Quelques poèmes du numéro 128 de la revue Friches

Le numéro 128 de la revue Friches, qui vient de paraître il y a quelques jours (octobre 2018), est consacré aux poètes distingués par le Prix Troubadours/Trobadors 2018 qui vient d’être décerné au recueil Vie minuscule de Joëlle Abed.

Mais, dans ce numéro spécial, ce sont quelques poèmes des nominés dont je vous propose la lecture.

***

Ces pas qui nous mènent
(extraits)

Un forsythia
dans le printemps
se souvient de l’enfant
qui prenait la pose
le gilet de mailles bariolées
les pantalons usés
où scintillent encore quelques fleurs
le jaune d’or et de miel
de l’arbuste fraîchement éclos
tricotent pour l’enfant un théâtre
de sourires de dents blanches
qu’une photographie
a volé
au temps.

Frédérique Archimbaud

***

Le vent reste incompris
(extraits)

Le chêne est vieux ; très vieux …

Mille ans. Plus, peut-être.

Ses feuilles ont quelques jours
à peine. Et le ruisseau
à ses pieds coule
comme depuis toujours.

*

Depuis combien de temps
étaient-ils rassemblés
sur le bord du ciel,
ces oiseaux silencieux
qui tout à coup s’envolent,
et ne laissent aux yeux
qu’une image aveuglante
d’ailes blanches muettes
dont les lames légères
éventrent les nuages
dans leur sommeil d’enfants.

Jean Pichet

***

Amour d’automne
(extraits)

Certaines nuits
le flot
de mes anciennes vies
vient saper les murs de ma chambre
et c’est l’océan
qui lâche
sa colère
et tambourine
à ma porte

André Sagne

***

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Nuit, de Valérie Canat de Chizy

La revue en ligne « Ce qui reste » a publié le recueil Nuit de Valérie Canat de Chizy, avec des encres de Colette Reydet : un très beau recueil que l’on peut aussi se procurer en version papier auprès de l’auteure.

Je vous propose trois de ses poèmes :

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les grains de sable
s’amalgament
forment des cristaux

Les mots sont pleins
de courants d’air

novembre
la mince épaisseur
de la veste
les feuilles mortes

je me recroqueville
un peu plus
au coin du chat

***

je voudrais marcher des heures

marcher indéfiniment

les doigts de la nuit
tissent une écharpe
autour de mon cou

je marche
parée des atours de la ville

princesse des mille et une nuits

***

le sentiment de finitude
m’enveloppe

la nuit a étendu
ses grandes mains

je suis noire
de toutes les étoiles
accumulées en moi

je m’abreuve
de la distance des astres

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Deux poèmes de Patrice Blanc

Ces poèmes sont extraits du recueil De sang, de nerfs et d’os publié aux éditions du Contentieux en septembre 2018.
Patrice Blanc est un poète contemporain, né en 1956, qui a déjà publié une quinzaine de recueils.

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Hasard

des pluies de sang

au creux de l’oubli
au bout de l’angoisse
le hasard ne brille pas

tu es déshabillée
lumineuse et heureuse
je te prends par le cou
pour mieux sentir tes vaisseaux
ta texture de vie
tes humeurs
tes tissus

des pluies de sang
dans un corps à corps

le hasard est un film …

***
Aux sables des tombeaux

la belle exposition
de ton corps nu
ouvre les secrets
de l’océan

ton ventre
où la pluie lave les larmes
est un soleil écorché

le bel esprit de ton corps nu
délivre le soleil
des entrailles de l’océan

en ces lieux où mon sang s’égare
il vaut mieux mourir
et prendre ta main pure

en ces lieux où dure l’insupportable
il vaut mieux brûler dans la lumière
et prendre ta bouche soyeuse

(…)
***

Deux poèmes de Vénus Khoury-Ghata

Ces deux poèmes sont extraits du recueil Gens de l’eau, publié en 2018 au Mercure de France.
Voici la note de l’éditeur sur ce livre :
Gens de l’eau chante la vie d’une communauté tel un mythe. En attendant le retour des hommes partis à la chasse, les femmes effacent leur douleur avec l’eau de la pluie. Tous les gens de la terre sont considérés comme des frères étranges, familiers et parfois menaçants.
Vénus Khoury-Ghata fait défiler avec talent les images concrètes et d’une beauté bouleversante. Dans ce nouveau recueil, elle livre une poésie ample, directe et quasi magique.

***

Page 66

Accroupis sur la nuit d’août
les gens des terres creuses applaudissent à chaque chute d’étoile
l’univers disent-ils n’en a pas pour longtemps
les oiseaux qui assuraient l’équilibre entre le haut et le bas ont vieilli
l’horizon tangue à la moindre chute de feuille

un oiseau descendant d’une lignée prestigieuse suit les méandres
de sa plume sur ta page
comment choisir entre deux mots alors qu’il hésite à atterrir
la page est terre inhospitalière et la plume qui écrit fusil de chasseur.

