Bilan de mes lectures d’août


Mes lectures du mois d’août ont été dans la continuité du mois précédent, mais plus variées dans leurs genres puisqu’il y a eu des romans, un essai, du théâtre, de la poésie, et des proses inclassables.
Voici donc un résumé de ces lectures :

Proust, de Samuel Beckett. Un essai, sorte d’analyse philosophique de la Recherche du Temps perdu. Comme il y a de nombreuses références à des passages de l’oeuvre proustienne que je n’ai pas encore lus (donc postérieurs au tome 2) j’ai parfois été un peu déroutée, surprise, et je me suis dit que je relirais cette brillante étude quand j’aurai terminé Proust (dans un certain nombre d’années).

Nom de Pays : le pays. Deuxième partie d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Eh oui, encore Proust. Je me suis délectée de ce roman, où l’analyse de la rencontre amoureuse atteint des sommets d’intelligence et de raffinement. Nous faisons la connaissance de plusieurs personnages importants et captivants : Monsieur de Saint-Loup, un beau jeune homme dont l’appartenance à l’aristocratie ne l’empêche pas de prôner des idées égalitaires et socialistes, Monsieur de Charlus, qui apparaît d’abord comme un excentrique, et qui se comporte de manière étrange, Albertine, une jeune fille de la bonne bourgeoisie dont le narrateur tombera amoureux, Le peintre Elstir, qui donne au narrateur l’occasion de réfléchir à la beauté et au génie.

Le Chaudron, du Kiyoko Murata. Un bref roman japonais, écrit dans les années 80, qui s’articule autour de secrets de famille dans un cadre de vacances estivales au milieu de la nature. Je reparlerai de ce livre d’ici une huitaine de jours puisque je vais lui consacrer un billet.

Quai Ouest de Bernard-Marie Koltès. Une pièce de théâtre qui m’a ennuyée. J’avais déjà publié la chronique en août, que vous pouvez lire ici


Nocturnal de René Pons, un recueil de proses inclassables, l’occasion de découvrir ce très bon écrivain. Là encore, vous pouvez lire la chronique que je lui avais consacrée en août ici

Et, côté poésie : Vénus Khoury-Ghata, Etienne Faure, Lydia Padellec, dont j’avais déjà parlé ou dont je reparlerai.

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L’écharpe rouge, d’Yves Bonnefoy


Au début des années 60, Yves Bonnefoy écrit un poème d’une centaine de vers libres, à la tonalité énigmatique, qu’il considère comme une idée de début de récit. Mais, reprenant plusieurs fois ce texte par la suite, il ne parvient ni à le continuer ni à l’interpréter, et ce n’est qu’une cinquantaine d’années plus tard qu’il aboutit à une interprétation, éclairante sur son enfance, sur son rapport à ses parents, sur sa façon d’envisager le langage et la parole poétique. Cette analyse de texte, passant par le prisme de la mémoire, nous en apprend finalement beaucoup sur le poète, sur sa conception de la poésie et sur les éléments qui ont nourri son inconscient. Mais, pour autant, si ce livre puise parfois dans la psychanalyse, il garde avec elle de fortes distances, doutant par exemple du complexe d’Œdipe stricto sensu et lui préférant le plus subtil complexe d’Orphée, que le poète invente pour l’occasion. Ce poème énigmatique, qui sert de point de départ au livre, intitulé L’écharpe rouge, met en scène une représentation allusive des parents d’Yves Bonnefoy. Il faut préciser que ses parents représentaient chacun des langages bien particuliers, le père taciturne, le patois partagé par le couple mais dont l’enfant était exclu, la langue poétique proche de celle de l’enfance, et la langue savante, conceptuelle, aux fins utilitaires.
Ce sont surtout ces évocations des parents, des souvenirs d’enfance, qui m’ont touchée et qui m’ont paru vraies. Les explications du poète sur ses conceptions de la langue m’ont semblé moins convaincantes, moins claires parfois, alors que le reste du récit est écrit dans un style limpide et précis.
Un livre que j’aurai sûrement beaucoup de plaisir à relire, pour approfondir et affiner ma compréhension, et qui donne en tout cas très envie de replonger dans la poésie d’Yves Bonnefoy.

