L’année de l’éveil de Charles Juliet

annee_eveil_julietJ’ai lu L’année de l’éveil de Charles Juliet car j’avais adoré Lambeaux, un autre de ses récits autobiographiques, et bien que les thématiques de L’année de l’éveil me soient a priori assez peu attractives : dans ce livre, en effet, qui se passe vers la fin des années 40 ou début des années 50, le narrateur adolescent est enfant de troupe dans un lycée militaire du Sud de la France, se passionne pour la boxe, et admire au-delà du raisonnable son chef de section, un homme qui l’invite parfois chez lui le dimanche, et dont le narrateur a l’occasion de rencontrer la séduisante jeune femme.
Pendant le premier quart du livre, j’ai assez peu accroché au personnage du narrateur, dont le goût pour la discipline, la naïveté, la manière de tomber en admiration devant n’importe quel militaire pourvu qu’il soit un peu brutal ou fort en muscles, m’a passablement agacée. Malgré tout, il y avait une sensibilité dans l’écriture, un regard pur et honnête, qui donnaient envie de poursuivre la lecture.
Et, effectivement, le caractère du narrateur s’affine et s’affirme devant nos yeux, il devient moins naïf et plus lucide, son caractère devenu moins malléable se rapproche d’un tempérament d’adulte, et il ose à plusieurs reprises s’opposer à la discipline arbitraire et injuste qui lui est imposée.
J’ai trouvé que l’évolution du caractère du narrateur, et les débats intérieurs de sa conscience, étaient très intelligemment décrits et suggérés, et que l’attention et l’empathie du lecteur s’amplifiaient au fur et à mesure de cette évolution, rendant le récit vraiment prenant et touchant.
Certains passages sont particulièrement durs, surtout liés aux sévices infligés par ses condisciples ou par certains de ses chefs, et on sent un certain stoïcisme du narrateur, qui met un point d’honneur à ne pas manifester sa douleur et à ne pas se plaindre.
Au final, j’ai bien aimé ce récit, mais je crois que j’avais légèrement préféré Lambeaux.

Combray, de Marcel Proust

proust-du-cote-de-chez-swannÇa doit faire pas loin de vingt ans que je me dis chaque année « Et si je me mettais enfin à lire Proust ? » et que je me réponds à chaque fois « Oh, non, je ne suis pas encore assez mûre ! ». Je ne sais pas trop ce qui me faisait si peur dans Proust, ce qui m’intimidait autant, mais je crois que sa réputation d’auteur aux « interminables phrases », au style excessivement subtil, et aux préoccupations exclusivement mondaines me donnait des boutons rien qu’à les imaginer.

Finalement, 2016 aura été l’année propice pour sauter le pas et je m’en félicite car c’est une magnifique découverte qui, à mon avis, restera unique et inoubliable.

Déjà, je voudrais tordre le cou aux préjugés et aux clichés qui entourent l’œuvre proustienne : ses phrases sont assez longues, c’est vrai, mais pas interminables, et j’ai déjà lu des écrivains, anciens ou contemporains, aux phrases beaucoup plus longues que les siennes (Jérôme Ferrari par exemple, pour ne citer que lui). Par ailleurs, il m’a semblé que la phrase proustienne ne faisait pas d’excès de subtilités ou de raffinements abscons (comme je l’imaginais) mais qu’elle est au contraire précise et éclairante. Certes, la lecture de Proust demande du calme et de la concentration, mais je trouve qu’on entre assez facilement dans son monde, dans ses descriptions (qui sont toutes plus magnifiques les unes que les autres, et je le dis d’autant plus facilement que, d’habitude, je n’adore pas les longues descriptions), dans ses analyses psychologiques ou introspectives d’une intelligence remarquable et souvent teintées d’un humour irrésistible. Par ailleurs, je dois en être actuellement autour de la page 280 et je n’ai croisé jusqu’à présent qu’une seule duchesse (Madame de Guermantes) qui n’a d’ailleurs occupé que deux ou trois pages et qui a disparu bien vite : ce n’est donc pas, contrairement à ce que j’imaginais, une succession de tableaux mondains et de discussions de salons entre baronnes et comtesses, ce qui m’aurait grandement ennuyée !

