Une voix dans la nuit, de Yasushi Inoue

Une voix dans la nuit est un roman de Yasushi Inoue disponible depuis 2019 chez Picquier Poche dans une traduction de Catherine Ancelot, où il fait 323 pages.

Yasushi Inoue (1907-1991) est un des écrivains japonais les plus importants du 20è siècle, auteur de romans et de recueils de nouvelles.

Quatrième de couverture par les éditions Picquier :

Un vieux fou de poésie part en croisade contre tous les démons de la modernité qui enlaidissent la nature. Afin de sauver sa petite fille de leur emprise, il l’enlève, embarque dans son errance une jeune fugueuse et un chauffeur de taxi, et part à la recherche d’une terre promise où persisteraient encore la beauté et la pureté originelles. Avec pour seul guide le Manyô-Shû, le plus ancien recueil de poésie japonaise, il se lance dans l’impossible quête des lieux chantés par ces admirables poèmes. Impossible car le temps a bien sûr passé … Il mesurera bientôt les limites et les dangers de son rêve.

Mon humble avis :

Je connaissais Yasushi Inoue surtout pour ses superbes recueils de nouvelles et je suis assez perplexe devant ce roman, même si on ne peut pas parler tout à fait de déception.
Inoue choisit pour héros un vieil érudit atteint de démence – il est, au sens littéral, tombé sur la tête – et il entend des voix, se croit persécuté, et développe une sorte de délire mystique où la modernité est démoniaque et où le respect des traditions ancestrales est la seule voie désirable et pure.
Jusqu’à quel point ce vieux fou est-il le porte-parole de l’auteur ? Sans doute pas complètement (puisqu’il n’est pas du tout dans la réalité et désire des choses impossibles) mais on sent tout de même qu’Inoue a de l’attachement et de la sympathie pour cet amateur de poésie au cœur pur.
Je n’ai pas trouvé vraisemblable ce quarteron de fuyards : le vieux fou, sa petite fille, la jeune fugueuse et un chauffeur de taxi providentiel, personnage falot et transparent qui ne sert qu’à véhiculer les trois autres à travers tout le Japon, et dont la course devrait atteindre un prix astronomique si l’auteur se souciait de réalisme, ce qui n’est pas le cas.
Il y a malgré tout de belles réflexions au cours de ces pages, par exemple sur la mort, et Inoue nous fait bien sentir à quel point la quête de son héros est impossible et vaine, le montrant comme une sorte de Don Quichotte à la japonaise.
Durant tout le livre, on nous présente le Japon en pleine métamorphose industrielle et technique, chaque paysage apparemment préservé se transforme bientôt en chantier, dans une fureur de construction et d’urbanisation à tout-va, et le petit groupe de fuyards ne cesse de chercher, toujours plus loin, le havre de paix tant désiré et introuvable.
Si le propos peut paraître « réac » ou tout au moins conservateur, il faut noter qu’il s’accompagne d’une conscience écologique très vive, avec un grand respect de la nature et le désir d’une activité humaine moins envahissante pour ce monde.
Un livre agréable, mais un peu naïf, et sans doute pas le meilleur d’Inoue.

Extrait page 196 :

Il sentit monter en lui un sentiment de révolte contre la désinvolture avec laquelle on considérait la mort, pas seulement celle de l’oncle de Tchâtcha, mais celle des êtres humains en général. Que meure un personnage de haut rang ou un homme du peuple, que meure un vieillard ou un enfant, qu’il s’agisse d’un être au cœur pur ou d’un criminel, à chaque fois c’est un être humain qui achève son existence après être venu au monde et y avoir vécu quelques années ou quelques décennies.
Il faudrait accompagner les morts avec de la douleur et des lamentations. Car telle est la nature de la mort. Comment chanter la vie quand on n’éprouve plus ni chagrin ni regret en face des morts ? Considérer la mort avec désinvolture ou traiter la vie à la légère, c’est tout comme. Jamais comme de nos jours, on n’a affiché un tel mépris de la vie. (…)

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Jazz Suicide, un album de Kaplan

pochette du disque

J’avais consacré il y a trois ans un article au premier album, très réussi, du groupe Some Kinda Love, constitué du compositeur et multi-instrumentiste Christophe Biffe et de la chanteuse Rachel Desbois.

