Des Poèmes d’Emily Dickinson

Couverture chez Poésie Gallimard

Comme je consacre ce mois de juin 2022 à la littérature américaine, voici quelques poèmes d’Emily Dickinson, dont j’avais déjà eu l’occasion de parler un petit peu avec le biopic de Terence Davies Emily Dickinson, a quiet passion et où vous pourrez retrouver des éléments de sa biographie, si vous le souhaitez.

Note sur la poète

Née en 1830 dans le Massachusetts, elle est contemporaine (mais un peu plus jeune) que les sœurs Brontë et Elizabeth Browning, dont elle sera une lectrice attentive. Elle étudie dans un collège très religieux et puritain. Elle écrit son premier poème en 1850 et, d’année en année, elle se consacre de plus en plus à la poésie. En 1862 et 1863 elle écrit énormément, presque un poème par jour. Menant une vie recluse dans la maison familiale, elle cultive quelques rares amitiés littéraires qui reconnaissent son grand talent mais elle publie très peu de son vivant (six poèmes dans des revues) et elle se retranche de la société. La fin de sa vie est marquée par les deuils successifs de ses parents, de son neveu très aimé et de plusieurs de ses amis proches, provoquant une dépression chez Emily. Elle meurt en 1886, à 56 ans.

Note pratique sur le livre

Editeur : Poésie/Gallimard
Date de cette édition française : 2007
Choix, traduction et présentation de Claire Malroux
Edition bilingue
Nombre de Pages : 434

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Choix de Poèmes

(Page 103)

Si tu devais venir à l’Automne,
Je chasserais l’Eté,
Comme mi-sourire, mi-dédain,
La Ménagère, une Mouche.

Si je pouvais te revoir dans un an,
Je roulerais les mois en boules –
Et les mettrais chacun dans son Tiroir,
De peur que leurs nombres se mêlent –

Si tu tardais un tant soit peu, des Siècles,
Je les compterais sur ma Main,
Les soustrayant, jusqu’à la chute de mes doigts
En Terre de Van Diemen.

Si j’étais sûre que, cette vie passée –
La tienne et la mienne, soient –
Je la jetterais, comme la Peau d’un fruit,
Pour mordre dans l’Eternité –

Mais incertaine que je suis de la durée
De ce présent, qui les sépare,
Il me harcèle, Maligne Abeille –
Dont se dérobe – le dard.

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(Page 237-238)

Etroit Domaine – le Cercueil,
Mais apte à contenir
En sa Hauteur rabotée
Un Citoyen du Paradis –

Largeur bornée – La Tombe –
Mais plus ample que le Soleil –
Que toutes les Mers qu’Il peuple –
Et les Pays qu’Il surplombe

Pour Qui à son mince Repos
Confie un seul Ami –
Circonférence sans Recours –
Ni Mesure – Ni Fin –

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(Page 235)

La Solitude qu’On n’ose sonder –
Qu’à supputer on répugne
Autant qu’à descendre en sa Tombe
Pour en prendre la mesure –

La Solitude dont la pire angoisse
Est de se percevoir –
Et de périr sous ses propres yeux
D’un simple regard –

L’Horreur à ne pas contempler –
Mais à longer dans l’Ombre –
La Conscience en suspens –
L’Être sous les Verrous –

Voilà, j’en ai peur – la Solitude –
Ses grottes et ses Couloirs
Le Créateur de l’âme à son gré
Les illumine – ou les scelle –

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Des Poèmes de la Beat Generation

Couverture chez Bruno Doucey

J’avais acheté cette anthologie de poètes femmes de la Beat Generation au moment de sa parution en 2018 et sa faible qualité générale m’avait dissuadée d’en parler sur ce blog.
Cependant, à l’occasion de ce Mois Thématique sur l’Amérique, j’ai ressorti ce livre de mes étagères et me suis aperçue que trois ou quatre de ces poétesses étaient réellement talentueuses et intéressantes et c’est tout le problème de ces sortes d’anthologies féminines où l’on cherche à rassembler le maximum de poétesses, sans se soucier de leur intérêt respectif, alors qu’il serait plus judicieux et plus respectueux envers les femmes, de consacrer des recueils entiers et individuels aux trois ou quatre poétesses qui sont vraiment remarquables.
Bref, il est bien dommage de chercher à publier les femmes « par lots d’une dizaine », comme une sorte de fournée indéterminée où toutes sont supposées équivalentes et chacune réduite à la portion congrue et où aucune n’est mise en valeur ni développée selon sa personnalité…
A chaque fois, ça m’agace mais je vais finir par m’habituer à cette mode persistante !

