Les Emigrants de W.G. Sebald

couverture du livre chez Babel

J’ai lu Les Emigrants dans le cadre du défi « Les feuilles allemandes » de Patrice et Eva.

Cette lecture était pour moi une découverte de l’univers littéraire insolite et particulier de W.G. Sebald, dont je vous propose une petite note biographique afin de situer l’écrivain et son œuvre :

W.G. Sebald (1944-2001) est un romancier et essayiste allemand, né pendant la Seconde Guerre Mondiale et qui a tenté dans son œuvre littéraire de rendre compte des horreurs de la guerre et du nazisme et d’en perpétuer la mémoire. Ses textes littéraires sont toujours accompagnés de photos, qui ancrent les textes dans une réalité vérifiable, quasi journalistique, mais aussi poétique. Sebald a été pressenti comme un lauréat possible du Prix Nobel de Littérature. Il a émigré en Grande Bretagne à partir de la fin des années 60, occupant des fonctions de professeur d’Université à Manchester puis à Norwich. Il est décédé à 57 ans d’une crise cardiaque au volant de sa voiture. Son œuvre littéraire a suscité plus d’intérêt dans les pays anglo-saxons que dans son propre pays d’origine. (source : Wikipédia vu par moi)

Présentation des Emigrants par l’éditeur en Quatrième de Couverture :

Avec un prégnant lyrisme teinté de mélancolie, Sebald se remémore – et inscrit dans nos mémoires – la trajectoire de quatre personnages de sa connaissance que l’expatriation (ils sont pour la plupart juifs d’origine allemande ou lituanienne) aura conduits – silencieux, déracinés, fantomatiques – jusqu’au désespoir et à la mort.
Mêlant investigations et réminiscence, Sebald effleure les souvenirs avec une empathie de romancier, une patience d’archiviste, une minutie de paysagiste, pour y découvrir le germe du présent. A la lisière des faits et de la littérature, son écriture est celle du temps retrouvé.

Mon humble avis :

Parmi les quatre histoires qui nous sont racontées dans ce livre, on retrouve certains éléments qui se font écho mais qui sont chaque fois développés et envisagés sous des angles différents, comme si le sujet du déracinement et de l’exil était chaque fois un peu plus approfondi.
Les origines juives de ces quatre hommes sont généralement révélées par de petites touches allusives, et l’auteur laisse beaucoup de place à l’imagination et à la réflexion du lecteur pour faire ses propres déductions et comprendre l’effroi et la détresse qui a pu saisir ces émigrants.
Même si ces hommes ont échappé à l’Allemagne nazie, et n’ont pas connu directement l’horreur des camps dans leur propre chair, on sent à quel point cette Histoire est imprimée en eux, dans leur esprit, leur cœur et leur mémoire, et les ronge de l’intérieur, faisant d’eux des victimes à retardement de l’antisémitisme hitlérien.
Certaines visions reviennent à plusieurs reprises, comme celle des villes en ruines, où des bâtiments anciennement luxueux se changent rapidement en lieux insalubres, avec des images de décrépitude, de déchéance, d’anéantissement, et on sent que les personnages eux-mêmes sont fragiles et menacés de destruction.
Il m’a semblé que Sebald tentait souvent de nous faire basculer d’une vérité documentaire, historiquement datée et très vérifiable, constituée de faits et d’événements, à des visions plus intérieures, bizarres, peut-être symboliques ou impressions d’irréalité, avec des récits de rêves, des imbrications de témoignages les uns dans les autres ; la présence de photographies, qui dans un premier temps semble nous ancrer dans le réel, finit par provoquer chez le lecteur une sensation d’étrangeté ou certains questionnements.
J’ai eu souvent à l’esprit tout au long de ces pages que Sebald était lui-même un émigrant d’origine allemande, et on sent sa profonde implication à travers ces récits, et son empathie pour les quatre homme dont il nous parle.
L’écriture est magnifique, à la fois précise et imagée, avec de belles descriptions de paysages, des phrases souvent longues et complexes, de même qu’un sens psychologique affûté.

