Des Poèmes de Jila Mossaed sur l’exil

Couverture du Castor Astral

J’avais déjà parlé de ce recueil Le huitième pays en automne dernier et je vous propose d’en lire aujourd’hui trois autres poèmes, où il est question de l’exil et de la nostalgie du pays natal.
Voici un petit rappel biographique de la poète.

Note sur la poète

Jila Mossaed est née à Téhéran en 1948. Elle publie ses premiers poèmes à l’âge de 17 ans. Suite à la prise de pouvoir par Khomeini en 1979, elle trouve refuge en Suède. Elle écrit en suédois depuis 1997 et entre à l’académie suédoise en 2018. « Chaque langue qui me donne la liberté de m’exprimer contre l’injustice est la langue de mon cœur » dit-elle à propos de son œuvre poétique où l’exil occupe une place essentielle. (Source : éditeur)

Note pratique sur le livre :

Editeur : Castor Astral
Année de publication en France : 2022 (en Suède : 2020)
Traduit du suédois par Françoise Sule
Préface de Vénus Khoury-Ghata
Nombre de pages : 140

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Page 125

Ils étaient silencieux
La montagne que j’ai cachée dans ma valise
La mer que j’ai emportée avec moi
sous mon sein gauche
Et le rossignol
dans mes rêves

Ils reprennent vie
Nous campons ici
au-delà du passé
Bien loin de nos vagues
dans le ventre vide du présent

Nous créons un pays
au-delà de toutes les frontières
Racontons les histoires
que maman racontait
au cours des nuits sombres

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Page 115

Je vais chercher la valise
qui a longtemps attendu
dans le coin de l’angoisse

Je la place au milieu de la pièce
bouche ouverte
Entreprends de la remplir

Quelqu’un nous attend-il
Est-ce que tout sera comme avant
Reste-t-il quelque chose
de ce que nous avons laissé

Moi et la valise
nous avons répété cette scène
tellement de fois
pour les rideaux silencieux et les murs en larmes
Plus tard nous nous endormons toujours
au fond de nos rêves réciproques

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Page 81

Une corbeille à la main
elle sortait chaque matin
de l’ombre rouge du cerisier

On jouait dans le corps asséché de la rivière
Nous ramassions des petits cailloux
faisions semblant d’être sourdes
quand les bombes explosaient

Je me créais un abri
au plus profond de moi
Déconnectais tous mes nerfs
mes sens
Entrais dans un autre monde
Parfois j’étais partie plusieurs minutes

Maintenant j’ai l’impression
d’avoir vécu
une autre vie
Celle d’une autre
qui n’a pas voulu me suivre ici

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Des Poèmes de Nicolas Bouvier

Couverture chez Zoé éditions

Les poèmes de Nicolas Bouvier ont tous été réunis dans le recueil « Le dehors et le dedans« , disponible chez l’éditeur suisse Zoe.

Note biographique sur Nicolas Bouvier

Nicolas Bouvier est un écrivain, poète, photographe, iconographe et voyageur suisse né en 1929 et mort en 1998 à Genève. Issu d’une famille lettrée et érudite, il suit des études universitaires d’histoire médiévale, de sanskrit et de droit. Il commence à voyager très jeune, dès 1948, en Finlande puis dans le Sahara algérien, en tant que journaliste. En 1953, il effectue, en Fiat topolino et en compagnie de Thierry Vernet, le grand voyage jusqu’au Pakistan qu’il relatera dans le célèbre « Usage du monde » (1963), un livre devenu culte. De nombreux voyages en Asie, réalisés ensuite, en Chine, au Japon, à Ceylan (Sri Lanka) lui inspirent des livres comme Le Poisson-Scorpion (1982), Chronique Japonaise (1970), Le Vide et le plein (1970). Il meurt d’un cancer en 1998.

