Trois poèmes de Georges Schehadé


Vous aurez sans doute remarqué que ce blog a adopté un rythme nettement ralenti, comme vous devez vous en douter je m’accorde un peu de repos estival.
Cependant, n’hésitez pas à venir jeter un œil ici de temps en temps car je continuerai à poster sporadiquement des billets poétiques ou culturels.

Aujourd’hui je voudrais vous proposer trois poèmes de Georges Schéhadé (1905-1989), poète libanais francophone, que j’ai choisis dans le livre « Poésies » chez Poésie-Gallimard, et plus exactement dans le recueil « Le nageur d’un seul amour » qui date de 1985.

***

Ce n’est pas des mots pour rien ce poème
Ce n’est pas un chant pour personne cette mélancolie
Voici l’automne et ses froides étoiles
Il reste assez de vent pour s’enfuir
L’oiseau d’Afrique demande l’heure
Mais la mer est loin comme un voyage
Et les pays se perdent dans les pays
– Ecoute à travers les ramures
Le bruit doré d’un arbre qui meurt

**

Elle marchait dans un verger
De douces syllabes tombaient des arbres
L’air n’avait plus de couleur

C’est la naissance du soir
La première fraîcheur des nids
Rêvait un peu la jeune fille
En regardant autour d’elle

Maintenant la nuit se répète à l’infini
Les arbres se cachent dans leurs feuilles
Et le silence arrive de loin

**

C’est encore une fois l’automne
Le jardin court derrière ses feuilles

Personne n’est plus là :
Les fenêtres les gens
Mais le vent

Il y a une lune oubliée
Dans le ciel comme une figure

En souvenir du bel été
A boire disait une fontaine

***

A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, d’Hervé Guibert

ami_guibert J’ai lu ce livre car il m’a été conseillé par quelqu’un de cher … Je ne savais pas trop de quoi il s’agissait sauf que ce livre était une autofiction traitant du Sida et qui avait plus ou moins fait scandale au moment de sa sortie en 1990 car il évoquait – sous couvert de pseudonymes – le philosophe Michel Foucault et la star Isabelle Adjani, tous deux amis proches d’Hervé Guibert (1955-1991), mais ceci n’est que la petite histoire …
Ce récit – ou plutôt cette autofiction – raconte les liens du narrateur avec le Sida dans les années 80, époque où cette maladie était incurable et où il était honteux d’en être atteint, les malades faisaient peur et étaient entourés d’une sorte de halo sulfureux … ainsi, ses premiers contacts avec la maladie concernent son ami Muzil, homosexuel comme lui, qui est atteint par la maladie très tôt dans les années 80 et qui essaye de transmettre son patrimoine à son compagnon avec les plus grandes difficultés, car la loi ne leur est pas favorable.
Hervé Guibert dresse une charge féroce contre le monde médical : froideur, manque d’humanité, volonté de traiter les malades comme des cobayes, émaillent le livre de bout en bout, et même les médecins apparemment humains et de bonne volonté se révèlent finalement des incompétents.
Livre sur la trahison, le Sida est pour le narrateur une occasion de se rendre compte de la fausseté de certaines relations humaines, aussi bien avec son amant qu’avec des amis.
Livre sur la relation qu’un jeune homme condamné peut entretenir avec la mort, essayant d’y échapper par tous les moyens, puis se familiarisant peu à peu avec cette réalité, c’est le livre d’un combat perdu d’avance, et un livre éprouvant pour le lecteur compatissant.
L’écriture est belle et très travaillée, avec des phrases longues dont Hervé Guibert nous apprend qu’il a pris pour modèle Thomas Bernhard, et la narration n’est pas toujours linéaire, on sent que ce livre a été écrit par à-coups, sans doute au gré de la progression de la maladie.
Un livre fort, qui ne laisse pas indifférent.

