Chevreuse de Patrick Modiano

Couverture chez Gallimard

Note pratique sur le livre

Editeur : Gallimard
Date de publication : 2021
Genre : roman
Nombre de pages : 159

Petit résumé de l’histoire (vue par moi)

Un jeune homme d’une vingtaine d’années se remémore des événements qui lui sont arrivés une quinzaine d’années plus tôt, à l’époque de son enfance, et dont il se souvient très mal. En effet, des personnes qu’il côtoyait en ce temps-là réapparaissent brutalement dans sa vie et semblent avoir vis-à-vis de lui des intentions peu claires et agissent avec lui d’une manière ambiguë, parfois inquiétante. Nous partons donc sur les traces de ce jeune homme, Jean Bosmans, et tentons de reconstituer avec lui cet arrière-plan de souvenirs touffus, dont beaucoup de choses semblent avoir disparu sans laisser de trace. (…)

Mon humble avis :

Avant d’écrire cette chronique je suis allée regarder sur Internet les diverses et nombreuses critiques qui lui ont été consacrées et j’ai été très étonnée de constater que la plupart des commentateurs parlent de ce livre comme si c’était une stricte autobiographie, un épisode réel de la vie de Patrick Modiano. Je suis peut-être à côté de la plaque mais j’ai lu ce livre comme un véritable roman, une fiction tout à fait imaginaire, même si on sent que certains petits détails pourraient être tirés du vrai, même si le héros est écrivain (mais il s’appelle Jean Bosmans et non pas Patrick Modiano), et on se fait plusieurs fois la réflexion, au cours de la lecture, qu’ici la réalité est tellement imbriquée avec l’imaginaire qu’on aurait beaucoup de mal à les démêler et qu’il n’y aurait, en plus, pas tellement d’intérêt à le faire.
Dans ce roman, on retrouve beaucoup d’éléments typiquement modianesques : l’importance primordiale des lieux (quartiers de Paris et de sa banlieue sud, certaines rues et certains appartements), des personnages plus ou moins fantomatiques dont on ne sait pas grand-chose (et le peu de choses qu’on en sait est incertain et sujet à caution), le héros lui-même nous apparaît en quête de ses souvenirs, perdu dans une enquête sur son passé et cherchant finalement à reconstituer sa propre identité à travers des bribes de mémoire, des traces de personnages qui ont disparu et qu’il n’a peut-être même jamais vraiment connus profondément.
Ici, de larges zones de l’histoire sont passées sous silence et demeurent inexpliquées : nous ne comprenons pas pourquoi ce Jean Bosmans, vers l’âge de cinq ans, vivait sans ses parents et sans aucun adulte de sa famille, avec des personnes inconnues et louches (plus ou moins, des repris de justice) : pourquoi, pendant combien de temps et quel était leur mode de vie, nous l’ignorons. Les relations des personnages les uns avec les autres nous apparaissent mystérieuses et nous sentons que nous n’avons pas tous les éléments pour établir les causes, les conséquences des événements, les buts et les motifs des personnages – ce qui trouvera effectivement son explication à la fin mais pas totalement.
C’est essentiellement un roman sur le thème du temps qui passe, du temps qui efface les gens, les choses ,les événements, les souvenirs et où le mot « disparition » s’inscrit en filigrane tout au long des pages.
Un très beau livre, où les amateurs de Modiano retrouveront tout ce qui fait le charme et l’atmosphère de l’œuvre de cet écrivain.

Un Extrait page 49

Il éprouvait un sentiment de légèreté à se promener cet après-midi là, au hasard dans les rues d’Auteuil. Il pensait à cet appartement si différent le jour et la nuit, au point d’appartenir à deux mondes parallèles. Mais pourquoi s’en serait-il inquiété, lui qui depuis des années avait l’habitude de vivre sur une frontière étroite entre la réalité et le rêve, et de les laisser s’éclairer l’un l’autre, et quelquefois se mêler, tandis qu’il poursuivait son chemin d’un pas ferme, sans dévier d’un centimètre, car il savait bien que cela aurait rompu un équilibre précaire ? A plusieurs reprises, on l’avait traité de « somnambule », et le mot lui avait semblé, dans une certaine mesure, un compliment. Jadis, on consultait des somnambules pour leur don de voyance. Il ne se sentait pas si différent d’eux. Le tout était de ne pas glisser de la ligne de crête et de savoir jusqu’à quelle limite on peut rêver sa vie.(…)