Quatrième de Couverture

Trébizonde, Kyoto, Ceylan, New York, Genève : Nicolas Bouvier n’a cessé d’écrire de la poésie, dans ses années de grands voyages comme dans ses périodes plus sédentaires. « [Elle] m’est plus nécessaire que la prose, expliquait-il, parce qu’elle est extrêmement directe, brutale – c’est du full-contact ! » Pourtant, il ne fit paraître qu’un unique recueil de poèmes, Le dehors et le dedans.
Composé de quarante-quatre textes écrits entre 1953 (le départ en voyage avec Thierry Vernet) et 1997 (quatre mois avant sa mort), ce recueil est paru pour la première fois en 1982, puis complété à quatre reprises et autant d’éditions. Bouvier s’y met à nu : de tous ses livres « c’est l’ouvrage qui propose la plus ample et la plus intime traversée de son existence. » (Ingrid Thobois)

Choix de Poèmes

(Page 16, dans la partie « le dehors »)

Novembre

Les grenades ouvertes qui saignent
sous une mince et pure couche de neige
le bleu des mosquées sous la neige
les camions rouillés sous la neige
les pintades blanches plus blanches encore
les longs murs roux
les voix perdues
cheminent à tâtons sous la neige
toute la ville, jusqu’à l’énorme citadelle
s’envole dans le ciel moucheté

Tabriz, 1953

Mosquée bleue de Tabriz (Iran)

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(Page 46)

Turkestan chinois

Quarante ans que tu rêvais de ce lieu
tranchée fertile dans le sable rouge infini
Ce soir c’est une tonnelle d’ombre bleue
où l’eau bruit sans se laisser voir
Le jour exténué, le corps fourbu,
les pupilles brûlées, la peau séchée de vent
s’y retrouvent et conspirent en secret

La chanteuse a les yeux cernés de fatigue
J’aime beaucoup cette musique d’assassins
Un coup d’archet strident tranche une gorge
cithare et clarinette saignent
en grappes de groseilles tièdes

La voix de cette femme : rêche, bourrée de sang
elle module et se plaint
elle éteint les étoiles
tout est désormais plaie et douceur

Tourfan, Ouest de la Chine

Tourfan, juillet 1984

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(Page 59, dans la partie « love songs »)

Mirabilis

Le miroir n’aura vu
que la pierre qui le brise
se blesse en s’étoilant
mémoire si cher acquise
me ruine en même temps

Hier c’étaient les barreaux
aujourd’hui c’est l’échelle
j’ai fait un quart de tour
et tari le soleil à me souvenir d’elle
avec deux bras autour

Kyoto, printemps 1966

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Un Poème d’Ingeborg Bachmann sur le Voyage

Couverture chez Gallimard

J’ai trouvé ce poème dans le recueil « Toute personne qui tombe a des ailes » publié chez Poésie/Gallimard.

Note sur la Poète

Ingeborg Bachmann (1926-1973) naît en Autriche près des frontières suisse et italienne. Son père, professeur, adhère au parti nazi hitlérien dès 1932. Elle fait des études de germanistique et de philosophie à Vienne et obtient son doctorat en 1950. Elle rencontre Paul Celan en 1948 et ils s’influencent mutuellement sur le plan littéraire. A partir de 1952, elle adhère au Groupe 47 qui réunit des écrivains allemands désireux de rompre avec la période du nazisme et de renouveler profondément la littérature. Son premier recueil poétique « Le temps en sursis » lui apporte une grande renommée. Elle publie par la suite des nouvelles, un roman (« Malina », 1971), un autre recueil poétique (« Invocation de la grande ourse », en 1956). Elle meurt dans un incendie accidentel à l’âge de quarante-six ans seulement. Ayant laissé un grand nombre d’écrits inédits, son œuvre est encore en cours d’exploration.

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Page 115
(Extrait de « Poèmes de 1948-1953« )

Le monde est vaste et nombreux sont les chemins de pays en pays,
je les ai tous connus, ainsi que les lieux-dits,
de toutes les tours j’ai vu des villes,
les êtres qui viendront et qui déjà s’en vont.
Vastes étaient les champs de soleil et de neige,
entre rails et rues, entre montagne et mer.
Et la bouche du monde était vaste et pleine de voix à mon oreille
elle prescrivait, de nuit encore, les chants de la diversité.
D’un trait je bus le vin de cinq gobelets,
quatre vents dans leur maison changeante sèchent mes
cheveux mouillés.

Le voyage est fini,
pourtant je n’en ai fini de rien,
chaque lieu m’a pris un fragment de mon amour,
chaque lumière m’a consumé un œil,
à chaque ombre se sont déchirés mes atours.

Le voyage est fini.
A chaque lointain je suis encore enchaînée,
pourtant aucun oiseau ne m’a fait franchir les frontières
pour me sauver, aucune eau, coulant vers l’estuaire,
n’entraîne mon visage, qui regarde vers le bas,
n’entraîne mon sommeil, qui ne veut pas voyager…
Je sais le monde plus proche et silencieux.