Il se trouve que Christophe Biffe vient de sortir un album solo, sous le nom apparemment très hitchcockien de Kaplan, dont le titre « Jazz Suicide » n’est pas sans rappeler le fameux « Rock’n Roll Suicide » de David Bowie, et semble vouloir nous orienter d’emblée vers des atmosphères plus sombres et mélancoliques que ses précédents albums en duo.
Et en effet, les paroles nous conduisent souvent au bord de la folie, entre personnages « pleins de haine en stock », « nuit brutalisée » et « coups de spleen » mais à travers cette « tristesse en série », l’amour apporte une note lumineuse, sensuelle et passionnée, avec des accents très romantiques dans la chanson « L’émotion des vagues », ou encore dans « Jamais ».
Dans cet album, Christophe Biffe joue une grande partie des divers instruments et donne sa voix, mi parlée mi chantée, parfois même murmurée, aux inflexions douces et paisibles, qui atténuent les accents douloureux de certaines paroles et semblent vouloir mettre cette mélancolie à distance.
Remarquons une grande unité dans ce disque : les transitions entre les chansons se font de manière très naturelle, avec une certaine impression de continuité, et les paroles se font écho de chansons en chansons, avec la réapparition, en particulier, du personnage de la bien nommée et très désirée Daisy et des musiques jazz ou rock, nommément citées, ce qui en fait presque un « concept-album », et évoque tout au moins une histoire suivie et presque scénarisée.
Le climat musical est toujours marqué par les influences nonchalantes et discrètes de Gainsbourg ou Bashung, avec des mélodies agréables et élégantes, mais on reconnait sur certains titres des rythmes et des guitares plus rocks et des rythmes plus rapides qui insufflent dynamisme et énergie, comme dans les chansons Concert Rock ou Boxe sous vide.
La dernière chanson de l’album, éponyme, montre un mariage harmonieux entre pop et jazz et fait parfois penser à l’album « Trouble Fête », un des meilleurs d’Arthur H, par son originalité et son climat.
Un album extrêmement agréable à écouter, musicalement très abouti, et aux paroles intéressantes, que vous pouvez écouter sur la plupart des plateformes musicales en ligne, et dont je vous donne au moins deux liens (Deezer et YouTube) :

L’album sur Deezer

L’album sur YouTube

Le Cas Sneijder de Jean-Paul Dubois

Pour commencer l’été, je voulais parler d’un livre un peu léger et amusant et puis, ayant lu Le cas Sneijder de Jean-Paul Dubois, j’ai pensé qu’il pouvait correspondre à cette description, bien qu’il soit certainement plus profond qu’il n’y paraît.
Jean-Paul Dubois avait éveillé ma curiosité au moment de sa réception du Prix Goncourt en 2019, et j’avais noté son nom pour une future lecture – ce qui est donc chose faite et s’est avéré une expérience pas désagréable.

Pour que vous vous fassiez une idée de l’histoire, en voici un début très succinct :

Paul Sneijder est un homme de soixante ans, qui a été victime d’un terrible accident d’ascenseur au cours duquel sa fille adorée, âgée d’une trentaine d’années, a perdu la vie en même temps que les trois autres personnes présentes à ce moment-là avec eux dans la cabine. Après une période de coma, Paul Sneijder est profondément traumatisé et se sent d’autant plus seul que ni sa femme si ses deux fils jumeaux ne veulent le comprendre ou l’épauler, bien au contraire. Comme Paul Sneijder fait parfois des crises de panique à la suite de son accident, il décide de se consacrer à une activité de plein air, avec peu de contacts humains, et se fait embaucher dans une entreprise de dog-walking, c’est-à-dire qu’il est payé pour promener des chiens. Parallèlement, Paul Sneijder accumule la documentation technique et architecturale au sujet des ascenseurs et des accidents qui ont pu s’y produire dans le passé aux quatre coins du monde. (…)

Mon avis :

