Des Poèmes d’Anne Barbusse

Couverture chez Encres Vives

Ce long poème est extrait des « Quatre murs le seau le lit » paru chez Encres Vives en 2020 dans la collection Encres Blanches (n°804)


Présentation de la poète :

Anne Barbusse est née en 1969 à Clermont-Ferrand. Après des études de lettres classiques à Paris, elle enseigne quelques années à l’Université Paris VIII. Puis elle s’installe dans un village du Sud de la France. Elle enseigne actuellement le français langue étrangère aux enfants migrants. En pleine crise grecque, elle reprend ses études à distance et obtient un master traduction de littérature néo-hellénique en 2017, et elle traduit de la poésie grecque moderne. Elle commence réellement à envoyer ses textes aux éditeurs à la faveur du confinement. (Source : Quatrième de Couverture, Editeur).

Présentation du recueil :

« les quatre murs le seau le lit » est un recueil issu d’un journal poétique plus vaste écrit lors de plusieurs séjours en hôpital psychiatrique pour dépression. Il en constitue aussi la clôture, l’acmé, l’enfermement extrême, avec le traumatisme de la chambre d’isolement et d’une expérience de dépersonnalisation, où, à ma perte de repères due à la dépression, la psychiatrie va rajouter une perte d’identité. Recluse involontaire (et par erreur), je passe environ dix jours à attendre une libération, en demandant à mon écriture de préserver un moi déjà abîmé, en demandant à la poésie de reconstruire ce que la psychiatrie, sous couvert de soigner, a démoli. (Source : Quatrième de Couverture, par la poète)

Extrait page 5 :

ces mêmes couloirs jaunes qui ont connu tant de fous passants
(et des fous dansants)
avec le carrelage de petits carreaux multicolores
de laides chaises de laides plantes toutes en plastique
et Van Gogh au-dessus pauvre Van Gogh
les Tournesols
plus loin les champs tournoyants sous le ciel tournoyant
plus loin le café de nuit peint comme café de jour
patience
patience – et un Gauguin – femmes à Tahiti
je ne connais plus les proverbes mais je sais qu’ils existent
je suis dans les mots mais souvent ils m’échappent
je suis dans l’H.P. mais j’oublie maints détails – mais cette fois en pyjama interdiction de
sortir du bâtiment alors je vais le connaître par cœur

en pyjama
bleu
comme ciel mer lac amour nuit
en pyjama laide et belle de la beauté de la folie psychiatrique
démesuré trop long déhanché mal fagoté
en chaussettes
pas d’habits pour sortir chez le commun des mortels
pas de bagues pas de boucles d’oreilles qui ornent trop et font paraître belle
être réduit à un corps laid
faire disparaître le corps dans l’ampleur du tissu
se faire disparaître dans l’anonymat du costume que plusieurs nous sommes à porter
bleu
comme le jour les prunes les iris le lilas
comme le fond des mers et le fond de la souffrance
si tant est qu’elle arbore couleur
mon pyjama bleu et moi errons dans les dédales fermés du bâtiment fermé
les portes s’ouvrent mais pour les autres ceux qui ont habits
je ne sais ce qu’est être coquette pour l’amant

**

Anne Barbusse

Des textes d’Antonin Artaud

Ces textes sont extraits de L’Ombilic des Limbes, paru chez Poésie/Gallimard. Mon exemplaire date de 2007 et je l’ai lu et relu à maintes reprises.

Note sur Antonin Artaud :

Antonin Artaud (1896-1948) est un poète, acteur, écrivain, essayiste, dessinateur et théoricien du théâtre français. Il commence à souffrir de troubles psychiques et de dépression dès la fin de ses études, en 1914. En 1921, il rentre dans la compagnie de Charles Dullin et s’intéresse au Mouvement Dada. Il commence à publier des poèmes dès les années 20. En 1923, il commence à jouer au cinéma et tournera avec Dreyer, Pabst, Abel Gance. Il rentre dans la compagnie de théâtre des Pitoëff. En 1924, il rejoint l’aventure surréaliste, qui vient juste de voir le jour et il « entre en littérature » à ce moment-là. L’Ombilic des Limbes et le Pèse-nerfs sont publiés en 1925. En 1927, Artaud rompt avec les surréalistes car ils se sont ralliés au Parti Communiste. En 1932, il publie Le Théâtre de la cruauté, qui devait avoir un grand retentissement. De 1937 à la fin de sa vie, il est interné dans divers asiles psychiatriques et subit des électrochocs à répétition, contre sa volonté. (Source : Wikipédia, résumé par mes soins).

