Ferdydurke de Witold Gombrowicz

couverture chez folio

J’ai lu ce livre dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran, un rendez-vous que maintenant vous connaissez bien !
Witold Gombrowicz (1904-1969) est un écrivain polonais, reconnu aujourd’hui comme l’un des plus grands auteurs du 20è siècle, et dont les oeuvres les plus connues sont, précisément, « Ferdydurke« (1937), « Les Envoûtés » (1939), « Pornographie » (1960) et « Cosmos » (1964).

Vous vous demandez peut-être ce que signifie « Ferdydurke » ? Eh bien, je me le demande aussi ! Car ce mot ne figure à aucun moment dans ce roman, ce n’est pas le nom d’un des personnages ni celui de la ville ou du pays où ils vivent. Mystère ! En tout cas, ce titre nous place d’emblée dans le monde de l’absurdité, du non-sens, de la bizarrerie, et il est donc parfaitement représentatif de ce roman.

De quoi est-il question au début de ce livre ?

Le héros, nommé Jojo Kowalski, est un adulte de trente ans que tout le monde considère comme un adolescent – c’est à dire que, selon Gombrowicz, on le « cucultise » (on l’infantilise) mais il ne se révolte pas beaucoup contre cette « cucultisation ».
Notre héros de trente ans est donc pris en main par le vieil éducateur Pimko, qui le conduit au lycée au milieu de professeurs peu engageants et parmi des camarades de classe turbulents et bagarreurs. Puis il est placé dans la famille Lejeune, qui se pique de modernisme, et dont la fille très séduisante, une moderne lycéenne, a des mollets fascinants qui rendent Jojo Kowalski fou amoureux. De ce fait, il est plus avantageux pour lui d’être considéré comme un adolescent plutôt que comme un trentenaire sérieux, pour se rapprocher de la jeune fille. Mais les Lejeune ne risquent-ils pas bientôt de le prendre en grippe et de lui « faire une gueule », pour reprendre une de ses expressions fétiches ? Car « faire une gueule » signifie pour lui « transformer quelqu’un, le considérer selon une autre forme que la sienne, d’un point de vue psychologique ».

Mon humble avis :

C’est un roman très étonnant, où il ne faut pas chercher le réalisme des faits ou des descriptions, car la place du langage est prépondérante de même que le rôle du jeu entre l’écrivain et son lecteur. On sent que Gombrowicz est très conscient de ses effets sur la psychologie du lecteur : cherchant à le provoquer, à le surprendre sans cesse, à le pousser dans certaines réflexions, à le bousculer par le rire, l’inconvenance ou l’étrangeté.
J’ai lu que Gombrowicz avait eu des influences dadaïstes et effectivement ça se voit, par la critique féroce des arts et de la culture, la causticité et la dérision vis-à-vis des figures d’autorité et de tout ce que l’on tient habituellement pour respectable.
Il s’attaque tout aussi férocement au sentiment amoureux, qui ne trouve aucune grâce à ses yeux, et qu’il voit comme une forme ultime de « cucultisation », d’enfermement, de ridicule.
A certains moments du livre, l’auteur interrompt sa narration pour nous livrer ses réflexions sur ses buts en tant que romancier, ce qu’il cherche à faire avec ce roman, comme s’il arrêtait le jeu pour nous en donner les règles et la signification.
J’ai vraiment beaucoup aimé, c’est clairement un roman important qui mérite d’être lu, même s’il peut parfois désorienter ! Et puis je suis bon public pour cette forme d’humour très caustique et irrespectueuse.

