Noces au Paradis de Mircea Eliade

Le mois de mars n’est pas encore fini et je reste donc avec les auteurs d’Europe de l’Est, grâce au défi de Patrice, Eva et Goran.

Je vous parlerai aujourd’hui de littérature roumaine, avec l’écrivain Mircea Eliade (1907-1986) connu principalement comme historien des religions, mythologue, philosophe mais également romancier, auteur entre autres de La Nuit Bengali.

Quatrième de Couverture :

Dans un refuge des Carpates, au cours d’une interminable nuit blanche, deux hommes se racontent l’amour de leur vie.
Peu à peu, on comprend que Lena, héroïne de la seconde histoire, et Ileana, héroïne de la première, ne sont qu’une seule et même personne. Mais ces  » noces au paradis  » ne sont pas de ce monde, elles ne pouvaient pas durer… Noces au paradis est, certes, un beau roman d’amour, un beau roman de l’amour. On ne peut oublier l’évocation très raffinée du personnage de l’héroïne montrée à trois étapes de sa vie de jeune femme, tout d’élégance, de finesse, d’intelligence, mis en valeur dans une manière que l’on peut qualifier de proustienne.
Mais cette évocation extraordinaire contraste très fortement avec l’atmosphère tourmentée, presque démente, où peu à peu s’enlise ce double amour  » parfait « , gâché sans gloire par l’égoïsme, par l’orgueil du mâle, par la goujaterie des deux héros, dont on ne peut s’empêche de penser qu’une force surnaturelle, une force diabolique, les pousse irrésistiblement vers leur  » chute « , faute de pouvoir reconnaître à temps le  » miracle  » qui leur est destiné.

Mon Avis :

J’ai bien aimé ce roman mais il m’a semblé à plusieurs reprises que l’auteur ne nous donnait pas toutes les clés nécessaires à sa compréhension pleine et entière. J’ai eu le sentiment bien des fois d’être face à des symboles, à des mystères, que l’auteur voulait instiller dans nos esprits le doute et une certaine confusion. Les personnages ont une grande profondeur psychologique, et sont dévoilés peu à peu dans toute leur complexité, mais les motifs de leurs actions nous échappent quelque peu.
On se dit par moments au cours de la lecture que toute cette histoire doit receler un sens profond dans l’esprit de l’auteur, que ces personnages doivent représenter certaines valeurs morales ou spirituelles mais, jusqu’au bout, je suis restée dans l’expectative, sans voir arriver aucune élucidation du mystère. Pourquoi Ilena-Lena se promène-t-elle parfois avec un homme, en cachette de son compagnon ? Cet homme est-il vraiment son cousin, comme elle le prétend, ou est-il un de ses amants, comme le soupçonne le narrateur ? Et que vient faire là cette bague d’émeraude à laquelle Ilena-Lena semble tenir énormément ? Et cette femme veut-elle vraiment un enfant ? Est-elle stérile comme on tendrait à le penser ? Mystères, mystères !
Malgré toutes ces incertitudes et ces interrogations sans réponses, ce livre est agréable à lire et ces histoires d’amour possèdent une certaine beauté, un souffle poétique.
J’ai aimé aussi le conflit entre la création artistique solitaire et la vie amoureuse qui absorbe complètement le narrateur.
Un roman que j’aurais sans doute encore mieux aimé s’il avait été plus explicite !

Extrait page 231

C’était le printemps. Je m’étais arrêté par hasard devant la vitrine d’un bureau de voyage. Je ne sais pourquoi j’étais littéralement fasciné par une grande réclame en couleurs : sur le versant d’une montagne couverte de neige un couple de skieurs, tête nue, glissait vertigineusement. Ce qui m’attirait dans ce dessin conventionnel, ce n’était nullement la tentation d’un voyage ou d’un séjour dans une station de sports d’hiver célèbre. La couleur violente, le dessin sommaire, les visages des jeunes, leur sourire éclatant de santé, tout semble-t-il était fait pour m’inciter à la réflexion.
Au bout d’un moment j’entendis derrière moi des voix de jeunes. Je me retournai avec une curiosité inhabituelle. Deux jeunes filles, accompagnées de deux jeunes gens, se préparaient bruyamment à traverser la Calea Victoriei. Je les regardai longuement, et à cet instant une mélancolie étrange m’envahit. (…)

Deux poèmes d’amour d’Elizabeth Browning

En ce 8 mars, je souhaitais mettre à l’honneur une femme-poète célèbre.

