Trois Poèmes de Camille Readman Prud’homme

Couverture chez L’Oie de Cravan

Ayant découvert ce recueil poétique par hasard, dans ma librairie préférée, je n’ai pas eu besoin de le feuilleter longtemps pour me décider à l’acheter et ressentir un certain enthousiasme joyeux à l’idée de lire bientôt cette jeune poète québécoise, dont je n’avais pas entendu parler jusque-là.

Note Pratique sur le livre

Genre : Poésie (en prose)
Titre : Quand je ne dis rien je pense encore
Editeur : L’Oie de Cravan, éditeur à Montréal
Année de publication : 2021
Nombre de Pages : 105

Note sur la Poète

Camille Readman Prud’homme est née à Montréal en 1989. En 2018 elle a remporté le prix du public de la revue Moebius pour son texte « Majesté« . Quand je ne dis rien je pense encore est un premier recueil qui confirme la justesse d’une écriture concise, touchant droit au cœur de l’expérience sensible. (Source : éditeur)

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Trois Poèmes

Page 69

Il y a des choses qui semblent faire grand cas d’elles-mêmes : il y a les maisons qui se prennent pour des châteaux, la couleur fluo des surligneurs, les blagues qui soulignent ce qui était sous-entendu, il y a les lettres majuscules, les gens qui parlent en criant, la une des journaux et les voitures qui n’ont plus de silencieux, il y a le mot amour et le mot liberté. on pourrait croire qu’il y a les éléphants mais on aurait tort, car s’ils sont imposants cela ne veut pas dire qu’ils cherchent à se faire remarquer.

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Page 76

certains soirs tu rencontres des gens qui te montrent des images qui deviennent en quelque sorte des preuves, à leur vue ce dont ils te parlaient prend une netteté nouvelle qui bannit le doute et défait les images rêvées. certains soirs tu rencontres des gens avec qui être en désaccord est toute une affaire, parce que cela vous amène à la question de la vérité, qui dans sa rigidité ne reconnaît pas la variation des postures mais l’autorité des sommets. alors il te semble dialoguer avec des gratte-ciels, car à cette échelle ne devient perceptible que le monumental, et à trop vouloir le faire apparaître tu t’érafles sur la rugosité du béton ; alors dans ta voix s’invite un tranchant qui te gouverne et te trouble.

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Page 101

chaque jour j’attends la nuit, car la nuit j’ai peut-être moins de visage et plus de voix. pour cela sans doute la nuit m’apaise parce qu’elle offre un grand congé qui est aussi un droit de ne plus répondre. je veux dire que la nuit ne supporte pas les obligations elle est libre. la nuit il n’y a pas de rendez-vous il y a des rencontres, il n’y a pas d’horaires parce qu’il n’y a pas de repas, seulement du temps tendu, donné.

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L’Exposition Anselm Kiefer pour Paul Celan

Du 16 décembre 2021 au 11 janvier 2022 s’était déroulée l’exposition du peintre allemand contemporain Anselm Kiefer au Grand Palais Ephémère qui se trouve non pas à côté ou à l’intérieur du Grand Palais, comme son nom le laisserait facilement supposer à un visiteur non vigilant, mais au Champ de Mars, près du Métro La Motte Picquet Grenelle… ce qui prête à confusion et a failli me faire rater l’exposition… mais passons !
C’est en tout cas maintenant, presque un an après sa date de fin, que j’ai choisi de vous en parler car le contexte des Feuilles allemandes s’y prête particulièrement bien et que je n’ai encore jamais parlé de Paul Celan sur ce blogue, ce qui était un oubli à réparer d’urgence !

Anselm Kiefer (né le 8 mars 1945) est un artiste plasticien allemand. Il vit et travaille à Barjac en France et en région parisienne. Depuis les années 1990, il s’inspire souvent de la poésie allemande du 20ème siècle (Paul Celan, Ingeborg Bachman) pour aborder le thème de la seconde guerre mondiale, des camps de concentration et de la barbarie nazie. Ses œuvres sont monumentales et incorporent souvent des matériaux extra-picturaux, comme des branches d’arbres ou d’autres végétaux, divers objets ou outils (ainsi, des haches dans l’un des tableaux de cette exposition), de la suie, des cailloux, et toutes sortes de substances diverses.

