Des Poèmes de Baudelaire sur le voyage

Portrait de Baudelaire

Comme je consacre ce mois de janvier au thème du voyage, je ne pouvais pas passer à côté de Baudelaire (1821-1867) puisque plusieurs poèmes très célèbres des Fleurs du Mal évoquent ce sujet.
Le poète de Spleen et Idéal avait en effet voyagé entre juin 1841 et février 1842, âgé de vingt ans. Embarqué sur le Paquebot des mers du sud à destination des Indes, un naufrage près des Îles Mascareignes (la Réunion et l’Île Maurice) incite le jeune Baudelaire à retourner en France. Il garde de ce périple un grand attrait pour l’exotisme et les pays lointains.
J’aurais pu choisir L’Invitation au Voyage ou Parfum Exotique ou A une Dame créole ou même L’Albatros pour illustrer mon propos, mais j’ai finalement opté pour le moins célèbre Bohémiens en voyage et pour la première partie du long et beau poème Le Voyage (qui comporte en fait quatre parties).

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Le Voyage

I

Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,
L’univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le coeur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
D’autres, l’horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d’une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n’être pas changés en bêtes, ils s’enivrent
D’espace et de lumière et de cieux embrasés ;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir, coeurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu’un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom !

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Bohémiens en voyage


La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s’est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.

Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
Le long des chariots où les leurs sont blottis,
Promenant sur le ciel des yeux appesantis
Par le morne regret des chimères absentes.

Du fond de son réduit sablonneux le grillon,
Les regardant passer, redouble sa chanson ;
Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,

Fait couler le rocher et fleurir le désert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L’empire familier des ténèbres futures.

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Kyoto Song de Colette Fellous

Couverture chez Arléa

J’ai entendu parler de ce livre sur le blog de Kévin, « Comme au Japon », consacré à la culture japonaise, que vous pouvez consulter ici, si vous voulez.
Colette Fellous est une écrivaine et femme de radio française, née à Tunis en 1950.
Elle raconte ici son voyage au Japon, en compagnie de sa petite fille prénommée Elyssa, ce qui est l’occasion d’un vagabondage à travers la culture japonaise (art du haïku, gastronomie, cerisiers en fleurs, etc). Ce voyage lui permet aussi d’évoquer des souvenirs de jeunesse ou d’enfance. Le livre est illustré de photos en noir et blanc, prises au cours de ce séjour japonais par l’écrivaine elle-même.

Mon humble avis

L’écriture de ce livre n’est pas désagréable mais pas géniale non plus. Il y a pas mal de phrases qui comportent des énumérations, ce qui n’est pas forcément attrayant à mes yeux. Un certain manque de concision et même une tendance au délayage verbal m’ont un petit peu ennuyée.
Souvent, l’écrivaine parle d’éléments et de caractéristiques très – trop – connus de la culture japonaise sans ajouter de vision personnelle ou de ressenti original et elle a tendance à énoncer des choses rebattues et convenues, du déjà-vu-déjà-lu qui m’a franchement cassé les pieds.
Parfois, elle parle de choses intimes et personnelles, par exemple un abus sexuel dans son enfance ou, quelques chapitres plus loin, son accouchement où elle a failli mourir ou encore la mort de sa mère et on se demande pourquoi elle veut nous faire partager ça, quel rapport avec son voyage au Japon, qu’est-ce qu’elle veut nous dire à travers ces récits ? On reste un peu gêné et dubitatif car ça tombe là comme un cheveu sur la soupe et ensuite elle ne parle plus du tout de ces sujets.
A un moment, elle évoque le côté aléatoire des choses et j’ai pensé que, peut-être, elle avait voulu faire ici un livre avec une construction aléatoire, mais ça n’a pas suffi à me réveiller ou à me sortir de ma complète léthargie.
J’ai abandonné cette lecture 20 ou 30 pages avant la fin.

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Voici un passage qui ne m’a pas déplu :

Un Extrait page 189

Ce soir-là, j’avais donc rencontré trois hommes. L’un a été mon amour, l’autre mon ami et le troisième aurait pu être mon mari, si j’avais dit oui. C’est juste un exemple. Un exemple de ce qui pouvait à tout moment se glisser dans un roman, sans prévenir, de façon purement aléatoire, une histoire qui m’avait fait signe alors que, sous la pluie fine, je traversais avec Lisa le carrefour Hyakumanben pour acheter des confiseries aux noix. Claude était un maître de la physique théorique et des mouvements aléatoires, ses travaux ont marqué l’avancée de la recherche au-delà de la France. Ce soir-là, il avait joué sa vie et mis en pratique l’aléatoire, il ne me l’avait avoué que plus tard. Je l’avais revu une ou deux fois après la fête, nous avions dîné un jour ensemble et en me raccompagnant en bas de mon immeuble, dans la voiture, les phares et le moteur éteints, il m’avait demandé de sa belle voix grave si je ne voulais pas l’épouser. Il était timide mais il s’était lancé, moi aussi j’étais timide. C’était si incongru que j’ai ri, un peu gênée, je pensais que c’était une blague. (…)

