Le Naufragé de Thomas Bernhard

J’avais lu il y a quelques années un autre roman de Thomas Bernhard (1931-1989), intitulé Oui, et j’avais envie de me replonger dans son univers – malgré sa noirceur et sa négativité quelque peu systématique.

Le naufragé était paru pour la première fois en 1983, et je l’ai lu en folio, traduit de l’allemand par Bernard Kreiss.

Cette lecture prend place dans le défi d’Eva des Feuilles Allemandes de novembre 2019.

Dans ce roman, le narrateur évoque les destins parallèles de trois pianistes virtuoses qui ont été amenés à se côtoyer depuis une série de leçons avec Horowitz, à la fin de leurs études dans les plus prestigieuses écoles de musique : Glenn Gould, Wertheimer et lui-même. Wertheimer et le narrateur ont l’occasion durant ces cours d’entendre Glenn Gould jouer Les Variations Goldberg et reconnaissent immédiatement son génie en même temps qu’ils s’aperçoivent qu’ils ne pourront jamais rivaliser avec lui. Dès lors, Wertheimer abandonne le piano et se lance dans l’étude des sciences humaines, tout en se conduisant comme un tyran avec sa sœur qui vit avec lui, la privant de tout plaisir et l’asservissant complètement. Quant au narrateur, cette rencontre avec le génie de Glenn Gould ne lui porte pas bonheur non plus : lui aussi abandonne le piano et consacre son existence à l’écriture d’un essai sur Glenn Gould dont il n’est jamais satisfait et qu’il ne cesse de détruire et de réécrire.

Mon avis : On peut ressentir une certaine exaspération devant une vision si négative de la vie mais, en même temps, on est emporté par l’énergie d’une écriture tourbillonnante, obsessionnelle, au rythme endiablé, et cette langue se révèle bien vite captivante. Par ailleurs, il s’instaure une sorte de crescendo dramatique, qui nous emmène vers toujours plus d’amertume et de désespoir grinçant, et on perçoit presque les accords stridents des pianos désaccordés qui nous accompagnent vers la fin du livre. Le mélange, au cœur de l’intrigue, de musiciens réels et de personnages fictifs donne un sentiment de grande véracité, d’autant que Glenn Gould est décrit avec beaucoup de détails véridiques ou, du moins, crédibles et probables, qu’il s’agisse de son caractère, de ses paroles ou de ses choix artistiques au cours de sa vie.
Un livre à éviter en période de déprime mais qui nous éclaire sur les aspects destructeurs de l’âme humaine et du génie artistique en particulier.

Extrait page 80 :

(…) Pour le dire clairement, tout n’est que malentendu dès notre naissance et, aussi longtemps que nous existons, nous n’arrivons pas à nous dépêtrer de ces malentendus, nous avons beau nous démener, ça ne sert à rien. Mais cette constatation, chacun la fait, dit-il, pensai-je, car chacun dit constamment quelque chose et est mal entendu, et c’est d’ailleurs, au bout du compte, le seul point sur lequel tout le monde s’entend, dit-il, pensai-je. Un malentendu nous projette dans le monde des malentendus, il nous faut subir ce monde uniquement fait de malentendus et le quitter du fait d’un unique grand malentendu, car la mort est le plus grand malentendu qui soit, c’est lui qui parle, pensai-je. (…)

