Quelques poèmes du dernier Traction-Brabant

Traction-Brabant, cette revue de poésie dirigée par Patrice Maltaverne, vient de sortir son numéro 77, dans lequel j’ai sélectionné quelques poèmes à vous faire lire. Les raisons qui ont guidé mon choix sont bien sûr la qualité des poèmes mais aussi leur relative brièveté.

Ramures

Les arbres ont fini de pleurer
feuille à feuille
les rayons de l’été

Ils ont rendu à la terre froide
les dernières gouttes de soleil

Qui vont crisser sous nos pas gris
Le cœur plein de cernes
Ils tendent fières leurs ramures
Nues parfaites
Au ciel blanc

Ils se dressent patients
Dans le silence
Des brumes lentes

Clémentine Plantevin
son blog ici

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la forêt
à quelques pas

où s’enfouir
profondément

chercher l’appui
des branches

leurs feuilles
duveteuses

lâcher les réticences

fils entre noués
formant un grillage

tout autour du corps
une seconde peau

Valérie Canat de Chizy

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Funambules

Autant de funambules
Qu’il y a d’êtres humains
Amour en équilibre
Au-dessus du gouffre
Tous sur le fil du rasoir
Pris dans des histoires
A dormir debout
Et pourtant on rit quand même
Et pourtant on tient à la vie
Comme un chien
Tient à son maître

Kévin Broda

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Les mots du silence, de Patricia Castex Menier

Ce recueil est un numéro spécial de la revue A l’Index, plus exactement n°34, de l’automne 2017, consacré entièrement à la poète Patricia Castex Menier, avec poèmes, interview, documents et témoignages de poètes.

J’ai choisi deux poèmes en prose et un en vers libres.

Patricia Castex Menier (née en 1956) est une poète et romancière française.

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Marcher en ville, c’est aller d’îles en îles. Il y en a de plus en plus. Singulières ou regroupées en archipel, au relief visible de loin ou fondu dans un halo d’ensemble, elles ont fini par faire partie du paysage. Petites terres le plus souvent tassées ou allongées, toujours entourées de la même eau de solitude : ce sont les sans-abri. Marcher en ville, c’est naviguer d’îles en îles, des îles adultes, des îles enfants. On accoste un moment, les petites vagues de la main tendue battent contre la coque du cœur, elles s’avancent, se retirent. Ou on double le cap, on évite les récifs, Charybde et Scylla entre lesquels sombre d’un coup ce qui parle en nous d’humanité. D’îles sans nom en îles sans nom, carte muette de la ville, et nos itinéraires de cabotage, ou de grand large.

 

***

Il existe des matins de phrases toutes faites, allez savoir pourquoi. On se lève avec elles. Par exemple une phrase comme celle-ci : les oiseaux décident de la couleur du ciel. Ou celle-là : la nuit est ronde dans l’œil du cheval. Elles franchiront la journée, dans la tête, sans que l’on ne sache qu’en faire. Elles seront là au coucher. On n’en aura rien fait. Surtout pas le poème que pourtant elles annonçaient.

 

***

 

On
a reposé le galet.

C’est
un regret.

Il avait
une forme de cœur imparfait,

mais,
après tout, comme tous les cœurs.

 

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Quelques poèmes extraits du dernier numéro de Traction-Brabant

J’ai reçu le dernier numéro de Traction-Brabant il y a un peu plus de trois semaines (numéro 73), mais je n’ai eu le temps de le lire que récemment.
J’en ai fait une sélection toute personnelle, et vous livre donc maintenant ce petit florilège.

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CRUAUTE

« Tu ne fais pas ton âge ! » Ca agace Ulysse : ce genre de compliment distille une cruauté subliminale. Comme dans le jardin printanier des vertes amours où les jeunes filles en fleurs chahutent les garçons boutonneux, ceux-ci se ramassent plus de râteaux qu’ils ne roulent de pelles. Mi-avril, en râtelant les fleurs séchées, Ulysse soliloque : le printemps est la saison la plus cruelle de l’année, celle où la nature entière se renouvelle, alors que vous ne faites que prendre un an de plus. Les lois de la nature n’ont pas d’âge. Ulysse ploie l’échine.