Un Extrait page 60

Il dut attendre encore de nombreuses années avant d’en savoir un peu plus long sur l’hôtel Chatham et « le groupe » auquel Camille avait fait allusion, un cercle d’individus assez inquiétants. Mais cette nouvelle perspective ne changea rien aux souvenirs qu’il gardait de cette période de sa vie. Au contraire, elle confirmait certaines impressions qu’il avait eues, et il les retrouvait intactes et aussi fortes, comme si le temps était aboli.
A cette époque, il n’avait cessé de marcher à travers Paris dans une lumière qui donnait aux personnes qu’il croisait et aux rues une très vive phosphorescence. Puis, peu à peu, en vieillissant, il avait remarqué que la lumière s’était appauvrie ; elle rendait désormais aux gens et aux choses leurs vrais aspects et leurs vraies couleurs – les couleurs ternes de la vie courante. Il se disait que son attention de spectateur nocturne avait faibli elle aussi. Mais peut-être qu’après tant d’années ce monde et ces rues avaient changé au point de ne plus rien évoquer pour lui.

Une Lecture Commune pour Goran

Il y a presqu’un an, notre ami Goran, homme de cœur et de culture et blogueur de talent, nous quittait, bien trop jeune.
En souvenir de son amitié et en son hommage, nous sommes plusieurs blogueurs (en particulier Patrice et Eva) à souhaiter organiser une lecture commune pour la date du 15 septembre – anniversaire de la création du blogue de Goran.
Après avoir consulté le Top100 de Goran – la liste de ses cent livres préférés – j’ai pensé que nous pourrions lire Moon Palace de Paul Auster, l’un des écrivains que Goran admirait tout particulièrement. Si vous avez déjà lu ce livre, vous pourrez lire un des livres de La Trilogie new-yorkaise du même auteur, ou tout autre roman de ce célèbre écrivain américain contemporain, à votre convenance.

Pour résumer :


Si vous voulez participer il s’agit donc de lire et de chroniquer Moon Palace de Paul Auster pour le 15 septembre 2022 (ou un autre du même auteur, par exemple un tome de la Trilogie new-yorkaise) et, bien sûr, de me signaler vos chroniques par un petit commentaire sur cette page.

Quelques Poèmes de Cécile Guivarch

Couverture chez « Les Lieux dits »

Ces poèmes sont extraits du recueil « Cent ans au printemps », dédié au grand-père paternel de la poète, et publié au printemps 2021 aux éditions « Les Lieux dits », dans la jolie collection des Cahiers du Loup bleu, dont j’ai eu le plaisir d’acquérir plusieurs recueils de poètes et poétesses différents.

Note sur la poète

Cécile Guivarch, née en 1976 près de Rouen, est une poète franco-espagnole (de langue française) qui a créé en 2005 et qui continue d’animer le site poétique Terre à Ciel. En 2017, elle est lauréate du Prix Yves Cosson pour l’ensemble de son œuvre. (Source : Wikipédia et moi)

Note sur le recueil

Ce livre recueille des souvenirs d’enfance en lien avec ce grand-père paternel et exprime avec délicatesse l’affection très forte entre la petite fille qu’elle était et cet homme aux yeux bleus intenses, proche de la campagne et de la mer, et qui avait fait la guerre. (source : moi)

**

Personne n’a son regard
ni même la couleur de la mer

les canetons au creux des mains
je détale devant le dindon

le poème pour faire revenir
le sourire dans les yeux
nos deux extrémités

*

son odeur de tabac
(me serre tout contre)

***

Sont morts milliers de grands-pères
ce n’était pas le mien

qu’a-t-il pensé des avions
maisons tombées en gravats

un soldat évadé caché dans le grenier
devenu sourd et muet de ne pas avoir
le droit de parler

*

les mots sonnent vides
(comme des pas perdus)