Les Grilles du Parc d’Elisabeth Gaspar

Couverture chez l’arbre vengeur

Tombée par hasard sur une critique élogieuse de ce livre – je ne sais même plus sur quel blog ou dans quel magazine – j’ai eu envie de l’acheter car l’auteur de l’article insistait sur sa grande originalité et sur son ambiance très insolite, ce qui est plutôt attirant.
N’ayant jamais entendu parler de cette écrivaine jusqu’ici, j’ai appris grâce à la préface qu’elle était hongroise, née en 1920, installée à Paris, écrivant ses livres en français, officiellement religieuse dans un couvent (aux yeux de l’administration française) mais en réalité traductrice, parfois décoratrice, et vivant librement avec son amant, qui lui même ne manquait pas de maîtresses par ailleurs.
J’ai aussi appris qu’Elisabeth Gaspar avait obtenu la nationalité française en 1964, quelques années après l’écriture de ce livre et qu’elle avait traduit, entre autres, les œuvres de Roald Dahl (dont Charlie et la Chocolaterie).
Après la publication des « Grilles du Parc », Elisabeth Gaspar a arrêté d’écrire. Elle est morte en 2011.

Note Pratique sur le Livre

Editeur : (initial) Gallimard, (réédition) L’arbre vengeur
Date de publication : (initiale) 1960. (réédition) mars 2022
Préface d’Eric Dussert (très intéressante).
Nombre de Pages : 132

Un bref extrait de la Quatrième de Couverture
Qui décrit très bien cette histoire

Comme dans un songe dont on aurait du mal à se libérer, l’histoire nous transporte dans un Paris brumeux, du côté de Montsouris, sur les pas d’un garçon sans nom, souffre-douleur d’une équipe de forains. Après des années entre leurs griffes, il est parvenu à s’échapper pour émerger, perdu et sans plus d’attache, dans une ville qu’il ne comprend pas, souvent pris pour un autre, bousculé et parfois hagard, mais osant enfin se rebeller.

Mon Avis

Ce roman a eu pour moi un charme particulier, du fait que l’histoire se situe dans un quartier de Paris que je connais très bien, les 13ème et 14ème arrondissements, et nous nous promenons successivement autour de la Place d’Italie, du Parc Montsouris ou encore dans les catacombes d’Alesia. Même si ces quartiers ont sans doute beaucoup changé depuis l’époque du roman, je visualisais assez bien le décor et l’atmosphère à travers lesquels déambule le héros et c’était très agréable de l’accompagner par l’imagination. Ainsi quand Élisabeth Gaspar décrit la Place d’Italie comme « la Place de l’Etoile du pauvre » cela m’a paru excellent et toujours valable actuellement.
Parmi les points positifs, j’ai trouvé l’écriture formidable, avec un sens de la description étonnant, beaucoup d’images frappantes de justesse, à travers des phrases généralement courtes et artistement ciselées. Rien que pour son style il m’a semblé que ce livre mérite vraiment d’y jeter un œil.
La où je suis un peu plus réservée c’est sur l’histoire en elle même car les différentes péripéties se déroulent un peu comme dans un rêve ou un cauchemar – ou peut-être comme dans un film fellinien, où l’on ne cherche ni la vraisemblance ni des motifs rationnels aux actions des personnages. Par moments ce livre me rappelait certains romans d’Aragon ou d’André Breton tandis que le personnage principal m’évoquait plutôt les héros d’Emmanuel Bove : solitaires, incertains et mélancoliques.
Le thème de l’amour impossible, discret mais récurrent, donne une belle profondeur à certains passages et m’a touchée.
J’ai plutôt apprécié ce livre, que je conseillerai donc aux amateurs de belles écritures et d’intrigues déroutantes.

Un Extrait page 62

La géographie de Paris. Parcourir, libre, avec la désinvolture d’un bonhomme à peu près normal, maître de ses couleurs et de ses sons, parcourir, dis-je, ces creux et ces bosses, vaincre le mystère de ces perspectives étincelantes, voilà à quoi je rêve depuis plus de vingt années. Plus de vingt années déjà. Le temps de voir une guerre gratter aux portes, les enfoncer à énorme fracas, s’enkyster, fermenter, s’éteindre enfin au moment où l’on s’étonne d’être là encore. Le temps de voir se pulvériser un grand nombre de taudis familiers au profit des industries sidérurgique, briquetière et procréatrice. Et tout cela ne veut rien dire, rien. Je ne sais rien, moi. Je n’ai pas de métier. C’est tout juste si je sais traire une bique.Si je suivais la courbe tonitruante du métro aérien, j’arriverais au point de départ. Le point de départ, c’est la place Denfert-Rochereau où veille le Lion de Belfort atteint d’un torticolis à force de regarder toujours du même côté. Mais il y a surtout les catacombes. Car c’est là, à la sortie des catacombes, que tout a commencé. (…)