Bien que ce livre parle de sujets fort sérieux, pour ne pas dire dramatiques – le deuil, la folie, la solitude, l’incompréhension et la cruauté entre les êtres, les règles de vie absurdes dans nos sociétés mercantiles et techniciennes à outrance – je ne me suis pratiquement jamais sentie triste à sa lecture et j’avais au contraire le sourire aux lèvres et l’esprit léger, à cause de la manière humoristique et ironique dont tout cela est tourné et présenté. Par contre, la fin est un beau moment d’émotion, à laquelle je m’attendais un peu car le lecteur sent planer la menace autour du pauvre Paul Sneijder depuis les tout premiers chapitres déjà. Je me suis demandé très souvent au cours de cette lecture pourquoi cet homme ne divorçait pas, tant sa femme est obtuse, acariâtre, contrariante, stupide et n’a aucun point commun avec son mari. Il est vrai que Paul Sneijder dit plusieurs fois qu’il est lâche, ce qui pourrait expliquer une certaine passivité, mais dans son cas il finit par payer cette lâcheté extrêmement cher, au point que le courage lui aurait valu beaucoup moins de soucis et de désagréments.
J’ai aimé dans ce roman la place accordée aux chiens, car ils sont fortement individualisés, avec des caractères et des attitudes bien définis pour chacun, et leur personnalité joue un certain rôle dans le déroulement de l’histoire et la psychologie du héros, ce qui m’a semblé une idée jolie et originale, une réconciliation de l’homme avec la nature.
Au début, j’ai également aimé les considérations insolites et les méditations sur les ascenseurs, auxquels Jean-Paul Dubois consacre des pages mémorables – je ne me souviens pas d’avoir déjà lu des belles pages sur ce thème dans d’autres romans – mais au bout de plusieurs paragraphes sur ce thème j’ai été un peu lasse et pas tout à fait convaincue par le propos.
Je ne dévoile pas la fin mais ce dénouement amène beaucoup de tristesse et donne un petit pincement au cœur.
Un livre agréable à lire, bien construit, et à l’écriture plaisante.
On passe un moment de lecture sympathique.

Le cas Sneijder était paru en 2011 aux éditions de l’Olivier, il a reçu le prix Alexandre-Vialatte en 2012, et je l’ai lu en livre de poche, chez Points, (234 pages).

Un extrait page 135 :

L’évocation de cette dermatose réveilla d’un coup la fibre hygiéniste et prophylactique de ma femme. D’instinct, elle s’écarta légèrement de moi, de la même façon que si elle redoutait une contagion. Examinant mes poignets à un bon mètre de distance, elle fit une moue dont je ne savais si elle traduisait de l’inquiétude ou du dégoût, et elle dit :
– Il faut absolument que tu voies quelqu’un.
Tout au long de notre vie commune, à chaque fois que nous avions été confrontés à un souci, qu’il fût de santé ou d’un tout autre ordre, la première chose qu’Anna m’avait toujours dite, c’était : « Il faut que tu voies quelqu’un ». Il y avait quelque chose de magique dans cette adjuration. Invoquer ce « quelqu’un » qui, quelque part au-delà de nous, possédait la clé de l’énigme revenait, pour elle, à énoncer un acte de foi. (…)

Deux poèmes de Pascal Ulrich


J’ai trouvé ce poème dans le recueil Une visite au D.15 (l’hôpital des malades imaginaires) paru aux éditions du Contentieux en septembre 2019.
Pascal Ulrich (1964-2009) est un poète, peintre, dessinateur, revuiste, éditeur.

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Je me glisse dans les draps du néant
comme dirait madame la métaphore
ce qui n’est pas sans risque
entendez ceci
ce n’est pas sans risque
de tout envoyer choir
dans un grand bruit
tantôt de silence
tantôt de fanfare free-jazz
car sachez aussi que l’angoisse existe
même si ce n’est que du cinéma
mais tout de même
tout de même
la mort existe
même si ce n’est qu’un mirage

***

La nuit
tous les psychiatres sont gris
mais ne croyez pas
qu’à l’aube
ils seront roses

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PASCAL ULRICH

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Vous pouvez vous procurer ce livre en contactant Robert Roman (Les éditions du Contentieux) 7 rue des Gardénias – 31100 Toulouse.