« Plus vous restez devant mes tableaux, plus vous découvrez les couleurs. Au premier coup d’œil, on a l’impression que mes tableaux sont gris mais en faisant plus attention, on remarque que je travaille avec la matière qui apporte la couleur. » selon Anselm Kiefer. (Source : Wikipédia)

« La langue de Paul Celan vient de si loin, d’un autre monde auquel nous n’avons pas encore été confrontés, elle nous parvient comme celle d’un extraterrestre. Nous avons du mal à la comprendre. Nous en saisissons ça et là un fragment. Nous nous y accrochons sans jamais pouvoir cerner l’ensemble. J’ai humblement essayé, pendant soixante ans. Désormais, j’écris cette langue sur des toiles, une entreprise à laquelle on s’adonne comme à un rite. » Anselm Kiefer. (Source : Guide de l’exposition)

« Celan ne se contente pas de contempler le néant, il l’a expérimenté, vécu, traversé » disait Anselm Kiefer le 20 juin 2021

Quelques Vues générales de l’exposition

Vue générale du hall d’exposition
Tableaux et avion

Quelques Tableaux

Le dernier Portail (Am letzten Tor), acrylique, huile, gomme-laque et craie sur toile, 8m40 de haut *4m70 de large
Le Dernier Portail (Am Letzten Tor), 2020-21, acrylique, huile, gomme-laque et craie
Beilschwärme – Volées de Cognées – 2020,2021 – Tableau avec des haches
Tableau avec branches d’arbres et poèmes

Les épis de la nuit

Les épis de la nuit
naissent aux cœurs et aux têtes,
et un mot, dans la bouche
des faux,
les incline sur la vie.

Comme eux muets
nous flottons vers le monde :
nos regards
échangés pour être consolés
vont à tâtons
agitent vers nous de sombres signes.

Sans regard
ton œil dans mon œil fait silence
maintenant
je vais
je porte ton cœur à mes lèvres
tu portes le mien à tes lèvres :
ce que nous buvons maintenant
calme la soif des heures ;

Ce que nous sommes
maintenant
Les heures le donnent à boire
au temps.

Est-ce que nous sommes
à son goût ?
Ni bruit ni lumière
ne glisse entre nous, ne répond.

Ô les épis, vous les épis.
Vous les épis de la nuit.

Paul Celan, extrait de « Pavot et mémoire », 1952.

L’Exposition Baselitz au Centre Pompidou

Du 20 octobre 2021 au 7 mars 2022 s’est tenue une rétrospective du peintre allemand Georg Baselitz (né en 1938) au Centre Pompidou et je profite de l’occasion des Feuilles allemandes pour évoquer brièvement la visite que j’ai faite de cette exposition à la fin du mois de janvier.

Résumé subjectif de ma visite :

Je ne connaissais quasiment rien de ce peintre avant ma visite et j’ai été pour le moins surprise et effrayée par les deux premières salles qui nous montrent des visions sanguinolentes et repoussantes par lesquelles le peintre a commencé à se faire connaître dans les années 60 en créant la polémique et en choquant le public. Mais les salles suivantes montrent une évolution très nette de son style, même si l’impact de ses tableaux reste toujours fort et marquant. A partir des années 70, il expose souvent ses œuvres à l’envers (paysages, portraits) afin d’échapper à l’opposition figuratif/abstrait et rester à mi-chemin entre ces deux options. Il utilise pour ses toiles des grands formats. Les deux couleurs que l’on retrouve le plus souvent dans ces tableaux : le noir et le jaune, mais les effets obtenus peuvent être assez variés, de la brutalité à l’expressivité. Dans les années 2000, Baselitz revisite certaines de ses anciennes œuvres et en propose des versions renouvelées, qu’il intitule « Remix », et qui sont comme des variations sur les mêmes thèmes, très intéressantes à mettre en parallèle. En définitive, j’ai apprécié cette exposition qui retrace soixante ans de la carrière de ce peintre important et inclassable. Car c’est toujours plaisant de regarder le cheminement d’un artiste et de suivre son évolution depuis ses débuts, même si certaines phases de son travail peuvent nous rebuter au premier abord.