Le Sens de ma Vie, de Romain Gary


Le Sens de ma vie est un livre à part dans l’oeuvre de Romain Gary puisqu’il s’agit de la retranscription d’entretiens qu’il avait donnés à Radio-Canada, quelques mois seulement avant son suicide le 2 décembre 1980. Il y fait en quelque sorte un bilan de sa vie, en retrace les grandes étapes, nous raconte des anecdotes amusantes ou édifiantes, nous fait part des réussites dont il est le plus fier. J’ignorais par exemple qu’il avait approché de très près Hollywood et ses stars, travaillant même sur plusieurs scénarios (Le jour le plus long, entre autres) tout comme j’ignorais qu’il avait lui-même réalisé deux films (faisant tourner sa femme, Jean Seberg) et qu’il était particulièrement fier du premier.
Par contre, j’avais aussi conscience, en lisant ce livre, que Romain Gary nous dissimulait beaucoup de choses : jusqu’au bout il aura nié son pseudo d’Emile Ajar, même si on se doute que l’envie devait parfois le démanger de révéler l’étendue de son talent et de revendiquer la paternité de La Vie devant soi ou de Gros-Câlin.
Il consacre quelques minutes de cet entretien à l’évocation de son ex-femme, la belle actrice Jean Seberg, suicidée en 1979, et ce sont des lignes très pudiques et d’autant plus émouvantes.
Bien sûr, on retrouve dans ce recueil d’entretiens, des choses qu’il avait déjà révélées dans ses romans autobiographiques, comme La Promesse de l’aube, mais ces entretiens ont tout de même une saveur particulière, en nous restituant le ton de la conversation et la liberté de parole de Gary.
Un livre qui nous met en contact direct avec Romain Gary et qui nous le rend plutôt sympathique !
Par ailleurs, Romain Gary a eu une vie riche et brillante, s’est frotté à l’Armée, à la Politique, à l’espionnage, au cinéma, et ce livre possède aussi un intérêt historique notable.

Extrait page 90

J’ai divorcé de Jean Seberg en 1970, en partie parce que l’idéalisme de cette jeune femme se heurtant à des déceptions continuelles était ce que j’avais déjà vécu jeune homme et je ne pouvais pas le tolérer, je ne pouvais pas le supporter, je ne pouvais pas le suivre, je ne pouvais pas lui tenir compagnie, je ne pouvais pas l’aider et j’ai capitulé en quelque sorte sans jamais cesser de m’occuper d’elle avec les conséquences tragiques que le monde entier connaît aujourd’hui et dont je refuse absolument de parler désormais, après avoir donné à ce sujet une conférence de presse dont les répercussions en Amérique ont été certaines puisque les reproches que je faisais au FBI ont été confirmés par le chef du FBI lui-même, Monsieur Webster.

Permanent Vacation, de Jim Jarmusch

Permanent Vacation est le premier film de Jim Jarmusch, réalisé en 1980, et il s’agit plus précisément de son film de fin d’études, réalisé avec peu de moyens, et relativement court puisqu’il dure 75 minutes.
Ce film a pour héros un jeune homme d’une vingtaine d’années, Aloysious Parker, fan de Charlie Parker et lecteur de Lautréamont, qui déambule sans but dans les quartiers les plus délabrés de New York, parmi les paumés et les dingues avec qui il échange parfois quelques mots ou se contente d’écouter leurs monologues plus ou moins cohérents, plus ou moins absurdes.
Au début du film, nous croyons comprendre qu’Aloysious (« Allie ») recherche sa mère, mais lors de son entrevue avec elle dans l’asile psychiatrique où elle est internée, il semble tout à fait détaché d’elle, concluant leur bref échange de paroles par un laconique « tu es folle » après quoi ils n’ont plus rien à se dire.
Nous croyons ensuite comprendre que notre héros recherche le bâtiment où il est né « bombardé par les chinois » ou sans doute par les vietnamiens, et cette irruption de la guerre du Vietnam en plein New-York est l’occasion d’une scène fortement teintée de surréalisme, qui n’est pas sans intérêt.
Puis c’est une longue errance, où l’ennui le dispute à la solitude – aussi bien pour Aloysious que pour le spectateur qui se fatigue de toutes ces rencontres sans queue ni tête.
Un regain d’intérêt nous happe un instant, lorsqu’Aloysious vole une voiture et la revend pour 800 dollars, après quoi notre héros décide de quitter l’Amérique pour s’installer à Paris qui devrait être sa Babylone.