Page 103

Si l’on pouvait seulement goûter son néant, si l’on pouvait se bien reposer dans son néant, et que ce néant ne soit pas une certaine sorte d’être mais ne soit pas la mort tout à fait.
Il est si dur ne plus exister, de ne plus être dans quelque chose. La vraie douleur est de sentir en soi se déplacer sa pensée. Mais la pensée comme un point n’est certainement pas une souffrance.
J’en suis au point où je ne touche plus à la vie, mais avec en moi tous les appétits et la titillation insistante de l’être. Je n’ai plus qu’une occupation, me refaire.

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Page 98

Le difficile est de bien trouver sa place et de retrouver la communication avec soi. Le tout est dans une certaine floculation des choses, dans le rassemblement de toute cette pierrerie mentale autour d’un point qui est justement à trouver.
Et voilà, moi, ce que je pense de la pensée :
CERTAINEMENT L’INSPIRATION EXISTE.
Et il y a un point phosphoreux où toute la réalité se retrouve, mais changée, métamorphosée, – et par quoi ? ? – un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles.

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Page 106

Toute l’écriture est de la cochonnerie.
Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons.
Toute la gent littéraire est cochonne, et spécialement celle de ce temps-ci.
Tous ceux qui ont des points de repère dans l’esprit, je veux dire d’un certain côté de la tête, sur des emplacements bien localisés de leur cerveau, tous ceux qui sont maîtres de leur langue, tous ceux pour qui les mots ont un sens, tous ceux pour qui il existe des altitudes dans l’âme, et des courants dans la pensée, ceux qui sont esprit de l’époque, et qui ont nommé ces courants de pensée, je pense à leur besognes précises, et à ce grincement d’automate que rend à tous vents leur esprit,
– sont des cochons.
Ceux pour qui certains mots ont un sens, et certaines manières d’être, ceux qui font si bien des façons, ceux pour qui les sentiments ont des classes et qui discutent sur un degré quelconque de leurs hilarantes classifications, ceux qui croient encore à des « termes », ceux qui remuent des idéologies ayant pris rang dans l’époque, ceux dont les femmes parlent si bien et ces femmes aussi qui parlent si bien et qui parlent des courants de l’époque, ceux qui croient encore à une orientation de l’esprit, ceux qui suivent des voies, qui agitent des noms, qui font crier les pages des livres,
– ceux-là sont les pires cochons.
Vous êtes bien gratuit, jeune homme !
Non, je pense à des critiques barbus.
Et je vous l’ai dit : pas d’œuvres, pas de langue, pas de parole, pas d’esprit, rien.
Rien, sinon un beau Pèse-Nerfs.

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Deux Poèmes de Denis Hamel

Dans le cadre de mon Mois Thématique sur la Maladie Psychique d’octobre 2021, je vous propose la lecture de ces deux beaux poèmes de mon ami le poète Denis Hamel.
Ces deux poèmes sont extraits de son recueil Le Festin de fumée, paru en 2016 chez les Editions du Petit Pavé, dans la collection du Semainier.

Note sur le Poète :

Denis Hamel est né en 1973. Il vit et travaille à Paris.
Il lit de la poésie depuis 1995, en écrit depuis 1999 et en publie (peu) en revue depuis 2002.
Ni avant-gardiste ( Charybde) ni anti-moderne (Scylla), il cherche une clairière dans la forêt de l’écriture.
(Source : éditeur)

Solian

mon amour est terni
comme ces vieux couverts
en argent qu’on oublie
dans les meubles sévères

de la maison d’enfance
des spectres de chiffons
comme en chiens de faïence
rêvent de puits sans fond

menant de salle en faille
bleue, les soupirs du bois
qui vieillit et travaille
comme un être aux abois

disent les mots du temps
au givre des fenêtres
oh pensée du printemps
je ne me sens plus être