Calendrier des couleurs de Joséphine Lanesem

Couverture du Recueil

Comme j’apprécie beaucoup le blog Nervures et Entailles de l’écrivaine Joséphine Lanesem, je voudrais aujourd’hui vous parler de son dernier recueil Calendrier des couleurs, un très joli ensemble de proses poétiques où la signification et la saveur des couleurs, mises en relation avec les mois de l’année, nous sont très subtilement dépeintes.
C’est un livre de perceptions et de sensations, c’est-à-dire des phénomènes habituellement trop fugitifs et trop épidermiques pour être exprimés verbalement, et qui restent généralement en-deçà de la conscience, mais la poète parvient à trouver les justes évocations par la magie de ses mots.
Les couleurs, nous croyons en connaître la symbolique approximative de manière plus ou moins innée et spontanée, mais ce recueil nous fait pénétrer dans un monde de nuances, de correspondances finement observées et de sensibilité attentive qui vont au-delà de nos impressions ordinaires.
Chacun de ces douze textes est comme un tableau aux mille petits détails complexes – un tableau plein de lumière, de mouvement, et de vitalité.
Le plus étrange, c’est que ce recueil m’a appris à aimer (ou en tout cas : à considérer avec un œil bien plus favorable) des couleurs que je n’aimais pas jusqu’à présent et dont il m’a révélé les beautés cachées, par exemple le marron, le gris ou le jaune.
C’est d’ailleurs un extrait du texte sur le Marron que je vous propose de lire ci-après, car il m’a particulièrement frappée et séduite.

Je vous signale également que vous pouvez accéder à la totalité de ces proses poétiques sur le blog de Joséphine, dans la rubrique « Calendrier des couleurs » consultable avec ce lien.

Vous pouvez également la contacter sur son blog pour l’achat du recueil au format papier.

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Un Extrait du Deuxième Texte

Marron – Novembre

Marron brûle doigts engourdis et lèvres gercées. Le mot comme la chose nous vient des Alpes, ou des Pyrénées. Il en garde un goût de vie sauvage.

Matière première de notre monde qui modèle la terre, le bois ou le pelage. Craquèlement des croisements qui deviennent croissance. Couleur la plus commune, si commune qu’elle sert de camouflage : rien de mieux pour se fondre dans la foule ou le paysage. Il est la nature sans atours, nue et grelottante, telle qu’elle se montre en novembre ; et son obscurité appelle le toucher plus que le regard : la main qui flatte l’animal, serre la peluche, caresse le bois, creuse un sillon, égraine la semence.

Point où la couleur sombre dans la non-couleur, ou bien degré de mélange entre les couleurs où elles s’abolissent l’une l’autre. En effet, aucune trace de lui dans l’arc-en-ciel, mais c’est qu’il est trop modeste pour figurer au ciel. Il appartient au bas-monde, à l’humble labeur, aux métiers sans éclat, à ceux qui n’avaient pas de quoi teindre leurs habits ; et il rappelle l’ancien temps, quand les teintures manquaient, le clair-obscur des torches ou des chandelles, les variétés de l’ombre autour du foyer, les visages auréolés dans les ténèbres et les pigments empruntés au sol pour peindre nos passions. Rien ne lui est plus contraire que l’électricité.

(…)

Mensonge romantique et vérité romanesque de René Girard

Couverture chez Pluriel

Ce livre m’a été offert par un ami et, comme il m’avait été également conseillé quelques mois plus tôt par l’un de mes médecins, j’étais très intriguée et enthousiaste à l’idée de le lire.
Et, en effet, ce fut une belle découverte.

Note pratique sur le livre

Editeur : Pluriel
Genre : Essai philosophique
Date de première publication : 1961
Nombre de pages : 350

Quatrième de couverture

Quels sont les fondements de notre rapport à autrui ? Quelle est la véritable mesure de notre autonomie ? Partant d’une analyse novatrice des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature romanesque ( Cervantès, Stendhal, Flaubert, Proust et Dostoïevski), René Girard développe sa théorie du désir mimétique, pensée avec subtilité, comme une triangulation entre l’envie, la jalousie et la haine impuissante. Un désir relatif qu’il appréhende dans toutes les formes de relations humaines, qu’elles prennent corps dans l’espace politique ou dans la sphère de l’intime.

