Des Poèmes de Silvaine Arabo sur Nicolas de Staël

Nu-Jeanne de Nicolas de Staël

Ces poèmes sont extraits du recueil Kolia paru chez Encres Vives en 2015, dans la collection Encres Blanches n°626.
Kolia est le diminutif en langue russe du prénom Nicolas (car Nicolas de Staël était d’origine russe, exilé en France à la suite de la Révolution bolchévique).

Note sur la Poète :

Silvaine Arabo fut professeur de Lettres et chef d’établissement. Elle est l’auteur à ce jour (en 2015) d’une trentaine de recueils de poèmes et d’aphorismes parus chez divers éditeurs ainsi que de deux essais.
Elle a été publiée dans de nombreuses anthologies et revues françaises et étrangères.
Silvaine Arabo a créé en 2001 la revue « de poésie, d’art et de réflexion » Saraswati ainsi que plusieurs sites sur Internet dont l’un est dévolu à la cause animale.
Plasticienne, elle a exposé à Paris, en province et à l’étranger (Chine et Japon) et a remporté plusieurs prix pour ses travaux (Orangerie du Sénat : expo d’huiles sur toiles ; Japon : trois prix d’honneur pour ses encres). Elle illustre de ses dessins, toiles ou encres les recueils des poètes qui lui en font la demande.

Extrait de la note de l’auteure (en préface du recueil)

A travers ces quelques textes poétiques, j’ai tenté de suggérer la vie et l’œuvre du peintre Nicolas de Staël. J’ai préféré la méthode « impressionniste », à petites touches, avec jeux sur le temps, confrontation des dates, des situations…
En 2015, cela fera exactement soixante ans que le peintre s’est donné la mort en sautant dans le vide, du haut de son immeuble d’Antibes. (…)

**

Citation

Comme l’écrit Jacqueline Saint-Jean à propos de ce recueil, « Silvaine Arabo invente ici un genre nouveau, une biographie poétique, en résonnance avec la vie fulgurante de Nicolas de Staël. (…) Rien de chronologique ici, car le ressenti ne l’est jamais. »

J’ai choisi cinq poèmes dans ce recueil

Page 3

Travailler la frontière
entre visible
et invisible
et aussi entre
abstrait et figuratif
Inventer un langage nouveau
Travailler !

*

Page 6

Tu maçonnes
une cathédrale
dira plus tard ta fille
et puis c’est l’éthéré – ou presque –
avant l’éclatement des couleurs
des footballeurs
du Parc des Princes

*

Page 6

Nu-Jeanne :
comme si le corps
ne pouvait se dégager
de la lumière.
Deux qui font bloc
juste pour suggérer
l’intensité d’un feu blanc

*

Ciel à Honfleur de Nicolas de Staël

Page 10

Ciel à Honfleur
mer et ciel en camaïeu gris-bleu
se touchent se confondent
Au premier plan
comme une neige
avant le noir absolu
de quelle secrète angoisse ?

*

Page 14

Staël, orphelin d’enfance
de pays,
de père, de mère,
de femme
– O Jeannine disparue –
Peindre peindre encore
et puis mourir !

*

Le Parc des Princes de Nicolas de Staël, 1952

Maîtres Anciens de Thomas Bernhard

Couverture chez Folio

Vous aurez remarqué que j’aime bien les romans de Thomas Bernhard, puisque j’ai déjà présenté sur ce blog un certain nombre d’entre eux : Des arbres à abattre, Le Naufragé, Oui, qui sont tous très passionnants.
Dans le cadre de mon Printemps des artistes d’avril 2022, j’ai donc lu Maîtres anciens, qui, comme l’indique son titre, parle, entre autres, de peinture ancienne ; son intrigue se déroule en effet entièrement dans un musée.

Maîtres anciens sous-titré Comédie (titre original : Alte Meister – Komödie) est un roman autrichien de Thomas Bernhard publié le 25 juillet 1985 et paru en français le 22 septembre 1988 aux éditions Gallimard. Ce roman a reçu la même année le prix Médicis étranger. (Note de Wikipédia).

Note sur l’auteur :

Thomas Bernhard (1931-1989) est un écrivain et dramaturge autrichien, né aux Pays-Bas, il passe son enfance à Salzbourg auprès de son grand-père pendant toute la période nazie. Il souffre dès son enfance de la grave maladie pulmonaire qui finira par l’emporter. Il étudie la musique et exerce quelques temps le métier de journaliste. Ses premiers romans remportent un grand succès, de même que son théâtre. Très critique, pour ne pas dire haineux, vis-à-vis de son propre pays et volontiers provocateur, ses œuvres et ses discours ont souvent fait scandale en Autriche. Malgré tout, Thomas Bernhard a continué à y vivre jusqu’à sa mort.


