Tonio Kröger de Thomas Mann


J’ai lu ce livre parce qu’il était cité dans une de mes récentes lectures (Mars de Fritz Zorn), et effectivement je l’ai beaucoup aimé, il restera parmi les livres marquants lus cette année.
Je ne pourrais pas rendre compte de cette lecture mieux qu’en vous recopiant la quatrième de couverture – qui me parait parfaite. La préface d’Armand Nivelle est également tout à fait remarquable et instructive.

Quatrième de Couverture :

Peintre puissant de la bourgeoisie allemande avec Les Buddenbrook, Thomas Mann publie à vingt-huit ans ce bref roman, une des oeuvres les plus révélatrices de son débat intérieur. Jeune écrivain prisonnier de l’introspection et de la réflexion sur son art, Tonio Kröger est fasciné par son contraire : ceux qui vivent sans réfléchir, abandonnés à leurs instincts vitaux, comme son camarade Hans et la belle Ingeborge, dont il s’éprend. L’art et la pensée seraient-ils morbides ? La vraie vie résiderait-elle dans la sérénité heureuse et terre à terre des gens « normaux » ? Dans cet étonnant portrait d’un homme qui ne parvient pas à s’approuver, le grand romancier, prix Nobel de littérature en 1929, mêle la réflexion philosophique à l’analyse des tourments de l’âme, avec une lucidité et un dépouillement qui font de ce roman une oeuvre classique au meilleur sens du terme.

Extrait page 86 :

La littérature n’est pas un métier, mais une malédiction, sachez-le. Quand cette malédiction commence-t-elle à se faire sentir ? Tôt, terriblement tôt ; à une période de la vie où l’on devrait encore avoir le droit de vivre en paix et en harmonie avec Dieu et avec l’univers. Vous commencez à vous sentir marqué, en incompréhensible opposition avec les autres êtres, les gens normaux et comme il faut ; l’abîme d’ironie, de doute, de contradictions, de connaissances, de sentiments, qui vous sépare des hommes, se creuse de plus en plus, vous êtes solitaire et désormais il n’y a plus d’entente possible. (…)

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L’enfant bleu, d’Henry Bauchau


Après avoir lu plusieurs livres d’Henry Bauchau (Œdipe sur la route et Antigone) qui m’avaient éblouie par leur beauté et leur humanisme, j’ai eu envie de prolonger la découverte de cet écrivain avec L’enfant bleu, paru en 2004 chez Actes Sud, et qui nous transporte, cette fois, non plus dans l’Antiquité mythique mais dans le Paris des années 2000.

L’histoire : se déroule en majeure partie dans un hôpital de jour – où Véronique, une psychothérapeute sensible aux arts, prend en charge durant de nombreuses années un adolescent psychotique en proie à des crises de violence fréquentes. Cet adolescent, Orion, s’exprime verbalement par du délire et des propos mystérieux où il est question, entre autres, de démon, de rayons, de chevaux, d’enfant bleu, de fille sauvage, et autres éléments étranges que l’on parvient à élucider peu à peu. La thérapeute, particulièrement dévouée et attentive, ne tarde pas à remarquer les dons d’Orion pour le dessin et la peinture, et l’encourage vivement dans cette voie pour l’amener à exprimer ses angoisses et à donner corps à son monde intérieur. Il lui vient assez vite l’intuition que la peinture pourrait bien être la vocation du jeune homme. Les années passent, des liens de confiance et d’amitié se nouent entre la thérapeute et le jeune homme, il évolue tantôt en bien tantôt dans le sens d’une régression. (…)

