Les Gens normaux n’ont rien d’exceptionnel de Laurence Ferreira Barbosa

Affiche du film (1993)

Dans le cadre de ce Mois sur la Maladie psychique, qui commence aujourd’hui, j’ai vu ce film français de Laurence Ferreira Barbosa qui date de 1993, avec Valéria Bruni-Tedeschi, Melvil Poupaud, Claire Laroche, Frédéric Diefenthal, Marc Citti, Berroyer, et toute une excellente troupe d’acteurs.
En fait, j’avais déjà vu ce film à sa sortie et j’en gardais un souvenir flou, mais agréable, donc je l’ai revu ce matin pour me le remettre bien en tête.

Début de l’histoire :

Une jeune femme, Martine (Valeria Bruni-Tedeschi), âgée d’une vingtaine d’années, traverse une période difficile de sa vie. François (Serge Hazanavicius), son compagnon vient de la quitter pour une autre femme (Sandrine Kiberlain), après trois ans de relation. La vie professionnelle de Martine n’est pas très satisfaisante non plus car elle travaille dans une centrale d’appels téléphoniques où elle est supposée vendre des décorations de salles de bains et se fait souvent rabrouer par ses interlocuteurs. Un de ses collègues, très gentil, (Frédéric Diefenthal) est amoureux d’elle sans qu’elle lui prête beaucoup d’attention, malgré une nuit passée ensemble. Un soir, Martine se cogne le crâne, de manière délibérée et avec violence, contre une vitrine de magasin et, après un moment d’inconscience, elle devient partiellement et temporairement amnésique. La police l’amène dans un hôpital psychiatrique où elle va faire connaissance avec un certain nombre de psychotiques qui ont tous des problèmes réels et imaginaires, et qu’elle va essayer d’aider et de soutenir moralement. (…)

Mon avis :

C’est un film qui porte un regard affectueux et tendre sur les malades psychotiques, dont les bizarreries peuvent parfois porter à sourire, car elles semblent saugrenues, et qui sont, à d’autres moments, très émouvantes car révélatrices de grandes souffrances intérieures. A travers cette petite dizaine de portraits de « fous » nous avons une image assez sympathique et empathique de la folie et on sent que la réalisatrice cherche à réhabiliter la vision du psychotique, à rompre totalement avec les figures à la Norman Bates et autres monstres sanguinaires dont a toujours raffolé le cinéma américain, entre autres.
En même temps, un certain réalisme semble guider le scénario et plusieurs situations paraissent véritablement inspirées par des scènes vécues ou des personnages rencontrés dans des asiles, et ce sens du réel reste assez frappant, encore de nos jours, alors que le film date de presque trente ans.
L’héroïne, jouée par Valéria Bruni-Tedeschi, est supposée être un cas psychologique moins grave que les autres, dans le sens où elle n’est pas enfermée, elle sort de l’hôpital au gré de ses envies, mais son attitude altruiste nous paraît souvent déplacée et exagérée. Très exaltée, émotive, et n’ayant que le mot « amour » à la bouche, elle veut faire le bonheur des autres patients, que ça leur plaise ou non et souvent contre leur volonté, et ne parvient finalement qu’à semer le désordre et l’embarras autour d’elle. D’ailleurs, le personnage de Germain (Melvil Poupaud) la traite à un moment de dictateur, ce qui est assez bien vu, même si son autoritarisme provient d’une générosité mal canalisée.
Peut-être que l’héroïne, ayant du mal à trouver des raisons de vivre et traversant, comme elle le dit, une crise existentielle, découvre dans cet univers psychotique et dans la souffrance d’autrui une justification à son existence et une échappatoire à ses propres soucis.
Un film qui m’a plu, dans l’ensemble, grâce à son acuité psychologique, quelques moments d’humour, une histoire assez prenante et des portraits qui ne tombent jamais dans la caricature.

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Moon Palace de Paul Auster : Lecture Commune pour Goran

Couverture chez Actes Sud

En ce 15 septembre, date anniversaire de la création du blog de Goran, notre ami très regretté, homme de cœur et de culture, nous sommes plusieurs à vouloir lui rendre hommage par une Lecture Commune.
Comme Paul Auster était l’un des écrivains favoris de Goran – Moon Palace et La Trilogie New-Yorkaise faisaient partie de son TOP100 – cette Lecture Commune s’organise autour de ce célèbre écrivain américain contemporain.

J’ai choisi de chroniquer aujourd’hui « Moon Palace », un roman qui m’a passionnée et captivée de bout en bout et que je suis très heureuse d’avoir découvert grâce à Goran, comme s’il me l’avait conseillé de vive voix.

