Trois poèmes d’Anna Akhmatova

En cette journée des femmes, j’ai eu envie de publier quelques poèmes d’Anna Akhmatova (1889- 1966), la grande poétesse russe.

J’ai trouvé ces trois poèmes dans le recueil Requiem Poème sans héros et autres poèmes parus chez Poésie/Gallimard.

***

Le vingt-et-un. La nuit. Lundi.
Les contours de la ville dans la brume.
Je ne sais quel nigaud a prétendu
Que l’amour existe sur terre.
Paresse ? Ennui ? On y a cru.
On en vit; on attend le rendez-vous.
On craint la séparation.
On chante des chansons d’amour.
D’autres découvrent le secret ;
Un silence descend sur eux …
Je suis tombée là-dessus par hasard.
Depuis, je suis comme malade.

***

J’ai reconduit l’ami jusqu’à l’entrée;
Je suis restée debout dans la poussière d’or.
Un petit clocher dans le voisinage
Egrenait des sons graves.
Il me laisse choir ! Mot mal choisi.
Suis-je une fleur ? Une lettre ?
Mes yeux déjà ont un regard farouche
Dans le miroir qui s’obscurcit.

***

Se réveiller à l’aurore
Parce que la joie est trop forte,
Regarder par le hublot
Comme l’eau est verte,
Monter sur le pont – Le temps est gris –
Enveloppée de fourrures duveteuses,
Ecouter le bruit de la machine,
Et ne penser à rien,
Mais, sachant que je vais revoir
Celui qui est devenu mon étoile,
Me retrouver, dans la brise et les embruns,
A chaque instant plus jeune.

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Deux poèmes de Marina Tsvétaïéva

ciel_brule_tsvetaeva
J’ai trouvé ces poèmes dans le recueil Le ciel brûle de Marina Tsvetaieva (1892-1941), paru aux éditions Poésie Gallimard.

De mes vers, écrits si tôt
Que je ne me savais pas poète,
jaillis comme l’eau des fontaines,
Comme le feu des fusées,

S’engouffrant comme des diablotins
Dans le sanctuaire plein de rêves et d’encens,
De mes vers de jeunesse et de mort
– De mes vers jamais lus ! –

Jetés dans la poussière des librairies
(Où personne n’en veut ni n’en a voulu),
De mes vers, comme des vins précieux
Viendra le tour.

(mai 1913)

***

Si vous saviez, passants, attirés
Par d’autres regards charmants
Que le mien, que de feu j’ai brûlé,
Que de vie j’ai vécu pour rien,

Que d’ardeur, que de fougue donnée
Pour une ombre soudaine ou un bruit …
Et mon cœur vainement enflammé,
dépeuplé, retombant en cendres.

Ô les trains s’envolant dans la nuit
Qui emportent nos rêves de gare …
Sauriez-vous tout cela, même alors,
Je le sais, vous ne pourriez savoir

Pourquoi ma parole est si brusque
Dans l’éternelle fumée de cigarette
Et combien de tristesse noire
Gronde sous mes cheveux clairs.

(17 mai 1913)

***

Oblomov : Un roman russe d’Ivan Gontcharov

oblomov Oblomov est un classique de la littérature russe, écrit par Ivan Gontcharov (1812-1891) en 1859.

Le début de l’histoire : Oblomov est un propriétaire terrien d’une trentaine d’années qui vit de ses rentes. Il loge dans un appartement à Saint-Pétersbourg avec quatre domestiques, dont le fidèle et négligent valet de chambre Zakhar. La principale occupation d’Oblomov consiste à rester allongé dans son lit et à rêvasser à de vagues projets d’embellissements de son domaine. Oblomov a pourtant deux problèmes urgents : son propriétaire veut récupérer son appartement et il doit donc déménager dans les plus brefs délais, et le staroste de son domaine (sorte de métayer) lui a écrit pour lui annoncer que ses rentes seraient fortement réduites parce que ses paysans s’étaient enfuis. Mais Oblomov, tracassé par ces deux importants soucis, préfère ne pas prendre de décision dans l’immédiat et aimerait simplement ne plus y penser du tout. Aux visiteurs qui viennent le voir chez lui, il essaye de soumettre ses tracas, mais n’obtient pas de conseil qui le satisfasse. Son ami, Stolz, le voyant sans occupation, sans volonté, et couché toute la journée sur son divan, décide de « le secouer » et de le remettre en activité. Mais Oblomov se laissera-t-il faire ?