Ce faisant, sans jamais cesser de la questionner, le philosophe bouscule une illusion romantique, celle de notre liberté de choisir. Il a écrit, à propos de cet ouvrage : « Les littéraires purs soupçonnent que l’art du roman est ici un moyen plutôt qu’une fin. J’assume volontiers ce reproche car le plus grand hommage qu’on puisse rendre à la littérature, il me semble, c’est de ressusciter la très vieille idée qui fait d’elle une source de savoir autant que de bonheur. »

Mon humble avis

Dans ce livre, René Girard analyse plusieurs univers romanesques : celui de Cervantès, autour du personnage de Don Quichotte, celui de Stendhal, avec Julien Sorel, celui de Flaubert, avec Madame Bovary, celui de Dostoïevski, avec l’homme du sous-sol principalement mais aussi les personnages des Démons, ou encore Raskolnikov, et enfin celui de Proust avec le narrateur-auteur et le baron de Charlus.
Ces divers univers romanesques sont, d’après René Girard, les symptômes d’une dégradation de notre désir métaphysique, c’est-à-dire de notre relation au divin. Il appelle cela la maladie ontologique, qui se manifeste par un désir dévié, où on cherche une transcendance dans notre relation à une autre personne, avec toute la déception et le ressentiment que cela suppose finalement, quand ça ne tourne pas tout bonnement à la haine de l’autre ou à celle de soi. René Girard a l’air de trouver révélateur et lourd de sens le fait que bon nombre de ces romans nous montrent une sorte de lente descente aux enfers des personnages et se terminent par une conversion spirituelle et souvent religieuse du héros.
Ce livre m’a tout à fait passionnée par ses analyses littéraires et psychologiques car sa vision est profonde et originale.
Cependant, le point négatif du livre est son côté systématique : tout est interprété dans le même sens, chaque chef-d’œuvre littéraire doit servir à prouver les dogmes de René Girard et les auteurs qui ne vont pas dans ce sens sont vigoureusement rejetés dans le « mensonge romantique », du côté des élans orgueilleux et prométhéens, que René Girard a en horreur. Se considérer dans la pure vérité et les contradicteurs dans le mensonge total, c’est un chouïa dictatorial, me semble-t-il.
Il n’empêche que ce livre éclaire un grand nombre de nos attitudes quotidiennes, de nos réactions affectives, de nos ambivalences inavouées ou de nos incohérences apparentes, et pour cette raison il mérite tout à fait notre attention, à condition de garder un esprit critique vis-à-vis de certains détails discutables.
J’aime ces livres qui nous ouvrent des perspectives et des voies nouvelles, même si je ne suis pas forcément tentée de suivre toutes ces pistes.

Un Extrait page 296

On se souvient, sans doute, de la lettre que l’homme du souterrain se propose d’expédier à l’officier insolent. Cette lettre est un appel caché au médiateur. Le héros se tourne vers son « persécuteur adorable » comme le fidèle vers son dieu mais il veut nous persuader, il se persuade lui-même qu’il se détourne avec horreur. Rien ne peut humilier davantage l’orgueil souterrain que cet appel à l’Autre. C’est pourquoi la lettre ne contient que des insultes.
Cette dialectique de l’appel qui se nie en tant qu’appel se retrouve dans la littérature contemporaine. Ecrire, et surtout publier un ouvrage c’est en appeler au public, c’est rompre, par un geste unilatéral, la relation d’indifférence entre Soi et les Autres. Rien ne peut humilier l’orgueil souterrain autant que cette initiative. L’aristocratie d’antan flairait déjà dans la carrière des lettres quelque chose de roturier et de bas dont sa fierté s’accommodait assez mal. Mme de La Fayette faisait publier son oeuvre par Segrais. Le duc de La Rochefoucauld se faisait peut-être voler la sienne par un de ses valets. La gloire un peu bourgeoise de l’artiste venait à ces nobles écrivains sans qu’ils eussent rien fait pour la solliciter.
Loin de disparaître avec la révolution ce point d’honneur littéraire se fait plus vif encore à l’époque bourgeoise. A partir de Paul Valéry on ne devient grand homme qu’à son corps défendant. Après vingt ans de dédains l’inventeur de M. Teste cède à la supplication universelle et fait aux Autres l’aumône de son génie.
L’écrivain prolétarisé de notre époque ne dispose ni d’amis influents ni de valets de chambre. Il est obligé de se servir lui-même. Le contenu de ses ouvrages sera donc entièrement consacré à nier le sens du contenant. On en est au stade de la lettre souterraine. L’écrivain lance un anti-appel au public sous forme d’anti-poésie, d’anti-roman ou d’anti-théâtre. On écrit pour prouver au lecteur qu’on se moque de ses suffrages. On tient à faire goûter à l’Autre la qualité rare, ineffable et nouvelle du mépris qu’on lui porte.
Jamais on n’a tant écrit mais c’est toujours pour démontrer que la communication n’est ni possible ni même souhaitable. Les esthétiques du « silence » dont nous sommes accablés relèvent très évidemment de la dialectique souterraine. (…)

« Légende » de Philippe Sollers

Couverture chez Folio

Depuis une dizaine d’années, j’avais essayé déjà deux fois de lire des bouquins de Philippe Sollers, et j’avais abandonné assez rapidement, terrassée par l’ennui.
Finalement, grâce à cette mince « Légende » qui vient de sortir en poche, en Folio, j’ai pu arriver jusqu’au bout de cette troisième tentative – mais je me demande un peu pourquoi je me suis obstinée et à quoi ça m’a servi.