Note pratique sur ce livre

Genre : roman
Editeur : Babel – Actes sud
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Le Bœuf
Date de parution originale en français : 1990. En anglais : 1989
Nombre de pages : 468

Résumé du début de l’histoire

Marco Stanley Fogg, le jeune héros de cette histoire, est un étudiant orphelin, dont l’oncle Victor vient de mourir en lui léguant quelques milliers de dollars et, surtout, un grand nombre de caisses de livres de genres variés. Notre jeune héros décide de vivre – ou plutôt de survivre – avec les seuls fruits de cet héritage, qu’il va dépenser petit à petit jusqu’à épuisement total, et donc jusqu’à sa propre ruine. A l’issue de ce lent appauvrissement, de ce dépouillement inéluctable, il n’a plus de quoi payer son loyer et va sans doute finir à la rue. (…)

Mon avis

Ce roman possède un souffle et une envergure tout à fait magnifiques, on est embarqué du début à la fin dans une suite d’aventures haletantes où le suspense ne se relâche à aucun moment. Certaines choses nous paraissent parfois un peu invraisemblables mais, au lieu de nous faire décrocher ou de nous semer en cours de route, elles nous rendent encore plus curieux de savoir le fin mot de l’histoire et le suspense se trouve renforcé et non pas du tout amoindri, ce qui montre bien le talent de l’écrivain à jouer avec nos incertitudes et avec notre imaginaire.
Un thème important de ce livre me semble être celui de la paternité : chacun est tour à tour le fils ou le père, chacun se pose la question de la paternité pour lui-même ou pour son géniteur, une paternité qui reste souvent lointaine et cachée, longue à se faire connaître.
Le jeune héros, M. S. Fogg, est un personnage dont l’identité reste floue, mal définie, instable, et ce n’est pas un hasard si son nom signifie « brouillard ». Il est dans une telle fragilité intérieure qu’il se laisse aller jusqu’à devenir clochard, et, à cause de cette misère, il échappe de peu à la mort. Il ne connaît pas son père et il a l’impression d’être satisfait de cette ignorance mais on s’aperçoit au fur et à mesure que c’est la question cruciale de son existence, la seule qui puisse le délivrer de son mal-être.
J’ai apprécié qu’il y ait dans ce roman plusieurs histoires imbriquées les unes dans les autres, dont certaines sont présentées comme douteuses ou fantaisistes mais où l’on croit déceler des traces de vérités plus ou moins déformées ou des fantasmes révélateurs de la psychologie du personnage qui les a inventés, ce qui les rend encore plus intéressants que s’ils étaient cent pour cent véridiques.
Ce roman nous fait également voyager à travers les Etats-Unis, dans plusieurs quartiers de New-York et dans les canyons de l’Utah, dans les déserts et les grands espaces, parmi les Indiens et les mythes américains.
La figure tutélaire de la lune nous poursuit tout au long du livre, qu’elle se présente sous la forme d’une enseigne lumineuse de restaurant chinois new-yorkais (« Moon Palace ») ou qu’elle soit la planète d’origine d’une tribu légendaire, nommée « les Humains », ou qu’elle éclaire le centre d’un tableau particulièrement important pour l’un des personnages, et dans de nombreuses autres circonstances. Et, comme cette histoire se déroule dans la deuxième moitié des années soixante, le jeune héros assiste également, par média interposé, au premier voyage dans la lune de Neil Armstrong et de ses collègues astronautes.
Un très beau roman, que j’ai lu en pensant souvent à Goran : à certains passages, j’imaginais ce qui lui avait particulièrement plu ou ce qui l’avait amusé, ému, et il me semblait comprendre et retrouver les réactions qu’il avait pu avoir, en les ressentant à mon tour.
Pour toutes ces raisons, ce furent des beaux et des grands moments de lecture, et ce roman restera pour moi un souvenir très particulier et formidable.

Un Extrait page 335

(…)
– Tu es un rêveur, mon petit, me dit-il. Ton esprit est dans la lune et, à en juger sur les apparences, il ne sera jamais ailleurs. Tu n’as aucune ambition, l’argent ne t’intéresse pas, et tu es trop philosophe pour avoir du goût pour l’art. Que vais-je faire de toi ? Tu as besoin de quelqu’un qui s’occupe de toi, qui veille à ce que tu aies le ventre plein et un peu d’argent en poche. Moi parti, tu vas te retrouver au point où tu en étais.
– J’ai des projets, affirmai-je, espérant par ce mensonge le détourner de ce sujet. L’hiver dernier, j’ai envoyé une demande d’inscription à l’école de bibliothécaires de Columbia, et ils m’ont accepté. Je pensais vous en avoir parlé. Les cours commencent à l’automne.
– Et comment paieras-tu ces cours ?
– On m’a accordé une bourse générale, plus une allocation pour les dépenses courantes. C’est une offre intéressante, une chance formidable. Le programme dure deux ans, et ensuite j’aurai toujours un gagne-pain.
– Je te vois mal en bibliothécaire, Fogg.
– Un peu étrange, je l’admets, mais je pense que ça pourrait me convenir. Les bibliothèques ne sont pas le monde réel, après tout. Ce sont des lieux à part, des sanctuaires de la pensée pure. Comme ça je pourrai continuer à vivre dans la lune pour le restant de mes jours. »