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le recueil Quelqu’un plus tard se souviendra de nous, publié chez Poésie-Gallimard en 2010. Ce recueil est une anthologie de quinze poètes-femmes de l’Antiquité à nos jours, c’est-à-dire de Sapphô à Kiki Dimoula, en passant par Louise Labé, Emily Brontë, Marina Tsvetaieva, etc.
Elizabeth Browning est une poète anglaise née en 1806, morte en 1861.
Ces deux poèmes sont extraits des « Sonnets portugais » (1850).

***

Si pour toi je quitte tout, en échange
Seras-tu tout pour moi ? N’aurais-je point
Regret du baiser que chacun reçoit
A son tour, et ne trouverais-je étrange,
Levant la tête, de voir de nouveaux murs ?
Comment … Une autre maison que celle-ci ?
Combleras-tu cette place auprès de moi
Pleine de trop tendres yeux pour changer ?
C’est le plus dur. Si vaincre l’amour est
Eprouvant, vaincre la peine plus afflige ;
Car la peine est amour et peine aussi.
Las, j’ai souffert et suis rude à aimer.
Mais aime-moi – Veux-tu ? Ouvre ton cœur,
Et drape en lui les ailes de ta colombe.

***

Comment je t’aime ? Laisse-m’en compter les formes.
Je t’aime du fond, de l’ampleur, de la cime
De mon âme, quand elle aspire invisible
Aux fins de l’Etre et de la Grâce parfaite.
Je t’aime au doux niveau quotidien du
Besoin, sous le soleil et la chandelle.
Je t’aime librement, comme on tend au Droit ;
Je t’aime purement, comme on fuit l’Eloge.
Je t’aime avec la passion dont j’usais
Dans la peine, et de ma confiance d’enfant.
Je t’aime d’un amour qui semblait perdu
Avec les miens – je t’aime de mon souffle
Rires, larmes, de ma vie ! – et, si Dieu choisit,
Je t’aimerai plus encore dans la mort.

***

Le Cap des Tempêtes de Nina Berberova

J’ai lu ce roman de Nina Berberova dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran de mars 2020.

L’histoire tient en peu de mots car ce sont surtout les réflexions des personnages qui importent ici : méditations sur le bonheur, sur le bien et le mal, liberté et questions métaphysiques.
Le Cap des Tempêtes met en scène trois sœurs, nées de trois mères différentes, et qui sont toutes trois des exilées russes, vivant ensemble avec leur père et sa dernière épouse, dans un petit appartement parisien dans les années 1920. Chacune a son caractère bien tranché : Dacha est une nature harmonieuse, faite pour le belles actions, Sonia est au contraire une nature pessimiste, dotée d’une philosophie douloureuse de la vie, et la plus jeune sœur, Zaï (diminutif d’Elisabeth) qui semble être le double de Nina Berberova, est une jeune fille imaginative, très vivante, au tempérament artiste, pas toujours très sérieuse dans ses choix.
Nous suivons leurs destins entrecroisés, leurs rencontres heureuses ou malheureuses, leurs quêtes de vérité et d’identité.

Mon Avis :

J’ai adoré ce roman, d’une grande profondeur, où la psychologie des personnages est extrêmement fouillée et ne tombe jamais dans le manichéisme, bien que le sujet s’y prête. En effet, Dacha et Sonia ne peuvent pas se résumer seulement à des identités opposées, la première lumineuse et la seconde ténébreuse, les desseins des deux jeunes filles sont bien plus complexes et chacune est traversée par le doute, le chagrin et un sentiment d’échec. Le personnage de Zaï est aussi intéressant car elle est l’élément le plus mobile de l’histoire, celle qui déploie le plus d’activités vers l’extérieur, la plus imprévisible, et elle rajoute un grand dynamisme dans cette histoire, comme un contrepoint au caractère statique de certaines pages plus réflexives et philosophiques. C’est donc un roman tout à fait captivant, sans longueur.
L’écriture de Nina Berberova est très belle, parfois imagée et poétique, utilisant un langage simple pour des sentiments fort complexes.
J’ajoute que j’avais lu L’accompagnatrice de la même Nina Berberova quelques jours avant Le Cap des Tempêtes, et j’ai largement préféré celui-ci, doté d’une ampleur et d’un souffle bien plus grands.
Un chef d’oeuvre – selon moi !

