Des Poèmes de Cees Nooteboom sur Paula Modersohn-Becker

J’ai trouvé ces poèmes dans l’anthologie « Le Visage de l’œil » parue chez Actes Sud en 2016 et, plus précisément, dans le recueil « Douce-amère » qui date de l’an 2000.

Note sur le poète

Né en 1933 à La Haye, Cees Nooteboom, écrivain nomade, s’est imposé comme l’un des plus grands auteurs européens contemporains. Il a reçu d’éminentes distinctions littéraires aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche et en Espagne, où il a obtenu en 2020 le prix Formentor. Ses livres sont traduits dans le monde entier. En 2016, une anthologie poétique est parue chez Actes Sud : Le Visage de l’œil. En 2020, toujours chez Actes Sud : Venise. Le lion, la ville et l’eau. (Source : éditeur)

Note sur la peintre

Paula Modersohn-Becker (1876-1907) est une artiste peintre allemande et l’une des premières représentantes de l’Expressionnisme dans son pays. Elle fut une amie du poète Rilke. Elle est morte à l’âge de 30 ans seulement.

**

Nature morte, 1905

Paula Modersohn Becker, Nature Morte, 1905

De la bouillie dans une assiette bleue,
du pain juste à côté, gros, moitié d’une miche,
un œuf, une boule de fromage,
des fleurs, une nappe.

Auprès de ces images, pas de temps,
il n’était pas présent.
La bouillie, coup de brosse immangeable,
que signifie tout ceci ?

Art, qu’as-tu donc à t’attacher
aussi voracement à l’être des choses !
Cet œuf, je ne pourrai pas l’avaler,
personne ne prendra de ce pain sur la table,
et pourtant,
dans l’atelier de mes yeux
la peinture se change à présent en pitance,
nature morte avec homme futur,
repas en perpétuelle attente
de ma bouche alors si parfaitement invisible,

ma faim perpétuelle apaisée.

**

Portrait de Rilke, 1906

Rilke peint par Paula Modersohn-Becker, 1906

Le voilà donc, Rilke en 1906,
visage ladre de poèmes,
yeux mangés par les pupilles, noires billes
sur le trottoir de la mort.

Col dur et montant, oreilles peintes en repentir
avec en leur centre une tache
qui entend ce que le monde abjure
avant que la création ne commence.

Ceci n’est pas le portrait d’un corps,
ici, c’est un requiem qu’un couteau de sonnets
a mis sens dessus dessous,
beauté contaminée, calcinée.

Ici pas de comtesses, de princesses,
la coiffure découpe dans le front
une place carrée pleine d’effroi,

ici, plus rien que la bouche du deuil.

Cees Nooteboom

**

Logo du Défi

Des Poèmes de Jean-Claude Tardif sur la couleur noire

Couverture chez Editinter

Ces Poèmes sur la couleur noire sont extraits du beau recueil « Noir suivi de Métamorphose du corps noir » publié chez éditinter poésie en décembre 2019.
Les textes sont accompagnés par des peintures de Jean-Michel Marchetti, dans des nuances de noirs plus ou moins mats ou intenses.

Note sur le poète

Jean-Claude Tardif naît à Rennes en 1963, dans une famille ouvrière.
Polygraphe, certains de ses textes ont été traduits en allemand, espagnol, italien, portugais…
Il a publié dans de nombreuses revues tant hexagonales qu’étrangères et est présent dans plusieurs anthologies consacrées à la poésie contemporaine.
Revuiste, il créa la revue Le Nouveau Marronnier (1985-1991).
Il dirige depuis 1999 la revue A l’Index. Parallèlement, il a animé de 1997 à 2013 les rencontres-lectures « Le Livre à dire » où il a reçu des écrivains et des artistes d’aujourd’hui, tant français qu’étrangers.

**.

Page 12

Noir

Facile à épeler
à prononcer

pour tout dire
monosyllabique

pourtant
que de profondeur

**

Page 31

Un corps noir ;

substrat de lumière
ou agrégat d’obscurité

Les planètes
tournent autour de la question

l’œil parfois
s’y perd

**

Page 44

La nuit
le corps est-il
plus loin que lui-même

est-il ailleurs

en périphérie
des rêves qui l’habitent

**

J’ai lu ce recueil dans le cadre de mon « Printemps des artistes » de 2022, puisque ces poèmes évoquent une couleur et s’enrichissent de peintures.