Deux poèmes de la fin du 20ème siècle

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J’écris à zéro

J’écris à zéro.
Je crache des mots comme de tirer dans le bide d’un mec que j’aurais jamais vu.
Pas pour ça que je peux l’ignorer.
Mon esprit sera-t-il un jour solitaire ?
Quand le rouleau a fait tout le parcours.
Certains parlent de guérison, de résurrection.
Facile de ronronner.
J’occupe le corps comme je peux.
Facile de pavoiser.
Chaque jour, c’est comme un gosse, on lui a cassé son jouet, le seul.
Et la nuit, j’attends, derrière la porte.
C’est de là que j’écris. Dans le rond de la serrure.
Vous pouvez me croire. Ce rond blanc, ce rond noir, ça ne s’invente pas.

JACQUES CRICKILLON (né en 1940)

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EPOUSE

Tu m’as accompagné bon an mal an
vingt ans presque et aujourd’hui
après tous ces matins réveillés côte à côte
tu n’es plus là
la chair de notre chair a quinze ans
dans la pièce à côté
toi d’autres t’ont remplacée
moi d’autres m’ont remplacé

Elle fut femme et compagne
de milliers de matins
à se lever ensemble
(quand je daignais être là)
maintenant
trois fois par an on se téléphone à
des milliers de milles
et sa voix brisée de
petite fille quinquagénaire qui a trop fumé
feint l’indifférence cordiale

DANIEL BIGA (né en 1940)

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Le Pigeon, un court roman de Patrick Süskind

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ˆ†Te type

L’histoire : Un homme d’une cinquantaine d’années, nommé Jonathan Noël, vit dans une chambre de bonne dans le sixième arrondissement à Paris. Cela fait vingt ans qu’il vit là, seul et heureux, et il n’envisagerait pour rien au monde de changer son cadre de vie. Cela fait vingt ans que son existence n’a été marquée par aucun événement notable, et il en est pleinement satisfait. Son métier de vigile, consistant à stationner huit heures par jour devant une banque, sans mouvement et sans initiative, lui convient également très bien. Mais, un vendredi matin, alors qu’il s’apprête à sortir de sa chambre pour aller aux toilettes situées sur le palier, Jonathan Noël se retrouve empli d’épouvante en découvrant un pigeon à quelques centimètres de lui, qui le fixe de son regard froid et sans éclat. Quelques minutes plus tard, après avoir vu les déjections de l’oiseau devant sa porte, il est pris d’un tel dégoût et d’un tel effroi que l’idée de s’installer à l’hôtel s’impose à lui comme une évidence. (…)

Mon avis : Ce livre m’a semblé illustrer la manière dont événement apparemment insignifiant pouvait faire l’effet d’un cataclysme sur une personne fragile. La présence du pigeon réveille des angoisses probablement enfouies depuis plusieurs décennies. Il faut dire que le passé de Jonathan Noël – avant ces vingt années de calme absolu – a été émaillé de souffrances : ses parents sont en effet morts en déportation alors qu’il n’était qu’un enfant, et sa jeunesse a été triste et pénible.
Ces vingt-quatre heures qui suivent la découverte du pigeon vont être pour notre héros un véritable cauchemar, dans la mesure où toute une série de petites contrariétés sans gravité vont mettre à vif ses angoisses les plus profondes : peur de devenir clochard, sensation d’absurdité et de vide, peur de se vider de sa substance (puisqu’il a fréquemment peur de vomir, se sent mal lorsqu’il transpire, et fait une légère fixation sur la façon plus ou moins digne de « faire ses besoins »), peur de voir son intégrité physique menacée (un accroc dans son pantalon va prendre des proportions démesurées et lui donnera, l’espace d’un instant, l’envie de dégainer son pistolet de vigile et de tirer au hasard dans la foule).
Patrick Süskind montre un talent superbe pour nous faire entrer dans les sentiments et dans les raisonnements de son personnage, qui nous apparaît d’abord comme bizarre ou excessif, mais qui se révèle finalement dans toute son humanité et sa sensibilité.

