Un poème de Gérard Mottet


Ce poème provient du recueil L’ombre des étoiles, paru chez Encres Vives (livret n°477) en été 2018.

Ne trouble pas l’eau claire

Ne trouble pas l’eau claire du ruisseau
en la frappant
de ton bâton aveugle

Ne trouble pas la vérité
en la cherchant
obstinément

d’elle-même elle se découvrira
quand elle sera disposée
à se montrer

ne l’importune pas de tes requêtes
tu sais bien que la vérité ne se dévoile
qu’aux yeux préparés à la voir.

Ne trouble pas l’eau claire du ruisseau
en la frappant
de ton bâton aveugle

Gérard Mottet

***

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Poème sans connaissance


Ce poème est paru dans le numéro 36 (juin 2018) de la revue A l’index dirigée par Jean-Claude Tardif.

Poème sans connaissance

Le chat
lorsqu’il a faim
manque d’humour
et le printemps
lorsqu’il débute
manque de bonne humeur,
mais moi j’ignore
ce qui me fait défaut,
peut-être une pensée
derrière le décor
ou une émotion
derrière le lexique.
Il y a quelque chose
au bout de cette feuille
qui pourrait peut-être
la changer en poème
si toutefois vos ombres
voulaient bien
rencontrer les miennes
– pour que la lumière soit.

**

Fuki-no-tô, d’Aki Shimazaki

En me promenant dans ma librairie de quartier, je suis tombée tout à fait par hasard sur ce mince roman, dont la couverture a attiré mon regard (je suis sensible à la couleur verte !). Comme je suis toujours curieuse des auteurs japonais, et sans rien savoir des thèmes de ce roman, je l’ai acheté « pour voir ».
Précisons tout de suite que l’auteure, Aki Shimazaki, si elle est bien d’origine japonaise, s’est installée à Montréal en 1991 et, québécoise, écrit directement en français. Fuki-no-tô n’est donc pas une traduction, même si l’histoire se déroule au Japon, avec des personnages japonais.

Voici un extrait de la Quatrième de Couverture :
« Le point de vue des éditeurs »

Atsuko est heureuse dans la petite ferme biologique dont elle a longtemps rêvé. Ses affaires vont bien, il lui faudra bientôt embaucher de l’aide. Quand son mari a accepté de quitter la ville pour partager avec sa famille cette vie à la campagne qui ne lui ressemble pas, elle a su reconnaître les sacrifices qu’il lui en coûtait. Mais une amie qui resurgit du passé la confronte elle aussi à des choix : Atsuko va devoir débroussailler son existence et ses désirs, aussi emmêlés qu’un bosquet de bambous non entretenu.

Mon avis : Le style se caractérise par des phrases courtes, assez simples, qui se concentrent sur l’essentiel. J’ai trouvé que la psychologie des personnages n’était pas très creusée, réduite à quelques grandes lignes, sans doute parce que le lecteur doit imaginer ce qui n’est pas dit. Il y a de nombreux symboles, comme ces fuki-no-tô : des plantes dont les tiges poussent sous la terre et qui représentent l’homosexualité inavouée et refoulée des deux héroïnes principales. Il y a plusieurs parallèles intéressants que l’auteure établit, par exemple entre la vie à la campagne et l’homosexualité (le mari de l’héroïne aime la vie citadine mais se contraint à vivre à la ferme pour faire plaisir à sa femme, de la même manière que Fukiko a contrarié sa nature profonde en restant mariée plus de vingt ans alors qu’elle aime les femmes).
Le message du roman (si tant est qu’on puisse résumer ce livre à un message) serait sans doute qu’on peut toujours refouler sa nature profonde, contrarier ses désirs enfouis, ils finissent toujours par ressurgir. (Une autre version du fameux proverbe « Chassez le naturel, il revient au galop »).
J’ai trouvé ce roman agréable à lire, mais peut-être que son message manque un peu d’originalité et que le style est un peu trop simple à mon goût.
Par contre, l’histoire d’amour entre les deux femmes est assez délicate et sensiblement racontée.

J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge « Autour du monde elles écrivent », pour le continent Asiatique.

Fuki-no-tô était paru chez Leméac/Actes Sud en avril 2018.

Autour du monde, elles écrivent

Je n’ai encore jamais participé à un défi de lecture mais je suis tombée par hasard sur Autour du Monde, elles écrivent – un défi organisé par Eléonore du blog « A mes heurs retrouvés » dont je vous propose de lire le règlement ici – et qui m’a tout de suite séduite.
Je me suis inscrite en tant que Femme d’ici, donc je lirai dans les mois qui viennent un roman d’une auteure africaine (été) qui sera probablement Marou de Bessie Head, auteure sud-africaine que je n’ai encore jamais lue.
Pour l’automne je lirai probablement l’écrivaine chilienne Carla Guelfenbein, avec le roman Nager nues paru chez Babel.
Pour l’hiver je pense lire Siri Hustvedt, mais ne suis pas encore tout à fait fixée.
Comme le printemps est consacré à l’Asie et que j’ai déjà beaucoup chroniqué d’auteures japonaises, je tâcherai de mettre à l’honneur un autre pays de ce continent. Si vous avez des suggestions je suis preneuse (écrivaines chinoises, iraniennes, indiennes, etc.)
Pour l’écrivaine intemporelle, je n’ai pas non plus encore d’idée très définie, mais je pencherais pour une poète, peut-être Emily Dickinson.