LOUIS DUBOST

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ENVOL

D’un coup de fusil
L’automne s’étonne
La chasse est ouverte
Vivement qu’on meure
Se disent les feuilles
Tout bas à l’oreille

Vivement la mort
Pour partir enfin
Comme il est conté
Voyager au loin
Mille et une nuits
En tapis volant

Seulement voilà
Il leur manque encore
Facteur essentiel
Quelque vent complice
Pour leur apporter
La feuille de route

Alain Jean MACE

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Le soleil carré
découpe la moquette
jupe sur l’étendage
morceaux d’ongles
sur le tapis
pourquoi les heures
s’égrènent
je me tire la peau
je me tire en dedans
chaque fois

Valérie CANAT de CHIZY
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Petit aperçu de Traction Brabant n°70

J’avais déjà eu l’occasion de parler du numéro 70 de Traction-Brabant (paru cet automne 2016) à propos de mes propres poèmes, mais je voudrais maintenant publier les poèmes de quelques autres poètes (choix subjectif et non exhaustif) :

Empreinte devant

Demain tu iras voir la ville
tu iras comme au piège
tu chercheras si les murs te savent
et tu seras déçu.
Là,
comme d’autres siècles longés à tâtons,
le ciel ne t’apprendra rien.
Les poissons presque monnaie,
les faces taillées d’une même lame et qui suivent la pente du jour,
mosaïque sale, sang légué,
on voudrait s’y fondre.
Et tout respire uni,
alors tu frôles d’oublier les quelques rues qui sur ta peau existent.
Etends la main
cœur apatride !
Tu n’es qu’une saison,
tu ne fuis rien, je sais cela.
Comme toi je suis venu
et sans tristesse
j’ai su que je n’étais pas d’ici

Gabriel HENRY

***

Un rôle

Tu ne peux plus échapper aux heures
qui se cognent contre les arêtes coupantes des murs
renversent l’asphalte et le ciel
un mortier opaque pèse sur tes paupières
tu voudrais te distraire
ne pas penser à ce que tu as à faire
quelque chose de difficile
qui demande effort, peine, courage
tu as tout annulé, dans ta journée, tout éliminé,
tout sauf cela
que tu auras à faire
tu ne peux plus rien sauf te préparer à cela
te concentrer sur cela
le rôle social
que tu devras jouer à ce moment-là.

Barbara Le MOENE

***

Les poupées écrabouillées
(juillet 2016)

Tourner la petite cuillère
dans le crâne à la coque
Bien touiller avant de trempouiller
La mouillette beurrée

Quand les dystopies s’échappent des livres
Nos vies se couvrent de givre

Tourner la petite cuillère
Le chef perd sa toque
Les cervelles sont écrabouillées
Les poupées écoeurées

Xavier LE FLOCH

***

Juin

Entendre le bruit des pages
et ma pensée qui revient sur le livre
comme un bateau
qui cogne le bord du quai

Entendre les rumeurs
des feuilles acides
des fleurs ouvertes
éclats d’oiseaux
tracé de moteur
il me semblait entendre un tambour

Lire les amours d’il y a deux siècles
et se demander si ce n’était pas moi
qui aimais déjà

Laura TIRANDAZ

***

Deux poèmes parus dans le dernier numéro de Traction-Brabant

J’ai eu la bonne surprise de voir publiés quatre de mes poèmes dans le dernier numéro (n°70, automne 2016) de la revue Traction-Brabant, dirigée par Patrice Maltaverne, aussi je vous en livre deux aujourd’hui.
Je reparlerai de cette revue, où figurent d’autres poètes dont j’aimerais reproduire des poèmes.

Routines

La lune
– sa matière grasse fondue
sur les croissants ordinaires.

L’azur pur et dur
tranche
sur la fatigue

Les passants
marchent à la vitesse
d’un Giacometti

Nous vendons nos vies
par petits bouts
à des pingres pinailleurs

Nous trouvons refuge
sur des voies de garage

Engorgements
d’impatiences lymphatiques
à la station debout

Les jeunes filles à la Balthus
finissent par se caser
avec des hommes à la Bacon.