(…)

Des poèmes de Roberto Juarroz

Couverture chez Gallimard

J’ai trouvé ces poèmes dans le recueil paru en 2021 chez Poésie/Gallimard Poésies verticales (I-Il-III-IV-XI) en édition bilingue, traduit de l’espagnol par Fernand Verhesen.

Note sur le Poète

Roberto Juarroz (1925-1995). Poète et écrivain argentin. Il fait des études de philosophie et de littérature, dont une année à la Sorbonne. Il commence à écrire ses « Poésies verticales« , dont aucun poème n’a de titre, à partir de 1958 et ne cessera plus jusqu’à sa mort en 1995.

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Extrait de la Première poésie verticale (1958)

(Page 39)

Je pense qu’en ce moment
il n’est peut-être personne au monde qui pense à moi,
que moi seul je me pense,
et que si je mourais maintenant,
personne, pas même moi, ne me penserait.

Et voici que commence l’abîme,
comme lorsque je m’endors.
Je suis mon propre appui et je m’en prive.
Je contribue à tapisser d’absence toute chose.

C’est peut-être pour cela
que penser à un homme
revient à le sauver.

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Extrait de la Deuxième poésie verticale (1963)

(page 77)

Il y a un style de la nuit.
Mais la nuit émerge parfois de son style
et fonde une plastique nouvelle,
un langage de distances différentes,
un volume sans passion
de passion informulée.
Les arbres et les autres choses qui s’appuient sur la nuit
sentent soudain la nuit s’appuyer sur eux,
comme s’ils devaient la guider en son tâtonnement inédit,
en sa recherche d’un autre ton du noir.
Et la lune, qui était la lune dans le style de la nuit,
devient la peau d’un imminent baptême,
la précoce initiale d’une aventure semblable à une forme,
mais plus dense qu’elle,
quelque chose comme une forme qui contiendrait la
masse de tout.

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Extrait de la Troisième poésie verticale (1965)

(Page 127)

13

Les pensées tombent comme les feuilles,
pourrissent comme le fruit sans dents,
donnent de l’ombre parfois
et parfois sont quelque chose comme la lèvre maigre
d’une branche dénudée.

Il y a des corps qui gercent l’espace,
le brisent en le remplissant,
le blessent comme le pain blesse certaines bouches.
Il y a des ombres qui guérissent cet espace,
cicatrisent les blessures qui lui firent ses corps,
en les replaçant
à partir d’un lieu plus intime.

Les pensées tombent comme les feuilles
et pourrissent comme le fruit,
mais elles n’ont pas de racines
et ne se meuvent pas dans le vent.
Plus maigres que les corps et leurs ombres,
elles ne gercent et ne guérissent pas l’espace :
elles sont un arbre d’espace,
planté, sans racine, au centre.

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Deux Poèmes de Gertrud Kolmar

Couverture chez Seghers

Dans le cadre des Feuilles Allemandes de novembre 2022, organisées par Patrice, Eva et Fabienne, je vous parlerai de la poète juive allemande Gertrud Kolmar (1894- 1943), que j’ai découverte à l’occasion de ce Mois Thématique et qui m’a paru très intéressante.

Note pratique sur le livre

Editeur : Seghers (coll. « Autour du monde ») bilingue
Traduit de l’allemand et Postface par Jacques Lajarrige
Date de parution en Allemagne : 1947
Date de cette édition en français : 2001
Nombre de pages : 151

Biographie de la poète

Gertrud Kolmar, de son vrai nom Gertrud Chodziesner, est née le 10 décembre 1894 à Berlin, dans une famille juive cultivée et lettrée. Après des études de russe, de français et d’anglais, elle travaille comme interprète pendant la première guerre mondiale, dans des camps de prisonniers. Elle ne parvient pas à émigrer en Angleterre quand les nazis arrivent au pouvoir. Sa sœur, par contre, arrive à passer en Suisse et c’est grâce à elle que les poèmes de Gertrud seront sauvegardés et publiés après la guerre (1947). En 1941, la poète est forcée de travailler dans une usine d’armement. Elle est déportée le 2 mars 1943 vers Auschwitz et gazée dès son arrivée.