Note pratique sur le livre

Genre : Poésie
Editeur : Bruno Doucey
Année de publication en français : 2018
Anthologie établie par Annalisa Mari Pegrum et Sébastien Gavignet
Nombre de Pages : 197

Note biographique sur Diane di Prima (née en 1934)

Elle est l’auteure de Mémoire d’une beatnik (1968), son seul ouvrage traduit en français, où elle relate une époque placée sous le signe de la liberté sexuelle et de la drogue. Elle étudie le bouddhisme, le sanscrit, le gnosticisme et l’alchimie. Activiste politique, elle incarne la transition entre le mouvement beat et le mouvement hippie. Elle a publié plus de quarante livres aux Etats-Unis, au cours de sa vie. (Source : Editeur, résumé par mes soins).

Note biographique sur Janine Pommy Vega (1942-2010)

A l’âge de 16 ans elle découvre Sur la route de Kerouac, ce qui constitue son « baptême beat ». Elle part pour New York afin de rencontrer des artistes et écrivains beats. Elle entreprend des voyages en Europe avec son mari, le peintre péruvien Fernando Vega, qui meurt d’une overdose peu de temps après. Elle écrit le recueil poétique Poèmes à Fernando, représentatif de la beat génération. Poète engagée, elle fut une voyageuse inlassable. (même Source que précédemment)

Note biographique sur Anne Waldman (née en 1945)

Cette poète et performeuse fait partie de ce qu’elle appelle « une seconde génération beat ». Au milieu des années 60 elle rencontre le grand poète beat Allen Ginsberg qui la surnomme sa « femme spirituelle ». Pendant quelques années elle dirige le Saint Mark’s Poetry Project qui accueillera la quasi totalité des poètes beats et deviendra un lieu essentiel pour la nouvelle poésie expérimentale. Elle est une des principales précurseurs du slam. Engagée politiquement et influencée par le bouddhisme tibétain, ses poèmes témoignent de ces inspirations. (Source : voir supra)

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(Page 79)

Chanson pour Baby-O, à naître

Mon ange
quand tu sortiras
tu trouveras
une poète ici
pas tout à fait le choix idéal

Je ne peux pas te promettre
que tu n’auras jamais faim
ou que tu ne seras jamais triste
sur ce globe
détruit
brûlé

mais je peux t’apprendre
mon chéri
à aimer assez
pour te briser le coeur
à jamais

Diane di Prima

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(Page 143)

Poème contre les interminables récitals
de poésie de masse

Ô tyrannie des poètes rassemblés
assiégeant les oreilles & les muscles des épaules
la lame craque dans ma mâchoire &
j’ai mal au crâne.
Lourde fourbe sournoiserie
Par laquelle ils nous attroupent
& nous entassent –

Ô les bras longs et fins & les oreilles bombardées !

Je mets des heures à me détendre
/ les mains fermes se crispent sur la nappe,
& je bois comme jamais
/ énervée & livide

Ô faites vos preuves avant de me prendre
de haut,
Poètes !
en silence / les anges respirent.

san francisco / printemps 67

Janine Pommy Vega

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(Page 169)

D’après Mirabai

XVIè siècle, Inde

Anne est devenue folle elle est dans un état, c’est sans espoir
On ne peut plus l’aider, c’est sans retour
Elle frappe son tambour
Elle frappe son tambour dans le temple intérieur
Au son du tambour elle répète
« Bouddha, Bouddha »
C’est la mélodie la plus douce qui soit

Une vasque est cassée, l’eau est renversée
Son âme qu’elle appelle « cygne » s’envole
Le corps d’Anne lui est devenu étranger
C’est un étranger
Anne est devenue folle, extatique
Elle est dans un état, c’est sans espoir
On ne peut plus l’aider, c’est sans retour

Elle parle à tout le monde
Partout par les rues & les places
Elle dit qu’elle restera pour toujours aux pieds de son maître
Elle a finalement rencontré le maître en elle-même
Maintenant elle est Reine de son univers.