***

Le jardin étendu plus loin que le jardin
les jours de pluie les herbes mouillées

sur le chemin interdit sauf riverains
des centaines de coquilles

les escargots déposés un à un dans un seau
pas pour une course de lenteur
les faire dégorger à l’ail puis au beurre

*

le persil toujours au jardin
(grand-père dans sa coquille)

***

(Dernier poème du recueil)

Il aurait eu cent ans au printemps
vingt ans comme ses années de mer

j’ai une barque dans la tête
elle va et vient avec les vagues

j’étais encore une enfant quand j’ai écrit
ma première rédaction
la couleur de ses yeux

*

se souvenir nous met au monde
(poitrine soulevée de tant de battements)

***

Le Cœur à rire et à pleurer de Maryse Condé

Note pratique sur le livre

Année de parution originale : 1999
Editeur : Pocket (initialement, Robert Laffont)
Nombre de pages : 155

Note biographique sur l’écrivaine

Maryse Condé est née en Guadeloupe en 1937. Elle a étudié à Paris, avant de vivre en Afrique – notamment au Mali – d’où elle a tiré l’inspiration de son best-seller Ségou (Robert Laffont, 1985). Ses romans lui ont valu de nombreux prix, notamment pour Moi, Tituba sorcière (grand prix de la littérature de la Femme, 1986) et La Vie scélérate (Prix Anaïs Ségalas de l’Académie Française, 1988).
En 1993, Maryse Condé a été la première femme à recevoir le prix Putterbaugh décerné aux Etats-Unis à un écrivain de langue française. Lus dans le monde entier, ses romans s’interrogent sur une mémoire hantée par l’esclavagisme et le colonialisme, et, pour les descendants des exilés, sur une recherche identitaire.
Après de nombreuses années d’enseignement à l’Université de Columbia à New-York, elle partage aujourd’hui son temps entre la Guadeloupe et New-York. Elle a initié la création du prix des Amériques insulaires et de la Guyane qui récompense tous les deux ans le meilleur ouvrage de littérature antillaise.
(Source : éditeur)

Brève présentation :

Dans ce récit, dédié à sa mère, Maryse Condé retrace ses souvenirs d’enfance et d’adolescence, dans les années quarante et cinquante, sur l’île de la Guadeloupe, jusqu’à ses premières années d’études à Paris, d’abord en Lettres Classiques puis en Anglais. Peu à peu, l’écrivaine se construit une identité, en opposition à ses parents, tout en renouant avec leurs racines.

Mon humble avis :

C’est un livre très agréable à lire, de par son écriture extrêmement fluide et d’une brillante clarté. La présence d’expressions typiquement guadeloupéennes – peu fréquentes mais tout de même régulièrement distillées au cours du récit – ne sont pas très difficiles à comprendre dans leur contexte et elles nous font entrer dans le mode de vie et le langage des personnages. Il y a d’ailleurs un bref glossaire en fin d’ouvrage, mais je n’ai eu besoin d’y recourir que deux ou trois fois.
Ces souvenirs d’enfance sont, comme l’indique le titre, à la fois doux et amers, souriants et tristes.
La petite fille est élevée par des parents très francophiles, dont la culture française et la passion de « la Métropole » surpasse très certainement celles de nombreux français hexagonaux. Mais, en grandissant, la fillette puis l’adolescente prend conscience de ses origines, auxquelles ses parents n’ont jamais fait allusion. Son frère lui dit que leurs parents sont des « aliénés » et elle commence à s’interroger. Elle a bien remarqué que, sur l’île, les Noirs, les Mulâtres et les « Blancs-pays » ne se fréquentent pas et elle cherche dès lors à comprendre les raisons, héritées de l’Histoire, avec le racisme, l’esclavage et la colonisation, dont la découverte simultanée la bouleverse.
Bien sûr, ce récit autobiographique n’évoque pas que l’aspect politique ou historique des choses, loin de là. Les liens affectifs avec la mère, une femme forte et d’une autorité sans doute assez effrayante, ou avec la meilleure amie Yvelise, ou encore avec la nourrice très aimée, Mabo Julie, donnent lieu à de très beaux chapitres.
Et justement, cette manière d’imbriquer dans un même récit le côté politique et affectif, l’un éclairant l’autre, m’a semblé extrêmement intéressant et riche.
Le caractère de l’écrivaine, très épris de vérité et d’une franchise mal comprise par les autres, m’a été tout à fait sympathique et facilement imaginable – il m’a semblé la « rencontrer » d’une manière presque concrète.
Un livre que j’ai vraiment beaucoup aimé !