Non, bien loin de ce que j’imaginais, ce sont des souvenirs d’enfance, une tante plus ou moins neurasthénique et hypocondriaque dans la maison de laquelle on découvre le monde et les caractères de quelques personnages marquants, certains provinciaux qui ne sont pas sans évoquer Balzac, certains qui appartiennent à la famille du narrateur et dont l’autorité est source de craintes et de souffrances – une maison dans laquelle on découvre aussi la littérature, le plaisir d’écrire, les premiers élans amoureux, les beautés de la nature.
Le narrateur découvre le monde et les caractères, c’est-à-dire, aussi, la mesquinerie et la cruauté, et même si l’auteur n’insiste pas excessivement sur ces aspects.
On découvre un narrateur sensible, introverti, désespérément attaché à sa mère, et qui se désole à l’idée qu’il ne deviendra jamais écrivain parce qu’il « n’a pas d’idées ». Il lit avec passion les romans d’un certain Bergotte, auteur qu’il admire et qu’il brûle de rencontrer pour connaître son avis sur toutes les questions qui le préoccupent.
C’est aussi une sorte d’ode à la sensualité : plaisirs de la vue dans les jardins d’aubépine, plaisirs de l’odorat dans la maison et la chambre de la tante, plaisirs du goût grâce à la cuisine raffinée de la bonne Françoise, si bien décrits que le lecteur en perçoit aussitôt les effluves et les nuances.

Ce roman est à la fois un plaisir pour l’esprit et pour tous les sens !

Corniche Kennedy, de Maylis de Kerangal

maylis-de-kerangal-corniche-kennedyLe début de l’histoire :
Une bande de jeunes des cités, un peu frondeurs et têtes brûlées, occupe toute la journée une plateforme en bord de mer, par laquelle on peut accéder à trois plongeoirs naturels, dont les deux plus hauts – le Just do it et le Face to Face – se trouvent à près de dix mètres au-dessus de la mer. Cette bande, dont les jeunes sont âgés de treize à dix-sept ans, est bientôt rejointe par une jeune fille des beaux quartiers, nommée Suzanne, qui se montre aussi intrépide qu’eux et relève les défis qu’on lui lance.
Sur la rive opposée, un commissaire de police, Sylvestre Opéra, diabétique, boiteux et porté sur la boisson, observe avec attention le petit monde de la Plateforme. Il fait partie de la surveillance du littoral et ses sentiments pour la petite bande sont un mélange de sympathie et d’agacement. Mais, bientôt, ses supérieurs lui donnent l’ordre de mettre fin aux débordements de la Plateforme.

Mon avis :
Le premier chapitre de ce livre m’a beaucoup plu car la situation de départ y est exposée brillamment, et donne vraiment envie de découvrir la suite. Les vertiges adolescents y sont décrits d’une manière très évocatrice et on se sent vraiment emporté par l’histoire. Malheureusement, dans les chapitres suivants, ça se gâte : ce sont particulièrement les pages où il est question de Sylvestre Opéra qui manquent de crédibilité : on a l’impression de se trouver dans une mauvaise série télévisée, avec des situations clichés et des dialogues qui sonnent un peu faux. C’est dommage que l’auteure n’ait pas davantage approfondi les relations entre les jeunes car, lorsqu’elle s’y met, cet aspect de l’histoire est très intéressant et donne envie d’en savoir plus.
Pour le style du livre, c’est souvent un mélange de lyrisme et d’argot (ou en tout cas de « parler jeune ») qui est un peu déconcertant par moments mais qui n’est pas si mal – ou en tout cas je m’y suis habituée au fur et à mesure.

Je ne conseillerais pas ce livre, je l’ai trouvé trop moyen, et beaucoup de chapitres sont du domaine du déjà-vu.

Un été sans les hommes, de Siri Hustvedt

un_ete_sans_les_hommesCela faisait longtemps que je prévoyais de découvrir l’œuvre de Siri Hustvedt et ce mois de mars consacré aux auteurs femmes aura été l’occasion de m’y plonger.
Siri Hustvedt est une romancière américaine, née en 1955, et qui est l’épouse de Paul Auster.

