Les règles du savoir-vivre dans la société moderne, de Jean-Luc Lagarce

Comme j’aime bien lire de temps en temps du théâtre et que l’auteur Jean-Luc Lagarce a une grande réputation littéraire, en tant que « classique du 20ème siècle », j’ai eu la curiosité d’acheter cette pièce.
Précisons tout de suite qu’il n’y a qu’un seul personnage sur la scène : une dame, plus exactement une conférencière qui s’adresse à nous, lecteurs et spectateurs, c’est-à-dire qu’elle ne joue pas précisément de rôle au sens traditionnel du terme.
Cette dame nous explique comment nous devons nous comporter lors des grandes étapes de la vie : naissance d’un enfant, baptême, choix des parrain et marraine, fiançailles, mariage, décès.
Il ne s’agit pas de règles morales ou de préceptes destinés à nous rendre plus heureux : il s’agirait plutôt de la façon d’agir la plus conforme aux conventions bourgeoises du début du 20ème siècle, voire du 19ème siècle.
J’ai d’ailleurs été très étonnée de constater que cette pièce date des années 1990 (1994 me semble-t-il) alors que le discours de la dame a un aspect très désuet et suranné, mais aussi très peu séduisant (certains passages ressemblent un peu à des textes juridiques, froids, sans expression d’affect), mais heureusement de petites notes d’humour et de second degré viennent de temps à autre égayer et alléger un petit peu l’ensemble, de même que certains effets de répétitions qui donnent plus d’intensité et d’expression.
C’est donc un texte exprimant surtout l’ironie vis-à-vis de la bourgeoisie mais aussi peut-être aussi une mise en évidence de l’inhumanité de nos sociétés d’où les sentiments sont soigneusement évacués au profit de codes et d’actions qui oscillent entre l’absurdité et la vénalité.
Malgré l’intérêt du propos sur le fond, je me suis un petit peu ennuyée à la lecture de ce long monologue qui manque vraiment trop de chair et d’énergie à mon goût et qui, selon moi, reste trop dans le même registre de bout en bout, n’apportant pas vraiment de surprise en cours de route.
Ce n’est que mon avis tout à fait subjectif, et il est possible que certains éléments intéressants de ce texte m’aient échappé.
Mais, certainement, j’essaierai de lire une autre pièce de Jean-Luc Lagarce car cette tentative, bien qu’elle m’ait laissée un peu sur ma faim, m’a aussi mise en appétit pour d’autres essais.

Les règles du savoir-vivre dans la société moderne était paru aux éditions des Solitaires Intempestifs en 1996.

Extrait page 8 :

(…)
Beaucoup de gens ont de la répugnance, car répugnance et rien d’autre, beaucoup ont de la répugnance à assumer les charges matérielles et morales qui incombent aux parrains et marraines et on devra sonder, on sondera, les esprits à ce sujet, avec beaucoup de diplomatie et de tact.
Car, il faut l’admettre, pour résumer ce chapitre, c’est une forme d’impôt forcé qu’on prélève ainsi, qu’on prélèvera ainsi, impôt et pas moins. Billevesées et hypocrites calembredaines que de prétendre l’inverse. (…)

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La fête de l’Insignifiance, de Milan Kundera

J’ai lu ce court roman de Milan Kundera dans le cadre du mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Milan Kundera (né en 1929) est un écrivain tchèque, installé en France en 1975 et naturalisé français en 1981. S’il écrit ses premières oeuvres dans sa langue maternelle, ses livres ultérieurs sont écrits en français. Ses oeuvres sont publiés dans la Pléiade à partir de 2011. La Fête de l’insignifiance, publiée en 2014, est son dernier roman (pour le moment).