Extrait de la Quatrième de couverture

Mondes rassemble dix-sept poèmes composés entre août et décembre 1937 dans une Allemagne déjà livrée depuis quatre ans à la folie destructrice des nazis.
Contrairement à l’édition allemande, la présente édition reprend l’agencement des poèmes prévu, à l’origine, par l’auteur. Elle est donc la première conforme à son projet.
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Comme ces poèmes sont longs de plusieurs pages, je vous propose deux extraits : la première moitié du poème « mélancolie » et la première moitié de « L’Ange de la forêt ».

Mélancolie

Je pense à toi,
Toujours je pense à toi,
Des gens me parlaient, pourtant je n’y prenais garde.
Je regardais le profond bleu de Chine du ciel vespéral, où
la lune était accrochée, ronde lanterne jaune,
Et je songeais à une autre lune, la tienne
Qui pour toi peut-être devenait le bouclier luisant d’un héros ironique
ou le doux disque d’or d’un
auguste lanceur.
Dans le coin de la pièce j’étais alors assise sans lampe, fatiguée du
jour, emmitouflée, entièrement livrée à l’obscurité,
Les mains posées sur mes genoux, mes yeux se fermaient.
Pourtant, sur la paroi intérieure de mes paupières, petite
et indistincte, ton image était peinte.
Parmi les astres je longeais des jardins plus paisibles, les
silhouettes des pins, des maisons plates,
devenues muettes, des pignons abrupts
Dans le sombre manteau douillet que parfois seulement saisissait
le grincement d’une bicyclette, que tiraillait le cri de la chouette
Et je parlais sans un mot de toi, Amour, le chien
silencieux, blanc, aux yeux en amande que j’accompagnais.
(…)

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L’Ange de la Forêt

Donne-moi ta main, ta chère main, et viens avec moi ;
Car nous voulons partir loin des hommes.
Ils sont mesquins et méchants, et leur mesquine méchanceté nous hait et nous tourmente.
Leurs yeux sournois rôdent autour de nos visages et
leur oreille curieuse palpe les mots de notre bouche.
Ils cueillent la jusquiame…
Cherchons donc refuge
Dans les champs rêveurs qui consolent gentiment la course
de nos pieds avec des fleurs et de l’herbe,
Au bord du fleuve, qui patiemment sur son dos charrie de pesants
fardeaux, de lourds navires regorgeant de marchandises
Auprès des animaux de la forêt qui ne médisent pas.

Viens.
Le brouillard d’automne humecte et voile la mousse de mates
lueurs smaragdines.
Le feuillage des hêtres roule, richesse de pièces d’or bronze,
Devant nos pas bondit, rouge flamme tremblante,
l’écureuil.
Des aulnes noirs dardent leurs vrilles dans
l’éclat cuivré du soir.

Viens.
Car le soleil couchant s’est tapi dans son antre, et sa
chaude haleine rougeâtre s’essouffle.
Et voilà que s’ouvre une voûte.
C’est sous son arcade bleu-gris entre les colonnes
couronnées des arbres que se tiendra l’ange,
Grand et mince, sans ailes.
Son visage est souffrance.
Et son habit a la pâleur glaciale des étoiles scintillant
dans les nuits d’hiver.
(…)

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Logo des Feuilles Allemandes, créé par Goran

Des Poèmes d’Alejandra Pizarnik

Couverture chez Ypsilon

Ca fait longtemps que j’entends parler de la poétesse argentine Alejandra Pizarnik et il m’est arrivé plusieurs fois de lire ses poèmes sur des blogues, avec un très grand plaisir.
J’ai donc acheté chez Gibert un recueil choisi au hasard, d’après son titre et mon humeur du moment : « Les travaux et les nuits », publié chez Ypsilon dans une traduction de Jacques Ancet, un livre écrit en 1965 par Alejandra Pizarnik, alors qu’elle résidait à Paris.

Cet article s’inscrit dans le Mois sur la Maladie Psychique d’octobre 2022.

Note sur la poète

Alejandra Pizarnik, née en 1936 en Argentine, au sein d’une famille d’immigrants juifs d’Europe Centrale, fait des études de philosophie, de lettres et de journalisme et vit à Paris entre 1960 et 1964, où elle suit des cours à la Sorbonne et fréquente le milieu littéraire. Durant les années suivantes, après être rentrée en Argentine, elle publie ses ouvrages les plus importants. Après deux tentatives de suicide en 1970 et 1972, elle passe plusieurs mois en hôpital psychiatrique et se donne la mort le 25 septembre 1972, à l’âge de trente-six ans.