Un Extrait page 117

(…)
Ceux qui n’ont pas lu La Rue Cases-Nègres ont peut-être vu le film qu’Euzhan Palcy en a tiré. C’est l’histoire d’un de ces « petits-nègres » que mes parents redoutaient tellement, qui grandit sur une plantation de canne à sucre dans les affres de la faim et des privations. Tandis que sa maman se loue chez des békés de la ville, il est élevé à force de sacrifices par sa grand-mère Man Tine, ammareuse en robe matelassée par les rapiéçages. Sa seule porte de sortie est l’instruction. Heureusement, il est intelligent. Il travaille bien à l’école et se prépare à devenir petit-bourgeois au moment précis où sa grand-mère meurt. Je pleurais à chaudes larmes en lisant les dernières pages du roman, les plus belles à mon avis que Zobel ait jamais écrites.
« C’étaient ses mains qui m’apparaissaient sur la blancheur du drap. Ses mains noires, gonflées, durcies, craquelées à chaque repli, et chaque craquelure incrustée d’une boue indélébile. Des doigts encroûtés, déviés en tous sens ; aux bouts usés et renforcés par des ongles plus épais, plus durs et informes que des sabots… « 
Pour moi toute cette histoire était parfaitement exotique, surréaliste. D’un seul coup tombait sur mes épaules le poids de l’esclavage, de la Traite, de l’oppression coloniale, de l’exploitation de l’homme par l’homme, des préjugés de couleur dont personne, à part quelquefois Sandrino, ne me parlait jamais. (…)

La Formule Préférée du professeur de Yôko Ogawa

couverture chez Actes Sud

Vous aurez peut-être remarqué que je m’intéresse cette année tout particulièrement à l’écrivaine japonaise Yôko Ogawa, dont j’ai déjà chroniqué quelques livres au cours des derniers mois (La Piscine, L’annulaire, La Grossesse, entre autres) mais aussi Le Petit Joueur d’Echecs en l’honneur de Goran. Dans le souhait de mieux connaître cette écrivaine, j’ai souhaité lire l’un de ses romans les plus réputés : La Formule préférée du Professeur, qui date de 2003, et qui est disponible chez Actes Sud dans une traduction de Rose-Marie Makino-Fayolle.

Note biographique sur l’autrice :

Yôko Ogawa, née en 1962, se consacre à l’écriture dès la fin de ses études de Lettres. Admiratrice d’auteurs comme Murakami, Tanizaki, Kawabata, elle apprécie aussi Paul Auster dont le roman Moon Palace l’influença. Elle remporte le prestigieux Prix Akutagawa pour son roman La Grossesse en 1991, puis de nombreux autres prix (Tanizaki, Izumi, etc.). Traduite dans le monde entier, l’œuvre de Yôko Ogawa est particulièrement populaire en France. (Source : Wikipédia)

Quatrième de Couverture :

Une aide-ménagère est embauchée chez un ancien mathématicien, un homme d’une soixantaine d’années dont la carrière a été brutalement interrompue par un accident de voiture, catastrophe qui a réduit l’autonomie de sa mémoire à quatre-vingts minutes.
Chaque matin, en arrivant chez lui, la jeune femme doit de nouveau se présenter – le professeur oublie son existence d’un jour à l’autre – mais c’est avec beaucoup de patience, de gentillesse et d’attention qu’elle gagne sa confiance et, à sa demande, lui présente son fils âgé de dix ans. Commence alors entre eux une magnifique relation. Le petit garçon et sa mère vont non seulement partager avec le vieil amnésique sa passion pour le base-ball, mais aussi et surtout appréhender la magie des chiffres, comprendre le véritable enjeu des mathématiques et découvrir la formule préférée du professeur…
Un subtil roman sur l’héritage et la filiation, une histoire à travers laquelle trois générations se retrouvent sous le signe d’une mémoire égarée, fugitive, à jamais offerte.