L’anniversaire de la Salade, un livre de Tawara Machi

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Quatrième de Couverture :
Lorsque Tawara Machi, modeste professeur de littérature au lycée de Kanagawa, fait paraître en 1987 L’anniversaire de la salade, elle n’a sans doute aucune idée du phénoménal succès que va connaître son recueil de poèmes. Il révolutionne pourtant le genre du tanka, la forme de poésie la plus ancienne et la plus sophistiquée de la tradition japonaise. Tout en préservant les qualités propres au tanka, concision, pouvoir d’évocation, musicalité, Tawara Machi y raconte les menus événements de sa vie de jeune femme d’une vingtaine d’années – la musique, la mer, les voyages, la cuisine, le base-ball, l’amour -, y introduit un langage familier, des bribes de conversation, des icônes du monde moderne. Célèbre du jour au lendemain, elle va recevoir plus de deux-cents mille tankas, envoyés par des lecteurs de tout âge et de tout milieu, dont ses poèmes ont profondément touché le cœur.
A ce jour, l’anniversaire de la salade s’est vendu à plus de huit millions d’exemplaires dans le monde. La fraîcheur et la grâce de ses poèmes, où se révèle, comme par surprise, la beauté de chaque moment intensément vécu, résonnent en chacun de nous.

Mon avis :

J’ai été très étonnée d’apprendre que ce recueil de poèmes s’était vendu à trois millions d’exemplaires au Japon car, en le lisant, j’ai trouvé beaucoup de ces poèmes d’une grande platitude, sans beaucoup de recherche d’images ou d’idées. Je suppose que cet immense succès provient de l’atmosphère « moderne » de ces poèmes, où beaucoup d’adolescents et de jeunes adultes ont sans doute reconnu leur vie et leurs petits soucis quotidiens.
Je n’ai pu m’empêcher, à la lecture de ces tankas, de les comparer à ceux de Yosano Akiko et à ceux des dames de la Cour de Heian, auxquels j’avais consacré des articles peu après la création de ce blog, et il est clair que les tankas de Tawara Machi, à quelques exceptions près, ne gagnent pas à la comparaison car ils semblent manquer de tenue du point de vue de la forme et de consistance du point de vue du fond.
Je pense malgré tout que, pour bien juger de ces tankas, il faudrait pouvoir les lire dans leur langue originelle, car je suppose que les tankas perdent beaucoup de leur musicalité et de leur rythme lorsqu’ils sont traduits dans une langue européenne, où le nombre de syllabes se perd et ne respecte plus le fameux rythme 7-5-7–7-7 tellement particulier.

J’ai relevé dans ce livre quelques tankas qui m’ont plu, et dont je vous propose la lecture :

Vers la pluie qui s’est mise à tomber
je lève la tête et soudain dans cette posture
je réclame des lèvres

C’est pour moi qu’en ouvrant des huîtres ton doigt
légèrement se teinte de la couleur
du sang ! Adorable

Le comprendre, mais pourquoi ? est le rôle
de la femme … D’amour seul
un être humain ne peut vivre

Soir du premier baiser ! Quand j’y repense
d’un coup sec je referme
mon journal intime

Ils ne fleurissent ni ne perdent leurs fleurs
tournés vers le ciel les poteaux télégraphiques
sur qui souffle le vent du printemps

« Te voilà encore à composer
des poèmes d’amour ? » mi-amusé
mi-inquiet

Cette lettre déborde d’amour mais cet amour
cachet de la poste faisant foi
est l’amour du jour

Quand j’ai fini d’écrire et collé mon timbre
tout aussitôt commence ce temps
où j’attends la réponse

***

L’anniversaire de la salade était paru aux éditions Philippe Picquier en 2008.