J’ai trouvé un résumé du livre sur Babelio et il m’a paru tout à fait exact et bien fait, donc je me suis permis de le recopier pour vous dans le paragraphe suivant. Je remercie vivement l’autrice de ce résumé, Céline Darner.

Présentation du livre :

Dans le Kunsthistorisches Museum, à Vienne, Atzbacher, le narrateur, a rendez-vous avec Reger, le vieux critique musical. Atzbacher est arrivé une heure à l’avance pour observer Reger, déjà installé dans la salle Bordone, assis sur la banquette qu’il occupe chaque matin depuis dix ans, face à L’Homme à la barbe blanche du Tintoret. Pendant une heure, le narrateur se rappelle les citations de Reger ou des conversations portant sur lui. Dans un deuxième temps, qui commence à l’heure précise du rendez-vous, c’est la parole même de Reger qui résonne dans la salle Bordone, comme sous l’effet d’une nécessité vitale. Sur le mode de la diatribe, variant avec fureur et allégresse se succèdent les thèmes (qui sont des cibles) chers à Bernhard dans cette comédie (le sous-titre de l’œuvre) qui n’est autre que celle de l’art, des artistes, des écrivains, des compositeurs… (…) Céline Darner.

Mon humble Avis :

Quand on connait déjà le style de Thomas Bernhard, on n’est pas trop étonné par sa charge féroce contre la culture, contre les institutions, contre l’Etat autrichien, contre les artistes unanimement et universellement reconnus, contre le marché de l’art, et contre tout ce qu’il peut se mettre sous la dent, dans une sorte de jeu de massacre où il prend plaisir à tout décrire comme ignoble, abject, horrible, avec une surenchère d’exagérations et de répétitions obsessionnelles, comme s’il voulait nous entraîner dans sa fureur destructrice.
On a parfois l’impression que tout est négatif et outrancier dans ce livre, mais en avançant dans la lecture, on s’aperçoit que Thomas Bernhard porte parfois un regard de tendresse sur certains de ses personnages, par exemple sur la défunte femme du critique musical, mais aussi sur le critique musical lui-même. Par ailleurs, la haine qu’il professe contre l’art et les artistes nous parait souvent un peu trop exacerbée pour être réelle. Comment croire qu’un critique musical qui passe plusieurs heures par jour depuis dix ans dans la salle d’un musée d’art ancien, déteste les œuvres qu’il va ainsi observer avec régularité et persévérance ? Ne serait-il pas plutôt subjugué et admiratif devant tous ces chefs d’oeuvre mais incapable de le reconnaître, par orgueil, par réaction d’aigreur ou par un mouvement de défense et d’auto-préservation ?

Un Extrait Page 47 :

Aujourd’hui, les professeurs ne tirent plus les oreilles, pas plus qu’ils ne frappent les doigts avec des baguettes de noisetier, mais leur aberration est restée la même, je ne vois rien d’autre lorsque je vois, ici dans le musée, les professeurs passer avec leurs élèves devant les soi-disant maîtres anciens, ce sont les mêmes, me dis-je, que j’ai eus, les mêmes qui m’ont détruit pour la vie et m’ont anéanti pour la vie. C’est comme ça que cela doit être, c’est comme ça, disent les professeurs, et ils ne tolèrent pas la moindre contradiction, parce que cet Etat catholique ne tolère pas la moindre contradiction, et ils ne laissent rien à leurs élèves, absolument rien en propre. On ne fait que gaver ces élèves des ordures de l’Etat, rien d’autre, tout comme on gave les oies de maïs, et on gave les têtes des ordures de l’Etat jusqu’à ce que ces têtes étouffent.(…)

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Deux Poèmes de Marie-Claire Bancquart inspirés de peintures

Violente vie, au Castor Astral

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le recueil « Violente vie » paru aux éditions du Castor Astral en 2012, un livre dont j’avais déjà eu l’occasion de parler à l’époque et que je relis de temps en temps. Il comporte plusieurs textes inspirés par des tableaux célèbres de l’histoire de la peinture, regroupés dans la partie du livre intitulée Figurations.

Comme un écho à mon dernier article sur la poète Françoise Ascal, j’ai trouvé intéressant de retrouver la Crucifixion de Matthias Grünewald, vue avec un regard différent.

