Deux poèmes de Louise Glück

Ces deux poèmes sont extraits du beau livre Nuit de foi et de vertu, paru en version bilingue chez Gallimard en 2021 dans la collection « Du monde entier » et une traduction de Romain Bénini.

Louise Glück (née en avril 1943) est une poète américaine active à partir de la fin des années 60. Primée à plusieurs reprises, elle obtient le Prix Nobel de Littérature en 2020 pour l’ensemble de son œuvre poétique. Son recueil Nuit de foi et de vertu est initialement paru en 2014 aux Etats-Unis.
Il est à remarquer que l’œuvre de Louise Glück n’était pas traduite en français ni disponible chez aucun éditeur français jusqu’à l’obtention de son Prix Nobel.

La plupart des textes qui composent ce recueil sont assez longs, courant souvent sur plusieurs pages, ce qui ne facilite pas leur diffusion sur Internet, aussi ai-je choisi les deux premières parties d’un long texte et un autre poème en prose, assez court, parmi ceux que j’ai préférés.

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Page 21

Une Aventure

I

Il m’apparut une nuit alors que je commençais à m’endormir
que j’en avais fini avec ces aventures amoureuses
dont j’avais longtemps été esclave. Fini, l’amour ?
murmura mon cœur. A cela je répondis que beaucoup de
découvertes importantes
nous attendaient, tout en espérant que l’on ne me demanderait pas
de les nommer. Car je ne pouvais pas les nommer. Mais la
conviction qu’elles existaient –
cela devait certainement compter pour quelque chose ?

2.

La nuit suivante m’apporta la même idée,
cette fois à propos de la poésie, et dans les nuits qui suivirent
plusieurs autres passions et sensations furent, de la même manière,
mises de côté pour toujours, et chaque nuit mon coeur
invoqua son avenir, comme un petit enfant qu’on eût privé de son
jouet préféré.
Mais ces séparations, dis-je, sont dans l’ordre des choses,
Et une fois de plus je convoquai le territoire immense
qui s’ouvre à nous à chaque adieu. Et avec cette affirmation je devins
un chevalier glorieux s’éloignant dans le soleil couchant, et mon
cœur
devint le destrier qui me portait.

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Page 101

Musique interdite

Après que l’orchestre eut joué pendant un certain temps, et eut passé l’andante, le scherzo, le poco adagio et que le premier flûtiste eut posé sa tête sur le pupitre parce qu’on n’aurait plus besoin de lui avant demain, alors arriva un passage qui était appelé la musique interdite parce qu’il ne pouvait pas, le compositeur l’avait spécifié, être joué. Et pourtant il devait exister et être passé sous silence, intervalle laissé à la discrétion du chef d’orchestre. Mais ce soir, décide le chef d’orchestre, le passage doit être joué – il veut à tout prix se faire un nom. Le flûtiste se réveille en sursaut. Quelque chose lui est arrivé aux oreilles, quelque chose qu’il n’a jamais ressenti auparavant. Il a fini de dormir. Où suis-je maintenant, pense-t-il. Et puis il le répéta, comme un vieil homme étendu sur le sol au lieu d’être dans son lit. Où suis-je maintenant ?

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Un bon jour pour mourir de Jim Harrison

couverture du livre

Quatrième de couverture :

Cuites, amour et dynamite … Un amateur de pêche mélancolique, un ancien du Viêtnam et une jeune femme aux jambes interminables, traversent l’Amérique des années soixante, unis par une « mission » folle et héroïque : faire sauter un barrage du Grand Canyon. Mais l’équipée sauvage de cet improbable trio va bientôt tourner à la gueule de bois carabinée !