Filles d’Olmo II, 1981
Filles d’Olmo, Remix, 2008
Usine de béton préparé, 1970








Renverser l’image : Baselitz s’obstine à renouveler la peinture quand les tenants de l’art conceptuel la déclarent morte. A 30 ans, il cherche ainsi le moyen de rompre radicalement avec une représentation fidèle de la réalité. « Pour moi, le problème consistait à ne pas peindre de tableau anecdotique ou descriptif. D’un autre côté, j’ai toujours détesté cet arbitraire nébuleux des théories de la peinture abstraite. Le renversement du motif dans le tableau m’a donné la liberté de me confronter à des problèmes picturaux. » Tout en restant à distance du pop-art et du réalisme capitaliste, il produit ses premiers tableaux aux motifs renversés d’après photographies en 1969. Présentés dès 1970 à Cologne par le marchand et collectionneur Franz Dahlem, ils créent l’événement. Dès lors, l’artiste qui peinait encore à vivre de son art va voir les institutions et certains collectionneurs influents s’intéresser à son travail. (Source : un Panneau de l’exposition)

Wagon-lit au lit en fer, 2019
Tableau 8, 1991

Des Poèmes de Domi Bergougnoux

Couverture chez Al Manar

Dans le cadre de mon Mois thématique sur la Maladie psychique (en fait réduit à trois semaines) je vous présente ce recueil de la poète Domi Bergougnoux La Craquelure, publié chez Al Manar en septembre 2021.
La poète évoque la maladie psychique de son fils dans des textes très expressifs où les détails du corps du jeune homme et ses attitudes angoissées sont observés avec acuité et compassion. A travers son regard de compréhension douloureuse, la poète exprime à la fois la souffrance de son fils et la sienne propre, se faisant mutuellement écho..

Note sur la Poète

Domi Bergougnoux a publié des textes dans de nombreuses revues et blogs de poésie : Lichen, Le Capital des mots, 17 secondes, Poésie première, Recours au Poème, l’Ardent Pays, Possibles. Deux recueils : Où sont les pas dansants ? en 2017 et Dans la tempe du jour en 2020 aux Editions Alcyone.

Quatrième de Couverture

Domi Bergougnoux écrit la souffrance, celle du fils et celle de la mère. L’amour s-y entend comme un cri qui serait murmuré, se dessine en rythmes, en images, en musique. Si l’on devait donner une couleur aux poèmes de Domi Bergougnoux ce serait le bleu, comme le blues, mais aussi comme l’horizon, cette espérance au loin.

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Page 17

Homme ébloui

Il a résisté à l’invasion des rumeurs sous son crâne
il a émoussé le tranchant froid des jours

Sur son chemin jalonné de chutes
il a joué avec la mort
au plus vif
au plus intense de son âme
il a lancé des prières et des reproches
à Dieu et à la lune

Il cache son secret
sous des oripeaux d’orgueil
il ouvre un tiroir plein de chagrins
il regarde un ciel découpé
à la fenêtre close

Sa tête
toujours trop vide ou trop pleine
ses yeux
trop fixes ou trop brillants
ses mains
maculées de cendres et de brûlures
il porte son blouson même par grand soleil
une sueur âcre imprègne son armure de cuir

Il se débat chaque matin
dans un halo de silence et de voix

Quand donc viendra l’amour
pour son cœur
illuminé
cerné de doute

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Page 52

Fou ?

Il était fou
peut-être
mais les autres ?

Marionnettes asservies
yeux recouverts
une taie opaque
les empêchait de voir
le gouffre du réel
s’ouvrir
sous leurs pieds
standardisés
normés
calibrés

Lui le fou avançait à pas de côté
à pas glissés chassés dansés
et ses pas de géant
traversaient les abîmes

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Chevreuse de Patrick Modiano

Couverture chez Gallimard

Note pratique sur le livre

Editeur : Gallimard
Date de publication : 2021
Genre : roman
Nombre de pages : 159

Petit résumé de l’histoire (vue par moi)