Mon avis : J’ai beaucoup aimé suivre l’évolution d’Orion au fur et à mesure des années, et j’ai trouvé que ses délires étaient particulièrement intelligents et bien tournés (peut-être un peu trop ?), et que la thérapeute était en quelque sorte le médecin idéal, qui prend son patient en considération et va même jusqu’à le faire pénétrer dans sa sphère privée puisqu’elle l’invite chez elle, lui présente son mari, le reçoit quand il débarque à l’improviste, etc., si bien que ses collègues lui font remarquer « qu’elle se concerne trop », ce qui est le moins qu’on puisse dire. J’ai trouvé étonnant également que cet hôpital de jour mobilise autant d’efforts pour un seul patient pendant aussi longtemps, et ne lui donne aucun traitement médicamenteux, alors que ses crises sont d’une violence extrême. Bref, j’ai lu ce roman avec beaucoup de plaisir mais il ne m’a pas semblé réaliste, même si Henry Bauchau exerçait la profession de psychanalyste et devait savoir comment se passaient les choses dans la réalité. Mais peut-être voulait-il montrer une thérapie idéale.
J’ai trouvé beaucoup de points communs avec son roman Œdipe sur la route : la présence du Minotaure, des labyrinthes, l’importance de l’art dans le salut moral des êtres, l’importance de l’amitié et des relations de soutien (dans Œdipe sur la route c’était Antigone qui soutenait son père et l’aidait à traverser les épreuves et les années).
Autre détail surprenant : Henry Bauchau (né en 1913) a écrit L’enfant bleu à plus de 90 ans, et pourtant on croirait d’après l’énergie des personnages, leurs doutes, leurs crises et leur capacité à évoluer, que ce livre aurait pu être écrit par un auteur bien plus jeune.

Un beau livre, sur un thème rarement traité, et qui dégage beaucoup d’humanité et une grande foi en la vie.

Le Peintre de la vie moderne, de Charles Baudelaire

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L’autre jour, je suis allée me promener dans une de mes librairies préférées du quartier Mouffetard (Paris 5ème) et je suis allée faire un tour du côté des écrits sur l’art, qui occupent une petite travée au fond du magasin.
C’est là que je suis tombée en arrêt sur ce très joli petit livre publié aux éditions Mille et une nuits, dans un format qui tient dans le creux dans la main : Le peintre de la vie moderne, un essai sur l’art de Charles Baudelaire.

Dans ce livre au ton guilleret et sympathique (un ton dont je ne soupçonnais pas Baudelaire capable), il est question d’un certain illustrateur et graveur, M. C. G. qui ne souhaite pas qu’on divulgue son nom par modestie, mais qui est, selon Baudelaire, un peintre de génie, excellent observateur de la vie moderne.
Nous apprendrons dans la postface que ce M. C. G. est en fait Constantin Guys, que je considérais jusque là comme un artiste mineur mais peut-être étais-je dans l’erreur à son sujet.
Baudelaire admire chez Guys sa manière de peindre les caractéristiques de la vie présente dans ses moindres détails, d’observer les différentes classes de la société, les colifichets de la mode, et de savoir en extraire des éléments de beauté.
Selon Baudelaire, la nature de l’art est double : il doit à la fois rendre compte de son époque (un peu d’ailleurs comme un journaliste ou un chroniqueur) et rendre compte de l’aspect éternel de la beauté.

En ce sens, Baudelaire s’oppose à l’art officiel de son époque – art classique inspiré de l’Antiquité gréco-latine, tournant résolument le dos à la vie moderne.

Mais il ne préfigure pas encore l’Impressionnisme, dans le sens où il rejette la peinture en plein air et l’observation sur le vif : selon lui, des travaux préparatifs peuvent être croqués d’après le réel mais le tableau final doit être réalisé en atelier, d’après un travail d’imagination.

Ce petit livre, écrit dans les débuts des années 1860, donne sans doute une bonne idée des concepts les plus novateurs dans le domaine des beaux-arts à l’époque du Réalisme de Courbet, Daumier, Guys …

Un petit livre bien agréable à lire, d’autant qu’il y est aussi question des dandys, de la mode et du maquillage, du triomphe nécessaire de l’artifice sur le naturel, des courtisanes, etc.

Oreiller d’herbes, un roman de Sôseki

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L’histoire :
Un artiste – à la fois peintre et poète – part dans une région de montagnes à la recherche de l’impassibilité, qui pourrait selon lui rendre son art plus parfait. Il est accueilli dans une maison isolée et bordée de jardins, dont la maîtresse de maison est particulièrement mystérieuse. Au cours de ses promenades, il rencontre des moines avec lesquels il a des conversations de bon voisinage. (…)

