Sodome et Gomorrhe I, de Marcel Proust

J’ai encore un peu avancé dans La Recherche du Temps Perdu avec ce quatrième tome : Sodome et Gomorrhe, qui fait suite au Côté de Guermantes dont j’avais récemment parlé.
Que nous apprend ce quatrième tome ? Nous avions déjà rencontré épisodiquement dans les tomes précédents le Baron de Charlus, dont l’attitude étrange avait de quoi étonner le narrateur et qui pouvait le faire passer pour un peu fou. Mais, dans ce livre-ci, tout semble s’éclaircir car le narrateur découvre que Charlus est homosexuel et qu’il fait de gros efforts en société pour paraître aimer les femmes et se désintéresser des jeunes gens.
Au cours d’une longue scène initiale, le narrateur assiste à une scène de séduction entre Charlus et Jupien, puis il est le témoin auditif de leurs ébats, tout en se perdant en longues considérations sur la reproduction sexuée chez les fleurs par le truchement des bourdons, ce qui donne un effet passablement comique pour le lecteur.
Le narrateur, brutalement dessillé et devenu d’un coup très perspicace sur l’homosexualité, nous fait part de ses réflexions sur la place des homosexuels dans la société, sur leur propension à se cacher et, en même temps, à rechercher leurs semblables, oscillant entre la peur, l’hypocrisie, les coups d’audace.
Nous retournons ensuite à des soirées mondaines chez la Princesse de Guermantes, où le narrateur n’est pas sûr d’être réellement invité, ce qui le plonge dans l’embarras, mais lui permet aussi d’observer les caractères des invités et leur refus poli de lui rendre service en le présentant au maître de maison. On assiste à des tas de conversations diverses et variées.
Puis le narrateur fait un deuxième séjour à Balbec. Le premier séjour avait eu lieu un an plus tôt, en compagnie de sa grand-mère, mais il y est maintenant seul et se souvient avec un immense chagrin de sa présence. Très belles pages sur les fameuses Intermittences du cœur – et réflexions sur le deuil. Pendant son premier séjour à Balbec, le narrateur ne connaissait personne, mais il s’est fait maintenant de nombreuses relations et est invité partout, il reçoit aussi les visites d’Albertine, qui le rendent très heureux, même s’il la soupçonne d’avoir des aventures gomorrhéennes avec diverses jeunes filles mais en particulier avec Andrée, sa plus proche amie.
Longue discussion sur des sujets artistiques avec MMe de Cambremer et sa belle-fille.
Jalousie du narrateur dès qu’Albertine se trouve à proximité d’autres jeunes filles.

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Je publierai des extraits de ce livre dans quelques jours.

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Pour une nuit d’amour, d’Emile Zola

J’ai entendu parler de ce livre grâce au blog Une vie des livres, que je vous invite à découvrir ici.

Pour une nuit d’amour est une longue nouvelle. Bien que son titre nous évoque une romance sentimentale, il s’agit plutôt d’une histoire dramatique, d’une sombre affaire de duperie.
Le héros est un jeune homme robuste et timide, épris de sa routine, travailleur, rêveur, dont le seul loisir est de jouer de la flûte le soir à sa fenêtre. Mais ce loisir bien innocent va le mettre en contact avec sa voisine d’en-face, la jeune Thérèse de Marsanne, dont le teint pâle, la bouche rouge et le front hautain vont éveiller ses sentiments. Mais elle est si belle, si noble, qu’elle lui paraît inaccessible. Pendant de nombreux mois, elle feint de l’ignorer et de mépriser sa musique. Pourtant, contre tout attente, un beau jour, elle lui fait signe, à lui qui est laid et insignifiant. Quelle est la cause de ce soudain revirement ? Il va découvrir une raison effrayante.