Résumé de l’histoire :

Mia est une femme poète de cinquante-cinq ans, mariée depuis trente ans à un brillant scientifique prénommé Boris. Un beau jour, alors qu’elle ne s’y attend pas, Boris lui déclare qu’il a besoin « d’une pause » dans leur couple et quitte le domicile conjugal. En réalité « la pause » en question est une jeune française rencontrée récemment par Boris. Pour Mia c’est l’effondrement : elle fait une bouffée de paranoïa soudaine mais intense et doit être hospitalisée quelques temps. A sa sortie de l’hôpital, elle se lance dans de nouvelles activités pour oublier son chagrin. Elle donne des cours de poésie à un groupe d’adolescentes de treize ans qui, de prime abord, ne semblent pas très intéressées par la littérature. Parallèlement, Mia se met à fréquenter assidûment la maison de retraite où vit sa mère, et où elle rencontre « Les Cygnes » : un groupe de très vieilles dames à la santé précaire mais à l’esprit toujours vif et alerte. Parallèlement encore, elle fait connaissance avec sa voisine de vingt-six ans, une jeune mère de famille, dont le mari est un homme colérique et violent, et noue avec elle une joyeuse amitié. Mia, durant cet été sans les hommes, va également établir une correspondance avec un(e) mystérieux(se) inconnu(e) qui signe ses lettres du nom de Personne et semble vouer à Mia une grande admiration.

Mon avis :

J’ai trouvé sympathique cette idée de nous montrer des femmes aux différents âges de la vie, depuis l’adolescence jusqu’à l’extrême vieillesse, mais il m’a semblé que le groupe des adolescentes étaient nettement le plus réussi et le plus crédible et, surtout, qu’il fournissait à l’auteure des sujets d’analyse psychologique très intéressants, en particulier sur l’empathie, sur l’émulation de groupe et sur l’image de soi à l’adolescence.
Il m’a semblé par contre que le personnage de la jeune mère de famille, qui se dispute sans arrêt avec son mari pour des raisons qui nous restent inconnues jusqu’au bout du roman, n’était pas très intéressant et que l’auteure ne savait pas trop quoi faire de ce personnage.
Quant au groupe de vieilles dames, il est un peu convenu dans la mesure où on oscille entre vieille dame indigne et malade d’Alzheimer, mais on trouve tout de même un beau portrait de femme dans le personnage d’Abigail, artiste à ses heures perdues et auteure de broderies secrètement érotiques.
Mais ce qui m’a nettement plus intéressée ce sont les réflexions de Siri Hustvedt sur le féminisme, ou plus exactement son ironie mordante à propos des théories sexistes qui ont pu fleurir dans l’Histoire de la pensée. C’est ainsi qu’on a pu tenter de justifier l’infériorité supposée des femmes par diverses particularités anatomiques découvertes au gré de l’histoire de la médecine, comme une trop grande finesse du corps calleux (dans le cerveau), puis d’une trop grosse épaisseur découverte dans une partie de ce même corps calleux …
J’ai pris plaisir à lire ce livre émaillé de nombreuses réflexions pertinentes et intelligentes. Mais j’ai regretté que les personnages ne soient pas toujours assez fouillés.

La fin n’est que le début, un roman de Katarina Mazetti

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Quatrième de couverture :
Dix-huit ans déjà, Linnea prépare le bac. Entre sa grand-mère victime d’une grave attaque et sa copine Malin qui prend des cours de self-defense pour se protéger de son petit ami, tout concourt à lui rappeler que la vie d’adulte n’est pas aussi douce qu’espéré.
Et voilà qu’elle croise le sosie de Pia, son amie disparue, en uniforme de lieutenant de marine ! Il s’agit de Per, le grand frère de Pia, qui l’agace à peu près autant qu’il lui plaît. Ils ne sont d’accord sur rien et se disputent sur tout, mais restent en contact quoi qu’il arrive – n’Est-ce pas le moment rêvé de tomber amoureuse ?
Après Entre Dieu et moi, c’est fini (Babel n°1050) et Entre le chaperon rouge et le loup, c’est fini (Babel n°1064), La fin n’est que le début pousse sa truculente héroïne jusqu’au terme de l’enfance. Ayant abandonné quelques illusions en route, mais armée d’un doute constructif (parfois) et d’une ironie dévastatrice (toujours), Linnea tourne une page et s’apprête à entrer dans la cour des grands. Elle nous manque déjà.

