Deux poèmes d’amour d’Attila Jozsef

J’ai sélectionné ces deux poèmes dans le recueil « Le mendiant de la beauté » paru chez l’éditeur de poésie Le temps des cerises en 2014.

Attila Jozsef est un poète hongrois du premier tiers du 20è siècle, mort tragiquement à seulement 32 ans.

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Ma chérie

C’est vrai que les pétales se rejoignent, le soir.
Je ne voulais même pas t’embrasser,
Juste te sentir ici, près de moi,
Comme le petit enfant aime sentir sa mère.
Le poirier sauvage se mêle à la branche greffée,
Moi aussi, je suis devenu meilleur, depuis que tu m’as
greffé tes baisers.
Mon adorée,
Et je suis plus beau, aussi, comme la nuit
Est plus belle grâce à ses astres innombrables.

Tu es la chaleur : un vent printanier qui annonce la pluie,
Qui enseigne aux enfants le jeu du chat perché
Et redresse les herbes embourbées.
Il y a longtemps que l’horizon broussailleux de mon torse t’attendait,
Tantôt affamé, tantôt transi de froid,
La horde des passions donnait des coups de cornes
Maintenant, la voilà
Paissant paisiblement dans le pré
Tes mots de lys, de giroflées.

Car tu es venue, oui,
Tu devais venir, mon Adorée.
Il fait encore sombre
On ne voit même pas notre souffle,
Mais déjà sur notre fenêtre s’épanouissent des fleurs de givre.
L’aube se lève au dehors,
Et mes lèvres parlent encore la langue des baisers.

28 janv. 1924

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En rêve tu es mienne

Notre bonheur s’est tapi, muet,
Nous écoutions cachés dans un silence secret.
Même les flammes du poêle dansaient avec bonheur,
L’ardeur de l’amour desséchait nos lèvres.
Même l’austère pendule ne bourdonnait pas.
Les murs blancs et fiers en furent abasourdis …

En rêve, tu es toujours à moi toute entière.
Parfois, même réveillé, je crois encore à nos baisers.

Première moitié de 1922

Secret du poète, un poème de Giuseppe Ungaretti


J’ai trouvé ce poème dans le recueil « Vie d’un homme » chez Gallimard.

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SECRET DU POETE

Je n’ai pour amie que la nuit.

Avec elle, toujours je pourrai parcourir
De moment en moment des heures, non pas vides,
Mais un temps que je mesure avec mon cœur
Comme il me plaît, sans jamais m’en distraire.

Ainsi lorsque je sens,
Encore s’arrachant à l’ombre,
L’espérance immuable
A nouveau débusquer en moi le feu
Et le rendre en silence
A tes gestes de terre
Aimés au point de paraître, lumière,
Immortels.

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Un poème de Max Elskamp

J’ai retrouvé ce livre récemment dans ma bibliothèque : il y est depuis bien des années et je l’avais lu avec beaucoup de plaisir à l’époque où je l’avais acheté, mais depuis je l’avais tout à fait oublié.
Réparons donc cet oubli en faisant un petit point sur Max Elskamp, né en 1862 à Anvers et mort en 1931, qui est un poète symboliste belge (source Wikipédia) et dont on peut se procurer La chanson de la rue Saint-Paul et autres poèmes, paru chez Poésie-Gallimard.

Le poème que j’ai choisi fait partie du recueil « Les délectations moroses » qui auraient été écrites en 1913.

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Page 141

SONGE

Mon Dieu, des jours qui vont,
Mon Dieu, des jours qui viennent,

Dans le temps tout qui fond
Même douleurs anciennes,

Comme au monde, les heures
Sont d’hiver ou printemps,

Les jardins de nos cœurs
Ont aussi leurs saisons,

Et c’est de brume ou pluie,
De soleil ou clarté,

Qu’on vit en soi sa vie
Suivant le vent levé,

En la joie ou la peine
Alors à coupe pleine.