Dans cette nouvelle, le personnage féminin de Thérèse de Marsanne est particulièrement maléfique et froidement calculateur, et elle m’a rappelé certains personnages féminins des Diaboliques de Barbey d’Aurevilly, et il y a d’autres détails qui semblent directement inspirés de ces fameuses nouvelles, comme l’idée de jeter un cadavre embarrassant par la fenêtre.
Mais il s’ajoute dans la nouvelle de Zola une dimension sociale intéressante : la jeune fille porte un grand nom, elle est riche, et le jeune homme est un employé de bureau de condition très modeste. Si elle trouve normal de se servir de lui et de lui donner des ordres, c’est assurément à cause de son caractère dominateur mais aussi à cause de leur différence sociale. Et s’il se laisse mener par le bout du nez c’est également pour cette raison, et pas seulement par amour.

Une nouvelle qui réserve beaucoup de surprises jusqu’à la fin, et dont le style est tout à fait magnifique !

La Presqu’île de Julien Gracq

J’ai lu ce recueil de nouvelles parce que je suis très admirative du style de Julien Gracq, dont j’ai apprécié Les Carnets du Grand Chemin, par exemple, ou encore Un beau ténébreux.
Si j’ai retrouvé avec un plaisir toujours intact la superbe écriture de Gracq – poétique, sensuelle, riche d’évocations multiples – j’ai cependant eu beaucoup de mal à avancer dans la longue nouvelle centrale qui donne son titre au recueil entier : une nouvelle qui se résume à une interminable errance en voiture à travers la presqu’île de Guérande, et qui est le prétexte à enchaîner des descriptions de paysages pendant des centaines de pages, sans autre but que de nous dépeindre le champ visuel de l’unique personnage central, dont le sort nous devient très vite indifférent car nous comprenons qu’il ne se passera rien, que le paysage qui défile ne nous mènera nulle part.
J’ai par contre beaucoup mieux aimé les deux nouvelles qui encadrent La Presqu’île : La Route et Le roi Cophetua. Ces deux nouvelles, également riches en descriptions, et dans lesquelles il ne se passe pas grand-chose non plus, réussissent cependant à créer un climat d’étrangeté, une tension mystérieuse, grâce à des présences féminines qui soulèvent de multiples questions et Gracq sait admirablement instiller l’incertitude dans l’esprit du lecteur, sans qu’on puisse pour autant parler de suspense car le sentiment éprouvé est plus subtil.
Il m’a semblé qu’à travers ces trois nouvelles, Gracq cherchait à rompre avec toute péripétie ou anecdote : il crée des atmosphères, des tableaux qui se succèdent, avec une grande attention portée aux décors et aux lieux, et une place extrêmement réduite accordée aux personnages ou à leur psychologie.
On ne peut pas nier que Gracq soit un virtuose de la description : capable de peindre la moindre nuance de couleur, les odeurs, les textures, les phénomènes climatiques … mais il me manque, en lisant La Presqu’île, une histoire, des personnages auxquels m’intéresser.

Un livre à réserver aux esthètes !

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Extrait page 104 (dans la 2è nouvelle, La Presqu’île)

(…) La route longea un instant la coulée d’une prairie spongieuse d’où pointaient quatre ou cinq peupliers, grelottant de toutes leurs feuilles, époumonés dans l’haleine du large : il reconnut à la moue qui se forma sur ses lèvres le petit mouvement de dépit que lui donnaient toujours ces trembles dépaysés, cette enclave molle des prairies de la Loire transplantée au pays des pins ; ici, dans son royaume au bord de la mer, on touchait à une autre terre ; tout aurait dû être différent. Ces approches de la plage masquées jusqu’au dernier moment lui faisaient battre le cœur plus vite : plus vivantes, plus éveillées presque que la mer – comme un théâtre où on entrerait que par les coulisses. (…)

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Extrait page 220 (dans la troisième nouvelle, Le roi Cophetua)