Anne Walden

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Des Poèmes de Dorothy Parker

Ces poèmes sont extraits d' »Hymnes à la haine » publiés en 2010 aux éditions Libretto, dans une traduction de Patrick Reumaux, et une préface de Benoîte Groult.

Extrait de la Quatrième de Couverture

En dix-neuf poèmes assassins, publiés en 1916 dans Vanity Fair et réunis ici sous le titre évocateur d’Hymnes à la haine, Dorothy Parker n’épargne rien ni personne. Tout y passe : les maris, qu’elle dit haïr car « ils lui bouchent la vue », les femmes, la famille, qui lui « donne des crampes d’écriture », le théâtre, les livres, les films, les fêtes…

Féroce, drôle et d’une incroyable modernité, la plume de Dorothy Parker libère les frustrations et permet l’exultation de la rage et la formulation de ce qui devrait être tu.

Note Biographique sur la poète

Portrait de la poète
Portrait de Dorothy Parker

Ecrivain et chroniqueuse, Dorothy Parker (1893-1967) fut, durant l’entre-deux-guerres, une des plumes les plus redoutées de la scène critique et intellectuelle new-yorkaise. Elle fut l’amie des Fitzgerald, de Dos Passos, Hemingway, Gertrude Stein, ou de Louise Brooks et mourut seule dans un hôtel de Manhattan. Elle avait proposé pour son urne funéraire l’épitaphe : « Pardon pour la poussière. » (Source : éditeur)

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LA FAMILLE

Je hais la famille :
Elle me donne des crampes d’écriture !

Il y a d’abord les Tantes :
Même les meilleurs d’entre nous en ont !
Elles vous font toujours des visites en passant
Et quand on leur demande de rester,
Elles s’empressent de vous prendre au mot.
Elles ne manquent jamais de vous dire combien vous
avez mauvaise mine,
Vous assomment de potins
Sur leurs Amis devenus Gâteux,
Ne cessent de parler de leurs Organes
Qui sont toujours dans un Etat Critique
Et passent leur temps à faire poser pour des portraits
aux rayons X
Certaines parties de leur anatomie qui ont toujours des noms
à coucher dehors.
Tout ça pour finir par vous confier ce que vient de déclarer
le docteur :
Qu’elles n’ont qu’une chance sur cent de…
Encore une chance de trop !

(…)

**

LES MARIS

(Page 91)

Je hais les Maris
Ils me bouchent la vue.

Il y a les Bricoleurs,
Ces Types-Pour-Lesquels-l’Idée-de-Mariage-A-Eté-Conçue !
S’il ne tenait qu’à eux,
Les petits artisans qui survivent en banlieue auraient fermé
depuis longtemps.
Donnez-leur un marteau et une poignée de clous
Et vous n’aurez plus à vous inquiéter du lieu où ils passent
leurs soirées.
Il se trouve hélas que leur travail s’immisce horriblement
dans leur vie nocturne :
A la première occasion, ils sautent du lit et s’en retournent
vers leur vrai nid d’amour
Pour se remettre à leur affaire.
Ils ont toujours un grand projet en tête :
Si ce n’est pas tailler la haie,
C’est installer une nouvelle étagère pour les confitures.
S’ils vous attirent dans un coin,
C’est pour vous expliquer la dernière, la meilleure :
L’économie qu’ils viennent de faire en coupant eux-mêmes
le petit bois !
On les confond rarement avec Rudolph Valentino
Et les flics ne sont jamais intervenus pour repousser
la horde de leurs admiratrices.
(…)

