Une belle nouvelle de Doppo Kunikida

anthologie_nouvellesJ’ai trouvé cette magnifique nouvelle de l’écrivain japonais Doppo Kunikida, intitulée Le vieux Gen, dans l’anthologie de nouvelles japonaises contemporaines (Tome 2) parue chez Gallimard-nrf.

Doppo Kunikida (1871 – 1908), poète, romancier et journaliste, est d’abord influencé par le romantisme anglais et tourné vers la nature, avant de se tourner vers le naturalisme dans la deuxième partie de sa vie.
Cette nouvelle-ci, Le vieux Gen, est représentative de sa première période.

L’histoire est simple : un vieil homme, Gen, passeur de son métier, perd successivement sa femme et son fils et, triste et solitaire, reporte toute son affection sur un petit mendiant des rues, prénommé Kishu, mutique et probablement idiot … mais le petit mendiant n’est pas prêt à se laisser aider, au grand désespoir du vieux Gen …

Cette histoire est d’une merveilleuse poésie, les paysages sont brossés avec autant de délicatesse que les couleurs d’une estampe japonaise, et les sentiments sont exprimés avec une justesse assez bouleversante.

J’ai adoré cette nouvelle, qui est par ailleurs très courte, traduite avec talent, et qui se lit très facilement.

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L’esclave vieil homme et le molosse de Patrick Chamoiseau

lesclave_vieil_hommeJ’ai trouvé ce roman assez extraordinaire.L’histoire pourtant se résume en à peine quelques lignes : un esclave, vieux nègre très calme et très docile, s’enfuit un jour de sa plantation de canne à sucre et s’enfonce à travers les Grands Bois, poursuivi par le Maître-béké et par son terrifiant molosse.

En fait, ce roman vaut essentiellement par sa langue très poétique, mélange de français et de créole, qui lui donne un souffle épique.
On ne comprend pas forcément mot à mot chaque phrase mais on se laisse emporter par ce rythme haletant qui reproduit celui de la course du vieil esclave.
Ces mots  créoles sont d’une grande beauté, avec des sonorités exotiques qui font parfois penser à des onomatopées, et qui se mêlent harmonieusement au français et à la syntaxe très sophistiquée de Patrick Chamoiseau.
En ouvrant ce livre on a l’impression de pénétrer dans une jungle dont chaque phrase est une liane ou une racine.
Au-delà de la langue, l’histoire ressemble à un conte, et est plus proche du mythe que de la réalité.

Je pense que les amoureux  de la langue française et les amateurs de poésie seront enchantés par ce livre mais que les esprits plus pointilleux ou plus terre-à-terre trouveront la lecture difficile.

Du temps de l’esclavage dans les isles-à-sucre, il y eut un vieux-nègre sans histoires ni gros-saut, ni manières à spectacle. Il était amateur de silence, gouteur de solitude. C’était un minéral de patiences immobiles. Un inépuisable  bambou. On le disait rugueux telle une terre du Sud ou comme l’écorce d’un arbre qui a passé mille ans. Pourtant, la Parole laisse entendre qu’il s’enflamma soudain d’un bel boucan de vie.

Un beau poème d’Edouard J. Maunick

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J’ai trouvé ce poème d’Édouard J. Maunick dans Les plus belles pages de la poésie tendre et sentimentale (du Moyen-âge à nos jours) par Jean Orizet, publié par le Cherche-Midi éditeur.

Présences (1931)

Je viens pour te guérir de l’espérance et dire que la nuit n’a jamais existé.Je viens pour te délivrer de l’insupportable bonheur d’aimer. La nuit, c’est ce que nous avons créé. Un signe pour nous rencontrer entre les autres fleurs.
La fleur du visage et celle de l’éclatante justice, la fleur immense de la voix et celle du songe, celle de la fumée et la fleur océane, celle qui s’ouvre lointaine et celles qui sont déjà tes yeux.
La nuit c’est l’heure vivante contre laquelle luttent tant de fantômes. Et nous qui n’avons jamais été des êtres réels !
Je viens pour te délivrer de l’insupportable bonheur d’aimer. Rien ne ressemble plus à l’amour que ce feu qui défaisait notre solitude. Ses flammes, des baisers de sang, encore un signe que ce n’était pas le feu des autres : un feu pour nous reconnaître à travers les autres flammes.
La flamme que la tempête reprend à l’oiseau qui meurt, celle des mots vivants, la flamme rendue à l’autre flamme comme un songe au sommeil, celle de la haine qui déchire le ciel,
la flamme toujours régénérée de la misère humaine, celles que tes mains portent comme des gants sanglants,
L’amour, c’est la terre interdite. La minute qui n’attend pas et que tous les hommes ont détruite sans le savoir.
Car la nuit et l’amour sont la promesse d’un même malheur.