D’habitude, je résume succinctement le début du roman pour donner une idée de l’histoire, des protagonistes, des thèmes, etc.
Mais cette fois-ci, cette manière de procéder me semble inutile car il n’y a pas vraiment (pas du tout) d’histoire et que les personnages, brossés à grands traits, sont plutôt des prototypes de caractères bien particuliers : ainsi D’Ardelo est le Narcissique facétieux, Alain est « l’excusard » (celui qui porte une grande culpabilité et une histoire familiale lourde à porter et qui se croit obligé de s’excuser à tout propos), Caliban a une vocation d’acteur et se fait passer pour Pakistanais, poussant jusqu’à inventer de toutes pièces une langue pakistanaise crédible, avec ses sonorités et sa grammaire, Caquelique est le prototype de l’homme insignifiant qui, pour cette raison, plaît beaucoup plus aux femmes que les hommes brillants.
Bien que ces personnages aient l’air au premier abord décrits sans beaucoup de nuances, ils prennent cependant une grande profondeur, par des analyses psychologiques, historiques, sociales, philosophiques, qui nous font également comprendre que ces personnages ne sont que des prétextes pour regarder le monde et notre société sous l’angle de l’ironie, de la blague, de la pirouette, des tonalités où Kundera a toujours excellé.
Malgré tout, bien que ce livre soit assez réjouissant pour l’esprit, à la fois inventif et savant, mélangeant la réalité (Le Jardin du Luxembourg, Staline et ses conseillers), le mensonge, l’imagination de l’auteur mais aussi celles de ses personnages (Alain fantasmant sur les nombrils féminins, puis Alain fantasmant sur une tentative de suicide de sa mère débouchant sur un assassinat), sautant volontiers du coq à l’âne et brouillant les pistes avec brio, il m’a semblé que le propos du livre – l’insignifiance du monde, son absurdité comique – avait déjà été traitée de manière plus convaincante dans d’autres romans de Kundera, comme La Plaisanterie, Risibles amours, L’ignorance, et sans doute bien d’autres.
Pour cette raison, je conseillerais ce livre seulement à un inconditionnel de Kundera, ayant déjà lu tous ses autres livres, mais pour un lecteur novice de cet auteur je conseillerais plutôt un des livres cités plus haut, ou encore le roman L’Identité, qui reste un de mes livres préférés.

Extrait page 51

Se sentir ou ne pas se sentir coupable. Je pense que tout est là. La vie est une lutte de tous contre tous. C’est connu. Mais comment cette lutte se déroule-t-elle dans une société plus ou moins civilisée ? Les gens ne peuvent pas se ruer les uns sur les autres dès qu’ils s’aperçoivent. Au lieu de cela, ils essaient de jeter sur autrui l’opprobre de la culpabilité. Gagnera qui réussira à rendre l’autre coupable. Perdra qui avouera sa faute. Tu vas dans la rue, plongé dans tes pensées. Venant vers toi, une fille, comme si elle était seule au monde, sans regarder ni à gauche ni à droite, marche droit devant elle. Vous vous bousculez. Et voilà le moment de vérité. Qui va engueuler l’autre, et qui va s’excuser ?

Les Contes Cruels de Villiers de l’Isle Adam


J’avais déjà lu Les Contes cruels (1883) quand j’avais vingt-deux ou vingt-trois ans, j’en avais gardé un assez bon souvenir, et cette relecture m’a encore plus convaincue de la beauté de ces contes et de leur intérêt.
On ne doit pas se méprendre : ces contes sont cruels, certes, mais la plupart ne sont ni horrifiques ni sanguinaires, il s’agit plutôt de contes ironiques, pleins de dérision pour la société bourgeoise du 19è siècle et ses valeurs mercantiles et utilitaristes.
Villiers de l’Isle Adam (1838-1889) s’amuse du progrès scientifique dans plusieurs de ces contes : ainsi il imagine une machine qui procure La Gloire aux auteurs dramatiques (elle produit suffisamment de bruits d’applaudissements et d’ovations pour remplacer ceux d’un public réel), il imagine aussi une machine qui prépare les gens à la mort de leurs proches, afin qu’ils ne soient pas tristes le moment venu.
L’auteur consacre quelques contes particulièrement percutants et beaux à l’évocation du Mal : ainsi, un acteur en retraite, en manque de sensations profondes et réelles, décide de commettre un crime terrible pour remplir le vide de son âme grâce aux remords qu’il ne manquera pas de ressentir ; de même, un énigmatique convive qui cache de ténébreux desseins – atteint d’une monomanie qui le pousse à hanter les échafauds et les divers lieux de supplice.
Un de ces contes est uniquement composé de poèmes, ce qui permet de voir que Villiers de l’Isle Adam a subi les influences de Baudelaire, Verlaine, ou encore des Parnassiens, dont il partage le goût des mots rares et des références antiques, plus ou moins flagrants selon les contes.
D’autres de ces contes évoquent le sentiment amoureux et la difficulté de se comprendre entre amants, et l’auteur montre une inquiétude et une mélancolie assez poignante.
De plus, Villiers de l’Isle Adam est un styliste raffiné, sophistiqué même, très typique de son siècle, qui mérite d’être découvert.

