Le Chant des Consonnes (3ème Partie)

chouette cheveche

Voici la suite de mes petits textes facétieux qui datent des années 95-97.
Continuons avec les trois consonnes suivantes :

*** Ge et J ***

Georges, l’ange aux jolies joues jaunes, jadis jeune à jamais, jouit à jeun d’une gingivite jugée légère ; les gens agiles en jardinage et en jaugeage des joujoux engorgés l’engagent à agir au jus de jujube joint aux jets de gingembre.

*** CH ***

Cette chochotte, juchant sans chichis un hachis de haschisch sur sa chéchia puis chevauchant une chouette chevêche aux chants chichement chuchotés, cherche un chow-chow à chouchouter à l’archevêché de Cochinchine !

*** L ***

Loin du halo où les lucioles ont lié leur élan lacrymal, les libellules aux ailes en lamelles parallèles, qui pullulent le long des lilas, ont lu le libellé louant l’oubli du linceul au lieu de l’alcool légal : un loup ulule alors, tel l’élu d’un lent hallali.

Marie-Anne BRUCH

***

Deux poèmes d’Anne Hébert

anthologie quand les femmes parlent d’amour

Je continue d’explorer la très riche anthologie « quand les femmes parlent d’amour » dirigée par la romancière Françoise Chandernagor et parue au Cherche-Midi en 2016.

Anne Hébert (1916-2000) est une poète, romancière, dramaturge, scénariste québécoise, qui s’installa à Paris dans les années 60 et reçut de nombreux prix littéraires.

Il y a certainement quelqu’un

Il y a certainement quelqu’un
Qui m’a tuée
Puis s’en est allé
Sur la pointe des pieds
Sans rompre sa danse parfaite

A oublié de me coucher
M’a laissée debout
Toute liée
Sur le chemin
Le cœur dans son coffret ancien
Les prunelles pareilles
A leur plus pure image d’eau

A oublié d’effacer la beauté du monde
Autour de moi
A oublié de fermer mes yeux avides
Et permis leur passion perdue

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Neige

La neige nous met en rêve sur de vastes plaines, sans traces ni couleur

Veille mon cœur, la neige nous met en selle sur des coursiers d’écume

Sonne l’enfance couronnée, la neige nous sacre en haute mer, plein songe, toutes voiles dehors

La neige nous met en magie, blancheur étale, plumes gonflées où perce l’oeil rouge de cet oiseau

Mon cœur, trait de feu sous des palmes de gel, file le sang qui s’émerveille.

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ANNE HEBERT

Le Chant des Consonnes (2ème partie)

Le Fifre, de Manet

J’ai publié il y a une petite semaine la première partie et voici maintenant les trois consonnes suivantes, ou plutôt les trois sonorités suivantes :

*** F ***

Le fifre filiforme se faufile, furtif, au fond du fief fortifié et fait fructifier les forfaits fictifs de son frère, le philosophe fanfaron, fou de fanfreluches et de froufrous, afin de fuir le rififi des farfadets farfelus.

*** Gu ***

Dans la gargotte en goguette où gargouillent les gourgandines grégaires, aux gogueneaux déglingués qui glougloutent de guingois, le gros grigou groggy gargarise – ô grog à gogo – ses agrégats de ganglions gangrenés puis glousse, goguenard.

*** GN ***

Le guignon, borgne ou sans vergogne, cogne d’un gnon ignominieux l’agneau gnangnan. « Gnognotte bénigne ! » daignent grogner les duègnes ignares en oignant ses rognons et moignons cagneux d’oignons hargneux ; signe qu’au bagne règnent les teignes.

Marie-Anne BRUCH

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A suivre dans une dizaine de jours !

Le Chant des Consonnes (1ère Partie)

photo de baobab

Pour cet été 2020, où nous avons tous besoin de détente, je vous propose des petits textes ludiques que j’ai écrits dans les années 1995 environ. Ils n’ont pas vraiment la prétention d’être « poétiques » mais j’espère qu’ils vous divertiront et qu’ils pourront fournir éventuellement des petits exercices de diction à des comédiens en herbe ou à tous ceux qui ont parfois la langue emberlificotée.
Je rappelle que ces textes ne sont pas libres de droit : prière de ne pas en faire usage sans citer mon nom.

*** B ***

A bâbord du baobab où un nabab bombe ses babouches et son bulbe à bubons, un babouin barbu imbibe le biberon du bébé de bourbe et barbouille ses babines de bonbons au Bourbon, en balbutiant des bribes barbares.