Note sur la poète :

Marie-Claire Bancquart (1932-2019) était une poète, romancière, essayiste, critique littéraire et universitaire française. Agrégée de Lettres après une thèse sur Anatole France, elle fit paraître son premier recueil poétique en 1969. Dotée d’une grande renommée dans le monde poétique et littéraire, elle reçut de nombreux prix poétiques et fut présente dans de nombreuses anthologies.

**

(Page 70)

Dans le tableau
L’œil est appelé
vers ce clou énorme
qui transperce les pieds du Christ
l’un
sur l’autre.

La Crucifixion de Matthias Grünewald, Colmar

Grossit, le clou
occupe
la scène entière
avec
sa tête ronde, inexorable.

Ne sera jamais un déclou

au contraire, peut tout blesser
depuis la seconde
où l’œil l’a vraiment vu.

Transfixe
tête
poitrine
et jusqu’aux vitres.

Immobilise tout.

épingle le supplice
à la boutonnière du monde.

(Christ en croix de Grünewald, Colmar)

**

Manet, L’enfant aux cerises

(Page 79)

Dès sa jeunesse, il avait représenté des fruits à l’aura mystérieuse, les cerises de « L’Enfant aux cerises ».
Correspondance entre le rouge de la toque et celui des lèvres.
Rouge plus profond des fruits mûrs, prêts à tomber de la table.

Celui qui les tenait, c’était son petit aide à l’atelier, déjà grevé par le bizarre : l’enfant allait s’y pendre, peu de temps après l’achèvement du tableau.

Vingt-cinq ans après,
voici du lilas blanc et des pivoines vaporeusement épanouis,
qui penchent déjà vers la fin.

Fleurs testamentaires. Le peintre va mourir.
Testamentaire aussi, le brillant citron entamé, en position excentrée sur une assiette.

Discrète, une douleur dans l’éclat.

(Manet)

**

Cet article s’inscrit dans mon « Printemps des artistes ».

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Des Poèmes de Françoise Ascal sur Matthias Grünewald

Couverture chez l’herbe qui tremble

Voici un livre de la poète Françoise Ascal, consacré au fameux polyptyque de Matthias Grünewald (1470-1528) Le Retable d’Issenheim (conservé à Colmar), qui date de 1516, et dont la crucifixion particulièrement poignante et puissante dans l’expression de la souffrance est l’une des plus célèbres de l’histoire de la peinture.
Le livre de Françoise Ascal comporte huit parties, où la poète aborde successivement chaque panneau du polyptyque (Crucifixion, Résurrection, Saint Antoine) mais aussi le contexte historique de la création de cette œuvre dans la première partie, les éléments biographiques sur Matthias Grünewald dans la troisième partie, les aspects techniques de sa peinture dans la cinquième, et nous retrouvons donc tous les éléments d’un livre d’histoire de l’art classique, mais avec une écriture ciselée et poétique. Et on peut supposer qu’il y eut de la part de la poète un riche travail de documentation et de recherches historiques précises sur ce tableau, en amont de l’écriture.

Note pratique sur le livre

Editeur : L’herbe qui tremble
Date de publication : avril 2021
Accompagné de dessins de Gérard Titus-Carmel
Publié avec le soutien du Centre National du Livre
Nombre de pages : 90

Note sur la Poète

Née en 1944, Françoise Ascal est poète, écrivain, calligraphe et artiste visuelle. Elle vit et travaille dans un village de Seine et Marne. Depuis les années 80, elle a publié une quarantaine d’ouvrages (poésie, prose, récit) et ses textes figurent dans une dizaine d’anthologies. Elle a travaillé avec des peintres, un calligraphe, un vidéaste. (Source : Wikipédia)

Quelques poèmes

Extrait de la 3ème partie « L’homme ordinaire »

(Page 46)

Il faut attendre 150 années pour que les trois lettres
MGN
attirent l’attention du peintre Joachim von Sandrart

premier historien d’art
passionné par votre œuvre
collectant sans relâche la moindre information
il parvient à vous attribuer un nom pérenne

pourtant ce n’est pas le vôtre
celui-ci on l’ignore toujours

après la mort de Sandrart
vous retournez au purgatoire
deux siècles encore
avant que de nouveaux regards s’éprennent de votre œuvre
avant que des artistes en voient la modernité
qu’ils en entendent le cri
avant qu’Otto Dix Beckmann Picasso et d’autres l’exhument
définitivement de l’ombre

c’est votre seconde résurrection

**

Extrait de la 4ème partie « La Crucifixion »