La femme gelée d’Annie Ernaux

femme_gelee_ernauxVoici un résumé que j’ai trouvé en préface de ce roman :
La narratrice retrace son enfance sans contrainte, entre un père tendre et une mère ardente, qui se partageaient le plus naturellement du monde les tâches de la maison et d’un commerce. Elle dit ses désirs, ses ambitions de petite fille, puis ses problèmes d’adolescente quand, pour être aimée, elle s’efforce de paraître comme « ils » préfèrent que soient les filles, mignonne, gentille et compréhensive. C’est ensuite l’histoire cahoteuse des cœurs et des corps, l’oscillation perpétuelle entre des rêves romanesques et la volonté de rester indépendante, la poursuite sérieuse d’études et l’obstinée recherche de l’amour. Enfin, la rencontre du frère d’élection, de celui avec qui tout est joie, connivence, et, après des hésitations, le mariage avec lui. Elle avait imaginé la vie commune comme une aventure ; la réalité c’est la découverte des rôles inégaux que la société et l’éducation traditionnelle attribuent à l’homme et à la femme. Tous deux exercent un métier après des études d’un niveau égal, mais à elle, à elle seule, les soucis du ménage, des enfants, de la subsistance. Simplement parce qu’elle est femme. Une femme gelée.

Mon avis : Dans ce livre, Annie Ernaux se base sur son expérience personnelle pour dresser un tableau de la condition féminine dans la deuxième moitié du 20ème siècle. L’auteure est sans cesse tiraillée entre les conventions sociales, le rôle traditionnellement assigné aux femmes, et ses aspirations vers la liberté et l’épanouissement. Dans son adolescence, elle est envahie par des préoccupations romantiques tout en se passionnant pour la littérature et l’enrichissement intellectuel, deux choses que la société présente alors comme antinomiques, et qu’elle-même a du mal à concilier. Elevée avec un modèle parental peu traditionnel (son père fait la cuisine, sa mère ne s’occupe pas du ménage et est dotée d’un fort caractère), elle a le plus grand mal à accepter, au moment de son mariage, de se retrouver dans un schéma stéréotypé, bien que son mari ait a priori une vision moderne du couple, mais il se laisse aller peu à peu à reproduire son propre modèle parental, très bourgeois et conformiste, et finit par imposer le même mode de vie que celui de ses collègues de travail.
Annie Ernaux évoque enfin la naissance de ses enfants, et l’épreuve qu’a représenté le rythme des biberons, couches-culotes, et autres sorties au jardin d’enfant, achevant de la transformer en « femme gelée », coincée dans un rôle subalterne et purement matériel, même si, parallèlement, elle réussit à obtenir son capes et s’ouvre ainsi un avenir professionnel.
Ce serait très réducteur de dire que La femme gelée est un roman féministe, c’est plutôt le livre d’une femme qui cherche sa place d’individu, et qui cherche aussi à analyser le monde dans lequel elle vit et qui influence jusqu’aux aspects les plus intimes de son existence et de ses pensées.
Un livre passionnant, que je recommande vivement, et qui me conforte dans l’idée qu’Annie Ernaux est un écrivain majeur !

Bye bye Blondie – le roman de Virginie Despentes

bye_bye_blondieVirginie Despentes nous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître : la période punk, et je me suis demandé ce qu’un jeune lecteur comprendrait à ce livre et s’il pourrait vraiment apprécier toute la part de révolte et de nostalgie qu’il contient. Pour ce qui me concerne (je suis de la même génération que V. Despentes) j’ai été transportée par ce roman, à la fois drôle et émouvant, qui m’a permis de me replonger dans mes affres adolescentes, à l’époque où j’écoutais les Clash et Siouxsie (j’avoue être passée, à l’époque, complètement à côté des Bérurier Noir, que Bye Bye Blondie cite abondamment) … une période où la notion de révolte (contre les parents, contre l’ordre établi, contre un avenir tout tracé) avait vraiment du sens, et pouvait mener jusqu’à la clochardisation volontaire, ce qui est bien loin de l’état d’esprit – très popote – de notre époque.
L’histoire d’amour entre Gloria et Eric, les deux héros de l’histoire, a quelque chose de très pur et de très passionné, et on sent que l’auteure a une réelle et profonde sympathie pour ses personnages : elle a su les rendre très réalistes et très attachants, et c’est un plaisir de les suivre dans leurs pérégrinations.
Du côté des points négatifs, j’ai trouvé que tout ce qui concerne les retrouvailles de Gloria et d’Eric à l’âge adulte, lorsque, vingt ans après, ils renouent leur histoire d’amour, ne m’a pas autant convaincue que les années d’adolescence car j’y ai trouvé moins d’émotion et, surtout, il m’a semblé que le personnage d’Eric perdait beaucoup de relief et d’intérêt, pendant que celui de Gloria faisait un peu figure d’adolescente attardée, V. Despentes n’ayant visiblement pas trouvé le moyen de la faire évoluer.
Quant au style de ce roman, il correspond au langage parlé des jeunes des années 80 : expressif, outrancier, bourré de verlan, et, finalement, très en adéquation avec l’histoire racontée, même si on a le droit de préférer, dans l’idéal, des styles plus « littéraires » ou plus poétiques …