Mon avis :
Ce roman est assez étrange, car il entremêle à la fois le récit, les réflexions du personnage principal et même des poèmes, puisque le héros écrit quelques haïku pendant son voyage. Les événements qui se produisent pendant le cours du roman, ou les conversations qui sont tenues, n’ont pas forcément d’importance pour la suite de l’histoire, et sont comme de jolis moments dans le cours d’une vie paisible.
Le personnage principal, ce peintre-poète, a un caractère porté vers la philosophie et vers la réflexion (souvent subtile !) mais il agit peu et, alors qu’il se promène sans cesse dans la campagne avec son matériel de peinture, il ne peindra jamais un seul tableau.
Il est finalement très difficile de déterminer exactement ce que Sôseki voulait nous montrer avec ce roman, ce vers quoi il voulait attirer notre attention … Peut-être sur la relation pleine de cachoteries et d’ironie entre le peintre-poète et la jeune dame de la maison ; peut-être sur les vicissitudes de l’existence, qui empêchent de trouver l’impassibilité ? Ou peut-être sur les conditions nécessaires à la création d’une œuvre d’art ?
J’ai trouvé ce livre assez charmant, avec des moments déroutants.

François Cheng, Cinq méditations sur la beauté

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Quatrième de Couverture :

En ces temps de misères omniprésentes, de violences aveugles, de catastrophes naturelles ou écologiques, parler de la beauté pourrait paraître incongru, inconvenant, voire provocateur. Presque un scandale. Mais en raison de cela même, on voit qu’à l’opposé du mal la beauté se situe bien à l’autre bout d’une réalité à laquelle nous avons à faire face. Je suis persuadé que nous avons pour tâche urgente, et permanente, de dévisager ces deux mystères qui constituent les extrémités de l’univers vivant : d’un côté, le mal ; de l’autre, la beauté. Ce qui est en jeu n’est rien de moins que la vérité de la destinée humaine, une destinée qui implique les données fondamentales de notre liberté.

Mon avis :

Ce livre est un essai essentiellement philosophique, mais également poétique : à ce titre, la longue réflexion sur la beauté de la rose ou celle sur la beauté de la Joconde sont particulièrement frappantes. Quand François Cheng compare le visage à un paysage que l’on offre à son vis-à-vis, ou les sentiments, également, à des paysages, ou qu’il parle de la beauté des regards, et de l’importance des regards croisés dans la compréhension de la beauté, nous sommes là encore en pleine poésie.
Du point de vue philosophique, c’est un livre très érudit mais qui sait se mettre à la portée du néophyte (à condition toutefois de bien se concentrer) : il multiplie les références à la pensée aussi bien occidentale (de Platon au 20è siècle) que chinoise (Taoïsme, Confucianisme), faisant même quelques incursions dans la pensée islamique, et offrant par là même quelques points de convergence universels.
Pour François Cheng, la beauté est à rapprocher de la bonté : il remarque que les deux mots sont presque semblables en français et il rappelle le fameux « kalosagathos » des grecs anciens.
Il parle aussi, sans jugement de valeur, de l’art contemporain – ou tout au moins de l’art depuis le début du 20è siècle : lorsque, précisément, la beauté a cessé d’être son objectif.

Un livre essentiel !

Rêve d’Artiste d’Emile Nelligan

NelliganRêve d’Artiste

Parfois j’ai le désir d’une sœur bonne et tendre,
D’une sœur angélique au sourire discret :
Sœur qui m’enseignera doucement le secret
De prier comme il faut, d’espérer et d’attendre.

J’ai ce désir très pur d’une sœur éternelle,
D’une sœur d’amitié dans le règne de l’Art,
Qui me saura veillant à ma lampe très tard
Et qui me couvrira des cieux de sa prunelle ;

Qui me prendra les mains quelquefois dans les siennes
Et me chuchotera d’immaculés conseils,
Avec le charme ailé des voix musiciennes ;

Et pour qui je ferai, si j’aborde à la gloire,
Fleurir tout un jardin de lys et de soleils
Dans l’azur d’un poème offert à sa mémoire.

*** Emile Nelligan ***

Art de Yasmina Reza

yasmina_reza_theatreSerge, médecin dermatologue, vient d’acheter pour deux cent mille francs un tableau d’un mètre soixante sur un mètre vingt, entièrement blanc, avec de fins lisérés blancs transversaux. Son ami Marc, ingénieur, auquel il montre sa nouvelle acquisition, est consterné qu’il ait pu mettre une telle somme dans un tableau qu’il considère comme une « merde ». Il faut dire que Marc est ennemi de la modernité et du snobisme, tandis que Serge se pique d’être un homme représentatif de son époque – un homme de son temps. Intervient un troisième personnage, Yvan, qui est un ami à la fois de Serge et de Marc, et qui essaye de minimiser le désaccord, pourtant profond, qui existe entre ses deux amis, et qui tente, en vain, de les réconcilier.