Je dînai très silencieusement. Dès que j’étais seul, je n’entendais plus que le léger bruit fêlé, trémulant, des figurines de verre qui tressautaient sur le plateau de la crédence. De temps en temps, un craquement de meuble semblait s’éveiller d’un sommeil de musée, comme si depuis trois ans la maison n’eût pas été rouverte. Je n’avais pas faim. Je ressentais toujours cette constriction de la gorge qui ne m’avait pas quitté depuis que j’étais entré dans la maison. Mais l’inquiétude, les mauvais pressentiments, n’y avaient plus autant de part. Mon regard se relevait malgré moi sur le miroir bas qui me faisait face – je guettais le moment où derrière moi, dans le rectangle de la porte ouverte, la femme de nouveau s’encadrerait.(…)

Le côté de Guermantes II de Marcel Proust


Depuis deux ou trois ans, je tente de lire d’une manière très progressive La Recherche du temps Perdu, et j’avais parlé ici des trois premiers tomes, lus avec grand plaisir.

Le Côté de Guermantes I se terminait par une attaque cardiaque de la grand-mère du narrateur dans un jardin public et nous retrouvons, au début du tome suivant, la grand-mère malade, alitée à la suite de cette attaque, tandis que toute sa famille s’active à son chevet pour adoucir ses derniers instants. Peu de temps après la mort de cette grand-mère tant aimée, le narrateur retrouve Albertine et ils échangent un mémorable baiser. Le narrateur entame une vie mondaine dans le salon de la duchesse de Guermantes : il était amoureux d’elle au livre précédent mais il ne l’est plus désormais. Il rencontre plusieurs aristocrates comme le Prince d’Agrigente ou la Princesse de Guermantes lors de cette soirée. Après la soirée, le narrateur se rend chez Monsieur de Charlus chez qui il est attendu, mais le baron se montre extrêmement versatile et capricieux, tantôt insultant, tantôt aimable. A la fin du livre, nous retrouvons le duc et la duchesse de Guermantes : alors qu’ils se rendent à une soirée mondaine, ils reçoivent la visite de Swann qui leur apprend qu’il est atteint d’une maladie incurable et qu’il est condamné à très court terme.

Ce deuxième tome du Côté de Guermantes m’a semblé, tout comme le premier, axé plus particulièrement sur la vie mondaine du narrateur et sur les diverses conversations qu’il a pu entendre dans ces salons aristocratiques, avec les mots d’esprit plus ou moins méchants de la duchesse de Guermantes, avec les mentalités de cette noblesse raffinée qui affecte de ne pas attacher d’importance aux grands noms et aux particules mais qui, tout de même, ne se marie pas avec n’importe qui, et qui montre dans ses réactions et ses relations une certaine mesquinerie mêlée à de la grandeur d’âme. Les moindres nuances des caractères et des mentalités de tel ou tel personnage ou de telle ou telle famille sont observées et décrites dans les plus infimes détails. Lors de cette soirée, le narrateur a l’occasion de s’apercevoir que le monde des noms et le monde de la réalité sont deux choses bien distinctes et si certains noms l’ont fait rêver (Guermantes, Agrigente), les personnes qui portent ces noms n’ont aucun rapport avec ses rêves.
J’ai aussi bien aimé la soirée surprenante en tête-à-tête avec Monsieur de Charlus, qui s’avère être un personnage à la fois cocasse, excentrique, et un peu inquiétant par ses colères outrancières et son sentiment de supériorité, peut-être « un peu fou » comme le décrit la duchesse de Guermantes. On sent que ce personnage va prendre encore davantage d’ampleur dans le tome suivant : Sodome et Gomorrhe, que je suis curieuse de découvrir dans quelques jours.

Une lecture qui m’a encore une fois beaucoup plu, malgré certaines petites longueurs qui ne m’ont pas trop incommodée.

Un extrait d’Aurélia de Nerval

J’avais essayé de lire ce grand classique de la littérature romantique dans les années 90, mais n’étais pas du tout rentrée dans ce monde onirique et j’avais abandonné.
J’ai donc retenté il y a quelques jours, et j’ai beaucoup plus apprécié cette prose poétique étrange, tantôt merveilleuse tantôt douloureuse.
Nerval nous immerge dans son délire, nous suivons le fil incohérent de ses pensées, de ses interprétations et de ses impulsions comme si nous étions plongés dans un rêve ou un cauchemar.