De quoi ça parle ?

De tout et de rien. On saute du coq à l’âne sans rime ni raison. C’est un peu comme un exercice de « libre association » pratiquée par un patient bavard dans un cabinet de psychanalyse : ça parle de n’importe quoi, de tout ce qui lui passe par la tête, et après on essaye de trouver des relations artificielles et tirées par les cheveux entre ces différents sujets. Le narrateur-auteur nous parle de sa sexualité avec une fierté et une gourmandise égrillarde très typiques du siècle dernier – mais qui peut s’intéresser à ça ? Le narrateur-auteur nous parle de quelques grands poètes français du 19è siècle : Baudelaire, Rimbaud, Hugo, mais il n’a rien de nouveau à en dire et nous jette seulement des éléments biographiques archi-connus et rebattus. Il nous parle de la PMA – qui visiblement lui fait horreur parce qu’elle entend gommer la présence du père – il nous parle de Dieu (« Notre Père qui êtes aux cieux »), l’idée de la paternité a l’air de beaucoup le travailler mais on ne sait pas trop ce qu’il en pense vraiment, au final. D’ailleurs, on ne peut pas dire qu’il écrive des « pensées » – ce serait plutôt des petites saillies verbales où les jeux de mots et les pirouettes sémantiques sont censés tenir lieu de réflexion, dans une esbrouffe poussive et fatigante qui sonne creux.
Le narrateur nous fait savoir que sa maîtresse actuelle (ou, peut-être, plus exactement, une de ses maîtresses) est une lesbienne qui trompe sa femme avec lui et ça a l’air de le réjouir particulièrement et de flatter son sens des valeurs. Car en digne représentant de la génération des soixante-huitards machistes, qui voulaient jouir sans entraves et interdire d’interdire, il déteste notre époque : trop féministe, trop favorable aux LGBT, trop hostile au patriarcat, trop propice aux me-too.
Un livre ringard, ennuyeux, auto-satisfait et auto-complaisant, où on n’apprend rien et où on est pressé d’arriver à la fin pour passer à autre chose.

Il y a une page du livre qui m’a tiré un vague petit sourire – une seule page sur 130 ! – que je me suis naturellement empressée de corner et que je me propose de recopier ici :

Page 53

Tableau

J’ai devant moi un paquet de cigarettes sur lequel est écrit, en gros caractères, « Fumer augmente le risque d’impuissance ». Je m’émerveille aussitôt d’une société qui, se reproduisant de façon de plus en plus technique, fait ouvertement de la publicité pour le coït normal, avec érection mâle et pénétration fécondante. On n’imagine pas une inscription du genre « Fumer augmente les risques de frigidité », même si, sur un autre paquet, je peux lire cette déclaration humaniste « Arrêtez de fumer, restez en vie pour vos proches ». Suis-je sûr que mes proches souhaitent que je reste en vie ? J’en doute. Quant à « Fumer nuit à la santé de l’enfant que vous attendez », je m’incline. Je n’attends pas d’enfant, et ne suis pas donneur pour une procréation médicalement assistée. Sur quoi, j’allume une cigarette, la meilleure étant celle d’après l’amour, comme chacun ou chacune le sait. (…)

Soif d’Amélie Nothomb

Couverture au Livre de poche

J’avais lu quelques romans d’Amélie Nothomb dans les années 90-2000 et je gardais un bon souvenir de « Stupeur et tremblements » et, dans une moindre mesure, d' »Antéchrista » ou de « Péplum« .
Comme j’ai récemment entendu parler de « Soif » (publié en 2017), je me suis demandé ce qu’Amélie Nothomb pouvait bien avoir à dire sur Jésus-Christ (tellement les deux personnages me paraissaient éloignés l’un de l’autre, dans un jugement a priori que je ne cherche pas à justifier) et ça a titillé ma curiosité… au point de l’acheter.

Le résumé du propos

L’histoire, tout le monde la connaît, c’est celle de la condamnation de Jésus, sa crucifixion, racontée par le Christ lui-même à la première personne du singulier, avec ses souvenirs et ses confidences sur ses émotions, ses sensations, ses réflexions.
Amélie Nothomb imagine que la crucifixion se déroule le lendemain du procès mené par Ponce Pilate, contrairement aux versions bibliques qui situent les deux événements le même jour. Et cette invention permet d’introduire une longue méditation de Jésus le long d’une nuit de solitude et d’angoisse (ce qui n’est pas une mauvaise idée romanesque). Le lendemain a lieu le supplice.