Une lecture qui restera pour moi marquante et importante !
Une grande expérience littéraire, même si elle n’est pas toujours aisée.

Extrait page 190 :

De fait, en voyant Ferber travailler des semaines durant à l’une de ses études de portrait, il m’arrivait souvent de penser que ce qui primait chez lui, c’était l’accumulation de la poussière. Son crayonnage violent, opiniâtre, pour lequel il usait souvent, en un rien de temps, une demi-douzaine de fusains confectionnés en brûlant du bois de saule, son crayonnage et sa façon de passer et repasser sur le papier épais à consistance de cuir, mais aussi sa technique, liée à ce crayonnage, d’effacer continuellement ce qu’il avait fait à l’aide d’un chiffon de laine saturé de charbon, ce crayonnage qui ne venait à s’interrompre qu’aux heures de la nuit n’était en réalité rien d’autre qu’une production de poussière. J’étais toujours étonné de voir que Ferber, vers la fin de sa journée de travail, à partir des rares lignes et ombres ayant échappé à l’anéantissement, avait composé un portrait d’une grande spontanéité ; mais étonné je l’étais encore plus de savoir que ce portrait, le lendemain, dès que le modèle aurait pris place et que Ferber aurait jeté un premier coup d’œil sur lui, serait infailliblement effacé, pour lui permettre à nouveau, sur le fond déjà fort compromis par les destructions successives, d’exhumer, selon son expression, les traits du visage et les yeux en définitive insaisissables de la personne, le plus souvent mise à rude épreuve, qui posait en face de lui. (…)

Les Emigrants de Sebald étaient parus chez Babel (Actes Sud) en 1999 dans une traduction française de Patrick Charbonneau.

Knulp d’Hermann Hesse

Voici ma deuxième lecture de ce mois de novembre 2020 pour le défi des « Feuilles allemandes » organisé par Patrice et Eva du blog « Et si on bouquinait un peu » que vous connaissez bien maintenant !

Ce roman a été écrit par Hermann Hesse (1877-1962) en 1915.
Il se compose de trois parties, qui relatent divers épisodes de la vie Knulp, un vagabond volontaire, de sa jeunesse aux dernières heures de son existence.
Dans la première partie, nous faisons connaissance avec Knulp, un jeune homme élégant, séduisant, qui ne travaille pas et survit grâce à la générosité de ses nombreux amis, mais dont l’honnêteté et la gentillesse lui interdisent de profiter de certaines situations.
Dans la deuxième partie, Knulp expose à un ami d’enfance quelques éléments de sa philosophie, qui peuvent expliquer ses choix de vie libre et sans attache.
Dans la troisième partie, Knulp est nettement plus âgé, atteint de tuberculose, mais il peut encore compter sur des amis fidèles qui cherchent à l’aider.
(…)

Mon avis :

Il m’a semblé que ce livre racontait l’histoire d’une vocation : celle de Knulp pour une vie sans attaches, pour la liberté. Certes, ce mode de vie misérable va rendre Knulp très malade, au point d’écourter son existence, mais sa vocation pour le vagabondage semble passer bien avant ces considérations de confort. Ce choix de vie le rend-il heureux ou malheureux ? Il semble que la question ne se pose pas vraiment car l’essentiel pour lui est de suivre sa voie, quel qu’en soit le prix.
Les amis de Knulp lui font remarquer avec un peu d’aigreur qu’il a gâché ses talents, qu’il avait les moyens de faire de grandes choses, mais il a suivi le destin qui était le sien et n’a pas de regret.
J’ai trouvé que l’atmosphère de ce livre avait une certaine ressemblance avec « Vie de poète » de Walser ou encore avec « Lenz » de Büchner, puisqu’on y trouve le même type de héros, un poète solitaire et marginal, mal compris des autres hommes, et en quête d’idéal.
Un très beau roman, dont la fin est particulièrement forte et poétique !
Je conseille vivement ce livre !