Et il y a les Vrais-Mecs,
Ceux qui sont maîtres chez eux.
L’égalité des sexes est une information
Qui n’est pas encore parvenue à leurs oreilles.
A leurs yeux la femme parfaite
Est celle qui recoud les boutons avant même qu’ils soient
décousus.
Ils n’auraient pas un regard pour Hélène de Troie
Si on leur laissait entendre que la dame rechignait à repriser
les chaussettes.
Ils sont l’âme de la maisonnée :
Si les œufs ont cuit dix secondes de trop,
Ils n’ouvrent pas la bouche pendant un mois,
Si la femme de ménage a trois minutes de retard,
Elle doit faire valoir une lettre du pasteur.
(…)

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J’ai lu ce livre dans le cadre de mon Mois thématique sur l’Amérique de juin 2022.

Un poème de François de Cornière sur Amy Winehouse

Ce poème est issu du livre « Quelque chose de ce qui se passe » paru au Castor Astral en juin 2021.
Je le publie ici dans le cadre de mon Printemps des Artistes de 2022.

Couverture au Castor Astral

Trésors Cachés

Pour Cécile

Elle avait mis trois s à « ramassser »
dans le mail qu’elle m’avait envoyé.
J’avais tout de suite remarqué ce petit accident
– et je l’avais bien aimé.

J’imaginais une silhouette
sur la plage de Trouville
à marée basse penchée
qui mettait dans un petit sac en toile
ou dans ses poches
– non ! plutôt dans un petit sac en toile –
ses trésors de coquillages
et de pensées personnelles
à rapporter (deux p seulement)
le soir même à Paris.

J’étais bousculé dans mes sentiments
parce qu’en lisant le message j’écoutais
« Tears Dry » (la version originale)
d’Amy Winehouse
et ça tanguait dans ma poitrine
entre bonheur et larmes
ou les deux enlacés.

Et il y avait maintenant :
un s en trop à ramasser
plus une silhouette sur la plage
plus le ciel de Trouville
plus moi devant mon écran
plus la mer au bout de ma rue loin de Paris
plus l’envie d’aller nager
plus la voix d’Amy Winehouse
dans l’album Hidden Treasures
et tout cela voulait devenir quelque chose

quelque chose que moi seul
pouvais tenter d’écrire
car moi seul éprouvais cette émotion
qui voulait peut-être dire au fond :
« Qu’est-ce qui fait qu’un poème vient
quand on ne l’attend pas ? »

François de Cornière

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Des Poèmes de Cees Nooteboom sur Paula Modersohn-Becker

J’ai trouvé ces poèmes dans l’anthologie « Le Visage de l’œil » parue chez Actes Sud en 2016 et, plus précisément, dans le recueil « Douce-amère » qui date de l’an 2000.

Note sur le poète

Né en 1933 à La Haye, Cees Nooteboom, écrivain nomade, s’est imposé comme l’un des plus grands auteurs européens contemporains. Il a reçu d’éminentes distinctions littéraires aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche et en Espagne, où il a obtenu en 2020 le prix Formentor. Ses livres sont traduits dans le monde entier. En 2016, une anthologie poétique est parue chez Actes Sud : Le Visage de l’œil. En 2020, toujours chez Actes Sud : Venise. Le lion, la ville et l’eau. (Source : éditeur)

Note sur la peintre

Paula Modersohn-Becker (1876-1907) est une artiste peintre allemande et l’une des premières représentantes de l’Expressionnisme dans son pays. Elle fut une amie du poète Rilke. Elle est morte à l’âge de 30 ans seulement.

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Nature morte, 1905

Paula Modersohn Becker, Nature Morte, 1905

De la bouillie dans une assiette bleue,
du pain juste à côté, gros, moitié d’une miche,
un œuf, une boule de fromage,
des fleurs, une nappe.

Auprès de ces images, pas de temps,
il n’était pas présent.
La bouillie, coup de brosse immangeable,
que signifie tout ceci ?

Art, qu’as-tu donc à t’attacher
aussi voracement à l’être des choses !
Cet œuf, je ne pourrai pas l’avaler,
personne ne prendra de ce pain sur la table,
et pourtant,
dans l’atelier de mes yeux
la peinture se change à présent en pitance,
nature morte avec homme futur,
repas en perpétuelle attente
de ma bouche alors si parfaitement invisible,

ma faim perpétuelle apaisée.

