Lenz de Georg Büchner

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J’ai lu ce livre car il m’a été offert par le blogueur Goran, du blog des livres et des films, et je ne saurais trop le remercier de ce cadeau, qui m’a fait découvrir cet important écrivain allemand du 19è siècle, George Büchner (1813-1837), mort du typhus à l’âge de vingt-trois ans seulement, après avoir produit une œuvre brève et importante.
Ce livre est un court récit poétique, écrit en 1835, et qui se base sur des faits historiques réels : Jakob Lenz était en effet un écrivain romantique du Sturm und Drang, ami de Goethe, qui, s’apercevant qu’il perdait peu à peu la raison, s’est réfugié chez le pasteur Oberlin en lui demandant de l’aide, mais n’a pas réussi à retrouver sa santé mentale, a commis divers actes étranges ou désespérés, et a finalement commis une tentative de suicide, après quoi le pasteur, qui prenait de plus en plus peur des actions de son invité, l’a renvoyé – l’histoire n’est pas très claire sur la destination mais j’ai pensé qu’il était envoyé dans un asile.
La manière dont Lenz évolue peu à peu vers la folie est très bien décrite et très bouleversante : au début, il se comporte simplement de manière un peu étrange, prenant par exemple des bains dans une fontaine en pleine nuit, et le tournant dans sa maladie est probablement lorsqu’il essaye de ressusciter une jeune morte prénommée Frédérique et qu’il échoue à son plus grand étonnement et désespoir.
Nous comprenons, d’après quelques propos décousus de Lenz, qu’il est hanté par une histoire d’amour malheureuse qui contribue à sa déraison, mais nous n’en saurons pas davantage, et nous ne pouvons qu’imaginer son secret.
Büchner nous montre aussi les réactions du pasteur Oberlin et de sa famille, qui tentent de comprendre Lenz par moments, mais sont le plus souvent dépassés par les événements, et ne parviennent pas du tout à l’aider malgré leur bon cœur et leur foi religieuse.
Il y a de très belles descriptions de la nature, des paysages de montagnes qui m’ont fait penser parfois au peintre romantique Friedrich, et j’ai aimé l’écriture à la fois simple et travaillée, avec une belle traduction qui reste proche du texte original et qui sonne finalement très moderne.
J’ajoute que j’ai lu ce roman dans une belle édition qui présente, à la suite de l’œuvre de Büchner, le texte du pasteur Oberlin dont Büchner s’est servi pour créer son texte, ce qui est un document très intéressant et permet de cerner la genèse de l’œuvre.

L’homme jasmin d’Unica Zürn

zurn_Lhomme-jasminCe livre est un très intéressant et très touchant témoignage sur l’univers de la folie et de l’asile psychiatrique tel qu’il pouvait être vécu dans les années 50-60.
Unica Zürn est une artiste surréaliste (peintre, graveur, écrivaine) allemande qui fut la compagne d’Hans Bellmer et dont les crises psychiatriques se révélèrent sur le tard. Ces crises auront finalement raison d’elle puisqu’elle se suicida en 1970, après une dizaine d’années de maladie.
Ce qui m’a le plus marquée dans les descriptions qu’Unica Zürn fait de sa maladie c’est sa manie de voir des signes magiques partout, ainsi elle interprète les taches et les marques sur sa porte de chambre comme des dessins de visages, et de même pour la forme des nuages où elle décèle des animaux magiques qui sont soit maléfiques soit bénéfiques. Il me semble d’ailleurs que le monde de l’enfance est aussi peuplé de ce genre de signes et symboles.
Unica Zürn, lors de ses crises de folie, a aussi tendance à tout abandonner : elle quitte l’endroit où elle se trouve en laissant son sac avec ses papiers et son argent et se retrouve comme une vagabonde en pleine errance, dépossédée de tout.
Lors de ses hospitalisations, elle décrit avec beaucoup de précision les autres malades, pour lesquels elle semble ressentir une grande pitié mais aussi de la curiosité devant leurs bizarreries.
Elle est surtout obsédée par un homme qu’elle a rencontré à Paris, H.M., dont il est difficile de savoir si elle est amoureuse de lui ou si elle voudrait se mettre sous sa protection, et qu’elle appelle aussi « L’homme blanc » – je crois qu’il s’agit d’Henri Michaux mais je n’en suis pas certaine.
Nous voyons aussi dans ce livre les méthodes de la psychiatrie dans ces années-là : premiers traitements médicamenteux, camisoles de force, internements à vie, enfermements … mais pour autant, Unica Zürn ne verse jamais dans le mélodrame, et montre au contraire beaucoup de reconnaissance pour ses médecins.