Des Poèmes de la Beat Generation

Couverture chez Bruno Doucey

J’avais acheté cette anthologie de poètes femmes de la Beat Generation au moment de sa parution en 2018 et sa faible qualité générale m’avait dissuadée d’en parler sur ce blog.
Cependant, à l’occasion de ce Mois Thématique sur l’Amérique, j’ai ressorti ce livre de mes étagères et me suis aperçue que trois ou quatre de ces poétesses étaient réellement talentueuses et intéressantes et c’est tout le problème de ces sortes d’anthologies féminines où l’on cherche à rassembler le maximum de poétesses, sans se soucier de leur intérêt respectif, alors qu’il serait plus judicieux et plus respectueux envers les femmes, de consacrer des recueils entiers et individuels aux trois ou quatre poétesses qui sont vraiment remarquables.
Bref, il est bien dommage de chercher à publier les femmes « par lots d’une dizaine », comme une sorte de fournée indéterminée où toutes sont supposées équivalentes et chacune réduite à la portion congrue et où aucune n’est mise en valeur ni développée selon sa personnalité…
A chaque fois, ça m’agace mais je vais finir par m’habituer à cette mode persistante !

Note pratique sur le livre

Genre : Poésie
Editeur : Bruno Doucey
Année de publication en français : 2018
Anthologie établie par Annalisa Mari Pegrum et Sébastien Gavignet
Nombre de Pages : 197

Note biographique sur Diane di Prima (née en 1934)

Elle est l’auteure de Mémoire d’une beatnik (1968), son seul ouvrage traduit en français, où elle relate une époque placée sous le signe de la liberté sexuelle et de la drogue. Elle étudie le bouddhisme, le sanscrit, le gnosticisme et l’alchimie. Activiste politique, elle incarne la transition entre le mouvement beat et le mouvement hippie. Elle a publié plus de quarante livres aux Etats-Unis, au cours de sa vie. (Source : Editeur, résumé par mes soins).

Note biographique sur Janine Pommy Vega (1942-2010)

A l’âge de 16 ans elle découvre Sur la route de Kerouac, ce qui constitue son « baptême beat ». Elle part pour New York afin de rencontrer des artistes et écrivains beats. Elle entreprend des voyages en Europe avec son mari, le peintre péruvien Fernando Vega, qui meurt d’une overdose peu de temps après. Elle écrit le recueil poétique Poèmes à Fernando, représentatif de la beat génération. Poète engagée, elle fut une voyageuse inlassable. (même Source que précédemment)

Note biographique sur Anne Waldman (née en 1945)

Cette poète et performeuse fait partie de ce qu’elle appelle « une seconde génération beat ». Au milieu des années 60 elle rencontre le grand poète beat Allen Ginsberg qui la surnomme sa « femme spirituelle ». Pendant quelques années elle dirige le Saint Mark’s Poetry Project qui accueillera la quasi totalité des poètes beats et deviendra un lieu essentiel pour la nouvelle poésie expérimentale. Elle est une des principales précurseurs du slam. Engagée politiquement et influencée par le bouddhisme tibétain, ses poèmes témoignent de ces inspirations. (Source : voir supra)

***

(Page 79)

Chanson pour Baby-O, à naître

Mon ange
quand tu sortiras
tu trouveras
une poète ici
pas tout à fait le choix idéal

Je ne peux pas te promettre
que tu n’auras jamais faim
ou que tu ne seras jamais triste
sur ce globe
détruit
brûlé

mais je peux t’apprendre
mon chéri
à aimer assez
pour te briser le coeur
à jamais

Diane di Prima

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(Page 143)

Poème contre les interminables récitals
de poésie de masse

Ô tyrannie des poètes rassemblés
assiégeant les oreilles & les muscles des épaules
la lame craque dans ma mâchoire &
j’ai mal au crâne.
Lourde fourbe sournoiserie
Par laquelle ils nous attroupent
& nous entassent –

Ô les bras longs et fins & les oreilles bombardées !

Je mets des heures à me détendre
/ les mains fermes se crispent sur la nappe,
& je bois comme jamais
/ énervée & livide

Ô faites vos preuves avant de me prendre
de haut,
Poètes !
en silence / les anges respirent.

san francisco / printemps 67

Janine Pommy Vega

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(Page 169)

D’après Mirabai

XVIè siècle, Inde

Anne est devenue folle elle est dans un état, c’est sans espoir
On ne peut plus l’aider, c’est sans retour
Elle frappe son tambour
Elle frappe son tambour dans le temple intérieur
Au son du tambour elle répète
« Bouddha, Bouddha »
C’est la mélodie la plus douce qui soit

Une vasque est cassée, l’eau est renversée
Son âme qu’elle appelle « cygne » s’envole
Le corps d’Anne lui est devenu étranger
C’est un étranger
Anne est devenue folle, extatique
Elle est dans un état, c’est sans espoir
On ne peut plus l’aider, c’est sans retour

Elle parle à tout le monde
Partout par les rues & les places
Elle dit qu’elle restera pour toujours aux pieds de son maître
Elle a finalement rencontré le maître en elle-même
Maintenant elle est Reine de son univers.