Extrait page 79 :

Toute la famille avait accompagné Elie à la gare, on causait autour de lui, dans l’attente de l’omnibus, mais moi, assez enfant pour cela encore, je m’étais mis en tête de lui offrir un porte-bonheur, et je m’étais éloigné jusqu’à l’aiguillage, là où le quai s’effaçait dans l’herbe, déjà celle de la campagne alentour. Pour ses derniers mètres ce bord de la voie ferrée était recouvert de trèfle, petites feuilles sombres serrées au ras du sol les unes contre les autres, et mon désir était d’y trouver un de ces trèfles à quatre feuilles qui assurent prospérité et bonheur.

Fragments d’un discours amoureux, de Roland Barthes


Ce livre est un essai sur le discours amoureux, ou plus exactement sur ce que pensent les amoureux de leurs sentiments, sur la manière dont ils vivent leur passion dans leur for intérieur : chaque thème (l’attente, la jalousie, l’absence, l’excès de scrupules, le sentiment de devenir fou, la scène de ménage, etc.) est puisé dans une œuvre littéraire – souvent le Werther de Goethe mais aussi Proust ou Stendhal – et est analysé en profondeur, avec une grande lucidité, étayé de réflexions philosophiques ou psychanalytiques.
Il y a en tout quatre-vingts thèmes – que Barthes nomme figures – classés par ordre alphabétique, et qui trouvent écho les uns dans les autres, puisque par exemple l’idée de souffrance se retrouve dans une majorité de thèmes, mais la manière d’exprimer cette souffrance est variable et connaît des paliers d’intensité, de la nostalgie au suicide en passant par la mauvaise humeur ou l’angoisse.
Ce livre parle merveilleusement bien de l’amour non réciproque, du malheur d’aimer, mais ne prend pas en compte le bonheur d’aimer et l’amour partagé, qui est peut-être en effet un tout autre sujet, un autre sentiment.
J’ai l’impression qu’on ne peut pas parler de ce livre sans faire de la paraphrase, aussi je préfère vous donner quelques extraits significatifs.

 

Extrait sur l’absence, page 19

Beaucoup de lieder, de mélodies, de chansons sur l’absence amoureuse. Et cependant, cette figure classique, dans Werther, on ne la trouve pas. La raison en est simple : ici, l’objet aimé (Charlotte) ne bouge pas ; c’est le sujet amoureux (Werther) qui, à un certain moment, s’éloigne. Or, il n’y a d’absence que de l’autre : c’est l’autre qui part, c’est moi qui reste. L’autre est en état de perpétuel départ, de voyage ; il est, par vocation, migrateur, fuyant ; je suis, moi qui aime, par vocation inverse, sédentaire, immobile, à disposition, en attente, tassé sur place, en souffrance, comme un paquet dans un coin perdu de gare. L’absence amoureuse va seulement dans un sens, et ne peut se dire qu’à partir de qui reste – et non de qui part : je, toujours présent, ne se constitue qu’en face de toi, sans cesse absent. Dire l’absence, c’est d’emblée poser que la place du sujet et la place de l’autre ne peuvent permuter ; c’est dire : « je suis moins aimé que je n’aime. »

Extrait sur Les lunettes noires page 51

X parti en vacances sans moi, ne m’a donné aucun signe de vie depuis son départ : accident ? grève de la poste ? indifférence ? tactique de distance ? exercice d’un vouloir-vivre passager (« sa jeunesse lui fait du bruit, il n’entend pas ») ? ou simple innocence ? Je m’angoisse de plus en plus, passe par tous les actes du scenario d’attente. Mais, lorsque X ressurgira d’une manière ou d’une autre, car il ne peut manquer de le faire ( pensée qui devrait immédiatement rendre vaine toute angoisse), que lui dirai-je ? Devrai-je lui cacher mon trouble – désormais passé (« Comment vas-tu ? ») ? Le faire éclater agressivement (« Ce n’est pas chic, tu aurais bien pu … ») ou passionnément (« Dans quelle inquiétude tu m’as mis ») ? Ou bien, ce trouble, le laisser entendre délicatement, légèrement, pour le faire connaître sans en assommer l’autre (« J’étais un peu inquiet … ») ? Une angoisse seconde me prend, qui est d’avoir à décider du degré de publicité que je donnerai à mon angoisse première.