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Permanent Vacation, de Jim Jarmusch

Permanent Vacation est le premier film de Jim Jarmusch, réalisé en 1980, et il s’agit plus précisément de son film de fin d’études, réalisé avec peu de moyens, et relativement court puisqu’il dure 75 minutes.
Ce film a pour héros un jeune homme d’une vingtaine d’années, Aloysious Parker, fan de Charlie Parker et lecteur de Lautréamont, qui déambule sans but dans les quartiers les plus délabrés de New York, parmi les paumés et les dingues avec qui il échange parfois quelques mots ou se contente d’écouter leurs monologues plus ou moins cohérents, plus ou moins absurdes.
Au début du film, nous croyons comprendre qu’Aloysious (« Allie ») recherche sa mère, mais lors de son entrevue avec elle dans l’asile psychiatrique où elle est internée, il semble tout à fait détaché d’elle, concluant leur bref échange de paroles par un laconique « tu es folle » après quoi ils n’ont plus rien à se dire.
Nous croyons ensuite comprendre que notre héros recherche le bâtiment où il est né « bombardé par les chinois » ou sans doute par les vietnamiens, et cette irruption de la guerre du Vietnam en plein New-York est l’occasion d’une scène fortement teintée de surréalisme, qui n’est pas sans intérêt.
Puis c’est une longue errance, où l’ennui le dispute à la solitude – aussi bien pour Aloysious que pour le spectateur qui se fatigue de toutes ces rencontres sans queue ni tête.
Un regain d’intérêt nous happe un instant, lorsqu’Aloysious vole une voiture et la revend pour 800 dollars, après quoi notre héros décide de quitter l’Amérique pour s’installer à Paris qui devrait être sa Babylone.

J’ai trouvé que ce film était très représentatif de l’atmosphère des années 80, avec une esthétique punk du délabrement et de la saleté urbaine, sans compter l’attitude froidement apathique et dégingandée d’un héros à la voix traînante et monocorde. Je crois que ce style a très mal vieilli et qu’on ne peut pas construire tout un film sur une suite de postures et d’attitudes – aussi avant-gardistes soient-elles.
Il y a deux ou trois scènes intéressantes mais elles sont sans réel lien les unes avec les autres, et donnent une impression d’errance décousue.
La bande son m’a paru très travaillée, mêlant musiques dissonantes et bruitages oppressants, à côté des voix humaines.
Malgré tout, c’est assez amusant de voir en germe dans ce film quelques idées qui seront reprises ultérieurement par Jarmusch dans d’autres films, et de manière plus réussie.

Bref, je conseillerais ce film à un fanatique de Jim Jarmusch, ou de l’esthétique des années 80.

Un extrait d’Aurélia de Nerval

J’avais essayé de lire ce grand classique de la littérature romantique dans les années 90, mais n’étais pas du tout rentrée dans ce monde onirique et j’avais abandonné.
J’ai donc retenté il y a quelques jours, et j’ai beaucoup plus apprécié cette prose poétique étrange, tantôt merveilleuse tantôt douloureuse.
Nerval nous immerge dans son délire, nous suivons le fil incohérent de ses pensées, de ses interprétations et de ses impulsions comme si nous étions plongés dans un rêve ou un cauchemar.

Voici un extrait page 88 :

C’est ainsi que je m’encourageais à une audacieuse tentative. Je résolus de fixer le rêve et d’en connaître le secret. Pourquoi, me dis-je, ne point enfin forcer ces portes mystiques, armé de toute ma volonté, et dominer mes sensations au lieu de les subir ? N’est-il pas possible de dompter cette chimère attrayante et redoutable, d’imposer une règle à ces esprits des nuits qui se jouent de notre raison ? Le sommeil occupe le tiers de notre vie. Il est la consolation des peines de nos journées ou la peine de leurs plaisirs ; mais je n’ai jamais éprouvé que le sommeil fût un repos. Après un engourdissement de quelques minutes une vie nouvelle commence, affranchie des conditions du temps et de l’espace, et pareille sans doute à celle qui nous attend après la mort. Qui sait s’il n’existe pas un lien entre ces deux existences et s’il n’est pas possible à l’âme de le nouer dès à présent ?
De ce moment je m’appliquais à chercher le sens de mes rêves, et cette inquiétude influa sur mes réflexions de l’état de veille. Je crus comprendre qu’il existait entre le monde externe et le monde interne un lien ; que l’inattention ou le désordre d’esprit en faussaient seuls les rapports apparents, – et qu’ainsi s’expliquait la bizarrerie de certains tableaux, semblables à ces reflets grimaçants d’objets réels qui s’agitent sur l’eau troublée. (…)