Anne Walden

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Cosmos de Witold Gombrowicz

Couverture chez Folio

Vous vous souvenez peut-être que j’avais chroniqué un premier roman de Gombrowicz, intitulé Ferdydurke, en mars dernier, pour le Mois de l’Europe de l’Est. Comme ce roman m’avait bien plu, j’ai tenté quelques mois plus tard de me plonger dans Cosmos, qui s’est avéré au moins aussi bizarre et déroutant que Ferdydurke, et que j’ai encore une fois beaucoup aimé.

Présentation de Cosmos par l’éditeur :

Witold, le jeune narrateur, et son ami Fuchs débarquent en plein été dans une pension de famille villageoise. La découverte d’un moineau mort, pendu à un fil de fer au creux d’un taillis, prélude à une série de signes tout aussi étranges qui vont se nouer les uns aux autres, dans une atmosphère étouffante de (faux) roman policier, jusqu’à un dénouement brutal.

Note sur l’auteur par l’éditeur :

Gombrowicz est né en Pologne en 1904. Il fait ses débuts littéraires dans son pays. Un de ses premiers livres, Ferdydurke, très en avance sur son temps, a pu être considéré comme existentialiste avant la lettre. En 1939, il s’expatrie en Argentine, où il reste vingt-quatre ans. Puis il séjourne à Berlin et s’installe enfin à Vence, où il meurt en 1969.
Son oeuvre, provocatrice, paradoxale, dominée par les notions de la Forme et de l’Immaturité, comprend des romans, comme Ferdydurke et La Pornographie, un journal et des pièces de théâtre : Yvonne, Le Mariage, Opérette.

Mon humble Avis :

Gombrowicz semble vouloir détourner les codes du roman policier pour en faire une œuvre absurde et loufoque, en semant des « indices » qui ne veulent objectivement rien dire mais que des interprétations oiseuses relient les uns aux autres dans une sorte de surenchère folle. Et l’auteur semble vouloir nous avertir que, dans notre univers, pour peu que l’on entreprenne de rechercher des signes et des symboles à travers les objets ordinaires, on n’aura aucun mal à établir des réseaux de correspondances et de significations cryptées.
J’ai beaucoup aimé la première moitié du roman, où nous sommes conduits successivement du moineau pendu au bout de bois pendu puis au chat pendu, en suivant les réflexions délirantes de notre héros aux raisonnements étranges et en nous demandant jusqu’où il sera capable d’aller, car son cerveau semble ne connaître aucune limite et aucun repos !
J’ai un tout petit peu moins aimé la deuxième partie du roman, où il s’agit d’une longue excursion en montagne, avec divers couples de jeunes mariés qui s’égayent dans la nature, et où le roman semble s’orienter encore plus clairement vers l’érotisme, alors que la première partie était déjà claire sur ce plan, mais d’une manière plus subtile et allusive.
La fin est très surprenante, en queue de poisson, et comme un pied-de-nez au lecteur qui s’apprêtait à une autre conclusion, mais ça s’harmonise bien avec le reste de l’histoire, ça reste dans le même esprit.
Un livre, bizarre mais génial, que j’ai beaucoup apprécié et qui m’a complètement embarquée dans sa verve et dans son monde !

Un Extrait page 78 :

Pour entrer dans la petite chambre de Catherette, nous n’eûmes pas de difficultés avec la porte. Nous savions qu’elle en laissait toujours la clef sur le rebord de la fenêtre couvert de lierre. La difficulté était d’un autre ordre : nous n’étions aucunement sûrs que celui qui nous menait par le nez – en supposant que quelqu’un nous menât par le nez – ne s’était pas embusqué pour nous épier… ou même n’allait pas faire un scandale, pouvait-on savoir ? Il nous fallut du temps pour nous promener aux alentours de la cuisine et regarder si personne ne nous observait, mais la maison, les fenêtres, le jardinet restaient tranquilles dans la nuit qu’envahissaient de lourds nuages effilochés, d’où émergeait la faucille lunaire, rapide. Les chiens se poursuivaient au milieu des arbustes. Nous avions peur d’être ridicules. Fuchs me montra une petite boîte qu’il tenait à la main.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Une grenouille. Vivante. Je l’ai attrapée aujourd’hui.
– Qu’est-ce encore que cette histoire ?
– Si nous étions surpris, nous dirions que nous voulions lui fourrer la grenouille dans son lit… Pour faire une farce !
Son visage blanc-roux-poisson, que Drozdowski ne voulait plus voir. Une grenouille, oui, c’était astucieux ! Et cette grenouille, il fallait l’avouer, n’était pas là mal à propos, avec son humidité glissante rôdant autour de celle de Catherette… au point que j’en fus étonné, inquiet… et cela d’autant plus qu’elle n’était pas si éloignée du moineau… Le moineau et la grenouille, la grenouille et le moineau, n’y avait-il pas quelque chose derrière ? Cela n’avait-il pas un sens ? (…)

