Trois courts poèmes de Prévert


Ces poèmes sont extraits du recueil de Prévert Histoires, paru la même année que le recueil Paroles en 1946.
Je les ai choisis uniquement en fonction de mon goût et de leur brièveté (car beaucoup de poèmes de ce recueil sont très longs).

Le Matin

Cri du coq
Chant du cygne de la nuit
Monocorde et fastidieux message
Qui me crie
Aujourd’hui ça recommence
Aujourd’hui encore aujourd’hui
Je n’entends pas ta romance
Et je fais la sourde oreille
Et je n’écoute pas ton cri
Pourtant je me lève de bonheur
Presque tous les jours de ma vie
Et j’égorge en plein soleil
Les plus beaux rêves de mes nuits.

**

On frappe

Qui est là
Personne
C’est simplement mon cœur qui bat
Qui bat très fort
A cause de toi
Mais dehors
La petite main de bronze sur la porte de bois
Ne bouge pas
Ne remue pas
Ne remue pas seulement le petit bout du doigt.

**

Les prodiges de la liberté

Entre les dents d’un piège
La patte d’un renard blanc
Et du sang sur la neige
Le sang du renard blanc
Et des traces sur la neige
Les traces du renard blanc
Qui s’enfuit sur trois pattes
Dans le soleil couchant
Avec entre les dents
Un lièvre encore vivant.

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Un poème en prose de Jacques Dupin

Ce poème est extrait du livre Le corps clairvoyant paru chez Poésie/Gallimard.

Assumer la détresse de cette nuit pour qu’elle chemine vers son terme et son retournement. Littéralement précipiter le monde dans l’abîme où déjà il se trouve. En chacun se poursuit le combat d’un faux jour qui se succède avec la vraie nuit qui se fortifie. De fausse aurore en fausse aurore, et de leur successif démantèlement par la reconnaissance de leur illusoire clarté, s’approfondit la nuit, et s’ouvre la tranchée de notre chemin dans la nuit. Ce nul embrasement du ciel, reconnaissons sa nécessité comme celle de feux de balise pour évaluer le chemin parcouru et mesurer les chances de la traversée. En effet tous les mots nous abusent. Mais il arrive que la chaîne discontinue de ce qu’ils projettent et de ce qu’ils retiennent, laisse surgir le corps ruisselant et le visage éclairé d’une réalité tout autre que celle qu’on avait poursuivie et piégée dans la nuit.

Quelques poèmes d’Anne Perrier

J’ai trouvé ces poèmes dans le recueil paru aux éditions Zoé Le livre d’Ophélie et La voie nomade.
Anne Perrier (1922-2017) est une écrivaine et poète suisse.

***

La jeunesse décomposée
La terre couverte de plaies
Hélas hélas où conduire mes pas
Vole ma vie en éclats
Et que la poésie se pare
De tout ce que je perds

***

La nuit pourra venir
Souffler sur mes paupières
Le silence pourra tenir
En laisse tous mes airs
Mais pas avant
Que j’aie jeté aux quatre vents
Mon chant de mort
Et planté dans le front du temps
Mes banderilles d’or

***

Laissez ah ! laissez-moi
Me perdre dans ce lac d’asphodèles
Elles regardent dans les yeux
le ciel
Que m’emporte ce clair essaim
Et la nuit viendra boire
Dans ma main

***

Bâtissez-moi un grand tombeau
Une haute fontaine
Je vous dis que rien n’est trop beau
Pour ton sommeil ô longue peine
De vivre que nulle eau
N’est assez pure pour atteindre
En moi le ciel profond
N’est assez fraîche pour éteindre
Ces soifs qui détruisent le corps
Ces feux qui brûleront
Les portes de la mort

***

La beauté
Foulée aux pieds par ce siècle barbare
Avec ma sœur la lune

Qui peut les délivrer
Douleur douleur
Le cœur n’est plus
Qu’un cimetière d’astres éboulés

***

Je m’arrête parfois sous un mot
Précaire abri à ma voix qui tremble
Et qui lutte contre le sable
Mais où est ma demeure
Ô villages de vent
Ainsi de mot en mot je passe
A l’éternel silence