L’histoire d’un Allemand de l’Est de Maxim Leo

J’ai lu ce livre dans le cadre du défi des Feuilles Allemandes du blog de Patrice et Eva « Et si on bouquinait un peu » que je vous invite à découvrir.
C’est d’ailleurs sur ce même blogue que j’avais entendu parler de l’Histoire d’un Allemand de l’Est en 2019 et que ma curiosité avait été piquée ; la boucle est donc en quelque sorte bouclée !

Ce livre n’est pas un roman, il s’agit d’un récit familial précisément documenté, à partir des journaux intimes des protagonistes ou de leurs interviews orales, dans un souci de reconstitution historique. Le livre est d’ailleurs abondamment illustré de photos des différents personnages aux époques successives de leur vie, comme pour rappeler au lecteur qu’il se trouve bien dans une histoire réelle, que rien n’est inventé, que tout est vérifiable.
Maxim Leo, né en 1970 à Berlin-Est, avait 19 ans quand le Mur de Berlin s’est effondré et il éprouve le besoin de retracer le parcours et les espoirs de sa famille depuis les années 1920-30, avec les deux grands-pères très engagés dans l’édification de la RDA après l’écroulement du nazisme, puis les parents politiquement divergents (la mère, membre du Parti Communiste mais désireuse de le voir évoluer ; le père, très critique vis-à-vis du régime, artiste d’avant-garde essayant de préserver son indépendance).
L’auteur nous montre l’ambivalence des opinions des uns et des autres, la manière dont chacun essayait de louvoyer avec le régime communiste, de rester fidèle à l’idéologie tout en sauvegardant de rares espaces de liberté. Même les réactions du régime semblent assez imprévisibles : parfois disproportionnées pour des broutilles ou au contraire très tolérantes pour des choses plus sérieuses, on se dit que les allemands de l’Est devaient avoir une vision assez imprécise de leur marge de liberté et on comprend pourquoi Wolf – le père de Maxim – ne cesse de tester les limites qui lui sont imposées, dans l’espoir de les faire craquer.
Si l’histoire des deux grands-pères m’a semblé intéressante, j’ai préféré celle des générations ultérieures, qui laisse davantage de place aux émotions de l’auteur et à ses souvenirs de jeunesse, avec des réflexions plus personnelles et moins purement documentaires.
L’écriture est efficace, assez neutre, sans beaucoup de recherche, mais assez plaisante.
J’ai trouvé cette lecture instructive, agréable, mais peut-être un peu trop cantonnée à la grande histoire. J’aurais parfois souhaité un peu plus de petites histoires ou de psychologie ou même de poésie …

Je conseillerais ce livre sans hésiter à un amateur de lectures historiques … Les autres ne seront pas forcément convaincus.

Extrait page 40 :

(…) Quand Anne me raconte tout cela, aujourd’hui, elle se met parfois à pleurer. Peut-être par rage d’avoir été si naïve, peut-être aussi par déception que cela n’ait pas fonctionné. Que cet Etat et ce parti qui lui ont pris tant d’énergie aient tout simplement disparu. Je crois que ma mère avait pour cet Etat une sorte d’amour adolescent et malheureux. Elle s’était enflammée, jeune fille, pour la RDA, et il lui avait fallu toute une vie pour s’en détacher. Il m’est difficile de comprendre tout cela, d’admettre que ma mère, cette femme intelligente et réservée, porte encore le deuil de ce premier grand amour vingt ans après la fin de la RDA. A quelle profondeur tout cela doit-il être encore enraciné en elle, cet espoir, cette volonté inconditionnelle d’être du combat pour libérer le monde du mal ! (…)

L’Histoire d’un Allemand de l’Est de Maxim Leo est paru chez Actes Sud en 2010, dans une traduction d’Olivier Mannoni.

