L’Exposition Toyen au Musée d’Art Moderne

TOYEN, Mythe de la Lumière, 1946
TOYEN, Nouent, renouent, 1950
TOYEN, Le Paravent, 1966

TOYEN, Le Piège de la Réalité, 1971

L’Exposition Toyen s’est tenue au Musée d’Art Moderne à Paris du 25 mars au 24 juillet 2022.

Voici la présentation de cette expo par le musée :

Présentée successivement à Prague, Hambourg et Paris, cette rétrospective de l’œuvre de Toyen (1902-1980) constitue un événement qui permet de découvrir la trajectoire exceptionnelle d’une artiste majeure du surréalisme qui s’est servie de la peinture pour interroger l’image. Cent-cinquante œuvres (peintures, dessins, collages et livres venant de musées et de collections privées) sont présentées dans un parcours en cinq parties. Celles-ci rendent compte de la façon dont se sont articulés les temps forts d’une quête menée en « écart absolu » de tous les chemins connus.

Présentation de la peintre par le musée :

Née à Prague, Toyen traverse le siècle en étant toujours à la confluence de ce qui se produit de plus agitant pour inventer son propre parcours. Au coeur de l’avant-garde tchèque, elle crée avec Jindrich Styrsky (1899-1942) « l’artificialisme » se réclamant d’une totale identification « du peintre au poète ». À la fin des années 20, ce mouvement est une saisissante préfiguration de « l’abstraction lyrique » des années cinquante. Mais l’intérêt de Toyen pour la question érotique, comme sa détermination d’explorer de nouveaux espaces sensibles, la rapprochent du surréalisme. Ainsi est-elle en 1934 parmi les fondateurs du mouvement surréaliste tchèque. C’est alors qu’elle se lie avec Paul Eluard et André Breton.

Durant la seconde guerre mondiale, elle cache le jeune poète juif Jindrich Heisler (1914-1953), tandis qu’elle réalise d’impressionnants cycles de dessins, afin de saisir l’horreur du temps. En 1948, refusant le totalitarisme qui s’installe en Tchécoslovaquie, elle vient à Paris pour y rejoindre André Breton et le groupe surréaliste. Si elle participe à toutes ses manifestations, elle y occupe une place à part, poursuivant l’exploration de la nuit amoureuse à travers ce qui lie désir et représentation.

Singulière en tout, Toyen n’a cessé de dire qu’elle n’était pas peintre, alors qu’elle est parmi les rares à révéler la profondeur et les subtilités d’une pensée par l’image, dont la portée visionnaire est encore à découvrir.

(Source : Site Internet du Musée d’Art Moderne)

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D’autres Tableaux

TOYEN, Midi, Minuit, 1966, Collage
Ils me frôlent dans le sommeil, 1957
Mélusine

L’Exposition Anselm Kiefer pour Paul Celan

Du 16 décembre 2021 au 11 janvier 2022 s’était déroulée l’exposition du peintre allemand contemporain Anselm Kiefer au Grand Palais Ephémère qui se trouve non pas à côté ou à l’intérieur du Grand Palais, comme son nom le laisserait facilement supposer à un visiteur non vigilant, mais au Champ de Mars, près du Métro La Motte Picquet Grenelle… ce qui prête à confusion et a failli me faire rater l’exposition… mais passons !
C’est en tout cas maintenant, presque un an après sa date de fin, que j’ai choisi de vous en parler car le contexte des Feuilles allemandes s’y prête particulièrement bien et que je n’ai encore jamais parlé de Paul Celan sur ce blogue, ce qui était un oubli à réparer d’urgence !

Anselm Kiefer (né le 8 mars 1945) est un artiste plasticien allemand. Il vit et travaille à Barjac en France et en région parisienne. Depuis les années 1990, il s’inspire souvent de la poésie allemande du 20ème siècle (Paul Celan, Ingeborg Bachman) pour aborder le thème de la seconde guerre mondiale, des camps de concentration et de la barbarie nazie. Ses œuvres sont monumentales et incorporent souvent des matériaux extra-picturaux, comme des branches d’arbres ou d’autres végétaux, divers objets ou outils (ainsi, des haches dans l’un des tableaux de cette exposition), de la suie, des cailloux, et toutes sortes de substances diverses.