Mon Humble Avis :

Ce roman est agréable à lire et vaut surtout par son écriture simple, directe, et fluide. On sent que l’auteur est un homme intelligent et cultivé, poète à ses heures, et son style est vraiment plaisant, sans longueurs, bien rythmé. Voilà pour l’aspect positif !
Là où ça s’est gâté : ni les personnages ni l’histoire ne m’ont vraiment intéressée.
Ce trio de paumés, qui ne pense qu’à la drogue, au sexe et au rock’n roll m’a paru sans doute très typique des années 60, tout à fait dans la mouvance de Kerouac et autres fers de lance de la Beat Generation, mais il me semble que ce type de héros n’a pas très bien vieilli, et pour ma part je les trouve un peu vides, pas très attachants, et même un chouïa hystériques avec leurs disputes vaines et recherche constante de défonce.
Une certaine misogynie s’étale tout au long du roman, avec ce pauvre personnage de Sylvia, dont la quatrième de couverture a raison de préciser qu’elle a des jambes interminables car c’est en effet tout ce qu’on peut dire de sa psychologie telle qu’elle est vue par le narrateur.
L’écologie est ici surtout un ressort dramatique pour terminer le livre en beauté, et on aurait parfois aimé que ce soit un peu plus développé car c’est sans doute l’aspect le plus intéressant du bouquin.
Un livre qui m’a globalement déçue car j’avais gardé un bon souvenir des poèmes de Jim Harrison.
Un livre qui me confirme aussi dans l’idée que la littérature américaine n’est pas trop ma tasse de thé !

Extrait page 75 :

(…) Je n’avais ni Etat, ni patrie, ni gouverneur, ni président. C’est ce qu’on appelle être nihiliste, mais je trouve que c’est un mot beaucoup trop fort pour désigner le vide. Pourtant, le suc de l’existence, atrophié et ténu certes, semble toujours présent. Les délices de l’air, de l’eau et des arbres, des créatures aussi rares que Sylvia, et la nourriture, même quand elle était jetée sur une table, comme par Rosie maintenant. Et les plaisirs du whisky. Et ceux de la pêche. Notre cerveau semble instaurer son propre gouvernement sur notre vie. Notre plan n’était qu’une inauguration, une sorte de bal du Couronnement.

La Conjuration des Imbéciles de John Kennedy Toole

couverture du roman

J’ai lu ce célèbre roman américain sur le conseil de mon ami le poète Denis Hamel, un livre qu’il avait lu dans les années 90 et dont il gardait un excellent souvenir.
« Best-seller », « roman-culte », « chef d’oeuvre incontournable » sont quelques-uns des qualificatifs que l’on applique souvent à ce bouquin, et j’avais très envie d’en savoir plus et de me faire ma propre opinion.

Je recopie ici La Quatrième de Couverture qui vous donnera une idée du propos :

Ecrit au début des années soixante par un jeune inconnu qui devait se suicider en 1969, à l’âge de trente-deux ans, parce qu’il se croyait un écrivain raté, La Conjuration des imbéciles n’a été éditée qu’en 1980. Le plus drôle dans cette histoire, pour peu qu’on goûte l’humour noir, c’est qu’aussitôt publié, le roman a connu un immense succès outre-Atlantique et s’est vu couronné en 1981 par le prestigieux prix Pulitzer. Une façon pour les Américains de démentir à retardement le pied de nez posthume que leur adressait l’écrivain, plaçant en exergue à son livre cette citation de Swift : « Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui. »
Bernard Le Saux, Le Matin

Mon humble avis :

Me basant sur la citation de Swift en exergue de ce livre, je me figurais que le héros, l’étonnant Ignatius Reilly, serait un génie incompris et humilié par son entourage. En réalité, ce personnage assez prétentieux et suffisant, développe certainement des théories très originales, voire comiques, mais elles sont loin d’être géniales. Et s’il se met tout le monde à dos c’est qu’il leur joue des très mauvais tours, et qu’il mérite amplement le sort qu’on lui fait.
D’ailleurs, comment décrire Ignatius Reilly ? Chômeur obèse, ne cessant d’alterner rots et grignotages divers, il vit seul avec sa mère dans un quartier populaire de la Nouvelle-Orléans, noircissant de trop nombreux cahiers avec ses réflexions politico-comico-philosophiques, mélange bizarre de royalisme, de christianisme, d’anarchisme, de luttes sociales et raciales, d’égalitarisme, etc.
Un accident de voiture, en endettant sa mère, va l’amener à chercher du travail pour rembourser ces sommes importantes.
Ce personnage mal adapté à la vie en société et rebelle à toute contrainte d’obéissance ou d’efficacité, va naturellement provoquer des catastrophes partout où il se présentera.

