Le coeur tournant, de Pierre Reverdy

Ce poème ouvre le recueil Ferraille (1937) disponible dans le volume Main d’Oeuvre chez Poésie/Gallimard.

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Il ne faut pas aller plus loin
Les bijoux sont pris dans la lyre
Les papillons noirs du délire
Remuent sans y penser la cendre du couchant

A peine revenu des voyages amers
Autour des cœurs jetés au fond des devantures
Sur l’avant-scène des prairies et des pâtures
Comme des coquillages nus devant la mer

A peine remué par l’amour de la vie
Des regards qui se nouent aux miens
Des visages sans nom des souvenirs anciens
Diamants de l’amour qui flottent sur la lie

Pour aller chercher au fond dans la vase
Le secret émouvant du sang de mon malheur
Il faut plonger la main aux racines du cœur
Et mes doigts maladroits brisent les bords du vase

Le sang qui jette sur tes yeux ce lourd rideau
L’émotion inconnue qui fait trembler ta lèvre
Et ce froid trop cruel qui emporte ta fièvre
Froisse dans tous les coins le linon de ta peau

Je t’aime sans jamais t’avoir vue que dans l’ombre
Dans la nuit de mon rêve où seul je peux y voir
Je t’aime et tu n’es pas encore sortie du nombre
Forme mystérieuse qui bouge dans le soir

Car ce que j’aime au fond c’est ce qui passe
Une fois seulement sur ce miroir sans tain
Qui déchire mon cœur et meurt à la surface
Du ciel fermé devant mon désir qui s’éteint

 

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Quelques vers d’Edmond-Henri Crisinel

Ces poèmes proviennent des Oeuvres (complètes) parues chez L’âge d’homme en 1979.
Edmond-Henri Crisinel (1897 -1948) est un poète suisse que l’on a souvent comparé à Gérard de Nerval.

 

La Folle

Elle a les cheveux blancs, très blancs. Elle est jolie
Encore, dans sa robe aux chiffons de couleur.

Elle emporte, en passant, des branches qu’elle oublie:
Les jardins sont absents et morte est la douleur.

Elle a des yeux d’enfant qui reflètent les jours,
Eau transparente ou passe et repasse une fuite.

Sa sagesse est donnée avec des mots sans suite,
Des mots divins qui vont mourir dans le vent lourd.

 

III (Elégie de la Maison des Morts)

Quand le soir est trop lourd d’angoisse, quand le miel
Du jasmin dans la nuit vous oppresse, on s’évade.
Mais les murs sont trop hauts. Ils montent jusqu’au ciel.
On reste prisonnier, pour toujours, dans la rade.

Calme, breuvage amer, cet excès de douleur.
Ô lumière ennemie ! et vous, roses parterres !
Sachant que, jamais plus, la fleur ne sera fleur,
Par delà les œillets je regarde la terre.

 

II (Suite Mystique)

O sainteté !
En ce désert
Où j’ai lutté,
J’ai vu ta palme
Profuse et calme :
Haut dans les airs,
Un faible cri
A retenti.
Depuis, je tourne
Autour de l’arbre,
Et tout s’ajourne
Jusqu’à mourir.
Le froid désir
D’un fût de marbre
Sèche les pierres
De mes prières.

 

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Deux poèmes d’avril


Douce sauvagerie (8 avril 2018)

Sans attendre
que reverdisse mon sang,
j’ai esquivé
les grises saisons
de la patience,
j’ai hâté
les rouges bourgeons
des nuits laiteuses.

Me précipiter vers toi
dès que sonne l’heure
le cœur pétille
et la chair médite.

Sans attendre
que la vie me guide
vers davantage de vie,
je ne me suis arrêtée
ni à l’intensité
trop aiguë du silence
ni à la nullité irréductible
de la mort,
et j’ai hâté
les sauvages suavités
de nos tremblantes tendresses.

Marie-Anne Bruch

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Sentences (11 avril 2018)

L’aube a noyé la lune dans le grand bain du ciel.
La nuit est repartie faire son tour du monde.
Les arbres en fleurs perdent des plumes dans le lent pétrissage du vent.
Les enfants n’ont pas les moyens de faire venir le soleil mais ils savent faire rire les nuages.
Les adultes, non contents d’être de vieux enfants, se réjouissent en secret d’être de jeunes vieillards.
Et moi, que suis-je ? Le soleil poudroie sur la vitre et les ombres me plaquent contre le mur sans éclat du devenir.

