Quelques haikus de Christophe Jubien

J’ai trouvé ces quelques haikus dans le recueil L’année où ma mère est née au ciel, publié en 2018 par la collection Solstice de l’Association francophone de Haikus.

Les pieds sur terre
la tête dans un nuage
de moucherons

**

Pour être heureux
appelons chant
le bruit du moustique

**

Si vite passée, la vie !
flânant sous les arbres
mari et femme

**

Pas même un murmure
cette fleur en forme
de trompette

**

Le lendemain
de sa mort, les papillons
de son enfance

**

Ma mère mourante
mon père en face
d’un oeuf dur

**

Zéro en maths –
comme il tremble
le petit menton !

**

Clairière aux oiseaux –
pour le vieux sentier
une fin heureuse

***

Publicités

Sonnet 89 de Pablo Neruda

J’ai déjà plusieurs fois publié ici des sonnets de La Centaine d’amour de Pablo Neruda, et je poursuis donc dans ce sens aujourd’hui, avec le sonnet 89.

 

A ma mort tu mettras tes deux mains sur mes yeux,
Et que le blé des mains aimées, que leur lumière
Encore un coup sur moi étendent leur fraîcheur,
Pour sentir la douceur qui changea mon destin.

A t’attendre endormi, moi je veux que tu vives,
Et que ton oreille entende toujours le vent;
Que tu sentes le parfum aimé de la mer,
Et marches toujours sur le sable où nous marchâmes.

Ce que j’aime, je veux qu’il continue à vivre,
Toi que j’aimais, que je chantais par dessus tout,
Pour cela, ma fleurie, continue à fleurir,

Pour atteindre ce que mon amour t’ordonna,
Pour que sur tes cheveux se promène mon ombre,
Et pour que soit connue la raison de mon chant.

 

***

Les mots du silence, de Patricia Castex Menier

Ce recueil est un numéro spécial de la revue A l’Index, plus exactement n°34, de l’automne 2017, consacré entièrement à la poète Patricia Castex Menier, avec poèmes, interview, documents et témoignages de poètes.

J’ai choisi deux poèmes en prose et un en vers libres.

Patricia Castex Menier (née en 1956) est une poète et romancière française.

***

Marcher en ville, c’est aller d’îles en îles. Il y en a de plus en plus. Singulières ou regroupées en archipel, au relief visible de loin ou fondu dans un halo d’ensemble, elles ont fini par faire partie du paysage. Petites terres le plus souvent tassées ou allongées, toujours entourées de la même eau de solitude : ce sont les sans-abri. Marcher en ville, c’est naviguer d’îles en îles, des îles adultes, des îles enfants. On accoste un moment, les petites vagues de la main tendue battent contre la coque du cœur, elles s’avancent, se retirent. Ou on double le cap, on évite les récifs, Charybde et Scylla entre lesquels sombre d’un coup ce qui parle en nous d’humanité. D’îles sans nom en îles sans nom, carte muette de la ville, et nos itinéraires de cabotage, ou de grand large.

 

***

Il existe des matins de phrases toutes faites, allez savoir pourquoi. On se lève avec elles. Par exemple une phrase comme celle-ci : les oiseaux décident de la couleur du ciel. Ou celle-là : la nuit est ronde dans l’œil du cheval. Elles franchiront la journée, dans la tête, sans que l’on ne sache qu’en faire. Elles seront là au coucher. On n’en aura rien fait. Surtout pas le poème que pourtant elles annonçaient.

 

***

 

On
a reposé le galet.

C’est
un regret.

Il avait
une forme de cœur imparfait,

mais,
après tout, comme tous les cœurs.

 

***

Un poème de Pierre Reverdy

J’ai trouvé ce poème dans le recueil anthologique Plupart du temps (1915-1922).
Pierre Reverdy (1889-1960) est un poète français ami des cubistes et ayant influencé les surréalistes et la poésie moderne.

Je n’ai malheureusement pas pu respecter la mise en page et la présence des blancs si particuliers à ce poète, veuillez m’en excuser.

Ce poème est extrait des ardoises du toit, recueil de 1918.

 

Une éclaircie

 

Il fait plus noir
Les yeux se ferment
La prairie se dressait plus claire
Dans l’air il y avait un mouchoir
Et tu faisais des signes
Ta main sortait sous la manche du soir
Je voulais franchir la barrière
Quelque chose me retenait
Le cri venait de loin
Par derrière la nuit
Et tout ce qui s’avance
Et tout ce que je fuis
Encore
Je me rappelle
La rue que le matin inondait de soleil

L’avenir de Charles Cros

Voici un poème de Charles Cros, que je connais depuis longtemps, et dont le ton facétieux me plait pour aborder le thème de la mort.
Charles Cros (1842 – 1888) est un poète et inventeur français, qui a notamment découvert un procédé de photographie en couleurs, mais aussi un modèle de phonographe. Il est l’auteur du Collier de Griffes (1908, posthume) et du Coffret de Santal (1873), dont L’avenir est justement extrait.