Ce roman m’a semblé être une charge contre la société américaine des années soixante car toutes les grandes idées de l’époque sont tournées en dérision : le freudo-marxisme des étudiants et leurs engagements douteux, le racisme et les inégalités raciales, la libération sexuelle et la psychanalyse, les luttes sociales, la chasse aux sorcières maccarthyste contre les communistes, etc.
Si j’ai parfois ri, c’est surtout grâce aux lettres de Myrna Minkoff, la petite amie ou plutôt correspondante du héros, étudiante contestataire pleine de préjugés psychanalytiques mal digérés, qui ne cesse d’asséner des contre-vérités avec une assurance désarmante.
Il faut remarquer que ce roman est très largement constitué de dialogues, et que ceux-ci souffrent parfois de quelques longueurs.
J’ai certainement préféré certains chapitres (ceux qui tournent autour des bureaux des pantalons Levy, par exemple) plutôt que d’autres (les discussions sans fin dans la boîte de strip-tease) mais, dans l’ensemble, j’ai plutôt apprécié cette lecture !
Un livre intéressant, assez drôle et dont les personnages sont très savoureux et mémorables !

Un extrait page 174 :

Malgré tout ce à quoi on les soumet depuis si longtemps, les Noirs n’en sont pas moins des gens plutôt sympathiques dans leur immense majorité. Je n’ai guère eu l’occasion d’en rencontrer : décidé à ne fréquenter que mes égaux, je ne fréquente bien évidemment personne puisque je suis sans égal. En conversant avec plusieurs travailleurs – lesquels semblaient tous désireux de parler avec moi – je découvris qu’ils touchaient un salaire encore inférieur à celui de Miss Trixie.
En un sens, je me suis toujours senti comme une lointaine parenté avec la race des gens de couleur parce que sa position est assez comparable à la mienne : l’un et l’autre nous vivons à l’extérieur de la société américaine. Certes, mon exil à moi est volontaire. Tandis qu’il est trop clair que nombre d’entre les nègres caressent le vœu de devenir des membres actifs des classes moyennes américaines. Je n’arrive pas à me figurer pourquoi. (…)

La Conjuration des Imbéciles est paru chez 10-18 dans la collection Domaine étranger, traduit de l’américain par Jean-Pierre Carasso, avec une préface de Walker Percy.

La Source vive, d’Ayn Rand

J’ai lu ce roman il y a déjà plusieurs semaines mais il m’a tellement déplu que je m’en souviens encore assez bien. Tout au moins, je me souviens des deux parties que j’ai lues car j’ai abandonné ce volumineux roman à la moitié.
Je ne vais pas m’étendre excessivement sur l’histoire de ce roman, qui n’est qu’un prétexte pour développer longuement des arguments en faveur des thèses philosophiques ultra-libérales défendues par Ayn Rand dans les années 1930 aux Etats-Unis.
En gros, dans ce roman, vous avez l’opposition caricaturale entre un arriviste sans talent, prêt à tuer tout le monde pour assouvir son ambition, plein de compromission et d’hypocrisie, et de l’autre côté le génie sûr de sa force et de sa supériorité, qui ne se laisse ébranler par aucune adversité, refuse le moindre compromis, n’essaye pas de se conformer aux désirs des autres pour leur plaire car il sait que son génie écrasant finira par l’emporter de toutes les manières.
Si vous rajoutez à cela une histoire de rivalité amoureuse plus ou moins sado-maso où la belle femme aime se faire violer et cracher son venin journalistique sur son violeur pour lui faire plaisir, vous verrez à peu près de quoi il retourne.
Dans ce livre, les personnages forment tous une belle brochette de requins qui ne pensent qu’à s’entre-démolir. Même l’amour est une prise de pouvoir, une lutte et une domination de l’un sur l’autre.
Si le personnage du génie incorruptible (dont chaque lecteur a compris dès le début qu’il triompherait glorieusement à la fin) est celui qu’Ayn Rand propose à notre admiration, elle ne nous le décrit pas pour autant comme un homme bon, bien au contraire ! C’est un requin encore plus féroce que tous les autres requins qui lui veulent du mal.
C’est lourd, démonstratif, stéréotypé, …
Une lecture peu ragoûtante, que je déconseille vivement !

