Trois poèmes de Jean Follain

Ces trois poèmes sont extraits du recueil Usage du temps, publié chez Poésie/Gallimard.
Jean Follain (1903-1971) est un poète français, ami de Reverdy, Salmon, Fargue, Mac Orlan, qui s’est toujours tenu à l’écart du groupe surréaliste.

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Fouilles d’Enfance

Les enfants qui vont fouiller dans les greniers
où sont les mannequins noirs
les oignons, les issues
le sac de papier brun où reste de l’anis étoilé
connaîtront un jour les tracas et sauront
ce qu’il en coûte de rechercher les voluptés
et d’épouser la courbe délicieuse.

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Poème

L’espérance dans les arbres passe
on l’entend le soir dans Paris
dans ces coins poudreux des théâtres
où la chair s’extasia
qui devint lasse ;
du verre bleu bu près de l’âtre
le sang conserve la liqueur
et tel pâlit d’être sans cœur
dans cette heure où le Temps s’avance
sortant des tableaux d’histoire
qui figurent des champs de bataille
il secoue un grand corps sanglant
qui jusque-là ne parlait pas.

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Images de la Terre

Les espèces sans lassitude se reproduisent :
oiseaux de mer, serpents, insectes miroitants ;
le bois parfois résonne
de coups de fusil sourds :
chasseurs aristocrates d’un monde finissant,
j’ai vu leurs habits rouges saigner au fond du temps
pluvieux et mordoré ;
la trahison germait au cœur des dulcinées,
le boulanger riait dans la bourgade sombre
mangeant son pain beurré
abandonnant naïf aux pages de l’histoire
la jeune reine pleurante devant de hauts miroirs.

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JEAN FOLLAIN

Un poème d’amour de Victor Ségalen

J’ai trouvé ce poème d’amour dans la revue poétique Friches numéro 129 du printemps 2019 qui consacrait un petit dossier à Victor Segalen (1878-1919) à l’occasion du centenaire de sa mort.
Grand voyageur, médecin de la Marine, romancier, essayiste, auteur de théâtre, interprète et traducteur du chinois, mais aussi archéologue, Victor Segalen a déployé au cours de sa brève existence une multitude de talents et, en tant que poète, il est surtout connu pour son recueil Stèles.

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Mon amante a les vertus de l’eau
(Stèle « orientée »)

Il est impossible de recueillir l’eau répandue

Mon amante a les vertus de l’eau : un sourire clair, des gestes coulants, une voix pure et chantant goutte à goutte.
Et quand parfois – malgré moi – du feu passe dans mon regard, elle sait comment on l’attise en frémissant : eau jetée sur des charbons rouges.

*

Mon eau vive, la voilà répandue, toute, sur la terre !

Elle glisse, elle me fuit ; – et j’ai soif, et je cours après elle.

De mes mains je fais une coupe. De mes deux mains je l’étanche avec ivresse, je l’étreins, je la porte à mes lèvres :

et j’avale une poignée de boue.

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Vous pourrez retrouver ce poème dans la revue Friches ou dans le recueil Stèles paru chez Poésie-Gallimard.

Deux poèmes de Roberto Juarroz


J’ai trouvé ces deux poèmes de Roberto Juarroz dans son livre Quinzième Poésie Verticale, disponible chez José Corti.
J’aime vraiment beaucoup ces poèmes, qui me semblent proches de la perfection.

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22

La fumée est notre image.
Nous sommes le reste de quelque chose qui se
consume,
une évanescence difficilement visible
qui se désagrège dans cette hypothèse du temps
comme une promesse non tenue
peut-être formulée à une autre époque.

Volutes d’une combustion qui ne parvient même
pas
à modérer le froid d’un hiver
sur cet îlot perdu,
qui devra lui aussi se changer en fumée.

(…)

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2

Chaque texte, chaque mot change
selon les heures et les angles du jour et de la
nuit,
selon la transparence des yeux qui les lisent
ou le niveau des marées de la mort.

Ton nom n’est pas le même,
ma parole n’est pas la même
avant et après la rencontre
avant et après avoir repensé
que demain nous ne serons plus.

Toute chose est différente
regardée de jour ou de nuit,
mais ils deviennent plus différents encore
les mots qu’écrivent les hommes
et les mots que n’écrivent pas les dieux.

Et il n’y a aucune heure,
ni la plus prometteuse, la plus lucide, la plus
impartiale,
ni même l’heure sans quartiers de la mort,
qui puisse équilibrer les reflets,
ajuster les distances
et faire dire aux mêmes mots les mêmes choses.

