Joseph Karma de Denis Hamel

Couverture chez Petit Pavé

Mon ami le poète et écrivain Denis Hamel vient de faire paraître, en avril 2022, un roman « Joseph Karma » aux éditions du Petit Pavé, dans la collection « Derrière les pages du Semainier », dirigée par le poète Jean Hourlier.
Il s’agit d’un récit autofictif, où l’écrivain nous invite à suivre le parcours mouvementé d’un poète en quête d’un hypothétique mieux-être. Cet homme, fonctionnaire de son état, peine à trouver sa place dans le monde amoureux, social, spirituel, intellectuel, mais il poursuit son chemin avec un courage assez surprenant et avec un humour distancié, qui vise juste.

Quatrième de Couverture

Joseph Karma est un récit autobiographique en partie fictionnel. Le narrateur y conte les déboires, déconvenues, désillusions du personnage éponyme, un anti-héros, double de l’auteur Denis Hamel. Au fil d’une chronique de l’échec sans larmoiements ou apitoiement sur soi-même, le lecteur est invité à suivre en observateur impliqué la dérive d’un fantôme de nulle part perdu dans le champ de bataille de l’existence.
Le récit – en un contraste éclatant avec le thème de l’échec – est une si incontestable réussite qu’on ne sait ce qu’il faut admirer le plus : l’acuité critique du regard posé sur la comédie sociale, le pied de nez assumé aux recettes conventionnelles du succès et leur démythification ; la poésie urbaine et ses croquis inoubliables (le portrait du clochard, par exemple, nouveau Diogène) ; la vivacité et le dépouillement de la narration ; la capacité d’auto-analyse et d’auto-dérision sérieuse du narrateur ; la solidité et la profondeur d’une réflexion s’insurgeant tranquillement contre diverses entreprises de déshumanisation (notamment dans le champ de l’art).
Un entretien sur la poésie fait suite au récit. L’un et l’autre sont marqués au même coin de l’exigence, et de l’aspiration sobrement ardente à un plus grand raffinement esthétique et moral.

J. H.

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Avis et Critiques :

Comme je suis personnellement impliquée dans ce roman, en tant qu’amie de l’auteur et illustratrice, je préfère laisser la parole à d’autres critiques et chroniqueurs.

Je vous invite à lire l’article de Frédéric Perrot du blog « Bel de Mai » à propos de « Joseph Karma » en suivant ce lien.

Un autre article a été écrit sur le site Sitaudis par Christophe Stolowicki et vous pouvez le consulter ici.

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Un Extrait page 36

Quelques temps plus tard, alors qu’il se promenait près du Luxembourg, en revenant de son travail, Karma fut attiré par une affiche promouvant des conférences données par une nonne bouddhiste et destinées à améliorer son existence, dans le respect de l’éthique proposée par la voie du mahayana, ou bouddhisme du grand véhicule. Il avait lu plusieurs ouvrages sur le sujet et pensa que ce serait une bonne chose d’entendre de vive voix les conseils d’une personne expérimentée. La première conférence l’enthousiasma. Cela se déroulait dans un local polyvalent, près de la gare Montparnasse. On enlevait ses chaussures à l’entrée, ce qui provoquait des exhalaisons assez désagréables, mais que la lourde odeur d’encens qui régnait dans la salle faisait vite oublier. La nonne Guen Loma était une jeune femme anglaise d’une trentaine d’années, vêtue de la toge orange traditionnelle et le crâne rasé, parlant un français impeccable. (…)

Un autre Extrait, pages 43-44

Sa poésie [celle de Joseph Karma], plutôt classique, était en contradiction totale avec les canons de la plupart des éditeurs et revues subventionnés, qui privilégiaient un formalisme basé sur la primauté du signifiant et dénigraient les notions d’émotion et d’expérience vécue, dans la lignée des objectivistes américains et de la poésie conceptuelle […] Sur certains sites de critiques d’avant-garde, l’adjectif « lyrique » était employé comme une insulte, synonyme de petit-bourgeois. Tout cela déplaisait souverainement à Karma et lui paraissait ne pouvoir donner naissance qu’à des œuvres mort-nées et déshumanisées, créées mécaniquement d’après des lois rigides alors que lui voulait encore croire aux vieux concepts d’inspiration, de maturation et de nécessité, si décriés et raillés par les auteurs en vogue.

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Ce livre parle de poésie et retrace le cheminement d’un écrivain, il s’inscrit donc très bien dans le « Printemps des artistes ».

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Les Illusions perdues de Balzac

couverture des Illusions Perdues chez Folio

Je voulais lire « les Illusions perdues » depuis plusieurs années mais je repoussais de saison en saison à cause de son imposant volume (près de 800 pages), heureusement mon actuel défi « Le Printemps des artistes » m’a permis de réaliser enfin mon vœu.

Ce roman a pour cadre le début des années 1820, c’est-à-dire la période de la Restauration . A ce moment-là, Napoléon a été déchu et exilé cinq ans plus tôt (1815) et la monarchie a été rétablie sur le trône avec l’aîné des frères de Louis XVI : Louis XVIII, qui règnera jusqu’à sa mort en 1824.

Voici une petite présentation des Illusions Perdues :

Ce livre se compose de trois parties :
Dans la première, située à Angoulême, nous suivons la trajectoire de deux jeunes gens, très amis, et tous les deux poètes : Lucien Chardon et David Séchard.
Lucien est un beau jeune homme, très talentueux et extrêmement ambitieux. Tandis que David, qui a un caractère plus prudent et plus raisonnable que son ami, s’occupe de l’imprimerie qu’il a rachetée à son père à un prix exorbitant et ne cherche pas particulièrement la gloire littéraire.
Bientôt David épouse la sœur de Lucien, Eve, une jeune fille droite et honnête, et les deux amis deviennent donc beaux-frères.
Pendant que David et Eve essayent de vivre tant bien que mal de l’imprimerie familiale, malgré les manigances de l’imprimerie concurrente des affreux frères Cointet et l’avarice maladive du Père Séchard (le père de David), Lucien essaye de faire connaître et apprécier ses œuvres poétiques et romanesques auprès de la riche noblesse d’Angoulême.
Lucien trouve bientôt une protectrice et une muse en Madame de Bargeton, une noble dame, mariée, plus âgée que lui, qui organise une soirée littéraire en son honneur et cherche à faire reconnaître son génie parmi ses amis.
Comme ils sont tous les deux amoureux l’un de l’autre (platoniquement) Lucien et Louise de Bargeton décident de fuir à Paris où, pensent-ils, leurs amours illégitimes seront mieux acceptées et, surtout, la gloire littéraire attend les jeunes provinciaux talentueux.

