Un poème de Lucien Becker sur le Vent

J’ai déjà eu l’occasion de parler de Lucien Becker (1911-1984) en janvier et avril de cette année.
Ses oeuvres complètes sont parues chez La Table ronde sous le titre Rien que l’amour.

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Le vent qui entre dans la ville
comme un arbre sorti de terre avec ses racines
se débat au milieu des flaques
et cherche en vain une plaine pour s’enfuir.

Les murs le repoussent sans un mot,
les femmes qu’il traverse
cessent un instant de respirer
mais, les mains sur les cuisses, elles revivent.

Au bout de ses escaliers de poussière, il tombe
sur les maisons coupées au ras des épaules,
sur les cheminées cariées comme une mâchoire
et ne vit pleinement que dans ce qu’il rencontre.

D’un toit, il a vu la forêt comme un tourment tranquille
mais il perd pied dans les rues trop claires.
Il attend le soir qui le mènera sûrement
vers les ponts haut ouverts de la campagne.

LUCIEN BECKER

Le numéro 88 de la revue Traction-Brabant

Aujourd’hui, comme tous les premiers jours de chaque mois, je voulais vous proposer un article cinéma, je le voulais vraiment, et puis parfois le destin contrecarre nos projets : entre le long tunnel du confinement, la fermeture des cinémas, ma télé tombée en panne, et une certaine inclination vers le farniente, je me retrouve aujourd’hui sans aucun article cinéma !

Mais vous ne verrez sans doute pas d’inconvénient à ce que je bouscule un peu les habitudes de ce blog ? Voici donc un article poésie !

Couverture de la revue

J’ai déjà parlé quelquefois de la revue de Patrice Maltaverne, Traction-Brabant, que j’apprécie beaucoup et où j’ai déjà eu l’honneur de figurer, dans des numéros précédents.
Je vous conseille vivement la lecture de cette revue, au style lisible, souvent percutant, et très contemporain, qui vient de faire paraître en mai 2020 son 88ème numéro.

Voici quelques poèmes et textes que j’ai sélectionnés dans ce livret :

Carnet (Extrait)

Ces auteurs obscurs qui traversent la vie en rêvant de reconnaissance posthume me font penser à des poissons de grand fond qui ne supporteraient leur existence dans les abysses que soutenus par l’idée de voir un jour, après leur mort, chantées leurs louanges autour d’une table de restaurant gastronomique.

(…)

Jean PEZENNEC

**

nos souvenirs coulent dans le sablier
ils s’amassent au fond

les pieds se traînent
et le corps fatigué
vieillissant
nous semble lourd

ah ! l’idée de la mort
revient toujours
moins pesante peut-être
que la vie passée

car la mort est un brouillard
visible et impalpable
passant sur le front de nos proches

et le passé
ce grain de sable dans nos chaussures
qui nous fait boiter
et rend le chemin douloureux

Olivier BOUILLON

**

Et si l’on vous demande

Et si l’on vous demande
Vous répondrez que je ne suis qu’une crieuse d’herbes
Cultivant son âge et sa déraison dans un rire frais
Découpé dans les clairières de l’enfance et que je répare
En toutes saisons l’oiseau que le vent indocile a cassé
Qu’il aurait été trop facile de faire rimer demande avec amandes
Dans ces conditions et au coin de votre oeil hilare.

Barbara AUZOU

**

Un poème de Julien Boutreux

Couverture du recueil

Le recueil J’entends des voix de Julien Boutreux (poète et écrivain français né en 1976) est paru aux éditions du Citron Gare, dirigées par Patrice Maltaverne, en novembre 2019.
C’est une poésie ironique et décalée, profonde avec légèreté, un peu désinvolte et en même temps très juste, que j’apprécie beaucoup.
Ce livre est illustré de dessins en noir et blanc, par Dominique Spiessert.

Voici un des poèmes du recueil J’ai un métier vachement cool, en première partie de ce livre.

J’ai un métier vachement cool
toute la journée j’invente des phrases
je suis payé pour ça
une phrase inventée qui m’est achetée
peut se retrouver dans le journal
dans un livre
dans une circulaire
dans la bouche d’un autre
et à chaque fois qu’elle est citée
ou prononcée
je touche des droits d’auteur
ma phrase peut devenir un slogan
électoral ou publicitaire
ça paie bien
ça peut paraître génial comme job
puisque rien n’est plus simple que d’inventer
une phrase
en apparence
sauf qu’une phrase vraiment nouvelle
une jamais dite, jamais lue
ça n’est pas si facile que ça
non
mon salaire je crois que je ne le vole pas
car formuler l’inouï
oui
c’est du boulot