Joseph Karma de Denis Hamel

Couverture chez Petit Pavé

Mon ami le poète et écrivain Denis Hamel vient de faire paraître, en avril 2022, un roman « Joseph Karma » aux éditions du Petit Pavé, dans la collection « Derrière les pages du Semainier », dirigée par le poète Jean Hourlier.
Il s’agit d’un récit autofictif, où l’écrivain nous invite à suivre le parcours mouvementé d’un poète en quête d’un hypothétique mieux-être. Cet homme, fonctionnaire de son état, peine à trouver sa place dans le monde amoureux, social, spirituel, intellectuel, mais il poursuit son chemin avec un courage assez surprenant et avec un humour distancié, qui vise juste.

Quatrième de Couverture

Joseph Karma est un récit autobiographique en partie fictionnel. Le narrateur y conte les déboires, déconvenues, désillusions du personnage éponyme, un anti-héros, double de l’auteur Denis Hamel. Au fil d’une chronique de l’échec sans larmoiements ou apitoiement sur soi-même, le lecteur est invité à suivre en observateur impliqué la dérive d’un fantôme de nulle part perdu dans le champ de bataille de l’existence.
Le récit – en un contraste éclatant avec le thème de l’échec – est une si incontestable réussite qu’on ne sait ce qu’il faut admirer le plus : l’acuité critique du regard posé sur la comédie sociale, le pied de nez assumé aux recettes conventionnelles du succès et leur démythification ; la poésie urbaine et ses croquis inoubliables (le portrait du clochard, par exemple, nouveau Diogène) ; la vivacité et le dépouillement de la narration ; la capacité d’auto-analyse et d’auto-dérision sérieuse du narrateur ; la solidité et la profondeur d’une réflexion s’insurgeant tranquillement contre diverses entreprises de déshumanisation (notamment dans le champ de l’art).
Un entretien sur la poésie fait suite au récit. L’un et l’autre sont marqués au même coin de l’exigence, et de l’aspiration sobrement ardente à un plus grand raffinement esthétique et moral.

J. H.

**

Avis et Critiques :

Comme je suis personnellement impliquée dans ce roman, en tant qu’amie de l’auteur et illustratrice, je préfère laisser la parole à d’autres critiques et chroniqueurs.

Je vous invite à lire l’article de Frédéric Perrot du blog « Bel de Mai » à propos de « Joseph Karma » en suivant ce lien.

Un autre article a été écrit sur le site Sitaudis par Christophe Stolowicki et vous pouvez le consulter ici.

**

Un Extrait page 36

Quelques temps plus tard, alors qu’il se promenait près du Luxembourg, en revenant de son travail, Karma fut attiré par une affiche promouvant des conférences données par une nonne bouddhiste et destinées à améliorer son existence, dans le respect de l’éthique proposée par la voie du mahayana, ou bouddhisme du grand véhicule. Il avait lu plusieurs ouvrages sur le sujet et pensa que ce serait une bonne chose d’entendre de vive voix les conseils d’une personne expérimentée. La première conférence l’enthousiasma. Cela se déroulait dans un local polyvalent, près de la gare Montparnasse. On enlevait ses chaussures à l’entrée, ce qui provoquait des exhalaisons assez désagréables, mais que la lourde odeur d’encens qui régnait dans la salle faisait vite oublier. La nonne Guen Loma était une jeune femme anglaise d’une trentaine d’années, vêtue de la toge orange traditionnelle et le crâne rasé, parlant un français impeccable. (…)

Un autre Extrait, pages 43-44

Sa poésie [celle de Joseph Karma], plutôt classique, était en contradiction totale avec les canons de la plupart des éditeurs et revues subventionnés, qui privilégiaient un formalisme basé sur la primauté du signifiant et dénigraient les notions d’émotion et d’expérience vécue, dans la lignée des objectivistes américains et de la poésie conceptuelle […] Sur certains sites de critiques d’avant-garde, l’adjectif « lyrique » était employé comme une insulte, synonyme de petit-bourgeois. Tout cela déplaisait souverainement à Karma et lui paraissait ne pouvoir donner naissance qu’à des œuvres mort-nées et déshumanisées, créées mécaniquement d’après des lois rigides alors que lui voulait encore croire aux vieux concepts d’inspiration, de maturation et de nécessité, si décriés et raillés par les auteurs en vogue.

**

Ce livre parle de poésie et retrace le cheminement d’un écrivain, il s’inscrit donc très bien dans le « Printemps des artistes ».

Logo du Défi, créé par Goran

Des Poèmes de Silvaine Arabo sur Nicolas de Staël

Nu-Jeanne de Nicolas de Staël

Ces poèmes sont extraits du recueil Kolia paru chez Encres Vives en 2015, dans la collection Encres Blanches n°626.
Kolia est le diminutif en langue russe du prénom Nicolas (car Nicolas de Staël était d’origine russe, exilé en France à la suite de la Révolution bolchévique).

