Kaléïdoscope, un poème de Paul Verlaine

J’ai découvert ce poème il y a peut-être une quinzaine d’années et il m’a tout de suite plu par son mélange de raffinement et de trivialité, c’est maintenant l’un de mes poèmes préférés de Verlaine.
Je trouve qu’il se marie bien avec la peinture impressionniste, aussi je l’ai accompagné du célèbre tableau de Renoir « Bal du Moulin de la Galette » (1876).
Kaléidoscope est extrait du recueil Jadis et Naguère, datant de 1885.

KALEIDOSCOPE

(A Germain Nouveau)

Dans une rue, au cœur d’une ville de rêve
Ce sera comme quand on a déjà vécu :
Un instant à la fois très vague et très aigu…
Ô ce soleil parmi la brume qui se lève !

Ô ce cri sur la mer, cette voix dans les bois !
Ce sera comme quand on ignore des causes ;
Un lent réveil après bien des métempsycoses :
Les choses seront plus les mêmes qu’autrefois

Dans cette rue, au cœur de la ville magique
Où des orgues moudront des gigues dans les soirs,
Où les cafés auront des chats sur les dressoirs
Et que traverseront des bandes de musique.

Ce sera si fatal qu’on en croira mourir :
Des larmes ruisselant douces le long des joues,
Des rires sanglotés dans le fracas des roues,
Des invocations à la mort de venir,

Des mots anciens comme un bouquet de fleurs fanées !
Les bruits aigres des bals publics arriveront,
Et des veuves avec du cuivre après leur front,
Paysannes, fendront la foule des traînées

Qui flânent là, causant avec d’affreux moutards
Et des vieux sans sourcils que la dartre enfarine,
Cependant qu’à deux pas, dans des senteurs d’urine,
Quelque fête publique enverra des pétards.

Ce sera comme quand on rêve et qu’on s’éveille,
Et que l’on se rendort et que l’on rêve encor
De la même féerie et du même décor,
L’été, dans l’herbe, au bruit moiré d’un vol d’abeille.

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Un de mes poèmes récents

Gracie du blog la Nef aux mille runes et Christian du blog Arbralettres m’ont demandé dans des commentaires à lire l’un de mes poèmes parus dans l’Anthologie La Poésie cent ans après Apollinaire éditée par La Maison de Poésie aux éditions Proverbe, dont j’avais parlé ici.
C’est avec plaisir que j’accède à cette demande.

Vraie vie

Il n’y a pas d’ailleurs, la vraie vie est ici. La vraie vie c’est les nuages qui nous fuient, l’amour qui nous néglige, les soleils à contretemps et les ciels à moitié dépolis. C’est les ongles rongés dans les salles d’attente combles, et vouloir le plein jour au milieu de la nuit. La vraie vie, c’est d’ignorer l’avenir, d’oublier le passé, de passer à travers le présent trop friable sans pouvoir en garder une miette.
La vraie vie, cette corvée, c’est du plein et du vide, des plages de silence, des parasites et des interférences, et parfois le miracle ordinaire d’une joie pure.

Marie-Anne Bruch

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Pour ceux qui sont intéressés par cette Anthologie, je signale qu’il est possible de se la procurer en contactant par mail La Maison de poésie : lamaisondepoesie (at) gmail (point) com.

Deux extraits du Côté de Guermantes, de Proust

photo de couverture

Extrait page 164 :

Je n’arrivais pas tous les soirs au restaurant de Saint-Loup dans les mêmes dispositions. Si un souvenir, un chagrin qu’on a, sont capables de nous laisser, au point que nous ne les apercevions plus, ils reviennent aussi et parfois de longtemps ne nous quittent. Il y avait des soirs où, traversant la ville pour aller vers le restaurant, je regrettais tellement Mme de Guermantes, que j’avais peine à respirer : on aurait dit qu’une partie de ma poitrine avait été sectionnée par un anatomiste habile, enlevée, et remplacée par une partie égale de souffrance immatérielle, par un équivalent de nostalgie et d’amour.
Et les points de suture ont beau avoir été bien faits, on vit assez malaisément quand le regret d’un être est substitué aux viscères, il a l’air de tenir plus de place qu’eux, on le sent perpétuellement, et puis, quelle ambiguïté d’être obligé de penser une partie de son corps ! (…)

**

A propos du téléphone :

Extrait page 184 :

Et aussitôt que notre appel a retenti, dans la nuit pleine d’apparitions sur laquelle nos oreilles s’ouvrent seules, un bruit léger – un bruit abstrait – celui de la distance supprimée – et la voix de l’être cher s’adresse à nous.
C’est lui, c’est sa voix qui nous parle, qui est là. Mais comme elle est loin ! Que de fois je n’ai pu l’écouter sans angoisse, comme si devant cette impossibilité de voir, avant de longues heures de voyage, celle dont la voix était si près de mon oreille, je sentais mieux ce qu’il y a de décevant dans l’apparence du rapprochement le plus doux, et à quelle distance nous pouvons être des personnes aimées au moment où il semble que nous n’aurions qu’à étendre la main pour les retenir. Présence réelle que cette voix si proche – dans la séparation effective ! Mais anticipation aussi d’une séparation éternelle ! (…)