Mon Dieu, ils sont en nous
Comme en l’Inconscient,

Nos cœurs sages ou fous,
Suivant l’heure ou l’instant

Comme après dés jetés
On sait fortune ou ruine,

Ou comme aux jours d’été
Vent, les roseaux incline,

Car sans cause ou raison
C’est sises hors de nous,

Que choses et qui sont
Venues on ne sait d’où,

Et tenant du hasard
ou bien de notre étoile,

Nous font comme nuit noire
Dans l’abstrait qui les voile.

Or c’est ainsi, en soi,
Qu’on est si peu soi-même,

Qu’on ne sait pas pourquoi
L’on hait ou bien l’on aime,

Et que c’est vie qu’on a
Alors et qu’on subit,

Dans des jours longs, sans foi,
Ou souvent trop redits;

Et tu les a connus
Toi, ici haut qui rêves,

Et dans ton for à nu
Comme est le sable aux grèves ;

Et c’est ton cœur alors
Et qui a pris des ailes,

Pour retrouver sans leurre
Et sa paix et son ciel,

Dans le songe en la vie
Qui de tout nous délie.

Trois poèmes d’Anna Akhmatova

En cette journée des femmes, j’ai eu envie de publier quelques poèmes d’Anna Akhmatova (1889- 1966), la grande poétesse russe.

J’ai trouvé ces trois poèmes dans le recueil Requiem Poème sans héros et autres poèmes parus chez Poésie/Gallimard.

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Le vingt-et-un. La nuit. Lundi.
Les contours de la ville dans la brume.
Je ne sais quel nigaud a prétendu
Que l’amour existe sur terre.
Paresse ? Ennui ? On y a cru.
On en vit; on attend le rendez-vous.
On craint la séparation.
On chante des chansons d’amour.
D’autres découvrent le secret ;
Un silence descend sur eux …
Je suis tombée là-dessus par hasard.
Depuis, je suis comme malade.

***

J’ai reconduit l’ami jusqu’à l’entrée;
Je suis restée debout dans la poussière d’or.
Un petit clocher dans le voisinage
Egrenait des sons graves.
Il me laisse choir ! Mot mal choisi.
Suis-je une fleur ? Une lettre ?
Mes yeux déjà ont un regard farouche
Dans le miroir qui s’obscurcit.

***

Se réveiller à l’aurore
Parce que la joie est trop forte,
Regarder par le hublot
Comme l’eau est verte,
Monter sur le pont – Le temps est gris –
Enveloppée de fourrures duveteuses,
Ecouter le bruit de la machine,
Et ne penser à rien,
Mais, sachant que je vais revoir
Celui qui est devenu mon étoile,
Me retrouver, dans la brise et les embruns,
A chaque instant plus jeune.

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Trois poèmes de Giuseppe Ungaretti

J’ai trouvé ces trois poèmes dans le très beau recueil Vie d’un homme (poésies 1914-1970) qui est un choix anthologique des poèmes de Giuseppe Ungaretti (1888-1970) paru chez Poésie-Gallimard.
J’ai choisi trois poèmes qui datent de l’année 1916 et qui me paraissent particulièrement émouvants.
Ils ont été traduits de l’italien par Jean Lescure.

***
JE SUIS UNE CREATURE

Comme cette pierre
du Saint Michel
aussi froides
aussi dures
aussi sèches
aussi réfractaires
aussi totalement
inanimées

Comme cette pierre
sont les larmes
qui ne se voient pas

La mort
s’escompte
en vivant

Valloncello di Cima Quattro, 5 août 1916

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DANS LE DEMI-SOMMEIL

Je veille la nuit violentée

L’air est criblé
comme une dentelle
par les coups de fusil
des hommes
renfoncés
dans les tranchées
comme les escargots dans leur coquille

Il me semble
qu’une ahanante
tourbe de cantonniers
pilonne le pavé
de pierre de lave
de mes routes
et je l’écoute
sans voir
dans le demi-sommeil.