Un jeune homme d’une vingtaine d’années se remémore des événements qui lui sont arrivés une quinzaine d’années plus tôt, à l’époque de son enfance, et dont il se souvient très mal. En effet, des personnes qu’il côtoyait en ce temps-là réapparaissent brutalement dans sa vie et semblent avoir vis-à-vis de lui des intentions peu claires et agissent avec lui d’une manière ambiguë, parfois inquiétante. Nous partons donc sur les traces de ce jeune homme, Jean Bosmans, et tentons de reconstituer avec lui cet arrière-plan de souvenirs touffus, dont beaucoup de choses semblent avoir disparu sans laisser de trace. (…)

Mon humble avis :

Avant d’écrire cette chronique je suis allée regarder sur Internet les diverses et nombreuses critiques qui lui ont été consacrées et j’ai été très étonnée de constater que la plupart des commentateurs parlent de ce livre comme si c’était une stricte autobiographie, un épisode réel de la vie de Patrick Modiano. Je suis peut-être à côté de la plaque mais j’ai lu ce livre comme un véritable roman, une fiction tout à fait imaginaire, même si on sent que certains petits détails pourraient être tirés du vrai, même si le héros est écrivain (mais il s’appelle Jean Bosmans et non pas Patrick Modiano), et on se fait plusieurs fois la réflexion, au cours de la lecture, qu’ici la réalité est tellement imbriquée avec l’imaginaire qu’on aurait beaucoup de mal à les démêler et qu’il n’y aurait, en plus, pas tellement d’intérêt à le faire.
Dans ce roman, on retrouve beaucoup d’éléments typiquement modianesques : l’importance primordiale des lieux (quartiers de Paris et de sa banlieue sud, certaines rues et certains appartements), des personnages plus ou moins fantomatiques dont on ne sait pas grand-chose (et le peu de choses qu’on en sait est incertain et sujet à caution), le héros lui-même nous apparaît en quête de ses souvenirs, perdu dans une enquête sur son passé et cherchant finalement à reconstituer sa propre identité à travers des bribes de mémoire, des traces de personnages qui ont disparu et qu’il n’a peut-être même jamais vraiment connus profondément.
Ici, de larges zones de l’histoire sont passées sous silence et demeurent inexpliquées : nous ne comprenons pas pourquoi ce Jean Bosmans, vers l’âge de cinq ans, vivait sans ses parents et sans aucun adulte de sa famille, avec des personnes inconnues et louches (plus ou moins, des repris de justice) : pourquoi, pendant combien de temps et quel était leur mode de vie, nous l’ignorons. Les relations des personnages les uns avec les autres nous apparaissent mystérieuses et nous sentons que nous n’avons pas tous les éléments pour établir les causes, les conséquences des événements, les buts et les motifs des personnages – ce qui trouvera effectivement son explication à la fin mais pas totalement.
C’est essentiellement un roman sur le thème du temps qui passe, du temps qui efface les gens, les choses ,les événements, les souvenirs et où le mot « disparition » s’inscrit en filigrane tout au long des pages.
Un très beau livre, où les amateurs de Modiano retrouveront tout ce qui fait le charme et l’atmosphère de l’œuvre de cet écrivain.

Un Extrait page 49

Il éprouvait un sentiment de légèreté à se promener cet après-midi là, au hasard dans les rues d’Auteuil. Il pensait à cet appartement si différent le jour et la nuit, au point d’appartenir à deux mondes parallèles. Mais pourquoi s’en serait-il inquiété, lui qui depuis des années avait l’habitude de vivre sur une frontière étroite entre la réalité et le rêve, et de les laisser s’éclairer l’un l’autre, et quelquefois se mêler, tandis qu’il poursuivait son chemin d’un pas ferme, sans dévier d’un centimètre, car il savait bien que cela aurait rompu un équilibre précaire ? A plusieurs reprises, on l’avait traité de « somnambule », et le mot lui avait semblé, dans une certaine mesure, un compliment. Jadis, on consultait des somnambules pour leur don de voyance. Il ne se sentait pas si différent d’eux. Le tout était de ne pas glisser de la ligne de crête et de savoir jusqu’à quelle limite on peut rêver sa vie.(…)