Mon Antonia, de Willa Cather

Ce roman, écrit en 1918 par Willa Cather (1873-1947) est un classique des Lettres américaines. Je l’ai lu chez Rivages-poche (350 pages).
Il s’agit d’une nouvelle Lecture Commune avec Goran du blogue des Livres et des Films, que je vous invite à visiter au plus vite pour découvrir sa critique !

Ce livre nous ramène au temps des pionniers américains du 19è siècle, parmi les divers immigrés d’origine européenne qui cherchaient une vie meilleure en Amérique. Il est présenté par Willa Cather, dans une brève introduction, comme le recueil de souvenirs d’un de ses amis de longue date, Jim Burden, c’est-à-dire que ce roman couvre une bonne trentaine d’années, depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte de ce personnage. Ce livre relate l’évolution de ses relations d’amitié amoureuse pour Antonia, de quatre ans son aînée, une jeune fille courageuse, travailleuse, jolie mais « forte comme un homme » qui va connaître dans sa vie des alternances de malheurs et de bonheurs, contrairement à Jim Burden, qui suit un chemin sans heurts vers la réussite sociale : études brillantes, goût de la culture et des travaux intellectuels, situation stable.
Si Antonia est plutôt une fille de la campagne, éprise de la nature et des travaux des champs, Jim Burden sera amené à quitter la terre pour s’installer en ville, laissant son amour de jeunesse derrière lui, non sans regrets. Différence sociale qui ne cesse de s’accentuer au fur et à mesure que Jim gravit les échelons de la réussite. Malgré tout, son amour pour Antonia reste enfoui en lui, à la fois fraternel et sensuel, un amour qui résiste au temps mais qui n’en demeure pas moins impossible, pour des raisons qui ne sont jamais clairement exprimées mais que l’on devine.
Beaucoup de personnages secondaires gravitent autour de ce duo central, et ils sont également très bien dessinés et intéressants, surtout les personnages féminins, qu’il s’agisse de Lena Lingard, à qui tout un chapitre est consacré, ou de Mrs Harling et de ses filles, elles présentent des figures de réussite féminine, de forts tempéraments, qui sont plaisants à suivre.
J’aurais malgré tout quelques petites réserves sur le fond de ce roman : ici, les valeurs de l’argent et de la réussite sociale semblent des horizons indépassables, ce qui n’exclut pas un grand sens moral. Le roman baigne dans un climat assez puritain, qui tranche avec la littérature européenne de la même époque. Par ailleurs, tous les personnages (sauf deux méchants corrupteurs de jeunes filles) apparaissent bons et pleins de qualités humaines, ce qui m’a paru peut-être un peu trop idyllique …
Un roman tout de même intéressant, riche en péripéties, agréable à suivre.

Extrait page 121 :

Aux premiers jours du printemps, après cet hiver rigoureux, on n’arrivait pas à se rassasier de l’air vif. Chaque matin, je me réveillais avec le sentiment renouvelé que l’hiver était fini. Il n’y avait aucun des signes avant-coureurs du printemps que je guettais lorsque j’étais en Virginie, pas de forêts bourgeonnantes ni de jardins en fleurs. Ici, tout ce qu’il y avait c’était le printemps lui-même : ses pulsions, un certain frémissement, son essence même présente partout, dans le ciel où couraient les nuages rapides, dans la pâle lumière du soleil, dans le vent haut et tiède qui se levait d’un coup et retombait de la même manière, capricieux et joueur comme un jeune chien qui lance ses pattes sur vous et, d’un coup, se couche pour se faire caresser. (…)