« Rêver debout » de Lydie Salvayre

Couverture au Seuil

Je termine ce mois thématique sur la maladie psychique par le dernier livre de Lydie Salvayre, « Rêver debout« , qui vient de sortir en septembre 2021 aux éditions du Seuil, un bel essai littéraire sur le personnage de Don Quichotte, un héros que la psychiatrie moderne pourrait qualifier de schizophrène et qui passait déjà, en son temps, pour complètement fou.

Note pratique sur le livre :

Editeur : Le Seuil
Année de publication : 2021
Nombre de Pages : 200

Note sur l’écrivaine

Lydie Salvayre (née en 1948 ) a écrit une douzaine de romans, traduits dans une douzaine de langues, parmi lesquels La compagnie des spectres (Prix Novembre), BW (Prix François Billetdoux), et Pas Pleurer (Prix Goncourt 2014). Avant d’être écrivaine elle exerçait le métier de psychiatre.

Quatrième de couverture :

« Pourquoi, Monsieur, expliquez-moi pourquoi, vous moquez-vous de votre Quichotte lorsqu’il ne s’accommode pas de ce qu’on appelle, pour aller vite, la réalité ? »
Une femme d’aujourd’hui interpelle Cervantes, génial inventeur de Don Quichotte et du roman éponyme, dans une suite de quinze lettres. Tour à tour ironique, cinglante, cocasse, tendre, elle dresse l’inventaire de ce que le célèbre écrivain espagnol a fait subir de mésaventures à son héros pourfendeur de moulins à vent.
Convoquant ainsi l’auteur de toute une époque pour mieux parler de la nôtre, l’autrice de « Pas Pleurer » brosse le portrait de l’homme révolté par excellence, animé par le désir farouche d’agrandir une réalité étroite et inique aux dimensions de son rêve de justice.
Un livre-manifeste, autant qu’un vibrant hommage à un héros universel et à son créateur.

Mon Avis :

Dans cet essai, Lydie Salvayre adresse quinze longues lettres à Cervantès, dans lesquelles elle lui expose en détail tous les motifs de son admiration pour Don Quichotte et, secondairement, pour Sancho Pansa. Elle reproche au grand écrivain espagnol de malmener ses deux sympathiques personnages, de les ridiculiser, de leur infliger les traitements les plus sadiques, alors que tous les deux (mais surtout Don Quichotte) représentent un idéal de justice, d’égalité et de fraternité entre les humains. Le « chevalier à la triste figure » incarne les plus hautes vertus, inspirées par la littérature, auxquelles on peut accéder : à la fois christique, d’un courage exemplaire, anar, indifférent aux biens matériels et détaché des plaisirs sensuels, féministe, et précurseur de notre modernité sur beaucoup de plans.
Au fil des lettres, Lydie Salvayre nous livre sa lecture toute personnelle du Don Quichotte et nous fait l’éloge à la fois d’une certaine dose de folie et de l’utopie : elle nous exhorte à rêver des choses impossibles, difficiles à atteindre, susceptibles de nous mettre en danger ou de nous exposer à des échecs cuisants mais, en tout cas, elle nous incite à ne pas nous satisfaire d’une réalité bassement étriquée. Elle nous fait remarquer que toutes les utopies se réalisent un jour ou l’autre. Elle nous donne, d’une certaine manière, une leçon d’espoir.
On pourrait faire remarquer à Lydie Salvayre, si on voulait pousser la critique un peu plus loin, que les utopies ont souvent engendré des catastrophes quand on a voulu les appliquer dans la réalité et que les rêves, très beaux sur le papier, se transforment fréquemment en cauchemars quand on entreprend de les mettre en œuvre concrètement. Mais « Rêver debout » est un livre optimiste, fougueux et volontaire, qui préfère survoler ces possibles objections, et on a envie de se laisser entraîner et convaincre par ces idées généreuses.

Une vision de la folie qui est en tout cas bien plus positive et enthousiasmante que l’image repoussante donnée par l’autre livre de Lydie Salvayre, également sorti en septembre 2021 sur le thème de la schizophrénie, qui s’intitule Famille et que je n’ai pas tellement apprécié.

Mais celui-ci est un beau livre !

Un Extrait page 64

Lui qui aspirait au plus haut, il déchoit au plus bas ; et chute à l’instar de l’imprudent Icare qui avait, comme lui, trop présumé de ses forces.