Un Extrait page 64-65

– Un grand poète ! Rappelez-vous cela, c’est important. Pourquoi l’aimons-nous ? Parce que c’était un grand poète. C’était un poète plein de grandeur ! Ignorants, paresseux, je vous le dis avec patience, enfoncez-vous bien cela dans la tête, je vais vous le répéter encore une fois, Messieurs : un grand poète, Jules Slowacki, grand poète, nous aimons Jules Slowacki et sommes enthousiasmés par sa poésie parce que c’était un grand poète. Veuillez prendre note de ce sujet pour un devoir à faire à la maison : « Pourquoi les poésies de Jules Slowacki, ce grand poète, contiennent-elles une beauté immortelle qui éveille l’enthousiasme ?
A cet endroit du cours, un des élèves se tortilla nerveusement et gémit :
– Mais puisque moi je ne m’enthousiasme pas du tout ! Je ne suis pas du tout enthousiasmé ! Ca ne m’intéresse pas ! Je ne peux pas en lire plus de deux strophes, et même ça, ça ne m’intéresse pas. Mon Dieu, comment est-ce que ça pourrait m’enthousiasmer puisque ça ne m’enthousiasme pas ?
Il se rassit, les yeux exorbités, comme s’il sombrait dans un abîme. Devant sa confession naïve, le maître faillit s’étrangler.
– Pas si fort, par pitié ! siffla-t-il. Galkiewicz, vous serez collé. Vous voulez ma perte ? Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous dites ?
(…)

La Piscine de Yôko Ogawa

couverture chez Actes Sud

J’avais lu il y a une dizaine d’années « La Marche de Mina » de Yôko Ogawa et je l’avais moyennement apprécié. Mais, connaissant la grande valeur de cette écrivaine, par le biais de critiques élogieuses, d’amis ou de blogs, j’avais envie de découvrir d’autres livres d’elle, pour me faire un avis plus sérieux.

Yôko Ogawa (née en 1962) est une écrivaine japonaise. Diplômée de Lettres, elle se lance dans l’écriture de courts romans jusqu’au milieu des années 90. Des écrivains comme Haruki Murakami ou Paul Auster inspirent son œuvre, mais aussi des classiques japonais ou américains : Kawabata, Tanizaki, Carver, Fitzgerald, etc. Elle remporte le prestigieux Prix Akutagawa pour La Grossesse en 1991. La Piscine dont je vais parler aujourd’hui a été publiée au Japon en 1990 et traduite en français en 1995 par Rose-Marie Makino-Fayolle, pour les éditions Actes Sud.

Petite présentation de l’intrigue de ce roman :

L’histoire se passe dans un orphelinat. L’héroïne, Aya, une adolescente, est la fille unique du directeur de l’orphelinat : elle est élevée parmi les autres enfants, avec cette différence que les autres enfants peuvent être adoptés et quitter l’orphelinat tandis que l’héroïne restera là jusqu’à la fin de ses études. Aya aime regarder, à la piscine, les plongeons de Jun, un des orphelins de son âge, qui lui inspire des sentiments forts et un élan vers la pureté. A contrario, l’héroïne aime aussi maltraiter une toute petite fille de l’orphelinat, Rie, âgée d’un an et demi environ, car elle prend plaisir à voir couler ses larmes et assouvit ainsi certaines tendances sadiques, en cachette de son entourage, et sachant que la fillette ne se plaindra pas. (…)

Mon humble Avis :

Il m’a semblé que ce court roman recelait des significations psychanalytiques profondes, en plaçant toute l’intrigue sous le signe de l’eau (la piscine, les larmes, la neige, la scène du lavage de maillots, la scène de la pluie), comme autant de moyens de purifier l’héroïne de ses penchants mi pervers mi idéalistes et Aya elle-même exprime plusieurs fois cette soif de pureté. Mais l’eau est aussi une référence au liquide amniotique, à la matrice originelle, ce qui prend un sens douloureux et crucial dans le contexte d’un orphelinat, où la plupart des enfants ont perdu leurs origines. Bizarrement, dans cet orphelinat, la personne qui semble la plus mal dans sa peau et la plus perdue est justement cette adolescente, la seule qui a encore ses parents, tandis que les autres orphelins sont relativement sereins. Ces parents, justement, bien qu’ils dirigent l’institution, sont assez fantomatiques dans cette histoire, réduits à quelques caractéristiques de surface, et on sent que l’adolescente leur en veut et qu’elle cherche des échappatoires en reportant son attention vers les autres enfants, qui sont à la fois ses semblables et ses opposés, enviés et méprisés, aimés et repoussés.
Un très beau portrait d’adolescente, tiraillée entre des élans paradoxaux, et un livre très subtil, riche de symboles, où chaque détail a sa signification et où chaque phrase ajoute sa nuance au tableau d’ensemble !