Mon avis très subjectif

C’est un livre bien écrit, mais on voit rapidement que l’écrivaine n’a pas beaucoup le sens du sacré ou de la spiritualité, ce qui est regrettable quand on prétend écrire sur le Christ. C’est donc un livre qui s’adresse visiblement à l’occidental typique du 21ème siècle, l’hédoniste matérialiste de base, préoccupé de son petit confort moral et surtout physique : ici le Christ est douillet, il regrette de ne pas avoir plutôt terminé sa vie tranquillement et bourgeoisement, en couple avec Marie Madeleine – dont il est amoureux et avec qui il a une liaison – et sa vision de Dieu et de la foi se résume à la sensation corporelle de la soif, sans rien au-delà.
Si vous êtes chrétien, ce roman vous affligera et vous ennuiera : vous aurez plutôt envie de relire les évangiles et vous vous demanderez ce que cherchait Amélie Nothomb avec ces quelques blasphèmes palots et convenus (déjà vus, entre autres, chez Martin Scorsese trente ans plus tôt) qui n’ont même pas réussi à susciter un estimable petit scandale chez les cathos traditionnalistes.
Et si vous êtes l’hédoniste matérialiste typique (celui dont je parlais plus haut) ça vous donnera l’impression que Jésus, en faisant un petit effort d’imagination, aurait pu vous prendre, vous, pour modèle et se convertir à votre délicieux mode de vie… mais vous aurez quelques doutes sur cette possibilité si vous y songez trois minutes en toute honnêteté.
Bref, un roman bas-de-plafond et insignifiant, pour les croyants comme pour les autres.

Un Extrait page 16

En trente-trois ans de vie, j’ai pu le constater : la plus grande réussite de mon père, c’est l’incarnation. Qu’une puissance désincarnée ait eu l’idée d’inventer le corps demeure un gigantesque coup de génie. Comment le créateur n’aurait-il pas été dépassé par cette création dont il ne comprenait pas l’impact ?
J’ai envie de dire que c’est pour cela qu’il m’a engendré, mais ce n’est pas vrai.
C’eût été un bon motif.
Les humains se plaignent, à raison, des imperfections du corps. L’explication coule de source : que vaudrait la maison dessinée par un architecte sans domicile ? On n’excelle que dans ce dont on a la pratique quotidienne. Mon père n’a jamais eu de corps. Pour un ignorant, je trouve qu’il s’en est fabuleusement bien tiré. (…)

Chevreuse de Patrick Modiano

Couverture chez Gallimard

Note pratique sur le livre

Editeur : Gallimard
Date de publication : 2021
Genre : roman
Nombre de pages : 159

Petit résumé de l’histoire (vue par moi)

Un jeune homme d’une vingtaine d’années se remémore des événements qui lui sont arrivés une quinzaine d’années plus tôt, à l’époque de son enfance, et dont il se souvient très mal. En effet, des personnes qu’il côtoyait en ce temps-là réapparaissent brutalement dans sa vie et semblent avoir vis-à-vis de lui des intentions peu claires et agissent avec lui d’une manière ambiguë, parfois inquiétante. Nous partons donc sur les traces de ce jeune homme, Jean Bosmans, et tentons de reconstituer avec lui cet arrière-plan de souvenirs touffus, dont beaucoup de choses semblent avoir disparu sans laisser de trace. (…)

Mon humble avis :

Avant d’écrire cette chronique je suis allée regarder sur Internet les diverses et nombreuses critiques qui lui ont été consacrées et j’ai été très étonnée de constater que la plupart des commentateurs parlent de ce livre comme si c’était une stricte autobiographie, un épisode réel de la vie de Patrick Modiano. Je suis peut-être à côté de la plaque mais j’ai lu ce livre comme un véritable roman, une fiction tout à fait imaginaire, même si on sent que certains petits détails pourraient être tirés du vrai, même si le héros est écrivain (mais il s’appelle Jean Bosmans et non pas Patrick Modiano), et on se fait plusieurs fois la réflexion, au cours de la lecture, qu’ici la réalité est tellement imbriquée avec l’imaginaire qu’on aurait beaucoup de mal à les démêler et qu’il n’y aurait, en plus, pas tellement d’intérêt à le faire.
Dans ce roman, on retrouve beaucoup d’éléments typiquement modianesques : l’importance primordiale des lieux (quartiers de Paris et de sa banlieue sud, certaines rues et certains appartements), des personnages plus ou moins fantomatiques dont on ne sait pas grand-chose (et le peu de choses qu’on en sait est incertain et sujet à caution), le héros lui-même nous apparaît en quête de ses souvenirs, perdu dans une enquête sur son passé et cherchant finalement à reconstituer sa propre identité à travers des bribes de mémoire, des traces de personnages qui ont disparu et qu’il n’a peut-être même jamais vraiment connus profondément.
Ici, de larges zones de l’histoire sont passées sous silence et demeurent inexpliquées : nous ne comprenons pas pourquoi ce Jean Bosmans, vers l’âge de cinq ans, vivait sans ses parents et sans aucun adulte de sa famille, avec des personnes inconnues et louches (plus ou moins, des repris de justice) : pourquoi, pendant combien de temps et quel était leur mode de vie, nous l’ignorons. Les relations des personnages les uns avec les autres nous apparaissent mystérieuses et nous sentons que nous n’avons pas tous les éléments pour établir les causes, les conséquences des événements, les buts et les motifs des personnages – ce qui trouvera effectivement son explication à la fin mais pas totalement.
C’est essentiellement un roman sur le thème du temps qui passe, du temps qui efface les gens, les choses ,les événements, les souvenirs et où le mot « disparition » s’inscrit en filigrane tout au long des pages.
Un très beau livre, où les amateurs de Modiano retrouveront tout ce qui fait le charme et l’atmosphère de l’œuvre de cet écrivain.