« Plus vous restez devant mes tableaux, plus vous découvrez les couleurs. Au premier coup d’œil, on a l’impression que mes tableaux sont gris mais en faisant plus attention, on remarque que je travaille avec la matière qui apporte la couleur. » selon Anselm Kiefer. (Source : Wikipédia)

« La langue de Paul Celan vient de si loin, d’un autre monde auquel nous n’avons pas encore été confrontés, elle nous parvient comme celle d’un extraterrestre. Nous avons du mal à la comprendre. Nous en saisissons ça et là un fragment. Nous nous y accrochons sans jamais pouvoir cerner l’ensemble. J’ai humblement essayé, pendant soixante ans. Désormais, j’écris cette langue sur des toiles, une entreprise à laquelle on s’adonne comme à un rite. » Anselm Kiefer. (Source : Guide de l’exposition)

« Celan ne se contente pas de contempler le néant, il l’a expérimenté, vécu, traversé » disait Anselm Kiefer le 20 juin 2021

Quelques Vues générales de l’exposition

Vue générale du hall d’exposition
Tableaux et avion

Quelques Tableaux

Le dernier Portail (Am letzten Tor), acrylique, huile, gomme-laque et craie sur toile, 8m40 de haut *4m70 de large
Le Dernier Portail (Am Letzten Tor), 2020-21, acrylique, huile, gomme-laque et craie
Beilschwärme – Volées de Cognées – 2020,2021 – Tableau avec des haches
Tableau avec branches d’arbres et poèmes

Les épis de la nuit

Les épis de la nuit
naissent aux cœurs et aux têtes,
et un mot, dans la bouche
des faux,
les incline sur la vie.

Comme eux muets
nous flottons vers le monde :
nos regards
échangés pour être consolés
vont à tâtons
agitent vers nous de sombres signes.

Sans regard
ton œil dans mon œil fait silence
maintenant
je vais
je porte ton cœur à mes lèvres
tu portes le mien à tes lèvres :
ce que nous buvons maintenant
calme la soif des heures ;

Ce que nous sommes
maintenant
Les heures le donnent à boire
au temps.

Est-ce que nous sommes
à son goût ?
Ni bruit ni lumière
ne glisse entre nous, ne répond.

Ô les épis, vous les épis.
Vous les épis de la nuit.

Paul Celan, extrait de « Pavot et mémoire », 1952.

L’Exposition Baselitz au Centre Pompidou

Du 20 octobre 2021 au 7 mars 2022 s’est tenue une rétrospective du peintre allemand Georg Baselitz (né en 1938) au Centre Pompidou et je profite de l’occasion des Feuilles allemandes pour évoquer brièvement la visite que j’ai faite de cette exposition à la fin du mois de janvier.

Résumé subjectif de ma visite :

Je ne connaissais quasiment rien de ce peintre avant ma visite et j’ai été pour le moins surprise et effrayée par les deux premières salles qui nous montrent des visions sanguinolentes et repoussantes par lesquelles le peintre a commencé à se faire connaître dans les années 60 en créant la polémique et en choquant le public. Mais les salles suivantes montrent une évolution très nette de son style, même si l’impact de ses tableaux reste toujours fort et marquant. A partir des années 70, il expose souvent ses œuvres à l’envers (paysages, portraits) afin d’échapper à l’opposition figuratif/abstrait et rester à mi-chemin entre ces deux options. Il utilise pour ses toiles des grands formats. Les deux couleurs que l’on retrouve le plus souvent dans ces tableaux : le noir et le jaune, mais les effets obtenus peuvent être assez variés, de la brutalité à l’expressivité. Dans les années 2000, Baselitz revisite certaines de ses anciennes œuvres et en propose des versions renouvelées, qu’il intitule « Remix », et qui sont comme des variations sur les mêmes thèmes, très intéressantes à mettre en parallèle. En définitive, j’ai apprécié cette exposition qui retrace soixante ans de la carrière de ce peintre important et inclassable. Car c’est toujours plaisant de regarder le cheminement d’un artiste et de suivre son évolution depuis ses débuts, même si certaines phases de son travail peuvent nous rebuter au premier abord.