La deuxième partie se déroule entièrement à Paris et nous suivons l’extraordinaire ascension de Lucien Chardon, devenu Lucien de Rubempré, où il a l’occasion de fréquenter le milieu fourbe et cupide des éditeurs, celui des écrivains intègres et géniaux qui vivent dans la misère, celui des journalistes corrompus et malhonnêtes, des salles de spectacle prêtes à tout pour un succès, des jeunes actrices au grand cœur et de leurs riches protecteurs dont il faut s’accommoder, des dandys élégants de la noblesse parisienne dont les moqueries et médisances sont particulièrement perfides, etc.
Mais Lucien, sans vraiment s’en douter, se sera fait une énorme quantité d’ennemis durant sa rapide ascension sociale, qui sera donc suivie d’une chute d’autant plus rude et fulgurante.
Après sa ruine, Lucien n’a plus d’autre choix que de rentrer à Angoulême auprès de sa famille.

La troisième partie se passe de nouveau à Angoulême. Et nous allons suivre de plus près les affaires de David Séchard et de sa femme, Eve. Car leur imprimerie leur pose de gros soucis et David essaye de mettre au point un nouveau procédé de fabrication du papier, grâce auquel il pense faire fortune.

Mes impressions de lecture :

Ce livre nous plonge dans la France de 1820 et nous en donne une description d’un réalisme saisissant. Divers milieux sociaux et une multitude de personnages sont successivement décrits, avec le regard neuf et assez innocent de Lucien de Rubempré, qui nous en montre les rouages, la psychologie, les habitudes comme si nous y faisions un reportage pris sur le vif.
Tout est décrit avec précision, depuis les vêtements des personnages jusqu’aux meubles des diverses habitations, les quartiers de Paris et leur architecture, aucun détail matériel n’est laissé au hasard et nous sentons que, pour Balzac, ces questions vestimentaires et mobilières sont très importantes car elles révèlent les valeurs morales, les défauts et qualités des personnes, et leur degré de réussite ou d’appartenance à telle ou telle catégorie.
Les différents aspects de la société et de ses règles du jeu sont bien mis en valeur : pour réussir socialement et matériellement il ne faut avoir aucune morale, aucun idéal, tous les coups sont permis pour accumuler toujours plus d’argent, et les hommes les plus malhonnêtes peuvent s’appuyer sur le droit et la justice pour consolider leur pouvoir.
Le milieu de l’édition est décrit comme essentiellement mercantile, peu soucieux de qualité littéraire, ne lisant pas les ouvrages qu’on leur confie et ne misant que sur des auteurs déjà très connus et dont le succès est assuré (Balzac parle bien ici des années 1820 mais on pourrait s’y tromper !)
Le milieu journalistique est présenté comme complètement pourri, sans la moindre déontologie, faisant chanter tout le monde et se vendant au plus offrant, mais constituant le meilleur marchepied vers la fortune, à condition de ne pas se faire trop d’ennemis et d’être protégé politiquement.
Lucien est un personnage dont Balzac souligne souvent l’ambiguïté : il pense bien mais agit mal ; il est à la fois intelligent et idiot. Il a le cœur bon mais il est doué pour écrire des critiques féroces et, avec une grande naïveté, ne se doute pas que ses articles assassins peuvent lui attirer beaucoup de haines. Bref, il ne calcule jamais les conséquences de ses actes et semble tout à fait irresponsable et dépourvu de psychologie.
J’ajoute que ce roman avait été initialement publié en feuilleton dans des journaux, c’est-à-dire que Balzac l’a conçu pour tenir les lecteurs en haleine en leur proposant de fréquents rebondissements : on ne s’ennuie donc pas un seul instant.
Un roman vraiment passionnant, d’une actualité étonnante – un chef d’œuvre palpitant !

Un Extrait page 158 :

(…) Pendant sa lecture, Lucien fut en proie à l’une de ces souffrances infernales qui ne peuvent être parfaitement comprises que par d’éminents artistes, ou par ceux que l’enthousiasme et une haute intelligence mettent à leur niveau. Pour être traduite par la voix, comme pour être saisie, la poésie exige une sainte attention. Il doit se faire entre le lecteur et l’auditoire une alliance intime, sans laquelle les électriques communications des sentiments n’ont plus lieu. Cette cohésion des âmes manque-t-elle, le poète se trouve alors comme un ange essayant de chanter un hymne céleste au milieu des ricanements de l’enfer. Or, dans la sphère où se développent leurs facultés, les hommes d’intelligence possèdent la vue circumspective du colimaçon, le flair du chien et l’oreille de la taupe ; ils voient, ils sentent, ils entendent tout autour d’eux. Le musicien et le poète se savent aussi promptement admirés ou incompris, qu’une plante se sèche ou se ravive dans une atmosphère amie ou ennemie. Les murmures des hommes, qui n’étaient venus là que pour leurs femmes, et qui se parlaient de leurs affaires, retentissaient à l’oreille de Lucien par les lois de cette acoustique particulière ; de même qu’il voyait les hiatus sympathiques de quelques mâchoires violemment entrebâillées, et dont les dents le narguaient. (…)

Ce livre a été lu dans le cadre de mon « Printemps des artistes » puisque le héros est un poète et écrivain et qu’il est beaucoup question du monde des arts (théâtre, édition, journalisme, critique littéraire, etc.)