*** C ***

Qu’un quelconque cancre casqué d’une conque conique concocte un coq aux coquelicots et cactus concassés, il croque une carcasse cocasse, écarquille les quinquets et se requinque, quoiqu’il crie couic et claque sec, ce qui escroque les quincaillers coquins et enquiquine les coquets.

*** D ***

Deux druides dont le duodenum en débandade dodeline du dedans, se dandinent dans des dédales de rhododendrons, et décident un dromadaire au dos redondant à dédier des dindons aux dandys distendus de dédain et des édredons dodus aux dondons dénudées.

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Marie-Anne Bruch

A suivre ! Le reste de l’alphabet dans les prochaines semaines !

L’Or Clair de Max Elskamp

J’ai trouvé ce poème dans le livre La chanson de la rue Saint-Paul publiée chez Poésie-Gallimard en 1997.
Il fait partie plus précisément du recueil Les Délectations moroses, dont la première publication date de 1923.
Max Elskamp (1862-1931) est un poète symboliste belge, féru d’arts asiatiques et d’ésotérisme. Précurseur de la modernité, il a beaucoup influencé les poètes du 20ème siècle, comme Apollinaire ou Eluard ou encore Norge, entre autres.
L’or clair m’a plu par son évocation des couleurs et son caractère chantant, presque envoûtant.

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L’or clair

Or jaune est l’or pour être d’or,
Et l’homme humain pour être chair,
Et bleu le ciel et l’arbre vert
Comme jaune est, pour être d’or.

Et prends tes pinceaux toi qui peins,
Et mêle tes couleurs encor,
Le noir est nuit, le blanc n’est rien
Que toute la clarté qui dort.

Rouge est le sang pour être vin,
Au corps en lui qui boit la vie,
Mauve est la mort quand elle vient,
Et verte aux choses accomplies,

Et puis clartés, lumière luie,
Et blonde et douce ainsi qu’un miel,
Pour dire au monde le soleil,
Mets dans l’air partout des abeilles ;

Le noir est nuit, le blanc n’est rien
Que toute la clarté qui dort,
Et prends tes pinceaux toi qui peins,
Et mêle tes couleurs encor.

MAX ELSKAMP

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Deux poèmes d’amour de Renée Vivien

anthologie quand les femmes parlent d’amour

Bien que je ne sois pas forcément très favorable aux « anthologies de poésie féminine » qui ont un peu le défaut de ghettoïser les femmes et de réunir des poètes qui n’ont rien à voir les unes avec les autres sous la seule banière de leur féminité, elles sont malheureusement très utiles pour découvrir des femmes poètes dont on ne parle pas ailleurs. Pourquoi on ne parle pas, par exemple, de Louise de Vilmorin ou de Renée Vivien dans les anthologies de poésie non genrées ? Mystère. Elles y auraient pourtant toute leur place.

Renée Vivien (1877-1909) de son vrai nom Pauline Mary Tarn est une poète britanique de langue française, qui a célébré les amours saphiques et la beauté féminine, aux environs des années 1900.

Chanson

Ta voix est un savant poème …
Charme fragile de l’esprit,
Désespoir de l’âme, je t’aime
Comme une douleur qu’on chérit.

Dans ta grâce longue et blêmie,
Tu revins du fond de jadis …
Ô ma blanche et lointaine amie,
Je t’adore comme les lys !

On dit qu’un souvenir s’émousse,
Mais comment oublier jamais
Que ta voix se faisait très douce
Pour me dire que tu m’aimais ?

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Vers d’amour

Tu gardes dans tes yeux la volupté des nuits,
Ô Joie inespérée au fond des solitudes !
Ton baiser est pareil à la saveur des fruits
Et ta voix fait songer aux merveilleux préludes
Murmurés par la mer à la beauté des nuits.

Tu portes sur ton front la langueur et l’ivresse,
Les serments éternels et les aveux d’amour,
Tu sembles évoquer la craintive caresse
Dont l’ardeur se dérobe à la clarté du jour
Et qui te laisse au front la langueur et l’ivresse.

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RENEE VIVIEN

Un poème de Lucien Becker sur le Vent

J’ai déjà eu l’occasion de parler de Lucien Becker (1911-1984) en janvier et avril de cette année.
Ses oeuvres complètes sont parues chez La Table ronde sous le titre Rien que l’amour.

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Le vent qui entre dans la ville
comme un arbre sorti de terre avec ses racines
se débat au milieu des flaques
et cherche en vain une plaine pour s’enfuir.