Un Extrait page 49

Il éprouvait un sentiment de légèreté à se promener cet après-midi là, au hasard dans les rues d’Auteuil. Il pensait à cet appartement si différent le jour et la nuit, au point d’appartenir à deux mondes parallèles. Mais pourquoi s’en serait-il inquiété, lui qui depuis des années avait l’habitude de vivre sur une frontière étroite entre la réalité et le rêve, et de les laisser s’éclairer l’un l’autre, et quelquefois se mêler, tandis qu’il poursuivait son chemin d’un pas ferme, sans dévier d’un centimètre, car il savait bien que cela aurait rompu un équilibre précaire ? A plusieurs reprises, on l’avait traité de « somnambule », et le mot lui avait semblé, dans une certaine mesure, un compliment. Jadis, on consultait des somnambules pour leur don de voyance. Il ne se sentait pas si différent d’eux. Le tout était de ne pas glisser de la ligne de crête et de savoir jusqu’à quelle limite on peut rêver sa vie.(…)

Un Extrait page 60

Il dut attendre encore de nombreuses années avant d’en savoir un peu plus long sur l’hôtel Chatham et « le groupe » auquel Camille avait fait allusion, un cercle d’individus assez inquiétants. Mais cette nouvelle perspective ne changea rien aux souvenirs qu’il gardait de cette période de sa vie. Au contraire, elle confirmait certaines impressions qu’il avait eues, et il les retrouvait intactes et aussi fortes, comme si le temps était aboli.
A cette époque, il n’avait cessé de marcher à travers Paris dans une lumière qui donnait aux personnes qu’il croisait et aux rues une très vive phosphorescence. Puis, peu à peu, en vieillissant, il avait remarqué que la lumière s’était appauvrie ; elle rendait désormais aux gens et aux choses leurs vrais aspects et leurs vraies couleurs – les couleurs ternes de la vie courante. Il se disait que son attention de spectateur nocturne avait faibli elle aussi. Mais peut-être qu’après tant d’années ce monde et ces rues avaient changé au point de ne plus rien évoquer pour lui.

Une immense sensation de calme de Laurine Roux

Note pratique sur le livre :

Genre : Premier roman
Editeur : Folio (et éditions du Sonneur)
Nombre de pages : 131

Note sur l’écrivaine

Laurine Roux, née en 1978, est professeure de Lettres modernes dans les Hautes-Alpes et écrivaine. Son premier roman, « Une immense sensation de calme », a été récompensé par le Prix SGDL Révélation 2018. Elle écrit également des nouvelles et de la poésie. Le prix international de la nouvelle George-Sand lui a été remis en 2012. (Source : éditeur)

Quatrième de Couverture :

 » Cela dure un instant ou de longues minutes, je ne saurais le dire. Le regard d’Igor abolit mon être. Partout dans mon corps mille particules soulèvent mes membres, et c’est à la fois de la peur et de la glace, du miel et de la lavande. « 

Au cœur d’une étendue enneigée, une jeune fille rencontre Igor, un être aussi étrange que magnétique. Presque sans échanger un mot, elle va le suivre à travers une nature souveraine et hostile, portée par ce que la jeunesse a d’insolence. Mais plus elle semble proche d’Igor, plus le mystère qui l’entoure s’épaissit. Jusqu’à ce qu’une tempête les précipite tous deux dans la tourmente, révélant les légendes et les souvenirs de ceux qu’illumine le côtoiement permanent de la mort et de l’amour.