Note de l’éditeur sur ce livre (Extrait)

Publié en 1965 à Buenos Aires, LES TRAVAUX ET LES NUITS recueille les poèmes qui ont été pour la plus grande partie composés à Paris. Les trois parties qui le constituent évoquent les phases d’un amour marqué d’emblée par le sceau du poème. Une présence petit à petit s’étiole, Alejandra Pizarnik lutte, avec le langage et le corps, pour tenir aux côtés de l’autre d’abord incarné, puis, de plus en plus loin, pour faire face à l’autre de toujours devant le miroir.  » Pour elle a pris fin un voyage dont elle ne croit nous livrer qu’un contour, un dessin sur le mur ; pour nous en commence un autre. » écrit Olga Orozco au sujet de ce livre. (…)

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Quelques Poèmes

Révélations

La nuit à tes côtés
les mots sont des clés – sont des clés.
Le désir de mourir est roi.

Que ton corps soit toujours
l’espace aimé des révélations.

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Ta Voix

Embusqué dans mon écriture
tu chantes dans mon poème.
Otage de ta douce voix
pétrifiée dans ma mémoire.
Oiseau accroché à sa fuite.
Air tatoué par un absent.
Montre qui bat avec moi
pour que jamais je ne m’éveille.

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Vert Paradis

J’ai été si étrange
quand voisine de lointaines lumières
je réunissais des mots très purs
pour créer de nouveaux silences

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Chambre seule

Si tu oses surprendre
la vérité de ce vieux mur ;
et ses fissures, ses déchirures,
formant des visages, des sphinx,
des mains, des clepsydres,
sûrement viendra
une présence pour ta soif,
probablement elle s’en ira
cette absence qui te boit.

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Mémoire

Harpe de silence
où la peur fait son nid.
Plainte lunaire des choses
qui signifie l’absence.

Espace à la couleur close.
Quelqu’un cloue et prépare
un cercueil pour l’heure,
un autre cercueil pour la lumière.

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Les Accouchantes nues d’Anne Barbusse

Couverture chez Unicité

Anne Barbusse avait publié l’année dernière aux éditions Unicité un beau « journal psychiatrique » intitulé Moi la dormante, que j’avais beaucoup aimé.

Elle publie en cette année 2022, toujours aux éditions Unicité, la suite de son récit poétique, écrit à l’hôpital en 2004, intitulé « Les accouchantes nues« . Nous y suivons son parcours de vie, de cœur et de santé au long de ces semaines particulièrement riches sur le plan affectif et émotionnel. Des semaines de mars et d’avril qui voient aussi l’éveil de la nature, l’éclosion des bourgeons et des fleurs, qui trouvent un écho émouvant dans ses pensées.

La poète oscille entre le désespoir et l’exaltation amoureuse, et ressent cycliquement un sentiment d’abandon et d’angoisse – que l’on pourrait se contenter de voir comme purement pathologique si l’on adoptait un regard superficiel – mais que l’on peut aussi considérer comme notre sort commun, la condition de notre vie humaine, que nous devons tous affronter un jour ou l’autre, quelle que soit notre santé psychologique. En effet, Anne Barbusse doit faire face à plusieurs ruptures affectives très douloureuses durant cette hospitalisation psychiatrique et l’attitude autoritaire et restrictive des soignants n’arrange pas toujours les choses. Des deuils difficiles à faire, des désirs inassouvis, se mêlent à un grand sens de la beauté, à l’amour de la nature et à la nécessité vitale de l’écriture, poursuivie envers et contre tout. Et même quand le papier manque ou que le précieux cahier est rendu inaccessible par un cadenas bloqué ou que les soignants intrusifs veulent stopper cette création littéraire, l’écriture reste un secours inlassable et indispensable.
J’ai senti dans ce recueil essentiellement un désir de vivre, d’aimer, de créer, d’exister pleinement et j’ai trouvé cela magnifique !