Marie-Anne Bruch

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Deux poèmes de Jean-Claude Pirotte

Ces deux poèmes sont extraits du recueil Ajoie paru chez Poésie/Gallimard en février 2018.
Jean-Claude Pirotte (1939-2014) est un écrivain et poète belge.

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Le bonheur des jours de pluie
quand la lucarne est un tambour
c’est la musique du ciel
l’enfant dit : les larmes des anges

et nous pensons qu’il faut mourir
afin de toujours entendre
pleurer le ciel du fond des siècles
aurons-nous le temps d’attendre

la mort de près la mort de loin
les disparus de naissance
l’enfant dit je serre les poings
c’est à la pluie que je ressemble

***

tous ces regards croisés vieilles étoiles
des rengaines de faubourg
et nos amours ? la lune éclaire
obliquement les carrefours

où nous dansions et les terrasses
avec les ombres des buveurs
dérivent doucement vers le fleuve
le corps de la ville s’efface

et l’eau brumeuse de l’oubli
gagne peu à peu les visages
comme si le peintre endormi
s’était séparé des images

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Quelques tanka de Muriel Carminati

J’ai trouvé ces tanka dans le n°126 de la revue Friches, de l’hiver 2017.
Le tanka est une forme poétique japonaise, ancêtre du haiku, se compose d’un tercet de 5-7-5 syllabes puis d’un distique de 7.

Les eucalyptus
étirent leurs beaux bras blancs
avec volupté
leur écorce les grattait
ils se sont déshabillés

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Prévenant ses bêtes
qu’il leur apporte de l’eau
le berger sourit
de les voir qui dégringolent
comme une averse d’été

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Plouf plouf et replouf
elles évoluent gaiement
tout à leur caprice
grenouilles de bénitier
surtout pas coassent-elles

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Enfant mécontent
il prend le ciel à témoin
je suis grand dit-il
et je peux nager tout seul
il s’échappe et boit la tasse

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Plage désertée
on entendait des galops
et des cris d’enfants
il n’y a pas si longtemps
seul le fracas de la vague

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Non jamais le vent
ne dira tout ce qu’il sait
très malin le vent
faisant mine d’éventer
des secrets très bien gardés

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Je profite de cet article pour vous souhaiter à tous de Joyeuses Fêtes de Pâques, sans trop de poissons et avec raisonnablement de chocolats !

Le Bâillon sur la table, de Paul Eluard

J’ai trouvé ce poème dans le recueil La Vie immédiate  de Paul Eluard, qui date de 1932.

 

Ancien acteur qui joue des pièces d’eau
De vieilles misères bien transparentes
Le doux fer rouge de l’aurore
Rend la vue aux aveugles
J’assiste au lever des murs
A la lutte entre la faiblesse et la fatigue
A l’hiver sans phrases.

Les images passées à leur manière sont fidèles
Elles imaginent la fièvre et le délire
Tout un dédale où ma main compliquée s’égare
J’ai été en proie il y a longtemps
A des hallucinations de vertus
Je me suis vu pendu à l’arbre de la morale
J’ai battu le tambour de la bonté
J’ai modelé la tendresse
J’ai caressé ma mère

J’ai dormi toute la nuit
J’ai perdu le silence
Voici les voix qui ne savent plus que ce qu’elles taisent
Et voici que je parle
Assourdi j’entends pourtant ce que je dis

En m’écoutant j’instruis.

Deux de mes derniers poèmes en prose

Le Jour et la nuit

Le jour n’est ni le contraire ni l’inverse de la nuit, – encore moins son opposé – car, ce que le jour recherche en déblayant les nuages du côté du levant, la nuit le cherche aussi en fouillant les impuretés des ténèbres sous le colimaçon du rêve.
Ce que le jour amplifie et fait résonner dans les trois dimensions bien cartographiées de la conscience, la nuit le rétrécit, le réduit à la seule et unique dimension du tâtonnement.
Si le jour nous met face au tumulte du monde pour nous faire comprendre que nous sommes voués à la connaissance, la nuit nous met face à notre propre tumulte pour nous faire comprendre que seule l’ignorance recèle quelque issue.
Le jour n’est ni le contraire ni l’inverse de la nuit, ce sont simplement deux mondes qui se tournent autour pour mieux s’éviter, et qui ne peuvent se rencontrer qu’en rougissant.