Un baiser s’il vous plait, d’Emmanuel Mouret

Voici un film français d’Emmanuel Mouret, qui date de 2007, et que j’ai vu pour la première fois en DVD il y a quelques jours.

Synopsis du début :

En déplacement pour un soir à Nantes, Emilie (Julie Gayet) rencontre Gabriel (Mickael Cohen). Séduits l’un par l’autre, mais ayant déjà chacun une vie, ils savent qu’ils ne se reverront sans doute jamais.
Il aimerait l’embrasser. Elle aussi, mais une histoire l’en empêche : celle d’une femme mariée (Judith, Virginie Le Doyen) et de son meilleur ami (Nicolas, Emmanuel Mouret) surpris par les effets d’un baiser.
Un baiser qui aurait dû être sans conséquences…

(Source du Synopsis : Allociné)

Mon humble avis :

C’est un film qui me semble rejoindre une certaine tradition du cinéma français, dans la lignée par exemple de Rohmer, avec des chassés-croisés amoureux soutenus par des dialogues très littéraires, qui cherchent à nous amuser et surtout à nous faire réfléchir – et qui, du reste, y parviennent.
La sensualité est présente de bout en bout, mais elle reste très intellectuelle et il faut parler durant de longues heures avant de se mettre d’accord sur les modalités précises de l’échange d’un simple baiser.
Le but du film est d’ailleurs de nous expliquer qu’un baiser n’est absolument pas simple, qu’il ne peut être donné à la légère, qu’il est infiniment dangereux et inflammable, comme les produits chimiques que Judith (Virginie Ledoyen) ne cesse de manipuler dans son laboratoire.
Le désir est dangereux parce qu’il peut susciter l’amour et que l’amour adultère risque de faire du mal aux amours légitimes. Tout cela est finalement très moral mais le ton décalé et ironique de la mise en scène donne une atmosphère légère et très « second degré ».
Au fur et à mesure qu’on avance dans le film, et avec l’apparition du personnage de Claudio ( le mari de Judith, Stefano Accorsi) le film gagne en épaisseur et devient vraiment très touchant, avec le face-à-face entre ce personnage et Frédérique Bel que j’ai trouvée également excellente.
Un film que j’ai trouvé charmant et délicat, mais qui déplaira aux adeptes de cinéma plus « musclé » ou aux contempteurs des marivaudages sensuels.

Deux Poèmes d’amour de Lucien Becker

Grand coup de cœur pour ce recueil de poèmes que j’ai trouvé tout à fait par hasard en librairie et qui contient de magnifiques textes.
Je consacrerai d’autres articles à ce poète qui me parait tout à fait merveilleux, aussi bien sur le thème de l’amour que sur la nature, la solitude, ou la condition humaine.

Voici la note de l’éditeur au sujet de l’auteur :
Lucien Becker (1911- 1984) publie ses premiers poèmes, qui paraîtront dans des revues, alors qu’il est au lycée. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, il devient chef de service au ministère de l’Intérieur et aide de nombreux juifs à fuir le pays, puis se lie au maquis du Vercors. Il publie son dernier recueil, L’Eté sans fin, en 1961.

Rien que l’amour (Poésies complètes de Lucien Becker) est paru chez La Table ronde, dans la collection La Petite Vermillon en 1997, réédité en 2019.

***

page 139

Sur ton corps lisse de caillou
mes mains vont, forêts en liberté,
comme vers des sommets d’où je retombe,
source altérée de soleil.

Ton cœur est si proche de mon cœur
que nos artères se mêlent les unes aux autres
et ne retrouvent plus à nos fronts qu’une seule tempe
pour faire battre l’espace.

Bateau venu de la haute mer,
je vais très loin au fond de tes plages
et je me renverse dans les fougères
qui naissent de ton corps entr’ouvert.

Lorsque nous n’avons plus pour respirer
que l’air écrasé dans nos baisers,
le jour qui nous sépare a beau faire,
il n’arrive pas à être aussi nu que toi.

***

page 108

Je t’aime comme on aime un beau jour d’été,
immobile et très haut entre le matin et le soir.
Je pense à toi d’une façon tellement forte
que ton absence bat en moi comme une porte dans le vent.