Deux poèmes de Volker Braun

J’ai découvert ce livre Poèmes choisis paru chez Poésie-Gallimard au hasard de mes promenades dans ma librairie de quartier. Je ne connaissais pas l’auteur mais la curiosité l’a emporté sur la prudence – et c’est tant mieux.
Volker Braun (né en 1939) est l’un des principaux poètes allemands, issu de l’ex-RDA.
Ces poèmes sont traduits de l’allemand par Jean-Paul Barbe et Alain Lance.
Les deux que j’ai choisis sont extraits du recueil Le Massacre des Illusions (1990-2000).

***

MON FRERE

Le mendiant sur les marches poisseuses de BANCO DI ROMA
Sur un bout de carton ondulé BROTHER, encagoulé
Dans sa casquette à midi. Qu’ai-je de plus que lui ?
Rien d’autre que mon poème qui m’offre gîte et couvert.
Ces mots, ces maux, sont couchés sur le papier, crasseux
Et dévoilés. Paroles sans vergogne
Qui logent dans la rue, mendiant la pitié.
Un gamin efflanqué, la main tendue
Titube de l’un à l’autre
Vers une autre personne. Les Roms, dans les gaz d’échappement.
Je n’ai même pas un espoir de plus que toi.

***

LA PROPRIETE

Je suis là encore et mon pays passe à l’Ouest.
GUERRE AUX CHAUMIERES PAIX AUX PALAIS !
Je l’ai flanqué dehors comme on fait d’un vaurien.
Il brade à tout venant ses parures austères.
L’été de la convoitise succède à l’hiver.
Et à mon texte entier on ne comprend plus rien.
On me dit de planter mes pénates dans la brousse.
On m’arrache ce que je n’ai jamais possédé.
Ce que je n’ai vécu va toujours me manquer.
Comme un piège sur la route : l’espoir était à vif.
Ma propriété, la voici dans vos griffes.
Quand redirai-je à moi en voulant dire à tous ?

***

Tonio Kröger de Thomas Mann


J’ai lu ce livre parce qu’il était cité dans une de mes récentes lectures (Mars de Fritz Zorn), et effectivement je l’ai beaucoup aimé, il restera parmi les livres marquants lus cette année.
Je ne pourrais pas rendre compte de cette lecture mieux qu’en vous recopiant la quatrième de couverture – qui me parait parfaite. La préface d’Armand Nivelle est également tout à fait remarquable et instructive.

Quatrième de Couverture :

Peintre puissant de la bourgeoisie allemande avec Les Buddenbrook, Thomas Mann publie à vingt-huit ans ce bref roman, une des oeuvres les plus révélatrices de son débat intérieur. Jeune écrivain prisonnier de l’introspection et de la réflexion sur son art, Tonio Kröger est fasciné par son contraire : ceux qui vivent sans réfléchir, abandonnés à leurs instincts vitaux, comme son camarade Hans et la belle Ingeborge, dont il s’éprend. L’art et la pensée seraient-ils morbides ? La vraie vie résiderait-elle dans la sérénité heureuse et terre à terre des gens « normaux » ? Dans cet étonnant portrait d’un homme qui ne parvient pas à s’approuver, le grand romancier, prix Nobel de littérature en 1929, mêle la réflexion philosophique à l’analyse des tourments de l’âme, avec une lucidité et un dépouillement qui font de ce roman une oeuvre classique au meilleur sens du terme.