Je viens pour te créer une chance.

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Je m’excuse pour les éventuelles erreurs de ponctuation et de majuscules, mais elles sont nombreuses dans cette édition.

Le Banquier anarchiste de Fernando Pessoa

banquier_anarchiste D’habitude je ne recopie pas la note de l’éditeur en quatrième de couverture mais ici les éditions de La Différence ont fait une jolie présentation qui donne une bonne idée de cette nouvelle de Pessoa :
Paru en 1922 dans la revue Contemporânea, Le Banquier anarchiste, seule œuvre de fiction publiée de son vivant, a connu un destin étrange. Mentionnée avec condescendance par les « spécialistes » ès Pessoa quand ils daignaient la citer, ce n’est que tout récemment qu’on a commencé à la lire.
Avec ses « faiblesses de construction » et son évident « amateurisme », ce dialogue paradoxal, à la fois logique et absurde, conformiste et subversif, d’une naïveté assez lucide ou, si l’on préfère, d’une lucidité assez naïve, n’a rien perdu de son pouvoir de provocation.

Deux amis, à la fin d’un repas, discutent. L’un des deux, important banquier et commerçant, démontre à l’autre par un raisonnement parfaitement logique qu’il mène une vie en tout point conforme à la doctrine anarchiste.
La liberté individuelle, le refus d’entraver la liberté des autres (ni influence ni aide), la maîtrise des « fictions sociales » (en l’occurrence l’argent), la satisfaction naturelle de ses intérêts égoïstes sont en effet quelques uns de ses principes fondamentaux, fidèles selon lui à l’idéal anarchiste.

J’ai trouvé ce dialogue très brillant et réjouissant.
Pessoa nous démontre que la société libertaire est une utopie et que, parmi les sociétés humainement réalisables, celle qui se rapproche le plus de cet idéal de liberté est en réalité la société capitaliste la plus brutale.
L’éditeur parle de naïveté, c’est vrai, mais j’y ai vu aussi un humour grinçant, et pour un lecteur de notre époque ce texte prend un relief bien particulier.
Il y a aussi une volonté de démolir tous les discours politiques très idéologiques qui étaient particulièrement en vogue au XXème siècle.
J’ajoute que j’ai trouvé certaines réflexions proches de celles de la psychologie sociale sur la tendance naturelle de certaines personnes à dominer ou à se laisser asservir, qui sont exploitées de manière très intéressante dans ce Banquier anarchiste.

Je conseille tout à fait cette  nouvelle !

Cinquantième article de la Bouche à Oreilles

Ce 15 décembre La Bouche à Oreilles fête à la fois ses six mois d’existence et son cinquantième article.C’est l’occasion de faire un petit bilan :
La Bouche à Oreilles marche mieux que mon blog précédent puisque je compte aujourd’hui plus de mille-huit cent visites, avec cette semaine une moyenne de quatorze vues par jour. C’est peu comparé à d’autres mais c’est beaucoup compte tenu de mes sujets et thèmes.
Les articles qui ont, de loin, le plus de succès sont :
1) Celui sur les petits recueils en prose de Norge – comme quoi l’humour plait toujours au plus grand nombre.
2) Celui sur Le Bal d’Irène Némirovsky – grâce aux nombreux collégiens qui l’étudient en classe.
3) Mon poème d’amour en vers libres – les poésies d’amour étant toujours très attractives.
Sans surprise par rapport à mon blog précédent, les articles de la catégorie poésie sont beaucoup plus visités que les autres, et aussi beaucoup plus recherchés sur google, ce qui devrait me rendre optimiste sur l’avenir de la poésie contemporaine mais me laisse plutôt dubitative étant donné ce que je sais de l’état des revues et des éditions.
Parmi les poètes très recherchés je citerai à côté de Norge : Michel Houellebecq, Thierry Roquet, Jacques Charpentreau, et Guy Goffette. A mon grand regret, les femmes poètes, auxquelles ce blog accorde une grande importance, sont délaissées par les lecteurs.
Par contre, une de mes satisfactions est que mon investigation de la littérature japonaise semble intéresser les visiteurs, de même que l’incursion que j’ai tentée dans le domaine théâtral avec Bernard-Marie Koltès, et que je compte poursuivre.

Je profite de cet article pour remercier Christian, le « passeur de mots » du blog arbrealettres pour ses commentaires réguliers.

Post-scriptum au chien noir de Jean-Claude Tardif

post-scriptum-au-chien-noirDans ce livre, Jean-Claude Tardif se remémore des personnages de son enfance rescapés de la Guerre d’Espagne.
Ce sont donc huit nouvelles – huit portraits d’hommes et de femmes qui l’ont marqué, tous blessés par cette guerre, exilés, hantés par leurs souvenirs.
Aux yeux de cet enfant, ces personnages restent le plus souvent des mystères : ils parlent entre eux dans une langue qu’il ne comprend pas, ils évoquent à demi mots des souvenirs qu’il ne partage pas, ils portent des blessures que l’enfant peut seulement deviner par instants.