L’ivresse du combat dissipée (ivresse est le mot car il y a chez Don Quichotte quelque chose de l’ordre d’une exultation, d’une défonce, d’une griserie secrète à se battre et frapper), le voici donc rendu au sol « avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre » (cette citation, qu’aucun lycéen n’oserait glisser aujourd’hui dans un devoir de terminale tant elle a servi depuis 1871, devrait, me semble-t-il, vous parler.)

Il réalise alors qu’il existe un abime entre le monde de ses rêves et celui auquel, jour après jour, il se cogne ; entre ce qu’il avait follement désiré et les fruits véreux que, dépité, il cueille ; entre les chevauchées fabuleuses du « Beau Ténébreux » protégé par sa bonne fée Urgande et ses expériences foireuses sur les chemins caillouteux de la Manche, sans aucun philtre à boire ni l’ombre d’une fée à l’horizon.

Son tort, sa faute impardonnable, fut de prendre la littérature à la lettre, et ses fictions pour argent comptant.
La littérature lui a menti. La littérature l’a floué. La littérature lui a fait miroiter un monde qui n’existe pas. (…)


Deux Poèmes de Gérard de Nerval

Portrait de Nerval

Dans le cadre de mon mois thématique sur la maladie psychique, je vous propose deux poèmes très célèbres de Gérard de Nerval, poète romantique et mélancolique par excellence.

Note sur l’écrivain :


Gérard de Nerval (1808-1855), de son vrai nom Gérard Labrunie, est une figure majeure du romantisme français, essentiellement connu pour ses poèmes et ses nouvelles, notamment son ouvrage « Les Filles du feu », son recueil de sonnets « Les Chimères » et sa nouvelle poétique Aurélia publiée en 1855. A partir de 1841, il traversa plusieurs épisodes de délire et fut soigné et hébergé dans la célèbre clinique du docteur Blanche. Le 26 janvier 1855, il fut retrouvé pendu à une grille d’une ruelle sombre du centre de Paris, décès que l’on interprète généralement comme un suicide, même si plusieurs hypothèses ont évoqué le meurtre.

Le point noir

Quiconque a regardé le soleil fixement
Croit voir devant ses yeux voler obstinément
Autour de lui, dans l’air, une tache livide.

Ainsi, tout jeune encore et plus audacieux,
Sur la gloire un instant j’osai fixer les yeux :
Un point noir est resté dans mon regard avide.

Depuis, mêlée à tout comme un signe de deuil,
Partout, sur quelque endroit que s’arrête mon oeil,
Je la vois se poser aussi, la tache noire !

Quoi, toujours ? Entre moi sans cesse et le bonheur !
Oh ! c’est que l’aigle seul – malheur à nous, malheur !
Contemple impunément le Soleil et la Gloire.

Gérard de Nerval, Odelettes

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El Desdichado

Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

Gérard de Nerval

Des Poèmes d’Anne Barbusse

Couverture chez Encres Vives

Ce long poème est extrait des « Quatre murs le seau le lit » paru chez Encres Vives en 2020 dans la collection Encres Blanches (n°804)


Présentation de la poète :

Anne Barbusse est née en 1969 à Clermont-Ferrand. Après des études de lettres classiques à Paris, elle enseigne quelques années à l’Université Paris VIII. Puis elle s’installe dans un village du Sud de la France. Elle enseigne actuellement le français langue étrangère aux enfants migrants. En pleine crise grecque, elle reprend ses études à distance et obtient un master traduction de littérature néo-hellénique en 2017, et elle traduit de la poésie grecque moderne. Elle commence réellement à envoyer ses textes aux éditeurs à la faveur du confinement. (Source : Quatrième de Couverture, Editeur).

Présentation du recueil :

« les quatre murs le seau le lit » est un recueil issu d’un journal poétique plus vaste écrit lors de plusieurs séjours en hôpital psychiatrique pour dépression. Il en constitue aussi la clôture, l’acmé, l’enfermement extrême, avec le traumatisme de la chambre d’isolement et d’une expérience de dépersonnalisation, où, à ma perte de repères due à la dépression, la psychiatrie va rajouter une perte d’identité. Recluse involontaire (et par erreur), je passe environ dix jours à attendre une libération, en demandant à mon écriture de préserver un moi déjà abîmé, en demandant à la poésie de reconstruire ce que la psychiatrie, sous couvert de soigner, a démoli. (Source : Quatrième de Couverture, par la poète)