Voici un extrait page 88 :

C’est ainsi que je m’encourageais à une audacieuse tentative. Je résolus de fixer le rêve et d’en connaître le secret. Pourquoi, me dis-je, ne point enfin forcer ces portes mystiques, armé de toute ma volonté, et dominer mes sensations au lieu de les subir ? N’est-il pas possible de dompter cette chimère attrayante et redoutable, d’imposer une règle à ces esprits des nuits qui se jouent de notre raison ? Le sommeil occupe le tiers de notre vie. Il est la consolation des peines de nos journées ou la peine de leurs plaisirs ; mais je n’ai jamais éprouvé que le sommeil fût un repos. Après un engourdissement de quelques minutes une vie nouvelle commence, affranchie des conditions du temps et de l’espace, et pareille sans doute à celle qui nous attend après la mort. Qui sait s’il n’existe pas un lien entre ces deux existences et s’il n’est pas possible à l’âme de le nouer dès à présent ?
De ce moment je m’appliquais à chercher le sens de mes rêves, et cette inquiétude influa sur mes réflexions de l’état de veille. Je crus comprendre qu’il existait entre le monde externe et le monde interne un lien ; que l’inattention ou le désordre d’esprit en faussaient seuls les rapports apparents, – et qu’ainsi s’expliquait la bizarrerie de certains tableaux, semblables à ces reflets grimaçants d’objets réels qui s’agitent sur l’eau troublée. (…)

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La Vieille Fille, de Balzac

J’ai lu La Vieille Fille, un court roman de Balzac, écrit en 1836, dans le cadre du défi de lecture de Madame lit puisqu’il s’agit de lire un classique au mois d’août.
Dans son édition chez Garnier Flammarion ce roman est suivi du Cabinet des Antiques car les deux romans forment une sorte de diptyque – d’après la préface de Philippe Berthier.
Les deux font partie de La Comédie Humaine, et plus précisément des Scènes de la vie de Province.

Mais venons-en à l’histoire proprement dite.

Le roman se déroule à Alençon pendant la Restauration.
Une vieille fille d’une quarantaine d’années, Melle Cormon, qui fait partie de la noblesse et possède une grosse fortune, mène une vie sociale brillante puisqu’elle attire chez elle la meilleure société.
Trois prétendants sérieux se pressent autour d’elle :
Le Chevalier de Valois, un gentilhomme distingué et spirituel, mais assez âgé.
Monsieur du Bousquier, un bourgeois ambitieux qui vise surtout la fortune de Melle Cormon.
Athanase Granson, un jeune homme de vingt-trois ans, pauvre mais plein de talent, éperdument amoureux de la vieille fille.
Pendant une bonne partie du livre, on se demande auquel des trois hommes la vieille fille accordera sa main – et si tous ces projets ne vont pas finir par échouer car Melle Cormon n’est pas très intelligente, elle est gaffeuse et comprend mal la psychologie des uns et des autres.
Mais, bien au-delà d’un roman d’amour, il est plutôt question ici d’ambitions politiques et financières, et les idées royalistes de Balzac apparaissent de manière très claire, avec une critique acide des républicains, présentés comme parvenus et immoraux.
Je ne voudrais pas dévoiler l’intrigue du livre, mais ce roman est aussi l’occasion pour Balzac d’évoquer quelques unes de ses idées sur le mariage, qui représentait une grande perte de liberté pour une femme.

Un livre intéressant, avec des personnages pittoresques, mais qui nous parait aujourd’hui un peu désuet.