Ce recueil de nouvelles est un beau livre, très sensible – un livre de poète.
J’ai aimé qu’il donne la parole à des vaincus de l’Histoire, à des idéalistes.
D’un point de vue personnel, cela m’a rappelé une certaine atmosphère de l’enfance, faite de proximité et de complicité avec les adultes, tout en gardant l’impression que leur histoire est un secret impénétrable, que l’on comprendra peut-être plus tard.

Post-scriptum au chien noir est paru aux éditions Le temps qu’il fait en octobre 2012.

Les femmes gitanes avaient fini par m’adopter, me regarder comme l’une des leurs. Elles ne savaient pas qui j’étais, voyaient seulement mes guenilles, ma jeunesse portant une vie plus jeune encore. Je passais mes nuits avec elles. Elles m’apprirent la Zambra.
C’est là, dans leur camp, que je vis pour la première fois Lorca. Il chantait avec les hommes. Je me rappelle son visage éclairé par des chandelles de suif. Aujourd’hui encore c’est à lui, au souvenir de ce visage, que je dois le peu de vie qui me reste au fond des yeux – que peut donc y comprendre Don Ernesto ? Il avait dit un de ses poèmes, les gitans l’accompagnaient de leurs guitares à douze cordes, on aurait dit que la nuit elle-même résonnait, mêlait son chant aux mots de Federico. Nous étions pourtant en guerre, mais il semblait qu’ici, en cet instant précis, elle ne pouvait pas nous toucher. Les hommes, je m’en souviens, avaient dans les yeux une lumière que je n’ai jamais revue. L’un d’entre eux a dit que c’était là les mots de la République, la seule qui vaille, celle qui parle au cœur. Tous les autres approuvèrent en silence, et ce silence aussi contenait de la beauté. J’étais émue. C’est en souvenir de ces mots-là, pour eux, que j’ai pris une arme et me suis battue comme tant d’autres, avec d’autres, des femmes, des hommes, Pilar, Marisol, Alexandro, Antonio, et tous ceux dont j’ai oublié jusqu’au prénom mais dont je conserve les visages quand les nuits sont trop longues.

Les Anges de Klee de Tanikawa Shuntarô

anges_de_kleeLes Anges de Klee est le premier livre traduit en français du poète japonais Tanikawa Shuntarô.
Ce recueil comporte dix-huit poèmes inspirés par une série de vingt-cinq anges dessinés par Paul Klee à la fin de sa vie, de 1939 à 1940.
Tanikawa Shuntarô (né en 1931) est le poète encore vivant le plus célèbre du Japon.

J’ai sélectionné trois poèmes de ce recueil à vous faire découvrir :

ANGE VIGILANT

Je croyais qu’il suffisait d’un sourire pour se faire entendre
même quand on se tait

Le jour où j’ai su que c’était impossible
j’ai tapé
tapé comme un sourd

Dans l’ignorance du bien et du mal

Sous mes pieds des fleurs de pissenlit
mais qu’y avait-il au-dessus de ma tête ?

Je piétinais tout ce qui est au sol
et j’adorais tout ce qui est au ciel

Dans l’ignorance du bien et du mal

L’ange ? Il n’a fait que regarder ailleurs

ANGE AU GRELOT

Les choses que j’aurais tant voulu écrire
sont celles que je n’ai jamais su mettre en mots

Chatouillé par le grelot de l’ange
un bébé rit
Câlinée par le souffle du vent
une fleur fait « oui » de la tête

Jusqu’où aurait-il donc fallu poursuivre la route ?
Les jours d’après la mort à ceux d’avant la vie
en un cercle bien rond s’enchaînent

A présent j’ai droit au silence
Malgré la foule des paroles
Malgré les milliers de chansons
La tristesse ne s’est jamais dissipée et pourtant

La joie non plus ne s’est jamais envolée

LE ROCHER DES ANGES

Sur la tombe d’un hommedans leurs habits de pierre les anges
qui ne connaissent pas le rire
qui ne connaissent pas les pleurs

un jour soudain s’envolent
vers les cieux lointains de leur pays natal
à la manière des oiseaux de passage

Ne sachant pas ce qu’est le mensonge
les anges ignorent ce qu’est la vérité

Et l’homme abandonné à son sort
s’enflamme de jalousie pour les étoiles

Son cœur se dilate
son corps se rapetisse
et en attendant de se fondre à la terre

il fait l’amour avec le soleil

Les Anges de Klee avaient paru en 2004 aux éditions Abstème et Bobance – dans une très belle édition illustrée.