Un livre finalement assez plaisant à lire, malgré le sujet difficile, et où règne une sorte de magie.

Rien ne s’oppose à la nuit, de Delphine de Vigan

rien-ne-s-oppose-a-la-nuit-couvertureC’est peu de temps après le suicide de sa mère que Delphine de Vigan décide de mener une enquête approfondie sur la vie de celle-ci, de son enfance dans les années 50 jusqu’à ses dernières heures le 25 janvier 2008, à l’âge de soixante-et-un ans, et alors qu’elle est atteinte d’un cancer et qu’elle vient de subir une chimiothérapie qui a donné de bons résultats selon les médecins. Pour mener son enquête, l’auteure a la chance de disposer de très nombreux documents : lettres bien sûr, mais aussi films familiaux retranscrits sur DVD, et même des émissions de télévision consacrées à la famille de sa mère quand cette dernière était adolescente, ou encore des enregistrements sonores de son grand père. Le matériel est donc riche et, effectivement, Delphine de Vigan réussit à exploiter tous ces documents en leur donnant une unité et une vie étonnante.
C’est d’abord l’enfance de sa mère qu’elle nous raconte avec beaucoup d’anecdotes amusantes ou graves, dans une famille nombreuse qui a tendance à faire les quatre-cents coups, entre une mère très joyeuse et un père énergique mais au caractère trouble et peut-être un peu manipulateur, comme on le découvre au fil des pages. C’est aussi une enfance marquée par le drame, avec un petit frère mort accidentellement en tombant dans un puits, et qui sera remplacé peu de temps après par un frère nouveau venu, Jean-Marc, ex-enfant martyre, adopté par ses parents, et qui lui aussi connaîtra un destin tragique.
C’est un sort néfaste qui semble peser sur cette famille et Delphine de Vigan évoque une sorte de pacte du suicide qui existerait dans la fratrie de sa mère, pacte dont elle n’a pas la preuve de l’existence mais qu’elle évoque comme une possibilité.
Lucile – la mère de l’auteure – quitte sa famille et se marie assez jeune, elle a rapidement ses deux filles, puis divorce, mais, à l’âge de trente-trois ans elle est frappée brutalement par un délire spectaculaire et se découvre bipolaire. La garde de ses filles lui est enlevée, elle séjourne en psychiatrie plusieurs fois, mais se battra toujours contre la fatalité de la maladie avec un courage qui force l’admiration de ses filles.
Ce livre m’a semblé être un très bel hommage à cette mère disparue, qui avait en elle tant de souffrances et, en même temps, une grande capacité de résister aux épreuves.
J’ai trouvé que Delphine de Vigan réussissait à garder la distance nécessaire pour écrire sur sa mère – par exemple elle ne détaille pas sa vie amoureuse, ne parle pas des difficultés de son mariage – elle ne cherche pas non plus à régler ses comptes avec elle, et n’essaye pas non plus de l’idéaliser.
Un livre d’une grande sincérité et qui sonne vrai.
Un magnifique portrait de femme !

L’intranquille de Gérard Garouste

garouste_intranquilleQuatrième de Couverture : Je suis le fils d’un salopard qui m’aimait. Mon père était un marchand de meubles qui récupéra les biens des Juifs déportés. Mot par mot, il m’a fallu démonter cette grande duperie que fut mon éducation. A vingt-huit ans, j’ai connu une première crise de délire, puis d’autres. Je fais des séjours réguliers en hôpital psychiatrique. Pas sûr que tout cela ait un rapport, mais l’enfance et la folie sont à mes trousses. Longtemps je n’ai été qu’une somme de questions. Aujourd’hui, j’ai soixante-trois ans, je ne suis pas un sage, je ne suis pas guéri, je suis peintre. Et je crois pouvoir transmettre ce que j’ai compris. G. G.