Valloncello di Cima Quattro, 6 août 1916

***

SAN MARTINO DEL CARSO

De ces maisons
il n’est resté
que quelques
moignons de murs

De tant d’hommes
selon mon cœur
il n’est pas même
autant resté

Mais dans le cœur
aucune croix ne manque

C’est mon cœur
le pays le plus ravagé

Valloncello dell’albero isolato, 27 août 1916

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Quelques poèmes de Richard Brautigan

brautigan-journal-japonais
J’ai trouvé ces quelques poèmes dans Le journal japonais de Richard Brautigan (poète américain né en 1935, mort en 1984), poèmes écrits en 1976, lors du voyage de l’auteur au Japon.

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Pas de retour vers le Passé

Le cordon ombilical
ne peut pas être recousu
et transmettre la vie
à nouveau.

Nos larmes ne sèchent jamais
tout à fait.

Le fantôme qu’est devenu notre premier baiser
hante nos bouches
gommées par
l’oubli.

Tokyo, le 19 juin 1976

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Bar Américain à Tokyo

Me voici dans un bar plein d’
américains
jeunes snobs et conservateurs
ils boivent et essayent de lever des
japonaises
prêtes à coucher avec des types
dans leur genre.
Tâche ardue que de trouver la moindre poésie
ici
ainsi que ce poème en témoigne.

Tokyo, le 5 juin 1976

***

Japon moins Grenouilles

Je feuillette au hasard
mon dictionnaire anglais-japonais
impossible de trouver le mot grenouille.
Il n’y est pas.
Dois-je en conclure qu’il n’y a pas de grenouilles
au Japon ?

Tokyo, le 4 juin 1976

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Jour pour Nuit

Le taxi traverse l’aube de Tokyo
et me ramène chez moi.
Toute la nuit, je suis resté éveillé.
Et je serai endormi avant le lever
du soleil.
Je vais dormir toute la journée.
Le taxi est oreiller,
les rues sont couvertures,
l’aube est mon lit.
Le taxi apaise mes esprits.
Je suis en route pour de nouvelles rêveries.

Tokyo le 1er juin 1976

Des poèmes de Léonard Cohen

cohen J’ai acheté Le livre du désir récemment, par curiosité pour ce musicien que je connais assez mal et dont la poésie des textes est habituellement réputée.
Malgré un ton original je n’ai pas été vraiment convaincue par ce livre, mais je vous livre les quelques poèmes qui m’ont plu.

Douceur du temps

Comme le temps parait doux
quand il est trop tard

et qu’on n’a pas à suivre
des hanches qui ondulent

jusqu’au fond de notre
imagination moribonde

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L’Amour lui-même

La lumière entrait par la fenêtre,
Tout droit venant du soleil là-haut,
Et ainsi dans ma petite chambre
Plongeaient les rayons de l’Amour.

Je vis clairement dans les flots de lumière
La poussière que rarement l’on voit,
Et dont le Sans-Nom peut faire
Un Nom pour quelqu’un comme moi.

Je tâcherai d’en dire un peu plus :
L’amour continuait encore et encore
Jusqu’à trouver une porte ouverte –
Puis l’Amour Lui-même disparut.

Tout affairés dans les rais du soleil
Les grains flottaient et dansaient,
Et dans leur chute j’étais ballotté
En un désordre insensé.

Puis je revins d’où j’étais allé
Ma chambre semblait toujours la même
Mais plus rien ne demeurait
Entre le Sans-Nom et le Nom.

Je tâcherai d’en dire un peu plus encore
L’amour continuait tant et plus
Jusqu’à trouver une porte ouverte –
Puis l’Amour Lui-même disparut.

**

J’ai écrit pour l’amour

J’ai écrit pour l’amour.
Puis j’ai écrit pour l’argent.
Avec quelqu’un comme moi
C’est la même chose.

**

Des poèmes d’Octavio Paz

J’ai trouvé ces poèmes dans le recueil Le feu de chaque jour paru chez Poésie/Gallimard.
Octavio Paz est un poète mexicain (1914-1998) qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 1990.

octavio_paz_le_feu

Réveil en plein air

Les lèvres et les mains du vent
le cœur de l’eau
un eucalyptus
les nuages qui bivouaquent
la vie qui naît chaque jour
la mort qui naît chaque vie

Je frotte mes paupières :
le ciel marche sur la terre

***

Toucher

Mes mains
ouvrent le rideau de ton être
t’habillent d’une autre nudité
découvrent les corps de ton corps
Mes mains
inventent dans ton corps un autre corps.