Mon Humble Avis :

L’idée de mélanger les plus célèbres formules mathématiques avec une histoire romanesque, m’a paru intéressante et Yôko Ogawa nous donne à travers ce roman une véritable leçon de vulgarisation, qui rend les maths passionnantes, même pour des lecteurs réfractaires à priori à l’algèbre et à l’arithmétique. Et j’ai trouvé qu’il s’agissait là de l’idée la plus brillante de ce roman.
Par contre, il y a plusieurs autres choses que je n’ai pas trop appréciées.
Yôko Ogawa consacre de nombreuses pages au base-ball, et nous fait même assister à un match entier, avec la description des différents coups réalisés par les deux équipes, ce qui a été pour moi un long moment d’ennui ! Et comme les Français (dont je suis) ne connaissent en général strictement rien au base-ball et à ses règles complexes et sibyllines, il est probable que le lecteur s’ennuiera à peu près autant que moi.
Une autre chose qui m’a dérangée est le défaut de vraisemblance. Pas mal de péripéties semblent cousues de fil blanc, à commencer par l’amnésie du professeur qui ne l’empêche pas de mener des travaux mathématiques sur des périodes de plusieurs jours, alors qu’il est supposé tout oublier au bout de quatre-vingts minutes ! De même, il réussit à nouer une longue et profonde amitié avec la narratrice et son fils, alors qu’il les oublie totalement toutes les quatre-vingts minutes et qu’ils sont obligés de lui rappeler à nouveau qui ils sont – comment est-ce possible ? L’autrice ne nous l’explique pas vraiment.
Cependant, il y a un défaut qui m’a encore plus agacée : c’est le caractère gentillet des personnages et les trop nombreux bons sentiments qui animent ces trois gentils héros.
Et là, je n’ai pas du tout reconnu la Yôko Ogawa que j’aime et que j’admire, l’écrivaine au trait acéré, à la cruauté savamment distillée, et au pouvoir de suggestion sans pareil, l’autrice de « L’annulaire » et de « La Grossesse ».
Il m’a semblé que Yôko Ogawa pratiquait une littérature bien plus exigeante et maîtrisée dans les années 90, pour autant que je puisse en juger, et puisque j’ai déjà lu trois de ses livres des années 90 et deux des années 2000, mais cela mériterait d’être approfondi et précisé.
Je dirais donc à propos de La Formule préférée du professeur qu’il s’agit d’un roman bien construit, habile, à l’intrigue assez artificielle, pas très vraisemblable, mais qui se laisse lire sans déplaisir.

Un Extrait page 51

Pour le professeur, les problèmes difficiles ne concernaient que les mathématiques. Il s’attelait à des énoncés nécessitant de longues heures de concentration, et en plus gagnait des prix en les résolvant, mais ne se réjouissait pas tellement lorsque je le félicitais et lui faisais remarquer combien c’était merveilleux.
– Ce n’est rien de plus qu’un jeu, me disait-il sur un ton plus triste que modeste. Ceux qui élaborent les problèmes en connaissent la réponse. Résoudre un problème dont la solution existe obligatoirement, c’est un peu comme faire avec un guide une randonnée en montagne vers un sommet que l’on voit. La vérité ultime des mathématiques se dissimule discrètement à l’insu de tous au bout d’un chemin qui n’en est pas un. En plus, il n’est pas sûr que cet endroit soit un sommet. Ce peut être une gorge entre deux falaises abruptes ou un fond de vallée.
(…)

Quelques tanka de Cookie Allez (poésie)

Couverture chez Pippa

J’ai découvert ce livre dans une célèbre librairie du Quartier Latin – Gibert pour être précis – et ces courts poèmes d’inspiration japonaise (dénommés « tanka », une forme de poésie très ancienne dont a découlé la forme du haïku) m’ont tout de suite tapé dans l’œil.
Ce recueil s’intitule « Pétales de vie » et il a été publié chez Pippa en septembre 2019, avec des illustrations (encres noires sur papier blanc) de Nathalie Houdebine et une préface de Danièle Duteil.