Filles d’Olmo II, 1981
Filles d’Olmo, Remix, 2008
Usine de béton préparé, 1970








Renverser l’image : Baselitz s’obstine à renouveler la peinture quand les tenants de l’art conceptuel la déclarent morte. A 30 ans, il cherche ainsi le moyen de rompre radicalement avec une représentation fidèle de la réalité. « Pour moi, le problème consistait à ne pas peindre de tableau anecdotique ou descriptif. D’un autre côté, j’ai toujours détesté cet arbitraire nébuleux des théories de la peinture abstraite. Le renversement du motif dans le tableau m’a donné la liberté de me confronter à des problèmes picturaux. » Tout en restant à distance du pop-art et du réalisme capitaliste, il produit ses premiers tableaux aux motifs renversés d’après photographies en 1969. Présentés dès 1970 à Cologne par le marchand et collectionneur Franz Dahlem, ils créent l’événement. Dès lors, l’artiste qui peinait encore à vivre de son art va voir les institutions et certains collectionneurs influents s’intéresser à son travail. (Source : un Panneau de l’exposition)

Wagon-lit au lit en fer, 2019
Tableau 8, 1991

Des Poèmes de Silvaine Arabo sur Nicolas de Staël

Nu-Jeanne de Nicolas de Staël

Ces poèmes sont extraits du recueil Kolia paru chez Encres Vives en 2015, dans la collection Encres Blanches n°626.
Kolia est le diminutif en langue russe du prénom Nicolas (car Nicolas de Staël était d’origine russe, exilé en France à la suite de la Révolution bolchévique).

Note sur la Poète :

Silvaine Arabo fut professeur de Lettres et chef d’établissement. Elle est l’auteur à ce jour (en 2015) d’une trentaine de recueils de poèmes et d’aphorismes parus chez divers éditeurs ainsi que de deux essais.
Elle a été publiée dans de nombreuses anthologies et revues françaises et étrangères.
Silvaine Arabo a créé en 2001 la revue « de poésie, d’art et de réflexion » Saraswati ainsi que plusieurs sites sur Internet dont l’un est dévolu à la cause animale.
Plasticienne, elle a exposé à Paris, en province et à l’étranger (Chine et Japon) et a remporté plusieurs prix pour ses travaux (Orangerie du Sénat : expo d’huiles sur toiles ; Japon : trois prix d’honneur pour ses encres). Elle illustre de ses dessins, toiles ou encres les recueils des poètes qui lui en font la demande.

Extrait de la note de l’auteure (en préface du recueil)

A travers ces quelques textes poétiques, j’ai tenté de suggérer la vie et l’œuvre du peintre Nicolas de Staël. J’ai préféré la méthode « impressionniste », à petites touches, avec jeux sur le temps, confrontation des dates, des situations…
En 2015, cela fera exactement soixante ans que le peintre s’est donné la mort en sautant dans le vide, du haut de son immeuble d’Antibes. (…)

**

Citation

Comme l’écrit Jacqueline Saint-Jean à propos de ce recueil, « Silvaine Arabo invente ici un genre nouveau, une biographie poétique, en résonnance avec la vie fulgurante de Nicolas de Staël. (…) Rien de chronologique ici, car le ressenti ne l’est jamais. »

J’ai choisi cinq poèmes dans ce recueil

Page 3

Travailler la frontière
entre visible
et invisible
et aussi entre
abstrait et figuratif
Inventer un langage nouveau
Travailler !

*

Page 6

Tu maçonnes
une cathédrale
dira plus tard ta fille
et puis c’est l’éthéré – ou presque –
avant l’éclatement des couleurs
des footballeurs
du Parc des Princes

*

Page 6

Nu-Jeanne :
comme si le corps
ne pouvait se dégager
de la lumière.
Deux qui font bloc
juste pour suggérer
l’intensité d’un feu blanc

*

Ciel à Honfleur de Nicolas de Staël

Page 10

Ciel à Honfleur
mer et ciel en camaïeu gris-bleu
se touchent se confondent
Au premier plan
comme une neige
avant le noir absolu
de quelle secrète angoisse ?

*

Page 14

Staël, orphelin d’enfance
de pays,
de père, de mère,
de femme
– O Jeannine disparue –
Peindre peindre encore
et puis mourir !