Passion simple d’Annie Ernaux

passion_simpleA la fin des années 80, Annie Ernaux vit une passion avec un homme marié, un étranger d’un pays de l’Est, qui n’a rien à voir avec le monde de la culture ou de la littérature. Elle est donc soumise à l’attente des appels de cet homme, ne pouvant se permettre de se manifester en l’appelant.

Annie Ernaux nous livre ici une sorte de description clinique de la passion amoureuse qui l’a animée pendant ces quelques mois. Ce n’est donc pas le récit de la relation entre elle et cet homme, mais une énumération et, en même temps, une analyse de tous les symptômes étranges qui l’ont frappée, elle et elle seule. Elle suppose en effet – et cela la tourmente – que cet homme ne ressent pas pour elle ce qu’elle ressent pour lui, avant de s’apercevoir qu’elle n’a, au fond, aucun moyen de le savoir puisque l’homme qu’on aime est et demeure toujours un étranger.

Parmi tous les symptômes qu’elle décrit, il m’a semblé que le plus omniprésent était de toujours tout ramener au sujet de sa passion : elle ne s’intéresse plus aux conversations avec ses amis, sauf si le sujet de cette conversation a un rapport, même lointain, avec son amant, elle ne supporte plus d’entendre une autre voix au téléphone que celle de son amant, les sorties qui doivent la divertir et, comme on dit, lui changer les idées, lui deviennent des efforts insurmontables.
Contrainte à l’attente, elle envisage souvent de rompre mais elle s’aperçoit qu’alors il n’y aurait plus rien à attendre et cette perspective lui semble invivable. C’est donc une sorte d’addiction à l’attente qui la frappe durant ces quelques mois d’obsession amoureuse.

Elle est également envahie par des idées irrationnelles, se met à lire son horoscope, songe à consulter des voyantes, fait des vœux dès qu’une occasion se présente.

Vers la fin du livre, après que son amant est reparti dans son pays, elle observe le déclin de sa passion qui devient peu à peu moins obsessionnelle. Elle réalise qu’elle va devoir faire lire ce récit et elle est prise de honte comme si, ayant perdu tout sens critique dans la période qui précédait, elle reprenait brutalement conscience d’elle-même et, surtout, du regard des autres sur elle.

J’ai adoré ce livre où, pour une fois, l’écriture extrêmement sèche d’Annie Ernaux ne m’a pas incommodée. J’ai trouvé que Passion simple était à la fois intime, vrai, courageux. Je me suis demandé pourtant à la fin de ma lecture si un lecteur masculin se sentirait touché ou concerné par ce récit qui me semble typiquement féminin.

Les Variations Goldberg de Nancy Huston

Ce livre est le premier roman de Nancy Huston, écrit directement en français, et publié d’abord au Seuil en 1981.
Liliane Kulainn est claveciniste et elle a convié trente personnes – des êtres qu’elle a aimés et qu’elle aime – à écouter durant une soirée les Variations Goldberg de Bach : trente personnes  » comme autant de variations ».
Le livre est le récit des pensées et préoccupations de ces trente personnes, à chacune étant consacré un chapitre.