Note sur la Poète :

Silvaine Arabo fut professeur de Lettres et chef d’établissement. Elle est l’auteur à ce jour (en 2015) d’une trentaine de recueils de poèmes et d’aphorismes parus chez divers éditeurs ainsi que de deux essais.
Elle a été publiée dans de nombreuses anthologies et revues françaises et étrangères.
Silvaine Arabo a créé en 2001 la revue « de poésie, d’art et de réflexion » Saraswati ainsi que plusieurs sites sur Internet dont l’un est dévolu à la cause animale.
Plasticienne, elle a exposé à Paris, en province et à l’étranger (Chine et Japon) et a remporté plusieurs prix pour ses travaux (Orangerie du Sénat : expo d’huiles sur toiles ; Japon : trois prix d’honneur pour ses encres). Elle illustre de ses dessins, toiles ou encres les recueils des poètes qui lui en font la demande.

Extrait de la note de l’auteure (en préface du recueil)

A travers ces quelques textes poétiques, j’ai tenté de suggérer la vie et l’œuvre du peintre Nicolas de Staël. J’ai préféré la méthode « impressionniste », à petites touches, avec jeux sur le temps, confrontation des dates, des situations…
En 2015, cela fera exactement soixante ans que le peintre s’est donné la mort en sautant dans le vide, du haut de son immeuble d’Antibes. (…)

**

Citation

Comme l’écrit Jacqueline Saint-Jean à propos de ce recueil, « Silvaine Arabo invente ici un genre nouveau, une biographie poétique, en résonnance avec la vie fulgurante de Nicolas de Staël. (…) Rien de chronologique ici, car le ressenti ne l’est jamais. »

J’ai choisi cinq poèmes dans ce recueil

Page 3

Travailler la frontière
entre visible
et invisible
et aussi entre
abstrait et figuratif
Inventer un langage nouveau
Travailler !

*

Page 6

Tu maçonnes
une cathédrale
dira plus tard ta fille
et puis c’est l’éthéré – ou presque –
avant l’éclatement des couleurs
des footballeurs
du Parc des Princes

*

Page 6

Nu-Jeanne :
comme si le corps
ne pouvait se dégager
de la lumière.
Deux qui font bloc
juste pour suggérer
l’intensité d’un feu blanc

*

Ciel à Honfleur de Nicolas de Staël

Page 10

Ciel à Honfleur
mer et ciel en camaïeu gris-bleu
se touchent se confondent
Au premier plan
comme une neige
avant le noir absolu
de quelle secrète angoisse ?

*

Page 14

Staël, orphelin d’enfance
de pays,
de père, de mère,
de femme
– O Jeannine disparue –
Peindre peindre encore
et puis mourir !

*

Le Parc des Princes de Nicolas de Staël, 1952

Les Illusions perdues de Xavier Giannoli

Affiche du film

J’ai vu ce film en novembre 2021, au moment de sa sortie, et j’ai planifié cette chronique plus de six mois en avance, car elle s’inscrit très bien dans le cadre de mon Printemps des Artistes 2022.
Comme j’ai déjà parlé il y a quelques jours des « Illusions perdues » de Balzac, je tâcherai de parler de cette adaptation sans trop répéter ce que j’avais déjà raconté dans ce premier article.

Note technique sur le film :

Durée : 2h29
Date de sortie : 20 octobre 2021
Genre : Drame historique
Scénario : Xavier Giannoli, d’après Balzac

Présentation succincte du début de l’histoire :

A Angoulême, un jeune homme, Lucien Chardon (Benjamin Voisin), imprimeur de son état mais poète à ses heures perdues, rêve de gloire littéraire. Il a la chance qu’une aristocrate de la ville, la belle Madame de Bargeton (Cécile de France) admire ses talents d’écriture et soit, en plus, sa maîtresse très aimante. Bientôt, le couple prend la fuite vers Paris, pour échapper au vieux mari jaloux (Jean-Paul Muel) de Madame de Bargeton et obtenir pour le jeune homme un triomphe à la hauteur de son talent. Tous les deux pensent, en effet, que la vie culturelle et artistique ne s’épanouit vraiment que dans la capitale. A Paris, Lucien – qui se fait appeler du nom de sa mère « de Rubempré » – essaye de faire son entrée dans le grand monde, lors d’une soirée à l’opéra, mais il passe pour ridicule à cause de son manque d’élégance et de distinction. A la suite de cette soirée, Madame de Bargeton a honte de son jeune protégé et le laisse tomber. Il se retrouve seul et sans argent, sans aucune relation ni soutien dans Paris. Il va devoir se débrouiller par lui-même car il est toujours aussi ambitieux. Heureusement, il fait la connaissance d’un jeune journaliste, Etienne Lousteau (Vincent Lacoste), qui va l’introduire dans le milieu du journalisme et de la critique culturelle. (…)

Mon avis :