Voici un extrait page 268

En face de moi, dans le corridor, se tenait, debout, une forme haute et noire, – un prêtre, le tricorne sur la tête. La lune l’éclairait tout entier, à l’exception de la figure : je ne voyais que le feu de ses deux prunelles qui me considéraient avec une solennelle fixité.
Le souffle de l’autre monde enveloppait ce visiteur, son attitude m’oppressait l’âme. Paralysé par une frayeur qui s’enfla instantanément jusqu’au paroxysme, je contemplai le désolant personnage, en silence.(…)

Le Lambeau, de Philippe Lançon


Vous aurez sans doute remarqué que je ne suis pas tellement l’actualité littéraire mais j’étais très intriguée par Le Lambeau de Philippe Lançon et, ayant eu l’occasion de l’emprunter à une personne de mon entourage, je ne pouvais pas passer à côté.

Ce récit évoque le parcours de Philippe Lançon, journaliste à Charlie Hebdo : sa vie avant, pendant et surtout après l’attentat du 7 janvier 2015, où il a été gravement blessé aux bras et à la mâchoire, la manière dont il s’est reconstruit lors de ses séjours à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière puis aux Invalides jusqu’à son retour chez lui et la reprise d’une vie autonome.

Comme je suis assez mitigée sur cette lecture je vais essayer de faire la part des choses entre négatif et positif :
– L’auteur semble prendre plaisir à développer chaque sujet au maximum, ce qui occasionne beaucoup de longueurs. Moi qui, dans le domaine littéraire, aime la concision et la capacité à résumer en une phrase tout un développement, je n’ai pas vraiment été à la fête. Il m’a semblé que ces 500 pages auraient facilement pu être élaguées d’un quart.
– Les relations humaines, qui ont un rôle important dans la reconstruction du journaliste (relations familiales et amicales) n’ont pas une place très importante dans le roman et, pour le coup, auraient peut-être mérité plus de développements. Par contre, les relations entre le journaliste et sa chirurgienne sont extrêmement développées, dans un rapport de dépendance et d’espérance qui est assez finement analysé et m’a intéressée. Les relations de couple, qui s’avèrent vite difficiles et révèlent les incompréhensions de chaque côté, sont aussi tout à fait passionnantes et donnent à réfléchir.
– J’ai trouvé que ce livre parlait trop longuement des opérations chirurgicales, greffes, et autres problèmes purement médicaux dont je ne suis pas très friande. On comprend bien que son cheminement médical est complexe, douloureux, que les opérations ne réussissent pas toujours, que les médecins ne voient pas les choses du même point de vue que les patients, mais j’aurais préféré que ce ne soit pas le thème principal du livre.
– C’est un livre très bien écrit, avec des phrases plutôt longues, où l’auteur montre beaucoup de profondeur et d’acuité sur son propre état et sur son histoire. J’ai aimé les réflexions que lui inspirent les lectures de Proust et de Kafka ou encore les toiles de Velasquez. C’est dans ces passages que j’ai le plus apprécié ce livre.

Extrait page 374

Je regardais et j’écoutais, voilà tout. Le nerf qui me reliait au jugement semblait coupé de la même façon que celui qui me reliait à la mémoire : je voyais comment j’aurais pu juger, selon quels critères, mais l’envie de le faire avait disparu. Je n’existais plus que comme un corps qui n’était pas tout à fait le mien, dans une vie qui n’était plus tout à fait la mienne, et dont la conscience accueillait sans morale, sans résistance, tout ce qui se présentait. Je n’avais pas été un bien grand journaliste, sans doute par manque d’audace, de ténacité et de passion pour l’actualité, mais peut-être étais-je en train de devenir, ici, une sorte de livre ouvert : aux autres, et pour les autres. Je n’avais rien à refuser et rien à cacher.