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L’Homme qui entendait des voix, d’Eric Dubois

Le poète Eric Dubois (né à Paris en 1966) vient de faire paraître aux éditions Unicité ce récit autobiographique qui aborde le sujet de la schizophrénie à travers un témoignage très sincère et lucide. Nous découvrons le contexte dans lequel la maladie s’est déclenchée, mais le poète se garde des explications et des analyses faciles. On remarque qu’il mène alors la vie tout à fait typique d’un jeune trentenaire des années 1990, avec ses amitiés, son contexte professionnel compliqué, ses relations amoureuses, l’usage de cannabis. Il explique et décrit l’apparition de cette maladie qui le conduit à l’hôpital, et les conséquences qu’elle a aujourd’hui encore sur son existence. Les effets secondaires des médicaments, le fait de vivre avec un handicap invisible, la difficulté de trouver du travail, les psychothérapies qui l’apaisent, les nombreuses amitiés poétiques qu’il a nouées.
Eric Dubois ne nous présente la schizophrénie ni comme une catastrophe ni comme un dédoublement de la personnalité (une idée fausse pourtant bien ancrée dans la population) mais comme une maladie psychique parmi d’autres, avec laquelle il faut apprendre à vivre.
Un livre qui intéressera ceux qui s’interrogent sur cette maladie, ou sur la psychiatrie en général, ou qui aiment lire des parcours de vie, des témoignages pleins d’humanité et de vérité.

Voici un extrait :

Et il y avait ces lumières, criardes, violentes, ces couleurs vives comme sous l’effet d’une drogue puissante. Épuisé et ravi, je me laissais aller à des rêves faits en plein jour, parfois, j’avais l’impression de voyager dans le temps, et observais chaque époque au coin d’une rue, mes ancêtres traverser les passages pour piétons, et aussi des petits êtres qui apparaissaient et disparaissaient en un quart de seconde. Les odeurs nauséabondes me poursuivaient également, là, où elles n’avaient pas lieu d’être. Et enfin les voix, Élie, Élie, Élie qu’elles disaient, pas méprisantes, pas ordurières, juste entêtantes, insectes de l’aube et du crépuscule, à certaines heures, mais toujours de courte durée.

La Faim de Knut Hamsun

J’ai terminé cette lecture depuis déjà quelques jours mais j’ai eu besoin d’une période de décompression et, si j’ose dire, de digestion, pour apprécier pleinement La Faim – le chef d’oeuvre de Knut Hamsun (1859-1952), qui date de 1890 et se fonde probablement sur des éléments autobiographiques.
Je comprends que le ton de ce roman ait paru très nouveau, à la fin du 19è siècle, car c’est un livre âpre et dur, éprouvant pour le lecteur, avec des scènes très brutales.
Ce livre se présente comme le monologue intérieur d’un jeune écrivain dont nous ne saurons jamais le nom. Ce jeune écrivain assure plus ou moins sa subsistance en fournissant des articles à un journal. Mais, parfois, le journal en question refuse ses articles et, d’autres fois, le jeune écrivain connait des pannes d’inspiration et n’arrive plus à rien écrire de bon. Sa situation est donc d’une extrême précarité et ses rentrées d’argent pas assez importantes pour le sortir de la misère plus que quelques jours. Il connaît la faim de manière cyclique, se retrouve plusieurs fois à la rue, errant dans la grande ville, ne sachant comment s’en sortir, en proie aux plus grands tourments psychologiques car la faim et la misère lui détraquent les nerfs. Au cours de ses vagabondages, il est tiraillé entre l’envie de garder sa dignité et le besoin de s’abaisser pour demander l’aumône ou un service matériel. Il a parfois des comportements incohérents, impulsifs, autodestructeurs mais je crois que c’est dû à son extrême misère physique et morale, au mépris et aux méchancetés dont il est victime, conjugués à la grande ambition littéraire et intellectuelle qui l’anime. Tiraillé entre des tas d’aspirations contradictoires, il est à la limite de la folie. Réduit à la faim et au dénuement complet durant plusieurs jours, il se confronte souvent à l’idée de la mort.
Ce personnage – qui est à peu près le contraire d’un bourgeois pépère épris de confort, si typique du 19è siècle – ne semble pouvoir exister que dans le danger et l’excès. Il ne semble tirer aucune leçon de ses expériences et se retrouve toujours cycliquement dans la même situation. Il m’a un peu rappelé le personnage des Carnets du Sous-sol de Dostoïevski, avec le même caractère entier et passionné, la même solitude, et des névroses voisines.
Un livre puissant et douloureux, qui laisse une impression très vive !