Extrait page 86 :

La littérature n’est pas un métier, mais une malédiction, sachez-le. Quand cette malédiction commence-t-elle à se faire sentir ? Tôt, terriblement tôt ; à une période de la vie où l’on devrait encore avoir le droit de vivre en paix et en harmonie avec Dieu et avec l’univers. Vous commencez à vous sentir marqué, en incompréhensible opposition avec les autres êtres, les gens normaux et comme il faut ; l’abîme d’ironie, de doute, de contradictions, de connaissances, de sentiments, qui vous sépare des hommes, se creuse de plus en plus, vous êtes solitaire et désormais il n’y a plus d’entente possible. (…)

Des poèmes d’amour de Rainer Maria Rilke

rilke_poemes_amour J’ai trouvé ces poèmes dans le beau livre Les poésies d’amour (choisies, traduites et présentées par Sibylle Muller) paru aux éditions Circé en 2015, et qui réunit des poèmes écrit entre 1896 et 1925.

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Es-tu si lasse ? Je veux te mener doucement
hors de ce tumulte, qui depuis longtemps me pèse aussi.
Notre blessure est à vif sous le joug de ce temps.
Vois, derrière la forêt où nous marchons en tremblant,
comme un château illuminé déjà le soir attend.

Viens avec moi. Le matin ne le saura jamais,
et dans la maison nulle lampe n’épiera ta beauté …
Ton parfum imprègne comme un printemps les oreillers :
le jour a mis tous mes rêves en pièces, –
tresses-en une couronne.

(Munich, février 1897)

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Eteins mes yeux – je peux te voir,
bouche mes oreilles – je peux t’entendre
et sans pieds, je peux aller vers toi ;
et sans bouche, je peux te supplier encore.
Arrache mes bras, je te prends
dans mon cœur comme dans une main,
tiens mon cœur fermé, – mon cerveau battra,
et si tu mets dans mon cerveau le feu,
je te porterai dans mon sang.

(Westerwede, septembre 1901)

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Chanson d’amour

Comment tenir mon âme, de sorte
qu’elle ne touche pas la tienne ? Comment
la tendre haut par-dessus toi vers d’autres choses ?
Je voudrais tant l’héberger quelque part, auprès
d’une chose perdue dans l’ombre,
en un lieu étranger, tranquille, qui
ne continue pas à vibrer quand vibrent tes graves.
Mais tout ce qui nous effleure, toi et moi,
nous unit comme un archet qui tire
de deux cordes une seule voix.
Sur quel instrument sommes-nous tendus ?
Et quel musicien nous tient-il dans sa main ?
Ô douce chanson.

(Capri, mars 1907)

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Oui, un roman de Thomas Bernhard

oui_bernhard L’histoire contée par ce roman tourne autour d’une scène initiale – une scène clé – au cours de laquelle le narrateur dépressif, qui vient de passer plusieurs mois dans une solitude abrutissante et destructrice, se présente chez son ami Moritz – un agent immobilier plus ou moins malhonnête – et lui fait une longue déclaration colérique et haineuse. Au moment où le narrateur a l’impression que sa déclaration est en train de le mener trop loin et qu’il est sur le point de basculer dans la folie, deux personnages font irruption dans la pièce : un couple d’une soixantaine d’années, l’homme étant un Suisse (désigné tout au long du roman comme « Le Suisse ») qui vient d’acquérir par le biais de Moritz un terrain lugubre et jusque là invendable, et la femme étant une persane peu loquace (désignée tout au long du roman comme « la Persane ») qui fascine aussitôt le narrateur et à laquelle il propose une promenade dans la forêt. (…)

