Quelques poèmes extraits du dernier numéro de Traction-Brabant

J’ai reçu le dernier numéro de Traction-Brabant il y a un peu plus de trois semaines (numéro 73), mais je n’ai eu le temps de le lire que récemment.
J’en ai fait une sélection toute personnelle, et vous livre donc maintenant ce petit florilège.

***
CRUAUTE

« Tu ne fais pas ton âge ! » Ca agace Ulysse : ce genre de compliment distille une cruauté subliminale. Comme dans le jardin printanier des vertes amours où les jeunes filles en fleurs chahutent les garçons boutonneux, ceux-ci se ramassent plus de râteaux qu’ils ne roulent de pelles. Mi-avril, en râtelant les fleurs séchées, Ulysse soliloque : le printemps est la saison la plus cruelle de l’année, celle où la nature entière se renouvelle, alors que vous ne faites que prendre un an de plus. Les lois de la nature n’ont pas d’âge. Ulysse ploie l’échine.

LOUIS DUBOST

****
ENVOL

D’un coup de fusil
L’automne s’étonne
La chasse est ouverte
Vivement qu’on meure
Se disent les feuilles
Tout bas à l’oreille

Vivement la mort
Pour partir enfin
Comme il est conté
Voyager au loin
Mille et une nuits
En tapis volant

Seulement voilà
Il leur manque encore
Facteur essentiel
Quelque vent complice
Pour leur apporter
La feuille de route

Alain Jean MACE

****

Le soleil carré
découpe la moquette
jupe sur l’étendage
morceaux d’ongles
sur le tapis
pourquoi les heures
s’égrènent
je me tire la peau
je me tire en dedans
chaque fois

Valérie CANAT de CHIZY
****

Publicités

Petit aperçu de Traction Brabant n°70

J’avais déjà eu l’occasion de parler du numéro 70 de Traction-Brabant (paru cet automne 2016) à propos de mes propres poèmes, mais je voudrais maintenant publier les poèmes de quelques autres poètes (choix subjectif et non exhaustif) :

Empreinte devant

Demain tu iras voir la ville
tu iras comme au piège
tu chercheras si les murs te savent
et tu seras déçu.
Là,
comme d’autres siècles longés à tâtons,
le ciel ne t’apprendra rien.
Les poissons presque monnaie,
les faces taillées d’une même lame et qui suivent la pente du jour,
mosaïque sale, sang légué,
on voudrait s’y fondre.
Et tout respire uni,
alors tu frôles d’oublier les quelques rues qui sur ta peau existent.
Etends la main
cœur apatride !
Tu n’es qu’une saison,
tu ne fuis rien, je sais cela.
Comme toi je suis venu
et sans tristesse
j’ai su que je n’étais pas d’ici

Gabriel HENRY

***

Un rôle

Tu ne peux plus échapper aux heures
qui se cognent contre les arêtes coupantes des murs
renversent l’asphalte et le ciel
un mortier opaque pèse sur tes paupières
tu voudrais te distraire
ne pas penser à ce que tu as à faire
quelque chose de difficile
qui demande effort, peine, courage
tu as tout annulé, dans ta journée, tout éliminé,
tout sauf cela
que tu auras à faire
tu ne peux plus rien sauf te préparer à cela
te concentrer sur cela
le rôle social
que tu devras jouer à ce moment-là.

Barbara Le MOENE

***

Les poupées écrabouillées
(juillet 2016)

Tourner la petite cuillère
dans le crâne à la coque
Bien touiller avant de trempouiller
La mouillette beurrée

Quand les dystopies s’échappent des livres
Nos vies se couvrent de givre

Tourner la petite cuillère
Le chef perd sa toque
Les cervelles sont écrabouillées
Les poupées écoeurées

Xavier LE FLOCH

***

Juin

Entendre le bruit des pages
et ma pensée qui revient sur le livre
comme un bateau
qui cogne le bord du quai

Entendre les rumeurs
des feuilles acides
des fleurs ouvertes
éclats d’oiseaux
tracé de moteur
il me semblait entendre un tambour

Lire les amours d’il y a deux siècles
et se demander si ce n’était pas moi
qui aimais déjà

Laura TIRANDAZ

***

Deux poèmes parus dans le dernier numéro de Traction-Brabant

J’ai eu la bonne surprise de voir publiés quatre de mes poèmes dans le dernier numéro (n°70, automne 2016) de la revue Traction-Brabant, dirigée par Patrice Maltaverne, aussi je vous en livre deux aujourd’hui.
Je reparlerai de cette revue, où figurent d’autres poètes dont j’aimerais reproduire des poèmes.