**

capitalisme et psychose

des nuées d’oiseaux noirs
montent derrière mes yeux
au loin les bâtiments
les blocs utilitaires

entourés de nature
et de fleurs anhistoriques
l’école, la caserne, l’usine
et l’asile entrent dans le couchant

j’ai pris des psychotropes
et marche péniblement
dans les rues de mon enfance
les habitats mortuaires

décorés de guirlandes
invitent à l’immobilité
face au pouvoir de la matière
dans le pays des araignées

**

Je ne me souviens de rien, de Diane-Sara Bouzgarrou

affiche du film

Dans le cadre de mon Mois Thématique sur la maladie psychique, j’ai regardé ce moyen-métrage (59 minutes) de la réalisatrice Diane-Sara Bouzgarrou, dont j’avais entendu parler par mon ami le poète Denis Hamel, qui l’avait vu lors de sa sortie en salles en 2017 et qui l’avait beaucoup aimé.

Quatrième de Couverture du DVD (Présentation de la réalisatrice):

Décembre 2010 : la révolution éclate en Tunisie, le pays de mon père. Les cris de fureur du peuple tunisien rejoignent d’une étrange manière l’agitation intérieure qui grandit en moi depuis quelques semaines. Traversant au même moment un épisode maniaco-dépressif d’une grande intensité, je suis diagnostiquée bipolaire et entre en clinique psychiatrique. Au sortir de cette longue dépression, je n’ai presque aucun souvenir de ce moment de vie. Me restent des dizaines d’heures de rushes, des centaines de photos, deux carnets remplis d’écrits, de collages, de dessins, précieuses traces palliant à mon amnésie. Plus de quatre ans après, ces quelques mois de ma vie restent encore inaccessibles à ma mémoire. Le projet de ce film : la reconstituer et tenter de montrer la réalité de cette maladie.

Mon humble avis :

A partir de matériaux disparates, la réalisatrice se prend elle-même comme sujet d’étude et d’examen, et on voit à travers les diverses séquences comment elle perd peu à peu ses repères, avec des discours qui deviennent de plus en plus étranges, un peu outranciers, puis déconnectés de la réalité lorsqu’elle se retrouve en clinique psychiatrique. On voit aussi les réactions très calmes et raisonnables de ses proches et de sa famille, qui semblent à la fois inquiets pour elle mais prêts à la soutenir et, semble-t-il, toujours très présents pour la rassurer et l’écouter, comme son compagnon et ses parents. Au cours de sa maladie, la réalisatrice-héroïne semble traverser des épisodes de grande excitation euphorique, où elle trouve tout « magnifique » (les phases maniaques) mais elle connaît aussi l’abattement, l’angoisse et les pensées suicidaires dans ses phases de dépression. Les images sont par instants saccadées, heurtées, bousculées, et partent tantôt vers le plafond tantôt vers le sol comme pour nous montrer le déséquilibre intérieur de la réalisatrice et les chamboulements de son esprit. Indépendamment de l’image, de nombreux textes s’affichent sur fond noir, et je les ai beaucoup appréciés car ils donnent des points de vue éclairants et une prise de recul sur ce qui nous est montré, comme si les mots écrits constituaient une sorte de salut, quelque chose à quoi se raccrocher en dernier recours. La présence de collages, de dessins, de photos au sein du film complète l’autoportrait psychologique de la réalisatrice et multiplie les facettes et les points de vue.
Un très bon film, qui montre la maladie psychique dans sa réalité et dans son vécu quotidien, sans chercher à présenter la folie comme une chose horrifique ou repoussante, et sans non plus la présenter comme anodine ou banale, et donc, selon moi, avec un regard très juste et très humain !

Recension et autres bonnes nouvelles concernant mon livre « La Portée de l’ombre »

La poète et directrice de revue Cécile Guivarch vient de faire paraître sur son excellent site Terre à Ciel une recension de mon livre « La Portée de l’ombre » paru chez Rafael de Surtis.
Vous pouvez lire son article ici :

https://www.terreaciel.net/Hep-Lectures-fraiches-janvier-2021#.YBMUhU-g-Uk


Une autre bonne nouvelle :
Le poète Eric Dubois, qui anime le très bon site « Poésie Mag » vient de publier deux extraits de « La Portée de l’ombre », que vous pouvez consulter ci-après :

https://poesiemag317477435.wordpress.com/2021/01/26/marie-anne-bruch/

« La Portée de l’ombre » est disponible sur le site des éditions Rafael de Surtis, dans la catégorie « Proses » et Nouveautés.
Voici le lien vers la page :

EDITIONS RAFAEL DE SURTIS

Merci de votre intérêt !