Mon avis : Ces trente variations sont d’une qualité un peu inégale, certaines étant extrêmement réussies, et d’autres paraissant un peu superflues.
Nancy Huston montre néanmoins une grande virtuosité pour créer et faire vivre les trente différents caractères de ces personnages, avec leurs opinions, leurs soucis et leurs façons de s’exprimer bien à elles. Les personnages de jeunes filles et de jeunes femmes, en particulier, sont très beaux, frappants de vérité.

J’ai trouvé qu’il y avait des réflexions très intéressantes sur la musique et le silence ( et, plus généralement, sur le rôle de l’art dans la vie des gens), mais aussi sur les relations hommes-femmes, avec notamment une belle variation sur le personnage de Don Juan.

On peut dire, sur un versant moins positif, que les liens entre les différents personnages ne sont pas toujours très développés, et que le récit en lui-même n’est pas vraiment prenant, mais je crois que ça aurait été difficile à réaliser avec une si grande quantité de personnages.

Reste tout de même une impression forte et captivante à la fin de la lecture.

Roberto Zucco de Bernard-Marie Koltès

Bernard-Marie Koltès avait été fasciné dans les années 80 par un fait divers sanglant, qui lui a inspiré cette pièce, écrite en 1988 et montée pour la première fois à Berlin en 1990.

Roberto Zucco a tué son père, il va tuer sa mère, violer une gamine, poignarder un policier et assassiner un enfant sous les yeux de sa mère.
Il se fait passer pour un agent secret, pour un étudiant, il voudrait être transparent, il aide les vieux messieurs perdus dans le métro à retrouver leur chemin, …
La gamine qu’il a violée est rejetée par sa famille parce qu’elle a perdu sa virginité, son frère la vend à un proxénète, elle veut retrouver Roberto Zucco, mais elle finira par le dénoncer à la police, …

Voilà une pièce bien décousue dont le sens global n’est absolument pas lisible.
Il n’y a pas de cohérence non plus dans les caractères des personnages et en particulier dans celui de Roberto Zucco – sorte de personnage désespéré, suicidaire, mythomane, dont on ne sait jamais les raisons pour lesquelles il tue.

Beaucoup de scènes sont d’une magnifique qualité littéraire, avec de longues tirades, parfois teintées d’un certain romantisme, bien que très contemporaines.

Il y a un grand décalage entre l’extrême violence des actes et le côté très écrit, très littéraire, du texte, et pour cette raison je me suis dit que la mise en scène de cette pièce devait jouer un grand rôle dans la manière dont elle était perçue.

Zucco – Je suis un garçon normal et raisonnable, monsieur. Je ne me suis jamais fait remarquer. M’auriez-vous remarqué si je ne m’étais pas assis à côté de vous ? J’ai toujours pensé que la meilleure manière de vivre tranquille était d’être aussi transparent qu’une vitre, comme un caméléon sur la pierre, passer à travers les murs, n’avoir ni couleur ni odeur ; que le regard des gens vous traverse et voie les gens derrière vous, comme si vous n’étiez pas là. C’est une rude tâche d’être transparent ; c’est un métier ; c’est un ancien, très ancien rêve d’être invisible. Je ne suis pas un héros. Les héros sont des criminels. Il n’y a pas de héros dont les habits ne soient trempés de sang, et le sang est la seule chose au monde qui ne puisse pas passer inaperçue. C’est la chose la plus visible du monde. Quand tout sera détruit, qu’un brouillard de fin du monde recouvrira la terre, il restera toujours les habits trempés de sang des héros. Moi, j’ai fait des études, j’ai été un bon élève. On ne revient pas en arrière quand on a pris l’habitude d’être un bon élève. Je suis inscrit à l’université. Sur les bancs de la Sorbonne, ma place est réservée, parmi d’autres bon élèves au milieu desquels je ne me fais pas remarquer.