Avenir

Les coquelicots noirs et les bleuets fanés
Dans le foin capiteux qui réjouit l’étable,
La lettre jaunie où mon aïeul respectable
A mon aïeule fit des serments surannés,

La tabatière où mon grand-oncle a mis le nez,
Le trictrac incrusté sur la petite table
Me ravissent. Ainsi dans un temps supputable
Mes vers vous raviront, vous qui n’êtes pas nés.

Or, je suis très vivant. Le vent qui vient m’envoie
Une odeur d’aubépine en fleur et de lilas,
Le bruit de mes baisers couvre le bruit des glas.

Ô lecteurs à venir, qui vivez dans la joie
Des seize ans, des lilas et des premiers baisers,
Vos amours font jouir mes os décomposés.

Un poème de Jean Cayrol

J’ai trouvé ce poème dans l’anthologie Chacun vient avec son silence paru chez Points Poésie en 2009.

Jean Cayrol (1911-2005) résistant de la première heure, est arrêté en 1942 puis déporté au camp de Mauthausen-Gusen. Il survit à l’enfer concentrationnaire mais reste marqué à vie par cette expérience. Poète, romancier, éditeur, cinéaste, il a reçu le prix Renaudot en 1947, et a écrit le commentaire du film d’Alain Resnais Nuit et Brouillard.

Les pommes respirent

Ne laissez pas l’amour s’échapper de ses pommes.
Ce sont des fruits mordus, sucrés, puis oubliés.
On trouve dans l’herbage ce qui reste d’un homme ;
pulpes mortes et fraîches, chair qui perdit son nacré.

Le pommier a fleuri dans le gel d’hiver ;
ses pétales ont été emportés au loin par un vent sec.
L’écorce s’est fendue, la mousse est sa misère ;
une roue a écrasé ses pépins, la neige les enterre.

L’amour charnu bouge dans le vent froid,
pomme jaunie par les soucis :
c’est un nomade abandonné sans être en vie,
quel amant a choisi d’être un dieu sans carquois ?

Amour rouge et rond telle une pomme douce,
on retrouve des traces de dents sur la peau neuve.
Est-ce un baiser perdu dont la sève s’abreuve ?
On oublie le pas discret d’une saison trop rousse.

Amour, quoi de plus secret, perdu, abandonné,
la guêpe a mordu son cœur qui fut le tien.
Tu roules sur le chemin avec les chiens,
tu te laisses enfermer dans un blanc compotier.

Amour comestible dont le jus fait du bien.

***

recueil : A pleine voix, 1992

Quelques poèmes de Valérie Canat de Chizy et Marie-Noëlle Agniau

J’ai trouvé ces quelques poèmes dans le recueil Le poème correspondant, paru chez La Porte à la fin 2017.
Ce recueil laisse alterner les voix des deux poètes : Marie-Noëlle Agniau, née en 1973, est enseignante de philosophie ; Valérie Canat de Chizy, née en 1974, est bibliothécaire et collabore à plusieurs revues poétiques.
Je recopie les poèmes tels qu’ils ont été publiés, sans nom d’auteur : chacun essaierai ou pas d’attribuer tel ou tel poème à l’une ou l’autre.

***

L’eau sur la vitre
une loupe microscopique
me fait voir l’envers

les pattes de l’insecte
ses ailes frétillant
et l’araignée
tapie
dans le coin de mon œil.

Juillet abonde de saisons
la pluie ruisselle et creuse
la peau
de rigoles.

Ma tête s’efforce
de rester bien calme
face à tant d’averses.

***

La lettre dans la boîte
porte plus que des mots

sans l’ouvrir à distance
je devine sa présence

porteuse de pépites
grains de lumière

c’est de cela
dont je dois me nourrir

le papier est neutre
mais empreint de bonté

***

1

Je déplie une carte
pour savoir où tu es

quel chemin suivre
dans les méandres

si les animaux traversent
les champs déserts

si comme eux
un frisson court en moi.

2

J’attends la neige
qui ne vient pas

principe actif : me perdre

les yeux en l’air,
émerveillés.

***

Le cœur est liquide

amour tristesse

nous ne savons pas vraiment
où il nous mène

vers trop de perte

ou juste

vers une autre dimension.

***

Deux poèmes de Rabindranath Tagore

J’ai trouvé ces deux proses dans le fameux recueil L’offrande lyrique publié chez Poésie-Gallimard.
Rabindranath Tagore (1861 – 1941) est un poète indien, prix Nobel de Littérature en 1913.

29

Mon propre nom est une prison, où celui que j’enferme pleure. Sans cesse je m’occupe à en élever tout autour de moi la paroi ; et tandis que, de jour en jour, cette paroi grandit vers le ciel, dans l’obscurité de son ombre je perds de vue mon être véritable.
Je m’enorgueillis de cette haute paroi ; par crainte du moindre trou, je la replâtre avec de la poudre et du sable ; et pour tout le soin que je prends du nom, je perds de vue mon être véritable.