***

Page 89

Je t’écris parce que tu ne sais pas lire
que tu récites sans te tromper l’alphabet de la peur
que tu reconnais au toucher l’herbe nourricière
au flair la source en amont du filet d’eau

je t’écris pour te dire mon manque de ta main sur le ventre blanc
du bouleau
et de ton désarroi quand pâlissait le maïs

je t’écris sans écrire
les passants piétinent ce que j’écris
mes consonnes ont la peau rêche
mes voyelles sont nues
je t’écris pour éteindre le feu qui dévore mes doigts dès qu’ils
touchent ton nom.

***

Lu dans le cadre du défi Autour du monde elles écrivent, pour le continent européen.

Deux poèmes d’Etienne Faure


J’ai trouvé ces deux poèmes d’Etienne Faure (né en 1960, vit à Paris) dans le recueil Tête en bas paru chez Gallimard en 2018. Bien que j’aie eu un peu de mal à rentrer dans ce recueil et que cet univers soit assez éloigné du mien, je reconnais que son style est très maîtrisé et que c’est un livre qui vaut la peine qu’on s’y arrête.
Mais je vous laisse vous faire votre propre opinion :

***

Quelques minutes sans parler de vie ni de mort,
des vieux poursuivaient de l’index la lecture,
par la grâce de la myopie enfermés dans les mots,
simples alinéas, maigres textes – un journal –
interrogeant du doigt pour savoir
où va l’article, en est l’idée, la pensée qui précède
avant le noir complet, c’était l’hiver,
les jours au plus bas
– la situation internationale, page 7,
la météo, la grille de mots,
un rapide coup d’oeil à la nécrologie
puis à la fenêtre encore aveuglante
de toute la neige qui ce matin avait rajeuni
le paysage,
tombée neuve, un peu hors du temps,
avant retour à l’abstraction, doigts noirs
accrochés aux nouvelles du monde.

journal d’hiver

(page 112)

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Organe au principal du goût
la langue à la fois requise pour tester
le vin d’un claquement sec, en parler
puis goûter, en reparle – en cause –
avec quelques tournures, un accent
dans un mime hésitant entre les deux rôles,
d’assaillie devenue assaillante
par les papilles, non, la parole
dans tous ses états défendant un sens
pour n’en perdre l’usage en sa double acception,
la langue à la fois qui pique et ouvre à la saveur
et celle en devenir qui donne sa position
sans quoi la bouche est un moyeu où la langue,
privée de sens, en fait de glose,
depuis le O du gosier jusqu’aux lèvres
le soir aura tourné pour rien.

position de la langue

(page 51)

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Trois poèmes de Lydia Padellec


Je viens de finir de lire Cicatrices de l’Avant-jour, publié chez Al Manar en mai 2018, un très beau recueil illustré de gravures de Marie Alloy.
Extrait de la quatrième de couverture :
Lydia Padellec vit et travaille en Bretagne ; elle se consacre entièrement à la poésie et a déjà publié une dizaine de recueils. Cicatrices de l’Avant-jour est né du bouleversement provoqué par les événements tragiques de novembre 2015 à Paris.

***

Dans la chambre
fermée à clé
la nuit cogne
contre les meubles
tu ne l’entends pas
contre toi elle se glisse
dans les draps froids
elle se glisse et se faufile
entre tes cuisses
elle a la douceur de l’éclair
et le visage de l’oubli
tu voudrais la saisir
son odeur te poursuit
t’enveloppe d’insomnie
jusqu’à l’aube

***

Du bout de la langue
la clarté de la lampe
égratigne mes lèvres
– Clair obscur
de ma mélancolie
les mots ont un goût
de cendre

***

Rideaux d’acier
baissés – la respiration
suspendue
aux cris funestes
des sirènes
où es-tu mon amour
la nuit tisse sa toile
longe les murs
s’attarde aux reflets
troués des vitrines –
un visage d’ange
regarde le ciel
pétrifié

***

Lydia Padellec, 2018

Un poème de Gérard Mottet


Ce poème provient du recueil L’ombre des étoiles, paru chez Encres Vives (livret n°477) en été 2018.

Ne trouble pas l’eau claire

Ne trouble pas l’eau claire du ruisseau
en la frappant
de ton bâton aveugle

Ne trouble pas la vérité
en la cherchant
obstinément

d’elle-même elle se découvrira
quand elle sera disposée
à se montrer

ne l’importune pas de tes requêtes
tu sais bien que la vérité ne se dévoile
qu’aux yeux préparés à la voir.

Ne trouble pas l’eau claire du ruisseau
en la frappant
de ton bâton aveugle

Gérard Mottet

***

Poème sans connaissance


Ce poème est paru dans le numéro 36 (juin 2018) de la revue A l’index dirigée par Jean-Claude Tardif.