Extrait page 5 :

ces mêmes couloirs jaunes qui ont connu tant de fous passants
(et des fous dansants)
avec le carrelage de petits carreaux multicolores
de laides chaises de laides plantes toutes en plastique
et Van Gogh au-dessus pauvre Van Gogh
les Tournesols
plus loin les champs tournoyants sous le ciel tournoyant
plus loin le café de nuit peint comme café de jour
patience
patience – et un Gauguin – femmes à Tahiti
je ne connais plus les proverbes mais je sais qu’ils existent
je suis dans les mots mais souvent ils m’échappent
je suis dans l’H.P. mais j’oublie maints détails – mais cette fois en pyjama interdiction de
sortir du bâtiment alors je vais le connaître par cœur

en pyjama
bleu
comme ciel mer lac amour nuit
en pyjama laide et belle de la beauté de la folie psychiatrique
démesuré trop long déhanché mal fagoté
en chaussettes
pas d’habits pour sortir chez le commun des mortels
pas de bagues pas de boucles d’oreilles qui ornent trop et font paraître belle
être réduit à un corps laid
faire disparaître le corps dans l’ampleur du tissu
se faire disparaître dans l’anonymat du costume que plusieurs nous sommes à porter
bleu
comme le jour les prunes les iris le lilas
comme le fond des mers et le fond de la souffrance
si tant est qu’elle arbore couleur
mon pyjama bleu et moi errons dans les dédales fermés du bâtiment fermé
les portes s’ouvrent mais pour les autres ceux qui ont habits
je ne sais ce qu’est être coquette pour l’amant

**

Anne Barbusse

Des textes d’Antonin Artaud

Ces textes sont extraits de L’Ombilic des Limbes, paru chez Poésie/Gallimard. Mon exemplaire date de 2007 et je l’ai lu et relu à maintes reprises.

Note sur Antonin Artaud :

Antonin Artaud (1896-1948) est un poète, acteur, écrivain, essayiste, dessinateur et théoricien du théâtre français. Il commence à souffrir de troubles psychiques et de dépression dès la fin de ses études, en 1914. En 1921, il rentre dans la compagnie de Charles Dullin et s’intéresse au Mouvement Dada. Il commence à publier des poèmes dès les années 20. En 1923, il commence à jouer au cinéma et tournera avec Dreyer, Pabst, Abel Gance. Il rentre dans la compagnie de théâtre des Pitoëff. En 1924, il rejoint l’aventure surréaliste, qui vient juste de voir le jour et il « entre en littérature » à ce moment-là. L’Ombilic des Limbes et le Pèse-nerfs sont publiés en 1925. En 1927, Artaud rompt avec les surréalistes car ils se sont ralliés au Parti Communiste. En 1932, il publie Le Théâtre de la cruauté, qui devait avoir un grand retentissement. De 1937 à la fin de sa vie, il est interné dans divers asiles psychiatriques et subit des électrochocs à répétition, contre sa volonté. (Source : Wikipédia, résumé par mes soins).

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Si l’on pouvait seulement goûter son néant, si l’on pouvait se bien reposer dans son néant, et que ce néant ne soit pas une certaine sorte d’être mais ne soit pas la mort tout à fait.
Il est si dur ne plus exister, de ne plus être dans quelque chose. La vraie douleur est de sentir en soi se déplacer sa pensée. Mais la pensée comme un point n’est certainement pas une souffrance.
J’en suis au point où je ne touche plus à la vie, mais avec en moi tous les appétits et la titillation insistante de l’être. Je n’ai plus qu’une occupation, me refaire.

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Le difficile est de bien trouver sa place et de retrouver la communication avec soi. Le tout est dans une certaine floculation des choses, dans le rassemblement de toute cette pierrerie mentale autour d’un point qui est justement à trouver.
Et voilà, moi, ce que je pense de la pensée :
CERTAINEMENT L’INSPIRATION EXISTE.
Et il y a un point phosphoreux où toute la réalité se retrouve, mais changée, métamorphosée, – et par quoi ? ? – un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles.

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Toute l’écriture est de la cochonnerie.
Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons.
Toute la gent littéraire est cochonne, et spécialement celle de ce temps-ci.
Tous ceux qui ont des points de repère dans l’esprit, je veux dire d’un certain côté de la tête, sur des emplacements bien localisés de leur cerveau, tous ceux qui sont maîtres de leur langue, tous ceux pour qui les mots ont un sens, tous ceux pour qui il existe des altitudes dans l’âme, et des courants dans la pensée, ceux qui sont esprit de l’époque, et qui ont nommé ces courants de pensée, je pense à leur besognes précises, et à ce grincement d’automate que rend à tous vents leur esprit,
– sont des cochons.
Ceux pour qui certains mots ont un sens, et certaines manières d’être, ceux qui font si bien des façons, ceux pour qui les sentiments ont des classes et qui discutent sur un degré quelconque de leurs hilarantes classifications, ceux qui croient encore à des « termes », ceux qui remuent des idéologies ayant pris rang dans l’époque, ceux dont les femmes parlent si bien et ces femmes aussi qui parlent si bien et qui parlent des courants de l’époque, ceux qui croient encore à une orientation de l’esprit, ceux qui suivent des voies, qui agitent des noms, qui font crier les pages des livres,
– ceux-là sont les pires cochons.
Vous êtes bien gratuit, jeune homme !
Non, je pense à des critiques barbus.
Et je vous l’ai dit : pas d’œuvres, pas de langue, pas de parole, pas d’esprit, rien.
Rien, sinon un beau Pèse-Nerfs.