***

37 –

Je croyais que mon voyage touchait à sa fin, ayant atteint l’extrême limite de mon pouvoir, – que le sentier devant moi s’arrêtait, que mes provisions étaient épuisées et que le temps était venu de prendre retraite dans une silencieuse obscurité.
Mais je découvre que ta volonté ne connaît pas de fin en moi. Et quand les vieilles paroles expirent sur la langue, de nouvelles mélodies jaillissent du cœur ; et là où les vieilles pistes sont perdues, une nouvelle contrée se découvre avec ses merveilles.

***

La magie noire, un poème d’Anne Sexton

J’ai trouvé ce poème d’Anne Sexton sur le site de poésie contemporaine Poezibao.
Anne Sexton (1928-1974) est une poète américaine contemporaine de Sylvia Plath.

 

La magie noire

Une femme qui écrit est trop sentimentale,
toutes ces transes et ces présages !
Comme si les cycles, les enfants et les îles
ce n’était pas assez ; comme si les deuils, les commérages
et les légumes ne suffisaient jamais.
Elle pense qu’elle peut mettre en garde les étoiles.
Une écrivaine est par essence une espionne.
Cher amour, je suis cette femme.

Un homme qui écrit est trop savant,
tous ces sorts et ces fétiches!
Comme si les érections, les congrès et les produits
ce n’était pas assez ; comme si les machines, les galions
et les guerres ne suffisaient jamais.
Avec des meubles d’occasion il fait un arbre.
Un écrivain est par essence un escroc.
Cher amour, tu es cet homme.

Sans jamais nous aimer nous-mêmes,
haïssant même nos chaussures et nos chapeaux,
nous nous aimons l’un et l’autre, mon trésor, mon trésor.
Nos mains sont bleu pâle et douces.
Nos yeux sont remplis de confessions terribles.
Et puis, quand nous sommes mariés,
les enfants nous quittent dégoûtés.
Il y a trop à manger et plus personne
pour absorber toute cette drôle d’abondance.

Choix et traductions de Patricia Godi.

La rose, de Robert Walser

J’avais déjà parlé de Walser récemment, à propos de sa merveilleuse Vie de poète qui méritait grandement qu’on s’y arrête.

La Rose présente à première vue pas mal de ressemblances avec Vie de poète : ce sont deux recueils de courtes proses abordant des thèmes variés, et on reconnaît de l’un à l’autre certains thèmes de prédilection de l’auteur, comme l’amour de la littérature et de la beauté, entre autres.
Mais, passée cette première impression de ressemblance, on s’aperçoit que ces deux livres sont en fait très différents : La Rose accumule les bizarreries, incohérences et autres coq-à-l’âne, de sorte qu’il y a un peu de difficulté à suivre le propos, alors que Vie de Poète était claire et facile à suivre.
Le narrateur de Vie de poète était clairement identifiable, alors qu’on a dans la Rose de multiples narrateurs, comme autant d’identités éclatées et mal définies.
Même le style a changé entre les deux : dans Vie de Poète on trouvait une écriture foisonnante, pleine de fantaisies et de dynamisme, alors que dans La Rose, l’écriture est plus épurée, plus resserrée et on ne trouve plus ces foisonnements d’adjectifs qui caractérisaient le premier.
L’atmosphère des deux est également très différente : Dans Vie de poète on sentait une joie de vivre, un côté facétieux et primesautier qu’on ne retrouve plus du tout dans La Rose où les amours contrariées et une certaine désillusion, voire amertume, colorent davantage les pages.

J’arrête là la liste des différences, pour dire que La Rose est le dernier livre de Walser, écrit avant qu’il ne sombre dans la folie, ce qui transparait dans plusieurs passages.
Comme je n’attends pas forcément d’un livre qu’il soit très logique ou très cohérent, ça ne m’a pas empêchée de le lire jusqu’au bout avec un certain plaisir et de lui trouver de la poésie et de l’émotion, mais j’avoue tout de même qu’il m’est arrivé de décrocher un peu sur certains passages.

Voici un extrait page 75 :

D’une âme alanguie et avec des yeux ronds écarquillés par la nostalgie, j’entrai dans un jardin douillet tout pailleté de soleil, j’y écoutai le petit orchestre qui y donnait un sympathique concert, et manifestement je me comportai là d’une manière fantasque; car, prise de pitié, une jeune fille qui me regardait tomba à la renverse, frappée à mort par une compassion qui la perça comme un poignard; si quelqu’un juge cela possible, qu’il soit heureux sa vie durant. Les gens qui se prennent d’affection pour moi, je les laisse construire l’édifice de leur amitié aussi longtemps qu’ils le désirent; jamais je ne les dérange, car je les ignore.

Publicités