***

Intérieur

Pensées en guerre
veulent briser mon front

Par des chemins d’oiseaux
avance l’écriture

La main pense à voix haute
le mot en convie un autre

Sur la feuille où j’écris
vont et viennent les êtres que je vois

Le livre et le cahier
replient les ailes et reposent

On a déjà allumé les lampes
comme un lit l’heure s’ouvre et se ferme

Les bas rouges et le visage clair
vous entrez toi et la nuit

***

Octavio PAZ

Quelques poèmes de Fernando Pessoa

J’ai trouvé ces quelques poèmes dans L’anthologie essentielle de Fernando Pessoa parue aux éditions Chandeigne. Vous pouvez vous reporter au site de l’éditeur pour plus de renseignements.

Nombreux sont ceux qui en nous vivent ;
Si je pense, si je ressens, j’ignore
Qui est celui qui pense, qui ressent.
Je ne suis rien que le lieu
Où l’on pense, où l’on ressent.

J’ai bien plus d’âmes qu’une seule.
Il est plus de moi que moi-même.
J’existe cependant
A tous indifférent
Je les fais taire : je parle.

Tous les influx entrecroisés
De ce que je ressens ou pas
Polémiquent en qui je suis.
Je les ignore. Et ils ne dictent rien
A celui que je me connais : j’écris.

**

L’amour, c’est cela l’essentiel.
Le sexe n’est qu’un accident.
Il peut être identique
ou différent.
L’homme n’est pas un animal :
C’est une chair intelligente
Parfois malade cependant.

***

La mort ? Un tournant de la route.
Mourir ? Seulement ne plus être
Vu. Ecoutant, j’entends tes pas
Exister comme moi j’existe.

La terre est matière de ciel.
Le mensonge n’a aucun nid.
Nul jamais ne s’est fourvoyé.
Tout est chemin et vérité.

***

AUTOPSYCHOGRAPHIE

Le poète est celui qui feint.
Et il feint si parfaitement
Qu’il fait enfin passer pour feinte
La douleur qu’il ressent vraiment.

Et les lecteurs de ses écrits
Ressentent sous la douleur lue
Non pas les deux qu’il a connues,
Mais la seule qu’ils n’ont pas eue.

Ainsi, sur ses rails circulaires
Tourne, embobinant la raison,
Ce si petit train à ressorts
Que l’on a appelé le cœur.

***anthologie-pessoa

Deux poèmes de Georges Perros

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)


J’ai trouvé ces deux poèmes dans le recueil « Une vie ordinaire », sorte d’autobiographie en octosyllabes qui date de 1967.
Georges Perros (1923- 1978) était également acteur puis lecteur chez Gallimard.

***

Je suis un homme maintenant
et pourrais être militaire
et quand on me dit de parler
je sais pourquoi je dois me taire
Quoique me sentant peu au monde
je dis bonjour ça va bonsoir
à mes semblables que je croise
et qui me le rendent parfois
Certes je sais que mon royaume
est bien de ce monde Voilà
ce qui m’embarrasse plutôt
je récupère mal le temps
que j’ai passé à faire l’âne
en laissant ma pauvre maman
s’occuper à torcher mon cul
à me donner le sein si tant
il est vrai qu’elle fit ce geste
de laiteuse et pâle tendresse.

**

J’avance en âge mais vraiment
je recule en tout autre chose
et si l’enfance a pris du temps
à trouver place en moi je pense
voilà qui est fait et je suis
devenu susceptible au point
qu’on peut me faire pleurer rien
qu’en me prenant la main Je traîne
en moi ne sais quelle santé
plus prompte que la maladie
à me faire sentir la mort
Tout m’émeut comme si j’allais
disparaître dans le moment
Ce n’est pas toujours amusant.

***