Trois poèmes de Lydia Padellec


Je viens de finir de lire Cicatrices de l’Avant-jour, publié chez Al Manar en mai 2018, un très beau recueil illustré de gravures de Marie Alloy.
Extrait de la quatrième de couverture :
Lydia Padellec vit et travaille en Bretagne ; elle se consacre entièrement à la poésie et a déjà publié une dizaine de recueils. Cicatrices de l’Avant-jour est né du bouleversement provoqué par les événements tragiques de novembre 2015 à Paris.

***

Dans la chambre
fermée à clé
la nuit cogne
contre les meubles
tu ne l’entends pas
contre toi elle se glisse
dans les draps froids
elle se glisse et se faufile
entre tes cuisses
elle a la douceur de l’éclair
et le visage de l’oubli
tu voudrais la saisir
son odeur te poursuit
t’enveloppe d’insomnie
jusqu’à l’aube

***

Du bout de la langue
la clarté de la lampe
égratigne mes lèvres
– Clair obscur
de ma mélancolie
les mots ont un goût
de cendre

***

Rideaux d’acier
baissés – la respiration
suspendue
aux cris funestes
des sirènes
où es-tu mon amour
la nuit tisse sa toile
longe les murs
s’attarde aux reflets
troués des vitrines –
un visage d’ange
regarde le ciel
pétrifié

***

Lydia Padellec, 2018

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Deux poèmes de Nakahara Chûya

Je continue ma lecture de ce poète japonais, et vous propose deux poèmes fortement influencés par Verlaine.
Nakahara Chûya (1907-1937) a en effet été très marqué par les poètes européens, en particulier français, puisqu’il fut un traducteur de Rimbaud.

***

Chant du matin

Au plafond surgit une couleur rouge
Par la fente de la porte filtre la lumière,
Souvenirs rustiques de fanfare militaire
De mes deux mains que faire ? Oh non rien à faire.

Des oiseaux on n’entend aucun chant
Le ciel aujourd’hui doit être d’un bleu pâle,
Contre un cœur humain qui s’écoeure
Que dire ? Oh non rien à dire.

Dans une odeur de résine le matin s’afflige
A jamais perdus tous ces rêves divers,
Les arbres serrés dans la forêt résonnent au vent !

Tandis que s’élargit sereinement l’azur,
Le long des berges s’en vont filant
Toujours si splendides tant de rêves divers !

***

Pluie dans la nuit
– image de Verlaine –

La pluie ce soir encore entonne sa chanson,
Sa chanson monotone.
Lalala, lalala, toujours la même chanson.
Et voilà la carcasse de Verlaine
Qui passe dans la ruelle au milieu des entrepôts.

Dans la ruelle des entrepôts, c’est l’éclair de la cape,
L’ironie radine de la tourbe.
Mais au bout de la ruelle,
Au bout de la ruelle, l’espoir luit faiblement …
Qu’y a-t-il d’autre que cet espoir ?

A quoi bon toutes ces voitures ?
A quoi bon toutes ces lumières ?
Yeux globuleux, et vitreux, des lampes des cafés !
Au loin la chimie chante.

***

 

Eté, un poème de Nakahara Chûya

Nakahara Chûya est un poète japonais né en 1907, mort à trente ans en 1937, que l’on a parfois surnommé « le Rimbaud japonais ».
Ses poèmes sont disponibles chez Picquier poche (cf. l’image ci contre) dans une traduction d’Yves-Marie Allioux.
Comme ce poète me plait bien, je publierai certainement d’autres de ses poèmes : à suivre, donc !

 

Eté

Moi sur ma table,
Je n’avais rien d’autre qu’un stylo de l’encre du papier
quadrillé,
Et chaque jour que dieu faisait, sans fin, m’y tenais coi.

Mais attendez, en plus il y avait aussi des allumettes des
cigarettes,
Et un buvard ou des petites choses comme ça.
Mais que dis-je, parfois encore apportant une bière,
Il m’arrivait de la boire.

Dehors les cigales chantaient à qui mieux mieux.
Et les vents, du moins les vents frais d’être passés sur les
rochers
fréquemment soufflaient.
Sans pensée, sans journées ni sans mois le temps passait,

Quand un beau matin, je me retrouvai mort.
Et le peu de choses disposées sur ma table,
Pour finir en un clin d’oeil furent débarrassées par la bonne.
– Mon dieu quel soulagement. Mon dieu quel soulagement.

Un poème de Gérard Mottet


Ce poème provient du recueil L’ombre des étoiles, paru chez Encres Vives (livret n°477) en été 2018.