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Des Extraits de « L’extase matérielle » de J.M.G. Le Clézio

Ce livre m’a été conseillé par un ami artiste et ce fut un excellent conseil car je l’ai beaucoup apprécié. Très beau livre, qui peut s’apparenter à un essai philosophique ou à des proses poétiques.
Plutôt que de rédiger une chronique, selon mon habitude, j’ai préféré recopier quelques extraits.

Note pratique sur le livre :

Année de parution : 1967
Editeur : Folio
Nombre de pages : 315
Genre : Essai

Note sur l’auteur :

Jean-Marie Gustave Le Clézio est né en 1940 à Nice, il se définit lui-même comme un écrivain de langue française. Il a les nationalités française et britannique et se considère de culture mauricienne et bretonne. Il obtient le Prix Renaudot en 1963 pour son premier et célèbre roman Le Procès-verbal. D’abord marqué par les recherches formelles du Nouveau Roman, il s’oriente par la suite vers un style plus onirique, sous les influences des cultures amérindiennes et de ses multiples voyages. Il obtient en 2008 le Prix Nobel de littérature en tant que « écrivain de nouveaux départs, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, explorateur d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante ». (Source : Wikipédia résumé par mes soins).

Quatrième de Couverture :

Essai discursif, à l’opposé de tout système, composé de méditations écrites en toute tranquillité, destinées à remuer plutôt qu’à rassurer, oui, à faire bouger les idées reçues, les choses apprises ou acquises. C’est un traité des émotions appliquées.
« Les principes, les systèmes, sont des armes pour lutter contre la vie. »
« La beauté de la vie, l’énergie de la vie ne sont pas de l’esprit, mais de la matière. »
Douloureusement, cliniquement, l’auteur parle de lui pour lui : de sa chambre, de la femme, du corps de la femme, de l’amour, d’une mouche, d’une araignée, de l’écriture, de la mort, de son idée de l’absolu.
« Il y a un indicible bonheur à savoir tout ce qui en l’homme est exact. »
Le Clézio nous livre frénétiquement le secret d’une découverte mais, bien entendu, le secret demeure entier.

Quelques Extraits :

Page 11 :

Quand je n’étais pas né, quand je n’avais pas encore refermé ma vie en boucle et que ce qui allait être ineffaçable n’avait pas encore commencé d’être inscrit ; quand je n’appartenais à rien de ce qui existe, que je n’étais pas même conçu, ni concevable, que ce hasard fait de précisions infiniment minuscules n’avait pas même entamé son action ; quand je n’étais ni du passé, ni du présent, ni surtout du futur ; quand je n’étais pas ; quand je ne pouvais pas être ; détail qu’on ne pouvait pas apercevoir, graine confondue dans la graine, simple possibilité qu’un rien suffisait à faire dévier de sa route. Moi, ou les autres. Homme, femme, ou cheval, ou sapin, ou staphylocoque doré. Quand je n’étais pas même rien, puisque je n’étais pas la négation de quelque chose, ni même une absence, ni même une imagination. Quand ma semence errait sans forme et sans avenir, pareille dans l’immense nuit aux autres semences qui n’ont pas abouti. Quand j’étais celui dont on se nourrit, et non pas celui qui se nourrit, celui qui compose, et non pas celui qui est composé. Je n’étais pas mort. Je n’étais pas vivant. Je n’existais que dans le corps des autres, et je ne pouvais que par la puissance des autres. (…)

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Page 127 :

La grande beauté religieuse, c’est d’avoir accordé à chacun de nous une AME. N’importe la personne qui la porte en elle, n’importe sa conduite morale, son intelligence, sa sensibilité. Elle peut être laide, belle, riche ou pauvre, sainte ou païenne. Ca ne fait rien. Elle a une AME. Etrange présence cachée, ombre mystérieuse qui est coulée dans le corps, qui vit derrière le visage et les yeux, et qu’on ne voit pas. Ombre de respect, signe de reconnaissance de l’espèce humaine, signe de Dieu dans chaque corps. Les idiots sont idiots mais ils ont une AME. Le boucher à la nuque épaisse, le ministre, l’enfant qui ne sait pas parler, ont chacun leur AME. Quelle est la vérité dans ce mystère ? (…)

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Page 194

Mais aucune de ces deux forces n’est vraiment favorable à l’homme. La nuit et le jour, le vide et le plein, ainsi conçus, sont deux monstres avides de faire souffrir et de détruire.
L’angoisse du jour est peut-être encore plus terrifiante que celle de la nuit. Car ici, nous ne sommes pas en proie à un ennemi visqueux qui se dérobe sans cesse ; nous sommes face à la dureté, à la cruauté, à la violence impitoyable du réel. Notre peur n’est pas d’un inconnu qui creuse son gouffre, mais d’une exaspération de l’être, d’une sorte de vertige d’existence qui nous extermine à force de s’étaler, de se montrer. Le trop visible est encore plus hostile que l’invisible. (…)

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Page 258

Le bonheur n’existe pas ; c’est la première évidence. Mais c’est un autre bonheur qu’il faut peut-être savoir chercher, un bonheur de l’exactitude et de la conscience. S’il vient, en tout cas, c’est quand la vie a terminé son ouvrage. C’est quand la vie, par instants, ou bien jamais, ou bien dans une continuelle ardeur de la conscience, a cessé de lutter contre le monde et se couche sur lui ; c’est quand la vie est devenue mûre, cohérente et longue, chant profond qu’on cesse d’entendre ou de chanter avec sa gorge, mais qu’on joue soi-même, avec son corps, son esprit, et le corps et l’esprit de la matière voisine.
Alors il est bien possible que l’individu qui était sourd et aveugle laisse entrer en lui une force nouvelle, une force nouvelle qu’il avait pour ainsi dire toujours connue. Et que dans cette force, il y ait l’esprit des autres hommes, l’esprit des autres vies, l’unique onde du monde. Cela se peut. Etant accompli, étant la somme de tous les malheurs et de tous les espoirs, cette vie pourra n’être plus recluse. A force d’être soi, à force d’être soi dans le drame étroit, il se peut que cet homme dépasse tout à coup le seuil de sa prison et vive dans le monde entier. Ayant vu avec ses yeux, il verra avec les yeux des autres, et avec les yeux des objets. Ayant connu sa demeure, angle par angle, il reconnaîtra la demeure plus vaste et il vivra avec les millions de vies. Par le singulier, il touchera peut-être à l’universel. (…)

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La Pluie d’été de Marguerite Duras

Note pratique sur le livre :

Genre : roman
année de parution : 1990
Nombre de pages : 148
Editeur : Folio (première édition chez P.O.L.)