Mon avis : Ce magnifique roman est d’abord le portrait d’un homme, Oblomov, qui est rétif à tout changement et qui est pratiquement incapable de prendre une décision. « Paresseux » est le mot le plus souvent employé dans le livre pour le décrire, mais on peut aussi être touché par sa sincérité désarmante et par sa faiblesse qui attire sur lui les profiteurs et les arnaqueurs de toutes sortes. On sent d’ailleurs que Gontcharov a une réelle sympathie, une profonde indulgence, pour son personnage, et il le présente également comme un homme sensible et débonnaire.
J’ai aimé dans ce roman un sens de l’observation très aiguisé, beaucoup d’humour, la finesse de la psychologie, la manière vivante et très réaliste dont sont décrits les personnages car ils ne sont pas figés et évoluent vraiment avec naturel jusqu’au bout de l’histoire.
Un très grand livre !

Chanson de la dernière fois d’Anna Akhmatova

akhmatovaJ’avais froid sans recours à la poitrine.
Et pourtant je marchais légèrement.
J’ai mis à la main droite
le gant de la main gauche.

J’ai pensé : il y a beaucoup de marches.
Il y en a trois. Je le savais.
Entre les érables une voix d’automne
Me chuchotait : « Meurs avec moi ! »

Il m’a trompée, il est lugubre,
Il est changeant, méchant, mon destin.
J’ai répondu : « Mon amour ! mon amour !
Moi aussi ! Je vais mourir ! Avec toi !  »

C’est la chanson de la dernière fois !
J’ai jeté un coup d’œil dans la maison obscure.
Rien, sinon, près du lit, dans la chambre
Les bougies, leur lumière jaune, indifférente.

 

J’ai trouvé ce poème dans l’anthologie Poésie/Gallimard intitulée Cinq poètes russes du XXe siècle, L’horizon est en feu.

Clara Militch d’Ivan Tourgueniev

Jacques Aratov, un jeune homme de vingt-cinq ans, mène une vie très retirée, presque ascétique. Son seul ami, Kupfer, l’encourage à sortir mais, timide, il refuse toujours. Jusqu’au jour où Kupfer parvient à le tirer de sa solitude en l’emmenant à une soirée mondaine et artistique où Aratov, sans s’en rendre vraiment compte, attire l’attention d’une jeune actrice et chanteuse, Clara Militch.
Elle ne tarde pas à se manifester en lui faisant parvenir un billet de rendez-vous, auquel il se rend après bien des hésitations.
Mais, pendant le rendez-vous, il se montre maladroit avec elle et la jeune fille, ulcérée, s’en va.
Peu après, Aratov apprend par les journaux le suicide de Clara : elle se serait donné la mort à cause d’un chagrin d’amour.
Aratov se demande s’il est responsable de cette mort et décide de mener une enquête sur la vie et la personnalité de la jeune artiste.

Tourgueniev excelle à décrire les tourments de l’âme et les tergiversations de l’esprit : les deux personnages principaux, Aratov et Clara, sont des êtres passionnés, exaltés, nerveux, fragiles, comme la littérature russe aime à les créer et à les dépeindre.
Clara, en particulier, est un personnage de femme audacieuse et déterminée, capable de prendre son destin et sa vie amoureuse en main, qui m’a paru très originale pour le XIXème siècle.
Mais ce roman, naturaliste pour une grande part, m’a décontenancée dans la dernière partie, lorsque l’histoire bascule dans le surnaturel, et j’avoue que je n’ai pas tellement cru à ces apparitions de fantôme, à la tonalité très romantique.

Je dirais que ce n’est pas le meilleur livre de Tourgueniev, bien qu’on y retrouve son talent psychologique et sa manière très subtile de tisser une intrigue.

La Méprise de Vladimir Nabokov

Hermann, un petit bourgeois bien installé dans la vie, croise au cours d’une promenade à la campagne, un vagabond nommé Félix dans lequel il reconnait son sosie. Cette rencontre et surtout cette grande ressemblance font germer dans l’esprit fantasque d’Hermann un plan d’escroquerie auquel il veut associer son épouse, une femme stupide mais qui lui fait aveuglément confiance.

Ce roman joue avec les codes de plusieurs genres littéraires qui sont ici étroitement imbriqués : roman policier, roman psychologique, roman russe dans la lignée de Dostoïevsky. Nabokov s’amuse de ces genres et de leurs codes pour mieux les détourner.
Le lecteur essaye d’anticiper les futurs rebondissements mais le héros est un personnage si imprévisible et si bizarre que toute anticipation est impossible.
Le thème de ce roman ? Je dirais que c’est l’identité et la folie – l’angoisse du dédoublement de soi.
Beaucoup de passages, spécialement vers la fin, sont burlesques (et tragiques en même temps), d’autres, notamment au début, sont très énigmatiques, comme cette longue scène où Hermann imagine sa femme en train de coucher avec Félix et essaye de s’éloigner mentalement de la scène pour mieux la percevoir.

Bref, ce roman est d’une grande richesse de significations et je pense que plusieurs lectures et interprétations sont possibles.