Un Extrait page 60

Il dut attendre encore de nombreuses années avant d’en savoir un peu plus long sur l’hôtel Chatham et « le groupe » auquel Camille avait fait allusion, un cercle d’individus assez inquiétants. Mais cette nouvelle perspective ne changea rien aux souvenirs qu’il gardait de cette période de sa vie. Au contraire, elle confirmait certaines impressions qu’il avait eues, et il les retrouvait intactes et aussi fortes, comme si le temps était aboli.
A cette époque, il n’avait cessé de marcher à travers Paris dans une lumière qui donnait aux personnes qu’il croisait et aux rues une très vive phosphorescence. Puis, peu à peu, en vieillissant, il avait remarqué que la lumière s’était appauvrie ; elle rendait désormais aux gens et aux choses leurs vrais aspects et leurs vraies couleurs – les couleurs ternes de la vie courante. Il se disait que son attention de spectateur nocturne avait faibli elle aussi. Mais peut-être qu’après tant d’années ce monde et ces rues avaient changé au point de ne plus rien évoquer pour lui.

Des Poèmes sur l’amour, de Jean-Pierre Siméon

Couverture chez Gallimard

J’avais lu déjà de Jean-Pierre Siméon « la poésie sauvera le monde », un essai littéraire quelque peu ambitieux, comme l’indiquait cruellement son titre orgueilleux et fort présomptueux.
J’ai donc essayé cette fois-ci sa « théorie de l’amour » qui est un recueil poétique, finalement peu théorique – ce qui vaut sûrement mieux car la poésie didactique et/ou dogmatique n’est pas du tout attrayante…
Ce recueil se laisse lire agréablement mais sa vision de l’amour est édulcorée, me semble-t-il, en ne se concentrant que sur les instants heureux et lumineux de l’amour, ce qui n’est sans doute pas la totalité de ce sentiment, qui possède des tas de facettes contrastées, comme tout le monde aura pu le remarquer.
Si Aragon pensait qu’il n’y a pas d’amour heureux, Jean-Pierre Siméon semble vouloir développer une « théorie » complètement opposée, où l’extase est la règle.
Un ami, auquel j’ai prêté ce recueil pour avoir son avis, a estimé « Oui, c’est pas mal, mais ça fait un peu ravi de la crèche » et j’ai trouvé ce jugement pertinent, dans son franc-parler bien senti.

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Voici deux poèmes, parmi mes préférés

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Page 73

L’amour est une forme de la question

L’amour est une forme de la question
Celle avec laquelle nous naissons
Comme nous naissons avec des mains et des yeux
Et qui commence par pourquoi

Cette question n’a pas de mots au-delà
N’est l’otage d’aucune langue
Et c’est justement pourquoi on aime
Désespérément

Nous avons cette question dans la peau
Comme l’arbre l’a dans ses branches
Et l’oiseau dans son vol

Même la rose a son pourquoi
Puisqu’elle aime le soleil

Les termes de la question sont obscurs
Seule l’étreinte des amants en donne une idée
S’il y a de l’idée dans la lumière

La question n’a pas de réponse
Répondre c’est mourir

Aimer c’est toujours refuser les réponses
Aimer est donc le seul vivre honorable
Devant la mort

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Page 89

Comme un maçon qui croit au mur

Je suis d’où je vais
Je suis d’où l’on m’attend
Dit l’amant qui cherche loin de lui
Ses mains et ses yeux

Tantôt il marche au bord du gouffre
Qu’il est à lui-même
Tantôt il dort au bord des paupières
De son amour

Oh qu’on marche encore
Qu’on marche sur mes songes
Dit l’amant
Si l’empreinte du pas est celle
De la clarté qui naquit d’un sourire

Naïf oui comme un vent qui commence
Ou comme le maçon qui croit au mur
J’appelle amour ce qui subsiste de la vie
Dans ma fatigue

J’appelle amour la lampe levée dans la tempête

Ne pas la casser quand je tombe
Est ma tâche

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Une théorie de l’amour est paru dans la collection blanche de Gallimard en octobre 2021.

Le Silence de Don Delillo

Couverture chez Actes Sud

Pourquoi ai-je lu ce livre ? Déjà, parce que, depuis longtemps, je voulais découvrir cet écrivain américain extrêmement réputé et que, « Le Silence » étant son tout dernier roman, une dystopie dont les média disaient beaucoup de bien, j’ai eu très envie de sauter le pas.