Cette pièce avait été créée pour la première fois en 1994 avec Pierre Vaneck dans le rôle de Marc, Fabrice Luchini dans le rôle de Serge et Pierre Arditi dans le rôle d’Yvan.
La pièce avait eu un succès extraordinaire, ce qui était dû, à mon avis, au fait que c’était la première fois que, sur la scène d’un grand théâtre parisien, on disait que l’art contemporain était de la merde et qu’on ne pouvait l’apprécier que par snobisme : une idée extrêmement répandue dans la population, mais que les écrivains sérieux et réputés n’étaient pas supposer reprendre dans leur oeuvre.
Mais, à côté de cet aspect un peu démagogique de cette pièce, j’ai trouvé que c’était au contraire une pièce assez fine sur les rapports humains.

Ce grand tableau blanc est en fait le révélateur des traits de caractère de chacun. Chaque personnage, en exprimant son avis sur le tableau, dévoile le fond de sa personnalité : Serge est un homme sensible et raffiné, Marc est un individualiste qui n’a pas peur d’avoir des opinions tranchées et à contre-courant, et Yvan est un « sans opinion » qui est prêt à donner raison à tout le monde pour éviter les tensions.

J’ai plutôt apprécié le côté humoristique de cette pièce, qui doit beaucoup au personnage d’Yvan, mais j’ai trouvé que le propos sur l’art était un peu faible et que, finalement, il n’en sortait pas de grande idée. Ceci dit, les personnages sont bien campés, les relations entre eux sont intéressantes, et il y a un rythme bien vif dans les dialogues, ce qui rend la lecture très agréable.

Le Chef-d’oeuvre inconnu, de Balzac

balzac_chef_doeuvreCette nouvelle de Balzac a pour cadre le Paris du 17ème siècle, et pour protagonistes trois peintres de l’époque, dont deux ont réellement existé : le jeune Nicolas Poussin, encore inconnu, le futur représentant du classicisme français, et Franz Porbus, le peintre officiel d’Henri IV. Balzac leur adjoint un personnage inventé, le peintre Frenhofer, qui est supposé avoir été le seul élève de Mabuse, et qui est capable de donner des leçons de peinture d’une grande sagacité aux deux grands peintres que sont Poussin et Porbus.
Frenhofer apprend à ses deux amis qu’il travaille depuis vingt ans à un chef-d’œuvre, intitulé La belle noiseuse, qui est l’aboutissement de toutes ses réflexions et de toutes ses recherches, mais il refuse obstinément de leur montrer le tableau.
Poussin, dont la curiosité a été piquée, invente, en se servant de sa maîtresse, Gillette, un stratagème pour pénétrer dans l’atelier de Frenhofer. Mais, quand il y parviendra, sa surprise sera grande.

Une bonne partie du livre est consacrée à la leçon essentiellement théorique, que Frenhofer donne à Porbus et à Poussin, et j’ai trouvé que c’était une introduction brillante pour toute personne souhaitant connaître les idées que l’on se faisait sur l’art au 19ème siècle.
Pour cet aspect théorique, Balzac se serait inspiré des propos de Delacroix ou de Théophile Gautier – ou, en tout cas, des grands débats qui avaient lieu sur la peinture dans les années 1830. Par exemple, il développe le thème de l’opposition entre la couleur et la ligne, ce qui est typique du débat qui existait alors entre les tenants du classicisme – qui privilégiaient la ligne – et les tenants du romantisme – qui privilégiaient la couleur.

A côté de cet aspect historique intéressant, il existe aussi un aspect plus philosophique : Frenhofer est un artiste hanté par l’idée fixe du Beau, mais il est trop théoricien, trop intellectuel, il cherche trop à s’approcher d’une perfection inaccessible, et, pour ces raisons, son œuvre est vouée à l’échec. On peut dire que Frenhofer s’est tellement accroché à son idéal qu’il est devenu fou, ce qui est une vision très romantique de l’artiste.