(Page 51)

dans le secret de votre âme
quels doutes ont malmené votre foi
quelles questions l’ont travaillée pour l’emporter loin des
canons obligés
vers cette zone humble qui gît en chacun
minuscule territoire mal exploré mal cultivé qui n’a pas de
nom mais pourrait s’appeler compassion

**

Extrait de la 5ème partie « Le métier »

(Page 65)

A force de superpositions savantes
de variations d’épaisseur de teintes et de saturation
vous accédez à la couleur juste
celle où vous porte votre exigence

une eau transparente autant que profonde
une translucidité de rêve
surface qui diffuse la lumière et s’anime
épiderme fragile laissant affleurer dans ses strates
l’ombre de nos inconscients

**
Extrait de la 7ème partie « Résurrection »

(Page 80)

résurrection
comment ne pas y reconnaître une expérience intime

quelle vie n’a pas été
traversée/renversée
par une seconde illuminante
temps suspendu espace aboli
saveur d’éternité au sein du plus banal

et peu importe qu’aussi vite la vague reflue

en se retirant elle laisse au coeur
un parfum une musique
un espoir

mémoire de l’éphémère ébloui
irriguant nos vies
provisoires

**

Retable d’Issenheim (fermé) avec La Crucifixion



Le Printemps des artistes est de retour en 2022 !

Je suis contente de vous annoncer une nouvelle édition du Printemps des Artistes, pour la deuxième année consécutive.
Cette année, il commencera le 1er avril 2022 et finira deux mois plus tard, le 1er juin 2022.

L’occasion est venue pour moi de vous rappeler le principe de ce printemps thématique : il s’agit de lire et de chroniquer un livre où il est question d’un art (musique, peinture, sculpture, architecture, danse, bande dessinée, cinéma, etc.) ou dont le héros est un artiste (musicien, peintre, etc.), que cet artiste ait réellement existé ou qu’il soit un personnage de pure fiction.

Vous pouvez aussi voir et chroniquer un film répondant à cette description !

Vous trouverez sur Babelio sans difficulté des idées de lectures en cherchant « romans sur la peinture », « romans sur la musique », etc. donc je vous laisse chercher ce qui vous convient !

Et n’oubliez pas de me signaler vos articles en commentaires.

Voici le logo du Défi, conçu l’année dernière par Goran avec beaucoup de talent, et que vous pouvez réutiliser sur vos blogs si vous le souhaitez :

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Des Extraits d’Asphyxiante Culture de Jean Dubuffet

Ce livre m’a été conseillé par mon ami le poète Denis Hamel, pour qui cette lecture a été très importante et marquante, et je reconnais que cet essai est assez remarquable et qu’il m’a tout à fait emballée, aussi bien sur le fond que sur la forme, avec une écriture très travaillée et agréable à lire.

Note sur Jean Dubuffet

Jean Dubuffet (1901-1985) est un peintre, sculpteur et plasticien français, le premier théoricien d’un style d’art auquel il a donné le nom d' »art brut », des productions de marginaux ou de malades mentaux : peintures, sculptures, calligraphies, dont il reconnaît s’être lui-même largement inspiré. Artiste subversif et radicalement indépendant, il a souvent fait scandale par ses prises de position, par ses expositions, et par ses livres théoriques, comme Asphyxiante culture en 1968, disponible aux éditions de Minuit.

Quelques extraits :

page 8 :

Le mot culture est employé dans deux sens différents, s’agissant tantôt de la connaissance des œuvres du passé (n’oublions jamais au surplus que cette notion des œuvres du passé est tout à fait illusoire, ce qui en a été conservé n’en représentant qu’une très mince sélection spécieuse basée sur des vogues qui ont prévalu dans l’esprit des clercs) et tantôt plus généralement de l’activité de la pensée et de la création d’art. Cette équivoque du mot est mise à profit pour persuader le public que la connaissance des œuvres du passé (celles du moins qu’ont retenues les clercs) et l’activité créatrice de la pensée ne sont qu’une seule et même chose.