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Les racines du Ciel, de Romain Gary

J’ai lu ce roman parce que j’aime bien Romain Gary et Emile Ajar, que j’ai déjà lu quelques unes de leurs oeuvres, et que ce livre-ci aiguisait ma curiosité.
Ecrit en 1956, il a en effet valu à l’écrivain son premier Prix Goncourt (il obtiendra le deuxième avec le pseudo d’Ajar pour « La vie devant soi »).
Par dessus-tout, il est réputé pour être l’un des tout premiers romans écologistes : son héros, Morel, est un défenseur acharné des éléphants et combat pour la protection de la nature, non seulement avec des tracts et des pétitions mais aussi en prenant les armes contre les chasseurs et trafiquants d’ivoire de tout poil. Il est rejoint dans son combat par des acolytes plus ou moins sincères. L’opinion publique se passionne pour Morel et les éléphants mais la plupart des responsables européens et africains cherchent des causes politiques à son action, le suspectant de défendre soit des idées indépendantistes soit au contraire colonialistes soit même encore communistes – ce qui n’est pas le cas. En bref, son combat pour les éléphants incommode fortement toutes les autorités politiques, religieuses et autres, mais il reste résolu et sûr de défendre la beauté et la liberté contre la barbarie.

Mon avis : C’est assez intéressant de suivre ce groupe de personnages passionnés par leur idéal et de voir les divergences de points de vue autour de la défense des éléphants. Ce combat, qui semble aller de soi de nos jours est ici constamment discuté et remis en question. Certains pensent que Morel préfère défendre les animaux plutôt que les humains et en tirent la conclusion qu’il est misanthrope, comme si on ne pouvait défendre à la fois l’homme et l’animal. La question du colonialisme et de l’indépendantisme est aussi abordée avec finesse et nous éclaire sur cet aspect historique qui nous parait aujourd’hui si lointain. Le personnage de Morel a ceci d’intéressant qu’il ne s’intéresse à aucune idéologie, qu’il ne pense pas à la politique ni aux petites combines des hommes, c’est un pur, et son combat est très simple et sans arrière-pensées. Ce roman m’a donc plutôt plu mais il a le défaut d’être répétitif, par moments on a l’impression que l’histoire n’avance pas, certains paragraphes reviennent quasiment à l’identique tout le long des chapitres.
Un livre à recommander aux férus d’écologie. Mais, selon moi, ce n’est pas un aussi bon Gary que « La Promesse de l’aube » ou « La vie devant soi ».

Une femme, d’Annie Ernaux


Après La Honte et Ce qu’ils disent ou rien, j’ai donc poursuivi ma découverte de l’oeuvre d’Annie Ernaux, avec Une femme, un livre consacré à sa mère.
Elle commence l’écriture de ce livre à la mort de sa mère, et met dix mois à l’écrire, mais pour autant ce livre ne retrace pas les étapes du travail de deuil, et on a l’impression que l’auteure est toujours aussi affectée et triste dans les dernières pages que dans les premières.
Ce livre est une biographie de la mère d’Annie Ernaux, qui fut une jeune ouvrière puis une commerçante ambitieuse, et qui aimait la religion, les livres, et rêvait que sa fille s’élève dans l’échelle sociale grâce aux études.
Annie Ernaux nous confie que son but, à travers ce livre, est à la fois sociologique et historique, ce qui est également vrai pour ses autres livres. Mais, dans celui-ci, la charge émotionnelle est extrêmement forte et on sent tellement l’amour de l’auteure pour son sujet, que l’objectivité froide et analytique, caractéristique de son style habituel, n’apparaît plus beaucoup ici.
Ce livre s’intitule « Une femme », comme pour mettre à distance le rôle de mère, ou pour généraliser à toutes les femmes de son époque et de sa classe sociale la personnalité de cette mère, maîtresse-femme de fort tempérament, mais ce n’est pas à un prototype que nous avons affaire dans ce livre : c’est à un être individuel, de chair et de sang, avec ses réactions et ses paroles.
J’avais lu il y a quelques années La Place, le livre qu’Annie Ernaux a consacré à son père, et j’ai largement préféré Une femme, beaucoup plus émouvant, et même poignant dans la dernière partie avec la démence qui a frappé sa mère dans sa vieillesse.
Annie Ernaux nous confie dans Une femme qu’il lui est arrivé de détester cette mère et, en part égale, de l’adorer, elle ne nous cache pas leurs disputes, leurs incompréhensions mutuelles, leurs exaspérations l’une envers l’autre, mais malgré tout on sent cet attachement charnel, viscéral, et cela nous touche profondément.
Un livre qui renvoie chacun à sa propre histoire et à ses sentiments.