Les Emigrants de W.G. Sebald

couverture du livre chez Babel

J’ai lu Les Emigrants dans le cadre du défi « Les feuilles allemandes » de Patrice et Eva.

Cette lecture était pour moi une découverte de l’univers littéraire insolite et particulier de W.G. Sebald, dont je vous propose une petite note biographique afin de situer l’écrivain et son œuvre :

W.G. Sebald (1944-2001) est un romancier et essayiste allemand, né pendant la Seconde Guerre Mondiale et qui a tenté dans son œuvre littéraire de rendre compte des horreurs de la guerre et du nazisme et d’en perpétuer la mémoire. Ses textes littéraires sont toujours accompagnés de photos, qui ancrent les textes dans une réalité vérifiable, quasi journalistique, mais aussi poétique. Sebald a été pressenti comme un lauréat possible du Prix Nobel de Littérature. Il a émigré en Grande Bretagne à partir de la fin des années 60, occupant des fonctions de professeur d’Université à Manchester puis à Norwich. Il est décédé à 57 ans d’une crise cardiaque au volant de sa voiture. Son œuvre littéraire a suscité plus d’intérêt dans les pays anglo-saxons que dans son propre pays d’origine. (source : Wikipédia vu par moi)

Présentation des Emigrants par l’éditeur en Quatrième de Couverture :

Avec un prégnant lyrisme teinté de mélancolie, Sebald se remémore – et inscrit dans nos mémoires – la trajectoire de quatre personnages de sa connaissance que l’expatriation (ils sont pour la plupart juifs d’origine allemande ou lituanienne) aura conduits – silencieux, déracinés, fantomatiques – jusqu’au désespoir et à la mort.
Mêlant investigations et réminiscence, Sebald effleure les souvenirs avec une empathie de romancier, une patience d’archiviste, une minutie de paysagiste, pour y découvrir le germe du présent. A la lisière des faits et de la littérature, son écriture est celle du temps retrouvé.

Mon humble avis :

Parmi les quatre histoires qui nous sont racontées dans ce livre, on retrouve certains éléments qui se font écho mais qui sont chaque fois développés et envisagés sous des angles différents, comme si le sujet du déracinement et de l’exil était chaque fois un peu plus approfondi.
Les origines juives de ces quatre hommes sont généralement révélées par de petites touches allusives, et l’auteur laisse beaucoup de place à l’imagination et à la réflexion du lecteur pour faire ses propres déductions et comprendre l’effroi et la détresse qui a pu saisir ces émigrants.
Même si ces hommes ont échappé à l’Allemagne nazie, et n’ont pas connu directement l’horreur des camps dans leur propre chair, on sent à quel point cette Histoire est imprimée en eux, dans leur esprit, leur cœur et leur mémoire, et les ronge de l’intérieur, faisant d’eux des victimes à retardement de l’antisémitisme hitlérien.
Certaines visions reviennent à plusieurs reprises, comme celle des villes en ruines, où des bâtiments anciennement luxueux se changent rapidement en lieux insalubres, avec des images de décrépitude, de déchéance, d’anéantissement, et on sent que les personnages eux-mêmes sont fragiles et menacés de destruction.
Il m’a semblé que Sebald tentait souvent de nous faire basculer d’une vérité documentaire, historiquement datée et très vérifiable, constituée de faits et d’événements, à des visions plus intérieures, bizarres, peut-être symboliques ou impressions d’irréalité, avec des récits de rêves, des imbrications de témoignages les uns dans les autres ; la présence de photographies, qui dans un premier temps semble nous ancrer dans le réel, finit par provoquer chez le lecteur une sensation d’étrangeté ou certains questionnements.
J’ai eu souvent à l’esprit tout au long de ces pages que Sebald était lui-même un émigrant d’origine allemande, et on sent sa profonde implication à travers ces récits, et son empathie pour les quatre homme dont il nous parle.
L’écriture est magnifique, à la fois précise et imagée, avec de belles descriptions de paysages, des phrases souvent longues et complexes, de même qu’un sens psychologique affûté.