Page 13

La collectivité s’est maintenant, d’un consentement à peu près unanime, donné pour maîtres à penser des professeurs. L’idée est que les professeurs, auxquels a été longtemps octroyé le loisir d’examiner les productions d’art du passé, sont par là mieux que les autres informés de ce qu’est l’art et de ce qu’il doit rester. Or l’essence de la création d’art est novation, à quoi un professeur sera d’autant moins propre qu’il aura plus longtemps sucé le lait des œuvres du passé. Il serait intéressant de comparer le nombre de professeurs, dans l’actuelle activité littéraire, dans la presse, dans les postes liés à la diffusion et à la publicité des lettres et arts, à ce qu’il était il y a trente ans. Les professeurs, qui ont pris maintenant tant d’autorité, ne recevaient guère alors de considération.
Les professeurs sont des écoliers prolongés, des écoliers qui, terminé leur temps de collège, sont sortis de l’école par une porte pour y rentrer par l’autre, comme les militaires qui rengagent. Ce sont des écoliers ceux qui, au lieu d’aspirer à une activité d’adulte, c’est-à-dire créative, se sont cramponnés à la position d’écolier, c’est-à-dire passivement réceptrice en figure d’éponge. L’humeur créatrice est aussi opposée que possible à la position de professeur. Il y a plus de parenté entre la création artistique (ou littéraire) et toutes autres formes qui soient de création (dans les plus communs domaines, de commerce, d’artisanat ou de n’importe quel travail manuel ou autre) qu’il n’y en a de la création à l’attitude purement homologatrice du professeur, lequel est par définition celui qui n’est animé d’aucun goût créatif et doit donner sa louange indifféremment à tout ce qui, dans les longs développements du passé, a prévalu. (…)

page 46 :

La fièvre d’hiérarchisation dont fait montre notre époque si éprise de compétitions sélectives et proclamation de champions est fortement impliquée dans la position que tend à prendre ce qu’on appelle la culture. Elle répond à un désir de réduire toutes choses à un commun dénominateur, désir qui lui-même procède de la même constante aspiration à substituer au profus, à l’innombrable, de petits dénombrements tenant dans la main. La pensée actuelle a capitalement horreur du profus, de l’innombrable, des dénominateurs innombrables. Mais ce refus du fourmillement chaotique, cet appétit simpliste de tout classer en genres et en espèces ne va pas sans une brutalisation des caractères propres de chaque individu et une élimination de tout ce qui n’entre pas dans les normes; d’où résulte, faite cette réduction des catégories au petit nombre souhaité, un considérable appauvrissement des champs considérés, un désolant rapetissement, tout à l’opposé d’enrichir. C’est le fourmillement chaotique qui enrichit et agrandit le monde, qui lui restitue sa vraie dimension et sa vraie nature. (…)

page 84 :

L’argument des professeurs et des agents de culture contre l’art brut est que l’art purement brut, intégralement préservé de tout apport provenant de la culture et de toute référence à elle, ne saurait exister. Je ferai alors observer aux professeurs que le même caractère de chimère qu’ils trouvent à la notion d’art brut peut se trouver de même en n’importe quelle autre et par exemple dans la notion de sauvagerie, ou, pour citer une notion à laquelle sont en ce temps si sensibilisés nos milieux culturels, dans la notion de liberté. Si les professeurs se voyaient remettre la chaîne d’arpentage avec le compas du géomètre et requis de jalonner le terrain en plantant où il se doit le piquet de la sauvagerie, le piquet de la liberté et ceux de tous les autres relais de la pensée, ils seraient en même embarras que pour déterminer le point exact où doit être fixé le piquet de l’art brut. C’est en effet que l’art brut, la sauvagerie, la liberté, ne doivent pas se concevoir comme des lieux, ni surtout des lieux fixes, mais comme des directions, des aspirations, des tendances. (…)

Trois Poèmes de Cees Nooteboom

Couverture chez Actes Sud

N’ayant encore jamais parlé de littérature hollandaise sur ce blog, il était temps que je lui accorde une place ici et c’est l’écrivain-poète Cees Nooteboom, particulièrement renommé et important dans la littérature européenne, que j’ai choisi d’évoquer en tout premier lieu.
J’ai trouvé ces poèmes très beaux et d’une tonalité mélancolique et souvent métaphysique (interrogations sur l’au-delà, sur le Temps qui passe, sur le malheur et la souffrance ou encore sur le pouvoir de la poésie) qui s’adresse à la fois à la pensée et au cœur – et nous invite à voir plus loin en nous-mêmes. Une parole précieuse, qui exprime une recherche au-dedans de soi et, me semble-t-il, une forme de sagesse.

**

Note Pratique sur le Livre :

Titre : L’Œil du moine suivi de « Adieu »
Editeur : Actes Sud
Année de Parution en France : 2021 (2020 aux Pays-Bas)
Genre : Poésie
Traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Philippe Noble
Nombre de Pages : 90.