Aussi, je ne respecterai pas forcément les saisons, et j’espère avoir répondu à ce défi de lecture bien avant l’échéance autorisée.

De belles lectures en perspective, dont je vous reparlerai au fil des mois …

 

Deux poèmes d’avril


Douce sauvagerie (8 avril 2018)

Sans attendre
que reverdisse mon sang,
j’ai esquivé
les grises saisons
de la patience,
j’ai hâté
les rouges bourgeons
des nuits laiteuses.

Me précipiter vers toi
dès que sonne l’heure
le cœur pétille
et la chair médite.

Sans attendre
que la vie me guide
vers davantage de vie,
je ne me suis arrêtée
ni à l’intensité
trop aiguë du silence
ni à la nullité irréductible
de la mort,
et j’ai hâté
les sauvages suavités
de nos tremblantes tendresses.

Marie-Anne Bruch

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Sentences (11 avril 2018)

L’aube a noyé la lune dans le grand bain du ciel.
La nuit est repartie faire son tour du monde.
Les arbres en fleurs perdent des plumes dans le lent pétrissage du vent.
Les enfants n’ont pas les moyens de faire venir le soleil mais ils savent faire rire les nuages.
Les adultes, non contents d’être de vieux enfants, se réjouissent en secret d’être de jeunes vieillards.
Et moi, que suis-je ? Le soleil poudroie sur la vitre et les ombres me plaquent contre le mur sans éclat du devenir.

Marie-Anne Bruch

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Deux de mes derniers poèmes en prose

Le Jour et la nuit

Le jour n’est ni le contraire ni l’inverse de la nuit, – encore moins son opposé – car, ce que le jour recherche en déblayant les nuages du côté du levant, la nuit le cherche aussi en fouillant les impuretés des ténèbres sous le colimaçon du rêve.
Ce que le jour amplifie et fait résonner dans les trois dimensions bien cartographiées de la conscience, la nuit le rétrécit, le réduit à la seule et unique dimension du tâtonnement.
Si le jour nous met face au tumulte du monde pour nous faire comprendre que nous sommes voués à la connaissance, la nuit nous met face à notre propre tumulte pour nous faire comprendre que seule l’ignorance recèle quelque issue.
Le jour n’est ni le contraire ni l’inverse de la nuit, ce sont simplement deux mondes qui se tournent autour pour mieux s’éviter, et qui ne peuvent se rencontrer qu’en rougissant.

Marie-Anne Bruch

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Neige de Printemps

L’hiver est réapparu au beau milieu des mésanges en fleurs et des hirondelles en bourgeons, changeant les giboulées en poudreuse et la boue en verglas, figeant le paysage dans un scintillement de cristal friable, amortissant la stupéfaction de nos cœurs sous plusieurs épaisseurs de docile patience.
Alors, le cerisier ne sait plus démêler – entre froidure et fraîcheur, entre blancheurs et lividités – de la neige ou de la fleur, laquelle est la plus délicate ou la plus éphémère, laquelle se laissera cueillir avec le plus d’ineffable abandon.

Marie-Anne Bruch

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Quelques poèmes du dernier Traction-Brabant

Traction-Brabant, cette revue de poésie dirigée par Patrice Maltaverne, vient de sortir son numéro 77, dans lequel j’ai sélectionné quelques poèmes à vous faire lire. Les raisons qui ont guidé mon choix sont bien sûr la qualité des poèmes mais aussi leur relative brièveté.

Ramures

Les arbres ont fini de pleurer
feuille à feuille
les rayons de l’été

Ils ont rendu à la terre froide
les dernières gouttes de soleil

Qui vont crisser sous nos pas gris
Le cœur plein de cernes
Ils tendent fières leurs ramures
Nues parfaites
Au ciel blanc

Ils se dressent patients
Dans le silence
Des brumes lentes

Clémentine Plantevin
son blog ici

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la forêt
à quelques pas

où s’enfouir
profondément

chercher l’appui
des branches

leurs feuilles
duveteuses

lâcher les réticences

fils entre noués
formant un grillage

tout autour du corps
une seconde peau

Valérie Canat de Chizy

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Funambules

Autant de funambules
Qu’il y a d’êtres humains
Amour en équilibre
Au-dessus du gouffre
Tous sur le fil du rasoir
Pris dans des histoires
A dormir debout
Et pourtant on rit quand même
Et pourtant on tient à la vie
Comme un chien
Tient à son maître

Kévin Broda