JULIEN BOUTREUX

Un poème de Kiki Dimoula

Kiki Dimoula est une poète et essayiste grecque, née en 1931 à Athènes. Elle est membre de l’Académie d’Athènes depuis 2002 et a reçu en 2009 le Prix européen de Littérature pour l’ensemble de son oeuvre. (Sources : Wikipedia et Gallimard)

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Cognac zéro étoile

Les larmes parlent en pure perte.
Quand le désordre ouvre la bouche, l’ordre doit se taire
– la perte est pleine d’expérience.
Nous devons maintenant nous placer aux côtés
des vains efforts.
Que la mémoire peu à peu retrouve sa langue
et donne de beaux conseils de longue vie
à ce qui est mort.

Arrêtons-nous près de cette
petite photo
dans la fleur de son avenir :

des jeunes enlacés un peu vainement
devant une plage à la gaieté anonyme.
Nauplie, Eubée, Skópelos ?
Tu me diras qu’en ce temps-là
partout on avait la mer.

***

Kiki DIMOULA

Deux beaux poèmes de Lucien Becker

J’avais déjà consacré un article aux poèmes d’amour de Lucien Becker (1911-1984) en janvier de cette année.
Voici deux autres de ses poèmes, extraits de « Rien que l’amour », publié chez La Table Ronde.

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page 263

Chaque regard est le point final
que l’homme met à sa solitude
et il est impossible d’aller au-delà sans rencontrer
l’épaisseur de mille vies dont une est à peine vécue.

Le ciel est un peu de buée sur la fenêtre
au milieu de laquelle on s’égare comme en pleine mer.
Adossé à l’ombre comme à un contrefort,
on voit les maisons couler de toutes leurs voilures.

Il suffit qu’on reconnaisse son visage dans les vitres
pour que le monde redevienne la place
où le couchant se lisse comme un grand oiseau
et où les femmes sont les seules choses qu’on peut tenir contre soi.

Mais la plupart des jours sont des jours perdus
qui portent une date comme un soldat son matricule
et ils font du passé où ils reculent
la foule anonyme qui accompagne l’homme à sa mort.

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page 120

Avant d’entrer dans les bois,
la pluie frappe aux feuilles
qui sont pour elles le seuil
d’une solitude sans poids.

Elle a parcouru tout l’espace
pour venir sans hâte couler
dans d’obscurs sentiers
où rien ne doit marquer son passage.

Il suffit pourtant d’un rayon de soleil
pour qu’éclate sa présence,
pour qu’un instant la forêt pense
aux vitres dont elle l’émerveille.

Un couchant doit surgir
de cet incendie d’eau
où la terre s’éclaire de ce qu’elle a de plus beau
parce qu’elle aime les forêts à en mourir.

LUCIEN BECKER

Trois poèmes d’Etienne Paulin

Ces poèmes sont extraits du recueil paru chez Gallimard en 2019.
Etienne Paulin, né en 1977, vit et enseigne à Angers.

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Page 38
Salve triste

il faut exagérer, on ne peut rien faire de mieux.

voir mal, mal croire
chanter c’est perdre

c’est avoir bataillé :
le poème à grand-peine
et sans ruse.

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page 28

Invérifiable

chère enfance,
avec toi je ne gagnerai pas d’argent

je veux juste le bord du trottoir
le ciment esquinté
jointure un peu poudreuse
dessins mal faits à la craie sur le goudron
riens qu’on a laissés
que le ciel use

cires suies le square est doux
ses quelques arbres parlent

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page 15

Pesée

j’ai les mots pour moi
dit l’imposteur agile

je les aligne droits
et voilà ma pensée

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Etienne PAULIN

Un poème de Jeanne Benameur

J’ai lu le dernier recueil de poésie de Jeanne Benameur, L’exil n’a pas d’ombre, paru chez Bruno Doucey en février 2019.
Il s’agit d’un récit poétique, écrit dans une langue épurée et claire.

Jeanne Benameur (née en 1952) est poète et romancière.

Voici la note de l’éditeur :

Une femme. Un homme. Ils marchent l’un derrière l’autre. Ils ont quitté leur village et traversent le désert sans savoir qu’ils finiront par atteindre la mer. Pourquoi sont-ils partis ? Nous n’en saurons pas beaucoup plus mais l’essentiel nous est donné : nous savons que la femme est partie parce que le livre de son enfance a été déchiré et qu’elle est entrée dans le langage. Son exil est celui de toutes les femmes qui tentent dans le monde d’aller vers la liberté, à travers la lecture et l’écriture. Quant à l’homme… Lui ne sait pas lire les signes écrits sur une page. Son univers est celui des signes du ciel, du vent, des herbes, des traces d’animaux. L’homme et la femme ne se rejoindront que devant la mer. « Nous sommes sous le soleil. / Nos corps n’ont plus d’ombre », disent-ils enfin.