***

Altérations

Cet homme n’écrit pas ses poèmes avec des mots : il les compose avec des couleurs mentales. Puis, devant chaque couleur, il dispose des dièses et des bémols. Il ne doute pas que chaque poète écrive la poésie de cette façon.

Cette femme n’écrit ses poèmes ni avec des mots ni avec des bémols : elle laisse infuser un paysage dans sa tristesse puis elle l’égoutte doucement sur sa table de chevet. Elle souffle ensuite sur cette poudre grise et le poème apparaît. Elle croit être la seule à écrire la poésie de cette façon.

Marie-Anne Bruch

Deux poèmes de François Montmaneix

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le numéro 120 de la revue Friches, qui date de l’hiver 2015.
Ce numéro consacrait justement tout un dossier au poète François Montmaneix (né en 1938), avec une interview et un grand choix de poèmes, à l’occasion de la publication de ses oeuvres complètes.

JULES ET JIM

Un soir en juin dans ma vingtième année
j’étais assis au pied d’un chêne
parmi l’herbe à pas lents souplement
allait une jeune fille en cheveux
elle accompagnait deux petits garçons
qui couraient l’appelaient à grands cris
d’une voix de stentors en socquettes
elle cueillait des fleurs sauvages
je n’ai rien oublié de ses gestes
quelles étaient donc ces fleurs-là ?
Longtemps après je ne sais pas leur nom
mais je me souviens d’un prénom
vers qui couraient deux bambins aux voix d’hommes
Que sont-ils devenus aujourd’hui
et vers qui courent-ils s’assurer
que le secret de l’univers
est toujours aussi bien gardé ?

(« les mains les oiseaux », Jours de nuit)

***

La nuit me prête un peu de son immensité
je lui cède en échange quelques uns
des maux de tête acérés
qui de leurs dents et de leurs griffes
arment un rongeur invisible
au cœur de cet arbre le mien
habité par des vertiges
sans qui j’ignorerais où je suis
je les regarde s’en aller
va-t-il me manquer quelque chose ?
Suis-je amputé de la douleur
qui offrait un refuge aux idées
faites pour n’être pas conçues ?
Je vais m’enchaîner au vent par la tête
et je m’écoulerai avec lui
lié sans défense au temps sans souffrance
à la fin j’apprendrai – je le sais –
que pour apercevoir la bête
à qui je dois de connaître ma vie
il me faudra demain abattre l’arbre.

(« Peintures noires », XVII, L’abîme horizontal)

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Quelques poèmes contemporains

J’ai trouvé ces poèmes dans le numéro 67 (du 17 mars 2016) de la revue poétique Traction-Brabant : le numéro s’ouvre par un éditorial de Patrice Maltaverne La poésie est-elle une maladie honteuse ? J’y ai remarqué de très bons poèmes de Fabrice Marzuolo, et un formidable texte de Jean Pezennec : La Phrase, qui était un peu longue pour que je la reproduise ici. Patrice Maltaverne nous parle aussi de son goût pour deux groupes de pop des années 80, que je ne connaissais pas et qui m’ont bien plu après écoute sur YouTube …

**

Alors un visage
Apparut dans le nuage
Deux kiwis me regardent,
Par bravade,
Je plonge dans leur eau verte,
Puis je m’enfuis à bicyclette !
La robe du Temps se défait,
Et les yeux de la grande Fée
Se dissolvent au-dessus du bois ;
Il ne reste plus que moi,
Sur cette route déserte,
Avec une image, certes,
Et le vent qui se lève,
A la poursuite d’un Rêve !

Michèle Caussat

**

ORAGE

Le ciel se déchire
drap mouillé
zébrure de l’éclair
gravée sur la rétine
Les arbres torturés
gémissent
envol de feuilles

L’oiseau pris dans la tempête
tourbillonne follement
fétu de désespoir
chair broyée
plainte sans fin de la nuit

Lucile Negel

**

Ma lumière préférée sur les bouleaux :
De l’or chauffé à blanc criblé de roux.
On va vers l’hiver, le clinquant
Les rues coiffées en diadème
Le baiser du froid à la lumière.