Une lecture qui restera pour moi marquante et importante !
Une grande expérience littéraire, même si elle n’est pas toujours aisée.

Extrait page 190 :

De fait, en voyant Ferber travailler des semaines durant à l’une de ses études de portrait, il m’arrivait souvent de penser que ce qui primait chez lui, c’était l’accumulation de la poussière. Son crayonnage violent, opiniâtre, pour lequel il usait souvent, en un rien de temps, une demi-douzaine de fusains confectionnés en brûlant du bois de saule, son crayonnage et sa façon de passer et repasser sur le papier épais à consistance de cuir, mais aussi sa technique, liée à ce crayonnage, d’effacer continuellement ce qu’il avait fait à l’aide d’un chiffon de laine saturé de charbon, ce crayonnage qui ne venait à s’interrompre qu’aux heures de la nuit n’était en réalité rien d’autre qu’une production de poussière. J’étais toujours étonné de voir que Ferber, vers la fin de sa journée de travail, à partir des rares lignes et ombres ayant échappé à l’anéantissement, avait composé un portrait d’une grande spontanéité ; mais étonné je l’étais encore plus de savoir que ce portrait, le lendemain, dès que le modèle aurait pris place et que Ferber aurait jeté un premier coup d’œil sur lui, serait infailliblement effacé, pour lui permettre à nouveau, sur le fond déjà fort compromis par les destructions successives, d’exhumer, selon son expression, les traits du visage et les yeux en définitive insaisissables de la personne, le plus souvent mise à rude épreuve, qui posait en face de lui. (…)

Les Emigrants de Sebald étaient parus chez Babel (Actes Sud) en 1999 dans une traduction française de Patrick Charbonneau.

Parution de mon nouveau recueil « La Portée de l’ombre » : Lancement de la Souscription.

Cher(e)s ami(e)s blogueurs(euses), poètes, amateurs (trices) de littérature,

J’ai le plaisir de vous annoncer le lancement d’une souscription pour mon recueil « La Portée de l’ombre » à paraître en décembre 2020 chez Rafael de Surtis.
Il s’agit d’un recueil de proses sur la musique (classique et jazz) de Bach à Miles Davis, sur les émotions artistiques en général et aussi sur la folie et l’internement, avec quelques échos et parallèles entre ces thèmes.
C’est un recueil très personnel où j’explore des sentiments et des perceptions que chacun peut connaître à des degrés divers.

Pour commander, vous pouvez imprimer le bulletin et le renvoyer avec votre règlement aux éditions Rafaël de Surtis, 7 rue Saint-Michel, 81170 Cordes sur Ciel – France.

Merci par avance à ceux qui auront cet intérêt !

Voici deux extraits de ce recueil :

Fauré – Quartet n°1 – Allegro (1er mouvement) – 1879

C’est une musique qui allie exaltation et humeur plaintive : on sent un grand chagrin, ou plutôt des envolées successives de chagrin, comme un sanglot qui n’accepte pas de se laisser consoler et qui se force à aller crescendo.
Cette musique possède une grande unité de ton, elle garde son caractère sophistiqué et son raffinement quelles que soient les circonstances.
Quelque chose d’élitiste, de précieux, de hautain, dans ces circonvolutions mélodiques : on sent que ce quartet a pu être joué par des dandys à monocles et des élégantes à éventails, du temps de la Belle Epoque, dans des salons du boulevard Saint-Germain, en revenant d’une promenade en calèche au Bois de Boulogne.
On pense à Proust, on voit des jeunes filles en robes blanches rire sous les tonnelles, observées à distance respectueuse par des hommes du monde neurasthéniques et rongés par des accès de jalousie morose.