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Portrait de Rilke, 1906

Rilke peint par Paula Modersohn-Becker, 1906

Le voilà donc, Rilke en 1906,
visage ladre de poèmes,
yeux mangés par les pupilles, noires billes
sur le trottoir de la mort.

Col dur et montant, oreilles peintes en repentir
avec en leur centre une tache
qui entend ce que le monde abjure
avant que la création ne commence.

Ceci n’est pas le portrait d’un corps,
ici, c’est un requiem qu’un couteau de sonnets
a mis sens dessus dessous,
beauté contaminée, calcinée.

Ici pas de comtesses, de princesses,
la coiffure découpe dans le front
une place carrée pleine d’effroi,

ici, plus rien que la bouche du deuil.

Cees Nooteboom

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Logo du Défi

Des Poèmes de Jean-Claude Tardif sur la couleur noire

Couverture chez Editinter

Ces Poèmes sur la couleur noire sont extraits du beau recueil « Noir suivi de Métamorphose du corps noir » publié chez éditinter poésie en décembre 2019.
Les textes sont accompagnés par des peintures de Jean-Michel Marchetti, dans des nuances de noirs plus ou moins mats ou intenses.

Note sur le poète

Jean-Claude Tardif naît à Rennes en 1963, dans une famille ouvrière.
Polygraphe, certains de ses textes ont été traduits en allemand, espagnol, italien, portugais…
Il a publié dans de nombreuses revues tant hexagonales qu’étrangères et est présent dans plusieurs anthologies consacrées à la poésie contemporaine.
Revuiste, il créa la revue Le Nouveau Marronnier (1985-1991).
Il dirige depuis 1999 la revue A l’Index. Parallèlement, il a animé de 1997 à 2013 les rencontres-lectures « Le Livre à dire » où il a reçu des écrivains et des artistes d’aujourd’hui, tant français qu’étrangers.

**.

Page 12

Noir

Facile à épeler
à prononcer

pour tout dire
monosyllabique

pourtant
que de profondeur

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Page 31

Un corps noir ;

substrat de lumière
ou agrégat d’obscurité

Les planètes
tournent autour de la question

l’œil parfois
s’y perd

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Page 44

La nuit
le corps est-il
plus loin que lui-même

est-il ailleurs

en périphérie
des rêves qui l’habitent

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J’ai lu ce recueil dans le cadre de mon « Printemps des artistes » de 2022, puisque ces poèmes évoquent une couleur et s’enrichissent de peintures.

Deux Poèmes d’Albertine Benedetto inspirés de musiques

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le très beau recueil Sous le signe des oiseaux, publié en 2021 par les éditions L’Ail des ours, avec des illustrations de Renaud Allirand.
Comme son titre l’indique, il y est question d’oiseaux mais aussi de musiques classiques, depuis Prokoviev jusqu’à Peter Sculthorpe, (que j’ai découvert ainsi), et quelques autres grands musiciens européens.

Note sur la poète

Albertine Benedetto vit et travaille à Hyères dans le Var depuis 1992. Retour à la source méditerranéenne, après des détours parisiens et au-delà. L’Italie et la Grèce à l’horizon, elle exerce son métier de professeure de lettres, vit sa vie de femme, écrit dans l’entre-deux.

Page 34

Si calme le piano
s’ouvre à la vie nocturne
de bois rêvés où se perd
un rossignol

une plainte lancine au cœur
des arpèges qui s’affolent
une dissonance plombée
d’un accord lourd

mais la nuit mélodieuse
suit son chant étoilé
le pas lent des amants
s’y glisse en rêvant

Le Rossignol éperdu, Reynaldo Hahn

Page 16

Ah les maudits marteaux
staccato staccato
sur la corde sensible
ad libitum
trilles folles
notes en piqué
cœur à vif
becqueté
par le rappel des soirs
qui saignent métalliques
mordants gruppetti
appoggiatures
écorchures
au bois des forêts paisibles

Le Rappel des oiseaux, Rameau

Deux Poèmes de Marie-Claire Bancquart inspirés de peintures

Violente vie, au Castor Astral

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le recueil « Violente vie » paru aux éditions du Castor Astral en 2012, un livre dont j’avais déjà eu l’occasion de parler à l’époque et que je relis de temps en temps. Il comporte plusieurs textes inspirés par des tableaux célèbres de l’histoire de la peinture, regroupés dans la partie du livre intitulée Figurations.