Seule, maintenant, une mémoire aveugle me rappelle
les caresses dont ton corps enfermait mon corps
comme dans des forêts infranchissables,
mais elle ne peut me rendre le poids de ta chair.

Je te cherche en moi comme dans une ville déserte
et pourtant à chaque instant je te rencontre
comme la terre à chaque pas rencontre des sources
mais j’ai froid sans la chaleur de tes mains.

Et ta voix, ta voix qui me faisait vivre
comme la flamme fait vivre un brasier
ta voix n’est nulle part, même pas sur ma bouche
à laquelle elle se mêlait jusqu’au silence des baisers.

LUCIEN BECKER

Pour une nuit d’amour, d’Emile Zola

J’ai entendu parler de ce livre grâce au blog Une vie des livres, que je vous invite à découvrir ici.

Pour une nuit d’amour est une longue nouvelle. Bien que son titre nous évoque une romance sentimentale, il s’agit plutôt d’une histoire dramatique, d’une sombre affaire de duperie.
Le héros est un jeune homme robuste et timide, épris de sa routine, travailleur, rêveur, dont le seul loisir est de jouer de la flûte le soir à sa fenêtre. Mais ce loisir bien innocent va le mettre en contact avec sa voisine d’en-face, la jeune Thérèse de Marsanne, dont le teint pâle, la bouche rouge et le front hautain vont éveiller ses sentiments. Mais elle est si belle, si noble, qu’elle lui paraît inaccessible. Pendant de nombreux mois, elle feint de l’ignorer et de mépriser sa musique. Pourtant, contre tout attente, un beau jour, elle lui fait signe, à lui qui est laid et insignifiant. Quelle est la cause de ce soudain revirement ? Il va découvrir une raison effrayante.

Dans cette nouvelle, le personnage féminin de Thérèse de Marsanne est particulièrement maléfique et froidement calculateur, et elle m’a rappelé certains personnages féminins des Diaboliques de Barbey d’Aurevilly, et il y a d’autres détails qui semblent directement inspirés de ces fameuses nouvelles, comme l’idée de jeter un cadavre embarrassant par la fenêtre.
Mais il s’ajoute dans la nouvelle de Zola une dimension sociale intéressante : la jeune fille porte un grand nom, elle est riche, et le jeune homme est un employé de bureau de condition très modeste. Si elle trouve normal de se servir de lui et de lui donner des ordres, c’est assurément à cause de son caractère dominateur mais aussi à cause de leur différence sociale. Et s’il se laisse mener par le bout du nez c’est également pour cette raison, et pas seulement par amour.

Une nouvelle qui réserve beaucoup de surprises jusqu’à la fin, et dont le style est tout à fait magnifique !

Un poème d’amour de Victor Ségalen

J’ai trouvé ce poème d’amour dans la revue poétique Friches numéro 129 du printemps 2019 qui consacrait un petit dossier à Victor Segalen (1878-1919) à l’occasion du centenaire de sa mort.
Grand voyageur, médecin de la Marine, romancier, essayiste, auteur de théâtre, interprète et traducteur du chinois, mais aussi archéologue, Victor Segalen a déployé au cours de sa brève existence une multitude de talents et, en tant que poète, il est surtout connu pour son recueil Stèles.

***

Mon amante a les vertus de l’eau
(Stèle « orientée »)

Il est impossible de recueillir l’eau répandue

Mon amante a les vertus de l’eau : un sourire clair, des gestes coulants, une voix pure et chantant goutte à goutte.
Et quand parfois – malgré moi – du feu passe dans mon regard, elle sait comment on l’attise en frémissant : eau jetée sur des charbons rouges.

*

Mon eau vive, la voilà répandue, toute, sur la terre !

Elle glisse, elle me fuit ; – et j’ai soif, et je cours après elle.

De mes mains je fais une coupe. De mes deux mains je l’étanche avec ivresse, je l’étreins, je la porte à mes lèvres :

et j’avale une poignée de boue.

***

Vous pourrez retrouver ce poème dans la revue Friches ou dans le recueil Stèles paru chez Poésie-Gallimard.