Une chambre à soi, de Virginia Woolf

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Une chambre à soi est un essai féministe de Virginia Woolf (1882-1941) qui date de 1928. Il a été écrit parce qu’on avait demandé à Virginia Woolf de tenir un cycle de conférences sur le thème « Les femmes et le roman ».
Le titre de cet essai provient du fait que, selon l’auteure, pour qu’une femme produise une œuvre littéraire il lui faut une rente conséquente, du temps, et « une chambre à soi », toutes choses que les femmes n’avaient pas le droit de posséder aux époques précédentes.
A l’époque où Virginia Woolf écrit ce livre (1928) les femmes ont déjà acquis quelques droits mais il leur en reste encore beaucoup à obtenir : par exemple elles n’ont pas le droit d’aller à « Oxbridge » (contraction d’Oxford et de Cambridge), et ne peuvent pas non plus fréquenter les bibliothèques universitaires.
Virginia Woolf s’interroge sur les nombreux préjugés misogynes qui ont cours à son époque, s’en amuse parfois, s’en irrite souvent, et les réfute avec facilité, tant ces discours sont stupides et méprisants. Ainsi, l’idée selon laquelle aucune femme n’aurait jamais pu écrire les pièces de Shakespeare, ou encore l’idée que le pire des hommes est encore meilleur que la meilleure des femmes …
Virginia Woolf fait ensuite un historique de toutes les femmes – surtout britanniques mais pas seulement – qui ont marqué la littérature depuis l’époque de la Renaissance, en passant par le 19è siècle où des auteures comme Jane Austen ou les sœurs Brontë ont ouvert des voies romanesques aux femmes.

J’ai trouvé ce livre extrêmement percutant, brillant et permettant de faire le point sur l’histoire des femmes en littérature et de mesurer le chemin parcouru depuis un siècle.
Virginia Woolf présente les femmes comme des victimes des lois et préjugés masculins mais pour autant ne cherche pas à s’apitoyer, et garde du début à la fin un regard calme et réfléchi, ne se laissant pas emporter par la colère ou l’irritation.
Les dernières pages du livre développent des vœux pour l’avenir, des notes d’espoir, qui ouvrent l’histoire des femmes écrivains vers l’avenir et jusqu’à notre époque.

Le Peintre de la vie moderne, de Charles Baudelaire

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L’autre jour, je suis allée me promener dans une de mes librairies préférées du quartier Mouffetard (Paris 5ème) et je suis allée faire un tour du côté des écrits sur l’art, qui occupent une petite travée au fond du magasin.
C’est là que je suis tombée en arrêt sur ce très joli petit livre publié aux éditions Mille et une nuits, dans un format qui tient dans le creux dans la main : Le peintre de la vie moderne, un essai sur l’art de Charles Baudelaire.

Dans ce livre au ton guilleret et sympathique (un ton dont je ne soupçonnais pas Baudelaire capable), il est question d’un certain illustrateur et graveur, M. C. G. qui ne souhaite pas qu’on divulgue son nom par modestie, mais qui est, selon Baudelaire, un peintre de génie, excellent observateur de la vie moderne.
Nous apprendrons dans la postface que ce M. C. G. est en fait Constantin Guys, que je considérais jusque là comme un artiste mineur mais peut-être étais-je dans l’erreur à son sujet.
Baudelaire admire chez Guys sa manière de peindre les caractéristiques de la vie présente dans ses moindres détails, d’observer les différentes classes de la société, les colifichets de la mode, et de savoir en extraire des éléments de beauté.
Selon Baudelaire, la nature de l’art est double : il doit à la fois rendre compte de son époque (un peu d’ailleurs comme un journaliste ou un chroniqueur) et rendre compte de l’aspect éternel de la beauté.

En ce sens, Baudelaire s’oppose à l’art officiel de son époque – art classique inspiré de l’Antiquité gréco-latine, tournant résolument le dos à la vie moderne.