Le Côté de Guermantes I, de Marcel Proust

photo de couverture


J’ai profité des fêtes de Noël pour continuer mon exploration de La Recherche du Temps Perdu, avec cette fois-ci le troisième volume : « Le côté de Guermantes », dans lequel le narrateur est épris de la duchesse de Guermantes qui se trouve être la tante de son meilleur ami, Saint-Loup. Le narrateur passe la première partie du livre à tenter des approches auprès de cette duchesse : profitant des promenades matinales de celle-ci, il s’arrange pour se trouver chaque jour sur son chemin, afin de la voir et d’obtenir son salut, mais il ne parvient en fin de compte qu’à l’exaspérer. Il va donc trouver son ami Saint-Loup, en garnison dans la ville de Doncières, pour obtenir des entrées auprès de la duchesse, sous le prétexte de voir des tableaux d’Elstir qu’elle possède et qui intéressent le narrateur. A cette occasion, Saint-Loup lui présente enfin sa maîtresse, dont il lui a déjà maintes fois parlé, mais le narrateur a la surprise de découvrir que cette femme n’est autre que « Rachel quand du Seigneur », une petite prostituée qu’il fréquentait dans sa jeunesse et dont il ne faisait pas beaucoup de cas. Mais Saint-Loup adore cette jeune femme, dépense des millions pour elle, et se montre fort jaloux avec les hommes qu’elle côtoie. (…)

Mon avis :
Il serait difficile de ne pas être, une nouvelle fois, ébloui par le style de Proust et par son génie psychologique : il restitue dans les moindres détails les motivations de ses personnages ou les contradictions de leurs caractères. Une grande partie du roman est consacrée au Salon de Mme de Villeparisis et, en particulier, aux conversations des gens du monde à propos de l’affaire Dreyfus, qui battait alors son plein et déchaînait les passions. Ces dialogues nous plongent véritablement dans les mentalités de l’époque, nous sommes immergés dans ce moment historique comme si nous faisions un voyage dans le temps.
Certains thèmes, que l’on trouvait déjà dans les deux premiers volumes, sont ici repris et amplifiés, certains détails étant davantage développés.
J’ai trouvé tout à fait extraordinaires les longues pages que Proust consacre à une toute récente invention : le téléphone, qui nous semble aujourd’hui si banale et qui lui évoque des analyses merveilleuses.
Il m’a semblé que l’amour occupait une place moins importante dans ce « Côté de Guermantes » que dans les deux premiers volumes, il y a en tout cas moins d’introspections amoureuses et peut-être moins de tourments sentimentaux, mais malgré cela, l’intérêt du livre ne se relâche pas, les relations humaines et sociales sont toujours aussi finement menées.

Voilà donc une lecture qui met en appétit pour découvrir le tome 4, à savoir « Le côté de Guermantes II » – que j’attaquerai sans doute l’été prochain.

Dans un prochain article, je vais publier quelques extraits du « Côté de Guermantes I ».
Donc, histoire à suivre !