Un Extrait page 34

(…)
Le figuier qui avait été planté à l’emplacement du vieux puits ne donnait plus de figues depuis longtemps et il avait été détruit. A la place, il ne restait plus qu’un petit monticule de terre.
Rie jouait avec une petite pelle pour enfants au sommet de ce monticule. Je la surveillais de loin, assise sur une caisse de bouteilles de jus de fruits.
Ses jambes qui dépassaient sous sa robe de chambre étaient blanches et lisses comme une motte de beurre. Les cuisses des bébés, si différentes soient-elles, foncées et parsemées de taches, irritées par une éruption quelconque, ou couvertes de stries tellement elles sont potelées, attirent toujours mon regard. Les cuisses des bébés deviennent érotiques à force d’être sans défense, et semblent d’une fraîcheur étrange, comme si elles appartenaient à un autre être vivant.
(…)

Les Armoires vides, d’Annie Ernaux

J’ai déjà chroniqué sur ce blog un grand nombre de romans d’Annie Ernaux et il était temps que je m’attaque à son tout premier livre, publié chez Gallimard en 1973, Les Armoires vides (référence à un poème d’Eluard qu’elle cite en exergue).
Dans ce roman, on trouve en germe un certain nombre des thèmes chers à l’écrivaine et qu’elle détaillera dans ses ouvrages suivants : l’avortement qu’elle a subi lorsqu’elle était étudiante, la honte du milieu social de ses parents, le désir d’ascension sociale allant de pair avec l’amour des livres et de la littérature, le conformisme de sa mère, etc.
Bien que l’autrice ait choisi le prénom de Denise pour désigner son héroïne, ainsi que des noms de lieux factices, adoptant la forme d’une fiction, nous lisons à travers ces lignes un roman autobiographique et reconnaissons parfaitement le désir d’Annie Ernaux de rendre compte de sa propre réalité par l’écriture.
Cependant le style de l’écrivaine est très différent dans ce premier roman de ce qu’il sera plus tard, neutre et épuré, dans La Place ou dans Mémoire de Fille. On trouve en effet dans les Armoires vides un mélange d’argot, de langage populaire ou trivial, et de langage plus soutenu, qui convoquent les deux milieux sociaux auxquels elle se réfère : celui des parents et celui de l’école privée chrétienne où ils l’ont mise – deux mondes socialement opposés, ressentis comme inconciliables.
Dans ce roman-ci elle essaye aussi très fréquemment de susciter le dégoût du lecteur par des évocations d’odeurs, de couleurs, de détails sordides sur lesquels elle insiste beaucoup.
Pour ma part, j’ai été étonnée et mal à l’aise devant la haine et la rancœur étalées tout le long du livre contre à peu près tout le monde, les pauvres, les riches, les commerçants, les notables, ses parents, ses camarades d’école, ses professeurs, ses flirts et ses amants, ceux qui n’ont pas de culture et ceux qui en ont …
J’ai été étonnée aussi que certaines choses soient considérées par l’autrice comme typiquement prolo (l’avortement, le désir sexuel, l’alcoolisme, l’absence de pudeur, de distinction et de culture, etc.) comme si les bourgeois et les riches étaient tous des petits saints, sans vie sexuelle, qui n’avortaient pas, ne buvaient pas, passaient leur vie à se cultiver et étaient tous très distingués …

Un livre qui ne m’a plu que très moyennement, mais qui est intéressant par l’éclairage insolite qu’il apporte sur l’oeuvre ultérieure de cette écrivaine et, peut-être, sur ses sentiments profonds.