Les murs le repoussent sans un mot,
les femmes qu’il traverse
cessent un instant de respirer
mais, les mains sur les cuisses, elles revivent.

Au bout de ses escaliers de poussière, il tombe
sur les maisons coupées au ras des épaules,
sur les cheminées cariées comme une mâchoire
et ne vit pleinement que dans ce qu’il rencontre.

D’un toit, il a vu la forêt comme un tourment tranquille
mais il perd pied dans les rues trop claires.
Il attend le soir qui le mènera sûrement
vers les ponts haut ouverts de la campagne.

LUCIEN BECKER

Deux poèmes de Louise de Vilmorin

Louise de Vilmorin (1902-1969) est une romancière et poète française, rendue célèbre par son roman « Madame de » (1951). Elle fut la compagne de Malraux.

Mon cadavre est doux comme un gant

Mon cadavre est doux comme un gant
Doux comme un gant de peau glacée
Et mes prunelles effacées
Font de mes yeux des cailloux blancs.

Deux cailloux blancs dans mon visage,
Dans le silence deux muets
Ombrés encore d’un secret
Et lourds du poids mort des images.

Mes doigts tant de fois égarés
Sont joints en attitude sainte
Appuyés au creux de mes plaintes
Au nœud de mon cœur arrêté.

Et mes deux pieds sont les montagnes,
Les deux derniers monts que j’ai vus
A la minute où j’ai perdu
La course que les années gagnent.

Mon souvenir est ressemblant,
Enfants emportez-le bien vite,
Allez, allez, ma vie est dite.
Mon cadavre est doux comme un gant.

***

J’ai la toux dans mon jeu

J’ai la toux dans mon jeu
C’est ainsi que je gagne
Les cœurs aventureux
qui battent la campagne.

Appuyés à mon lit
Que secouent mes morts feintes
Des jeunes gens pâlis
Se pâment à mes quintes.

Toujours prêts aux adieux,
Car je suis fée d’automne,
Ils prennent à mon jeu
La mort que la toux donne.

Ils saisissent les fleurs
Dont j’ai la bouche pleine,
La bouche à mes couleurs
Et les fleurs de mes veines,

Pour les manger rougies
De mes mauvais desseins
Et goûter en ma vie
Le bouquet de leur fin.

Torses que la toux bombe,
Regards fermés au jour,
Ils roulent vers la tombe
Où vont mes gains d’amour.

J’ai la toux dans mon jeu
C’est ainsi que je gagne
Les cœurs aventureux
qui battent la campagne.

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LOUISE DE VILMORIN

Un poème de Kiki Dimoula

Kiki Dimoula est une poète et essayiste grecque, née en 1931 à Athènes. Elle est membre de l’Académie d’Athènes depuis 2002 et a reçu en 2009 le Prix européen de Littérature pour l’ensemble de son oeuvre. (Sources : Wikipedia et Gallimard)

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Cognac zéro étoile

Les larmes parlent en pure perte.
Quand le désordre ouvre la bouche, l’ordre doit se taire
– la perte est pleine d’expérience.
Nous devons maintenant nous placer aux côtés
des vains efforts.
Que la mémoire peu à peu retrouve sa langue
et donne de beaux conseils de longue vie
à ce qui est mort.

Arrêtons-nous près de cette
petite photo
dans la fleur de son avenir :

des jeunes enlacés un peu vainement
devant une plage à la gaieté anonyme.
Nauplie, Eubée, Skópelos ?
Tu me diras qu’en ce temps-là
partout on avait la mer.

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Kiki DIMOULA

Un poème d’amour de Marie Noël

Marie Noël, est née en 1883 à Auxerre, et meurt dans la même ville en 1967.
Elle a été reconnue et célébrée de son vivant par des écrivains comme Mauriac, Colette, Aragon, Montherlant, etc.

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Je ne sais pas …

Je ne sais pas ce que je possède,
Je ne sais pas où m’en alléger,
Viens mon Ami, accours à mon aide.
Prends mal et bien, prends tout ce que j’ai.

Un bonheur plein de telle détresse
Qu’il brisera la vie en mes mains ;
Un malheur plein de telle tendresse
Qu’il guérira les pires chemins.

Je ne sais pas si je te courrouce
Déshéritée ou riche, te plais …
Peut-être suis-je en pleurant plus douce
Qu’en souriant une autre ne l’est.

Je ne sais pas, … sache-le toi-même,
Si je te puis être chère ou non …
Je ne sais pas si je vaux qu’on m’aime …
Je ne sais pas … je ne suis qu’un don.

MARIE NOËL

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