Mon avis : Ce livre est un témoignage qui m’a touchée par sa très grande sincérité mais aussi par son intelligence. Gérard Garouste est un des peintres français contemporains les plus célèbres. Après des débuts un peu incertains, il se fait connaître dans les années 80 en décorant la boîte de nuit Le Palace, ce qui fait immédiatement de lui un peintre à la mode. Des marchands d’art américains lancent sa carrière sur le plan international mais, assez vite, on lui reproche de ne pas fournir assez de tableaux – et pour cause : il connaît de fréquents accès de délire qui l’empêchent de peindre durant des périodes assez longues. Il est en effet maniaco-dépressif et L’Intranquille ne cache rien de la violence de ses crises, de ses moments de sadisme dans ces cas-là … en particulier contre sa femme Elisabeth dont on ne peut qu’admirer la constance et le dévouement.
Gérard Garouste est un peintre figuratif qui renoue avec la grande tradition de la peinture : il fabrique lui-même ses couleurs avec des recettes traditionnelles (pigments, huiles) et ses thèmes picturaux sont une sorte de dialogue avec les symboles et les récits bibliques. Il apprend même l’hébreu pour pouvoir lire les textes sacrés dans leur langue originelle, et consulte des rabbins pour l’éclairer sur telle ou telle interprétation d’un texte. Il a pensé se convertir au Judaïsme et célèbre plusieurs fêtes juives avec sa famille. Comment ne pas y voir la volonté d’un fils de réparer les erreurs d’un père antisémite ?

Je suis vraiment entrée de tout cœur dans ce beau récit, partageant souvent les sentiments de Gérard Garouste, admirant son énergie, sa combattivité et son esprit sans cesse en éveil.

Extrait page 125 :

Je vis dans un pays aux idées très arrêtées, accroché à son concept d’avant-garde. Je ne peux effectivement pas le représenter, je ne crois plus à ce mot, ni au mot « moderne » ou « original ». C’est devenu une recette, on s’installe dans l’originalité, on est acheté à Beaubourg et on rentre dans la nouvelle académie du XXè siècle, où le discours fait l’œuvre.
L’avant-garde au musée n’est plus une avant-garde ! La provocation n’est plus une provocation si elle est à la mode ! La France entretient pourtant cette idée comme une vieille mariée, parce qu’elle se flatte et se repent en même temps d’avoir abrité et méprisé les impressionnistes, une bande d’Indiens géniaux qui fréquentaient le même quartier, les mêmes cafés et s’échangeaient leurs toiles faute de les vendre. Comme toujours elle campe sur son histoire, et, d’une révolution pleine de sens, cent ans plus tôt, elle a fait un dogme.

Lambeaux de Charles Juliet

lambeaux-julietCharles Juliet rend hommage à ses deux mères : à sa mère biologique d’abord, qu’il n’a connue que le premier mois après sa naissance et dont il a appris bien des années plus tard l’existence et le destin dramatique, et sa mère adoptive ensuite, celle qui l’a élevé et qui lui a donné tout l’amour qu’une mère peut donner.
La première partie de ce récit retrace donc la vie de cette jeune paysanne à laquelle on refuse la possibilité de poursuivre sa scolarité alors qu’elle est extrêmement douée, qui doit dissimuler son intelligence et sa sensibilité pour s’assimiler aux autres paysans qu’elle côtoie et à la vie qu’elle mène, qui connaît un amour malheureux puis qui fait un mariage décevant. Ces pages dressent un portrait de femme bouleversant, dans lequel chaque lecteur, je pense, reconnaîtra un peu de lui-même, dans la mesure où nous avons tous le sentiment d’être « passé à côté » de nos vies, ou d’avoir désiré des choses impossibles …
J’ai surtout été stupéfaite que l’auteur sache retranscrire aussi bien les pensées de cette mère qu’il n’a quasiment pas connue : on a l’impression qu’il est parvenu à pénétrer son âme et ses sentiments, comme s’il s’était entièrement identifié à cette mère.
J’ai trouvé cette première partie du livre tellement belle que j’ai craint, en la terminant, que la deuxième partie ne puisse pas se maintenir à un tel niveau. Et puis, si, jusqu’à la dernière page on est emporté par la beauté et les accents de vérité qui émanent de ce récit.
Certes, c’est une histoire très sombre où les êtres connaissent souvent le désespoir et se confrontent autant à la dureté du monde qu’à leurs propres limites, mais les dernières pages du livre ouvrent tout de même sur la lumière et sur l’espoir, et célèbrent le beauté de la vie.
J’ai beaucoup aimé le style de Charles Juliet, qui est dépourvu de préciosité et de fioritures inutiles : chaque mot frappe juste et renvoie le lecteur à sa propre vérité.
Je crois que c’est pour lire d’aussi beaux romans que je m’intéresse à la littérature, et je ne peux qu’en conseiller très vivement la lecture !