Marie-Anne Bruch

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Neige de Printemps

L’hiver est réapparu au beau milieu des mésanges en fleurs et des hirondelles en bourgeons, changeant les giboulées en poudreuse et la boue en verglas, figeant le paysage dans un scintillement de cristal friable, amortissant la stupéfaction de nos cœurs sous plusieurs épaisseurs de docile patience.
Alors, le cerisier ne sait plus démêler – entre froidure et fraîcheur, entre blancheurs et lividités – de la neige ou de la fleur, laquelle est la plus délicate ou la plus éphémère, laquelle se laissera cueillir avec le plus d’ineffable abandon.

Marie-Anne Bruch

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Deux sonnets de Louise Labé

En cette journée des femmes, je voulais rendre hommage à l’une d’entre elles, une dame des temps anciens, qui a eu à subir bien des médisances et calomnies parce qu’elle était auteure et femme éprise de liberté, ayant vécu plusieurs amours et excellé comme femme de lettres.

Louise Labé, née vers 1524 d’une famille de riches artisans, reçoit une brillante éducation dans les domaines des lettres et des arts, ses oeuvres sont publiées dès 1555, elle meurt en 1566.

Je vous donne à lire aujourd’hui son sonnet le plus célèbre, suivi d’un autre de mon choix.

 

Sonnet VIII

Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
J’ai chaud extrême en endurant froidure ;
La vie m’est et trop molle et trop dure ;
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.

Tout à un coup je ris et je larmoie ;
Et en plaisir maint grief tourment j’endure ;
Mon bien s’en va et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène ;
Et quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis quand je crois ma joie être certaine
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.

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Sonnet III

Ô longs désirs, ô espérances vaines,
Tristes soupirs et larmes coutumières
A engendrer de moi maintes rivières,
Dont mes deux yeux sont sources et fontaines !

Ô cruautés, ô durtés inhumaines,
Piteux regards des célestes lumières,
Du cœur transi ô passions premières,
Estimez-vous croître encore mes peines ?

Qu’encor Amour sur moi son arc essaie,
Que nouveaux feux me jette et nouveaux dards,
Qu’il se dépite, et pis qu’il pourra fasse :

Car je suis tant navrée en toutes parts
Que plus en moi une nouvelle plaie,
Pour m’empirer, ne pourrait trouver place.

Trois poèmes d’Apollinaire

J’ai trouvé ces trois poèmes dans le recueil Alcools de Guillaume Apollinaire, ce sont mes préférés parmi les plus courts.
Ce recueil est paru dans la collection Poésie/Gallimard.

 

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Les colchiques

Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s’empoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne

Les enfants de l’école viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément

Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne

***

Clotilde

L’anémone et l’ancolie
Ont poussé dans le jardin
Où dort la mélancolie
Entre l’amour et le dédain

Il y vient aussi nos ombres
Que la nuit dissipera
Le soleil qui les rend sombres
Avec elles disparaîtra

Les déités des eaux vives
Laissent couler leurs cheveux
Passe il faut que tu poursuives
Cette belle ombre que tu veux

***

Saltimbanques

Dans la plaine les baladins
S’éloignent au long des jardins
Devant l’huis des auberges grises
Par les villages sans églises

Et les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe

Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours des cerceaux dorés
L’ours et le singe animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage

Quelques haikus de Christophe Jubien

J’ai trouvé ces quelques haikus dans le recueil L’année où ma mère est née au ciel, publié en 2018 par la collection Solstice de l’Association francophone de Haikus.

Les pieds sur terre
la tête dans un nuage
de moucherons

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Pour être heureux
appelons chant
le bruit du moustique

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Si vite passée, la vie !
flânant sous les arbres
mari et femme

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Pas même un murmure
cette fleur en forme
de trompette

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Le lendemain
de sa mort, les papillons
de son enfance

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Ma mère mourante
mon père en face
d’un oeuf dur

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Zéro en maths –
comme il tremble
le petit menton !

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Clairière aux oiseaux –
pour le vieux sentier
une fin heureuse

***