J’ai trouvé que ce film était très représentatif de l’atmosphère des années 80, avec une esthétique punk du délabrement et de la saleté urbaine, sans compter l’attitude froidement apathique et dégingandée d’un héros à la voix traînante et monocorde. Je crois que ce style a très mal vieilli et qu’on ne peut pas construire tout un film sur une suite de postures et d’attitudes – aussi avant-gardistes soient-elles.
Il y a deux ou trois scènes intéressantes mais elles sont sans réel lien les unes avec les autres, et donnent une impression d’errance décousue.
La bande son m’a paru très travaillée, mêlant musiques dissonantes et bruitages oppressants, à côté des voix humaines.
Malgré tout, c’est assez amusant de voir en germe dans ce film quelques idées qui seront reprises ultérieurement par Jarmusch dans d’autres films, et de manière plus réussie.

Bref, je conseillerais ce film à un fanatique de Jim Jarmusch, ou de l’esthétique des années 80.

Une femme, d’Annie Ernaux


Après La Honte et Ce qu’ils disent ou rien, j’ai donc poursuivi ma découverte de l’oeuvre d’Annie Ernaux, avec Une femme, un livre consacré à sa mère.
Elle commence l’écriture de ce livre à la mort de sa mère, et met dix mois à l’écrire, mais pour autant ce livre ne retrace pas les étapes du travail de deuil, et on a l’impression que l’auteure est toujours aussi affectée et triste dans les dernières pages que dans les premières.
Ce livre est une biographie de la mère d’Annie Ernaux, qui fut une jeune ouvrière puis une commerçante ambitieuse, et qui aimait la religion, les livres, et rêvait que sa fille s’élève dans l’échelle sociale grâce aux études.
Annie Ernaux nous confie que son but, à travers ce livre, est à la fois sociologique et historique, ce qui est également vrai pour ses autres livres. Mais, dans celui-ci, la charge émotionnelle est extrêmement forte et on sent tellement l’amour de l’auteure pour son sujet, que l’objectivité froide et analytique, caractéristique de son style habituel, n’apparaît plus beaucoup ici.
Ce livre s’intitule « Une femme », comme pour mettre à distance le rôle de mère, ou pour généraliser à toutes les femmes de son époque et de sa classe sociale la personnalité de cette mère, maîtresse-femme de fort tempérament, mais ce n’est pas à un prototype que nous avons affaire dans ce livre : c’est à un être individuel, de chair et de sang, avec ses réactions et ses paroles.
J’avais lu il y a quelques années La Place, le livre qu’Annie Ernaux a consacré à son père, et j’ai largement préféré Une femme, beaucoup plus émouvant, et même poignant dans la dernière partie avec la démence qui a frappé sa mère dans sa vieillesse.
Annie Ernaux nous confie dans Une femme qu’il lui est arrivé de détester cette mère et, en part égale, de l’adorer, elle ne nous cache pas leurs disputes, leurs incompréhensions mutuelles, leurs exaspérations l’une envers l’autre, mais malgré tout on sent cet attachement charnel, viscéral, et cela nous touche profondément.
Un livre qui renvoie chacun à sa propre histoire et à ses sentiments.

Extrait page 22

Je vais continuer d’écrire sur ma mère. Elle est la seule femme qui ait vraiment compté pour moi et elle était démente depuis deux ans. Peut-être ferais-je mieux d’attendre que sa maladie et sa mort soient fondues dans le cours passé de ma vie, comme le sont d’autres événements, la mort de mon père et la séparation d’avec mon mari, afin d’avoir la distance qui facilite l’analyse des souvenirs. Mais je ne suis pas capable en ce moment de faire autre chose.