Mon humble avis :

Je suis passée par plusieurs phases au cours de la lecture de ce roman. D’abord un agacement étonné puis un certain plaisir puis, de nouveau, un léger agacement teinté de lassitude et, enfin, de la sérénité pour clore les tout derniers chapitres.
Il m’a semblé que l’autrice essayait de mélanger en une seule histoire des éléments disparates qui ne s’articulent pas très bien entre eux : du fantastique, des éléments de « fantasy », un côté plus vraisemblable qui pourrait nous rattacher à une réalité historique mal déterminée et fantasmée (folklore russe, siècles antérieurs à l’ère industrielle), et puis des références aux migrants, au racisme et à une situation politique dont on pourrait entendre parler dans nos actualités françaises et européennes les plus contemporaines, etc.
Il m’a semblé que cette hybridation des genres ne réussissait pas à me convaincre et, finalement, ce sont les pages les plus teintées de fantastique et les moins réalistes qui m’ont le plus plu.
Sur la forme et dans ses détails, je n’ai rien de particulier à reprocher à ce livre : l’écriture est très agréable, les descriptions sont évocatrices, les éléments d’ambiance bien imaginés et l’histoire parait correctement ficelée.
Mais je ne suis pas vraiment rentrée dedans, j’ai ressenti assez peu d’émotion, et je crois que l’autrice veut nous dépeindre un univers qui, simplement, est trop éloigné de ma vision du monde et ne me « parle » pas trop.
Probablement, le manque de consistance des personnages est pour beaucoup dans mon jugement. Ils ont des corps, des corps très présents et longuement décrits, des corps qui présentent beaucoup de réactions physiologiques variées, mais quasiment pas d’esprit (ne pensent pas, ne parlent pas, se contentent de grogner ou de dire « c’est bien ! »).
Un livre qui a certaines qualités intéressantes mais qui n’est pas franchement mon genre…

Un Extrait page 48

La première fois que Pavel m’avait conduite au lac, je n’étais pas encore rompue aux vertus de la patience, j’avais abandonné après quelques heures infructueuses. Je m’étais levée, avais jeté le fil par terre et arpenté la glace tel un frelon contrarié. Pavel avait souri et posé sa main sur mon épaule. Il m’avait demandé si je comptais me comporter comme un poisson toute ma vie. Je n’avais pas compris le sens de sa question. Je n’avais plus envie de faire d’effort. N’en faisais-je pas assez ? Ne pouvait-on me laisser un peu de répit ? Mes nerfs étaient aussi tendus qu’une corde de balalaïka. Je m’étais alors réfugiée dans le bois et avais commencé à pleurer. J’aurais tout donné pour une soupe aux haricots noirs de Baba. Son souvenir avait jailli en larmes sitôt immobilisées par le froid. J’étais restée là, accroupie contre un arbre, jusqu’à ce que ma colère, ma tristesse et ma solitude deviennent trois stalactites que l’on aurait pu casser du bout du doigt. Puis la morsure du vent m’avait contrainte à me lever. Pavel n’était pas venu me chercher. Le soleil avait décliné en oeuf au plat sur la colline. J’étais retournée au trou de pêche. La tristesse, la colère et la solitude n’étaient plus que trois petits bouts de glaçons au fond de mon ventre. J’allais mieux.

Des Poèmes parus dans la revue Décharge de mars 2022

Couverture du numéro 193

Le numéro 193 de la revue Décharge était paru en mars 2022 (cf couverture à droite) et je vous propose la lecture de trois de ses poèmes.

Présentation de la revue :

Créée par Jacques Morin en 1981, célèbre pendant longtemps pour sa couverture kraft, elle est devenue au fil des ans le rendez-vous attendu de l’actualité poétique, avec ses 164 pages bien tassées, chaque trimestre. (source : site de la revue).
Plus d’informations sur le site de la revue (abonnements, recensions livresques, éditoriaux).

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(page 39)

il ne part pas il part
il est parti
chaque jour de perte avec les feuilles tombées
l’odeur humide des sous-bois

la pluie les larmes les saisons
considérer la séparation
comme une douleur guérissable

on a les mains trop serrées
ça fait des nœuds dans la poitrine
d’où partiraient de nouvelles branches

la douleur serait guérissable
d’abord la sève coulerait
l’écorce recouvrirait la plaie
et la forêt de trembles envahirait la maison.

LUCE GUILBAUD

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(page 102)

On est là
dans l’air frais du matin d’automne
la tasse de café
la vue sur la colline
le sanctuaire des songes
bien refermé

et je me dis que
celui qui sait passer des rêves aux pensées
sans quitter le paysage
sait aussi survivre
Je ne sais pas pourquoi
dans cette chambre d’hôtel
tu m’avais dit
tout en contemplant l’horizon

si en premier tu pars
je voudrais couler comme du sable
jusqu’à t’ensevelir

peut-être parce que dehors
la tempête emplissait les coquillages
du bruit de la mer

DANIEL BIRNBAUM

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(page 130)

N’oublions jamais que le rêve de l’équerre est de dépasser les 90 degrés, celui du cercle d’avoir des recoins en briques où se terrer et que le compas aspire à l’équilibre.

Savoir cela m’est rassurant pour moi qui ne suis que biffures et hachures du temps.

MATTHIEU LORIN

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