J’avais un apriori très négatif sur ce film car je croyais dur comme fer que le chef d’œuvre de Balzac, un monument littéraire de huit cent pages, fourmillant de personnages et d’intrigues multiples, n’était pas transposable au cinéma.
Par ailleurs, je trouve souvent que les adaptations cinématographiques de la littérature française du 19ème siècle, qui fonctionnent à grands renforts de hauts-de-forme et de crinolines, ont quelque chose de scolaire et de compassé, où les dialogues sonnent faux et les allures sont guindées.
Eh bien, ce film m’a vraiment épatée ! Il m’a très heureusement surprise. Car il m’a semblé à la hauteur du roman de Balzac, tout à fait convaincant et réussi.
Les lumières chatoyantes et tamisées, parmi les décors joliment reconstitués et les costumes délicatement inventifs, font de la plupart des images des tableaux très artistiques, où les visages et les corps sont bien mis en valeur et comme sculptés par le clair-obscur.
La musique est également bien choisie et pas trop envahissante. Elle est plutôt caractéristique du 17ème siècle que du 19ème, mais ce choix sonore est agréable et en harmonie avec les images.
Le scénario m’a semblé tirer un très bon parti du roman de Balzac, en simplifiant ce qui aurait trop rallongé l’histoire et en conservant les lignes de force du roman et les idées porteuses de sens et d’émotions. Xavier Giannoli a eu raison de concentrer son propos sur la deuxième partie du roman, car c’est sans conteste la plus somptueuse et spectaculaire et celle dont les thèmes sont les plus modernes, avec ses références claires au capitalisme corrupteur, aux journalistes, aux critiques culturels et aux éditeurs exclusivement intéressés par l’argent ou par des jeux de relations et ignorants de la beauté et de l’art. Le réalisateur profite d’ailleurs de quelques dialogues à double sens et jeux de mots bien tournés pour asséner quelques coups de griffe de-ci de-là à quelques figures de notre actualité médiatique (entre autres : les fake news, les canards enchaînés, le masque et la plume, …et même Macron se prend une petite allusion piquante).
Par dessus tout, j’ai beaucoup aimé les acteurs, qui incarnent les personnages de Balzac avec le naturel, l’énergie et le panache qu’il faut. De ce point de vue, Vincent Lacoste, dans le rôle d’Etienne Lousteau, m’a paru particulièrement brillant, retors et drôle mais Benjamin Voisin réussit très bien également à montrer l’insouciance naïve de Lucien de Rubempré et la plupart des autres rôles sont tout à fait crédibles – je pense aussi à Gérard Depardieu, excellent en Dauriat, l’éditeur cupide, sans scrupules et grand amateur d’ananas.
On pourrait bien sûr trouver des petits défauts de temps en temps, une voix-off qui pourrait être moins présente par exemple, ou des petits détails dans les dialogues qui sonnent un peu trop contemporains, mais ce serait vraiment chercher la petite bête et on ne peut pas s’arrêter à ça.
Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé ce film !

Deux Poèmes d’Albertine Benedetto inspirés de musiques

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le très beau recueil Sous le signe des oiseaux, publié en 2021 par les éditions L’Ail des ours, avec des illustrations de Renaud Allirand.
Comme son titre l’indique, il y est question d’oiseaux mais aussi de musiques classiques, depuis Prokoviev jusqu’à Peter Sculthorpe, (que j’ai découvert ainsi), et quelques autres grands musiciens européens.

Note sur la poète

Albertine Benedetto vit et travaille à Hyères dans le Var depuis 1992. Retour à la source méditerranéenne, après des détours parisiens et au-delà. L’Italie et la Grèce à l’horizon, elle exerce son métier de professeure de lettres, vit sa vie de femme, écrit dans l’entre-deux.

Page 34

Si calme le piano
s’ouvre à la vie nocturne
de bois rêvés où se perd
un rossignol

une plainte lancine au cœur
des arpèges qui s’affolent
une dissonance plombée
d’un accord lourd

mais la nuit mélodieuse
suit son chant étoilé
le pas lent des amants
s’y glisse en rêvant

Le Rossignol éperdu, Reynaldo Hahn

Page 16

Ah les maudits marteaux
staccato staccato
sur la corde sensible
ad libitum
trilles folles
notes en piqué
cœur à vif
becqueté
par le rappel des soirs
qui saignent métalliques
mordants gruppetti
appoggiatures
écorchures
au bois des forêts paisibles

Le Rappel des oiseaux, Rameau

Deux Poèmes de Marie-Claire Bancquart inspirés de peintures

Violente vie, au Castor Astral

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le recueil « Violente vie » paru aux éditions du Castor Astral en 2012, un livre dont j’avais déjà eu l’occasion de parler à l’époque et que je relis de temps en temps. Il comporte plusieurs textes inspirés par des tableaux célèbres de l’histoire de la peinture, regroupés dans la partie du livre intitulée Figurations.

