Deux extraits de Nocturnal de René Pons

Recueil de courtes proses inclassables, sur des thèmes variés mais où la préoccupation de l’écriture et de la postérité de l’écrivain revient fréquemment, Nocturnal est paru chez Rhubarbe en 2013. Ecriture parfois teintée de surréalisme, j’ai cru discerner parfois des réminiscences d’Artaud ou de Lautréamont, mais j’ai préféré finalement les réflexions lucides sur le rôle et l’essence de la littérature.

Extrait page 62

L’homme qui marche, marche sans se préoccuper de garder une mémoire de sa marche. Il est tout entier dans un mouvement qui s’efface au fur et à mesure qu’il se produit. Et l’homme qui ainsi marche est heureux du mouvement qu’il donne à son corps.

L’homme qui écrit, lui, est tout entier dans le mouvement de son écriture, il est, lorsque cette écriture coule de lui avec aisance, heureux dans le mouvement de cette écriture, mais l’homme qui écrit ne se contente pas du bonheur de tracer, il veut conserver cette trace, il veut la faire partager, pire, il veut qu’elle survive au néant qu’il deviendra.
Cela est-il sage ?
Peut-on imaginer – Dante n’y a pas pensé -, si l’enfer existait, supplice plus cruel qu’un écrivain condamné à écrire, jusqu’à la fin des temps, en voyant son texte s’effacer au fur et à mesure qu’il le trace ?

Extrait page 63

Est-ce que j’écris parce que je veux écrire, parce que je me force à écrire, ou bien parce que je subis une incoercible nécessité d’écrire ? Est-ce que je ne me fais pas croire que cette nécessité existe ? Est-ce que, par désir de ressembler à certains, qui en furent possédés, je ne me crée pas de toute pièce une nécessité qu’en réalité je n’éprouve pas ? Est-ce que je ne suis pas un infect comédien et toute ma vie un mensonge ?
A écrire ces questions, en regardant le ciel gris dehors, j’entends craquer les poutres de l’édifice interne et je tremble, et le monde, autour de moi, n’est plus, par bonheur seulement l’espace d’un instant, qu’un insupportable simulacre.

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Quelques euphorismes de Grégoire Lacroix

euphorismes-de-gregoire-lacroix Ce livre, Les Euphorismes de Grégoire Lacroix, m’a été offert récemment par une amie : il s’agit d’un recueil d’aphorismes tantôt drôles tantôt profonds sur le monde et la nature humaine. J’en ai sélectionné quelques uns pour vous aujourd’hui :

 » Ceux qui comprennent à demi-mot, ne dorment que d’un œil, n’écoutent que d’une oreille et ne boivent que des demis feraient bien de mener une double vie. »

 » Sur un mur aveugle, le poète non seulement dessine des portes mais en plus les ouvre ! »

 » Grâce à des siècles de civilisation on est passé de l’homme en pagne à la femme en string. »

 » J’aime mieux une pierre dans mon jardin qu’un gravier dans ma chaussure. »

 » Chaque individu est unique et, là-dessus, j’ai la prétention d’être comme tout le monde. »

 » Certains croient prendre leur envol alors qu’ils ne font que battre de l’aile. »

 » Etant personnellement biodégradable à 100% j’estime avoir fait mon maximum pour la défense de l’environnement. »

 » J’aurais tant aimé qu’un oiseau me prenne en amitié. »

 » Tout homme est à la fois le labyrinthe et le promeneur qui s’y perd. »

 » Je suis à cheval sur les principes, mais très mauvais cavalier. »

 » On passe la première moitié de sa vie à se sous-estimer et la deuxième à s’apercevoir qu’on a surtout surestimé les autres. »

 » Mieux vaut un amateur éclairé qu’un professionnel obscur. »

 » On peut rire de tout à condition que ça soit drôle. »

 » Avec l’âge on renonce à bien des choses dont on aurait pu se passer beaucoup plus tôt. »

 » Peut-on vraiment affirmer qu’une larme de tristesse et une larme de bonheur se ressemblent comme deux gouttes d’eau ? »

 » L’art conceptuel devrait le rester. »

 » Un couple n’est pas fait pour s’entendre mais pour s’écouter. »

 » Il parait que les moutons insomniaques comptent les uns sur les autres pour s’endormir. »

 » Le futur n’existe pas, il n’y a qu’une succession « d’aujourd’hui ». »

 » Absorbé par les recherches sur l’infiniment grand, puis sur l’infiniment petit, le scientifique a négligé de façon coupable le fantastique potentiel de l’infiniment moyen. »

 » Il est plus facile d’éblouir que d’éclairer. »

 » Certains pensent qu’il suffit d’avoir mauvais caractère pour avoir du caractère, comme s’il suffisait d’avoir mauvaise haleine pour avoir du souffle ! »

 » Les neurones sont les unités élémentaires de l’intelligence. Le plus difficile c’est de leur donner le goût du travail en équipe. »

Les Euphorismes de Grégoire Lacroix étaient parus en 2011 aux éditions Max Milo.