Routines

La lune
– sa matière grasse fondue
sur les croissants ordinaires.

L’azur pur et dur
tranche
sur la fatigue

Les passants
marchent à la vitesse
d’un Giacometti

Nous vendons nos vies
par petits bouts
à des pingres pinailleurs

Nous trouvons refuge
sur des voies de garage

Engorgements
d’impatiences lymphatiques
à la station debout

Les jeunes filles à la Balthus
finissent par se caser
avec des hommes à la Bacon.

***

Altérations

Cet homme n’écrit pas ses poèmes avec des mots : il les compose avec des couleurs mentales. Puis, devant chaque couleur, il dispose des dièses et des bémols. Il ne doute pas que chaque poète écrive la poésie de cette façon.

Cette femme n’écrit ses poèmes ni avec des mots ni avec des bémols : elle laisse infuser un paysage dans sa tristesse puis elle l’égoutte doucement sur sa table de chevet. Elle souffle ensuite sur cette poudre grise et le poème apparaît. Elle croit être la seule à écrire la poésie de cette façon.

Marie-Anne Bruch

Deux poèmes de François Montmaneix

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le numéro 120 de la revue Friches, qui date de l’hiver 2015.
Ce numéro consacrait justement tout un dossier au poète François Montmaneix (né en 1938), avec une interview et un grand choix de poèmes, à l’occasion de la publication de ses oeuvres complètes.

JULES ET JIM

Un soir en juin dans ma vingtième année
j’étais assis au pied d’un chêne
parmi l’herbe à pas lents souplement
allait une jeune fille en cheveux
elle accompagnait deux petits garçons
qui couraient l’appelaient à grands cris
d’une voix de stentors en socquettes
elle cueillait des fleurs sauvages
je n’ai rien oublié de ses gestes
quelles étaient donc ces fleurs-là ?
Longtemps après je ne sais pas leur nom
mais je me souviens d’un prénom
vers qui couraient deux bambins aux voix d’hommes
Que sont-ils devenus aujourd’hui
et vers qui courent-ils s’assurer
que le secret de l’univers
est toujours aussi bien gardé ?

(« les mains les oiseaux », Jours de nuit)

***

La nuit me prête un peu de son immensité
je lui cède en échange quelques uns
des maux de tête acérés
qui de leurs dents et de leurs griffes
arment un rongeur invisible
au cœur de cet arbre le mien
habité par des vertiges
sans qui j’ignorerais où je suis
je les regarde s’en aller
va-t-il me manquer quelque chose ?
Suis-je amputé de la douleur
qui offrait un refuge aux idées
faites pour n’être pas conçues ?
Je vais m’enchaîner au vent par la tête
et je m’écoulerai avec lui
lié sans défense au temps sans souffrance
à la fin j’apprendrai – je le sais –
que pour apercevoir la bête
à qui je dois de connaître ma vie
il me faudra demain abattre l’arbre.

(« Peintures noires », XVII, L’abîme horizontal)

***

Quelques poèmes contemporains

J’ai trouvé ces poèmes dans le numéro 67 (du 17 mars 2016) de la revue poétique Traction-Brabant : le numéro s’ouvre par un éditorial de Patrice Maltaverne La poésie est-elle une maladie honteuse ? J’y ai remarqué de très bons poèmes de Fabrice Marzuolo, et un formidable texte de Jean Pezennec : La Phrase, qui était un peu longue pour que je la reproduise ici. Patrice Maltaverne nous parle aussi de son goût pour deux groupes de pop des années 80, que je ne connaissais pas et qui m’ont bien plu après écoute sur YouTube …

**

Alors un visage
Apparut dans le nuage
Deux kiwis me regardent,
Par bravade,
Je plonge dans leur eau verte,
Puis je m’enfuis à bicyclette !
La robe du Temps se défait,
Et les yeux de la grande Fée
Se dissolvent au-dessus du bois ;
Il ne reste plus que moi,
Sur cette route déserte,
Avec une image, certes,
Et le vent qui se lève,
A la poursuite d’un Rêve !

Michèle Caussat

**

ORAGE

Le ciel se déchire
drap mouillé
zébrure de l’éclair
gravée sur la rétine
Les arbres torturés
gémissent
envol de feuilles

L’oiseau pris dans la tempête
tourbillonne follement
fétu de désespoir
chair broyée
plainte sans fin de la nuit

Lucile Negel

**

Ma lumière préférée sur les bouleaux :
De l’or chauffé à blanc criblé de roux.
On va vers l’hiver, le clinquant
Les rues coiffées en diadème
Le baiser du froid à la lumière.