Comme un écho à mon dernier article sur la poète Françoise Ascal, j’ai trouvé intéressant de retrouver la Crucifixion de Matthias Grünewald, vue avec un regard différent.

Note sur la poète :

Marie-Claire Bancquart (1932-2019) était une poète, romancière, essayiste, critique littéraire et universitaire française. Agrégée de Lettres après une thèse sur Anatole France, elle fit paraître son premier recueil poétique en 1969. Dotée d’une grande renommée dans le monde poétique et littéraire, elle reçut de nombreux prix poétiques et fut présente dans de nombreuses anthologies.

**

(Page 70)

Dans le tableau
L’œil est appelé
vers ce clou énorme
qui transperce les pieds du Christ
l’un
sur l’autre.

La Crucifixion de Matthias Grünewald, Colmar

Grossit, le clou
occupe
la scène entière
avec
sa tête ronde, inexorable.

Ne sera jamais un déclou

au contraire, peut tout blesser
depuis la seconde
où l’œil l’a vraiment vu.

Transfixe
tête
poitrine
et jusqu’aux vitres.

Immobilise tout.

épingle le supplice
à la boutonnière du monde.

(Christ en croix de Grünewald, Colmar)

**

Manet, L’enfant aux cerises

(Page 79)

Dès sa jeunesse, il avait représenté des fruits à l’aura mystérieuse, les cerises de « L’Enfant aux cerises ».
Correspondance entre le rouge de la toque et celui des lèvres.
Rouge plus profond des fruits mûrs, prêts à tomber de la table.

Celui qui les tenait, c’était son petit aide à l’atelier, déjà grevé par le bizarre : l’enfant allait s’y pendre, peu de temps après l’achèvement du tableau.

Vingt-cinq ans après,
voici du lilas blanc et des pivoines vaporeusement épanouis,
qui penchent déjà vers la fin.

Fleurs testamentaires. Le peintre va mourir.
Testamentaire aussi, le brillant citron entamé, en position excentrée sur une assiette.

Discrète, une douleur dans l’éclat.

(Manet)

**

Cet article s’inscrit dans mon « Printemps des artistes ».

Logo du Défi, créé par Goran

Les Illusions perdues de Balzac

couverture des Illusions Perdues chez Folio

Je voulais lire « les Illusions perdues » depuis plusieurs années mais je repoussais de saison en saison à cause de son imposant volume (près de 800 pages), heureusement mon actuel défi « Le Printemps des artistes » m’a permis de réaliser enfin mon vœu.

Ce roman a pour cadre le début des années 1820, c’est-à-dire la période de la Restauration . A ce moment-là, Napoléon a été déchu et exilé cinq ans plus tôt (1815) et la monarchie a été rétablie sur le trône avec l’aîné des frères de Louis XVI : Louis XVIII, qui règnera jusqu’à sa mort en 1824.

Voici une petite présentation des Illusions Perdues :

Ce livre se compose de trois parties :
Dans la première, située à Angoulême, nous suivons la trajectoire de deux jeunes gens, très amis, et tous les deux poètes : Lucien Chardon et David Séchard.
Lucien est un beau jeune homme, très talentueux et extrêmement ambitieux. Tandis que David, qui a un caractère plus prudent et plus raisonnable que son ami, s’occupe de l’imprimerie qu’il a rachetée à son père à un prix exorbitant et ne cherche pas particulièrement la gloire littéraire.
Bientôt David épouse la sœur de Lucien, Eve, une jeune fille droite et honnête, et les deux amis deviennent donc beaux-frères.
Pendant que David et Eve essayent de vivre tant bien que mal de l’imprimerie familiale, malgré les manigances de l’imprimerie concurrente des affreux frères Cointet et l’avarice maladive du Père Séchard (le père de David), Lucien essaye de faire connaître et apprécier ses œuvres poétiques et romanesques auprès de la riche noblesse d’Angoulême.
Lucien trouve bientôt une protectrice et une muse en Madame de Bargeton, une noble dame, mariée, plus âgée que lui, qui organise une soirée littéraire en son honneur et cherche à faire reconnaître son génie parmi ses amis.
Comme ils sont tous les deux amoureux l’un de l’autre (platoniquement) Lucien et Louise de Bargeton décident de fuir à Paris où, pensent-ils, leurs amours illégitimes seront mieux acceptées et, surtout, la gloire littéraire attend les jeunes provinciaux talentueux.