Chaque texte, chaque forme, qu’on le veuille
ou non,
est le miroir changeant, chatoyant,
de la furtive ambiguïté de la vie.
Rien n’a une seule forme pour toujours.

Même l’éternité n’est pas pour toujours.

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Deux poèmes de Dylan Thomas


Ces poèmes sont extraits du recueil Vision et Prière (et autres poèmes) du poète gallois Dylan Thomas (1914-1953), dans une traduction d’Alain Suied, chez Poésie Gallimard.
Comme souvent, je ne choisis pas les poèmes les plus célèbres, mais je publie ceux que je préfère.

Cet amour – je le surestime peut-être
Faisant de n’importe quelle femme une déesse
Aux cheveux et aux dents admirables,
Et de ses gestes vides un monde de signification,
Et de son sourire, la fidélité même,
Et de sa moindre parole
l’immortalité.
Je suis trop gai peut-être,
Trop solennel, insincère,
Noyé dans mes pensées
Affamé d’un amour que je sais vrai
Mais trop beau.
Trop d’amour affaiblit,
Tous mes gestes
Dérobent mes grandes forces
Et les offrent
A ta main, à ta lèvre, à ton front.

Décembre 1930

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Jadis c’était la couleur du dire

Jadis c’était la couleur du dire
Qui inondait ma table sur le versant le plus laid d’une colline
Avec un champ chaviré où une école se tenait, tranquille
Et un carré noir et blanc de filles s’y répandait en jeux ;
Les doux glissoires du dire je les dois détruire
Pour que les noyés enchanteurs se relèvent pour chanter comme coq et tuer.
Quand je sifflais avec des gamins joueurs à travers le parc du réservoir
Où la nuit nous lapidions les froids, les niais
Amants dans la boue de leur lit de feuilles,
L’ombre de leurs arbres était mot à plusieurs obscurités
Et lampe d’un éclair pour les pauvres dans la nuit ;
Maintenant mon dire doit me détruire,
Et je déviderai chaque pierre comme un moulinet.

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Quelques poèmes de Roberto Juarroz


Ces quelques poèmes sont extraits de La Quatorzième Poésie Verticale de Roberto Juarroz, que j’ai découverte grâce au blog Arbre à Lettres, et qui m’a tout de suite séduite par sa grande limpidité et ses thématiques métaphysiques, d’une profondeur souvent vertigineuse.
Ce livre est paru chez José Corti.

Roberto Juarroz (1925-1995) est un poète argentin, une des voix majeures de la poésie contemporaine.

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101

Seule la lézarde de la privation
nous rapproche de la rencontre.
Et si la rencontre se produit
peu importe qu’elle soit une autre lézarde.

Seulement ici trouverons-nous
le secret de la première.
Pourquoi ressentons-nous ce qui n’est pas
comme une privation ?
Est-ce la seule façon
de le faire exister ?

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104

Certaines fois la musique occupe la première place,
mais d’autres elle se retire au second plan
et laisse courir en nous
quelque chose de plus cher qu’elle-même.

Or y a-t-il quelque chose de plus cher que la musique,
quelque chose qui coure comme elle
et qui comme elle nous sauve ?
Quelque chose qui puisse nous envelopper
sans que l’on sache si elle le fait
du dehors en dedans
ou du dedans en dehors ?

Tout ce qui sauve
doit pour un moment se retirer
afin qu’une autre chose nous sauve.

La liberté de l’homme est si grande
qu’elle ne peut même pas se borner
à un seul degré de salut.

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110

Les réponses ont pris fin.
Peut-être n’ont-elles jamais existé
et elles ne furent que miroirs
confrontés avec le vide.

Mais à présent les questions ont pris fin aussi.
Les miroirs se sont brisés,
même ceux qui ne reflétaient rien.
Et il n’y a pas moyen de les refaire.

Pourtant,
Peut-être reste-t-il quelque part une question.
Le silence est aussi une question.

Il reste un miroir qui ne peut pas se briser
parce qu’il ne se confronte avec rien,
parce qu’il est à l’intérieur de tout.

Nous avons trouvé une question.
Le silence sera-t-il une réponse aussi ?
Peut-être, à un moment déterminé,
les questions et les réponses sont exactement pareilles.