Josiane GELOT

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Deux poèmes parus dans la revue Traction-Brabant n°64

Le dernier numéro de la revue Traction-Brabant (n°64) est arrivé dans ma boîte aux lettres cette semaine et je vous invite à découvrir cette revue dont j’aurai l’occasion de reparler dans de futurs articles.
J’ai le plaisir de figurer au sommaire de ce numéro 64, aussi j’ai choisi de vous donner à lire deux de ces poèmes.
Ce sont des poèmes en prose, écrits entre la fin 2014 et le début 2015.

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Poème confortable

Le bonheur n’avait rien à nous dire mais il restait assis près de nous et nous trouvait étranges. Nous le dévisagions d’abord avec surprise puis, rassurés de le voir si sage, nous le laissions vaquer à sa routine et fumer son tabac blond. Mais un jour où, désormais habitués à lui, nous lui chantions notre éternelle berceuse en caressant sa nuque fragile, il nous fixa droit dans les yeux, nous dévoilant ses prunelles fauves, et se jeta sur nous.

***
Derrière les persiennes

L’intérieur de ta bouche est frais comme un litchi, et ta peau est lisse comme l’eau qui dort.
L’amour garde ses couleurs printanières jusqu’aux encens de décembre, et au-delà.
L’or de Noël tombera en poussière noire sur les neiges de janvier.
Je porte le monde dans ma langue mais mon amour pour toi est déchargé de tout fardeau.
Sous ses dehors renfermés, la nuit musarde entre nos caresses.

Trois poèmes parus dans Arpa numéro 113

J’ai reçu le n°113 de la revue Arpa il y a une dizaine de jours et j’ai eu l’occasion cette nuit de m’y plonger. Beaucoup de belles choses, une unité de ton, un certain recueillement …
J’ai donc sélectionné trois poèmes (le choix fut difficile …) parmi ceux qui m’ont le plus séduite.

***
Perce-neige

Fleur frêle, fleur première
fraîche comme un verre d’eau
sur la brûlure du labeur,
comme une épaule de nouveau-né
dans le berceau de bois léger

le blanc
vainqueur du givre et du gel
sauve tout le vert à venir

d’une semaine l’autre
il rejoint le soleil
flagellé d’averses

le marcheur hésite
à fixer du regard
cette haleine de la terre

GILLES LADES

***

Sur la nuit obscure
De la page
L’amour dépose
Ses constellations

A la source des mots
Le poète écoute
Ce souffle immérité
Qui nourrit le poème

Pour le parfaire
A-t-il encore
Le temps d’apprendre à vivre ?

ANNE GOYEN

***

L’ENVERS ET L’AU-DEHORS

somnambule égaré
en ta nuit intérieure
funambule amoureux
de fantômes

tu marches sur le fil
de ta fragilité

dans tes yeux sidérés
le passé grand ouvert
visages
sentiments

et ta vie qui s’écoule
dans cette mélancolie
sans que jamais tu n’oses
t’en saisir

ARNAUD SCHWARTZ

***

Trois poèmes de Daniel Birnbaum

J’ai trouvé ces trois poèmes dans le dernier numéro de la revue Friches (n°118 de juin 2015).
D’après la note biobibliographique présente à la fin des poèmes, Daniel Birnbaum est né en 1953, vit en Provence, et collabore à de nombreuses revues, tant pour ses nouvelles que pour ses poèmes.
Je sais, par ailleurs, qu’un de ses recueils, Monde, j’aime ce monde, a été publié début 2015 chez Polder.

LA STELE

Une liste de noms
gravés dans le granite
sur le monument
au carrefour des petites routes

un peu de mousse dans le creux des voyelles
un peu de saleté dans le creux des consonnes

le temps apprend à lire
les souvenirs qui luttent contre lui.

**

TROIS CYPRES

Trois cyprès
à la nuit tombante
on aurait dit trois fantômes
venant prendre le pain de la maison

Trois cyprès
à la nuit tombante
découpant le ciel
en tranches fines.

**

METRONOME

Un voyage
un temps lointain
une corde incertaine
qui oscille dans l’air
comme les bras de mon père
un saut de quelques mètres
un plongeon contrôlé
le sourire de ma mère
le rire dans mes yeux
j’étais le métronome
du rythme du bonheur
sur cette balançoire.