Mon avis :
Le style de ce livre est tout à fait particulier et donne l’impression d’être pris dans un tourbillon verbal : les répétitions de mots et d’idées sont nombreuses, et les phrases font parfois plusieurs pages. La présence de toutes ces répétitions, couplée à cette impression de logorrhée, donne le sentiment que le narrateur est effectivement perturbé, en proie à des idées fixes, et qu’il est dans une sorte de continuel ressassement de ses problèmes, ce qui s’accorde bien à son caractère dépressif.
L’histoire m’a semblé marquée par une profonde désespérance : chacun – notamment le narrateur mais aussi la Persane – est confronté à la solitude et les tentatives faites pour sortir de cette solitude et nouer une communication véritable sont vouées à plus ou moins court terme à l’échec.
L’histoire de la Persane est particulièrement cruelle : elle suivait dans sa jeunesse de brillantes études et se montrait douée et intelligente, mais elle rencontre le Suisse et décide de sacrifier son avenir pour lui et de mettre à sa disposition son réseau d’amis et de relations, son ambition et ses capacités. Au lieu d’en être finalement remerciée, elle en sera au contraire cruellement punie par le Suisse, qui la pousse à la réclusion et à la destruction.
J’ai bien aimé ce sombre roman, à l’écriture entraînante et énergique, j’ai trouvé qu’il illustrait brillamment l’absurdité de la vie et la difficulté des relations humaines.

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Voici un extrait qui m’a paru révélateur de la philosophie de ce roman (pages 49-50) :

Mais tout ce qui doit être écrit a constamment besoin d’être recommencé à zéro et constamment tenté à nouveau, jusqu’au moment où c’est au moins approximativement réussi, mais jamais de manière pleinement satisfaisante. Et, aussi désespéré, aussi épouvantable et voué à l’échec que cela soit, chaque fois qu’on a un sujet qui, sans cesse et sans répit, vous torture obstinément, qui ne vous laisse pas en paix, il faudrait malgré tout essayer. Tout en ayant conscience que rien n’est jamais certain, que rien n’est jamais parfait, nous devons, même au milieu de la pire incertitude et des pires doutes, entreprendre et poursuivre la tâche que nous nous sommes donnée. Si nous renonçons toujours avant même d’avoir commencé, nous finissons dans le désespoir, et, pour finir, nous ne pouvons sortir de ce désespoir définitif et nous sommes perdus. De même que, chaque jour, il nous faut nous réveiller, commencer et poursuivre la tâche que nous nous sommes donnée, c’est-à-dire vouloir continuer à exister, tout simplement parce qu’il nous faut continuer à exister, de même une entreprise comme celle de fixer le souvenir de la compagne du Suisse, il nous faut la commencer, la poursuivre et ne pas nous laisser décourager par la première pensée qui nous vient à l’esprit, et qui, probablement, y reviendra constamment : celle que nous ne pouvons qu’échouer dans cette entreprise. Après tout, il n’existe que des tentatives échouées.

Un hymne à la nuit de Novalis

novalis_hymnes_a_la_nuitDes hymnes à la nuit de Novalis (1772-1801), que j’ai relus cette semaine, j’ai retenu le deuxième, qui m’a paru être le plus accessible et le moins sombre.

II

Faut-il toujours que le matin revienne ? L’empire de ce monde ne prend-il jamais fin ? Une fatale activité engloutit les élans divins de la Nuit qui s’approche. Ne va-t-il donc jamais, le sacrifice occulte de l’Amour, éternellement brûler ?
La lumière a son temps, qui lui fut mesuré ; mais le royaume de la Nuit est hors le temps et l’espace. – Et c’est l’éternité que le sommeil a pour durée.
Sommeil sacré ! Ne t’en viens pas trop rarement, durant le terrestre labeur du jour, combler de tes félicités les adeptes fidèles de la Nuit. Les insensés uniquement te méconnaissent et ne savent point d’autre sommeil que l’ombre que tu jettes, par compassion pour nous, au crépuscule de la nuit évidente. Ils ne te sentent point dans le flot d’or des grappes – dans l’huile miraculeuse de l’amandier ou dans la brune sève du pavot. Ils ne le savent pas, que c’est toi qui nimbes ainsi le tendre sein de la vierge et nous fais de son cœur un paradis. Ils ne pressentent pas que, te levant des légendes anciennes, tu t’avances vers nous, ouvrant le ciel, et tu portes la clé qui ouvre les demeures de la béatitude, silencieux messager des infinis mystères !