La Méprise de Vladimir Nabokov

Hermann, un petit bourgeois bien installé dans la vie, croise au cours d’une promenade à la campagne, un vagabond nommé Félix dans lequel il reconnait son sosie. Cette rencontre et surtout cette grande ressemblance font germer dans l’esprit fantasque d’Hermann un plan d’escroquerie auquel il veut associer son épouse, une femme stupide mais qui lui fait aveuglément confiance.

Ce roman joue avec les codes de plusieurs genres littéraires qui sont ici étroitement imbriqués : roman policier, roman psychologique, roman russe dans la lignée de Dostoïevsky. Nabokov s’amuse de ces genres et de leurs codes pour mieux les détourner.
Le lecteur essaye d’anticiper les futurs rebondissements mais le héros est un personnage si imprévisible et si bizarre que toute anticipation est impossible.
Le thème de ce roman ? Je dirais que c’est l’identité et la folie – l’angoisse du dédoublement de soi.
Beaucoup de passages, spécialement vers la fin, sont burlesques (et tragiques en même temps), d’autres, notamment au début, sont très énigmatiques, comme cette longue scène où Hermann imagine sa femme en train de coucher avec Félix et essaye de s’éloigner mentalement de la scène pour mieux la percevoir.

Bref, ce roman est d’une grande richesse de significations et je pense que plusieurs lectures et interprétations sont possibles.

Irlanda de Espido Freire

Ce roman espagnol contemporain nous plonge dans une atmosphère tout à fait étrange, à la fois inquiétante, ambiguë et, à bien des égards, poétique.
La narratrice, une adolescente solitaire et sensible, nommée Natalia, vient de perdre sa petite sœur atteinte d’une grave maladie.  Sa mère, pour lui éviter l’atmosphère de deuil de la maison, l’envoie en vacances avec ses cousins et trois de leurs amis remettre en état une maison familiale.
Sa cousine, Irlanda, la fascine par son ascendant naturel sur les autres, et éveille par là même son hostilité et son désir d’échapper à son emprise.

Une sourde rivalité oppose dès lors les deux adolescentes, sur divers modes, du plus hypocrite au plus déclaré.

Natalia vit dans un monde à mi chemin entre fantasme et réalité, et l’auteur Espido Freire montre un grand talent pour nous faire entrer dans les pensées de cette jeune fille : pensées à la fois hantées par la mort de sa petite sœur et pleines de symboles et de mythes autour de la nature : l’occupation favorite de Natalia est d’ailleurs la tenue d’un herbier.

J’ai bien aimé ce roman dont l’atmosphère et le thème sont vraiment insolites, et dont la narratrice m’a paru si étrange que je me sentais toujours entre la sympathie et l’incertitude vis à vis d’elle (on a toujours tendance à trouver les narrateurs sympathiques et à s’identifier à eux.)

Par ailleurs, le style d’écriture est très littéraire, par moments poétique, et les aspects psychologiques sont évoqués avec beaucoup de justesse et une grande habileté qui ménage parfaitement le suspense final.

Roman délicat, vénéneux et ingénu …