Note biographique sur la poète

Anne Barbusse est née en 1969 et habite dans un village du Gard. Agrégée de Lettres classiques, elle enseigne le français langue étrangère aux adolescents migrants. Elle écrit depuis longtemps mais n’a commencé à envoyer ses textes que depuis le printemps 2020, pendant le premier confinement. Publications dans des revues en ligne ou papier, un recueil aux éditions Encres vives, Les quatre murs le seau le lit, collection Encres blanches, décembre 2020, et un recueil aux éditions Unicité, Moi la dormante, septembre 2021. (Source : Site de l’éditeur)

Voici quelques extraits

Page 17

Pourquoi Dieu, dans l’épopée biblique, se repose-t-il le septième jour d’avoir créé le monde ? La création est-elle chose si fatigante ? N’est-ce pas plutôt pour signifier la nécessité du repos, de reposer son corps sur le monde, d’y trouver l’habitation sûre, poser ses membres sur la terre, s’y loger dans l’étroitesse ouverte de la maison-habitation ?
Je ne supporte pas cette fierté du dieu biblique à avoir créé le monde. Trop de souffrances. L’artiste n’est jamais satisfait de sa création. Le dieu serait la perfection, preuve qu’il n’existe pas. Et la femme n’a été créée qu’à partir de l’homme, dans la grande dépendance. Le colporteur, l’aède ou l’écrivant de cette Bible était un homme qui, soit n’avait rien compris à l’être-distinct qu’est la femme, soit voulait signifier justement cette dépendance. Mais ne vaut-elle pas dans l’autre sens ? Donc je penche pour la première solution. Une belle histoire certes, mais trop d’assurance, comme dans toute épopée. Que peut en tirer notre univers empli d’hésitation ? Le dieu trouve que le monde est bien fait et justifie trop de souffrance.

Pages 98-99

pluie
pluie
enfin un accord
ma parole accordée à la pluie

pluie
le monde m’écoute
consolation
enfin

après la pluie je ne suis plus toute seule
l’accompagnée de l’eau tombante
des flaques et des gouttes
– monde que j’accepte
apaisée
d’être rejointe

là où tu fais défaut
vient la pluie
quand visiteras-tu la malade de toi

grosses gouttes dit-elle
comme gros chagrin
disent les enfants
– enfants et fous dans le dire réel

tu ne cesses plus de m’abandonner
l’effondrement s’allonge dans la durée blessée
tu ne cesses plus de me signifier
que tu te dérobes – et la pluie
tombe

Page 109

Etrange cette idée que dorénavant je peux livrer mon corps à n’importe qui puisque tu le dédaignes. Peut-être parce que livré au mépris. Volonté de salir, de souiller ce corps dont tu ne veux plus. Ou de le punir de ne pas t’avoir plu. Ne peux me passer du désir. Je suis désirée donc je suis. Dans la ronde des désirs. Des désirs tournant dans les airs. Que les draps sont froids sans tes bras. Pourquoi ne suis-je pas assez jolie ?

Des Poèmes de Domi Bergougnoux

Couverture chez Al Manar

Dans le cadre de mon Mois thématique sur la Maladie psychique (en fait réduit à trois semaines) je vous présente ce recueil de la poète Domi Bergougnoux La Craquelure, publié chez Al Manar en septembre 2021.
La poète évoque la maladie psychique de son fils dans des textes très expressifs où les détails du corps du jeune homme et ses attitudes angoissées sont observés avec acuité et compassion. A travers son regard de compréhension douloureuse, la poète exprime à la fois la souffrance de son fils et la sienne propre, se faisant mutuellement écho..

Note sur la Poète

Domi Bergougnoux a publié des textes dans de nombreuses revues et blogs de poésie : Lichen, Le Capital des mots, 17 secondes, Poésie première, Recours au Poème, l’Ardent Pays, Possibles. Deux recueils : Où sont les pas dansants ? en 2017 et Dans la tempe du jour en 2020 aux Editions Alcyone.

Quatrième de Couverture

Domi Bergougnoux écrit la souffrance, celle du fils et celle de la mère. L’amour s-y entend comme un cri qui serait murmuré, se dessine en rythmes, en images, en musique. Si l’on devait donner une couleur aux poèmes de Domi Bergougnoux ce serait le bleu, comme le blues, mais aussi comme l’horizon, cette espérance au loin.

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Page 17

Homme ébloui

Il a résisté à l’invasion des rumeurs sous son crâne
il a émoussé le tranchant froid des jours

Sur son chemin jalonné de chutes
il a joué avec la mort
au plus vif
au plus intense de son âme
il a lancé des prières et des reproches
à Dieu et à la lune

Il cache son secret
sous des oripeaux d’orgueil
il ouvre un tiroir plein de chagrins
il regarde un ciel découpé
à la fenêtre close

Sa tête
toujours trop vide ou trop pleine
ses yeux
trop fixes ou trop brillants
ses mains
maculées de cendres et de brûlures
il porte son blouson même par grand soleil
une sueur âcre imprègne son armure de cuir

Il se débat chaque matin
dans un halo de silence et de voix

Quand donc viendra l’amour
pour son cœur
illuminé
cerné de doute

**

Page 52

Fou ?