Note pratique sur le livre :

Editeur : Actes Sud
Année de publication : Avril 2021
Traduit de l’américain par Sabrina Duncan
Nombre de pages : 108.

Présentation de l’auteur :

Don DeLillo est né en 1936 dans le Bronx. Il est issu d’une famille d’immigrés italiens et reste très marqué par la religion catholique. Après ses études il travaille dans la publicité et d’intéresse au cinéma. En 1971 parait son premier roman, Americana. L’œuvre de Don DeLillo se compose d’une vingtaine de romans, de pièces de théâtre, de nouvelles, d’articles et d’un livre d’entretiens. (Source : Wikipedia, résumé par mes soins).

Quatrième de Couverture :

Par un dimanche soir de 2022, cinq amis ont prévu de se réunir pour regarder le Super Bowl. Soudain l’écran de télé devient noir et toutes les connexions numériques se coupent. Une catastrophe semble avoir frappé le monde autour d’eux. Alors, dans le huis clos de l’appartement de Manhattan, les mots se mettent à tourner à vide.
La vie s’échappe, mais où ?
Et le silence s’installe. Jusqu’à quand ?

Mon humble avis :

Ce roman d’anticipation est trop court pour que nous puissions vraiment nous installer dans cette « histoire » (difficile d’employer ce mot ici, tellement l’intrigue est mince !) qui patine quelque peu et ne donne pas grand-chose à se mettre sous la dent quand on est un lecteur curieux et avide de réflexions. Dans trois ou quatre passages du livre, j’ai pensé que ça allait enfin devenir intéressant et que nous allions entrer dans le vif du sujet, mais malheureusement le soufflé retombait aussi vite qu’il était monté. Beaucoup de dialogues ou de monologues qui brassent du vent et qui montrent le vide intérieur des personnages, intellectuellement et moralement perdus de se retrouver privés de leurs écrans et de leurs connexions, mais c’est devenu banal de le dire et, encore plus, d’en faire le thème principal d’un roman.
Je ne veux pourtant pas critiquer ce livre trop durement car je sens de la part de l’écrivain tout une recherche littéraire, complexe et subtile, et de multiples références à des œuvres du passé. Ainsi, il cite James Joyce, « Finnegans Wake », que je n’ai pas lu et pas tellement envie de lire, et il cite aussi abondamment Einstein, que je ne songerais certainement pas à critiquer ou à contredire.
Mais, tout de même, je me suis bien ennuyée et je ne crois pas garder de ce « Silence » un souvenir impérissable – loin de là !
En bref, j’ai l’impression qu’il me faudra lire un autre roman de Don DeLillo pour vraiment découvrir son œuvre car ce livre-ci me semble être un coup pour rien.

J’ai recopié un des trois ou quatre extraits qui m’ont bien plu :

Un Extrait page 56 :

Jim, en surplomb au-dessus de la femme, se pencha vers elle pour lui montrer sa blessure, avec l’impression d’être un élève qui s’est fait mal pendant la récréation.
« La réalité physique du corps humain n’est pas de mon ressort. Personnellement je ne regarde pas je ne touche pas. Je vais vous envoyer dans une salle d’examen où une personne compétente soit vous prendra directement en charge soit vous dirigera vers quelqu’un d’autre, déclara-t-elle. Chaque personne que j’ai vue aujourd’hui avait son histoire. Vous deux, c’est l’atterrissage forcé. Pour d’autres, c’est le métro abandonné, les ascenseurs bloqués, et ensuite les immeubles de bureaux vides et les devantures de magasins barricadés. Je leur explique que nous sommes là pour les personnes blessées. Je ne suis pas là pour dispenser des conseils sur la situation en cours. C’est quoi la situation en cours ?
Elle pointa l’écran noir inséré dans le dispositif technique au mur en face d’elle. C’était une femme entre deux âges qui portait des bottes montantes, un jean en grosse toile, un épais chandail et des bagues à trois de ses doigts.
« Je vais vous dire. On ne sait pas ce qui se passe, mais ce qui est sûr c’est que ça a dézingué notre technologie. Rien que le mot me semble obsolète, perdu dans l’espace. Qu’est-ce qui est arrivé au transfert de responsabilité, à nos machines sécurisées, à nos capacités de cryptage, nos tweets, trolls et bots. Est-ce que tout, dans la datasphère, est sujet au détournement et au pillage ? On n’a plus qu’à rester assis là à pleurer sur notre sort ? » (…)

Un poème de François de Cornière sur Amy Winehouse

Ce poème est issu du livre « Quelque chose de ce qui se passe » paru au Castor Astral en juin 2021.
Je le publie ici dans le cadre de mon Printemps des Artistes de 2022.