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(Un autre extrait, plus loin)

Quelques temps après ma première hospitalisation – il y a quinze ans – j’avais croisé par hasard dans la rue une jeune femme que j’avais connue à l’hôpital.
Au moment où je l’ai croisée, je ne délirais plus mais j’étais très tracassée par le contenu de mon ancien délire et très mortifiée d’avoir été enfermée.
Cette rencontre dans la rue avait été pour moi l’occasion de parler de mon expérience délirante à cette jeune femme, et de lui demander ses impressions sur le délire qu’elle avait traversé de son côté.
Elle avait répondu à mes questions avec beaucoup de réticence et je la sentais gênée d’être amenée sur ce sujet.
Elle m’avait tout de même confié que, dans son expérience, elle avait sauvé le monde et que son délire ressemblait à un film fantastique américain.
Au bout de quelques minutes, elle avait écourté notre entrevue et m’avait dit qu’elle espérait que nous parlerions d’autre chose si nous devions nous recroiser un jour.
Je m’étais aperçue, avec surprise, que le contenu d’un délire était une chose intime et honteuse qu’il fallait garder pour soi.
Pourtant, dans mon idée, cette sorte d’expérience était quelque chose de rare qui pouvait nous apprendre quelque chose sur notre esprit, voire même sur le monde.

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Voici le bulletin de souscription :

bon de commande

Une voix dans la nuit, de Yasushi Inoue

Une voix dans la nuit est un roman de Yasushi Inoue disponible depuis 2019 chez Picquier Poche dans une traduction de Catherine Ancelot, où il fait 323 pages.

Yasushi Inoue (1907-1991) est un des écrivains japonais les plus importants du 20è siècle, auteur de romans et de recueils de nouvelles.

Quatrième de couverture par les éditions Picquier :

Un vieux fou de poésie part en croisade contre tous les démons de la modernité qui enlaidissent la nature. Afin de sauver sa petite fille de leur emprise, il l’enlève, embarque dans son errance une jeune fugueuse et un chauffeur de taxi, et part à la recherche d’une terre promise où persisteraient encore la beauté et la pureté originelles. Avec pour seul guide le Manyô-Shû, le plus ancien recueil de poésie japonaise, il se lance dans l’impossible quête des lieux chantés par ces admirables poèmes. Impossible car le temps a bien sûr passé … Il mesurera bientôt les limites et les dangers de son rêve.

Mon humble avis :

Je connaissais Yasushi Inoue surtout pour ses superbes recueils de nouvelles et je suis assez perplexe devant ce roman, même si on ne peut pas parler tout à fait de déception.
Inoue choisit pour héros un vieil érudit atteint de démence – il est, au sens littéral, tombé sur la tête – et il entend des voix, se croit persécuté, et développe une sorte de délire mystique où la modernité est démoniaque et où le respect des traditions ancestrales est la seule voie désirable et pure.
Jusqu’à quel point ce vieux fou est-il le porte-parole de l’auteur ? Sans doute pas complètement (puisqu’il n’est pas du tout dans la réalité et désire des choses impossibles) mais on sent tout de même qu’Inoue a de l’attachement et de la sympathie pour cet amateur de poésie au cœur pur.
Je n’ai pas trouvé vraisemblable ce quarteron de fuyards : le vieux fou, sa petite fille, la jeune fugueuse et un chauffeur de taxi providentiel, personnage falot et transparent qui ne sert qu’à véhiculer les trois autres à travers tout le Japon, et dont la course devrait atteindre un prix astronomique si l’auteur se souciait de réalisme, ce qui n’est pas le cas.
Il y a malgré tout de belles réflexions au cours de ces pages, par exemple sur la mort, et Inoue nous fait bien sentir à quel point la quête de son héros est impossible et vaine, le montrant comme une sorte de Don Quichotte à la japonaise.
Durant tout le livre, on nous présente le Japon en pleine métamorphose industrielle et technique, chaque paysage apparemment préservé se transforme bientôt en chantier, dans une fureur de construction et d’urbanisation à tout-va, et le petit groupe de fuyards ne cesse de chercher, toujours plus loin, le havre de paix tant désiré et introuvable.
Si le propos peut paraître « réac » ou tout au moins conservateur, il faut noter qu’il s’accompagne d’une conscience écologique très vive, avec un grand respect de la nature et le désir d’une activité humaine moins envahissante pour ce monde.
Un livre agréable, mais un peu naïf, et sans doute pas le meilleur d’Inoue.