La Peau dure de Raymond Guérin


J’ai lu ce roman parce que j’en ai entendu parler sur des blogs et que les thèmes féministes et sociaux abordés par ce roman (écrit en 1948) me paraissaient très intéressants.
Effectivement, Raymond Guérin (1905-1955) prend parti dans ce roman pour l’avortement – qui était à l’époque puni de la prison – et contre le pouvoir arbitraire des hommes, l’injustice de ce monde masculin et sa violence contre les femmes : violence physique dans le couple, violences institutionnelles établies par le droit, violences morales exercées par la société.
L’auteur nous présente successivement trois femmes – des sœurs, jeunes, et d’un milieu social modeste – qui ont fait des choix de vie différents et qui représentent trois statuts féminins de ce milieu de 20ème siècle : Clara, qui a choisi d’être placée comme bonne à tout faire, qui vit librement sa vie amoureuse mais qui est bientôt arrêtée pour avortement ; Jacquotte qui choisit la voie honorable du mariage mais qui souffre d’une santé fragile et dont le mari demande bientôt le divorce ; et Louison, qui vit entre plusieurs amants et suit plutôt la voie de l’immoralité.
Ce livre est bien sûr un plaidoyer pour les femmes, une dénonciation de la condition féminine mais aussi ouvrière de l’époque, mais, au-delà de cet aspect de « littérature engagée », il s’agit surtout d’un livre très agréable à lire, avec un style simple et vivant, proche du langage parlé, et l’emploi de beaucoup d’expressions populaires savoureuses, qui nous replongent dans la France de l’après-guerre mieux qu’un livre d’histoire.
On est ému, touché, choqué, par ces trois destins féminins, avec peut-être une préférence pour Clara, qui est d’ailleurs le chapitre le plus développé.
Je conseillerais ce livre à ceux et celles qui se sentent concernés par les causes féministes et par la vie quotidienne au 20ème siècle, mais aussi aux lecteurs qui aiment les belles écritures.

Extrait page 60 :

Et voilà que maintenant cette vieille toquée remettait ça sur le tapis ! Je l’aurais bouffée. Une communion solennelle à vingt-trois ans, à quoi est-ce que ça ressemblait ? Mais comment faire pour y couper ? Il n’y avait qu’un moyen. C’était de lui raconter un peu la vie que j’avais eue avant d’entrer à son service. Mais ça, j’ai pas osé. Je crois bien qu’elle se serait trouvée mal si je l’avais fait.

Monsieur Teste de Paul Valéry

Monsieur Teste est un essai de Paul Valéry d’abord publié en 1919, et qui réunit divers fragments (lettre de la femme de Monsieur Teste, lettre d’un de ses amis, portrait de Monsieur Teste, quelques unes de ses pensées, etc.) qui forment comme autant de facettes du personnage de Monsieur Teste, un homme entièrement tourné vers le fonctionnement de sa pensée et qui n’a pour ainsi dire pas d’émotion et pas d’affect, défini par Valéry comme « ni bon ni mauvais », tout à fait au-dessus des contingences et des soucis de la société, uniquement préoccupé par des abstractions mais, pour autant, ne se fiant pas à la philosophie ou à la littérature.

Voici la présentation de Gallimard :

Dans La Soirée avec Monsieur Teste, Valéry explique pourquoi, à la recherche du succès littéraire, auquel il aurait pu légitimement aspirer suivant le vœu de ses amis, il a préféré autre chose. La recherche du succès entraîne nécessairement une perte de temps : «Chaque esprit qu’on trouve puissant commence par la faute qui le fait connaître. En échange du pourboire public, il donne le temps qu’il faut pour se rendre perceptible…»
M. Teste est un homme qui a mieux employé son temps : «J’ai fini par croire que M. Teste était arrivé à découvrir des lois de l’esprit que nous ignorons. Sûrement, il avait dû consacrer des années à cette recherche : plus sûrement, des années encore, et beaucoup d’autres années avaient été disposées pour mûrir ses inventions et pour en faire ses instincts. Trouver n’est rien. Le difficile est de s’ajouter ce que l’on trouve.»
Tel était bien sans doute le programme ambitieux que s’était assigné Valéry lui-même à l’époque où il rédigeait cette fameuse Soirée avec Monsieur Teste.

Et voici un extrait page 60 :

C’est ce que je porte d’inconnu à moi-même qui me fait moi.
C’est ce que j’ai d’inhabile, d’incertain qui est bien moi-même.
Ma faiblesse, ma fragilité …
Les lacunes sont ma base de départ. Mon impuissance est mon origine.
Ma force sort de vous. Mon mouvement va de ma faiblesse à ma force.
Mon dénuement réel engendre une richesse imaginaire ; et je suis cette symétrie ; je suis l’acte qui annule mes désirs.
Il y a en moi quelque faculté plus ou moins exercée, de considérer, – et même de devoir considérer – mes goûts et mes dégoûts comme purement accidentels.
(…)