*

Le Parc des Princes de Nicolas de Staël, 1952

Maîtres Anciens de Thomas Bernhard

Couverture chez Folio

Vous aurez remarqué que j’aime bien les romans de Thomas Bernhard, puisque j’ai déjà présenté sur ce blog un certain nombre d’entre eux : Des arbres à abattre, Le Naufragé, Oui, qui sont tous très passionnants.
Dans le cadre de mon Printemps des artistes d’avril 2022, j’ai donc lu Maîtres anciens, qui, comme l’indique son titre, parle, entre autres, de peinture ancienne ; son intrigue se déroule en effet entièrement dans un musée.

Maîtres anciens sous-titré Comédie (titre original : Alte Meister – Komödie) est un roman autrichien de Thomas Bernhard publié le 25 juillet 1985 et paru en français le 22 septembre 1988 aux éditions Gallimard. Ce roman a reçu la même année le prix Médicis étranger. (Note de Wikipédia).

Note sur l’auteur :

Thomas Bernhard (1931-1989) est un écrivain et dramaturge autrichien, né aux Pays-Bas, il passe son enfance à Salzbourg auprès de son grand-père pendant toute la période nazie. Il souffre dès son enfance de la grave maladie pulmonaire qui finira par l’emporter. Il étudie la musique et exerce quelques temps le métier de journaliste. Ses premiers romans remportent un grand succès, de même que son théâtre. Très critique, pour ne pas dire haineux, vis-à-vis de son propre pays et volontiers provocateur, ses œuvres et ses discours ont souvent fait scandale en Autriche. Malgré tout, Thomas Bernhard a continué à y vivre jusqu’à sa mort.


J’ai trouvé un résumé du livre sur Babelio et il m’a paru tout à fait exact et bien fait, donc je me suis permis de le recopier pour vous dans le paragraphe suivant. Je remercie vivement l’autrice de ce résumé, Céline Darner.

Présentation du livre :

Dans le Kunsthistorisches Museum, à Vienne, Atzbacher, le narrateur, a rendez-vous avec Reger, le vieux critique musical. Atzbacher est arrivé une heure à l’avance pour observer Reger, déjà installé dans la salle Bordone, assis sur la banquette qu’il occupe chaque matin depuis dix ans, face à L’Homme à la barbe blanche du Tintoret. Pendant une heure, le narrateur se rappelle les citations de Reger ou des conversations portant sur lui. Dans un deuxième temps, qui commence à l’heure précise du rendez-vous, c’est la parole même de Reger qui résonne dans la salle Bordone, comme sous l’effet d’une nécessité vitale. Sur le mode de la diatribe, variant avec fureur et allégresse se succèdent les thèmes (qui sont des cibles) chers à Bernhard dans cette comédie (le sous-titre de l’œuvre) qui n’est autre que celle de l’art, des artistes, des écrivains, des compositeurs… (…) Céline Darner.

Mon humble Avis :

Quand on connait déjà le style de Thomas Bernhard, on n’est pas trop étonné par sa charge féroce contre la culture, contre les institutions, contre l’Etat autrichien, contre les artistes unanimement et universellement reconnus, contre le marché de l’art, et contre tout ce qu’il peut se mettre sous la dent, dans une sorte de jeu de massacre où il prend plaisir à tout décrire comme ignoble, abject, horrible, avec une surenchère d’exagérations et de répétitions obsessionnelles, comme s’il voulait nous entraîner dans sa fureur destructrice.
On a parfois l’impression que tout est négatif et outrancier dans ce livre, mais en avançant dans la lecture, on s’aperçoit que Thomas Bernhard porte parfois un regard de tendresse sur certains de ses personnages, par exemple sur la défunte femme du critique musical, mais aussi sur le critique musical lui-même. Par ailleurs, la haine qu’il professe contre l’art et les artistes nous parait souvent un peu trop exacerbée pour être réelle. Comment croire qu’un critique musical qui passe plusieurs heures par jour depuis dix ans dans la salle d’un musée d’art ancien, déteste les œuvres qu’il va ainsi observer avec régularité et persévérance ? Ne serait-il pas plutôt subjugué et admiratif devant tous ces chefs d’oeuvre mais incapable de le reconnaître, par orgueil, par réaction d’aigreur ou par un mouvement de défense et d’auto-préservation ?