Extrait page 196 :

Il sentit monter en lui un sentiment de révolte contre la désinvolture avec laquelle on considérait la mort, pas seulement celle de l’oncle de Tchâtcha, mais celle des êtres humains en général. Que meure un personnage de haut rang ou un homme du peuple, que meure un vieillard ou un enfant, qu’il s’agisse d’un être au cœur pur ou d’un criminel, à chaque fois c’est un être humain qui achève son existence après être venu au monde et y avoir vécu quelques années ou quelques décennies.
Il faudrait accompagner les morts avec de la douleur et des lamentations. Car telle est la nature de la mort. Comment chanter la vie quand on n’éprouve plus ni chagrin ni regret en face des morts ? Considérer la mort avec désinvolture ou traiter la vie à la légère, c’est tout comme. Jamais comme de nos jours, on n’a affiché un tel mépris de la vie. (…)

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Jazz Suicide, un album de Kaplan

pochette du disque

J’avais consacré il y a trois ans un article au premier album, très réussi, du groupe Some Kinda Love, constitué du compositeur et multi-instrumentiste Christophe Biffe et de la chanteuse Rachel Desbois.

Il se trouve que Christophe Biffe vient de sortir un album solo, sous le nom apparemment très hitchcockien de Kaplan, dont le titre « Jazz Suicide » n’est pas sans rappeler le fameux « Rock’n Roll Suicide » de David Bowie, et semble vouloir nous orienter d’emblée vers des atmosphères plus sombres et mélancoliques que ses précédents albums en duo.
Et en effet, les paroles nous conduisent souvent au bord de la folie, entre personnages « pleins de haine en stock », « nuit brutalisée » et « coups de spleen » mais à travers cette « tristesse en série », l’amour apporte une note lumineuse, sensuelle et passionnée, avec des accents très romantiques dans la chanson « L’émotion des vagues », ou encore dans « Jamais ».
Dans cet album, Christophe Biffe joue une grande partie des divers instruments et donne sa voix, mi parlée mi chantée, parfois même murmurée, aux inflexions douces et paisibles, qui atténuent les accents douloureux de certaines paroles et semblent vouloir mettre cette mélancolie à distance.
Remarquons une grande unité dans ce disque : les transitions entre les chansons se font de manière très naturelle, avec une certaine impression de continuité, et les paroles se font écho de chansons en chansons, avec la réapparition, en particulier, du personnage de la bien nommée et très désirée Daisy et des musiques jazz ou rock, nommément citées, ce qui en fait presque un « concept-album », et évoque tout au moins une histoire suivie et presque scénarisée.
Le climat musical est toujours marqué par les influences nonchalantes et discrètes de Gainsbourg ou Bashung, avec des mélodies agréables et élégantes, mais on reconnait sur certains titres des rythmes et des guitares plus rocks et des rythmes plus rapides qui insufflent dynamisme et énergie, comme dans les chansons Concert Rock ou Boxe sous vide.
La dernière chanson de l’album, éponyme, montre un mariage harmonieux entre pop et jazz et fait parfois penser à l’album « Trouble Fête », un des meilleurs d’Arthur H, par son originalité et son climat.
Un album extrêmement agréable à écouter, musicalement très abouti, et aux paroles intéressantes, que vous pouvez écouter sur la plupart des plateformes musicales en ligne, et dont je vous donne au moins deux liens (Deezer et YouTube) :

L’album sur Deezer

L’album sur YouTube

Le Cas Sneijder de Jean-Paul Dubois

Pour commencer l’été, je voulais parler d’un livre un peu léger et amusant et puis, ayant lu Le cas Sneijder de Jean-Paul Dubois, j’ai pensé qu’il pouvait correspondre à cette description, bien qu’il soit certainement plus profond qu’il n’y paraît.
Jean-Paul Dubois avait éveillé ma curiosité au moment de sa réception du Prix Goncourt en 2019, et j’avais noté son nom pour une future lecture – ce qui est donc chose faite et s’est avéré une expérience pas désagréable.