Josiane GELOT

**

Deux poèmes parus dans la revue Traction-Brabant n°64

Le dernier numéro de la revue Traction-Brabant (n°64) est arrivé dans ma boîte aux lettres cette semaine et je vous invite à découvrir cette revue dont j’aurai l’occasion de reparler dans de futurs articles.
J’ai le plaisir de figurer au sommaire de ce numéro 64, aussi j’ai choisi de vous donner à lire deux de ces poèmes.
Ce sont des poèmes en prose, écrits entre la fin 2014 et le début 2015.

***
Poème confortable

Le bonheur n’avait rien à nous dire mais il restait assis près de nous et nous trouvait étranges. Nous le dévisagions d’abord avec surprise puis, rassurés de le voir si sage, nous le laissions vaquer à sa routine et fumer son tabac blond. Mais un jour où, désormais habitués à lui, nous lui chantions notre éternelle berceuse en caressant sa nuque fragile, il nous fixa droit dans les yeux, nous dévoilant ses prunelles fauves, et se jeta sur nous.

***
Derrière les persiennes

L’intérieur de ta bouche est frais comme un litchi, et ta peau est lisse comme l’eau qui dort.
L’amour garde ses couleurs printanières jusqu’aux encens de décembre, et au-delà.
L’or de Noël tombera en poussière noire sur les neiges de janvier.
Je porte le monde dans ma langue mais mon amour pour toi est déchargé de tout fardeau.
Sous ses dehors renfermés, la nuit musarde entre nos caresses.

Trois poèmes parus dans Arpa numéro 113

J’ai reçu le n°113 de la revue Arpa il y a une dizaine de jours et j’ai eu l’occasion cette nuit de m’y plonger. Beaucoup de belles choses, une unité de ton, un certain recueillement …
J’ai donc sélectionné trois poèmes (le choix fut difficile …) parmi ceux qui m’ont le plus séduite.

***
Perce-neige

Fleur frêle, fleur première
fraîche comme un verre d’eau
sur la brûlure du labeur,
comme une épaule de nouveau-né
dans le berceau de bois léger

le blanc
vainqueur du givre et du gel
sauve tout le vert à venir

d’une semaine l’autre
il rejoint le soleil
flagellé d’averses

le marcheur hésite
à fixer du regard
cette haleine de la terre

GILLES LADES

***

Sur la nuit obscure
De la page
L’amour dépose
Ses constellations

A la source des mots
Le poète écoute
Ce souffle immérité
Qui nourrit le poème

Pour le parfaire
A-t-il encore
Le temps d’apprendre à vivre ?

ANNE GOYEN

***

L’ENVERS ET L’AU-DEHORS

somnambule égaré
en ta nuit intérieure
funambule amoureux
de fantômes

tu marches sur le fil
de ta fragilité

dans tes yeux sidérés
le passé grand ouvert
visages
sentiments

et ta vie qui s’écoule
dans cette mélancolie
sans que jamais tu n’oses
t’en saisir

ARNAUD SCHWARTZ

***

Trois poèmes de Daniel Birnbaum

J’ai trouvé ces trois poèmes dans le dernier numéro de la revue Friches (n°118 de juin 2015).
D’après la note biobibliographique présente à la fin des poèmes, Daniel Birnbaum est né en 1953, vit en Provence, et collabore à de nombreuses revues, tant pour ses nouvelles que pour ses poèmes.
Je sais, par ailleurs, qu’un de ses recueils, Monde, j’aime ce monde, a été publié début 2015 chez Polder.

LA STELE

Une liste de noms
gravés dans le granite
sur le monument
au carrefour des petites routes

un peu de mousse dans le creux des voyelles
un peu de saleté dans le creux des consonnes

le temps apprend à lire
les souvenirs qui luttent contre lui.

**

TROIS CYPRES

Trois cyprès
à la nuit tombante
on aurait dit trois fantômes
venant prendre le pain de la maison

Trois cyprès
à la nuit tombante
découpant le ciel
en tranches fines.

**

METRONOME

Un voyage
un temps lointain
une corde incertaine
qui oscille dans l’air
comme les bras de mon père
un saut de quelques mètres
un plongeon contrôlé
le sourire de ma mère
le rire dans mes yeux
j’étais le métronome
du rythme du bonheur
sur cette balançoire.