Poème sans connaissance

Le chat
lorsqu’il a faim
manque d’humour
et le printemps
lorsqu’il débute
manque de bonne humeur,
mais moi j’ignore
ce qui me fait défaut,
peut-être une pensée
derrière le décor
ou une émotion
derrière le lexique.
Il y a quelque chose
au bout de cette feuille
qui pourrait peut-être
la changer en poème
si toutefois vos ombres
voulaient bien
rencontrer les miennes
– pour que la lumière soit.

**

Fuki-no-tô, d’Aki Shimazaki

En me promenant dans ma librairie de quartier, je suis tombée tout à fait par hasard sur ce mince roman, dont la couverture a attiré mon regard (je suis sensible à la couleur verte !). Comme je suis toujours curieuse des auteurs japonais, et sans rien savoir des thèmes de ce roman, je l’ai acheté « pour voir ».
Précisons tout de suite que l’auteure, Aki Shimazaki, si elle est bien d’origine japonaise, s’est installée à Montréal en 1991 et, québécoise, écrit directement en français. Fuki-no-tô n’est donc pas une traduction, même si l’histoire se déroule au Japon, avec des personnages japonais.

Voici un extrait de la Quatrième de Couverture :
« Le point de vue des éditeurs »

Atsuko est heureuse dans la petite ferme biologique dont elle a longtemps rêvé. Ses affaires vont bien, il lui faudra bientôt embaucher de l’aide. Quand son mari a accepté de quitter la ville pour partager avec sa famille cette vie à la campagne qui ne lui ressemble pas, elle a su reconnaître les sacrifices qu’il lui en coûtait. Mais une amie qui resurgit du passé la confronte elle aussi à des choix : Atsuko va devoir débroussailler son existence et ses désirs, aussi emmêlés qu’un bosquet de bambous non entretenu.

Mon avis : Le style se caractérise par des phrases courtes, assez simples, qui se concentrent sur l’essentiel. J’ai trouvé que la psychologie des personnages n’était pas très creusée, réduite à quelques grandes lignes, sans doute parce que le lecteur doit imaginer ce qui n’est pas dit. Il y a de nombreux symboles, comme ces fuki-no-tô : des plantes dont les tiges poussent sous la terre et qui représentent l’homosexualité inavouée et refoulée des deux héroïnes principales. Il y a plusieurs parallèles intéressants que l’auteure établit, par exemple entre la vie à la campagne et l’homosexualité (le mari de l’héroïne aime la vie citadine mais se contraint à vivre à la ferme pour faire plaisir à sa femme, de la même manière que Fukiko a contrarié sa nature profonde en restant mariée plus de vingt ans alors qu’elle aime les femmes).
Le message du roman (si tant est qu’on puisse résumer ce livre à un message) serait sans doute qu’on peut toujours refouler sa nature profonde, contrarier ses désirs enfouis, ils finissent toujours par ressurgir. (Une autre version du fameux proverbe « Chassez le naturel, il revient au galop »).
J’ai trouvé ce roman agréable à lire, mais peut-être que son message manque un peu d’originalité et que le style est un peu trop simple à mon goût.
Par contre, l’histoire d’amour entre les deux femmes est assez délicate et sensiblement racontée.

J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge « Autour du monde elles écrivent », pour le continent Asiatique.

Fuki-no-tô était paru chez Leméac/Actes Sud en avril 2018.

Autour du monde, elles écrivent

Je n’ai encore jamais participé à un défi de lecture mais je suis tombée par hasard sur Autour du Monde, elles écrivent – un défi organisé par Eléonore du blog « A mes heurs retrouvés » dont je vous propose de lire le règlement ici – et qui m’a tout de suite séduite.
Je me suis inscrite en tant que Femme d’ici, donc je lirai dans les mois qui viennent un roman d’une auteure africaine (été) qui sera probablement Marou de Bessie Head, auteure sud-africaine que je n’ai encore jamais lue.
Pour l’automne je lirai probablement l’écrivaine chilienne Carla Guelfenbein, avec le roman Nager nues paru chez Babel.
Pour l’hiver je pense lire Siri Hustvedt, mais ne suis pas encore tout à fait fixée.
Comme le printemps est consacré à l’Asie et que j’ai déjà beaucoup chroniqué d’auteures japonaises, je tâcherai de mettre à l’honneur un autre pays de ce continent. Si vous avez des suggestions je suis preneuse (écrivaines chinoises, iraniennes, indiennes, etc.)
Pour l’écrivaine intemporelle, je n’ai pas non plus encore d’idée très définie, mais je pencherais pour une poète, peut-être Emily Dickinson.

Aussi, je ne respecterai pas forcément les saisons, et j’espère avoir répondu à ce défi de lecture bien avant l’échéance autorisée.

De belles lectures en perspective, dont je vous reparlerai au fil des mois …