Esclaves de l’amour, de Knut Hamsun

Esclaves de l’amour est un recueil de quatorze nouvelles écrites entre 1897 et 1905.
Knut Hamsun, né en 1859, est un écrivain norvégien, auteur du célèbre roman La Faim, et qui obtiendra le Prix Nobel de Littérature en 1920. Il prend parti pour le régime nazi pendant la deuxième guerre mondiale et meurt en 1952.

Dans plusieurs de ces nouvelles, les rapports entre hommes et femmes sont marqués par la duplicité, la trahison. Le héros masculin est amoureux d’une femme mais elle lui préfère son rival après beaucoup d’hésitations et ayant donné de faux espoirs à notre héros malheureux. Mais, dans la première nouvelle (Esclaves de l’Amour), la situation est inversée et c’est une serveuse de café qui se voit préférer une élégante dame en jaune par le beau jeune homme dont elle s’est éprise et qui profite d’elle et de son argent tout en l’appelant son « esclave ».
J’ai particulièrement aimé la nouvelle intitulée La Dame du Tivoli dont le personnage féminin est très mystérieux : on se demande si elle est mythomane, folle, ou si ses paroles reflètent un fond de vérité, et j’aime bien cette ambiguïté entretenue jusqu’à la fin, ainsi que les réactions du héros qui sont un peu à l’image des nôtres pendant cette lecture.
La mort est aussi très présente dans ces nouvelles, avec plusieurs histoires d’assassinats ou tentatives de meurtres, qui surviennent de manière très brutale, inattendue, et qui désarçonnent le lecteur. On trouve également une histoire de revenants (Un fantôme) mais elle m’a semblé plus faible que les autres, ne m’a pas convaincue.
Une autre de ces nouvelles que j’ai beaucoup aimée est Zachaeus : elle se passe aux Etats-Unis, ne comporte aucun personnage féminin et est extrêmement cruelle. Elle m’a semblé préfigurer un peu l’ambiance des romans de Steinbeck.
Mais la nouvelle qui m’a le plus étonnée est Une mouche tout à fait banale, de taille normale, qui m’a paru d’une grande modernité, oscillant entre l’ironie et la déraison, très étrange.
Si vous aimez les nouvelles, je vous conseille vivement ce livre !

Mademoiselle de Joncquières, d’Emmanuel Mouret


La sortie en février de Mademoiselle de Joncquières d’Emmanuel Mouret en DVD a été pour moi l’occasion de voir ce film et ça a été une très heureuse surprise.
L’histoire est inspirée d’un passage de Jacques Le Fataliste de Diderot (L’ayant lu sans en garder beaucoup de souvenirs, je ne pourrai pas comparer la version livresque à cette adaptation filmique) c’est-à-dire que l’intrigue se déroule au XVIIIè siècle. Costumes et décors sont d’ailleurs très beaux, auxquels s’ajoutent de belles images de paysages plongés dans une lumière douce qui met aussi en valeur les visages. Les dialogues, très littéraires, très brillants, n’empêchent pas le jeu des acteurs d’être naturel, sans affectation, et se suivent avec un très grand plaisir. J’ai lu que certains de ces dialogues étaient extraits de Diderot lui-même, et effectivement il y a beaucoup de finesse et d’intelligence, mais aussi des pointes d’humour.

L’histoire :
Le marquis des Arcis, dont la réputation de libertin n’est plus à faire, courtise Mme de La Pommeraye, une jeune veuve qui préfère l’amitié à l’amour, et qui se refuse obstinément à lui. Mais, après plusieurs mois, elle finit par lui céder, convaincue qu’il a changé et qu’il l’aime sincèrement. Cependant, après quelques années d’une liaison heureuse, le Marquis se désintéresse de sa maîtresse, cesse de l’aimer, et ils conviennent tous les deux de rompre et de rester amis. Mais Mme de La Pommeraye, qui aime encore le Marquis et se sent humiliée par son inconstance, médite une vengeance contre lui, représentant à ses yeux de tous les libertins. Elle a entendu parler avec intérêt d’une dame de la noblesse et de sa fille – une jeune fille de quinze ans, très belle – qui ont été ruinées et se livrent à la galanterie pour survivre. Mme de La Pommeraye décide de se présenter comme la bienfaitrice de ces deux dames et de les sortir de leur tripot pour mieux les manipuler et les présenter au Marquis des Arcis comme des dames vertueuses et farouches …