Mes parents, d’Hervé Guibert

J’avais acheté ce livre après avoir lu A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, que j’avais bien aimé.
Ici aussi il s’agit d’un récit autobiographique, ou plus exactement d’une autofiction, et il est sans doute peu intéressant de chercher à démêler le vrai du faux, puisque souvent l’imaginaire romanesque est au service de la vérité.
Mes Parents est un livre qui juxtapose des souvenirs de manière à peu près chronologique, de la petite enfance à l’âge adulte, et sur des thèmes variés, mais il m’a semblé que le fil conducteur du récit était l’homosexualité du narrateur, ses attirances, ses amours, ses rencontres, et la manière dont ses parents ont réagi c’est-à-dire avec une bienveillante incompréhension.
Le narrateur dresse un portrait de ses parents peu flatteur : il les présente comme avares, mesquins, assez médiocres par leurs ambitions et leurs talents. En même temps, il semble ressentir un grand amour pour son père, même si ce dernier le décevra souvent.
Par rapport à la mère, on ressent aussi une grande aversion mais des aveux d’amour surgissent tout à coup lorsqu’elle tombe gravement malade dans la dernière partie du livre. Les paragraphes deviennent alors plus courts, moins aboutis littérairement, avec des extraits de journal intime, ce qui témoigne de la douleur du narrateur-auteur et de sa peine à s’exprimer.

Un livre intéressant, émouvant, qui m’a paru cependant moins abouti qu’A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, avec un côté plus fragmentaire et éparpillé.

Voici un extrait page 64

Le dimanche matin, ma sœur et moi on est obligés d’aller à la messe, sinon on n’a pas les dix francs d’argent de poche hebdomadaire qui nous permettent l’après-midi d’aller au cinéma. La messe est une torture, le dimanche je déteste mon père. Je l’adore le jeudi après-midi, il devient mon meilleur copain. Après le déjeuner nous descendons ensemble dans la rue, ma mère nous regarde derrière la fenêtre, tout de suite je mets ma main droite dans la main gauche de mon père et il les enfouit toutes les deux dans sa poche.

Le Chaudron, de Kiyoko Murata

Présentation de l’éditeur :

Tami a dix-sept ans. Elle est en vacances chez sa grand-mère avec son frère et leurs cousins, ceci en l’absence de leurs parents partis au chevet d’un grand-oncle.
Bonne ménagère, c’est tout naturellement que Tami s’installe en cuisine auprès de son aïeule. Chaque jour au jardin, elles composent ensemble un tableau de couleurs et de saveurs, qu’elles jettent ensuite dans le chaudron avant de proposer à la famille une multitude de goûts aussi variés qu’élaborés.
C’est un été particulier pour la vieille dame. Alors que le temps du repas Tami reconstruit minutieusement la sérénité des lieux, les enfants perçoivent les séismes de la tristesse, les questions se font plus précises, la mort justifie le désir de réponses aux silences.
Perdue dans les profondeurs de sa mémoire, la vieille dame redessine pour eux l’arbre généalogique de la famille.
Le Chaudron a été adapté au cinéma par Akira Kurosawa sous le titre : Rhapsodie en août. Kiyoko Murata est née en 1945. Elle a obtenu le fameux prix Akutagawa pour Le Chaudron. Elle vit dans la province de Fukuoka, la plus méridionale des quatre îles principales de l’archipel.

Mon avis :

Ce court roman – qui se lit en une soirée – est agréable mais un peu léger. J’ai assez vite deviné la fin et, sans vouloir vous la dévoiler à mon tour, il m’a semblé que les caractères des uns et des autres auraient pu être plus fouillés, moins lisses peut-être.
Néanmoins, on suit avec un certain intérêt les émotions de ces enfants aux prises avec l’adversité, et cette histoire est joliment écrite, avec un côté « conte contemporain » assez plaisant mais un peu naïf.

Le Chaudron était paru chez Actes Sud en 2008, dans une traduction d’Anne-Yvonne Gouzard, et je l’ai lu dans le cadre du défi « Autour du monde elles écrivent » organisé par Eléonore, pour le continent asiatique.

Quai Ouest de Bernard-Marie Koltès

Mes vacances ne sont pas loin d’être finies, ou du moins je commence à préparer sérieusement mon retour sur ce blog.

En attendant ma réapparition définitive du 1er septembre (avec les comptes-rendus de toutes mes lectures estivales), voici un petit billet en guise de mise en bouche.