Mon avis :
J’ai acheté ce livre un peu par hasard et un peu par curiosité, d’une part parce que je ne connaissais pas cet écrivain et que je n’ai pas souvent l’occasion de lire des auteurs suédois contemporains, et d’autre part parce que le titre du livre me paraissait prometteur de quelque chose d’intéressant, voire d’intelligent. Par ailleurs, la collection Babel est généralement un gage de qualité et m’inspire confiance a priori.
Malheureusement, ce livre correspond beaucoup trop à de la littérature pour adolescents pour pouvoir me plaire. Les situations sont caricaturales de bout en bout, les caractères des personnages sont brossés sans finesse, l’écriture est proche du langage des jeunes.
Certaines considérations très prosaïques sur les tenues vestimentaires des protagonistes, sur leurs hormones, ou encore sur le comptage de calories pendant un régime, m’ont fait penser à ce qu’on peut lire communément dans certains magazines féminins, tant par le sujet que par le ton artificiellement enjoué et désinvolte. L’auteur cherche à nous faire rire à chaque page d’une manière un peu trop systématique à mon goût, et même quand le sujet est plutôt grave, mais l’humour est, là encore, sans aucune finesse et même à la limite du grotesque : personnellement, je n’ai pas ri du tout, alors que je suis plutôt bon public d’habitude avec les romans de divertissement.
Cette petite amourette entre une adolescente féministe et politiquement à gauche et un jeune militaire macho et réactionnaire parait tout de même assez improbable et ne suscite guère d’émotion.
Ceci dit, et malgré tous ses défauts, ce livre se lit rapidement et n’est pas vraiment ennuyeux à cause du rythme enlevé et de la vivacité d’esprit de l’héroïne. Mais, à plusieurs reprises au cours des derniers chapitres, je me suis dit que tout cela n’avait pas trop d’intérêt et que j’étais pressée d’arriver à la fin.
Bref : un roman que j’oublierai bien vite !

J’ai choisi pour vous l’extrait le moins superficiel du livre (et le plus réussi, de très loin) :

Extrait page 90

Lorsque je l’ai laissée entrer dans mes pensées, j’ai remarqué avec nostalgie qu’elle était toute jeune ! A peine seize ans – alors que j’allais bientôt en avoir dix-neuf. On n’avait jamais parlé de prendre la pilule, ni discuté de ce qu’on voulait faire à la fac. On traînait à la cafèt de l’école en attribuant des points aux garçons selon une échelle particulière, quand on ne parlait pas de Dieu. Et on aurait sûrement cessé de faire ces deux choses, si elle avait choisi de vivre. On aurait grandi ensemble.
Dans peu de temps, je vivrai des choses dont elle ne pourrait jamais parler avec moi, même pas dans les conversations muettes que je menais encore parfois avec elle. Boulot. Appartement. Famille et enfants. Avec chaque grand événement de ma vie, la jeune fille qu’était Pia s’éloignait un peu plus de moi. Figée pour toujours à l’âge de seize ans. « Ceux que les dieux aiment meurent jeunes » – grand-mère et moi avons beaucoup parlé de cette expression. Elle disait que les dieux voulaient épargner à leurs chouchous les côtés ennuyeux du vieillissement, la perte des dents et l’incontinence. Les attaques, aurait-elle dit à présent, si elle avait pu … Mais je n’y crois pas. Je pense que les dieux coupent la tête aux meilleurs, parce qu’ils sont jaloux, ils ne veulent pas de concurrence en matière d’adoration et de sacrifices.

***

La fin n’est que le début avait été publié en Suède en 2002, et sa traduction française date de 2009 (éditions Gaïa).

Seins et oeufs, un roman de Mieko Kawakami

seins_et_oeufs L’Histoire selon la quatrième de Couverture est assez bien résumée : A quarante ans, Makiko est envahie par l’obsession de se faire refaire les seins, une lubie que sa fille de douze ans ne supporte absolument pas. Conflits mère-fille, vertiges de la puberté, les choses prennent un tour très compliqué quand l’adolescente se mure dans le silence.
Toujours plus déterminée dans ses choix, Makiko décide de rejoindre sa sœur à Tokyo ; De dix ans sa cadette, Natsu est célibataire, et c’est dans son minuscule appartement que mère et fille vont lui imposer leurs problèmes.
Alternant le récit de Natsu et le journal intime de l’adolescente, ce livre percutant, provoquant et drôle explore le regard de trois générations de femmes japonaises liées par une tendresse muette face à leur propre représentation de la féminité. Au cœur de la mégapole et le temps de quelques jours, les cartes de chacune sont redistribuées et le jeu de rôle est ouvert.