Trois « imitations de Gongora » de Philippe Démeron

J’ai trouvé ces trois poèmes en prose à la page 21 du numéro 20 de la revue Les Citadelles, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler ce mois-ci.
Ces poèmes sont titrés « Imitations de Gongora » et je vous laisse chercher sur Wikipédia plus de renseignements sur ce poète baroque espagnol de la fin du 16è et début du 17è siècle.
Philippe Démeron est un poète français qui anime depuis vingt ans la revue Les Citadelles.

Charivari vert rayon

Quelques instants avant l’aube le charivari des oiseaux informe le jour de se lever emplit les rêves de clarines suave prélude à la journée donne à la brume signal de s’écarter devant le Soleil la tête posée sur son bras ses doux cheveux en désordre elle sourit à ce chant en rêvant tandis que la main de son compagnon éprouve la cambrure parfaite de son dos en solitude sur un drap de lin vert rayon teignant un instant l’intérieur de leur chaumière …

Les ruines

Masque d’arbres à crû à l’entour dans les ruines châtelaines les étoiles agrémentaient de nuit la couronne de tours crénelées jadis ceignant un donjon imprenable aujourd’hui bâtiment lamentable les chevriers y mènent leur troupeau pleurent très fort à ce souvenir lierre et mousses pieusement revêtent la nudité des vestiges délicatesse du temps qui fuit un pont-levis disparu enjambait les fossés depuis desséchés sauf rares flaques à grenouilles …

Psyché (Chœur)

Avide sans ailes dénudé duveteux ton Cupidon moussant d’ardent désir t’attend enfant il t’aima sa main chair intacte doucette recherchait la tienne ô Psyché couverte ruisselante viens viens t’attend celui dont le duvet ombre à peine les joues rosissantes rougeoyant déjà l’impatience grandit entre ses jambes mais toi pudique tu feins une chaste ardeur ô Psyché ce n’est pas la nervosité du corps qui te meut tu t’abandonnes tirée par les bras mais avec recueillement …

Trois poèmes parus dans la revue Les Citadelles (2015)

J’avais envoyé un recueil de sonnets classiques à Philippe Démeron, directeur de la revue poétique Les Citadelles, qui fête en 2015 ses vingt ans.
J’ai eu la chance de voir sept de ces poèmes retenus pour le nouveau numéro de cette belle revue qui se veut éclectique dans ses choix et ouverte aux poètes étrangers.
Voici trois d’entre eux :

Le magasin de couleurs

Le petit magasin de bois clair et d’acier,
Quadrillé d’arcs-en-ciel, m’enchante : j’y butine
L’aquarelle en bonbons citron ou clémentine,
Je suis comme un enfant gourmand chez le glacier.

Du Rouge anglais jaillit un roman policier,
Et le temple d’Angkor, des pots d’encre de Chine,
Au nom Vert de Vessie, incongru, j’imagine
L’alambic vénéneux et fumant d’un sorcier.

Face au format raisin, mes yeux laissent éclore
Les ceps éblouissants d’une vigne incolore,
Un sud ensoleillé de rayons infinis.

Les martres des pinceaux m’évoquent une étrange
Chasse à courre, et je pars au temps de Michel-Ange
Devant les forts parfums des colles et vernis.

**

Fond de tendresse

Encore un jour paisible à regarder la pluie
Marteler les carreaux de ses longs doigts nerveux
Jusqu’au soir qui viendra sans marbrures ni feux,
Dans un lent crépuscule, épais comme la suie.

Sans bouger mon épaule où ta tête s’appuie
Et sur laquelle dort l’algue de tes cheveux,
Je subis la paresse aimante que tu veux
Et me retiens de dire à quel point je m’ennuie.

Et tout en caressant les mèches sur ton front,
Je me demande quand nos gestes glisseront
De tendresse un peu triste à vague somnolence.

Et je songe, en couvrant ta tempe de ma main,
Qu’entre la solitude et toi mon cœur balance
Et que ce choix sera moins coupable demain.

**

Tant pis

Je ne veux pas tenir de rôle
Sur cette terre aux longs hivers,
Je veux juste écrire des vers,
Tant pis si je ne suis pas drôle.

Souvent la froidure me frôle,
Je ne me suis pas découvert
de semblables dans l’univers,
J’ai rarement trouvé d’épaule.

Mais pas question de déposer
Sur ta peau tiède un seul baiser
Même si ton regard m’enjôle.

Je garderai mon cœur à blanc
Car dans ta vie pleine d’allant
Je ne veux pas tenir de rôle.

**

Auteur de ces trois poèmes : Marie-Anne Bruch, extraits du recueil Feue l’étincelle, 2009-2014