Comme un écho à mon dernier article sur la poète Françoise Ascal, j’ai trouvé intéressant de retrouver la Crucifixion de Matthias Grünewald, vue avec un regard différent.

Note sur la poète :

Marie-Claire Bancquart (1932-2019) était une poète, romancière, essayiste, critique littéraire et universitaire française. Agrégée de Lettres après une thèse sur Anatole France, elle fit paraître son premier recueil poétique en 1969. Dotée d’une grande renommée dans le monde poétique et littéraire, elle reçut de nombreux prix poétiques et fut présente dans de nombreuses anthologies.

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(Page 70)

Dans le tableau
L’œil est appelé
vers ce clou énorme
qui transperce les pieds du Christ
l’un
sur l’autre.

La Crucifixion de Matthias Grünewald, Colmar

Grossit, le clou
occupe
la scène entière
avec
sa tête ronde, inexorable.

Ne sera jamais un déclou

au contraire, peut tout blesser
depuis la seconde
où l’œil l’a vraiment vu.

Transfixe
tête
poitrine
et jusqu’aux vitres.

Immobilise tout.

épingle le supplice
à la boutonnière du monde.

(Christ en croix de Grünewald, Colmar)

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Manet, L’enfant aux cerises

(Page 79)

Dès sa jeunesse, il avait représenté des fruits à l’aura mystérieuse, les cerises de « L’Enfant aux cerises ».
Correspondance entre le rouge de la toque et celui des lèvres.
Rouge plus profond des fruits mûrs, prêts à tomber de la table.

Celui qui les tenait, c’était son petit aide à l’atelier, déjà grevé par le bizarre : l’enfant allait s’y pendre, peu de temps après l’achèvement du tableau.

Vingt-cinq ans après,
voici du lilas blanc et des pivoines vaporeusement épanouis,
qui penchent déjà vers la fin.

Fleurs testamentaires. Le peintre va mourir.
Testamentaire aussi, le brillant citron entamé, en position excentrée sur une assiette.

Discrète, une douleur dans l’éclat.

(Manet)

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Cet article s’inscrit dans mon « Printemps des artistes ».

Logo du Défi, créé par Goran

Des Poèmes de Valérie Canat de Chizy extraits de son dernier recueil

Couverture chez Les Lieux Dits

Ces poèmes sont extraits du recueil « Les mots dessinent les lèvres » paru vers la fin octobre 2021 aux éditions Les Lieux Dits.

Note biographique sur la poète

Née en 1974, Valérie Canat de Chizy vit et travaille à Lyon. Elle collabore à la revue Verso et au site Terre à ciel. Elle a publié une vingtaine de recueils poétiques depuis 2006.
(Source : internet)

Petite Note de lecture sur le recueil :

Valérie Canat de Chizy aborde dans ce livre des thèmes évocateurs des quatre saisons, avec une place particulière réservée à l’automne : cueillette des mûres, plaisirs d’un foyer réconfortant, visite au cimetière, saveurs du temps qui passe.
Les états d’âme décrits par la poète vont du rire complice avec sa coiffeuse jusqu’à la tendresse pour un arbre qu’elle enlace, mais des émotions plus tristes ou plus tourmentées peuvent apparaître au cours du recueil, au gré de textes introspectifs.
A travers quelques uns de ces poèmes, elle évoque de manière plus ou moins voilée, et toujours pudique et lapidaire, les souffrances propres à l’enfance, la difficulté à trouver une place au milieu des autres, à être soi-même et à communiquer.
La nature (oiseaux, papillons, arbres et fleurs) et les sensations qu’elle prodigue semblent être pour la poète une grande consolation, une source de totale plénitude, et elle parait rechercher ces contacts physiques avec le monde sensible comme une proximité nourricière.
Des thèmes universels qui se parent d’un langage simple, concis et épuré.