Couverture au Castor Astral

Trésors Cachés

Pour Cécile

Elle avait mis trois s à « ramassser »
dans le mail qu’elle m’avait envoyé.
J’avais tout de suite remarqué ce petit accident
– et je l’avais bien aimé.

J’imaginais une silhouette
sur la plage de Trouville
à marée basse penchée
qui mettait dans un petit sac en toile
ou dans ses poches
– non ! plutôt dans un petit sac en toile –
ses trésors de coquillages
et de pensées personnelles
à rapporter (deux p seulement)
le soir même à Paris.

J’étais bousculé dans mes sentiments
parce qu’en lisant le message j’écoutais
« Tears Dry » (la version originale)
d’Amy Winehouse
et ça tanguait dans ma poitrine
entre bonheur et larmes
ou les deux enlacés.

Et il y avait maintenant :
un s en trop à ramasser
plus une silhouette sur la plage
plus le ciel de Trouville
plus moi devant mon écran
plus la mer au bout de ma rue loin de Paris
plus l’envie d’aller nager
plus la voix d’Amy Winehouse
dans l’album Hidden Treasures
et tout cela voulait devenir quelque chose

quelque chose que moi seul
pouvais tenter d’écrire
car moi seul éprouvais cette émotion
qui voulait peut-être dire au fond :
« Qu’est-ce qui fait qu’un poème vient
quand on ne l’attend pas ? »

François de Cornière

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Les Illusions perdues de Xavier Giannoli

Affiche du film

J’ai vu ce film en novembre 2021, au moment de sa sortie, et j’ai planifié cette chronique plus de six mois en avance, car elle s’inscrit très bien dans le cadre de mon Printemps des Artistes 2022.
Comme j’ai déjà parlé il y a quelques jours des « Illusions perdues » de Balzac, je tâcherai de parler de cette adaptation sans trop répéter ce que j’avais déjà raconté dans ce premier article.

Note technique sur le film :

Durée : 2h29
Date de sortie : 20 octobre 2021
Genre : Drame historique
Scénario : Xavier Giannoli, d’après Balzac

Présentation succincte du début de l’histoire :

A Angoulême, un jeune homme, Lucien Chardon (Benjamin Voisin), imprimeur de son état mais poète à ses heures perdues, rêve de gloire littéraire. Il a la chance qu’une aristocrate de la ville, la belle Madame de Bargeton (Cécile de France) admire ses talents d’écriture et soit, en plus, sa maîtresse très aimante. Bientôt, le couple prend la fuite vers Paris, pour échapper au vieux mari jaloux (Jean-Paul Muel) de Madame de Bargeton et obtenir pour le jeune homme un triomphe à la hauteur de son talent. Tous les deux pensent, en effet, que la vie culturelle et artistique ne s’épanouit vraiment que dans la capitale. A Paris, Lucien – qui se fait appeler du nom de sa mère « de Rubempré » – essaye de faire son entrée dans le grand monde, lors d’une soirée à l’opéra, mais il passe pour ridicule à cause de son manque d’élégance et de distinction. A la suite de cette soirée, Madame de Bargeton a honte de son jeune protégé et le laisse tomber. Il se retrouve seul et sans argent, sans aucune relation ni soutien dans Paris. Il va devoir se débrouiller par lui-même car il est toujours aussi ambitieux. Heureusement, il fait la connaissance d’un jeune journaliste, Etienne Lousteau (Vincent Lacoste), qui va l’introduire dans le milieu du journalisme et de la critique culturelle. (…)

Mon avis :