Ne trouble pas l’eau claire

Ne trouble pas l’eau claire du ruisseau
en la frappant
de ton bâton aveugle

Ne trouble pas la vérité
en la cherchant
obstinément

d’elle-même elle se découvrira
quand elle sera disposée
à se montrer

ne l’importune pas de tes requêtes
tu sais bien que la vérité ne se dévoile
qu’aux yeux préparés à la voir.

Ne trouble pas l’eau claire du ruisseau
en la frappant
de ton bâton aveugle

Gérard Mottet

***

Poème sans connaissance


Ce poème est paru dans le numéro 36 (juin 2018) de la revue A l’index dirigée par Jean-Claude Tardif.

Poème sans connaissance

Le chat
lorsqu’il a faim
manque d’humour
et le printemps
lorsqu’il débute
manque de bonne humeur,
mais moi j’ignore
ce qui me fait défaut,
peut-être une pensée
derrière le décor
ou une émotion
derrière le lexique.
Il y a quelque chose
au bout de cette feuille
qui pourrait peut-être
la changer en poème
si toutefois vos ombres
voulaient bien
rencontrer les miennes
– pour que la lumière soit.

**

Quelques poèmes d’Yvon Le Men


J’ai lu En fin de droits (recueil de 2014, paru chez Bruno Doucey) et Sous le plafond des phrases (2013, même éditeur) après la suggestion du blogueur Marcorèle d’écrire un article sur le poète Yvon Le Men (né en 1953).
Sous le plafond des phrases prend pour thème principal le tremblement de terre à Haïti de janvier 2010.
Voici le poème que j’ai préféré :

J’ai dix-neuf ans
j’écris depuis deux ans

dit le jeune homme
aux poèmes fragiles

et donne-moi un mot d’espoir

ajoute le jeune homme
aux poèmes fragiles

j’ai dix-neuf ans
j’écris depuis deux ans

ma réponse est dans tes poèmes
je lui dis

***

L’autre recueil, En fin de droits, prend pour thèmes le chômage et l’injustice administrative.
Voici les deux extraits que j’ai préférés :

A qui Pôle Emploi donne du travail ?
Aux employés de Pôle Emploi
d’abord
qui ont peur de leur directeur
qui fait peur aux chômeurs
qui a peur des chômeurs ?
Les futurs chômeurs
qui se voient dans leurs yeux
de chiens battus
même sans collier
d’enfants perdus
au bout de leur vie
d’enfance perdue
en Bretagne
et ailleurs

**
Emploi
avant j’avais un métier
maintenant j’ai un emploi
m’a dit un jour
un paludier
dont le sel brillait encore en blanc dans ses yeux
un employé qui ploie
comme le roseau
contre les mauvaises nouvelles du chômage

***

Trois courts poèmes de Prévert


Ces poèmes sont extraits du recueil de Prévert Histoires, paru la même année que le recueil Paroles en 1946.
Je les ai choisis uniquement en fonction de mon goût et de leur brièveté (car beaucoup de poèmes de ce recueil sont très longs).

Le Matin

Cri du coq
Chant du cygne de la nuit
Monocorde et fastidieux message
Qui me crie
Aujourd’hui ça recommence
Aujourd’hui encore aujourd’hui
Je n’entends pas ta romance
Et je fais la sourde oreille
Et je n’écoute pas ton cri
Pourtant je me lève de bonheur
Presque tous les jours de ma vie
Et j’égorge en plein soleil
Les plus beaux rêves de mes nuits.

**

On frappe

Qui est là
Personne
C’est simplement mon cœur qui bat
Qui bat très fort
A cause de toi
Mais dehors
La petite main de bronze sur la porte de bois
Ne bouge pas
Ne remue pas
Ne remue pas seulement le petit bout du doigt.

**

Les prodiges de la liberté

Entre les dents d’un piège
La patte d’un renard blanc
Et du sang sur la neige
Le sang du renard blanc
Et des traces sur la neige
Les traces du renard blanc
Qui s’enfuit sur trois pattes
Dans le soleil couchant
Avec entre les dents
Un lièvre encore vivant.

Un poème en prose de Jacques Dupin

Ce poème est extrait du livre Le corps clairvoyant paru chez Poésie/Gallimard.

Assumer la détresse de cette nuit pour qu’elle chemine vers son terme et son retournement. Littéralement précipiter le monde dans l’abîme où déjà il se trouve. En chacun se poursuit le combat d’un faux jour qui se succède avec la vraie nuit qui se fortifie. De fausse aurore en fausse aurore, et de leur successif démantèlement par la reconnaissance de leur illusoire clarté, s’approfondit la nuit, et s’ouvre la tranchée de notre chemin dans la nuit. Ce nul embrasement du ciel, reconnaissons sa nécessité comme celle de feux de balise pour évaluer le chemin parcouru et mesurer les chances de la traversée. En effet tous les mots nous abusent. Mais il arrive que la chaîne discontinue de ce qu’ils projettent et de ce qu’ils retiennent, laisse surgir le corps ruisselant et le visage éclairé d’une réalité tout autre que celle qu’on avait poursuivie et piégée dans la nuit.