La deuxième partie se déroule entièrement à Paris et nous suivons l’extraordinaire ascension de Lucien Chardon, devenu Lucien de Rubempré, où il a l’occasion de fréquenter le milieu fourbe et cupide des éditeurs, celui des écrivains intègres et géniaux qui vivent dans la misère, celui des journalistes corrompus et malhonnêtes, des salles de spectacle prêtes à tout pour un succès, des jeunes actrices au grand cœur et de leurs riches protecteurs dont il faut s’accommoder, des dandys élégants de la noblesse parisienne dont les moqueries et médisances sont particulièrement perfides, etc.
Mais Lucien, sans vraiment s’en douter, se sera fait une énorme quantité d’ennemis durant sa rapide ascension sociale, qui sera donc suivie d’une chute d’autant plus rude et fulgurante.
Après sa ruine, Lucien n’a plus d’autre choix que de rentrer à Angoulême auprès de sa famille.

La troisième partie se passe de nouveau à Angoulême. Et nous allons suivre de plus près les affaires de David Séchard et de sa femme, Eve. Car leur imprimerie leur pose de gros soucis et David essaye de mettre au point un nouveau procédé de fabrication du papier, grâce auquel il pense faire fortune.

Mes impressions de lecture :

Ce livre nous plonge dans la France de 1820 et nous en donne une description d’un réalisme saisissant. Divers milieux sociaux et une multitude de personnages sont successivement décrits, avec le regard neuf et assez innocent de Lucien de Rubempré, qui nous en montre les rouages, la psychologie, les habitudes comme si nous y faisions un reportage pris sur le vif.
Tout est décrit avec précision, depuis les vêtements des personnages jusqu’aux meubles des diverses habitations, les quartiers de Paris et leur architecture, aucun détail matériel n’est laissé au hasard et nous sentons que, pour Balzac, ces questions vestimentaires et mobilières sont très importantes car elles révèlent les valeurs morales, les défauts et qualités des personnes, et leur degré de réussite ou d’appartenance à telle ou telle catégorie.
Les différents aspects de la société et de ses règles du jeu sont bien mis en valeur : pour réussir socialement et matériellement il ne faut avoir aucune morale, aucun idéal, tous les coups sont permis pour accumuler toujours plus d’argent, et les hommes les plus malhonnêtes peuvent s’appuyer sur le droit et la justice pour consolider leur pouvoir.
Le milieu de l’édition est décrit comme essentiellement mercantile, peu soucieux de qualité littéraire, ne lisant pas les ouvrages qu’on leur confie et ne misant que sur des auteurs déjà très connus et dont le succès est assuré (Balzac parle bien ici des années 1820 mais on pourrait s’y tromper !)
Le milieu journalistique est présenté comme complètement pourri, sans la moindre déontologie, faisant chanter tout le monde et se vendant au plus offrant, mais constituant le meilleur marchepied vers la fortune, à condition de ne pas se faire trop d’ennemis et d’être protégé politiquement.
Lucien est un personnage dont Balzac souligne souvent l’ambiguïté : il pense bien mais agit mal ; il est à la fois intelligent et idiot. Il a le cœur bon mais il est doué pour écrire des critiques féroces et, avec une grande naïveté, ne se doute pas que ses articles assassins peuvent lui attirer beaucoup de haines. Bref, il ne calcule jamais les conséquences de ses actes et semble tout à fait irresponsable et dépourvu de psychologie.
J’ajoute que ce roman avait été initialement publié en feuilleton dans des journaux, c’est-à-dire que Balzac l’a conçu pour tenir les lecteurs en haleine en leur proposant de fréquents rebondissements : on ne s’ennuie donc pas un seul instant.
Un roman vraiment passionnant, d’une actualité étonnante – un chef d’œuvre palpitant !

Un Extrait page 158 :

(…) Pendant sa lecture, Lucien fut en proie à l’une de ces souffrances infernales qui ne peuvent être parfaitement comprises que par d’éminents artistes, ou par ceux que l’enthousiasme et une haute intelligence mettent à leur niveau. Pour être traduite par la voix, comme pour être saisie, la poésie exige une sainte attention. Il doit se faire entre le lecteur et l’auditoire une alliance intime, sans laquelle les électriques communications des sentiments n’ont plus lieu. Cette cohésion des âmes manque-t-elle, le poète se trouve alors comme un ange essayant de chanter un hymne céleste au milieu des ricanements de l’enfer. Or, dans la sphère où se développent leurs facultés, les hommes d’intelligence possèdent la vue circumspective du colimaçon, le flair du chien et l’oreille de la taupe ; ils voient, ils sentent, ils entendent tout autour d’eux. Le musicien et le poète se savent aussi promptement admirés ou incompris, qu’une plante se sèche ou se ravive dans une atmosphère amie ou ennemie. Les murmures des hommes, qui n’étaient venus là que pour leurs femmes, et qui se parlaient de leurs affaires, retentissaient à l’oreille de Lucien par les lois de cette acoustique particulière ; de même qu’il voyait les hiatus sympathiques de quelques mâchoires violemment entrebâillées, et dont les dents le narguaient. (…)

Ce livre a été lu dans le cadre de mon « Printemps des artistes » puisque le héros est un poète et écrivain et qu’il est beaucoup question du monde des arts (théâtre, édition, journalisme, critique littéraire, etc.)