Beaux rivages, de Nina Bouraoui


Comme la quatrième de couverture de ce livre résume bien ce que j’ai ressenti à sa lecture, je vous la recopie :

C’est une histoire simple, universelle.
Après huit ans d’amour, Adrian quitte A. pour une autre femme : Beaux rivages est la radiographie de cette séparation.
Quels que soient notre âge, notre sexe, notre origine sociale, nous sommes tous égaux devant un grand chagrin d’amour.
Les larmes rassemblent davantage que les baisers.
J’ai écrit Beaux rivages pour tous les quittés du monde. Pour ceux qui ont perdu la foi en perdant leur bonheur. Pour ceux qui pensent qu’ils ne sauront plus vivre sans l’autre et qu’ils ne sauront plus aimer. Pour comprendre pourquoi une rupture nous laisse si désarmés. Et pour rappeler que l’amour triomphera toujours. En cela, c’est un roman de résistance.

N. B.

Mon avis :

Nina Bouraoui réussit à aborder le thème de la souffrance amoureuse sans pathos et sans larmoyer, avec beaucoup de justesse. Elle reste au plus près de son héroïne, la suit pas à pas, et nous plonge dans la réalité d’une rupture, avec toutes les étapes psychologiques qui suivent ce deuil brutal. Car l’héroïne est quittée alors qu’elle ne s’y attend pas : elle était heureuse, pensait avoir trouvé l’homme de sa vie, jugeait son couple solide. C’est son univers et son équilibre qui s’effondrent. Son compagnon a une liaison avec une autre femme, qui lui a demandé de choisir entre elles deux. L’héroïne développe rapidement une grande haine contre sa rivale, cela tourne à l’obsession, elle découvre que cette femme tient un blog, une sorte de journal intime, et ne peut plus s’empêcher de se connecter, plusieurs fois par jour, maladivement, pour voir ce que l’Autre vit et pense d’elle. Paradoxalement, elle ressent beaucoup moins d’animosité vis à vis de celui qui l’a quittée, elle reste plus ou moins amie avec lui, a même parfois l’espoir que leur couple se reformera.
C’est un livre très touchant, où les personnages ont une réelle épaisseur humaine et une complexité intéressante.
Chacun peut, je crois, se retrouver dans ce livre, dans la mesure où chacun a déjà vécu une rupture.

Ce beau livre avait paru en 2015 chez Jean-Claude Lattès (puis réédité au Livre de poche), je l’ai lu dans le cadre du défi Autour du monde elles écrivent.

Extrait page 62

Il m’arrivait de parler seule dans ma voiture avant d’aller travailler, libérant mon thorax ; j’étouffais. Je faisais semblant de téléphoner à quelqu’un, parvenant à rire aux éclats alors que j’avais envie de pleurer. J’avais l’impression d’être une de ces femmes démentes, j’en croisais de plus en plus souvent dans la rue sans savoir si leur nombre avait augmenté ou si je leur prêtais plus d’attention que d’habitude, éprouvant désormais de la compassion pour ceux qui décrochaient de la réalité. Je savais qu’il était facile de s’enfoncer dans la folie ou la semi-folie, la limite était fine, seul moyen de se libérer, de s’apaiser, voire de se divertir dans un nouveau monde empli de visions, de fantasmes, d’images plus extravagantes les unes que les autres. Je ne les jugeais pas, ne les craignais pas non plus, mais je restais incapable de les aider en retour, j’avais assez à faire avec mon propre cas. Je nous trouvais un air de ressemblance quand je les regardais dans les yeux ; ils étaient perdus, comme moi.