Don Quichotte de Cervantes


Mon ami, le poète Denis Hamel, m’a conseillé de lire Don Quichotte et, après un peu d’hésitation devant ses mille-deux-cents pages, je me suis jetée dans ces aventures, avec de plus en plus d’enthousiasme au fil des pages.
On se sent un peu triste quand on termine le deuxième tome de ce livre extraordinaire, L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, triste de savoir qu’il n’y a pas de troisième tome et que toutes ces merveilleuses aventures sont maintenant derrière nous.
Mais pourquoi ce livre est-il si captivant et extraordinaire, même encore plus de 400 ans après sa parution ?
Cela tient d’abord à un humour présent de bout en bout, dû à la folie de Don Quichotte, qui se prend pour un chevalier errant, vaillant et invincible, alors qu’il n’est qu’un petit gentilhomme de province, désargenté, relativement vieux pour l’époque – il a la cinquantaine – et qui, tout le long de son voyage, croit vivre des aventures extraordinaires, rencontrer des Géants, se battre contre des armées entières, subir les mauvais sorts des enchanteurs, terrasser des bêtes féroces, secourir des malheureux, alors que la vérité est beaucoup moins glorieuse et plus terre-à-terre.
Si le personnage de Don Quichotte – surnommé Chevalier à la Triste Figure dans la première partie puis Chevalier aux Lions dans la 2è -, avec sa droiture et son sens de l’honneur, reste relativement égal à lui-même entre le premier et le deuxième tome et ne varie pas beaucoup, il en va tout autrement de Sancho Panza, son fidèle écuyer, dont le personnage un peu idiot et borné du début finit par montrer beaucoup de facéties, d’intelligence, de diplomatie, et prend dans le deuxième tome une envergure quasi plus importante que son maître, avec plusieurs chapitres qui lui sont exclusivement consacrés.
Une autre raison pour laquelle ce roman est si captivant, c’est la succession rapide des péripéties et des rebondissements et la grande place accordée à la psychologie des personnages, qui sont souvent très amusés par la folie de Don Quichotte et qui essayent de jouer son jeu, soit par divertissement soit par intérêt, profitant de sa crédulité et de ses obsessions bizarres pour lui faire croire des choses improbables, extraordinaires.
Un personnage important de ce roman est Dulcinée du Toboso, la dame à qui Don Quichotte pense sans cesse, à laquelle il s’est juré d’être fidèle, mais qu’il n’a jamais vue et qu’il ne verra jamais. Il a entendu vanter sa beauté par hasard et ça lui a suffi pour en tomber amoureux, pour lui inventer ce surnom de Dulcinée alors qu’elle s’appelle tout autrement et pour l’imaginer comme une noble dame d’une grande beauté alors que c’est une paysanne sans grâce.
Le roman est constitué pour une grande part par des dialogues savoureux, souvent teintés de philosophie, avec des réflexions sur l’amour, sur la mort, sur la vie humaine, sur la poésie et sur l’écriture de roman, qui nous montrent que Don Quichotte et Sancho Panza, s’ils sont fous par certains côtés, sont aussi très sages et clairvoyants.