Mon Avis : Un très beau film ! Et des personnages très intéressants. Le Marquis des Arcis n’est pas le libertin calculateur et cynique que l’on pourrait imaginer : au contraire, il est entièrement guidé par ses sentiments, passionné, et il subit l’inconstance de ses sentiments sans pouvoir y changer quoi que ce soit. Il est capable de toutes les folies lorsqu’il s’éprend d’une femme et ne se contrôle plus – un trait de caractère que Mme de La Pommeraye utilise pour assouvir sa vengeance. Au début, Melle de Joncquières apparaît comme une personne très effacée, presque sans réaction (il est vrai qu’elle est très jeune, qu’elle a vécu jusque là une vie très dure, et qu’elle est obligée par les circonstances à se soumettre aux ordres de Mme de La Pommeraye) mais on lit peu à peu ses émotions sur son visage et on commence à comprendre ce qu’elle ressent, et cette évolution est une des très jolies idées du film. Quant à Mme de La Pommeraye, elle nous est présentée comme un caractère ambigu, manipulant tout le monde, mentant, et obligeant les autres à se faire ses complices, mais elle utilise des prétextes de bonté, de pédagogie et de justice envers les femmes pour justifier sa perversité et on se demande jusqu’à quel point elle croit elle-même en ces beaux motifs.
La fin du film, où Mme de La Pommeraye croit avoir triomphé du Marquis alors que les choses ne sont pas si simples, m’a aussi beaucoup plu.

L’Abandonnée, une nouvelle d’Ivan Tourgueniev

La présentation de l’éditeur :

L’héroïne de L’Abandonnée, la belle et fragile Suzanne, est une jeune femme à la recherche de l’amour. Fille cachée d’un puissant seigneur qui la tolère à ses côtés mais refuse de la reconnaître, elle passe son enfance à guetter dans les yeux de ce vieil homme un signe de tendresse, un élan paternel, aussi timide et discret soit-il. Devenue femme, elle pense trouver cette chaleur qui lui manquait tant dans les bras de son cousin. Mais la malveillance de son entourage détruit son seul espoir de bonheur. La nouvelle décrit le récit du destin tragique de cette femme rejetée et manipulée par ses proches dans la Russie féodale du XIXe siècle. (…)

Mon Avis :

C’est une nouvelle où les personnages sont assez peu nuancés : les méchants sont vraiment ignobles tandis que la pauvre héroïne est une jeune fille très droite, animée par des sentiments purs et élevés. C’est d’ailleurs bien à mon avis le thème de cette nouvelle : une jeune fille trop romantique (pure et passionnée) aux prises avec un entourage particulièrement vil et bassement intéressé par l’argent ou les désirs vulgaires : l’idéalisme face au réalisme, en quelque sorte.
Il y a des pages qui montrent tout de même un sens de la psychologie très bien observé, et l’histoire est menée avec habileté.
Le style de Tourgueniev (dans cette traduction ancienne de Louis Viardot, Xavier Marmier et Ernest Jaubert) m’a semblé typique du 19è siècle, avec une légère exagération dans l’expression des grands sentiments, à la manière romantique, mais en même temps un goût prononcé pour les descriptions des visages des personnages, de leurs tenues, des décors des appartements, etc.
J’ai trouvé que c’était une nouvelle intéressante, mais au style un peu vieilli.
Je conseillerais cette nouvelle à un inconditionnel des classiques russes ou de la littérature du 19è siècle.

Extrait page 163 :

J’étais près de lui, mais je dois avouer que ces pleurs, sincères à coup sûr, ne m’inspiraient pas la moindre sympathie. Je restai seulement étonné de voir que Fustov pût pleurer ainsi, et je crus comprendre alors quel pauvre sire c’était là. Je m’imaginais que j’eusse agi tout autrement à sa place. Explique la chose qui pourra : si Fustov avait gardé son calme, il m’aurait peut-être fait horreur ; mais il ne serait pas descendu dans mon opinion, son prestige lui serait resté ! Don Juan aurait toujours été don Juan ! Ce n’est que très tard dans la vie, et après mainte expérience profonde, que nous apprenons à entourer de notre sympathie un frère tombé ou surpris en flagrant délit de faiblesse sans nous réjouir intérieurement de notre propre vertu et de notre force, mais avec humilité, sachant bien ce que toute faute humaine a d’involontaire et pour ainsi dire de fatal. (…)

J’ai lu L’Abandonnée dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.