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Deux Poèmes de Denis Hamel

Dans le cadre de mon Mois Thématique sur la Maladie Psychique d’octobre 2021, je vous propose la lecture de ces deux beaux poèmes de mon ami le poète Denis Hamel.
Ces deux poèmes sont extraits de son recueil Le Festin de fumée, paru en 2016 chez les Editions du Petit Pavé, dans la collection du Semainier.

Note sur le Poète :

Denis Hamel est né en 1973. Il vit et travaille à Paris.
Il lit de la poésie depuis 1995, en écrit depuis 1999 et en publie (peu) en revue depuis 2002.
Ni avant-gardiste ( Charybde) ni anti-moderne (Scylla), il cherche une clairière dans la forêt de l’écriture.
(Source : éditeur)

Solian

mon amour est terni
comme ces vieux couverts
en argent qu’on oublie
dans les meubles sévères

de la maison d’enfance
des spectres de chiffons
comme en chiens de faïence
rêvent de puits sans fond

menant de salle en faille
bleue, les soupirs du bois
qui vieillit et travaille
comme un être aux abois

disent les mots du temps
au givre des fenêtres
oh pensée du printemps
je ne me sens plus être

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capitalisme et psychose

des nuées d’oiseaux noirs
montent derrière mes yeux
au loin les bâtiments
les blocs utilitaires

entourés de nature
et de fleurs anhistoriques
l’école, la caserne, l’usine
et l’asile entrent dans le couchant

j’ai pris des psychotropes
et marche péniblement
dans les rues de mon enfance
les habitats mortuaires

décorés de guirlandes
invitent à l’immobilité
face au pouvoir de la matière
dans le pays des araignées

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Je ne me souviens de rien, de Diane-Sara Bouzgarrou

affiche du film

Dans le cadre de mon Mois Thématique sur la maladie psychique, j’ai regardé ce moyen-métrage (59 minutes) de la réalisatrice Diane-Sara Bouzgarrou, dont j’avais entendu parler par mon ami le poète Denis Hamel, qui l’avait vu lors de sa sortie en salles en 2017 et qui l’avait beaucoup aimé.

Quatrième de Couverture du DVD (Présentation de la réalisatrice):

Décembre 2010 : la révolution éclate en Tunisie, le pays de mon père. Les cris de fureur du peuple tunisien rejoignent d’une étrange manière l’agitation intérieure qui grandit en moi depuis quelques semaines. Traversant au même moment un épisode maniaco-dépressif d’une grande intensité, je suis diagnostiquée bipolaire et entre en clinique psychiatrique. Au sortir de cette longue dépression, je n’ai presque aucun souvenir de ce moment de vie. Me restent des dizaines d’heures de rushes, des centaines de photos, deux carnets remplis d’écrits, de collages, de dessins, précieuses traces palliant à mon amnésie. Plus de quatre ans après, ces quelques mois de ma vie restent encore inaccessibles à ma mémoire. Le projet de ce film : la reconstituer et tenter de montrer la réalité de cette maladie.

Mon humble avis :

A partir de matériaux disparates, la réalisatrice se prend elle-même comme sujet d’étude et d’examen, et on voit à travers les diverses séquences comment elle perd peu à peu ses repères, avec des discours qui deviennent de plus en plus étranges, un peu outranciers, puis déconnectés de la réalité lorsqu’elle se retrouve en clinique psychiatrique. On voit aussi les réactions très calmes et raisonnables de ses proches et de sa famille, qui semblent à la fois inquiets pour elle mais prêts à la soutenir et, semble-t-il, toujours très présents pour la rassurer et l’écouter, comme son compagnon et ses parents. Au cours de sa maladie, la réalisatrice-héroïne semble traverser des épisodes de grande excitation euphorique, où elle trouve tout « magnifique » (les phases maniaques) mais elle connaît aussi l’abattement, l’angoisse et les pensées suicidaires dans ses phases de dépression. Les images sont par instants saccadées, heurtées, bousculées, et partent tantôt vers le plafond tantôt vers le sol comme pour nous montrer le déséquilibre intérieur de la réalisatrice et les chamboulements de son esprit. Indépendamment de l’image, de nombreux textes s’affichent sur fond noir, et je les ai beaucoup appréciés car ils donnent des points de vue éclairants et une prise de recul sur ce qui nous est montré, comme si les mots écrits constituaient une sorte de salut, quelque chose à quoi se raccrocher en dernier recours. La présence de collages, de dessins, de photos au sein du film complète l’autoportrait psychologique de la réalisatrice et multiplie les facettes et les points de vue.
Un très bon film, qui montre la maladie psychique dans sa réalité et dans son vécu quotidien, sans chercher à présenter la folie comme une chose horrifique ou repoussante, et sans non plus la présenter comme anodine ou banale, et donc, selon moi, avec un regard très juste et très humain !