Il était fou
peut-être
mais les autres ?

Marionnettes asservies
yeux recouverts
une taie opaque
les empêchait de voir
le gouffre du réel
s’ouvrir
sous leurs pieds
standardisés
normés
calibrés

Lui le fou avançait à pas de côté
à pas glissés chassés dansés
et ses pas de géant
traversaient les abîmes

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Des Poèmes d’Anne Sexton

Couverture aux éditions des Femmes

La poète Cécile Guivarch, qui anime également le site Terre à Ciel, m’a prêté ce magnifique livre de la poète américaine Anne Sexton (1928-1974) qui vient de paraître aux éditions des Femmes en 2022 dans une traduction de Sabine Huynh.
Dans le cadre de mon Mois sur la Maladie Psychique, je vous propose deux de ses poèmes où il est question de ses hospitalisations psychiatriques et de ses épisodes dépressifs.

Note sur la Poète

Née en 1928, Anne Sexton, de son vrai nom Anne Gray Harvey, souffre de dépression dès 1954 et fait ensuite plusieurs rechutes. C’est à l’hôpital psychiatrique qu’elle commence à écrire de la poésie, à l’occasion d’ateliers d’écriture. En 1948, elle s’était mariée avec Alfred Muller Sexton, avec qui elle aura deux filles, et dont elle divorcera au début des années 70. Ses recueils poétiques remportent du succès, en particulier « Live or die » (« Tu vis ou tu meurs ») qui reçoit le Prix Pullitzer en 1967. Elle a été l’amie de la poète Sylvia Plath. Elle est la représentante principale de la poésie confessionnaliste et a fait entrer dans le champ poétique des sujets typiquement féminins, qui étaient tabous jusque-là, en littérature et dans la société.
Anne Sexton s’est suicidée en octobre 1974, à l’âge de 45 ans.

**

Page 103

BERCEUSE

C’est un soir d’été.
Les phalènes jaunes s’écrasent
contre les moustiquaires fermées
et les rideaux ternes
adhèrent au rebord de la fenêtre,
depuis un autre immeuble
une chèvre appelle dans ses rêves.
C’est la salle de télévision
de la meilleure aile de l’asile.
L’infirmière de nuit distribue
les pilules du soir.
Deux gommes amortissent ses pas
la portant vers chacune de nous.

Mon somnifère est blanc.
C’est une perle splendide ;
elle me fait flotter hors de moi,
ma peau piquée m’est aussi étrangère
qu’un coupon de tissu lâche.
Je ne prêterai pas attention au lit.
Je suis du linge sur une étagère.
Que les autres gémissent en secret ;
que toutes les phalènes égarées
rentrent chez elles. Vieille tête de laine,
prends-moi comme une phalène jaune
pendant que la chèvre chante fais
dodo.

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Page 72

A DIT LA POETESSE A SON ANALYSTE

Mon affaire, ce sont les mots. Les mots sont comme des étiquettes,
ou des pièces de monnaie, ou mieux, un essaim d’abeilles.
J’avoue que seules les sources des choses arrivent à me briser ;
comme si les mots étaient comptés telles des abeilles mortes dans le grenier,
détachées de leurs yeux jaunes et de leurs ailes sèches.
Je dois toujours oublier comment un mot est capable d’en choisir
un autre, d’en façonner un autre, jusqu’à ce que j’aie
quelque chose que j’aurais pu dire…
mais sans l’avoir fait.

Votre affaire, c’est de surveiller mes mots. Mais moi
je n’admets rien. Je travaille avec ce que j’ai de mieux, par exemple,
quand je parviens à écrire l’éloge d’une machine à sous,
cette nuit-là dans le Nevada : en racontant comment le jackpot magique
est arrivé alors que trois cloches claquetaient sur l’écran de la chance.
Mais si vous disiez de cette chose qu’elle n’existe pas,
alors je perdrais mes moyens, en me rappelant la drôle de sensation
de mes mains, ridicules et encombrées par tout
l’argent de la crédulité.