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Trois courts poèmes de Constantin Cavafis


Ces trois poèmes sont extraits du livre En attendant les barbares publié chez Poésie/Gallimard, je les ai choisis en fonction de leur brièveté et de mon goût personnel.
Constantin Cavafis ou Cavafy (1863-1933) est l’un des principaux poètes grecs, très peu connu de son vivant et publié de façon posthume, il est une figure majeure de la littérature. (Sources : Wikipedia).

Prémonition des Sages

Les hommes connaissent le présent.
L’avenir appartient aux dieux,
seuls et pleins possesseurs de toutes les lumières.
De l’avenir, les sages ne perçoivent
que les prémisses. Leur oreille parfois,

aux heures de profonde méditation,
se trouble. La secrète rumeur
des lendemains en marche leur parvient.
Et ils l’écoutent avec respect. Tandis que dans la rue,
dehors, les peuples n’entendent rien.

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Monotonie

Un jour monotone en suit un autre
monotone, identique. Les mêmes choses
vont se produire, et se reproduiront encore –
pareils sont les instants qui nous trouvent et nous quittent.

Un mois qui s’écoule en amène un autre.
Ce qui vient est facile à imaginer ;
c’est ce pesant ennui d’hier. Au point
que demain n’a déjà plus l’air d’être demain.

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Désirs

Beaux comme des morts qui n’ont point vieilli,
enfermés au milieu des larmes dans un mausolée splendide,
le front ceint de roses et jasmin aux pieds –
tels sont les désirs qui nous ont quittés
sans s’être accomplis ; sans qu’aucun n’atteigne
à une nuit de volupté ou à son lumineux matin.

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Deux Proêmes de Francis Ponge


J’ai déjà parlé de Francis Ponge la semaine dernière, à propos du Parti Pris des Choses.
Mais ce recueil est suivi, dans son édition chez Poésie/Gallimard, du recueil Proêmes, qui est également tout à fait excellent, et dont je vous propose aujourd’hui deux textes :

LE PARNASSE

Je me représente plutôt les poètes dans un lieu qu’à travers le temps.

Je ne considère pas que Malherbe, Boileau ou Mallarmé me précèdent, avec leur leçon. Mais plutôt je leur reconnais à l’intérieur de moi une place.

Et moi-même je n’ai pas d’autre place que dans ce lieu.

Il me semble qu’il suffit que je m’ajoute à eux pour que la littérature soit complète.

Ou plutôt : la difficulté est pour moi de m’ajouter à eux de telle façon que la littérature soit complète.

… Mais il suffit de n’être rien autre que moi-même.

1928

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Et voici un extrait d’un deuxième texte

NATARE PISCEM DOCES

P. ne veut pas que l’auteur sorte de son livre pour aller voir comment ça fait du dehors.

Mais à quel moment sort-on ? Faut-il écrire tout ce qui est pensé à propos d’un sujet ? Ne sort-on pas déjà en faisant autre chose à propos de ce sujet que de l’écriture automatique ?
Veut-il dire que l’auteur doive rester à l’intérieur et déduire la réalité de la réalité ? Découvrir en fouillant, en piquant aux murs de la caverne ? Enfin que le livre, au contraire de la statue qu’on dégage du marbre, est une chambre que l’on ouvre dans le roc, en restant à l’intérieur ?

Mais le livre alors est-il la chambre ou les matériaux rejetés ? Et d’ailleurs n’a-t-on pas vidé la chambre comme l’on aurait dégagé la statue, selon son goût, qui est tout extérieur, venu du dehors et de mille influences ?
Non, il n’y a aucune dissociation possible de la personnalité créatrice et de la personnalité critique.

Même si je dis tout ce qui me passe par la tête, cela a été travaillé en moi par toutes sortes d’influences extérieures : une vraie routine.

Cette identité de l’esprit créateur et du critique se prouve encore par l' »ANCH’IO SON’ PITTORE » : c’est devant l’oeuvre d’un autre, donc comme critique, que l’on s’est reconnu créateur.

(…)

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Deux poèmes de Francis Ponge, extraits du Parti Pris des Choses

J’avais lu ce livre quand j’étais étudiante et je l’ai relu la semaine dernière avec beaucoup de plaisir.
Je vous propose de lire (ou relire) L’huître et le cageot, qui sont parmi mes préférés.
Le Parti Pris des Choses est le recueil de Ponge le plus connu, il a été publié la première fois en 1942, il est disponible chez Poésie/Gallimard.

Le Cageot

A mi-chemin de la cage au cachot, la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.
Agencé de façon qu’au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu’il enferme.
A tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit alors de l’éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, ahuri d’être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques, – sur le sort duquel il convient toutefois de ne s’appesantir longuement.