Red le démon, de Gilbert Sorrentino

J’ai eu envie de lire ce roman américain de Gilbert Sorrentino car Goran, du blog Des livres et des films, lui avait consacré une critique enthousiaste. De plus, c’était une bonne occasion de découvrir un peu mieux la littérature américaine, que je connais mal.
Un petit résumé de l’histoire :
Red est un garçon de douze ans, plutôt mauvais élève et obsédé par les filles, qui vit avec sa mère divorcée chez son pépé et surtout son horrible mémé dont il est le souffre-douleur, et qui prend tous les prétextes possibles pour le battre et le maltraiter. Cette Mémé détestée – à la fois raciste, médisante, pétrie de mauvaise foi – ne réussit pourtant pas à se faire obéir par Red – qui n’en fait qu’à sa tête.

Mon avis :
Bien que tous les personnages de ce livre soient antipathiques, y compris Red qui montre souvent une cruauté gratuite insupportable, ce roman vaut surtout par son style énergique, truculent, voire outrancier, qui regorge de trouvailles intéressantes. Ainsi, dans un des chapitres, on nous expose les rédactions de Red pour l’école, avec ses fautes d’orthographe et de grammaire, et ses récits pittoresques qui nous feraient presque rire s’ils n’étaient pas si empreints de violence et de détresse. On comprend en tout cas que la violence de la Mémé déteint sur le caractère de son petit fils et qu’il finit par la dépasser dans ce domaine.
Un roman très très noir, qui ne plaira sans doute pas à tout le monde, et qui fera certainement frémir les âmes sensibles …

Le Capitaine est parti déjeuner (…), de Charles Bukowski

J’avais déjà lu avec plaisir les poèmes de Bukowski mais j’appréhendais un peu de rentrer dans ses romans et autres ouvrages en prose, de crainte que son univers soit un peu trop cru et brutal pour moi.
C’est néanmoins avec curiosité et sans trop de craintes, que j’ai commencé Le capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau, déjà parce qu’il s’agit d’un journal intime, et surtout parce que l’auteur avait plus de soixante-dix ans au moment de sa rédaction.
C’est donc un Bukowski assagi, fatigué, et fréquemment atteint de problèmes de santé, que nous croisons dans ce récit, mais il ne manque pas de vigueur et de verve pour évoquer ses révoltes et ses dégoûts, lui qui se présente volontiers comme un misanthrope. Et, effectivement, peu de gens trouvent grâce à ses yeux.
Lui qui a longtemps souffert de la misère, qui a mis de longues années à accéder à la reconnaissance, il est maintenant un écrivain riche et célèbre, mais il ne semble pas dupe de cette notoriété, il n’en tire pas une excessive vanité et, restant philosophe, regarde tout cela avec détachement.
On prend plaisir à écouter ses coups de gueule et ses accès de mélancolie ou de lassitude.
Nous suivons Bukowski sur les hippodromes, où il passe ses journées à parier et surtout à observer la nature humaine, mais aussi, la nuit, chez lui, devant son ordinateur où il écrit avec passion pendant des heures d’affilée.
Son style est net et précis, souvent trivial, parfois cassant, mais j’apprécie ce langage direct et savoureux.

Voici un extrait page 147

Ce n’est que de retour à la maison que je refais mumuse avec la Grande Faucheuse. Mais juste un petit peu. Surtout pas d’excès en ce domaine. Non que la mort m’épouvante ou que j’en déplore l’inéluctabilité. Mais à trop la courtiser, on n’en retire aucun plaisir, comprenez-vous ? Alors, quand y penser ? Eh bien, pourquoi pas la nuit de mercredi prochain ? Ou pendant mon sommeil ? Et si j’attendais la gueule de bois carabinée ? Ou un accident de la route ? Quel sale boulot ! Mais faut quand même le faire. Car, une fois niée l’existence de Dieu, on peut sortir prendre l’air. Gonflé à bloc, la tête haute, prêt à affronter le monde extérieur. En définitive, ce n’est pas plus chiant que de remettre, chaque matin, ses chaussures. Mais supposons que je décède à l’improviste, je ne regretterais qu’une chose : ne plus pouvoir tartiner de la copie. Car écrire vaut mieux que boire. (…)