Note sur l’écrivaine :

Marguerite Duras (1914-1996) de son vrai nom Marguerite Donnadieu est une femme de lettres, cinéaste, scénariste et dramaturge française. Elle est d’abord affiliée au mouvement du Nouveau Roman. En 1950, son livre autobiographique Un barrage contre le Pacifique lui vaut un grand succès et la notoriété. En 1959, elle écrit pour Alain Resnais le scénario d’Hiroshima mon amour, qui lui vaut une nomination aux Oscars. Son plus grand succès publique sera L’Amant en 1984, qui lui vaut le Prix Goncourt. Elle fut et reste considérée comme l’un des principaux écrivains français du 20è siècle. Son style a inspiré de nombreux auteurs de la génération suivante.

Quatrième de Couverture :

Après un long silence dû à la maladie, Marguerite Duras publiait en 1990 La pluie d’été. Ernesto, le héros, vit dans une famille nombreuse et pauvre : parents immigrés, chômeurs, mais son environnement ne l’empêche pas d’être un génie. La complicité entre Ernesto et sa sœur Jeanne les conduit à l’inceste. Ernesto est heureux dans le malheur de l’être. Ce qu’il vit est un bonheur contradictoire, douloureux. Le feu sous la cendre. La vraie chaleur et le seul espoir sont dans la complicité qui unit les membres de la famille.
Ernesto et Jeanne, après la pluie d’été qui marque la fin de l’envoûtement et de l’enfance, se sépareront.

Mon humble avis :

Je suis un peu mitigée sur ce livre. Si certains passages m’ont semblé très beaux, littérairement très réussis, à d’autres moments j’ai été légèrement agacée par le côté artificiel et alambiqué de ce style d’écriture, et notamment pour ce qui concerne les dialogues, qui sonnent souvent assez creux.
En effet, ce roman comporte de très nombreuses scènes dialoguées (nombreuses et longues), ce qui nous rappelle que ce livre est l’extension et le prolongement d’un scenario de film (Les Enfants, que Duras a tourné en 1985, avec André Dussollier et Pierre Arditi dans les rôles principaux).
C’est cependant un livre agréable, qui se lit facilement, d’autant plus facilement qu’il n’est pas très long (je l’aurais sans doute beaucoup moins apprécié avec 120 pages de plus, le style aurait fini par me lasser).
Le thème principal de ce livre est « le savoir et la connaissance » – avec les deux grandes interrogations parallèles : « faut-il apprendre des choses que l’on ne sait pas ? Ou plutôt des choses que l’on sait ? » – des questions qui peuvent sembler saugrenues au premier abord, voire carrément absurdes, et que l’on choisira (ou pas) d’envisager.
Je ne suis pas sûre qu’il me restera grand-chose de cette lecture dans un mois ou deux, mais bon, ça peut aller.

Un Extrait (qui m’a plu) page 48 :

Aux yeux des brothers and sisters, grands et petits, que ce soit clairement ou pas, la mère fomentait en elle une œuvre de chaque jour, d’une importance inexprimable, c’était pourquoi elle avait besoin de s’entourer de silence et de paix. Qu’elle aille vers quelque chose, la mère, cela tout le monde le savait. C’était ça, l’œuvre, cet avenir en marche, à la fois visible, imprévisible, et de nature inconnue. Rien n’en limitait l’étendue parce que pour eux ce n’était pas nommé ce qu’elle faisait la mère, c’était trop personnel. Pas de mot pour ça, c’était trop tôt. Rien n’en contenait le sens entier et contradictoire, même pas le mot qui l’aurait dit. Pour Ernesto c’était peut-être déjà une œuvre, la vie de la mère. Et c’était peut-être cette œuvre qui, retenue en elle, faisait ce chaos.

Un autre Extrait (qui m’a déplu) page 128 :

Jeanne : On ne le sait pas que Dieu n’existe pas.
Les voix de Jeanne et d’Ernesto sont douces, elles se ressemblent.
Ernesto : Non. On le dit seulement, mais on ne le sait pas. A quel point il n’existe pas, même toi, tu ne le sais pas.
Jeanne : Tu dis : il n’existe pas comme tu dirais qu’il existerait.
Silence.
Ernesto : Qu’est-ce que tu as dit ? Tu as dit comme s’il existerait.
Jeanne : Oui.
Silence.
Ernesto : Non.
Jeanne : Tu as dit : Dieu n’existe pas comme une fois tu avais dit : Dieu il existe.
Silence.
Jeanne : Si c’est possible qu’il n’existerait pas, alors il est possible qu’il existe.
Ernesto : Non.
Jeanne : Comment il existerait alors s’il n’existe pas ?
Ernesto : Comme partout dans le monde, comme pour toi comme pour moi. C’est pas une question de : plus que ça ou de moins que ça ; ou de : comme si il existerait ou de : comme si il existerait pas, c’est une question, personne ne sait de quoi.
(…)

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Des Extraits d’Asphyxiante Culture de Jean Dubuffet

Ce livre m’a été conseillé par mon ami le poète Denis Hamel, pour qui cette lecture a été très importante et marquante, et je reconnais que cet essai est assez remarquable et qu’il m’a tout à fait emballée, aussi bien sur le fond que sur la forme, avec une écriture très travaillée et agréable à lire.

Note sur Jean Dubuffet

Jean Dubuffet (1901-1985) est un peintre, sculpteur et plasticien français, le premier théoricien d’un style d’art auquel il a donné le nom d' »art brut », des productions de marginaux ou de malades mentaux : peintures, sculptures, calligraphies, dont il reconnaît s’être lui-même largement inspiré. Artiste subversif et radicalement indépendant, il a souvent fait scandale par ses prises de position, par ses expositions, et par ses livres théoriques, comme Asphyxiante culture en 1968, disponible aux éditions de Minuit.