Un Extrait Page 47 :

Aujourd’hui, les professeurs ne tirent plus les oreilles, pas plus qu’ils ne frappent les doigts avec des baguettes de noisetier, mais leur aberration est restée la même, je ne vois rien d’autre lorsque je vois, ici dans le musée, les professeurs passer avec leurs élèves devant les soi-disant maîtres anciens, ce sont les mêmes, me dis-je, que j’ai eus, les mêmes qui m’ont détruit pour la vie et m’ont anéanti pour la vie. C’est comme ça que cela doit être, c’est comme ça, disent les professeurs, et ils ne tolèrent pas la moindre contradiction, parce que cet Etat catholique ne tolère pas la moindre contradiction, et ils ne laissent rien à leurs élèves, absolument rien en propre. On ne fait que gaver ces élèves des ordures de l’Etat, rien d’autre, tout comme on gave les oies de maïs, et on gave les têtes des ordures de l’Etat jusqu’à ce que ces têtes étouffent.(…)

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Deux Poèmes de Marie-Claire Bancquart inspirés de peintures

Violente vie, au Castor Astral

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le recueil « Violente vie » paru aux éditions du Castor Astral en 2012, un livre dont j’avais déjà eu l’occasion de parler à l’époque et que je relis de temps en temps. Il comporte plusieurs textes inspirés par des tableaux célèbres de l’histoire de la peinture, regroupés dans la partie du livre intitulée Figurations.

Comme un écho à mon dernier article sur la poète Françoise Ascal, j’ai trouvé intéressant de retrouver la Crucifixion de Matthias Grünewald, vue avec un regard différent.

Note sur la poète :

Marie-Claire Bancquart (1932-2019) était une poète, romancière, essayiste, critique littéraire et universitaire française. Agrégée de Lettres après une thèse sur Anatole France, elle fit paraître son premier recueil poétique en 1969. Dotée d’une grande renommée dans le monde poétique et littéraire, elle reçut de nombreux prix poétiques et fut présente dans de nombreuses anthologies.

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(Page 70)

Dans le tableau
L’œil est appelé
vers ce clou énorme
qui transperce les pieds du Christ
l’un
sur l’autre.

La Crucifixion de Matthias Grünewald, Colmar

Grossit, le clou
occupe
la scène entière
avec
sa tête ronde, inexorable.

Ne sera jamais un déclou

au contraire, peut tout blesser
depuis la seconde
où l’œil l’a vraiment vu.

Transfixe
tête
poitrine
et jusqu’aux vitres.

Immobilise tout.

épingle le supplice
à la boutonnière du monde.

(Christ en croix de Grünewald, Colmar)

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Manet, L’enfant aux cerises

(Page 79)

Dès sa jeunesse, il avait représenté des fruits à l’aura mystérieuse, les cerises de « L’Enfant aux cerises ».
Correspondance entre le rouge de la toque et celui des lèvres.
Rouge plus profond des fruits mûrs, prêts à tomber de la table.

Celui qui les tenait, c’était son petit aide à l’atelier, déjà grevé par le bizarre : l’enfant allait s’y pendre, peu de temps après l’achèvement du tableau.

Vingt-cinq ans après,
voici du lilas blanc et des pivoines vaporeusement épanouis,
qui penchent déjà vers la fin.

Fleurs testamentaires. Le peintre va mourir.
Testamentaire aussi, le brillant citron entamé, en position excentrée sur une assiette.

Discrète, une douleur dans l’éclat.

(Manet)

**

Cet article s’inscrit dans mon « Printemps des artistes ».

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Des Poèmes de Françoise Ascal sur Matthias Grünewald

Couverture chez l’herbe qui tremble

Voici un livre de la poète Françoise Ascal, consacré au fameux polyptyque de Matthias Grünewald (1470-1528) Le Retable d’Issenheim (conservé à Colmar), qui date de 1516, et dont la crucifixion particulièrement poignante et puissante dans l’expression de la souffrance est l’une des plus célèbres de l’histoire de la peinture.
Le livre de Françoise Ascal comporte huit parties, où la poète aborde successivement chaque panneau du polyptyque (Crucifixion, Résurrection, Saint Antoine) mais aussi le contexte historique de la création de cette œuvre dans la première partie, les éléments biographiques sur Matthias Grünewald dans la troisième partie, les aspects techniques de sa peinture dans la cinquième, et nous retrouvons donc tous les éléments d’un livre d’histoire de l’art classique, mais avec une écriture ciselée et poétique. Et on peut supposer qu’il y eut de la part de la poète un riche travail de documentation et de recherches historiques précises sur ce tableau, en amont de l’écriture.