Mais il ne préfigure pas encore l’Impressionnisme, dans le sens où il rejette la peinture en plein air et l’observation sur le vif : selon lui, des travaux préparatifs peuvent être croqués d’après le réel mais le tableau final doit être réalisé en atelier, d’après un travail d’imagination.

Ce petit livre, écrit dans les débuts des années 1860, donne sans doute une bonne idée des concepts les plus novateurs dans le domaine des beaux-arts à l’époque du Réalisme de Courbet, Daumier, Guys …

Un petit livre bien agréable à lire, d’autant qu’il y est aussi question des dandys, de la mode et du maquillage, du triomphe nécessaire de l’artifice sur le naturel, des courtisanes, etc.

La poésie a mauvais genre, de Jean-Michel Maulpoix

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J’ai un peu hésité à chroniquer ce livre car je l’ai lu il y a plus de quinze jours et, faute d’écrire tout de suite un article dessus, je me suis aperçue hier que j’avais quasiment tout oublié, ce dont on ne saurait conclure qu’il s’agit d’un mauvais livre (ou tout au moins « pas marquant ») mais dont je conclurais plutôt que j’ai la mémoire qui flanche sérieusement !

Voici donc les impressions et souvenirs que j’ai gardés de ce livre quinze jours après sa lecture :

1) Il s’agit d’un essai sur la poésie contemporaine – ou disons la poésie depuis Baudelaire – et cet essai extrêmement bien écrit ne cède pas trop à la tentation du jargon, mais tombe parfois un petit peu dans le blabla, ce qui est plus ou moins inévitable quand on se lance dans des écrits théoriques.

2) J’ai été irritée que, parmi tous les poètes que Maulpoix cite depuis Baudelaire, il ne se trouve quasiment aucune femme. En fait, d’après ce que j’ai pu voir, il ne cite qu’une seule poétesse – contemporaine – dont je n’ai pas retenu le nom et à laquelle il consacre un petit paragraphe. Qu’on puisse parler de poésie contemporaine en faisant comme si les femmes n’existaient pas, m’a surprise et interloquée.

3) J’ai été étonnée que, parmi les poètes importants depuis le début de ce qu’on appelle « La Modernité », l’auteur fasse le choix de Baudelaire, Apollinaire, Rilke (choix logique et si j’ose dire classique) mais aussi de Dotremont et de Conort dont je n’avais jamais entendu parler – mais je ne suis pas forcément une référence, me direz-vous.

4) Ce livre m’a fait réfléchir sur la poésie contemporaine, sur ses méthodes et principes, mais aussi sur ma propre définition de la poésie et du langage, avec une comparaison entre les deux qui mériterait sans doute que je m’y arrête.

5) Je pense que ce livre pourrait constituer une introduction intéressante à la lecture ou à l’écriture de poésie.

6) J’ai aimé le chapitre où Jean-Michel Maulpoix compare la poésie à une fenêtre, et où, évoquant le poème en prose de Baudelaire sur les fenêtres, il fait un parallèle entre la fenêtre, le tableau et le miroir. C’est vraiment un très beau chapitre, mais, en même temps, il est dommage à mon avis d’aimer les fenêtres uniquement parce qu’elles peuvent faire miroir (comme s’il était impossible de sortir de soi !)

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La poésie a mauvais genre est paru chez Corti en 2016, et fait 214pages.