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Des Poèmes de Jean Marc Sourdillon sur la poésie

Couverture chez Gallimard

Ces poèmes sont extraits de « L’unique réponse » parue chez Gallimard en 2020.

Présentation du livre par l’éditeur (trouvée sur le site de Gallimard)

La vie est une seule et grande question, qui attend de nous plus et mieux que des réponses ponctuelles, Elle attend cette unique réponse que toutes les autres nous cachent en nous leurrant. C’est sur et autour de ce thème que l’auteur a constitué cet ensemble de poèmes en vers ou versets et en prose de haute tenue. La beauté calme et ce qui la fonde, l’intensité de l’instant, les premières fois, la rencontre et l’approche de l’autre, la naissance chaque jour à la vie, la mort, voilà quelques-unes des facettes du thème. On découvre ici un poète qui a du métier et de la grâce, une délicatesse de touche, une élégance et une maîtrise de la langue, bref, de quoi donner au lecteur le sentiment de glisser comme une eau fraîche entre les rives de l’été.

Note biographique sur le poète

Jean Marc Sourdillon est un écrivain né en 1961. Il enseigne les lettres en khâgne à Saint-Germain-en-Laye après avoir enseigné à l’Institut français de Madrid et à l’hôpital Raymond Poincaré de Garches. Jean-Marc Sourdillon a également traduit María Zambrano et édité les Œuvres de Philippe Jaccottet dans la Pléiade. En 2009, il reçoit le prix du Premier recueil de poèmes avec Les tourterelles, publié aux éditions La dame d’Onze heures. (Source : site du Printemps des Poètes).

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(Page 58)

Vers les passerelles

Qu’est-ce qu’un vers ? Une passerelle. L’une de ces légères passerelles que le pas efface à mesure qu’il les révèle. Et la poésie ? Une suite de lancers de passerelles ou de pieds d’appel. Il s’agit de prendre élan, une succession d’élans pour s’aider à bondir et à atteindre l’autre rive, à la deviner en s’élançant vers elle, à fonder son bond dans l’air en s’appuyant sur ce qu’on devine d’elle, avant de s’apercevoir, au milieu d’un bond, que, non, finalement ce n’était pas la rive qu’on visait mais inconsciemment l’estuaire, que c’est pour l’estuaire qu’on écrivait, qu’on construisait des vers comme des passerelles pour courir dessus, le plus vite qu’on pouvait et s’élancer au bout, tout au bout, là où ils se brisent et où on ne peut plus atteindre aucune rive même vue en rêve, même anticipée.

L’autre rive est prise dans le brouillard ; l’élan est en nous mais il est sous-jacent. Il faut dégager les deux, l’élan, la rive, d’un même mouvement, voilà à quoi servent les passerelles – à traverser.

Qu’est-ce qu’un poème ? Une suite de passerelles formant plongeoir. Des passerelles alignées, parallèles, entrecroisées ou superposées, et ne menant nulle part à proprement parler. Tant de passerelles, tant de possibles. Faire jouer les passerelles entre elles.

On écrit, ça chante dans sa tête, mais on est déjà plus loin, là-bas dans l’espace en avant de soi où l’on sait que quelque chose ou quelqu’un nous attend. On ne sait pas quoi, on ne sait pas qui, mais on le pressent. Quelqu’un, quelque chose de plus haut se penche sur soi. Ou, de plus bas, tout en bas, ouvre les bras.

On passe à la ligne avant la fin pour arriver plus vite au bout, à l’instant du saut.

On est dans l’imminence. Là est notre temps, là notre régime. L’halètement est notre respiration. Un halètement lent. On se prépare à l’apnée finale. On se dispose à être reçu ou accueilli même si on sait que, peut-être, il n’y aura rien.

(…)

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(Page 89)

L’Elan

Tout poème est précédé d’un élan parti de tellement loin qu’on ne sait plus ni d’où ni de quand il vient,
mais qui a traversé tant de pays et connu tant de visages qu’il en garde l’empreinte en lui comme le parfum des corps et l’éclat des espaces dans le vent qui les a frôlés.
C’est tout cela que l’on voit nous aussi quand on écrit monter à la surface entre les mots du poème
comme l’élan sur le visage plein d’équilibre et de calme du danseur sur le lac, qui lentement au-dessus de la glace
tourne et se déploie avec des gestes d’arbre.

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