Les Demeurées de Jeanne Benameur

J’ai lu ce très court roman (à peine 80 pages en folio) parce que j’en avais lu des critiques dithyrambiques sur des blogs et des sites littéraires, et que je ne trouvais même aucune voix discordante dans ce concert de louanges, ce qui aiguise toujours fortement ma curiosité et me donne envie d’en savoir plus sur une oeuvre si parfaite.
L’histoire part d’une situation simple (à raconter, mais sûrement pas à vivre) : une femme « demeurée », qui n’a même pas l’usage de la parole, et est employée comme bonne à tout faire, élève sa fille sans paroles et sans aucun accès à la connaissance, ce qu’elles vivent toutes les deux très bien, dans un amour fusionnel et exclusif, jusqu’au jour où la petite doit être scolarisée et que l’institutrice essaye de s’immiscer entre la femme et son enfant.
Malheureusement, je n’ai pas du tout cru à cette histoire, dès le départ la situation m’a semblé factice, artificielle. Déjà, on ne sait pas à quelle époque c’est supposé se dérouler, et à plusieurs reprises on s’interroge sur ce flou temporel. Je me suis demandé comment les gens du village, et comment l’employeuse de la « demeurée » avaient pu la laisser élever son enfant toute seule, dans un tel état d’incapacité mentale. Mais, en même temps, si elle a un emploi et un enfant, elle n’est peut-être pas si demeurée que l’auteure veut bien nous laisser le croire … Par ailleurs, on ne sait pas comment l’enfant a fait pour apprendre à parler, elle qui vit recluse avec une mère aphasique depuis sa naissance, sans aucun autre contact.
Non, décidément, ça ne m’a pas paru vraisemblable et, malgré les autres qualités du roman, je n’ai pas du tout adhéré à cette histoire.
De plus, il y a un côté démonstratif qui m’a laissée perplexe …
L’écriture, très travaillée, montre une préciosité poétique assez étonnante, mais on peut préférer des styles plus simples et plus directs, et c’est mon cas.
Une lecture qui m’a laissée sur ma faim !

Deux extraits de Nom de pays : le Pays, de Proust

Nom de pays : le pays est donc la deuxième partie du tome 2 de La Recherche du Temps Perdu, intitulé A l’ombre des Jeunes filles en Fleurs.
C’est dans ce roman, qui se situe à Balbec, une station balnéaire de la côte normande, que le narrateur fait la connaissance d’un groupe de jeunes filles, parmi lesquelles Albertine Simonet finit par prendre une place privilégiée. Au moment où il les croise pour la première fois, se promenant en bord de mer, il ignore qui elles sont et s’il aura un jour l’occasion de les revoir.

***
Extrait page 360

Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle ; que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux qu’il connaît – pelouses des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que celle du paradis persan -, les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour elle ; et surtout que c’est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux. Et c’était par conséquent toute sa vie qui m’inspirait du désir ; désir douloureux, parce que je le sentais irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma vie ayant brusquement cessé d’être ma vie totale, n’étant plus qu’une petite partie de l’espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir, et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m’offrait ce prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le bonheur.

Extrait page 432

Quand quelques jours après le départ de Saint-Loup, j’eus réussi à ce qu’Elstir donnât une petite matinée où je rencontrerais Albertine, le charme et l’élégance, tout momentanés, qu’on me trouva au moment où je sortais du Grand-Hôtel (et qui étaient dus à un repos prolongé, à des frais de toilette spéciaux), je regrettai de ne pas pouvoir les réserver (et aussi le crédit d’Elstir) pour la conquête de quelque autre personne plus intéressante, je regrettai de consommer tout cela pour le simple plaisir de faire la connaissance d’Albertine. Mon intelligence jugeait ce plaisir fort peu précieux, depuis qu’il était assuré. Mais en moi, la volonté ne partagea pas un instant cette illusion, la volonté qui est le serviteur persévérant et immuable de nos personnalités successives ; cachée dans l’ombre, dédaignée, inlassablement fidèle, travaillant sans cesse, et sans se soucier des variations de notre moi, à ce qu’il ne manque jamais du nécessaire. Pendant qu’au moment où va se réaliser un voyage désiré, l’intelligence et la sensibilité commencent à se demander s’il vaut vraiment la peine d’être entrepris, la volonté qui sait que ces maîtres oisifs recommenceraient immédiatement à trouver merveilleux ce voyage si celui-ci ne pouvait avoir lieu, la volonté les laisse disserter devant la gare, multiplier les hésitations ; mais elle s’occupe de prendre les billets et de nous mettre en wagon pour l’heure du départ.

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