle naïveté qu’il se croit réellement aimé de son python et qu’il se leurre totalement sur les liens qui l’unissent (ou plutôt, justement, ne l’unissent pas) à Mademoiselle Dreyfus.
Il y a un travail extraordinaire sur le langage et les expressions toutes faites, des trouvailles dans l’agencement des mots, qui se rapprochent à mon sens de la poésie.
On a l’impression que l’auteur ne se fixe aucune limite, que toute digression, même la plus farfelue, est possible, et en même temps le livre reste parfaitement cohérent de bout en bout et se concentre toujours sur l’essentiel du propos.
On remarque aussi l’esprit de dérision qui anime Romain Gary lorsqu’il parle des opposants à l’avortement et de leur « droit sacré à la vie » (le livre a été publié en 1974, au moment du violent débat sur l’IVG), ou encore lorsqu’il parle des actions humanitaires et de leurs partisans.
Ce beau roman, sous des dehors tout à fait fantaisistes, laisse transparaître une belle sensibilité et dresse un constat lucide sur la solitude et la souffrance morale, dans un foisonnement et une surenchère verbale assez poignante.

J’ai choisi cet extrait, qui est la première page de Gros-Câlin :

Je vais entrer ici dans le vif du sujet, sans autre forme de procès. L’Assistant, au Jardin d’Acclimatation, qui s’intéresse aux pythons, m’avait dit :
– Je vous encourage fermement à continuer, Cousin. Mettez tout cela par écrit, sans rien cacher, car rien n’est plus émouvant que l’expérience vécue et l’observation directe. Evitez surtout toute littérature, car le sujet en vaut la peine.
Il convient également de rappeler qu’une grande partie de l’Afrique est francophone et que les travaux illustres des savants ont montré que les pythons sont venus de là. Je dois donc m’excuser de certaines mutilations, mal-emplois, sauts de carpe, entorses, refus d’obéissance, crabismes, strabismes et immigrations sauvages du langage, syntaxe et vocabulaire. Il se pose là une question d’espoir, d’autre chose et d’ailleurs, à des cris défiant toute concurrence. Il me serait très pénible si on me demandait avec sommation d’employer des mots et des formes qui ont déjà beaucoup couru, dans le sens courant, sans trouver de sortie.
Le problème des pythons, surtout dans l’agglomérat du grand Paris, exige un renouveau très important dans les rapports, et je tiens donc à donner au langage employé dans le présent traitement une certaine indépendance et une chance de se composer autrement que chez les usagés. L’espoir exige que le vocabulaire ne soit pas condamné au définitif pour cause d’échec.

Deux poèmes écrits en novembre 2014

J’ai écrit ces deux poèmes il y a environ trois semaines.
Prière de ne pas diffuser ces textes sans mon accord préalable.

Flashes

L’automne soupirait sous nos pas, détrempait nos regards trop aigus, remodelait la boue de nos souvenirs hors d’âge.
Les habitudes ni bonnes ni mauvaises nous tenaient lieu d’épine dorsale.
Nous étions flous, brouillés comme des lunes dans leurs langes.
L’instant présent pouvait durer plusieurs minutes et, dans nos soirs de nostalgie diffuse, il durait même une éternité.
Nous cherchions une continuité. Nous voulions voir dans l’existence un fil à dérouler, à démêler, mais tout n’était que flashes juxtaposés, jusqu’à nos rêves conscients, jusqu’à nos nuits d’amour.
Nos phrases étaient bâties sur des influx fugaces.
Nos pensées relayaient le bas voltage de la matière.

Marie-Anne Bruch

***

Courants gris

Nous nous sommes aimés à l’abri des lumières
impérieuses et tenaces qui cisaillaient la ville ;
Nous nous sommes aimés à l’abri du soleil
qui aurait pu ronger nos fragiles baisers
et jeter nos sourires en pâture aux loups blancs.
L’air entre nos deux corps était une souple étoffe
de mousseline grise, plus légère qu’une ombre ;
L’air entre nos deux corps ressemblait aux sous-bois
moussus comme des vagues, incertains comme la neige.
Nous nous sommes aimés à l’abri du vacarme
qui cinglait les volets comme des feux de détresse.
Et nous étions heureux dans l’écrin du silence,
dans la bogue de la nuit.
Et le temps nous couvrait de sa cape immobile.

Marie-Anne Bruch

***