Note pratique sur le livre

Editeur : L’herbe qui tremble
Date de publication : avril 2021
Accompagné de dessins de Gérard Titus-Carmel
Publié avec le soutien du Centre National du Livre
Nombre de pages : 90

Note sur la Poète

Née en 1944, Françoise Ascal est poète, écrivain, calligraphe et artiste visuelle. Elle vit et travaille dans un village de Seine et Marne. Depuis les années 80, elle a publié une quarantaine d’ouvrages (poésie, prose, récit) et ses textes figurent dans une dizaine d’anthologies. Elle a travaillé avec des peintres, un calligraphe, un vidéaste. (Source : Wikipédia)

Quelques poèmes

Extrait de la 3ème partie « L’homme ordinaire »

(Page 46)

Il faut attendre 150 années pour que les trois lettres
MGN
attirent l’attention du peintre Joachim von Sandrart

premier historien d’art
passionné par votre œuvre
collectant sans relâche la moindre information
il parvient à vous attribuer un nom pérenne

pourtant ce n’est pas le vôtre
celui-ci on l’ignore toujours

après la mort de Sandrart
vous retournez au purgatoire
deux siècles encore
avant que de nouveaux regards s’éprennent de votre œuvre
avant que des artistes en voient la modernité
qu’ils en entendent le cri
avant qu’Otto Dix Beckmann Picasso et d’autres l’exhument
définitivement de l’ombre

c’est votre seconde résurrection

**

Extrait de la 4ème partie « La Crucifixion »

(Page 51)

dans le secret de votre âme
quels doutes ont malmené votre foi
quelles questions l’ont travaillée pour l’emporter loin des
canons obligés
vers cette zone humble qui gît en chacun
minuscule territoire mal exploré mal cultivé qui n’a pas de
nom mais pourrait s’appeler compassion

**

Extrait de la 5ème partie « Le métier »

(Page 65)

A force de superpositions savantes
de variations d’épaisseur de teintes et de saturation
vous accédez à la couleur juste
celle où vous porte votre exigence

une eau transparente autant que profonde
une translucidité de rêve
surface qui diffuse la lumière et s’anime
épiderme fragile laissant affleurer dans ses strates
l’ombre de nos inconscients

**
Extrait de la 7ème partie « Résurrection »

(Page 80)

résurrection
comment ne pas y reconnaître une expérience intime

quelle vie n’a pas été
traversée/renversée
par une seconde illuminante
temps suspendu espace aboli
saveur d’éternité au sein du plus banal

et peu importe qu’aussi vite la vague reflue

en se retirant elle laisse au coeur
un parfum une musique
un espoir

mémoire de l’éphémère ébloui
irriguant nos vies
provisoires

**

Retable d’Issenheim (fermé) avec La Crucifixion



Le Printemps des artistes est de retour en 2022 !

Je suis contente de vous annoncer une nouvelle édition du Printemps des Artistes, pour la deuxième année consécutive.
Cette année, il commencera le 1er avril 2022 et finira deux mois plus tard, le 1er juin 2022.

L’occasion est venue pour moi de vous rappeler le principe de ce printemps thématique : il s’agit de lire et de chroniquer un livre où il est question d’un art (musique, peinture, sculpture, architecture, danse, bande dessinée, cinéma, etc.) ou dont le héros est un artiste (musicien, peintre, etc.), que cet artiste ait réellement existé ou qu’il soit un personnage de pure fiction.

Vous pouvez aussi voir et chroniquer un film répondant à cette description !

Vous trouverez sur Babelio sans difficulté des idées de lectures en cherchant « romans sur la peinture », « romans sur la musique », etc. donc je vous laisse chercher ce qui vous convient !

Et n’oubliez pas de me signaler vos articles en commentaires.

Voici le logo du Défi, conçu l’année dernière par Goran avec beaucoup de talent, et que vous pouvez réutiliser sur vos blogs si vous le souhaitez :

Logo du Défi

Des Extraits d’Asphyxiante Culture de Jean Dubuffet

Ce livre m’a été conseillé par mon ami le poète Denis Hamel, pour qui cette lecture a été très importante et marquante, et je reconnais que cet essai est assez remarquable et qu’il m’a tout à fait emballée, aussi bien sur le fond que sur la forme, avec une écriture très travaillée et agréable à lire.