Pour que vous vous fassiez une idée de l’histoire, en voici un début très succinct :

Paul Sneijder est un homme de soixante ans, qui a été victime d’un terrible accident d’ascenseur au cours duquel sa fille adorée, âgée d’une trentaine d’années, a perdu la vie en même temps que les trois autres personnes présentes à ce moment-là avec eux dans la cabine. Après une période de coma, Paul Sneijder est profondément traumatisé et se sent d’autant plus seul que ni sa femme si ses deux fils jumeaux ne veulent le comprendre ou l’épauler, bien au contraire. Comme Paul Sneijder fait parfois des crises de panique à la suite de son accident, il décide de se consacrer à une activité de plein air, avec peu de contacts humains, et se fait embaucher dans une entreprise de dog-walking, c’est-à-dire qu’il est payé pour promener des chiens. Parallèlement, Paul Sneijder accumule la documentation technique et architecturale au sujet des ascenseurs et des accidents qui ont pu s’y produire dans le passé aux quatre coins du monde. (…)

Mon avis :

Bien que ce livre parle de sujets fort sérieux, pour ne pas dire dramatiques – le deuil, la folie, la solitude, l’incompréhension et la cruauté entre les êtres, les règles de vie absurdes dans nos sociétés mercantiles et techniciennes à outrance – je ne me suis pratiquement jamais sentie triste à sa lecture et j’avais au contraire le sourire aux lèvres et l’esprit léger, à cause de la manière humoristique et ironique dont tout cela est tourné et présenté. Par contre, la fin est un beau moment d’émotion, à laquelle je m’attendais un peu car le lecteur sent planer la menace autour du pauvre Paul Sneijder depuis les tout premiers chapitres déjà. Je me suis demandé très souvent au cours de cette lecture pourquoi cet homme ne divorçait pas, tant sa femme est obtuse, acariâtre, contrariante, stupide et n’a aucun point commun avec son mari. Il est vrai que Paul Sneijder dit plusieurs fois qu’il est lâche, ce qui pourrait expliquer une certaine passivité, mais dans son cas il finit par payer cette lâcheté extrêmement cher, au point que le courage lui aurait valu beaucoup moins de soucis et de désagréments.
J’ai aimé dans ce roman la place accordée aux chiens, car ils sont fortement individualisés, avec des caractères et des attitudes bien définis pour chacun, et leur personnalité joue un certain rôle dans le déroulement de l’histoire et la psychologie du héros, ce qui m’a semblé une idée jolie et originale, une réconciliation de l’homme avec la nature.
Au début, j’ai également aimé les considérations insolites et les méditations sur les ascenseurs, auxquels Jean-Paul Dubois consacre des pages mémorables – je ne me souviens pas d’avoir déjà lu des belles pages sur ce thème dans d’autres romans – mais au bout de plusieurs paragraphes sur ce thème j’ai été un peu lasse et pas tout à fait convaincue par le propos.
Je ne dévoile pas la fin mais ce dénouement amène beaucoup de tristesse et donne un petit pincement au cœur.
Un livre agréable à lire, bien construit, et à l’écriture plaisante.
On passe un moment de lecture sympathique.

Le cas Sneijder était paru en 2011 aux éditions de l’Olivier, il a reçu le prix Alexandre-Vialatte en 2012, et je l’ai lu en livre de poche, chez Points, (234 pages).

Un extrait page 135 :

L’évocation de cette dermatose réveilla d’un coup la fibre hygiéniste et prophylactique de ma femme. D’instinct, elle s’écarta légèrement de moi, de la même façon que si elle redoutait une contagion. Examinant mes poignets à un bon mètre de distance, elle fit une moue dont je ne savais si elle traduisait de l’inquiétude ou du dégoût, et elle dit :
– Il faut absolument que tu voies quelqu’un.
Tout au long de notre vie commune, à chaque fois que nous avions été confrontés à un souci, qu’il fût de santé ou d’un tout autre ordre, la première chose qu’Anna m’avait toujours dite, c’était : « Il faut que tu voies quelqu’un ». Il y avait quelque chose de magique dans cette adjuration. Invoquer ce « quelqu’un » qui, quelque part au-delà de nous, possédait la clé de l’énigme revenait, pour elle, à énoncer un acte de foi. (…)