**

ma mère a tressé
un panier de ronces

tout se déchire
les bras saignent

les mûres
au bas du chemin

la maison de mon enfance

avaient un goût de confitures

**

les toiles d’araignées

dans l’encadrement
de la fenêtre

les traces de pluie
sur la vitre

la poussière
sur les meubles

disent
la couleur du temps.

**

je pose mon regard
sur les feuilles de l’automne

laisse se déposer
les couleurs chaudes

au fond de moi

cette saison
invite au recueillement

ramasser les braises
pour le foyer

**

Quelques Poèmes de Gabrielle Althen

Ayant déjà eu l’occasion de lire avec beaucoup de plaisir des poèmes de Gabrielle Althen dans diverses revues, j’ai souhaité acheter son dernier recueil « La Fête invisible » paru chez Gallimard en mai 2021 dans la collection blanche, et que j’ai trouvé excellent et remarquable.

Présentation de la poète :

Gabrielle Althen (née en 1939) est une poète, romancière, nouvelliste, essayiste, traductrice et scénariste française. Professeure de littérature comparée à l’Université de Paris-Nanterre. Elle a obtenu le Prix Louis Guillaume en 1981.


Présentation du livre par l’éditeur :

Il y a dans cette centaine de poèmes en vers et en prose autour de la beauté, de son aura, de son approche, de son mystère, quelque chose qui s’apparente à un feu d’artifice. Le ciel poétique en est comme bouleversé. Y concourent des brassées d’images étonnantes, portées par des rythmes inattendus, et soutenues par une grande maîtrise de la langue et le naturel de son expression. C’est un véritable art poétique qui se déploie ici et nous rappelle que la poésie est bien la manière de rendre accessible, évident, ce qui reste inexprimable. (Source : Gallimard).

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Page 17

La Rumeur du Néant

Rien, rien, rien, la litanie du rien, mais le néant ne veut pas commencer et l’air brille.
Je n’étais pas concernée, bien que je sache que je manque de chic, puisque je manque de néant. Du reste, ma terreur, qui n’est pas du néant, s’assortissait d’épines.
On se parlait. C’est toujours la vie qui parle à la vie. Les oiseaux et le vent le savent, qui lui bredouillent en leur langue un amen.
Et l’on cajolait l’ennui et trouvait intelligent de le porter sur soi. Je répondais parfois, mais c’était sans avoir beaucoup à dire, parce que je m’appliquais surtout à continuer de marcher en collectant des miettes, dans les faubourgs qu’il me fallait traverser.

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Page 22

Les Mains justes

Mais pourquoi notre terre, dans le manteau du soleil, était-elle si petite, notre terre et ses routes exquises, avec cyprès, châteaux et amandiers sur les terrasses ? Et notre peur de perdre et de mourir convoitait ces douceurs de façon si féroce que la fleur fut fauchée et le fruit se rompit.
On dit que, par le passé, aurait existé un bel amour qui laissait tout en place en caressant l’instant de ses mains toujours lisses.

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Page 51

Face à face

Avec son grand visage vide
La beauté me fait face
Mon instinct s’intimide
Ô cette basse continue de la peine
Et le creux martelé du face à face !
Un cheval broute
Les routes sont arides
Je possède un regard et deux mains
Et même un centre dit de gravité
Le jour est lourd
Dire qu’il y aurait là-bas des rires
Et des actes sans poids…
Mon Dieu, mon Dieu !
Sauvez-nous de l’informe.

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Page 54

Lumière heureuse, comme manquante, ciel vide au-dessus de l’équanimité du jour, cet ordre sans parole pardonnant les gestes des badauds.

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Page 105

Bricole

Le vent retourne l’air
Une migration d’arbres suit
Des avions se promènent
On a lavé le jour
Le ciel pourtant ne bouge pas
Y aurait-il à faire ?
Le vent n’attente pas à la lumière

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