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Rimbaud le fils, de Pierre Michon


J’ai attendu plus d’une quinzaine de jours avant d’écrire une note sur ce livre, tout simplement parce que je ne savais pas quoi en penser : si je reste admirative de l’écriture de Pierre Michon – savante, sophistiquée, précieuse – et qu’il m’est toujours aussi agréable de plonger dans son style, je suis sortie malgré tout de cette lecture dubitative, pas convaincue, et avec le sentiment qu’il me manquait quelque chose.
Ce livre se situe au croisement de plusieurs genres – biographie, essai, roman – et parle essentiellement de poésie, toutes choses qui me plaisent extrêmement et qui me tiennent toujours en haleine.
Par ailleurs, il se concentre sur les années d’enfance et d’adolescence de Rimbaud, c’est-à-dire ses années créatives, et il laisse tomber la période africaine – une excellente idée pour quiconque aime la poésie de Rimbaud et s’interroge sur elle.
Autre avantage par rapport aux biographies rimbaldiennes : il apporte un regard d’écrivain, un regard de connivence et de compréhension, qui nous éclaire sur le sens profond de la quête poétique – là où les biographes en restent à des embrouillaminis de petits faits superficiels.
Par contre, sur de nombreux points, j’ai trouvé les interprétations de Michon très subjectives, lorsqu’il dit que la mère de Rimbaud était une femme mauvaise (Rimbaud la voyait ainsi, mais est-ce vrai ?), que Rimbaud cherchait un père dans les hommes qu’il rencontrait (psychanalyse douteuse), ou que La Saison en Enfer est le cinquième Evangile.
Bien sûr, l’auteur a droit à sa subjectivité, à ses rêveries ou à ses fantasmes, et il peut toujours broder des motifs à partir du réel, mais ça n’empêche pas que le lecteur n’adhère pas toujours à ces visions, pour peu qu’il ait lui-même sa petite idée personnelle.
Rimbaud le fils m’a cependant intéressée et je conseille ce livre aux amateurs de poésie et aux amoureux de beaux styles.

Extrait page 78 :

(…) De cela je suis sûr : Rimbaud refusait et exécrait tout maître, et non pas tant parce que lui-même voulait ou croyait l’être, mais parce que son maître à lui, c’est-à-dire celui de la Carabosse, le Capitaine, lointain comme le tsar et peu concevable comme Dieu, comme eux plus souverain d’être bouclé derrière des kremlins, derrière des nuages, son maître depuis toujours était une figure fantôme ineffablement exhalée dans les clairons fantômes de garnisons lointaines, une figure parfaite, hors d’atteinte, infaillible et muette, postulée, dont le Royaume n’était pas de ce monde ; et, en voir, en ce monde l’apparition, même pas l’apparition mais le soupçon, l’apparence, l’ombre portée, le lieutenant, l’incarnation déchue qui vidait des stouts dans sa barbe et écrivait de beaux vers, cela jetait Rimbaud hors de lui, le dépossédait, et sans doute il enrageait, au comble de l’indignation et ne sachant pourquoi, comme un pharisien à qui le Dieu opaque des Tables closes fait l’injure d’apparaître clairement dans le pouilleux de Nazareth. (…)