L’écharpe rouge, d’Yves Bonnefoy


Au début des années 60, Yves Bonnefoy écrit un poème d’une centaine de vers libres, à la tonalité énigmatique, qu’il considère comme une idée de début de récit. Mais, reprenant plusieurs fois ce texte par la suite, il ne parvient ni à le continuer ni à l’interpréter, et ce n’est qu’une cinquantaine d’années plus tard qu’il aboutit à une interprétation, éclairante sur son enfance, sur son rapport à ses parents, sur sa façon d’envisager le langage et la parole poétique. Cette analyse de texte, passant par le prisme de la mémoire, nous en apprend finalement beaucoup sur le poète, sur sa conception de la poésie et sur les éléments qui ont nourri son inconscient. Mais, pour autant, si ce livre puise parfois dans la psychanalyse, il garde avec elle de fortes distances, doutant par exemple du complexe d’Œdipe stricto sensu et lui préférant le plus subtil complexe d’Orphée, que le poète invente pour l’occasion. Ce poème énigmatique, qui sert de point de départ au livre, intitulé L’écharpe rouge, met en scène une représentation allusive des parents d’Yves Bonnefoy. Il faut préciser que ses parents représentaient chacun des langages bien particuliers, le père taciturne, le patois partagé par le couple mais dont l’enfant était exclu, la langue poétique proche de celle de l’enfance, et la langue savante, conceptuelle, aux fins utilitaires.
Ce sont surtout ces évocations des parents, des souvenirs d’enfance, qui m’ont touchée et qui m’ont paru vraies. Les explications du poète sur ses conceptions de la langue m’ont semblé moins convaincantes, moins claires parfois, alors que le reste du récit est écrit dans un style limpide et précis.
Un livre que j’aurai sûrement beaucoup de plaisir à relire, pour approfondir et affiner ma compréhension, et qui donne en tout cas très envie de replonger dans la poésie d’Yves Bonnefoy.

Extrait page 79 :

Toute la famille avait accompagné Elie à la gare, on causait autour de lui, dans l’attente de l’omnibus, mais moi, assez enfant pour cela encore, je m’étais mis en tête de lui offrir un porte-bonheur, et je m’étais éloigné jusqu’à l’aiguillage, là où le quai s’effaçait dans l’herbe, déjà celle de la campagne alentour. Pour ses derniers mètres ce bord de la voie ferrée était recouvert de trèfle, petites feuilles sombres serrées au ras du sol les unes contre les autres, et mon désir était d’y trouver un de ces trèfles à quatre feuilles qui assurent prospérité et bonheur.

Le coeur tournant, de Pierre Reverdy

Ce poème ouvre le recueil Ferraille (1937) disponible dans le volume Main d’Oeuvre chez Poésie/Gallimard.

**

Il ne faut pas aller plus loin
Les bijoux sont pris dans la lyre
Les papillons noirs du délire
Remuent sans y penser la cendre du couchant

A peine revenu des voyages amers
Autour des cœurs jetés au fond des devantures
Sur l’avant-scène des prairies et des pâtures
Comme des coquillages nus devant la mer

A peine remué par l’amour de la vie
Des regards qui se nouent aux miens
Des visages sans nom des souvenirs anciens
Diamants de l’amour qui flottent sur la lie

Pour aller chercher au fond dans la vase
Le secret émouvant du sang de mon malheur
Il faut plonger la main aux racines du cœur
Et mes doigts maladroits brisent les bords du vase

Le sang qui jette sur tes yeux ce lourd rideau
L’émotion inconnue qui fait trembler ta lèvre
Et ce froid trop cruel qui emporte ta fièvre
Froisse dans tous les coins le linon de ta peau

Je t’aime sans jamais t’avoir vue que dans l’ombre
Dans la nuit de mon rêve où seul je peux y voir
Je t’aime et tu n’es pas encore sortie du nombre
Forme mystérieuse qui bouge dans le soir

Car ce que j’aime au fond c’est ce qui passe
Une fois seulement sur ce miroir sans tain
Qui déchire mon cœur et meurt à la surface
Du ciel fermé devant mon désir qui s’éteint

 

***

Quelques vers d’Edmond-Henri Crisinel

Ces poèmes proviennent des Oeuvres (complètes) parues chez L’âge d’homme en 1979.
Edmond-Henri Crisinel (1897 -1948) est un poète suisse que l’on a souvent comparé à Gérard de Nerval.

 

La Folle

Elle a les cheveux blancs, très blancs. Elle est jolie
Encore, dans sa robe aux chiffons de couleur.

Elle emporte, en passant, des branches qu’elle oublie:
Les jardins sont absents et morte est la douleur.

Elle a des yeux d’enfant qui reflètent les jours,
Eau transparente ou passe et repasse une fuite.

Sa sagesse est donnée avec des mots sans suite,
Des mots divins qui vont mourir dans le vent lourd.

 

III (Elégie de la Maison des Morts)

Quand le soir est trop lourd d’angoisse, quand le miel
Du jasmin dans la nuit vous oppresse, on s’évade.
Mais les murs sont trop hauts. Ils montent jusqu’au ciel.
On reste prisonnier, pour toujours, dans la rade.

Calme, breuvage amer, cet excès de douleur.
Ô lumière ennemie ! et vous, roses parterres !
Sachant que, jamais plus, la fleur ne sera fleur,
Par delà les œillets je regarde la terre.