Extrait page 22

Je vais continuer d’écrire sur ma mère. Elle est la seule femme qui ait vraiment compté pour moi et elle était démente depuis deux ans. Peut-être ferais-je mieux d’attendre que sa maladie et sa mort soient fondues dans le cours passé de ma vie, comme le sont d’autres événements, la mort de mon père et la séparation d’avec mon mari, afin d’avoir la distance qui facilite l’analyse des souvenirs. Mais je ne suis pas capable en ce moment de faire autre chose.

Le Pressentiment, d’Emmanuel Bove


Depuis que j’avais découvert Emmanuel Bove avec Mes amis, il y a quelques années, je gardais l’envie de lire un autre de ses romans, c’est donc chose faite avec Le Pressentiment, un roman plutôt réaliste, pessimiste sur la nature humaine, mais c’est aussi une étude de caractères très finement observée.
Voici la situation de départ de ce roman : Dans les années 1930, un riche avocat parisien, Charles Benesteau, issu d’une très respectable famille et marié à une femme charmante, mène une vie bourgeoise confortable, mais il décide un beau jour de tout quitter, de divorcer, et de se retirer, seul, dans un petit appartement d’un quartier ouvrier de Paris. Le motif qu’il invoque pour expliquer sa désertion c’est que « le monde est méchant », ce que personne ne prend au sérieux. Sa famille, stupéfaite et choquée par un tel comportement, que rien ne justifie à ses yeux, essaye par diverses manoeuvres de ramener Charles Benesteau à la raison mais celui-ci reste déterminé dans sa décision. Parallèlement, les nouveaux voisins de Charles, des commerçants et des ouvriers, s’interrogent sur cet étonnant voisin, et les commérages vont bon train à son sujet. Charles Benesteau, qui croyait pouvoir facilement changer de vie et se délecter de sa nouvelle solitude, s’aperçoit qu’il ne sera jamais tranquille et qu’il n’existe pas de refuge contre la méchanceté du monde.

Mon avis : C’est un roman d’une belle simplicité, assez clair dans ses significations, on n’éprouve pas le besoin de chercher des sens cachés : ce n’est visiblement pas un roman à clés. Le sens profond du livre c’est probablement qu’il existe une telle étanchéité entre les classes sociales qu’il est impossible de passer de l’une à l’autre ou de vouloir bousculer l’ordre établi. Un bourgeois ne peut pas se lier d’amitié avec un ouvrier, même dans le cas extraordinaire où il en aurait envie, tout concourt à l’incompréhension et à la défiance des uns envers les autres.
Charles Benesteau est un idéaliste, un homme un peu naïf, candide, dépourvu de ruse, et on s’étonne qu’il ait réussi pendant tant d’années à se plier aux conventions bourgeoises et à remporter des succès en tant qu’avocat, ce qui laisserait supposer une personnalité avisée et clairvoyante. On s’aperçoit que cet homme a une âme d’ermite : il apprécie la solitude, les travaux d’écriture, le dénuement, on évalue à quel point il a dû être insatisfait dans sa précédente vie.
J’ai bien aimé aussi le personnage de l’orpheline, Juliette, une adolescente de treize ans, car Bove décrit très bien ses attitudes et son caractère fermé et buté, la rendant par moments émouvante.

Le Pressentiment était paru chez Points, en 2009, avec une préface de Marie Darrieussecq.