Ce qu’ils disent ou rien, d’Annie Ernaux


J’ai acheté ce livre sans savoir de quoi il parlait, et uniquement d’après l’opinion très favorable que j’ai sur Annie Ernaux – dont j’envisage d’ailleurs de lire tous les livres.
Ce qu’ils disent ou rien date de 1977, c’est le deuxième roman de son auteure. Cela mérite d’être précisé car ce livre raconte le même épisode de la vie d’Annie Ernaux que son dernier livre, Mémoire de fille qui date, lui, de 2016.
Dans ces deux livres, elle raconte en effet l’été de ses dix-huit ans et sa première liaison avec un homme lors d’une colonie de vacances, expérience pendant laquelle elle subit des humiliations qui la marquent profondément.
Mais, alors que dans Mémoire de fille elle se concentre précisément sur cet épisode et cherche à en analyser tous les signes avant-coureurs et toutes les répercussions, dans Ce qu’ils disent ou rien elle dresse plutôt le portrait psychologique de l’adolescente qu’elle était, avec toutes ses facettes : ses rapports très distants avec ses parents, son désir d’indépendance, l’incroyable sentiment d’ennui qui l’écrase, sa recherche de copines susceptibles de lui présenter des garçons, la révélation que représente pour elle la lecture de L’Etranger et les premières envies et tentatives d’écriture qui lui paraissent ratées, la difficulté à s’imaginer un avenir professionnel tandis qu’aux yeux de ses parents sa voie d’institutrice est déjà toute tracée, son intérêt et sa perplexité vis-à-vis de la politique qui semble tant passionner son premier amant, etc.
Dans Mémoire de fille, l’auteure traite la jeune fille qu’elle a été comme une tout autre personne, on sent qu’elle a pris énormément de recul, qu’elle est devenue presque extérieure à cette histoire qui remonte dans sa mémoire à près de soixante ans. Alors que dans Ce qu’ils disent ou rien, qui se présente comme un roman – l’héroïne s’appelle Anne et non pas Annie – mais où, en même temps, l’héroïne dit « je » et déroule un long monologue intérieur mélangeant argot et langage parlé, on a l’impression que l’auteure n’est pas du tout détachée de cette adolescente qu’elle a été, qu’elle est peut-être encore trop imprégnée par ses mauvais souvenirs et qu’elle préfère ne pas attaquer de front les aspects les plus douloureux.
Il serait très certainement passionnant de lire ces deux livres l’un après l’autre pour voir le travail des années sur la mémoire (ce qu’elle conserve, ce qu’elle simplifie, les faisceaux d’événements qu’elle relie ou dissocie, etc.) mais aussi et surtout pour voir l’évolution d’Annie Ernaux dans sa façon d’appréhender l’autobiographie et dans son écriture qui semble être devenue toujours plus incisive.

C’est en tout cas un excellent roman sur l’adolescence, qui sonne juste et peut nous toucher quel que soit notre âge.

Extrait page 106

J’avais envie de raconter, d’écrire, je ne savais pas par où démarrer parce qu’il faut toujours remonter trop haut, Gabrielle, le BEPC, même avant, le rêve, remonter le plus loin jusqu’à aujourd’hui, mais il faudrait changer de nom, ce serait plus convenable, et le passé simple parce que ça fait relevé, et je pourrais tout dire à l’abri, j’ai cherché un beau prénom, Arielle, Ariane, Ania, que la première lettre au moins me ressemble, mais avec un beau nom pareil, c’était plus moi, ce soir-là, les histoires des autres ne m’intéressaient pas. Alors j’ai griffonné une phrase, de celles qu’on invente au fur et à mesure qu’on écrit, « je voudrais partir d’ici » et j’ai barré, c’est pas la chose à se dire sérieusement, ou alors. J’ai mis des disques, je n’écoutais pas bien, j’aurais aimé pouvoir jouer d’un instrument, la guitare par exemple, mais mes parents n’ont jamais voulu, à quoi ça sert t’auras plus assez de temps pour étudier. (…)

Red le démon, de Gilbert Sorrentino

J’ai eu envie de lire ce roman américain de Gilbert Sorrentino car Goran, du blog Des livres et des films, lui avait consacré une critique enthousiaste. De plus, c’était une bonne occasion de découvrir un peu mieux la littérature américaine, que je connais mal.
Un petit résumé de l’histoire :
Red est un garçon de douze ans, plutôt mauvais élève et obsédé par les filles, qui vit avec sa mère divorcée chez son pépé et surtout son horrible mémé dont il est le souffre-douleur, et qui prend tous les prétextes possibles pour le battre et le maltraiter. Cette Mémé détestée – à la fois raciste, médisante, pétrie de mauvaise foi – ne réussit pourtant pas à se faire obéir par Red – qui n’en fait qu’à sa tête.