J’avais un apriori très négatif sur ce film car je croyais dur comme fer que le chef d’œuvre de Balzac, un monument littéraire de huit cent pages, fourmillant de personnages et d’intrigues multiples, n’était pas transposable au cinéma.
Par ailleurs, je trouve souvent que les adaptations cinématographiques de la littérature française du 19ème siècle, qui fonctionnent à grands renforts de hauts-de-forme et de crinolines, ont quelque chose de scolaire et de compassé, où les dialogues sonnent faux et les allures sont guindées.
Eh bien, ce film m’a vraiment épatée ! Il m’a très heureusement surprise. Car il m’a semblé à la hauteur du roman de Balzac, tout à fait convaincant et réussi.
Les lumières chatoyantes et tamisées, parmi les décors joliment reconstitués et les costumes délicatement inventifs, font de la plupart des images des tableaux très artistiques, où les visages et les corps sont bien mis en valeur et comme sculptés par le clair-obscur.
La musique est également bien choisie et pas trop envahissante. Elle est plutôt caractéristique du 17ème siècle que du 19ème, mais ce choix sonore est agréable et en harmonie avec les images.
Le scénario m’a semblé tirer un très bon parti du roman de Balzac, en simplifiant ce qui aurait trop rallongé l’histoire et en conservant les lignes de force du roman et les idées porteuses de sens et d’émotions. Xavier Giannoli a eu raison de concentrer son propos sur la deuxième partie du roman, car c’est sans conteste la plus somptueuse et spectaculaire et celle dont les thèmes sont les plus modernes, avec ses références claires au capitalisme corrupteur, aux journalistes, aux critiques culturels et aux éditeurs exclusivement intéressés par l’argent ou par des jeux de relations et ignorants de la beauté et de l’art. Le réalisateur profite d’ailleurs de quelques dialogues à double sens et jeux de mots bien tournés pour asséner quelques coups de griffe de-ci de-là à quelques figures de notre actualité médiatique (entre autres : les fake news, les canards enchaînés, le masque et la plume, …et même Macron se prend une petite allusion piquante).
Par dessus tout, j’ai beaucoup aimé les acteurs, qui incarnent les personnages de Balzac avec le naturel, l’énergie et le panache qu’il faut. De ce point de vue, Vincent Lacoste, dans le rôle d’Etienne Lousteau, m’a paru particulièrement brillant, retors et drôle mais Benjamin Voisin réussit très bien également à montrer l’insouciance naïve de Lucien de Rubempré et la plupart des autres rôles sont tout à fait crédibles – je pense aussi à Gérard Depardieu, excellent en Dauriat, l’éditeur cupide, sans scrupules et grand amateur d’ananas.
On pourrait bien sûr trouver des petits défauts de temps en temps, une voix-off qui pourrait être moins présente par exemple, ou des petits détails dans les dialogues qui sonnent un peu trop contemporains, mais ce serait vraiment chercher la petite bête et on ne peut pas s’arrêter à ça.
Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé ce film !

Deux Poèmes d’Albertine Benedetto inspirés de musiques

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le très beau recueil Sous le signe des oiseaux, publié en 2021 par les éditions L’Ail des ours, avec des illustrations de Renaud Allirand.
Comme son titre l’indique, il y est question d’oiseaux mais aussi de musiques classiques, depuis Prokoviev jusqu’à Peter Sculthorpe, (que j’ai découvert ainsi), et quelques autres grands musiciens européens.

Note sur la poète

Albertine Benedetto vit et travaille à Hyères dans le Var depuis 1992. Retour à la source méditerranéenne, après des détours parisiens et au-delà. L’Italie et la Grèce à l’horizon, elle exerce son métier de professeure de lettres, vit sa vie de femme, écrit dans l’entre-deux.

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Si calme le piano
s’ouvre à la vie nocturne
de bois rêvés où se perd
un rossignol

une plainte lancine au cœur
des arpèges qui s’affolent
une dissonance plombée
d’un accord lourd

mais la nuit mélodieuse
suit son chant étoilé
le pas lent des amants
s’y glisse en rêvant

Le Rossignol éperdu, Reynaldo Hahn

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Ah les maudits marteaux
staccato staccato
sur la corde sensible
ad libitum
trilles folles
notes en piqué
cœur à vif
becqueté
par le rappel des soirs
qui saignent métalliques
mordants gruppetti
appoggiatures
écorchures
au bois des forêts paisibles

Le Rappel des oiseaux, Rameau