 

Mon avis : Le thème principal de ce roman est la féminité dans ce qu’elle a de plus trivial, de plus corporel : le sang des règles, la chair des seins, et de nombreux et longs paragraphes leur sont consacrés, qui ne cherchent absolument pas à rendre la féminité attrayante ou séduisante, bien au contraire. Midoriko, l’adolescente de douze ans, qui s’attend à avoir ses premières règles prochainement, est d’ailleurs écœurée et effrayée par tout ce qui va se passer dans son corps, par toute cette vie organique qui suit son cours et qui échappe à sa volonté. Makiko, qui exerce la profession d’hôtesse de bar et qui a été quittée par son mari plusieurs années auparavant, mène une vie plutôt marquée par l’échec et fait une fixation sur le fait que, depuis la naissance de sa fille, ses seins sont devenus plats et laids, et, lorsqu’elle va aux bains publics, elle ne peut s’empêcher de décortiquer les anatomies des autres femmes pour se comparer à elles, en se demandant si la sienne est ou non « normale », et en faisant des complexes. Natsu, la narratrice, a une vision de la féminité plus apaisée et semble penser qu’il y a des choses plus importantes dans la vie. Curieusement, dans ce livre consacré à la féminité, les hommes sont tout à fait absents, à peine est-il question du père de Midoriko, et même l’adolescente ne se pose aucune question sur la séduction ou sur les garçons, toutes ses interrogations sont uniquement concentrées sur son corps à elle.
J’ai lu sur d’autres blogs que ce livre était très représentatif de la vision de la femme dans la société japonaise (puisque les japonaises auraient souvent le désir de se faire opérer les seins pour ressembler aux occidentales), mais il m’a plutôt semblé que cette vision de la femme était assez universelle, ou en tout cas représentative des pays développés, et qu’elle était même assez fidèle à l’idée que l’on pourrait se faire de « l’éternel féminin ».
Le livre se termine par une scène assez étonnante où Midoriko et Makiko se parlent en se cassant des œufs sur la tête, ce qui est sans doute d’un symbolisme un peu lourd mais la manière dont la scène est évoquée a quelque chose de captivant, qui m’a finalement beaucoup plu.

Un livre vraiment original et intéressant.

Seins et œufs était paru chez Actes Sud en 2008.

Calligraphie des rêves de Juan Marsé

juan_marseL’histoire se passe dans la ville de Barcelone dans les années 1940 – à l’époque de la dictature de Franco. Un adolescent, Ringo, est témoin des aventures qui arrivent aux personnes de son entourage, et plus particulièrement à son père – qui exerce la profession mystérieuse de chasseur de rats bleus – et à une certaine Victoria Mir, leur voisine, qui a été abandonnée par son amant et qui, depuis cet abandon, attend patiemment une lettre de lui. Parallèlement, Ringo commence à entrer dans le monde des adultes, bien qu’il reste un grand rêveur, et il ne peut s’empêcher d’être attiré par la fille de Victoria Mir, Violeta, jeune fille laide et distante mais dotée d’un inexplicable charme …

J’ai trouvé qu’il y avait une grande liberté dans ce roman : liberté à la fois dans la construction des chapitres (qui semblent, au départ, partir dans plusieurs directions différentes sans rapport les uns avec les autres, puis qui se resserrent et forment finalement un ensemble parfaitement cohérent), et liberté aussi dans la manière de brosser les caractères, qui paraissent tous animés d’une vie intense et qui, souvent, surprennent le lecteur par leur complexité et leur profondeur.
J’ai beaucoup aimé le personnage de Ringo, cet adolescent à mi-chemin entre le monde de l’enfance et celui des adultes, qui voudrait garder partout une position de simple observateur mais qui, au bout du compte, sera intervenu de nombreuses fois …
J’ai aimé aussi, dans ce livre, la manière légère dont les drames sont racontés, avec toujours une distance et une sorte d’humour, qui donnent à ce roman beaucoup de vivacité.