Mon avis :
Bien que tous les personnages de ce livre soient antipathiques, y compris Red qui montre souvent une cruauté gratuite insupportable, ce roman vaut surtout par son style énergique, truculent, voire outrancier, qui regorge de trouvailles intéressantes. Ainsi, dans un des chapitres, on nous expose les rédactions de Red pour l’école, avec ses fautes d’orthographe et de grammaire, et ses récits pittoresques qui nous feraient presque rire s’ils n’étaient pas si empreints de violence et de détresse. On comprend en tout cas que la violence de la Mémé déteint sur le caractère de son petit fils et qu’il finit par la dépasser dans ce domaine.
Un roman très très noir, qui ne plaira sans doute pas à tout le monde, et qui fera certainement frémir les âmes sensibles …

Le Chaudron, de Kiyoko Murata

Présentation de l’éditeur :

Tami a dix-sept ans. Elle est en vacances chez sa grand-mère avec son frère et leurs cousins, ceci en l’absence de leurs parents partis au chevet d’un grand-oncle.
Bonne ménagère, c’est tout naturellement que Tami s’installe en cuisine auprès de son aïeule. Chaque jour au jardin, elles composent ensemble un tableau de couleurs et de saveurs, qu’elles jettent ensuite dans le chaudron avant de proposer à la famille une multitude de goûts aussi variés qu’élaborés.
C’est un été particulier pour la vieille dame. Alors que le temps du repas Tami reconstruit minutieusement la sérénité des lieux, les enfants perçoivent les séismes de la tristesse, les questions se font plus précises, la mort justifie le désir de réponses aux silences.
Perdue dans les profondeurs de sa mémoire, la vieille dame redessine pour eux l’arbre généalogique de la famille.
Le Chaudron a été adapté au cinéma par Akira Kurosawa sous le titre : Rhapsodie en août. Kiyoko Murata est née en 1945. Elle a obtenu le fameux prix Akutagawa pour Le Chaudron. Elle vit dans la province de Fukuoka, la plus méridionale des quatre îles principales de l’archipel.

Mon avis :

Ce court roman – qui se lit en une soirée – est agréable mais un peu léger. J’ai assez vite deviné la fin et, sans vouloir vous la dévoiler à mon tour, il m’a semblé que les caractères des uns et des autres auraient pu être plus fouillés, moins lisses peut-être.
Néanmoins, on suit avec un certain intérêt les émotions de ces enfants aux prises avec l’adversité, et cette histoire est joliment écrite, avec un côté « conte contemporain » assez plaisant mais un peu naïf.

Le Chaudron était paru chez Actes Sud en 2008, dans une traduction d’Anne-Yvonne Gouzard, et je l’ai lu dans le cadre du défi « Autour du monde elles écrivent » organisé par Eléonore, pour le continent asiatique.

Mémoire de fille, d’Annie Ernaux

Ce livre est paru il y a deux ans chez Gallimard et j’ai eu tout de suite très envie de le lire, mais finalement d’autres lectures m’ont accaparée entre temps et je n’y ai repensé que récemment.

Résumé du livre (par l’éditeur) :
« J’’ai voulu l’’oublier cette fille. L’’oublier vraiment, c’’est-à-dire ne plus avoir envie d’’écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n’’y suis jamais parvenue. »
Dans Mémoire de fille, Annie Ernaux replonge dans l’’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme, à la colonie de S dans l’’Orne. Nuit dont l’onde de choc s’’est propagée violemment dans son corps et sur son existence durant deux années.
S’’appuyant sur des images indélébiles de sa mémoire, des photos et des lettres écrites à ses amies, elle interroge cette fille qu’’elle a été dans un va-et-vient implacable entre hier et aujourd’’hui.