Voici l’extrait que j’ai choisi – page 22 :

Quand j’étais petite
la nuit se tenait devant notre porte
et elle chantait d’étranges chants.
Pour les oiseaux qu’on ne voit pas.
Pour les pierres du chemin.
La nuit chantait
et moi
je dormais ou je veillais ?
Est-ce que je rêvais ?

Est-ce que je suis seule à entendre
le chant de la nuit sur la terre
aux portes des maisons ?

Qui berce le sommeil de ceux qui rêvent ?

La nuit a été une voix
qui m’a gardée
de toutes peurs.

Et puis la nuit s’est tue
et je suis restée seule.

Je suis sortie sur le seuil de la maison
J’ai appelé très doucement
Aucun son ne m’a répondu.
Dans ma poitrine
l’écho.

Assise sur le seuil
J’ai pleuré.
J’ai attendu le matin.
Et rien.

La nuit s’était tue pour toujours.

Je suis partie.

***

JEANNE BENAMEUR

Deux poèmes de Jean-Pierre Siméon

La revue de poésie Friches, dans son numéro 130 de l’automne 2019, a consacré un dossier au poète Jean-Pierre Siméon (né en 1950), ancien directeur du Printemps des Poètes et auteur entre autres de l’essai bien connu La poésie sauvera le monde qui date de 2015.
C’est de ce dossier que j’ai extrait les deux poèmes qui suivent.
Le recueil inédit d’où ils sont issus s’intitule A l’intérieur de la nuit.

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I

On grandit étrangement à l’intérieur
De la nuit

Plus fermés les yeux
Plus profond l’espace en nous

Plus profonde aussi
La lumière absente

Parce que par bonheur
Invisible

Seule demeure
Sa clarté définitive
Dans le sang

***

5

On boit parfois la nuit comme un vin
Versé dans un grand verre rond

Senteurs boisées

Le silence a du corps

Une épaisseur d’ombre
Chaude
Court dans le sang

L’ivresse a les mains douces

Joie obscure et apaisée
Dormante

Nuit longue en bouche

***

JEAN-PIERRE SIMEON

Ode à l’école du soir, de Jean Follain

Ce poème est extrait du recueil Usage du temps, plus exactement de La Main Chaude (1933), disponible chez Poésie/Gallimard.
Jean Follain (1903-1971) était ami de Salmon, Reverdy, Mac Orlan, Fargue, et s’est toujours tenu à l’écart du groupe surréaliste.

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Ode à l’école du soir

Employés et manouvriers
s’en vont à l’école du soir
quand la peau des femmes est plus douce
et que les enfants translucides
tracent les dernières marelles
aux carrefours couleur de rose
et par-delà la ville s’étendent
des archipels de villages
remplis aussi d’écoles du soir ;
au haut d’un arbre l’idéal
chante par la voix d’un oiseau,
lentement les rivières coulent,
un fantassin sur un pont d’or
baise aux joues la servante blanche,
douceurs de vivre, ô serpents
emmêlés dans la pourpre vaine,
de lourds passés meurent au ciel ;
qu’Eve à jamais rendit amère
la lourde beauté du feuillage,
mais l’Ecole du soir dans ses bras
de République fortunée
recueille les grands apprentis sages.

JEAN FOLLAIN

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Deux poèmes de Pascal Ulrich


J’ai trouvé ce poème dans le recueil Une visite au D.15 (l’hôpital des malades imaginaires) paru aux éditions du Contentieux en septembre 2019.
Pascal Ulrich (1964-2009) est un poète, peintre, dessinateur, revuiste, éditeur.

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Je me glisse dans les draps du néant
comme dirait madame la métaphore
ce qui n’est pas sans risque
entendez ceci
ce n’est pas sans risque
de tout envoyer choir
dans un grand bruit
tantôt de silence
tantôt de fanfare free-jazz
car sachez aussi que l’angoisse existe
même si ce n’est que du cinéma
mais tout de même
tout de même
la mort existe
même si ce n’est qu’un mirage

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La nuit
tous les psychiatres sont gris
mais ne croyez pas
qu’à l’aube
ils seront roses

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PASCAL ULRICH

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Vous pouvez vous procurer ce livre en contactant Robert Roman (Les éditions du Contentieux) 7 rue des Gardénias – 31100 Toulouse.

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