Quelques poèmes d’Anne Perrier

J’ai trouvé ces poèmes dans le recueil paru aux éditions Zoé Le livre d’Ophélie et La voie nomade.
Anne Perrier (1922-2017) est une écrivaine et poète suisse.

***

La jeunesse décomposée
La terre couverte de plaies
Hélas hélas où conduire mes pas
Vole ma vie en éclats
Et que la poésie se pare
De tout ce que je perds

***

La nuit pourra venir
Souffler sur mes paupières
Le silence pourra tenir
En laisse tous mes airs
Mais pas avant
Que j’aie jeté aux quatre vents
Mon chant de mort
Et planté dans le front du temps
Mes banderilles d’or

***

Laissez ah ! laissez-moi
Me perdre dans ce lac d’asphodèles
Elles regardent dans les yeux
le ciel
Que m’emporte ce clair essaim
Et la nuit viendra boire
Dans ma main

***

Bâtissez-moi un grand tombeau
Une haute fontaine
Je vous dis que rien n’est trop beau
Pour ton sommeil ô longue peine
De vivre que nulle eau
N’est assez pure pour atteindre
En moi le ciel profond
N’est assez fraîche pour éteindre
Ces soifs qui détruisent le corps
Ces feux qui brûleront
Les portes de la mort

***

La beauté
Foulée aux pieds par ce siècle barbare
Avec ma sœur la lune

Qui peut les délivrer
Douleur douleur
Le cœur n’est plus
Qu’un cimetière d’astres éboulés

***

Je m’arrête parfois sous un mot
Précaire abri à ma voix qui tremble
Et qui lutte contre le sable
Mais où est ma demeure
Ô villages de vent
Ainsi de mot en mot je passe
A l’éternel silence

L’écharpe rouge, d’Yves Bonnefoy


Au début des années 60, Yves Bonnefoy écrit un poème d’une centaine de vers libres, à la tonalité énigmatique, qu’il considère comme une idée de début de récit. Mais, reprenant plusieurs fois ce texte par la suite, il ne parvient ni à le continuer ni à l’interpréter, et ce n’est qu’une cinquantaine d’années plus tard qu’il aboutit à une interprétation, éclairante sur son enfance, sur son rapport à ses parents, sur sa façon d’envisager le langage et la parole poétique. Cette analyse de texte, passant par le prisme de la mémoire, nous en apprend finalement beaucoup sur le poète, sur sa conception de la poésie et sur les éléments qui ont nourri son inconscient. Mais, pour autant, si ce livre puise parfois dans la psychanalyse, il garde avec elle de fortes distances, doutant par exemple du complexe d’Œdipe stricto sensu et lui préférant le plus subtil complexe d’Orphée, que le poète invente pour l’occasion. Ce poème énigmatique, qui sert de point de départ au livre, intitulé L’écharpe rouge, met en scène une représentation allusive des parents d’Yves Bonnefoy. Il faut préciser que ses parents représentaient chacun des langages bien particuliers, le père taciturne, le patois partagé par le couple mais dont l’enfant était exclu, la langue poétique proche de celle de l’enfance, et la langue savante, conceptuelle, aux fins utilitaires.
Ce sont surtout ces évocations des parents, des souvenirs d’enfance, qui m’ont touchée et qui m’ont paru vraies. Les explications du poète sur ses conceptions de la langue m’ont semblé moins convaincantes, moins claires parfois, alors que le reste du récit est écrit dans un style limpide et précis.
Un livre que j’aurai sûrement beaucoup de plaisir à relire, pour approfondir et affiner ma compréhension, et qui donne en tout cas très envie de replonger dans la poésie d’Yves Bonnefoy.

Extrait page 79 :

Toute la famille avait accompagné Elie à la gare, on causait autour de lui, dans l’attente de l’omnibus, mais moi, assez enfant pour cela encore, je m’étais mis en tête de lui offrir un porte-bonheur, et je m’étais éloigné jusqu’à l’aiguillage, là où le quai s’effaçait dans l’herbe, déjà celle de la campagne alentour. Pour ses derniers mètres ce bord de la voie ferrée était recouvert de trèfle, petites feuilles sombres serrées au ras du sol les unes contre les autres, et mon désir était d’y trouver un de ces trèfles à quatre feuilles qui assurent prospérité et bonheur.