Mon avis :
Ce livre m’a touchée énormément, et pour plusieurs raisons :
– parce qu’Annie Ernaux aborde dans ce livre le thème de la jeunesse et de l’entrée maladroite dans l’âge adulte, avec tous les doutes, le mal-être, les errements, les erreurs, que cela engendre, l’instabilité émotionnelle dont elle parle avec beaucoup de justesse.
– parce qu’elle parle du désir féminin et de la honte qu’il peut entraîner, de l’attitude humiliante et violente des hommes qui ne respectent pas ce désir.
– parce qu’elle sait ressusciter les époques plus ou moins lointaines avec un grand talent, se remettre dans le contexte du moment, avec non seulement les événements historiques et culturels, mais aussi avec toutes les manières de penser, de parler, de réagir, ce qui est très passionnant et nous donne une impression d’être immergés dans ces époques.
– c’est aussi une réflexion sur la féminité, sur la liberté de vivre ou non selon ses aspirations et ses désirs.
Peut-être que, par moments, Annie Ernaux donne un peu l’impression d’avoir écrit ce livre pour régler des comptes, par esprit de rancune, mais il est vrai qu’elle a été confrontée dans cet épisode de sa jeunesse à des événements traumatisants, à des êtres assez ignobles.
Je recommande chaudement ce livre, d’une sincérité étonnante !

Le vieux garçon, d’Adalbert Stifter

couverture du livreJ’ai lu ce roman dans le cadre d’une lecture commune avec Goran du blog des livres et des films, dont vous pourrez lire l’article ci-après.

Une brève présentation de l’auteur (que je ne connaissais pas avant que Goran m’en parle, merci à lui pour cette découverte) : Adalbert Stifter (1805-1868) est un écrivain autrichien de la période romantique qui a écrit Le vieux garçon (aussi traduit par « L’homme sans postérité ») en 1844.

L’histoire est celle d’un jeune homme orphelin de dix-huit ans,  Victor, qui mène une existence douce et tranquille entre sa mère adoptive et la fille de cette dernière, Hanna. Ils vivent tous les trois dans un charmant village entouré d’une campagne riante.
Mais cette vie sereine et heureuse doit prendre fin dès le lendemain car Victor est appelé par son oncle, son unique parent, qu’il n’a encore jamais rencontré, et qui vit à plusieurs journées de marche. Après avoir séjourné chez cet oncle, il devrait normalement commencer un emploi de bureau en ville. Mais les choses ne se déroulent pas comme prévu et l’oncle, un vieil homme solitaire et acariâtre, reçoit son neveu avec des manières rudes et grossières.

Mon avis :

Ce roman foisonne de très belles descriptions de la nature car Victor, le héros, aime marcher, soit seul soit accompagné, dans des paysages de campagne ou de montagne, ce qui donne à ce livre un caractère quelquefois contemplatif, comme si on restait quelques temps arrêté à admirer l’environnement. De ce point de vue, j’ai souvent pensé à Robert Walser et à sa Vie de poète, qui me parait très proche de ces descriptions pittoresques.
Le vieux Garçon est incontestablement un roman d’initiation, où un jeune homme bon et pur quitte le monde parfait de l’enfance pour se heurter à certaines épreuves dont l’injustice et l’arbitraire semblent les marques, épreuves qu’il réussira à vaincre et grâce auxquelles il accèdera à la fois à l’âge adulte et à la prospérité, mais il deviendra aussi plus avisé et plus conscient du vaste monde.
Le personnage du vieux garçon, c’est-à-dire l’oncle, est un homme très ambivalent, qui vit dans la méfiance des autres et se retranche derrière une certaine méchanceté, mais qui est aussi capable de bonté et de générosité et qui apprendra à Victor des secrets sur ses origines, sur ses parents et sur lui-même.
J’ai beaucoup aimé les dialogues, qui sont d’un grand naturel, et la psychologie des personnages, même si elle est assez simple, n’est pas dépourvue de finesse.

 

Ce roman est paru chez les éditions Sillage en 2014, dans une traduction de Marion Roman.