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L’Huître

L’huître, de la grosseur d’un galet moyen, est d’une apparence plus rugueuse, d’une couleur moins unie, brillamment blanchâtre. C’est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l’ouvrir : il faut alors la tenir au creux d’un torchon, se servir d’un couteau ébréché un peu franc, s’y reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s’y coupent, s’y cassent les ongles : c’est un travail grossier. Les coups qu’on lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d’une sorte de halos.
A l’intérieur l’on trouve tout un monde, à boire et à manger : sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d’en-dessus s’affaissent sur les cieux d’en-dessous, pour ne plus former qu’une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l’odeur et à la vue, frangé d’une dentelle noirâtre sur les bords.
Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d’où l’on trouve aussitôt à s’orner.

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Un poème de René Depestre contre le racisme

J’ai déjà parlé il y a deux ou trois semaines du poète haïtien René Depestre.
J’en reparle aujourd’hui pour vous donner à lire le poème Est-ce vrai ? extrait du recueil Minerai Noir (1956).

Est-ce vrai ?

Est-ce vrai qu’à tes yeux racistes
Dans l’ordre des fléaux de ce monde
les nègres viennent avant les volcans
les nègres viennent avant le grisou
les nègres viennent avant le simoun ?

Est-ce vrai que la force de mes bras
et la machine à laver ton linge
sont des chevaux du même attelage
sont des esclaves de la même chaîne ?

Est-ce vrai que tu préfères
le phare blanc de ton auto
au feu noir de mon visage,
la patte blanche de ton chien
au joyeux bonjour de mes mains ?

Est-ce vrai que tu ne sais pas
de film plus doux et reposant
que le spectacle de mon cœur
montant sur le bûcher raciste ?
Est-ce vrai que tu gardes
à portée de la main
une corde qui porte mon nom
une balle qui sait par cœur
la carte obscure de mon corps
un tribunal toujours prêt
à me couvrir de ténèbres
un linceul coupé
sur la mesure de mon âme ?

Ô blanc serpent du racisme
crieur de mon sang versé
comme j’eusse aimé
que tout ce poison
naquît de la nuit
des mauvaises langues
comme j’eusse aimé
crieur de mes jours
voir quelque lueur
rétablir le cours humain
de la beauté dans ton cœur !

Mais le sang versé des nègres
du haut de ses saisons en fleurs
me crie de prendre garde à toi
tu es sur mon chemin
me crie le sang musicien
tu es une tête de mort
une mauvaise tête
de la pire des morts
une tête à claques
au service de la mort.

René DEPESTRE.

Deux poèmes de René Depestre


Ce livre s’intitule Minerai noir, anthologie personnelle, et autres recueils, il a été publié chez Points/Poésie en 2019 (originellement chez Seghers).
René Depestre est un poète, romancier et essayiste né en 1926 à Haïti. Il a reçu le Prix Renaudot en 1988 pour Hadriana dans tous mes rêves. Il vit en France. Il est considéré comme le plus grand poète haïtien. (Note de l’éditeur)

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Grâce à la miséricorde

Artisan gemmeur
j’incise l’écorce de mon époque
j’ouvre en tremblant le sapin bleu de la miséricorde :
pas une seule goutte de tendresse
ne m’attend à la descente du bateau, de l’avion ou du train.
Qui a tué la tendresse
dans les yeux sans boussole du monde ?
Accroupi sur le quai de mon chagrin j’ai pris
la tête entre les mains : je revois en pleurant
le monde moderne que j’ai aimé
au bout du long voyage
sans un mot tendre pour les musiciens de la traversée.

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Dito

Mon avenir sur ton visage est dessiné comme des nervures sur une feuille
ta bouche quand tu ris est ciselée dans l’épaisseur d’une flamme
la douceur luit dans tes yeux comme une goutte d’eau dans la fourrure d’une vivante zibeline
la houle ensemence ton corps et telle une cloche ta frénésie à toute volée résonne à travers mon sang
Comme les fleuves abandonnent leurs lits pour le fond de sable de ta beauté
comme des caravanes d’hirondelles regagnent tous les ans la clémence de ton méridien
en toute saison je me cantonne dans l’invariable journée de ta chair
je suis sur cette terre pour être à l’infini brisé et reconstruit par la violence de tes flots
ton délice à chaque instant me recrée tel un cœur ses battements
ton amour découpe ma vie comme un grand feu de bois à l’horizon illimité des hommes.

***