Note sur Jean Dubuffet

Jean Dubuffet (1901-1985) est un peintre, sculpteur et plasticien français, le premier théoricien d’un style d’art auquel il a donné le nom d' »art brut », des productions de marginaux ou de malades mentaux : peintures, sculptures, calligraphies, dont il reconnaît s’être lui-même largement inspiré. Artiste subversif et radicalement indépendant, il a souvent fait scandale par ses prises de position, par ses expositions, et par ses livres théoriques, comme Asphyxiante culture en 1968, disponible aux éditions de Minuit.

Quelques extraits :

page 8 :

Le mot culture est employé dans deux sens différents, s’agissant tantôt de la connaissance des œuvres du passé (n’oublions jamais au surplus que cette notion des œuvres du passé est tout à fait illusoire, ce qui en a été conservé n’en représentant qu’une très mince sélection spécieuse basée sur des vogues qui ont prévalu dans l’esprit des clercs) et tantôt plus généralement de l’activité de la pensée et de la création d’art. Cette équivoque du mot est mise à profit pour persuader le public que la connaissance des œuvres du passé (celles du moins qu’ont retenues les clercs) et l’activité créatrice de la pensée ne sont qu’une seule et même chose.

Page 13

La collectivité s’est maintenant, d’un consentement à peu près unanime, donné pour maîtres à penser des professeurs. L’idée est que les professeurs, auxquels a été longtemps octroyé le loisir d’examiner les productions d’art du passé, sont par là mieux que les autres informés de ce qu’est l’art et de ce qu’il doit rester. Or l’essence de la création d’art est novation, à quoi un professeur sera d’autant moins propre qu’il aura plus longtemps sucé le lait des œuvres du passé. Il serait intéressant de comparer le nombre de professeurs, dans l’actuelle activité littéraire, dans la presse, dans les postes liés à la diffusion et à la publicité des lettres et arts, à ce qu’il était il y a trente ans. Les professeurs, qui ont pris maintenant tant d’autorité, ne recevaient guère alors de considération.
Les professeurs sont des écoliers prolongés, des écoliers qui, terminé leur temps de collège, sont sortis de l’école par une porte pour y rentrer par l’autre, comme les militaires qui rengagent. Ce sont des écoliers ceux qui, au lieu d’aspirer à une activité d’adulte, c’est-à-dire créative, se sont cramponnés à la position d’écolier, c’est-à-dire passivement réceptrice en figure d’éponge. L’humeur créatrice est aussi opposée que possible à la position de professeur. Il y a plus de parenté entre la création artistique (ou littéraire) et toutes autres formes qui soient de création (dans les plus communs domaines, de commerce, d’artisanat ou de n’importe quel travail manuel ou autre) qu’il n’y en a de la création à l’attitude purement homologatrice du professeur, lequel est par définition celui qui n’est animé d’aucun goût créatif et doit donner sa louange indifféremment à tout ce qui, dans les longs développements du passé, a prévalu. (…)

page 46 :

La fièvre d’hiérarchisation dont fait montre notre époque si éprise de compétitions sélectives et proclamation de champions est fortement impliquée dans la position que tend à prendre ce qu’on appelle la culture. Elle répond à un désir de réduire toutes choses à un commun dénominateur, désir qui lui-même procède de la même constante aspiration à substituer au profus, à l’innombrable, de petits dénombrements tenant dans la main. La pensée actuelle a capitalement horreur du profus, de l’innombrable, des dénominateurs innombrables. Mais ce refus du fourmillement chaotique, cet appétit simpliste de tout classer en genres et en espèces ne va pas sans une brutalisation des caractères propres de chaque individu et une élimination de tout ce qui n’entre pas dans les normes; d’où résulte, faite cette réduction des catégories au petit nombre souhaité, un considérable appauvrissement des champs considérés, un désolant rapetissement, tout à l’opposé d’enrichir. C’est le fourmillement chaotique qui enrichit et agrandit le monde, qui lui restitue sa vraie dimension et sa vraie nature. (…)

page 84 :