Logo du Défi, créé par Goran

Des Poèmes de Françoise Ascal sur Matthias Grünewald

Couverture chez l’herbe qui tremble

Voici un livre de la poète Françoise Ascal, consacré au fameux polyptyque de Matthias Grünewald (1470-1528) Le Retable d’Issenheim (conservé à Colmar), qui date de 1516, et dont la crucifixion particulièrement poignante et puissante dans l’expression de la souffrance est l’une des plus célèbres de l’histoire de la peinture.
Le livre de Françoise Ascal comporte huit parties, où la poète aborde successivement chaque panneau du polyptyque (Crucifixion, Résurrection, Saint Antoine) mais aussi le contexte historique de la création de cette œuvre dans la première partie, les éléments biographiques sur Matthias Grünewald dans la troisième partie, les aspects techniques de sa peinture dans la cinquième, et nous retrouvons donc tous les éléments d’un livre d’histoire de l’art classique, mais avec une écriture ciselée et poétique. Et on peut supposer qu’il y eut de la part de la poète un riche travail de documentation et de recherches historiques précises sur ce tableau, en amont de l’écriture.

Note pratique sur le livre

Editeur : L’herbe qui tremble
Date de publication : avril 2021
Accompagné de dessins de Gérard Titus-Carmel
Publié avec le soutien du Centre National du Livre
Nombre de pages : 90

Note sur la Poète

Née en 1944, Françoise Ascal est poète, écrivain, calligraphe et artiste visuelle. Elle vit et travaille dans un village de Seine et Marne. Depuis les années 80, elle a publié une quarantaine d’ouvrages (poésie, prose, récit) et ses textes figurent dans une dizaine d’anthologies. Elle a travaillé avec des peintres, un calligraphe, un vidéaste. (Source : Wikipédia)

Quelques poèmes

Extrait de la 3ème partie « L’homme ordinaire »

(Page 46)

Il faut attendre 150 années pour que les trois lettres
MGN
attirent l’attention du peintre Joachim von Sandrart

premier historien d’art
passionné par votre œuvre
collectant sans relâche la moindre information
il parvient à vous attribuer un nom pérenne

pourtant ce n’est pas le vôtre
celui-ci on l’ignore toujours

après la mort de Sandrart
vous retournez au purgatoire
deux siècles encore
avant que de nouveaux regards s’éprennent de votre œuvre
avant que des artistes en voient la modernité
qu’ils en entendent le cri
avant qu’Otto Dix Beckmann Picasso et d’autres l’exhument
définitivement de l’ombre

c’est votre seconde résurrection

**

Extrait de la 4ème partie « La Crucifixion »

(Page 51)

dans le secret de votre âme
quels doutes ont malmené votre foi
quelles questions l’ont travaillée pour l’emporter loin des
canons obligés
vers cette zone humble qui gît en chacun
minuscule territoire mal exploré mal cultivé qui n’a pas de
nom mais pourrait s’appeler compassion

**

Extrait de la 5ème partie « Le métier »

(Page 65)

A force de superpositions savantes
de variations d’épaisseur de teintes et de saturation
vous accédez à la couleur juste
celle où vous porte votre exigence

une eau transparente autant que profonde
une translucidité de rêve
surface qui diffuse la lumière et s’anime
épiderme fragile laissant affleurer dans ses strates
l’ombre de nos inconscients

**
Extrait de la 7ème partie « Résurrection »

(Page 80)

résurrection
comment ne pas y reconnaître une expérience intime

quelle vie n’a pas été
traversée/renversée
par une seconde illuminante
temps suspendu espace aboli
saveur d’éternité au sein du plus banal

et peu importe qu’aussi vite la vague reflue

en se retirant elle laisse au coeur
un parfum une musique
un espoir

mémoire de l’éphémère ébloui
irriguant nos vies
provisoires

**

Retable d’Issenheim (fermé) avec La Crucifixion



La Vie est ailleurs de Milan Kundera

Couverture chez Folio

Dans le cadre de mon Printemps des Artistes de 2022, je vous propose ce roman de Kundera dont le personnage principal est un jeune poète tchèque, prénommé Jaromil, et qui nous est présenté comme un homme tout à fait odieux, narcissique, imbu de lui-même, arriviste et immoral.