Note sur le poète

Né en 1933 à La Haye, Cees Nooteboom, écrivain nomade, s’est imposé comme l’un des plus grands auteurs européens contemporains. Il a reçu d’éminentes distinctions littéraires aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche et en Espagne, où il a obtenu en 2020 le prix Formentor. Ses livres sont traduits dans le monde entier. En 2016, une anthologie poétique est parue chez Actes Sud : Le Visage de l’œil. En 2020, toujours chez Actes Sud : Venise. Le lion, la ville et l’eau. (Source : éditeur)

**

(Page 30 – Extrait du recueil « L’Œil du moine »)

20

De tous les rythmes c’est le jour et la nuit
qu’il trouvait le plus beau. Un, deux, et Dieu merci
pas trois. Cela viendrait plus tard, quand
tout serait fini, un chiffre obscur

sous le masque d’un zéro. Comment naît une œuvre
d’art ? Quand commence un motet,
un poème, une lumière qu’on croit sans origine ?
Qui pense un premier vers avant que de penser ?

Ou comment d’un marais de reflets, d’un combat
de boue entre un alors et la fiction d’un maintenant,
un seul instant visible advient
où le temps ne mesure pas

ce qui trépasse.

**

(Page 38 – Extrait du recueil « L’Œil du moine »)

28

Partant du fait qu’il n’y avait rien, tout étant
sans être là, une obscure carence, cette question
posée au cygne sur l’eau sombre stagnante,
celle du pourquoi.

Le cygne dit sa forme
pour seule vérité mais l’homme, en forme
de son ombre, attendait mieux, le goût
d’une réponse attaquant les ténèbres,

à laquelle les mots manquaient.
Ainsi des heures durant restaient-ils sans bouger, cygne
contre homme, homme contre cygne. Le poème
qu’ils devinrent s’écrivit en silence

mais sans langage.

**

(Page 75 – Extrait du recueil « Adieu »)

9

Tu voulais vivre, non ? N’aurais-tu donc
voulu que l’or, le bleu
du ciel, l’amour, le soleil ?
Rien n’est ici gratuit, collectionne

la mort dans tous ses avatars,
la douleur, le cri, l’étreinte
maléfique, le baiser d’une trahison
ourdie.

La vie, cantique des cantiques ? Bien sûr,
mais en-dessous cette autre vérité
de nuit et de brouillard,
preuve par neuf qui dure

jusqu’à la fin.

**

Signac, les harmonies colorées

Signac, L’avant du Tub, 1888

Du 19 mai au 26 juillet 2021, s’était tenue à Paris, au Musée Jacquemart-André, une exposition consacrée principalement au peintre Paul Signac mais aussi, de façon plus secondaire, aux autres peintres du mouvement Néo-impressionniste, comme Georges Seurat, Henri-Edmond Cross, Camille Pissarro, Maximilien Luce, Achille Laugé, etc.
J’ai eu la chance de visiter cette très belle et intéressante exposition au début juillet 2021, et j’en ai ramené quelques photos et détails explicatifs, dont je voudrais vous faire profiter, même si l’exposition est terminée depuis près de six mois. Mais, justement, puisqu’elle n’est plus visible, ça m’a paru intéressant d’en parler…

Signac, Les Andelys Soleil Couchant,1886

Paul Signac (1863-1935) est un peintre paysagiste français, proche du mouvement politique libertaire (anarchiste). Il décide de devenir peintre après avoir vu des tableaux impressionnistes de Claude Monet, avec qui il nouera une longue amitié. Sous cette influence initiale, Signac peint d’abord dans le style impressionniste. En 1884, il rencontre le peintre Seurat avec qui il invente le Néo-impressionnisme (aussi appelé « divisionnisme » ou « pointillisme »), qui a une ambition plus scientifique et plus rigoureuse que l’impressionnisme, dans la mesure où ils se réfèrent à des travaux d’optique et de sciences physiques sur la décomposition de la lumière et la complémentarité des couleurs. Malgré cette volonté rigoureuse, parfois un peu rigide, appliquée par les peintres divisionnistes pour réaliser leurs œuvres, Signac restera un peu plus spontané et plus souple dans sa technique que la plupart de ses camarades et continuera à vouloir insuffler de la poésie dans ses peintures et gravures.