Un des meilleurs livres que j’ai lu dans ma vie, un chef d’oeuvre que l’on dévore avec passion !

J’ajoute que j’ai lu ce livre dans la toute nouvelle traduction d’Aline Schulman, disponible aux éditions Points, et que cette traduction modernisée est tout à fait agréable et facile à lire.

Voici un extrait page 139 (2ème tome)

– Comment peut-on être assez fou, se demandait le gentilhomme, pour se mettre sur la tête un casque rempli de lait caillé et croire ensuite que des enchanteurs vous ont ramolli le crâne ? Et comment peut-on être assez téméraire et insensé pour vouloir se battre à toute force contre des lions ?
Don Quichotte le tira bientôt de ses réflexions :
– Je ne serais pas surpris, monsieur de Miranda, que vous me preniez pour un extravagant et un fou. A en juger par ma conduite, vous auriez de bonnes raisons de le penser. Je vous ferai cependant remarquer que je ne suis pas aussi fou et stupide que j’en ai l’air. On applaudit le brillant chevalier qui, dans l’arène, sous les yeux de son roi, tue un taureau vigoureux d’un coup de lance. On applaudit aussi celui qui, dans la lice, revêtu d’une armure étincelante, caracole et joute devant les dames. Bref, on admire tous ces chevaliers qui divertissent et, d’une certaine façon, honorent la cour de leur souverain par leurs exploits d’apparence guerrière. Mais bien plus digne d’admiration est le chevalier errant qui, à la croisée des chemins, dans les lieux déserts, les forêts et les montagnes, recherche les aventures les plus dangereuses, dont il espère sortir vainqueur, dans le seul but d’acquérir une renommée glorieuse et durable. Le chevalier errant qui secourt les veuves dans les campagnes désolées vaut mieux, dis-je, que l’élégant gentilhomme qui courtise les demoiselles dans les rues de la capitale. (…)

Voici un extrait page 143 (2ème tome)

– Que faut-il penser, monsieur, de ce gentilhomme que vous avez ramené à la maison ? Son nom, son allure, nous ont fort étonnés, ma mère et moi, sans compter qu’il se dit chevalier errant.
– Je ne sais que répondre, mon fils. Je l’ai vu se comporter comme le plus grand fou de la terre, et l’ai entendu tenir des discours si sages qu’ils démentent sa conduite. Parle-lui, tâte-lui le pouls, et juge par toi-même si c’est son bon sens ou sa folie qui l’emporte. Pour ma part, je le crois plutôt fou.

Quelques vers d’Edmond-Henri Crisinel

Ces poèmes proviennent des Oeuvres (complètes) parues chez L’âge d’homme en 1979.
Edmond-Henri Crisinel (1897 -1948) est un poète suisse que l’on a souvent comparé à Gérard de Nerval.

 

La Folle

Elle a les cheveux blancs, très blancs. Elle est jolie
Encore, dans sa robe aux chiffons de couleur.

Elle emporte, en passant, des branches qu’elle oublie:
Les jardins sont absents et morte est la douleur.

Elle a des yeux d’enfant qui reflètent les jours,
Eau transparente ou passe et repasse une fuite.

Sa sagesse est donnée avec des mots sans suite,
Des mots divins qui vont mourir dans le vent lourd.

 

III (Elégie de la Maison des Morts)

Quand le soir est trop lourd d’angoisse, quand le miel
Du jasmin dans la nuit vous oppresse, on s’évade.
Mais les murs sont trop hauts. Ils montent jusqu’au ciel.
On reste prisonnier, pour toujours, dans la rade.

Calme, breuvage amer, cet excès de douleur.
Ô lumière ennemie ! et vous, roses parterres !
Sachant que, jamais plus, la fleur ne sera fleur,
Par delà les œillets je regarde la terre.

 

II (Suite Mystique)

O sainteté !
En ce désert
Où j’ai lutté,
J’ai vu ta palme
Profuse et calme :
Haut dans les airs,
Un faible cri
A retenti.
Depuis, je tourne
Autour de l’arbre,
Et tout s’ajourne
Jusqu’à mourir.
Le froid désir
D’un fût de marbre
Sèche les pierres
De mes prières.

 

***