J’ai lu ce livre dans une édition de poche, où cette nouvelle est suivie de La leçon de violon de E.T.A. Hoffmann – une nouvelle dont Balzac s’est beaucoup inspiré pour Le Chef-d’œuvre inconnu, et j’ai trouvé qu’effectivement le rapprochement entre les deux histoires révélait beaucoup de points communs.

Cette lecture s’est faite, de nouveau, dans le cadre de ma participation au Challenge Balzac organisé par Marie, la créatrice du blog mesaddictions.

Les Variations Goldberg de Nancy Huston

Ce livre est le premier roman de Nancy Huston, écrit directement en français, et publié d’abord au Seuil en 1981.
Liliane Kulainn est claveciniste et elle a convié trente personnes – des êtres qu’elle a aimés et qu’elle aime – à écouter durant une soirée les Variations Goldberg de Bach : trente personnes  » comme autant de variations ».
Le livre est le récit des pensées et préoccupations de ces trente personnes, à chacune étant consacré un chapitre.

Mon avis : Ces trente variations sont d’une qualité un peu inégale, certaines étant extrêmement réussies, et d’autres paraissant un peu superflues.
Nancy Huston montre néanmoins une grande virtuosité pour créer et faire vivre les trente différents caractères de ces personnages, avec leurs opinions, leurs soucis et leurs façons de s’exprimer bien à elles. Les personnages de jeunes filles et de jeunes femmes, en particulier, sont très beaux, frappants de vérité.

J’ai trouvé qu’il y avait des réflexions très intéressantes sur la musique et le silence ( et, plus généralement, sur le rôle de l’art dans la vie des gens), mais aussi sur les relations hommes-femmes, avec notamment une belle variation sur le personnage de Don Juan.

On peut dire, sur un versant moins positif, que les liens entre les différents personnages ne sont pas toujours très développés, et que le récit en lui-même n’est pas vraiment prenant, mais je crois que ça aurait été difficile à réaliser avec une si grande quantité de personnages.

Reste tout de même une impression forte et captivante à la fin de la lecture.

Elle, par bonheur, et toujours nue de Guy Goffette

Ce livre est l’hommage d’un grand poète à un grand peintre : Guy Goffette a en effet pris pour sujet Pierre Bonnard, celui qu’on nomme souvent « le peintre du bonheur » – l’un des plus grands coloristes du XXème siècle.

Dire que ce livre est une biographie de Pierre Bonnard serait réducteur : certes, tous les éléments biographiques sont présents de la naissance à la mort (et, d’ailleurs, pas toujours dans l’ordre chronologique) mais c’est aussi une réflexion, une promenade, et surtout un très beau poème en prose sur la vie et l’œuvre de ce peintre.

La vie et l’œuvre de Bonnard, justement, sont très intimement liés : il n’aimait peindre que son univers familier : sa maison, son chat, son jardin. Il est du reste révélateur de son tempérament que, de toute une série de voyages en Europe, il n’ait ramené qu’un portrait de son ami et compagnon de voyage Édouard Vuillard.
Par dessus tout, Bonnard a peint d’une manière quasi obsessionnelle sa femme, toujours nue, et toujours jeune tout au long de leurs quarante-neuf années de vie commune.
Cette femme est un mystère, que le livre ne cherche pas à résoudre, mais qu’il éclaire.

Peintre de l’intime et du familier, Bonnard n’est pourtant pas forcément celui du bonheur : sa femme le tenait éloigné de ses amis, se montrait volontiers acariâtre, étant parfois désignée comme une « mégère » dans les témoignages de l’époque.
Malgré cela, la peinture de Bonnard respire la joie de vivre …

Le style de Guy Goffette est d’une grande beauté et d’une intelligence délicate : on voit qu’il aime Bonnard, qu’il se reconnaît même un peu en lui : personnage très réservé, modeste, peu enclin aux mondanités, ne vivant que pour son art.

Ceux qui connaissent déjà Pierre Bonnard par des livres d’histoire de l’art trouveront ici un supplément d’âme, une vision intime et profonde du peintre.
Pour les autres, ce sera certainement une très belle découverte.
Et, dans tous les cas, un grand plaisir de lecture !