Note sur la poète :

Cookie Allez, née en 1947 à Paris, a publié sept romans aux éditions Buchet-Chastel et une anthologie des expressions inventées en famille chez Points Seuil, collection Le Goût des mots. « Pétales de vie » est son premier recueil de tanka.

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Dans l’entre-feuille
dialoguent les oiseaux
secrets de plumes
comme j’aimerais saisir
des trilles de confidences

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Devant le mendiant
elle donne du pain aux pigeons
les passants passent
mon billet l’indiffère
il rumine sa rancœur

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Du maquillage
pour déguiser la tristesse
clown blanc yeux rouges
ainsi en certains matins
dans l’impitoyable miroir

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Chat dans la gorge
personne à qui parler
soigner ses fleurs
elles aiment être dorlotées
je suis sûre qu’elles ronronnent

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La peau est papier
toute la vie s’y inscrit
pleins et déliés
et quand le cœur est proche
lecture vaut caresse

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La vie d’un coucou
coûte celle d’un passereau
obscure algèbre
qui fait partie des mystères
auxquels l’homme devrait penser

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L’hiver de la vie
des flocons de souvenirs
images furtives
je veux tous les attraper
avant de les voir fondre

Quelques poèmes de Ryôkan

Ryôkan (1758-1831), moine zen et poète japonais, fut peu connu de son temps mais devint très populaire au 20è siècle. Il a laissé à la postérité une cinquantaine de courtes poésies. (source : éditeur)

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Ô pruniers en fleur,
soyez pour mon vieux cœur
la consolation !
Mes amis d’ancienne date
à présent m’étant ravis.

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Même étourdiment,
ne fais plus mal à personne !
Singe que tu es,
tu n’en subirais pas moins
la conséquence des actes.

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L’automne bientôt
avec ce qu’il met au cœur
de si désolant.
Quand sur les petits bambous
la pluie devient plus sonore.

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Frondaisons pourprées
qui vous êtes effeuillées
dans l’eau du torrent,
laissez au moins vos reflets !
En souvenir de l’automne.

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Au crépuscule,
sur la colline, ces pins,
s’ils étaient des hommes,
c’est du passé qu’auprès d’eux
j’aimerais à m’enquérir.

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Le recueil Ô pruniers en fleur de Ryôkan était paru chez Folio en 2019 dans une traduction d’A.L. Colas datant de 2002.

Trois poèmes de Gérard Chaliand

couverture chez Poésie-Gallimard

Gérard Chaliand est né en 1934 à Bruxelles, spécialiste de géopolitique, il a passé une quarantaine d’années à voyager sur tous les continents.
La poésie et l’amour ont été, tout au long de son existence, avec l’aventure et l’intérêt porté aux autres cultures et à la création, ses soucis majeurs. (source : notice biographique des éditions Gallimard).

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(page 47.)

Chaque bouffée de soleil l’avait porté à l’amour ;
une tendresse déchirée lui faisait ouvrir les mains.

Du fond de sa mémoire, jaillissaient parfois
des tristesses anciennes auxquelles il ne croyait plus.

Quand il ouvrit les yeux, au grand soleil,
fatigué d’espérance, las d’avoir rêvé,
il s’étendit sur la grève, les lèvres pleines d’écume.
Loin, résonnait le pas des marches stériles.

La tristesse porte de longues fatigues,
tisse des rêves solitaires.
Tout me manque,
jusqu’à cette femme précieuse et nue dont j’ai soif.

**

(page 132.)

Tout ce qu’il va perdre, je l’ai perdu

A Fanny

Tout ce qu’il va perdre,
disait Nazim Hikmet en évoquant sa jeunesse,
je l’ai perdu.
Et moi, il me faudra perdre aussi
ce qu’il me reste encore,
jusqu’à me perdre moi-même,
sans autre trace que les mots que je laisse,
devant un quai désert où bat le vide du vent.

**

(page 117)

13.

 » La servitude abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer »
Ces mots me reviennent souvent à l’esprit.
L’acceptation de l’ordre supposé du monde
Le poids de la tyrannie, subie au nom de la sécurité.
Je ne juge pas ceux qui furent défavorisés par la naissance,
mais les autres, ceux qui pouvaient…

**

Le recueil Feu nomade, d’où sont issus ces trois poèmes, est paru chez Poésie/Gallimard en 2016.