Extrait page 75 :

Il ne faisait tout de même rien de si extraordinaire en venant en aide à une pauvre fille dont les parents étaient en prison et à l’hôpital. Mais il se calma presque aussitôt. C’était sa faute à lui. Il aurait dû comprendre que les petites gens au milieu desquels il vivait, n’étaient guère différents du monde qu’il avait quitté. En rompant avec le passé, il s’était imaginé qu’aucun de ses gestes aurait de conséquences, qu’il serait libre, qu’il n’avait plus jamais de comptes à rendre. Or, il s’apercevait à présent qu’il lui était impossible de ne pas se singulariser, où qu’il se trouvât. Chacun de ses actes continuait d’être l’objet d’un examen. Pourtant on ne pouvait rechercher l’effacement plus qu’il ne le faisait. (…)

La Honte, d’Annie Ernaux


Je continue l’exploration de l’oeuvre d’Annie Ernaux, avec l’intention de lire tous ses livres, et La Honte s’est révélée être, une fois de plus, un livre très intéressant, mêlant la mémoire autobiographique de l’auteure, la sociologie et l’histoire, sur fond de lutte des classes.
L’incipit de ce livre nous fait entrer directement dans le vif du sujet, nous dévoilant d’emblée le motif de la honte :

Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début de l’après-midi.

A partir de cette scène, datée de 1952, alors qu’Annie Ernaux est âgée d’à peine douze ans, elle éprouve un choc émotionnel violent qui déclenche chez elle un sentiment de honte durable, qu’elle va tenter d’élucider durant tout le livre.
Pour tenter de comprendre d’où lui est venue cette honte, elle reconstitue le contexte social et culturel dans lequel elle vivait, elle se souvient des mentalités de son entourage, de la religiosité de sa mère et de l’école privée où elle allait, mais aussi de l’ambition de ses parents, qui l’exhortaient à « réussir mieux qu’eux », lui donnant une perspective d’ascension sociale par les études.
Cette scène de violence de son père contre sa mère, surgissant brutalement dans un quotidien plein de dignité et de bonne tenue, lui donne la conscience d’appartenir à une classe sociale modeste puisque, dans les années 50, un préjugé tenace voulait que la violence conjugale soit plutôt le fait des prolétaires ou des ivrognes.
On sent que, dans l’esprit d’Annie Ernaux, l’éducation religieuse et les préjugés des années 50, pleins d’interdits et de convenances rigides, avec le souci du qu’en-dira-t-on et des valeurs conservatrices, sont les principales causes de cette honte qu’elle a éprouvée.
Dans ce livre, où la notion de lutte des classes est sous-jacente, j’ai trouvé que cette façon d’analyser la petite fille qu’elle était, entièrement déterminée par les influences de son milieu, paraissait à la fois dérangeante et plutôt convaincante.
L’écriture de l’auteure est ici, comme dans la plupart de ses livres, claire, précise et sans fioritures. Elle aime citer, parmi ses souvenirs, des paroles récurrentes de ses proches, pour nous immerger dans un contexte historique, avec les critères de jugement d’une époque et d’un milieu, et ces reconstitutions sont très vivantes.
Bien que je n’aie pas connu les années 50, me situant plutôt à la génération suivante, et bien que mes souvenirs d’enfance diffèrent totalement de ceux d’Annie Ernaux, j’ai lu ce livre avec un sentiment de familiarité, comme si j’étais plus ou moins impliquée, ce qui est sans doute dû à la grande intimité que cette auteure sait établir avec son lecteur.

Extrait page 31

Depuis plusieurs jours, je vis avec la scène du dimanche de juin. Quand je l’ai écrite, je la voyais en « clair », avec des couleurs, des formes distinctes, j’entendais les voix. Maintenant, elle est grisée, incohérente et muette, comme un film sur une chaîne de télévision cryptée regardé sans décodeur. L’avoir mise en mots n’a rien changé à son absence de signification. Elle est toujours ce qu’elle a été depuis 52, une chose de folie et de mort, à laquelle j’ai constamment comparé, pour évaluer leur degré de douleur, la plupart des événements de ma vie, sans lui trouver d’équivalent. (…)

J’ai lu ce livre en folio, il était paru chez Gallimard en 1997.