Quelques extraits :

page 8 :

Le mot culture est employé dans deux sens différents, s’agissant tantôt de la connaissance des œuvres du passé (n’oublions jamais au surplus que cette notion des œuvres du passé est tout à fait illusoire, ce qui en a été conservé n’en représentant qu’une très mince sélection spécieuse basée sur des vogues qui ont prévalu dans l’esprit des clercs) et tantôt plus généralement de l’activité de la pensée et de la création d’art. Cette équivoque du mot est mise à profit pour persuader le public que la connaissance des œuvres du passé (celles du moins qu’ont retenues les clercs) et l’activité créatrice de la pensée ne sont qu’une seule et même chose.

Page 13

La collectivité s’est maintenant, d’un consentement à peu près unanime, donné pour maîtres à penser des professeurs. L’idée est que les professeurs, auxquels a été longtemps octroyé le loisir d’examiner les productions d’art du passé, sont par là mieux que les autres informés de ce qu’est l’art et de ce qu’il doit rester. Or l’essence de la création d’art est novation, à quoi un professeur sera d’autant moins propre qu’il aura plus longtemps sucé le lait des œuvres du passé. Il serait intéressant de comparer le nombre de professeurs, dans l’actuelle activité littéraire, dans la presse, dans les postes liés à la diffusion et à la publicité des lettres et arts, à ce qu’il était il y a trente ans. Les professeurs, qui ont pris maintenant tant d’autorité, ne recevaient guère alors de considération.
Les professeurs sont des écoliers prolongés, des écoliers qui, terminé leur temps de collège, sont sortis de l’école par une porte pour y rentrer par l’autre, comme les militaires qui rengagent. Ce sont des écoliers ceux qui, au lieu d’aspirer à une activité d’adulte, c’est-à-dire créative, se sont cramponnés à la position d’écolier, c’est-à-dire passivement réceptrice en figure d’éponge. L’humeur créatrice est aussi opposée que possible à la position de professeur. Il y a plus de parenté entre la création artistique (ou littéraire) et toutes autres formes qui soient de création (dans les plus communs domaines, de commerce, d’artisanat ou de n’importe quel travail manuel ou autre) qu’il n’y en a de la création à l’attitude purement homologatrice du professeur, lequel est par définition celui qui n’est animé d’aucun goût créatif et doit donner sa louange indifféremment à tout ce qui, dans les longs développements du passé, a prévalu. (…)

page 46 :

La fièvre d’hiérarchisation dont fait montre notre époque si éprise de compétitions sélectives et proclamation de champions est fortement impliquée dans la position que tend à prendre ce qu’on appelle la culture. Elle répond à un désir de réduire toutes choses à un commun dénominateur, désir qui lui-même procède de la même constante aspiration à substituer au profus, à l’innombrable, de petits dénombrements tenant dans la main. La pensée actuelle a capitalement horreur du profus, de l’innombrable, des dénominateurs innombrables. Mais ce refus du fourmillement chaotique, cet appétit simpliste de tout classer en genres et en espèces ne va pas sans une brutalisation des caractères propres de chaque individu et une élimination de tout ce qui n’entre pas dans les normes; d’où résulte, faite cette réduction des catégories au petit nombre souhaité, un considérable appauvrissement des champs considérés, un désolant rapetissement, tout à l’opposé d’enrichir. C’est le fourmillement chaotique qui enrichit et agrandit le monde, qui lui restitue sa vraie dimension et sa vraie nature. (…)

page 84 :

L’argument des professeurs et des agents de culture contre l’art brut est que l’art purement brut, intégralement préservé de tout apport provenant de la culture et de toute référence à elle, ne saurait exister. Je ferai alors observer aux professeurs que le même caractère de chimère qu’ils trouvent à la notion d’art brut peut se trouver de même en n’importe quelle autre et par exemple dans la notion de sauvagerie, ou, pour citer une notion à laquelle sont en ce temps si sensibilisés nos milieux culturels, dans la notion de liberté. Si les professeurs se voyaient remettre la chaîne d’arpentage avec le compas du géomètre et requis de jalonner le terrain en plantant où il se doit le piquet de la sauvagerie, le piquet de la liberté et ceux de tous les autres relais de la pensée, ils seraient en même embarras que pour déterminer le point exact où doit être fixé le piquet de l’art brut. C’est en effet que l’art brut, la sauvagerie, la liberté, ne doivent pas se concevoir comme des lieux, ni surtout des lieux fixes, mais comme des directions, des aspirations, des tendances. (…)

« Rêver debout » de Lydie Salvayre

Couverture au Seuil

Je termine ce mois thématique sur la maladie psychique par le dernier livre de Lydie Salvayre, « Rêver debout« , qui vient de sortir en septembre 2021 aux éditions du Seuil, un bel essai littéraire sur le personnage de Don Quichotte, un héros que la psychiatrie moderne pourrait qualifier de schizophrène et qui passait déjà, en son temps, pour complètement fou.

Note pratique sur le livre :

Editeur : Le Seuil
Année de publication : 2021
Nombre de Pages : 200

Note sur l’écrivaine

Lydie Salvayre (née en 1948 ) a écrit une douzaine de romans, traduits dans une douzaine de langues, parmi lesquels La compagnie des spectres (Prix Novembre), BW (Prix François Billetdoux), et Pas Pleurer (Prix Goncourt 2014). Avant d’être écrivaine elle exerçait le métier de psychiatre.

Quatrième de couverture :

« Pourquoi, Monsieur, expliquez-moi pourquoi, vous moquez-vous de votre Quichotte lorsqu’il ne s’accommode pas de ce qu’on appelle, pour aller vite, la réalité ? »
Une femme d’aujourd’hui interpelle Cervantes, génial inventeur de Don Quichotte et du roman éponyme, dans une suite de quinze lettres. Tour à tour ironique, cinglante, cocasse, tendre, elle dresse l’inventaire de ce que le célèbre écrivain espagnol a fait subir de mésaventures à son héros pourfendeur de moulins à vent.
Convoquant ainsi l’auteur de toute une époque pour mieux parler de la nôtre, l’autrice de « Pas Pleurer » brosse le portrait de l’homme révolté par excellence, animé par le désir farouche d’agrandir une réalité étroite et inique aux dimensions de son rêve de justice.
Un livre-manifeste, autant qu’un vibrant hommage à un héros universel et à son créateur.