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Le Côté de Guermantes I, de Marcel Proust

photo de couverture


J’ai profité des fêtes de Noël pour continuer mon exploration de La Recherche du Temps Perdu, avec cette fois-ci le troisième volume : « Le côté de Guermantes », dans lequel le narrateur est épris de la duchesse de Guermantes qui se trouve être la tante de son meilleur ami, Saint-Loup. Le narrateur passe la première partie du livre à tenter des approches auprès de cette duchesse : profitant des promenades matinales de celle-ci, il s’arrange pour se trouver chaque jour sur son chemin, afin de la voir et d’obtenir son salut, mais il ne parvient en fin de compte qu’à l’exaspérer. Il va donc trouver son ami Saint-Loup, en garnison dans la ville de Doncières, pour obtenir des entrées auprès de la duchesse, sous le prétexte de voir des tableaux d’Elstir qu’elle possède et qui intéressent le narrateur. A cette occasion, Saint-Loup lui présente enfin sa maîtresse, dont il lui a déjà maintes fois parlé, mais le narrateur a la surprise de découvrir que cette femme n’est autre que « Rachel quand du Seigneur », une petite prostituée qu’il fréquentait dans sa jeunesse et dont il ne faisait pas beaucoup de cas. Mais Saint-Loup adore cette jeune femme, dépense des millions pour elle, et se montre fort jaloux avec les hommes qu’elle côtoie. (…)

Mon avis :
Il serait difficile de ne pas être, une nouvelle fois, ébloui par le style de Proust et par son génie psychologique : il restitue dans les moindres détails les motivations de ses personnages ou les contradictions de leurs caractères. Une grande partie du roman est consacrée au Salon de Mme de Villeparisis et, en particulier, aux conversations des gens du monde à propos de l’affaire Dreyfus, qui battait alors son plein et déchaînait les passions. Ces dialogues nous plongent véritablement dans les mentalités de l’époque, nous sommes immergés dans ce moment historique comme si nous faisions un voyage dans le temps.
Certains thèmes, que l’on trouvait déjà dans les deux premiers volumes, sont ici repris et amplifiés, certains détails étant davantage développés.
J’ai trouvé tout à fait extraordinaires les longues pages que Proust consacre à une toute récente invention : le téléphone, qui nous semble aujourd’hui si banale et qui lui évoque des analyses merveilleuses.
Il m’a semblé que l’amour occupait une place moins importante dans ce « Côté de Guermantes » que dans les deux premiers volumes, il y a en tout cas moins d’introspections amoureuses et peut-être moins de tourments sentimentaux, mais malgré cela, l’intérêt du livre ne se relâche pas, les relations humaines et sociales sont toujours aussi finement menées.

Voilà donc une lecture qui met en appétit pour découvrir le tome 4, à savoir « Le côté de Guermantes II » – que j’attaquerai sans doute l’été prochain.

Dans un prochain article, je vais publier quelques extraits du « Côté de Guermantes I ».
Donc, histoire à suivre !

Parution de mon Nouveau Recueil de Poésie

J’ai le plaisir de vous annoncer la parution dès mars 2019 aux éditions du Contentieux de mon nouveau recueil de poésie intitulé Buées dans l’hiver, qui réunit une trentaine de poèmes en vers libres.
Vous pouvez vous le procurer pour la somme modique de 5 euros (port compris) en écrivant à :

Editions du Contentieux
Robert Roman
7 rue des Gardénias
31100 TOULOUSE
(règlement par chèque)

Voici le Flyer de ce recueil, que vous pouvez imprimer comme bon de commande si le cœur vous en dit :

Et enfin, last but not least, je vous propose de lire un poème extrait de ce recueil.

Suivre la pente

Le monde sera toujours
à la fois jeune et vieux
vénéneux et vénérable,
la vie sera toujours
à la fois laide et belle
et nul ne tranchera ce conflit
sans trahir le jour qui vient.

Notre enfance court encore
devant nous, par les champs et les bois,
trop vite pour jamais la rattraper,
notre enfance a la bouche
et les doigts cramoisis
d’avoir cueilli trop de rires bien mûrs
dans les broussailles de la mémoire.

Les jours se ressemblent trop
pour laisser le moindre souvenir,
paroles et pensées
s’assèchent fatalement,
il y a peu à raconter
mais beaucoup à faire,
nous allons devenir
faute de mieux
des êtres efficaces,
on ne nous en demande
pas davantage.

Marie-Anne Bruch

***