Tout ce que j’aimais, de Siri Hustvedt

J’avais déjà lu un roman de Siri Hustvedt – Un été sans les hommes – et, comme je ne l’avais pas trouvé désagréable, j’avais envie d’essayer un autre livre de cette auteur.
Comme Tout ce que j’aimais est son roman le plus connu et le plus réputé, je pensais ne pas trop me tromper en le choisissant.
Avant de donner mon avis je vous propose un petit extrait de la Quatrième de Couverture qui pose les bases de cette histoire :

Un jour qu’il visite une exposition collective, Léo Hertzberg reste fasciné devant l’autoportrait d’un inconnu, William Wechsler. Intrigué et profondément séduit, il décide de rendre visite à l’artiste. Cette rencontre marque le début d’une fantastique amitié qui lie aussi rapidement leurs compagnes.
Ensemble, ils vont vivre et créer l’art, l’amour, la paternité … Jusqu’à ce que la réalité les arrache à ce rêve collectif.

Mon avis :

Les 165 premières pages m’ont prodigieusement ennuyée car il ne se passe à peu près rien. Un petit cercle d’intellectuels et d’universitaires new-yorkais se pose des questions existentielles sur l’art contemporain, sur l’hystérie au 19è siècle, sur l’anorexie et la boulimie, etc …
Les personnages sont un peu creux, les relations humaines n’ont pas beaucoup d’épaisseur.
Ensuite, une quarantaine de pages sur le deuil m’ont paru assez touchantes, avec des accents de vérité intéressants.
Et, malheureusement, le reste jusqu’à la fin m’a à la fois ennuyée, irritée voire affligée car l’auteure accumule les clichés, les invraisemblances, et croit nous faire très peur avec des histoires cousues de fil blanc où les méchants sont des monstres de perversité et où les gentils sont des anges de patience et de perfection.
J’ai eu l’impression, en lisant ce roman, que Siri Hustvedt avait tiré tout son propos et tous les ressorts de son histoire en lisant le Manuel des Troubles Psychiatriques (DSM IV) car beaucoup de maladies psychiques sont explorées les unes après les autres, depuis les troubles alimentaires jusqu’à la psychopathie en passant par la toxicomanie, mais sans apporter de vision personnelle sur ces sujets, et en se conformant bêtement à la nosographie, ce qui donne des personnages stéréotypés, tout d’un bloc.
J’ai trouvé que ce livre manquait de vision et de vécu.
Une énorme déception et une certitude : je ne lirai plus d’autre livre de cette auteure.

J’ai lu ce roman dans le cadre du défi Autour du monde elles écrivent, pour la littérature anglo-américaine.

Voici un extrait qui m’a plu malgré tout :

Erica buvait des boîtes d’un aliment liquide appelé Ensure. Le soir, elle prenait un somnifère. Au bout de quelques mois, elle devint plus gentille envers moi mais cette nouvelle sollicitude avait quelque chose d’impersonnel, comme si elle s’était occupée d’un SDF et non de son mari. Elle cessa de dormir dans le lit de Matt et revint dans le nôtre. Je l’y rejoignais rarement, préférant dormir dans mon fauteuil. Une nuit, en février, je m’éveillai pour découvrir qu’Erica m’enveloppait d’une couverture. Plutôt que d’ouvrir les yeux, je feignis d’être encore endormi. Quand elle posa ses lèvres sur mon front, je m’imaginai la tirant à moi et lui embrassant le cou et les épaules, mais je ne le fis pas. A cette époque, j’étais comme un homme engoncé dans une lourde armure et, à l’intérieur de cette forteresse corporelle, je vivais avec une obsession : je ne veux pas qu’on me console.