Mon Avis :

Dans cet essai, Lydie Salvayre adresse quinze longues lettres à Cervantès, dans lesquelles elle lui expose en détail tous les motifs de son admiration pour Don Quichotte et, secondairement, pour Sancho Pansa. Elle reproche au grand écrivain espagnol de malmener ses deux sympathiques personnages, de les ridiculiser, de leur infliger les traitements les plus sadiques, alors que tous les deux (mais surtout Don Quichotte) représentent un idéal de justice, d’égalité et de fraternité entre les humains. Le « chevalier à la triste figure » incarne les plus hautes vertus, inspirées par la littérature, auxquelles on peut accéder : à la fois christique, d’un courage exemplaire, anar, indifférent aux biens matériels et détaché des plaisirs sensuels, féministe, et précurseur de notre modernité sur beaucoup de plans.
Au fil des lettres, Lydie Salvayre nous livre sa lecture toute personnelle du Don Quichotte et nous fait l’éloge à la fois d’une certaine dose de folie et de l’utopie : elle nous exhorte à rêver des choses impossibles, difficiles à atteindre, susceptibles de nous mettre en danger ou de nous exposer à des échecs cuisants mais, en tout cas, elle nous incite à ne pas nous satisfaire d’une réalité bassement étriquée. Elle nous fait remarquer que toutes les utopies se réalisent un jour ou l’autre. Elle nous donne, d’une certaine manière, une leçon d’espoir.
On pourrait faire remarquer à Lydie Salvayre, si on voulait pousser la critique un peu plus loin, que les utopies ont souvent engendré des catastrophes quand on a voulu les appliquer dans la réalité et que les rêves, très beaux sur le papier, se transforment fréquemment en cauchemars quand on entreprend de les mettre en œuvre concrètement. Mais « Rêver debout » est un livre optimiste, fougueux et volontaire, qui préfère survoler ces possibles objections, et on a envie de se laisser entraîner et convaincre par ces idées généreuses.

Une vision de la folie qui est en tout cas bien plus positive et enthousiasmante que l’image repoussante donnée par l’autre livre de Lydie Salvayre, également sorti en septembre 2021 sur le thème de la schizophrénie, qui s’intitule Famille et que je n’ai pas tellement apprécié.

Mais celui-ci est un beau livre !

Un Extrait page 64

Lui qui aspirait au plus haut, il déchoit au plus bas ; et chute à l’instar de l’imprudent Icare qui avait, comme lui, trop présumé de ses forces.

L’ivresse du combat dissipée (ivresse est le mot car il y a chez Don Quichotte quelque chose de l’ordre d’une exultation, d’une défonce, d’une griserie secrète à se battre et frapper), le voici donc rendu au sol « avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre » (cette citation, qu’aucun lycéen n’oserait glisser aujourd’hui dans un devoir de terminale tant elle a servi depuis 1871, devrait, me semble-t-il, vous parler.)

Il réalise alors qu’il existe un abime entre le monde de ses rêves et celui auquel, jour après jour, il se cogne ; entre ce qu’il avait follement désiré et les fruits véreux que, dépité, il cueille ; entre les chevauchées fabuleuses du « Beau Ténébreux » protégé par sa bonne fée Urgande et ses expériences foireuses sur les chemins caillouteux de la Manche, sans aucun philtre à boire ni l’ombre d’une fée à l’horizon.

Son tort, sa faute impardonnable, fut de prendre la littérature à la lettre, et ses fictions pour argent comptant.
La littérature lui a menti. La littérature l’a floué. La littérature lui a fait miroiter un monde qui n’existe pas. (…)


Le Mystère Henri Pick de David Foenkinos

J’ai lu ce livre vers la fin du mois de mars 2020, en pleine période de confinement pour cause de virus, et ce choix de lecture correspondait à une envie d’humour et de légèreté.
Je savais de plus que ce roman abordait le thème de l’écriture littéraire, des échecs ou des succès de librairie, du monde de l’édition, toutes choses à priori fort intéressantes quand on aime lire et/ou écrire.

Malheureusement, ce livre n’a pas été à la hauteur de mes attentes, loin de là.
J’attendais de l’humour ou au moins de la malice, et n’en ai pas trouvé …
Le livre accumule les bluettes plus ou moins niaises entre divers personnages interchangeables, au caractère mièvre et sans relief.
La vision de l’écrivain ou du monde de l’édition donnée par Foenkinos est plutôt gentillette, pour ne pas dire neuneu : tout le monde est gentil, bien intentionné, les bons écrivains sont récompensés par des succès de librairie bien mérités et les mauvais écrivains vont au rebut, forcément, puisque le monde littéraire est connu pour la justesse de ses verdicts (puisque Foenkinos est publié chez Gallimard cela signifie qu’il est un grand auteur -> CQFD).

Il y a par ailleurs un mépris de classe assez déplaisant : les pauvres et, disons, la classe laborieuse est regardée avec condescendance : ces gens sont presque analphabètes, ne savent même pas écrire une carte postale, ne s’expriment pas non plus oralement, et le lecteur finit presque par se demander si les pauvres ne sont pas un genre de bestiaux irrécupérables, dans l’esprit de cet écrivain.

La manière dont Foenkinos essaye de nous tirer quelques larmes dans les derniers chapitres, m’a semblé poussive, préfabriquée et insincère. Comme si l’auteur se contentait d’employer des procédés déjà éprouvés ailleurs, des recettes toutes faites, mais qui ne reposent pas sur le ressenti personnel d’une vraie émotion.

Voilà les impressions que j’ai eues durant cette lecture, et je préfère les donner franchement, même si je peux me tromper et que mon avis est tout à fait subjectif.

Un livre bien peu recommandable, selon moi.