Sarinagara, de Philippe Forest

Philippe-Forest-SarinagaraCe livre est un peu inclassable, à la fois récit, essai, biographie rêvée, et sorte de journal.
Le récit se noue autour d’un épisode dramatique de la vie de Philippe Forest, à savoir la perte de sa fille, âgée de quatre ans, atteinte d’un ostéosarcome en 1995 et dont le combat contre la maladie a duré un an. Après ce deuil terrible, l’auteur et son épouse décident, sans bien savoir pourquoi, de se rendre au Japon, ce qui est l’occasion pour Philippe Forest de vivre dans la réalité un de ses plus vieux rêves d’enfant : une sorte d’errance dans une ville inconnue, où il se perd, et où il ne possède plus rien.
Philippe Forest s’intéresse alors à trois artistes japonais, qui ont connu soit la perte d’un enfant, soit la sidération devant une tragédie historique, et dont il nous raconte en quelque sorte trois récits biographiques : celui du poète Issa (un des plus fameux auteurs de haïku) celui de Sôseki, (l’inventeur du roman japonais moderne), et celui de Yamahata, le premier photographe à être entré dans Nagasaki après l’explosion nucléaire de 1945.
J’ai trouvé que la biographie d’Issa était le cadre d’une réflexion très fine sur le sens profond du haïku : constatation du temps qui s’enfuit, du côté éphémère de toutes choses, désir de retenir le temps et, en même temps, pérennité de l’amour humain.
La biographie de Sôseki est celle qui m’a le plus touchée. Professeur d’anglais, monsieur très convenable, Sôseki est envoyé contre son gré en voyage d’étude en Angleterre pendant deux ans, et, confronté à la vacuité de sa situation et de la vie en général, il s’enfonce dans une sorte de folie, qui ne l’empêchera pas, néanmoins, d’écrire des chefs d’œuvre à son retour au Japon.
Le chapitre sur le photographe Yamahata est celui que j’ai eu le moins de plaisir à lire (c’est un euphémisme), d’une part parce que le personnage est assez antipathique, et d’autre part à cause de l’accumulation de détails horribles et sanglants au moment de l’explosion de la bombe nucléaire.
La dernière partie est une évocation du tremblement de terre de Kobe, ce qui permet à l’auteur de réfléchir aux notions d’oubli et de souvenir, et de revenir plus longuement sur son histoire personnelle, sur ses motivations d’écrivain, et qui est l’occasion de très belles pages teintées de sagesse et de philosophie ténue.

Extrait page 220 :

J’ai fini par penser que le détour que je cherchais devait passer sans doute par le Japon, que le désir que j’avais eu de partir là-bas indiquait que la suite de mon histoire se situait secrètement de ce côté-là du monde. J’ai pris alors conscience d’un phénomène curieux. L’état d’éloignement dans lequel je me trouvais favorisait une sympathie indiscriminée pour toutes les réalités qui m’entouraient. L’univers indifférent où j’étais entré paraissait avoir reçu la confidence impossible de mon propre secret. Toutes les histoires qu’on me racontait répétaient la mienne : celle d’Issa ou bien de Sôseki, d’autres encore, si nombreuses que je les ai immédiatement oubliées. C’est dans un tel état d’esprit que, me documentant sur l’histoire de la photographie japonaise, je me suis arrêté sur une image prise par un certain Yosuke Yamahata au lendemain de l’explosion nucléaire de Nagasaki. Et, instantanément, j’ai su que l’histoire racontée par une telle image s’adressait à moi et qu’il était inutile de différer plus longtemps le moment où elle prendrait place dans le récit de ma vie.

King Kong Théorie, de Virginie Despentes

despentes_king_kongNous voici à mille lieues des poèmes d’Anna de Noailles, puisque je parlerai aujourd’hui de King Kong Théorie de Virginie Despentes.

Commençons par donner un aperçu du livre et un petit résumé :

Ce livre est un essai féministe où V. Despentes tente d’analyser les stéréotypes et préjugés communément admis concernant la prostitution, le viol, la pornographie, la libération des mœurs depuis les années 70, le diktat de la féminité et de la séduction, entre autres.
Cet essai est aussi l’occasion pour V. Despentes de parler d’elle-même et de raconter son expérience de vie en tant que femme et écrivain, mais aussi en tant qu’ex-prostituée, victime de viol, et réalisatrice de films.
Bien que ce livre soit nettement féministe, il prend le contrepied de bon nombre de positions ordinairement défendues par les groupes féministes qui réprouvent souvent la prostitution et la pornographie en tant que systèmes d’exploitation de la femme. V. Despentes y voit au contraire un choix de liberté pour les femmes, voire une marque de puissance féminine. Selon elle, la prostitution est une manière rapide et facile pour une femme de gagner beaucoup d’argent et d’échapper ainsi à la dureté du monde du travail ordinaire, sous-payé et aliénant.
De la même manière, V. Despentes défend la pornographie et les actrices de ce genre de films et dénonce la stigmatisation dont ces femmes font l’objet. (…)