Extrait page 102 :

Déjà les cimes des arbres allongeaient leurs ombres, les plantes grimpantes escaladaient le mur et penchaient leur tête par-dessus le rebord ; en bas scintillait le lac, et sur chaque sommet les rayons en fête faisaient une parure d’or et d’argent. Victor aurait volontiers arpenté toute l’île, qui ne devait pas être bien vaste et qu’il lui aurait plu d’explorer, mais il dut se faire une raison : ainsi qu’il l’avait supposé, l’ancien monastère, avec ses dépendances et ses jardins, était ceint d’une muraille dont les buissons fleuris ne faisaient que dissimuler, par endroits, les pierres. Il regagna le parvis. Là, il se tint longuement à la grille de fer, examinant ses barreaux et éprouvant sa serrure. Il ne se sentait pas à même de monter trouver son oncle pour lui demander de la lui ouvrir ; il y répugnait.

L’enfant bleu, d’Henry Bauchau


Après avoir lu plusieurs livres d’Henry Bauchau (Œdipe sur la route et Antigone) qui m’avaient éblouie par leur beauté et leur humanisme, j’ai eu envie de prolonger la découverte de cet écrivain avec L’enfant bleu, paru en 2004 chez Actes Sud, et qui nous transporte, cette fois, non plus dans l’Antiquité mythique mais dans le Paris des années 2000.

L’histoire : se déroule en majeure partie dans un hôpital de jour – où Véronique, une psychothérapeute sensible aux arts, prend en charge durant de nombreuses années un adolescent psychotique en proie à des crises de violence fréquentes. Cet adolescent, Orion, s’exprime verbalement par du délire et des propos mystérieux où il est question, entre autres, de démon, de rayons, de chevaux, d’enfant bleu, de fille sauvage, et autres éléments étranges que l’on parvient à élucider peu à peu. La thérapeute, particulièrement dévouée et attentive, ne tarde pas à remarquer les dons d’Orion pour le dessin et la peinture, et l’encourage vivement dans cette voie pour l’amener à exprimer ses angoisses et à donner corps à son monde intérieur. Il lui vient assez vite l’intuition que la peinture pourrait bien être la vocation du jeune homme. Les années passent, des liens de confiance et d’amitié se nouent entre la thérapeute et le jeune homme, il évolue tantôt en bien tantôt dans le sens d’une régression. (…)

Mon avis : J’ai beaucoup aimé suivre l’évolution d’Orion au fur et à mesure des années, et j’ai trouvé que ses délires étaient particulièrement intelligents et bien tournés (peut-être un peu trop ?), et que la thérapeute était en quelque sorte le médecin idéal, qui prend son patient en considération et va même jusqu’à le faire pénétrer dans sa sphère privée puisqu’elle l’invite chez elle, lui présente son mari, le reçoit quand il débarque à l’improviste, etc., si bien que ses collègues lui font remarquer « qu’elle se concerne trop », ce qui est le moins qu’on puisse dire. J’ai trouvé étonnant également que cet hôpital de jour mobilise autant d’efforts pour un seul patient pendant aussi longtemps, et ne lui donne aucun traitement médicamenteux, alors que ses crises sont d’une violence extrême. Bref, j’ai lu ce roman avec beaucoup de plaisir mais il ne m’a pas semblé réaliste, même si Henry Bauchau exerçait la profession de psychanalyste et devait savoir comment se passaient les choses dans la réalité. Mais peut-être voulait-il montrer une thérapie idéale.
J’ai trouvé beaucoup de points communs avec son roman Œdipe sur la route : la présence du Minotaure, des labyrinthes, l’importance de l’art dans le salut moral des êtres, l’importance de l’amitié et des relations de soutien (dans Œdipe sur la route c’était Antigone qui soutenait son père et l’aidait à traverser les épreuves et les années).
Autre détail surprenant : Henry Bauchau (né en 1913) a écrit L’enfant bleu à plus de 90 ans, et pourtant on croirait d’après l’énergie des personnages, leurs doutes, leurs crises et leur capacité à évoluer, que ce livre aurait pu être écrit par un auteur bien plus jeune.

Un beau livre, sur un thème rarement traité, et qui dégage beaucoup d’humanité et une grande foi en la vie.