Demain les chiens, de Clifford Simak


Je ne crois pas avoir déjà chroniqué de livre de science-fiction sur ce blog, et il est vrai que je n’accroche généralement pas à ce type d’imaginaire, qui me parait souvent laborieux et factice.
Mais j’ai pris grand plaisir à lire ce classique de la SF américaine, qui déploie un monde imaginaire foisonnant et cohérent, où les animaux prennent leur revanche sur la civilisation humaine, vouée à péricliter par son égoïsme et son manque d’altruisme. C’est la civilisation canine qui prend la relève en se révélant plus pacifique, plus humaniste, et mieux adaptée à la complexité du monde.
Ce sont les robots, fabriqués par les hommes pour les servir, qui vont seconder les chiens en leur servant de mains.
Ce roman se présente sous la forme de huit contes. Avant chacun de ces contes, des notes explicatives à l’intention des lecteurs canins mettent en garde contre tel ou tel aspect peu crédible, ou cherchent à expliquer tel ou tel détail que leur civilisation a rejeté depuis longtemps. Ainsi, l’existence des hommes leur semble fort peu avérée, et la civilisation humaine développée dans des villes leur parait incompréhensible. Dans le premier conte, les seuls personnages sont des humains. Dans le dernier conte, il n’y a plus d’humains. Entre les deux, sept mille ans se sont écoulés et les six autres contes retracent les grandes étapes de cette histoire.
Ici aucune violence, les hommes ne disparaissent pas de la surface de la Terre par l’effet d’une guerre ou d’une épidémie, mais ils choisissent pour la plupart de devenir autre chose que des humains, sur une autre planète, dans un cadre plus harmonieux, pour trouver la plénitude. Ceux qui restent malgré tout sur Terre finissent par abandonner la partie en se vouant à un sommeil sans fin, par désœuvrement, par ennui.
Mutants, fourmis, Martiens, horlas, … enrichissent également ce roman de leurs particularités psychologiques ou philosophiques.
J’ai lu que ces contes avaient été écrits par Simak à partir de la fin de la deuxième guerre mondiale et jusqu’au début des années 50, comme une réaction à la barbarie humaine, et on sent en effet une émotion et une sensibilité particulières.
Un roman intelligent, un imaginaire insolite et captivant.

Quelques poèmes de Richard Brautigan

brautigan-journal-japonais
J’ai trouvé ces quelques poèmes dans Le journal japonais de Richard Brautigan (poète américain né en 1935, mort en 1984), poèmes écrits en 1976, lors du voyage de l’auteur au Japon.

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Pas de retour vers le Passé

Le cordon ombilical
ne peut pas être recousu
et transmettre la vie
à nouveau.

Nos larmes ne sèchent jamais
tout à fait.

Le fantôme qu’est devenu notre premier baiser
hante nos bouches
gommées par
l’oubli.

Tokyo, le 19 juin 1976

***

Bar Américain à Tokyo

Me voici dans un bar plein d’
américains
jeunes snobs et conservateurs
ils boivent et essayent de lever des
japonaises
prêtes à coucher avec des types
dans leur genre.
Tâche ardue que de trouver la moindre poésie
ici
ainsi que ce poème en témoigne.

Tokyo, le 5 juin 1976

***

Japon moins Grenouilles

Je feuillette au hasard
mon dictionnaire anglais-japonais
impossible de trouver le mot grenouille.
Il n’y est pas.
Dois-je en conclure qu’il n’y a pas de grenouilles
au Japon ?

Tokyo, le 4 juin 1976

***

Jour pour Nuit

Le taxi traverse l’aube de Tokyo
et me ramène chez moi.
Toute la nuit, je suis resté éveillé.
Et je serai endormi avant le lever
du soleil.
Je vais dormir toute la journée.
Le taxi est oreiller,
les rues sont couvertures,
l’aube est mon lit.
Le taxi apaise mes esprits.
Je suis en route pour de nouvelles rêveries.

Tokyo le 1er juin 1976