 

II (Suite Mystique)

O sainteté !
En ce désert
Où j’ai lutté,
J’ai vu ta palme
Profuse et calme :
Haut dans les airs,
Un faible cri
A retenti.
Depuis, je tourne
Autour de l’arbre,
Et tout s’ajourne
Jusqu’à mourir.
Le froid désir
D’un fût de marbre
Sèche les pierres
De mes prières.

 

***

Deux poèmes d’avril


Douce sauvagerie (8 avril 2018)

Sans attendre
que reverdisse mon sang,
j’ai esquivé
les grises saisons
de la patience,
j’ai hâté
les rouges bourgeons
des nuits laiteuses.

Me précipiter vers toi
dès que sonne l’heure
le cœur pétille
et la chair médite.

Sans attendre
que la vie me guide
vers davantage de vie,
je ne me suis arrêtée
ni à l’intensité
trop aiguë du silence
ni à la nullité irréductible
de la mort,
et j’ai hâté
les sauvages suavités
de nos tremblantes tendresses.

Marie-Anne Bruch

***

Sentences (11 avril 2018)

L’aube a noyé la lune dans le grand bain du ciel.
La nuit est repartie faire son tour du monde.
Les arbres en fleurs perdent des plumes dans le lent pétrissage du vent.
Les enfants n’ont pas les moyens de faire venir le soleil mais ils savent faire rire les nuages.
Les adultes, non contents d’être de vieux enfants, se réjouissent en secret d’être de jeunes vieillards.
Et moi, que suis-je ? Le soleil poudroie sur la vitre et les ombres me plaquent contre le mur sans éclat du devenir.

Marie-Anne Bruch

***

Deux poèmes de Jean-Claude Pirotte

Ces deux poèmes sont extraits du recueil Ajoie paru chez Poésie/Gallimard en février 2018.
Jean-Claude Pirotte (1939-2014) est un écrivain et poète belge.

***

Le bonheur des jours de pluie
quand la lucarne est un tambour
c’est la musique du ciel
l’enfant dit : les larmes des anges

et nous pensons qu’il faut mourir
afin de toujours entendre
pleurer le ciel du fond des siècles
aurons-nous le temps d’attendre

la mort de près la mort de loin
les disparus de naissance
l’enfant dit je serre les poings
c’est à la pluie que je ressemble

***

tous ces regards croisés vieilles étoiles
des rengaines de faubourg
et nos amours ? la lune éclaire
obliquement les carrefours

où nous dansions et les terrasses
avec les ombres des buveurs
dérivent doucement vers le fleuve
le corps de la ville s’efface

et l’eau brumeuse de l’oubli
gagne peu à peu les visages
comme si le peintre endormi
s’était séparé des images

***

Quelques tanka de Muriel Carminati

J’ai trouvé ces tanka dans le n°126 de la revue Friches, de l’hiver 2017.
Le tanka est une forme poétique japonaise, ancêtre du haiku, se compose d’un tercet de 5-7-5 syllabes puis d’un distique de 7.

Les eucalyptus
étirent leurs beaux bras blancs
avec volupté
leur écorce les grattait
ils se sont déshabillés

***

Prévenant ses bêtes
qu’il leur apporte de l’eau
le berger sourit
de les voir qui dégringolent
comme une averse d’été

***

Plouf plouf et replouf
elles évoluent gaiement
tout à leur caprice
grenouilles de bénitier
surtout pas coassent-elles

***

Enfant mécontent
il prend le ciel à témoin
je suis grand dit-il
et je peux nager tout seul
il s’échappe et boit la tasse

***

Plage désertée
on entendait des galops
et des cris d’enfants
il n’y a pas si longtemps
seul le fracas de la vague

***

Non jamais le vent
ne dira tout ce qu’il sait
très malin le vent
faisant mine d’éventer
des secrets très bien gardés

***

Je profite de cet article pour vous souhaiter à tous de Joyeuses Fêtes de Pâques, sans trop de poissons et avec raisonnablement de chocolats !

Le Bâillon sur la table, de Paul Eluard

J’ai trouvé ce poème dans le recueil La Vie immédiate  de Paul Eluard, qui date de 1932.

 

Ancien acteur qui joue des pièces d’eau
De vieilles misères bien transparentes
Le doux fer rouge de l’aurore
Rend la vue aux aveugles
J’assiste au lever des murs
A la lutte entre la faiblesse et la fatigue
A l’hiver sans phrases.

Les images passées à leur manière sont fidèles
Elles imaginent la fièvre et le délire
Tout un dédale où ma main compliquée s’égare
J’ai été en proie il y a longtemps
A des hallucinations de vertus
Je me suis vu pendu à l’arbre de la morale
J’ai battu le tambour de la bonté
J’ai modelé la tendresse
J’ai caressé ma mère

J’ai dormi toute la nuit
J’ai perdu le silence
Voici les voix qui ne savent plus que ce qu’elles taisent
Et voici que je parle
Assourdi j’entends pourtant ce que je dis

En m’écoutant j’instruis.