L’argument des professeurs et des agents de culture contre l’art brut est que l’art purement brut, intégralement préservé de tout apport provenant de la culture et de toute référence à elle, ne saurait exister. Je ferai alors observer aux professeurs que le même caractère de chimère qu’ils trouvent à la notion d’art brut peut se trouver de même en n’importe quelle autre et par exemple dans la notion de sauvagerie, ou, pour citer une notion à laquelle sont en ce temps si sensibilisés nos milieux culturels, dans la notion de liberté. Si les professeurs se voyaient remettre la chaîne d’arpentage avec le compas du géomètre et requis de jalonner le terrain en plantant où il se doit le piquet de la sauvagerie, le piquet de la liberté et ceux de tous les autres relais de la pensée, ils seraient en même embarras que pour déterminer le point exact où doit être fixé le piquet de l’art brut. C’est en effet que l’art brut, la sauvagerie, la liberté, ne doivent pas se concevoir comme des lieux, ni surtout des lieux fixes, mais comme des directions, des aspirations, des tendances. (…)

Trois Poèmes de Cees Nooteboom

Couverture chez Actes Sud

N’ayant encore jamais parlé de littérature hollandaise sur ce blog, il était temps que je lui accorde une place ici et c’est l’écrivain-poète Cees Nooteboom, particulièrement renommé et important dans la littérature européenne, que j’ai choisi d’évoquer en tout premier lieu.
J’ai trouvé ces poèmes très beaux et d’une tonalité mélancolique et souvent métaphysique (interrogations sur l’au-delà, sur le Temps qui passe, sur le malheur et la souffrance ou encore sur le pouvoir de la poésie) qui s’adresse à la fois à la pensée et au cœur – et nous invite à voir plus loin en nous-mêmes. Une parole précieuse, qui exprime une recherche au-dedans de soi et, me semble-t-il, une forme de sagesse.

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Note Pratique sur le Livre :

Titre : L’Œil du moine suivi de « Adieu »
Editeur : Actes Sud
Année de Parution en France : 2021 (2020 aux Pays-Bas)
Genre : Poésie
Traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Philippe Noble
Nombre de Pages : 90.

Note sur le poète

Né en 1933 à La Haye, Cees Nooteboom, écrivain nomade, s’est imposé comme l’un des plus grands auteurs européens contemporains. Il a reçu d’éminentes distinctions littéraires aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche et en Espagne, où il a obtenu en 2020 le prix Formentor. Ses livres sont traduits dans le monde entier. En 2016, une anthologie poétique est parue chez Actes Sud : Le Visage de l’œil. En 2020, toujours chez Actes Sud : Venise. Le lion, la ville et l’eau. (Source : éditeur)

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(Page 30 – Extrait du recueil « L’Œil du moine »)

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De tous les rythmes c’est le jour et la nuit
qu’il trouvait le plus beau. Un, deux, et Dieu merci
pas trois. Cela viendrait plus tard, quand
tout serait fini, un chiffre obscur

sous le masque d’un zéro. Comment naît une œuvre
d’art ? Quand commence un motet,
un poème, une lumière qu’on croit sans origine ?
Qui pense un premier vers avant que de penser ?

Ou comment d’un marais de reflets, d’un combat
de boue entre un alors et la fiction d’un maintenant,
un seul instant visible advient
où le temps ne mesure pas

ce qui trépasse.

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(Page 38 – Extrait du recueil « L’Œil du moine »)

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Partant du fait qu’il n’y avait rien, tout étant
sans être là, une obscure carence, cette question
posée au cygne sur l’eau sombre stagnante,
celle du pourquoi.

Le cygne dit sa forme
pour seule vérité mais l’homme, en forme
de son ombre, attendait mieux, le goût
d’une réponse attaquant les ténèbres,

à laquelle les mots manquaient.
Ainsi des heures durant restaient-ils sans bouger, cygne
contre homme, homme contre cygne. Le poème
qu’ils devinrent s’écrivit en silence

mais sans langage.

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(Page 75 – Extrait du recueil « Adieu »)

9

Tu voulais vivre, non ? N’aurais-tu donc
voulu que l’or, le bleu
du ciel, l’amour, le soleil ?
Rien n’est ici gratuit, collectionne

la mort dans tous ses avatars,
la douleur, le cri, l’étreinte
maléfique, le baiser d’une trahison
ourdie.

La vie, cantique des cantiques ? Bien sûr,
mais en-dessous cette autre vérité
de nuit et de brouillard,
preuve par neuf qui dure

jusqu’à la fin.

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