Note pratique sur le livre

Première date de parution : (en Tchéquie) 1969 (en France) 1973.
Editeur : Folio
Nombre de pages : 463
Prix Médicis étranger 1973

Quatrième de Couverture

L’auteur avait tout d’abord pensé intituler ce roman L’âge lyrique. L’âge lyrique, selon Kundera, c’est la jeunesse, et ce roman est avant tout une épopée de l’adolescence ; épopée ironique qui corrode tendrement les valeurs tabous : l’Enfance, la Maternité, la Révolution et même – la Poésie. En effet, Jaromil est poète. C’est sa mère qui l’a fait poète et qui l’accompagne (immatériellement) jusqu’à ses lits d’amour et (matériellement) jusqu’à son lit de mort. Personnage ridicule et touchant, horrible et d’une innocence totale («l’innocence avec son sourire sanglant» !), Jaromil est en même temps un vrai poète. Il n’est pas salaud, il est Rimbaud. Rimbaud pris au piège de la révolution communiste, pris au piège d’une farce noire.

Mon avis très subjectif

On sent à travers ce roman que Milan Kundera a une très grande connaissance de la psychanalyse car son personnage de poète narcissique, Jaromil, semble être un cas d’école, un archétype assez saisissant (mais tout de même caricatural, je pense) qui pourrait servir d’objet d’étude pour un psy, par son rapport fusionnel avec sa mère abusive, sa jalousie maladive et morbide envers les femmes, son imagination lyrique et révolutionnaire, son ambition démesurée et son arrivisme forcené, sans aucun scrupule… et ce sont donc tous ses traits de caractère qui sont détaillés et analysés les uns après les autres, comme des petites facettes qui s’agrègent les unes aux autres et vont en s’aggravant puisque le portrait est de plus en plus repoussant et ignoble.
Kundera nous explique clairement au cours du roman que le personnage de Jaromil lui a été fortement inspiré par les modèles de Rimbaud, de Lermontov, de Maïakovski, de Hugo, et de tous les grands poètes lyriques qui se sont mis, un jour ou l’autre, au service d’une révolution, du communisme (plus exactement, qui se sont compromis avec un pouvoir dictatorial) et qui ont essayé de mélanger le rêve et la réalité, l’idéal et le pragmatisme.
J’avais déjà vu dans son Art du roman que Kundera déteste le lyrisme, le romantisme, le sentiment (qu’il soit synonyme de sentimentalité ou d’engagement sérieux), aussi ses romans ont tendance à être toujours ironiques, désabusés, sceptiques et on retrouve dans La Vie est ailleurs cet esprit de dérision, d’incrédulité et de causticité. On est donc ici face à un écrivain qui n’aime pas ses personnages et qui les décortique cruellement, sans leur épargner le moindre ridicule ou la description de leur moindre bassesse.
Du côté des nombreux points positifs : c’est un roman extrêmement brillant, intelligent, remarquablement construit, très cultivé, très freudien. Mais il défend des points de vue sur la poésie parfois discutables…
Et je me suis demandé si un personnage vraiment aussi avide de pouvoir, d’autorité et de gloire que ce méchant Jaromil ne se tournerait pas vers la direction d’un parti politique ou d’une milice quelconque plutôt que vers une activité aussi infortunée et décriée que la poésie…
Peut-être aussi que la haine de l’écrivain envers ses personnages est trop criante et immodérée… et que, pour une fois, il aurait pu instiller un tout petit peu plus de sentiment et de compassion…

Un Extrait page 320

La poésie est un territoire où toute affirmation devient vérité. Le poète a dit hier : La vie est vaine comme un pleur, il dit aujourd’hui : la vie est gaie comme le rire et à chaque fois il a raison. Il dit aujourd’hui ; tout s’achève et sombre dans le silence, il dira demain : rien ne s’achève et tout résonne éternellement et les deux sont vrais. Le poète n’a besoin de rien prouver ; la seule preuve réside dans l’intensité de son émotion.
Le génie du lyrisme est le génie de l’inexpérience. Le poète sait peu de choses du monde mais les mots qui jaillissent de lui forment de beaux assemblages qui sont définitifs comme le cristal ; le poète n’est pas un homme mûr et pourtant ses vers ont la maturité d’une prophétie devant laquelle il reste lui-même interdit.
(…)
L’immaturité du poète prête sans doute à rire mais elle a aussi de quoi nous émerveiller : il y a dans les paroles du poète une gouttelette qui a surgi du cœur et qui donne à ses vers l’éclat de la beauté. Mais cette gouttelette, il n’est nullement besoin d’une véritable expérience vécue pour la tirer du cœur du poète, nous pensons plutôt que le poète presse parfois son cœur à la façon d’une cuisinière pressant un citron sur la salade. (…)

Logo du Défi, créé par Goran