Térébenthine de Carole Fives

couverture du livre chez Gallimard

Ce roman, publié chez Gallimard, faisait partie de la Rentrée Littéraire de l’automne 2020, et j’en ai entendu parler grâce au blog de Matatoune « Vagabondage autour de soi » dont je vous invite si vous le souhaitez à lire la chronique très bien faite et intéressante : par ce lien.

J’ai donc lu « Térébenthine » dans le cadre de mon défi thématique « Le Printemps des artistes » puisqu’il était grand temps que j’aborde le sujet de l’art contemporain.

Vous savez sans doute que, dans l’Art Contemporain, et depuis déjà quelques décennies, la peinture est considérée comme un art obsolète, ringard, pour ainsi dire mort.
Les artistes contemporains font de la vidéo, des installations, des performances, de l’art conceptuel – sûrement pas de la peinture, qui d’ailleurs ne s’expose plus depuis longtemps dans les galeries considérées comme sérieuses et n’est plus enseignée non plus dans les écoles d’art les plus prestigieuses, comme la très mal nommée Ecole des Beaux-Arts.

C’est précisément le thème de ce roman qui nous transporte au début des années 2000 et nous permet de suivre les parcours artistiques et personnels de trois étudiants aux Beaux-Arts de Lille tout au long des trois années de leur cursus jusqu’à l’obtention de leur diplôme, puis les premières années de leur vie adulte, leur insertion dans le monde du travail, la confrontation au monde réel.
Il se trouve que ces trois jeunes étudiants tiennent absolument à devenir peintres – suscitant le mépris de leurs camarades qui les surnomment « les térébenthine » par dérision et provoquant chez leurs professeurs une agressivité étonnante et des tentatives pour les dissuader de continuer et les ramener dans le droit chemin de l’art conceptuel.

La narratrice est une jeune fille un peu timide, qui préfère s’exprimer par la peinture que par la parole et qui croit à l’importance des émotions et de la sensibilité, alors qu’on cherche à lui enseigner précisément le contraire : l’ annihilation des émotions et des intuitions, la prééminence du discours et des concepts théoriques sur tout le reste, y compris l’œuvre elle-même. A force de se confronter à l’hostilité de ses professeurs et du monde de l’art, elle passe progressivement de la peinture à l’écriture : les mots envahissent d’abord ses tableaux puis il n’y a plus besoin de tableaux et elle préfère écrire de la littérature.

Si ce livre est une charge contre l’Art Contemporain et surtout contre l’Ecole des Beaux-Arts, il reste malgré tout modéré et raisonnable dans ses critiques et on sent que la narratrice n’est pas opposée à toutes les formes d’art contemporain, elle aime sincèrement certains artistes, s’y intéresse et s’en nourrit pour ses propres créations.
Ce n’est donc pas la charge d’une réactionnaire extrémiste ou d’une peintre aigrie qui n’aurait rien compris à son époque, tout au contraire : elle semble en avoir fait le tour et en avoir bien cerné les qualités et les défauts !
C’est surtout une personne qui revendique la liberté de créer selon sa propre intuition et ses propres goûts et qui refuse de se faire formater dans les carcans d’un art officiel qui répète indéfiniment les mêmes vieilles formules de Marcel Duchamp alors qu’elles datent de plus d’un siècle.

Un livre très intéressant, édifiant, parfois touchant.
Il se lit rapidement grâce à des phrases courtes et frappantes : une écriture efficace et sans fioritures stylistiques particulières.

Voici un extrait page 147

Syndrome de la toile blanche. Le pinceau suspendu dans le vide. Que peindre ? Que dessiner ? Et surtout, à quoi bon ?
Oui, à quoi bon une toile de plus ? Les tableaux s’entassent dans ton studio, il n’y a plus de place pour marcher, ni même pour respirer. Tu te souviens de cette performance de Gutaï que vous avait montrée Urius lors de votre premier cours aux Beaux-Arts. Qu’y a-t-il derrière la toile ? La vie, tout simplement !
Les conceptuels ont raison. La peinture, c’est dégueulasse. Ca coule, ça dégouline, ça salit. Sale comme un peintre, oui. Tu n’as plus rien à peindre, plus rien à montrer. Et surtout, plus envie. Tes dernières bonnes toiles datent des Beaux-Arts finalement. Les toiles-mots, les toiles-pages. Tu penses à Cy Twombly. A ses grandes écritures. Que peut-on dire avec l’écriture qu’on ne peut montrer avec la peinture ?

Urinoir de Marcel Duchamp (« Fontaine »)

Pour un Herbier de Colette

Ce livre m’a été offert par Goran du blog des livres et des films – et je souhaite lui rendre hommage à travers cet article. Comme il s’agit d’un magnifique cadeau, je ne résiste pas à l’envie de vous en montrer quelques illustrations – par Raoul Dufy – et de vous parler du texte extrêmement poétique, imagé et aromatique de Colette.

Note sur Colette :

Gabrielle Sidonie Colette (1873-1954) est une femme de lettres française, également mime, comédienne et journaliste. Elle est l’une des plus célèbres romancières françaises du 20è siècle. Membre de l’Académie Goncourt à partir de 1945. Elle reçoit des obsèques nationales.

Note sur Raoul Dufy :

Né en 1877, mort en 1953. Il est d’abord influencé par le Fauvisme, puis par le Cubisme et est fortement impressionné par Cézanne. Le grand couturier des années 1910-1930, Paul Poiret, fait appel à lui pour la création de motifs de tissus. Après la guerre 14-18, ses couleurs deviennent plus éclatantes et son dessin plus souple. Il voyage dans plusieurs pays du Sud, Italie, Maroc, Espagne. Il réalise pour l’Exposition Universelle de 1937, La Fée Electricité, qui était à l’époque le plus grand tableau du monde (624 m2). Il illustre plusieurs livres, Les Nourritures terrestres de Gide en 1949 et L’Herbier de Colette en 1950. (Source : Wikipédia)

Mon Humble Avis :