La femme ailée d’Izumi Kyôka

la_femme_aileeCe livre contient deux nouvelles d’Izumi Kyôka : La femme ailée et Le Camphrier.
Dans La femme ailée, un enfant vit dans une maison près d’un pont avec sa mère et elle lui apprend que les réactions des humains n’ont pas plus de valeur que celles des animaux …
Dans Le Camphrier un jeune scieur de bois est inquiet pour la santé de son père et la vendeuse de la boutique voisine lui fait remarquer que les plantes peuvent souffrir tout comme les humains…

J’ai un peu moins aimé ces deux nouvelles que celle de La femme fidèle que j’avais commentée en novembre, mais je leur ai trouvé énormément de charme.
Dans ce livre, la nature a une grande importance, et prend nettement le pas sur les personnages ; Une note surnaturelle, peut-être symbolique mais pas forcément, vient dans les deux cas clore l’histoire.
J’ai trouvé qu’il y avait beaucoup (un peu trop ?) de descriptions, surtout dans Le camphrier, et que les récits étaient assez peu construits, reposant davantage sur des suggestions ou sur une atmosphère que sur une logique de narration.
Mais j’ai pris plaisir à lire ce recueil de nouvelles, c’est une lecture pleine de fraîcheur et de légèreté, qui incite à la rêverie.

Le recueil « Couleurs Femmes »

couleurs-femmes En 2010, le Printemps des Poètes était sur le thème « Couleurs femmes » et cherchait à « redonner simplement une juste place aux femmes dans la création poétique ».

A l’occasion de cet événement, les éditions du Castor Astral et du Nouvel Athanor avaient fait paraître le recueil « Couleurs Femmes » – anthologie de cinquante-sept poètes femmes contemporaines – préfacé par Marie-Claire Bancquart.

Dans ce recueil j’ai choisi six poèmes à vous faire découvrir :

Maram al-Masri

Je voudrais être une femme.
Signe distinctif :
un sourire éternel sur les lèvres,
des baisers
profonds comme le miel.

Je voudrais être une femme
Qu’on ne peut ni additionner
ni soustraire
ni multiplier
ni diviser
ni gommer
ni sommer
ni assommer.

******
Marie-Claire Bancquart

Jetant mes notes et brouillons
je mets du temps à la poubelle.

Évocations en strates :
telle année fut écrit tel livre

Je parlais
en telle ville
à des inconnus, d’un sujet oublié depuis.

Des heures, des jours de moi ont tout à fait perdu leur trace

Je suis habitée
par une route à grande vitesse, à sens unique,
au terminus inconnu mais certain.

Me voici maintenant, vieil animal qui flaire l’horizon
s’interrogeant sur la nécessité de durer encore

Mais toi présent, je n’ai plus débat avec la mémoire
ton corps a la même odeur qu’il y a cinquante ans
ce morceau-là du temps n’est pas jetable.

Ah, que la route aille
en avant encore,

encore un peu
en avant !
******

Marcelle Delpastre

FEMME EN FLEURS

Femme en fleurs comme un grand châtaignier qui répand ses senteurs puissantes
Tu te dresses sur la campagne, tu flambes de bonnes odeurs,
tu prends le soleil et la pluie à tes rameaux chargés de fruits,
Tu es debout sur la colline, le bleu de l’espace et le vent ruissellent sur toi de la bouche aux talons,
les moissons croissent sur tes bras ; la ronde blondeur de tes seins gonfle le temps des récoltes mûres,
et dans ton sein déjà la nuit profonde se fermente ; déjà la grande mer roule sur toi la courbe de ses vagues.
******

ANISE KOLTZ

(…)

Mes souliers
sont troués
Mes béquilles
souillées de boue
Je regarde passer le corbillard
qui emporte
tout ce que je n’ai pas vécu

Je serai seule
à mourir
avec sous le lit
mes souliers déroutés

Je t’aime
parce que ton amour
inventé pour voler
est un faucon
qui s’est posé
sur mon poing

(…)
******

COLETTE NYS-MAZURE

pour qu’un poème respire
il lui faut le silence
silence liminaire
des lentes germinations souterraines
lorsque jaillissent les mots
dans l’éclat des enfantements

silence
quand la voix se repose
et que le texte n’en finit pas de résonner
dans nos solitudes visitées
******

LILIANE WOUTERS

Aimer c’est, à travers le corps,
rencontrer l’âme ; c’est aussi
par les sentiers de l’âme aller
à la découverte du corps.
Aimer, c’est mêler l’âme au corps,
le corps à l’âme, c’est encor
du bout des doigts au fond de l’être,
toucher, sentir et reconnaître
avec la chair, avec l’esprit
sans deviner lequel est pris
et lequel prend, sans pouvoir dire
qui se réveille et qui s’endort
lequel commence, où finit l’autre,
quel est le vif, quel est le mort.