Cette lecture est encore très fraîche dans ma mémoire puisque je viens juste de la terminer, mais je dois dire que je ne suis pas convaincue du tout et que je me suis passablement ennuyée. On me rétorquera peut-être qu’une pièce de théâtre est faite pour être vue sur une scène, et non pas lue, et certainement une mise en scène judicieuse doit pouvoir pimenter un peu ce texte qui m’a paru bien plat. La situation de départ est pourtant prometteuse et intéressante mais, rapidement, l’action se fige et se dilue sans que rien ne se passe, ni dans les actes ni dans les paroles.
La situation de départ : un homme (Koch) se fait conduire par son chauffeur (Monique) sur le quai désert d’un quartier misérable, dans le but de se suicider. Alors qu’il vient de sauter dans le fleuve, il est repêché par un homme qui n’est pas forcément animé par de bonnes intentions. Une famille d’immigrés (espagnols ou indiens ?) cherche à profiter de la situation pour le racketter.
Les personnages se disputent pour savoir s’ils vont crever les pneus de la voiture, où est le delco, où est la montre luxueuse de Koch (le candidat au suicide), où sont les clés de la voiture, est-ce que tel personnage veut bien donner les clés de la voiture à tel autre, etc.
La fin redonne un peu d’énergie à ces situations plates et figées, avec quelques dialogues qui font mouche, et une tension dramatique accrue, mais ça reste tout de même très en-dessous (à mon avis) de cette autre très bonne pièce de Koltès : Dans la solitude des champs de coton qui n’est pourtant postérieure que d’une année (1986) mais dont l’écriture me parait bien plus élaborée.
Pour moi qui aime bien Koltès d’habitude et qui apprécie son style, c’est une assez mauvaise surprise.

Le sacrifice de Tarkovski


Le début de l’histoire :
On est dans la campagne suédoise. Le personnage principal, professeur d’université d’un âge déjà respectable, plante un arbre mort et parle à son petit garçon qui joue un peu plus loin et qui est muet : il a un bandage autour de la gorge car il a été opéré récemment. Dans son long monologue, le professeur dit qu’on peut ressusciter un arbre mort à condition de l’arroser tous les jours invariablement, à heure fixe, pendant des années. Il fait l’éloge des systèmes ordonnés et immuables. Bientôt, le facteur sur son vélo rejoint les deux personnages et donne au professeur une carte d’anniversaire. Le facteur se met à lui parler de Nietzsche et de l’Eternel Retour. Il s’ensuit un dialogue entre les deux hommes sur le fait que la vie n’est souvent qu’une attente de la vraie vie. (…)

Mon avis :
La première heure du film est extrêmement bavarde mais, pour autant, les scènes ne sont pas statiques, les personnages sont sans arrêt en mouvement, tournoyants, et les thèmes philosophiques abordés ne sont pas difficiles à suivre.
Le scénario est riche en rebondissements inattendus, très surprenants, qui échappent à la logique ordinaire mais semblent avoir leur propre forme de logique et donnent à l’histoire plusieurs niveaux de lecture : est-ce l’histoire d’un homme qui délire ou l’aventure surnaturelle d’un homme qui a fait un pacte avec le Ciel ?
Tout le long du film, des images très fortes, très belles, et plus ou moins inexplicables surgissent inopinément, comme cette jeune fille nue courant derrière des poules dans un couloir, ou cette séquence en noir et blanc d’une foule en pleine bousculade, vue du dessus, dans une rue, et qui donnent une impression fortement onirique.
Pour autant, Le Sacrifice est un film relativement clair, avec des événements qui se suivent de manière cohérente et des dialogues compréhensibles, et je l’ai trouvé beaucoup plus facile à suivre que, par exemple, Le Miroir, auquel je n’avais pas compris grand chose.
Je n’ai pas pu m’empêcher de voir des symboles et des sens cachés dans ce film, comme j’en avais également vu dans Le Miroir, mais je crois savoir que Tarkovski n’aimait pas qu’on fasse ce genre de lectures de ses films, et qu’il était favorable à une approche plus simple et directe.
En tout cas, je ne me risquerais certainement pas à vous expliquer ce film ni les liens sous-jacents entre Nietzsche, la guerre nucléaire, un enfant muet qu’il faut préserver des dangers, un arbre mort qu’il faut faire refleurir, et le tableau L’adoration des Mages de Léonard de Vinci.
Un film d’une esthétique superbe, aux dialogues brillants, et à la logique étrange.