Mon avis :

Bien que ce livre soit présenté comme un essai féministe, je trouve qu’il défend davantage la libération sexuelle que l’intérêt des femmes à proprement parler. Ainsi, beaucoup d’aspects de la vie des femmes ne sont pas abordés dans King Kong Théorie, qu’il s’agisse de la vie de couple, de la vie professionnelle, de la politique, de l’éducation, ou encore de la maternité.
On a l’impression qu’aux yeux de V. Despentes, les seules femmes vraiment libres et dignes de considération sont les prostituées et les actrices de films pornographiques, ce qui fait tout de même une proportion de femmes bien réduite.
Je n’ai pas toujours adhéré aux points de vue de King Kong Théorie mais j’ai trouvé que les arguments étaient assez solides et défendables, et, surtout, j’ai été touchée par le côté autobiographique de certains récits de l’auteure qui n’hésite pas à s’exposer et à monter au créneau pour défendre ce qu’elle pense.
Bref, un livre peut-être discutable mais courageux.

Regarde les lumières mon amour d’Annie Ernaux

regarde-les-lumieres-mon-amour-ernauxComme je m’intéresse particulièrement, cette année, à l’œuvre d’Annie Ernaux, je me suis acheté ce petit livre très original – son dernier livre – paru en 2014 aux éditions du Seuil dans la collection « Raconter la vie ». Livre assez inclassable, présenté comme un journal intime sur une période d’un an : du 8 novembre 2012 au 22 octobre 2013, l’auteure note les impressions et les réflexions que lui inspirent ses courses régulières à l’hypermarché Auchan des Trois-Fontaines de Cergy. C’est un lieu où elle aime aller « pour voir du monde » et où elle aime se mêler à des populations diverses, qui ne se croisent que dans ce magasin, mais c’est aussi un endroit où règne une certaine pression sur les clients, elle parle même d’aliénation, les caméras de surveillance sont là pour épier ses faits et gestes, la culture n’est représentée que par quelques best-sellers sans intérêt, la queue aux caisses est une épreuve difficilement supportable … En même temps, chaque rayon est un petit monde en soi, les vendeurs du rayon hi-tech sont en quelque sorte l’aristocratie de l’hypermarché, écrasant tout leur monde de leur supériorité, tandis que le poissonnier se flatte lui aussi de ne pas être un vendeur comme les autres mais « un artisan » et que les caissières sont peu à peu remplacées par des machines dont personne ne sait se servir.

J’ai choisi un extrait qui m’a plu et que je trouve très intéressant – pages 66-67 :

Ici, le soir d’un autre été, j’étais prise dans une file d’attente si longue qu’elle commençait entre les rayonnages de biscuits, loin d’une caisse devenue invisible. Les gens ne se parlaient pas, ils regardaient devant eux, cherchant à évaluer la vitesse de progression. Il faisait très chaud. M’est venue la question que je me pose des quantités de fois, la seule qui vaille : pourquoi on ne se révolte pas ? Pourquoi ne pas se venger de l’attente imposée par un hypermarché, qui réduit ses coûts par diminution du personnel, en décidant tous ensemble de puiser dans ces paquets de biscuits, ces plaques de chocolat, de s’offrir une dégustation gratuite pour tromper l’attente à laquelle nous sommes condamnés, coincés comme des rats entre des mètres de nourriture que, plus dociles qu’eux, nous n’osons pas grignoter ? Cette pensée vient à combien ? Je ne peux pas le savoir. Donner l’exemple, personne ne m’aurait suivie, c’est ce que raconte le film Le grand soir. Tous trop fatigués, et bientôt nous serions dehors, enfin sortis de la nasse, oublieux, presque heureux. Nous sommes une communauté de désirs, non d’action.
Le rêve de mon enfance d’enfant de guerre, nourrie des récits de pillage de 1940, était d’entrer librement dans les magasins désertés et de prendre tout ce qui me faisait envie, gâteaux, jouets, fournitures scolaires. Qu’on l’ait fait ou non, c’est peut-être ce rêve qui flotte confusément dans les hypermarchés. Bridé, refoulé. Considéré comme infantile et coupable.