Signac, La Fontaine des Lices, 1895

Alors que les peintres impressionnistes étaient de grands adeptes de la peinture en plein air, allant poser leur chevalet durant de longues heures au milieu des paysages qu’ils désiraient peindre, les peintres néo-impressionnistes ne procédaient généralement pas de cette manière. Ils allaient en plein air pour noter quelques éléments de leur futur tableau, mais ils réalisaient leurs œuvres dans leur atelier, après une étude approfondie des couleurs à employer. Dans ce sens, la peinture impressionniste est surtout instinctive et basée sur la sensation immédiate, tandis que les tableaux néo-impressionnistes sont plus longuement réfléchis, prémédités et analysés au préalable.

Paul Signac avait une personnalité très sociable, chaleureuse et énergique, et il a pu rallier au Mouvement néo-impressionniste de nombreux peintres, comme Camille Pissarro, représentant d’une génération plus ancienne (né en 1830), qui était auparavant impressionniste, ou encore Henri-Edmond Cross (1856-1910), Maximilien Luce (1858-1941), Achille Laugé (1861-1944), avec lesquels il partageait souvent des idées politiques libertaires, ce qui se voit parfois dans certains thèmes de leurs tableaux, par exemple L’Aciérie de Maximilien Luce, qui montre des ouvriers à l’usine.

Achille Laugé, L’arbre en fleurs

Bilan de mon Printemps des Artistes 2021

Voilà, la première édition de mon double mois thématique « le Printemps des Artistes » s’est terminée hier et il est temps d’en faire un bilan et de rappeler les nombreux billets qui ont été publiés à cette occasion et qui ont été très variés, dans les thèmes, les arts et les époques choisis.
Merci aux participant(e)s et tout particulièrement à Goran, à qui je dédie ce billet, et ce d’autant plus qu’il avait créé le logo de ce « Printemps des Artistes » avec un talent graphique formidable. Merci aussi à Claude pour ses nombreux billets de qualité et à Madame lit qui a eu la gentillesse de participer à l’aventure avec une très intéressante biographie des sœurs Brontë.
J’espère que vous avez pris autant de plaisir à suivre ce défi que moi à l’organiser et je serai ravie de vous en proposer une deuxième édition l’année prochaine, en avril 2022.

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Billets de Goran :

La Belle noiseuse, de Jacques Rivette, film sur le thème de la peinture
Le chef d’oeuvre inconnu, de Balzac, roman sur le thème de la peinture.

Billets de Claude :

Le Chat et l’oiseau à la manière de Paul Klee
A mains nues de Leïla Slimani , livre où il est question de peinture (mais aussi de chirurgie)
Glenn Gould une vie à contretemps de Sandrine Revel, livre sur le célèbre pianiste virtuose
Une poésie de Bernard Noël
Monet nomade de la lumière, livre sur le peintre Claude Monet
Au hasard les oiseaux de Jacques Prévert, très beau poème
Reflet de choses de Maurice Carême, très beau poème

Billet de Madame lit :

Les Brontë par Jean-Pierre öhl, biographie des célèbres sœurs Brontë

Mes propres Billets :

Emily Dickinson, a quiet passion, biopic sur la grande poétesse
Les Parapluies d’Erik Satie, de Stéphanie Kalfon biographie romancée du musicien
Le Piano que baise une main frêle, de Paul Verlaine, poème sur la musique
Marcher jusqu’au soir, de Lydie Salvayre, livre sur la sculpture et l’art moderne
Térébenthine, de Carole Fives, roman sur l’art contemporain et la peinture
Coltrane (Méditation), de Zéno Bianu, recueil de poésie sur le jazz
Pour un Herbier, de Colette et Raoul Dufy, recueil de textes poétiques et d’aquarelles.
Des Poèmes de J.M. de Heredia sur des peintres
Les Demoiselles de Rochefort, de Jacques Demy, film sur la musique et la danse
Jeune Fille d’Anne Wiazemsky, roman dans le milieu du cinéma, autour de Robert Bresson
Deux poèmes de Jean-Michel Maulpoix sur la couleur bleue
Au Piano, de Jean Echenoz, roman dont le héros est un pianiste virtuose
Comment Wang-fô fut sauvé et autres nouvelles, de Marguerite Yourcenar, nouvelle sur la peinture
Django, biopic sur le grand musicien de jazz Django Reinhardt
Gloire tardive d’Arthur Schnitzler, roman sur un groupe de poètes

**

Marcher jusqu’au Soir de Lydie Salvayre

couverture du livre

J’ai lu ce livre dans le cadre de mon défi « le Printemps des Artistes » d’avril et mai 2021. En réalité, j’avais déjà acheté cet ouvrage bien avant l’invention de ce thème, mais il s’est trouvé que les deux pouvaient coïncider.