Dans ce livre, Colette passe en revue les différentes sortes de fleurs, des plus communes aux plus sophistiquées, et consacre à chacune d’entre elle un chapitre particulier qui ressemble souvent à un poème en prose. L’écrivaine fait pour ainsi dire le portrait de ces différentes plantes, un portrait sensuel où sont convoquées les textures des pétales et des feuillages, les couleurs, les parfums, et tous les petits détails descriptifs que Colette sait admirablement représenter, à la manière d’un peintre.
Mais, au-delà du côté purement botanique et « leçon de choses » à la mode d’autrefois, elle nous parle aussi de culture et de littérature, de la manière dont tel graveur ou tel poète ont chanté la tulipe ou la rose, de la façon dont la mode a pu s’emparer de telle espèce de fleur, des traditions campagnardes encore assez vivaces pour perpétuer la connaissance des « plantes médicinales », de la vente du muguet le premier mai et des rituels qui l’accompagnent, etc.
C’est aussi une évocation de Colette elle-même et de ses goûts personnels, de son caractère fort, épris de beauté et curieux de ce qui l’entoure. Au moment où elle a écrit ce livre, elle avait déjà soixante-dix-huit ans et il ne lui restait que trois ans à vivre, mais son style très vif, poétique, savoureux et alerte ne laisse pas du tout deviner la plume d’une très vieille dame.

Un Extrait page 26

Orchidée

Je vois un petit sabot pointu, bien pointu. Il est façonné d’une matière verte comme le jade, et sur le nez du sabot est peinte, en couleur marron, une minuscule figure d’oiseau nocturne, deux grands yeux, un bec. A l’intérieur du sabot, tout le long de sa semelle, quelqu’un – mais qui ? – a semé une herbe d’argent, inclinée. La pointe du sabot n’est pas vide, une main – mais laquelle ? – y versa une goutte miroitante, vitrifiée, étrangère à l’aiguail naturel comme à la rosée artificielle que vaporisent les fleuristes. Je l’ai recueillie sur la pointe aiguë de la lame-à-tout-faire, ma servante à qui nulle besogne ne répugne, qui taille les crayons, pèle les châtaignes, coupe en rectangles le papier pervenche et en rondelles les radis noirs. Cette goutte, translucide et figée, je l’ai mangée pour la mieux connaître. Aussitôt mon meilleur ami a élevé la voix et les bras : « Malheureuse ! » s’écria-t-il. Il ajouta d’excellentes paroles touchant les poisons végétaux de la Malaisie et la fabrication, à jamais mystérieuse, du curare. En attendant les affres qu’il me promettait, la grosse loupe m’aidait à déchiffrer l’orchidée. (…)

**

Pour un herbier de Colette est paru en 2021 chez les éditions Citadelles et Mazenod. Comme il est précisé à la fin de ce livre, « Cet ouvrage est un fac-similé de l’édition originale de luxe éditée par Henry-Louis Mermod en 1951 »

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Au piano, de Jean Echenoz

J’ai lu ce roman par curiosité pour le titre : jouant un petit peu de piano moi-même (très modestement) il ne pouvait que m’attirer.
Je ne savais donc rien de cette histoire avant de commencer la lecture – sauf qu’il serait plus ou moins question de musique – et je suis allée de surprises en surprises au fur et à mesure que j’avançais dans ce livre.
Certes, la musique est présente le long de ces pages puisque le héros, Max Delmarc, est un célèbre pianiste virtuose, un artiste dévoré par le trac avant chaque concert et qui cherche dans l’alcool un remède à ses épouvantes. Cet homme est hanté par le souvenir d’une femme, Rose, qu’il a côtoyée plusieurs fois à l’époque de ses études et qu’il lui arrive encore parfois de croiser au hasard de ses promenades ou dans le métro, comme une obsession soudainement matérialisée dans son champ de vision.
Nous sommes prévenus dès la première page du roman : Max Delmarc, le héros du livre, va mourir de mort violente dans vingt-deux jours. Malgré cette annonce, je n’ai pas pu m’empêcher d’être surprise au moment de cette agression et du meurtre qu’elle entraîne.
Vous penserez certainement : puisque le héros meurt, c’est la fin de l’histoire. Eh bien non. Car, après la mort, il se passe encore beaucoup de choses. Pas tout à fait comme le racontent les religions car Jean Echenoz imagine une sorte de Purgatoire, de Paradis et d’Enfer très différents de leurs descriptions traditionnelles dans les livres saints.

Mon avis d’humble lectrice :

On sent que l’auteur s’est beaucoup amusé à écrire ces pages débordantes de fantaisie et d’ironie, et j’ai trouvé ce roman extrêmement divertissant, j’ai souri très souvent, j’ai parfois eu un peu peur, et les surprises succédant aux surprises, je suis arrivée très vite à la fin du livre, sans voir le temps passer.
Bref : une lecture plaisante, qui change vraiment les idées et vous transporte dans son monde amusant pendant quelques heures. Le style est brillant, c’est une belle écriture, rythmée, un peu précieuse, qui ne néglige pas l’imparfait du subjonctif et les ellipses.
J’aurais aimé parfois que le propos devienne plus profond ou plus philosophique (puisqu’Echenoz aborde des thèmes aussi graves que la mort, l’immortalité, l’amour) mais ce n’était visiblement pas son but, et ce roman reste presque jusqu’au bout dans un registre léger, ce qui n’est d’ailleurs pas si mal.
Un bon divertissement !

Extrait page 42

Max s’approcha, déterminé. Le chien se remit à le regarder sans agressivité, sans émettre aucun grondement ni montrer la moitié d’une dent, semblant aussi gentil qu’il était gros – je vous demande un peu à quoi ça sert, des chiens pareils. Elle aussi regardait Max venir, l’air à peine étonné, sans froncer l’ombre d’un sourcil ni brandir le moindre spray d’autodéfense à l’extrait de poivre naturel.
Ne craignez rien, bafouilla Max trop vite, j’en ai pour une seconde, voilà. Je vous croise depuis longtemps dans la rue. C’est vrai, sourit-elle. C’est bon, se dit Max, elle m’a repéré, c’est déjà ça. Et je, dit Max, voilà, je voulais juste savoir qui vous êtes. Gonflé, le type. (…)