Quelques nouvelles du Coronavirus

Rappelez-vous, le 5 mars 2020, le gouvernement français interdisait les rassemblements de plus de 5000 personnes. 5000, oui. A 4900 personnes il était donc évident que le virus ne passerait pas …
Quelques jours après, on interdisait les rassemblements de mille personnes, et les organisateurs de spectacles en tous genres méditaient sur des salles de 999 personnes où, bien sûr, le virus ne se propagerait pas.
Tout cela nous semble bien étrange et effrayant, quelques semaines plus tard, à la lumière de ce qui nous est arrivé depuis.

Début mars, ne nous parlait-on pas de « gripette », sans gravité, dont tout le monde se sortirait sans mal sauf quelques vieillards croulants du quatrième âge, pleins de comorbidités incurables ?
Quelques semaines plus tard, on s’aperçoit que le tableau est beaucoup plus sombre, que tous les âges sont touchés et même des personnes dans la force de l’âge et en pleine santé.

Quelles bêtises ne nous a-t-on pas racontées pour nous faire tenir tranquilles et nous leurrer totalement ?

Je vous invite à visiter un petit site, découvert par hasard, et qui récapitule justement les événements tels qu’ils se sont passés depuis l’apparition du virus en Chine, en décembre.
En espérant que ça vous donne à méditer et à prendre du recul sur cette terrible période que nous vivons :

Vous pouvez cliquer ici :

https://soliloquesfous.wordpress.com

 

L’esprit du Haïku, de Terada Torahiko


J’ai acheté ce petit livre à l’occasion d’une récente promenade au rayon poésie de la librairie Gibert à Paris, et son titre L’esprit du Haïku a tout de suite attiré mon attention, comme vous pouvez l’imaginer.
Il s’agit ici d’un essai, d’une réflexion sur l’aspect typiquement japonais de cette forme de poésie qui concentre dans ses trois vers de dix-sept syllabes toute la pensée nippone : son rapport à la nature, sa philosophie, ses interactions entre objectivité et subjectivité, son sens de l’impermanence, la structure et la musicalité de sa langue, son émotion toute particulière face au cycle des saisons et à des expressions comme « fine pluie de printemps » ou « tempête d’automne », etc.
Aux yeux de Terada Torahiko, qui écrit cet essai vers le milieu des années 1930, à une époque où le Japon commençait à être très nationaliste, le haïku ne saurait être composé que par des poètes japonais et aucun occidental n’est capable d’y comprendre quoi que ce soit.
Cet essai – qui a le mérite d’être d’une grande clarté et de nous expliquer de manière concise l’esthétique subtile du haïku – est suivi d’un bref texte de souvenirs : Retour sur les années avec le maître Sôseki.
Terada Torahiko (1878 – 1935) était en effet un disciple du grand écrivain et auteur de haïkus Natsumé Sôseki (1867-1916) qui lui a enseigné la poésie et a formé sa sensibilité et son goût.
Ces pages constituent à la fois un portrait très vivant et très sympathique de Sôseki, et nous donnent aussi une idée des relations de respectueuse complicité et de dépendance qui unissaient alors le maître spirituel et ses disciples. Ainsi, Terada se présente comme volontiers envahissant avec son maître, désireux d’avoir l’exclusivité de sa présence et de son enseignement, tandis que Sôseki essaye de se dérober poliment et maintient toujours un peu de détachement et d’ironie.

Un livre que j’ai pris beaucoup d’intérêt et de plaisir à lire !

L’esprit du haïku est paru chez Philippe Picquier en août 2018, dans une traduction d’Olivier Birmann et de Hiroki Toura.

En voici un extrait page 44 :

Considéré dans son processus, l’apprentissage du haïku exige d’abord un affinement du sens de l’observation de la nature. Une fois que l’on se met à composer des haïkus, les beautés de la nature dont on ne s’était jusque-là absolument pas aperçu semblent comme surgir d’un seul coup de l’obscurité et se déployer sous nos yeux. Au point de se demander comment il a été possible de ne pas les avoir vues jusque-là. C’est là le premier stade de cette pratique.