Trois poèmes de Georges Schehadé


Vous aurez sans doute remarqué que ce blog a adopté un rythme nettement ralenti, comme vous devez vous en douter je m’accorde un peu de repos estival.
Cependant, n’hésitez pas à venir jeter un œil ici de temps en temps car je continuerai à poster sporadiquement des billets poétiques ou culturels.

Aujourd’hui je voudrais vous proposer trois poèmes de Georges Schéhadé (1905-1989), poète libanais francophone, que j’ai choisis dans le livre « Poésies » chez Poésie-Gallimard, et plus exactement dans le recueil « Le nageur d’un seul amour » qui date de 1985.

***

Ce n’est pas des mots pour rien ce poème
Ce n’est pas un chant pour personne cette mélancolie
Voici l’automne et ses froides étoiles
Il reste assez de vent pour s’enfuir
L’oiseau d’Afrique demande l’heure
Mais la mer est loin comme un voyage
Et les pays se perdent dans les pays
– Ecoute à travers les ramures
Le bruit doré d’un arbre qui meurt

**

Elle marchait dans un verger
De douces syllabes tombaient des arbres
L’air n’avait plus de couleur

C’est la naissance du soir
La première fraîcheur des nids
Rêvait un peu la jeune fille
En regardant autour d’elle

Maintenant la nuit se répète à l’infini
Les arbres se cachent dans leurs feuilles
Et le silence arrive de loin

**

C’est encore une fois l’automne
Le jardin court derrière ses feuilles

Personne n’est plus là :
Les fenêtres les gens
Mais le vent

Il y a une lune oubliée
Dans le ciel comme une figure

En souvenir du bel été
A boire disait une fontaine

***

A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, d’Hervé Guibert

ami_guibert J’ai lu ce livre car il m’a été conseillé par quelqu’un de cher … Je ne savais pas trop de quoi il s’agissait sauf que ce livre était une autofiction traitant du Sida et qui avait plus ou moins fait scandale au moment de sa sortie en 1990 car il évoquait – sous couvert de pseudonymes – le philosophe Michel Foucault et la star Isabelle Adjani, tous deux amis proches d’Hervé Guibert (1955-1991), mais ceci n’est que la petite histoire …
Ce récit – ou plutôt cette autofiction – raconte les liens du narrateur avec le Sida dans les années 80, époque où cette maladie était incurable et où il était honteux d’en être atteint, les malades faisaient peur et étaient entourés d’une sorte de halo sulfureux … ainsi, ses premiers contacts avec la maladie concernent son ami Muzil, homosexuel comme lui, qui est atteint par la maladie très tôt dans les années 80 et qui essaye de transmettre son patrimoine à son compagnon avec les plus grandes difficultés, car la loi ne leur est pas favorable.
Hervé Guibert dresse une charge féroce contre le monde médical : froideur, manque d’humanité, volonté de traiter les malades comme des cobayes, émaillent le livre de bout en bout, et même les médecins apparemment humains et de bonne volonté se révèlent finalement des incompétents.
Livre sur la trahison, le Sida est pour le narrateur une occasion de se rendre compte de la fausseté de certaines relations humaines, aussi bien avec son amant qu’avec des amis.
Livre sur la relation qu’un jeune homme condamné peut entretenir avec la mort, essayant d’y échapper par tous les moyens, puis se familiarisant peu à peu avec cette réalité, c’est le livre d’un combat perdu d’avance, et un livre éprouvant pour le lecteur compatissant.
L’écriture est belle et très travaillée, avec des phrases longues dont Hervé Guibert nous apprend qu’il a pris pour modèle Thomas Bernhard, et la narration n’est pas toujours linéaire, on sent que ce livre a été écrit par à-coups, sans doute au gré de la progression de la maladie.
Un livre fort, qui ne laisse pas indifférent.