J’aime beaucoup Lydie Salvayre (née en 1948, Prix Goncourt en 2014 pour son roman Pas Pleurer), ayant lu déjà trois ou quatre de ses livres, et celui-ci, sur le thème de l’art et des artistes, me paraissait très attirant.

De quoi s’agit-il dans cet essai ?

Lydie Salvayre reçoit une curieuse proposition d’une de ses amies (ou relations) : elle pourrait passer une nuit enfermée au Musée Picasso, à Paris, absolument seule avec un lit de camp, un ordinateur et de quoi écrire ses impressions littéraires sur cette expérience artistique insolite. Elle resterait dans ce musée jusqu’au matin, pendant que se déroule l’exposition Picasso-Giacometti qui confronte les sculptures des deux célèbres artistes du 20è siècle. La réaction de Lydie Salvayre vis-à-vis de cette proposition est d’abord très négative mais à force d’avancer des arguments hostiles elle finit par se convaincre elle-même d’accepter cette expérience, avec un esprit d’autocontradiction assez amusant.
Elle passe donc une nuit à errer entre les sculptures et à regarder L’homme qui marche sous toutes ses coutures mais ce sont de longues heures douloureuses, où la peur le dispute à la colère et à des désirs de fuite, de rejet, de souvenirs d’enfance pleins de tristesse ou de révolte.

Mon humble avis :

Ce livre est une rencontre intime entre une écrivaine et les œuvres de Giacometti, particulièrement L’Homme qui marche mais, aussi, accessoirement, avec la sculpture du chien ou les nombreux portraits de Diego, ou certaines autres.
Lydie Salvayre se plaint de ne rien éprouver vis-à-vis de ces œuvres, de ne pas avoir la fibre artistique, alors que visiblement elle est prise dans ce Musée par un véritable tourbillon émotionnel (très négatif) qui la renvoie à des souvenirs d’enfance, à la violence et à la folie de son père, à des frayeurs très anciennes.
Cette expérience nocturne la renvoie aussi à ses origines sociales, à certaines humiliations éprouvées à l’âge adulte, des sensations de honte ou au contraire de révolte.
Elle considère que l’art est une chose bourgeoise, réservée aux riches, un signe de reconnaissance entre eux, une manière d’exclure ceux qui n’en possèdent pas les codes. Et précisément, elle se sent exclue de ce monde.
Je ne sais pas si j’ai été tellement convaincue par tous ces arguments (qu’on retrouve d’ailleurs chez des tas d’autres écrivains, d’Albert Cohen à Annie Ernaux, et bien d’autres). Selon moi, l’art est une des activités caractéristiques de l’être humain et toutes les sociétés, des plus riches aux plus pauvres, l’ont pratiqué… Et puis, beaucoup d’artistes ont été ou sont pauvres. Mais passons.
En tout cas, ce livre est bien écrit et possède une énergie, une fougue qui est agréable à suivre. Par ailleurs, on sent la sincérité de Lydie Salvayre et son emportement m’a revigorée. Et puis, elle écrit de très belles pages sur Giacometti et sa recherche impossible de la perfection, son goût de la pauvreté qui en faisait presque un saint (à sa manière).

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Voici un Extrait page 9 (première page du livre)

Non, je lui ai dit non merci, je n’aime pas les musées, trop de beautés concentrées au même endroit, trop de génie, trop de grâce, trop d’esprit, trop de splendeur, trop de richesses, trop de chairs exposées, trop de seins, trop de culs, trop de choses admirables. Résultat : les oeuvres entassées s’écrasent les unes sur les autres comme les bêtes compressées d’un troupeau et la singularité propre à chacune d’elles se voit aussitôt étouffée. Puis j’ai ajouté, tu vois ce qui est mal foutu dans les musées c’est que leur transition vers le dehors s’opère toujours de façon trop brutale, je veux dire sans la moindre préparation. Il faudrait aménager des passages, quelque chose comme des sas de décompression, des paliers de réadaptation au médiocre, de réaccoutumance progressive à la laideur, de sorte qu’au sortir de cette overdose de sublime à te flanquer la nausée, sitôt le seuil franchi, le retour à la vie quotidienne si imparfaite, si grise, si moche parfois, s’opère plus en douceur, tu comprends ?
(…)

Giacometti : L’homme qui marche