Bye bye Blondie – le roman de Virginie Despentes

bye_bye_blondieVirginie Despentes nous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître : la période punk, et je me suis demandé ce qu’un jeune lecteur comprendrait à ce livre et s’il pourrait vraiment apprécier toute la part de révolte et de nostalgie qu’il contient. Pour ce qui me concerne (je suis de la même génération que V. Despentes) j’ai été transportée par ce roman, à la fois drôle et émouvant, qui m’a permis de me replonger dans mes affres adolescentes, à l’époque où j’écoutais les Clash et Siouxsie (j’avoue être passée, à l’époque, complètement à côté des Bérurier Noir, que Bye Bye Blondie cite abondamment) … une période où la notion de révolte (contre les parents, contre l’ordre établi, contre un avenir tout tracé) avait vraiment du sens, et pouvait mener jusqu’à la clochardisation volontaire, ce qui est bien loin de l’état d’esprit – très popote – de notre époque.
L’histoire d’amour entre Gloria et Eric, les deux héros de l’histoire, a quelque chose de très pur et de très passionné, et on sent que l’auteure a une réelle et profonde sympathie pour ses personnages : elle a su les rendre très réalistes et très attachants, et c’est un plaisir de les suivre dans leurs pérégrinations.
Du côté des points négatifs, j’ai trouvé que tout ce qui concerne les retrouvailles de Gloria et d’Eric à l’âge adulte, lorsque, vingt ans après, ils renouent leur histoire d’amour, ne m’a pas autant convaincue que les années d’adolescence car j’y ai trouvé moins d’émotion et, surtout, il m’a semblé que le personnage d’Eric perdait beaucoup de relief et d’intérêt, pendant que celui de Gloria faisait un peu figure d’adolescente attardée, V. Despentes n’ayant visiblement pas trouvé le moyen de la faire évoluer.
Quant au style de ce roman, il correspond au langage parlé des jeunes des années 80 : expressif, outrancier, bourré de verlan, et, finalement, très en adéquation avec l’histoire racontée, même si on a le droit de préférer, dans l’idéal, des styles plus « littéraires » ou plus poétiques …

Le chandelier d’Alfred de Musset

chandelier_mussetMaître André, un notaire un peu ridicule, réveille sa femme, Jacqueline, à six heures du matin pour lui apprendre que l’un de ses clercs, Landry, a vu un homme escalader le mur de leur maison et entrer dans la chambre de la jeune femme. Il lui demande des explications, elle fait celle qui ne comprend pas de quoi il s’agit. A l’issue de cette discussion, Jacqueline va délivrer de l’armoire où elle l’avait enfermé, son amant, Clavaroche, un officier des dragons, qui lui suggère de trouver ce qu’il appelle un « chandelier », c’est-à-dire un soupirant, qui lui fera la cour ouvertement, et qui, ainsi, détournera sur lui les soupçons de Maître André. Jacqueline ne tarde pas à s’apercevoir que le troisième clerc de son mari, un adolescent prénommé Fortunio, est amoureux d’elle, et elle le choisit comme chandelier en utilisant un petit stratagème destiné à le rapprocher d’elle. (…)

J’ai trouvé qu’il y avait dans cette pièce beaucoup d’influences très diverses : si Maître André semble un personnage tout droit sorti d’une comédie de Molière, Clavaroche fait plutôt penser aux caractères cyniques et libertins du 18è siècle, pendant que Fortunio est le type parfait du jeune héros romantique, sensible et pur, qui fait penser au Coelio des Caprices de Marianne.
Fortunio est le jouet des manigances du couple un peu pervers formé par Jacqueline et Clavaroche, mais, s’il est leur jouet, ce n’est pas par bêtise ou par naïveté – bien au contraire – c’est parce qu’il obéit à un idéal amoureux particulièrement élevé, qui lui fait tout pardonner à la femme aimée.
Le personnage de Jacqueline est également intéressant dans la mesure où elle semble alternativement manipulatrice puis généreuse et humaine. Elle trompe, elle ment, elle semble ne penser qu’à son intérêt immédiat, mais aux moments importants elle révèle son grand coeur et sa grandeur d’âme.

Chose intéressante à noter : la pièce finit bien !

Un poème de Rimbaud sur Verlaine (1873)

arthur_rimbaudPitoyable frère ! Que d’atroces veillées je lui dus ! « Je ne me saisissais pas fervemment de cette entreprise. Je m’étais joué de son infirmité. Par ma faute nous retournerions en exil, en esclavage. » Il me supposait un guignon et une innocence très bizarres, et il ajoutait des raisons inquiétantes.
Je répondais en ricanant à ce satanique docteur, et finissais par gagner la fenêtre. Je créais, par delà la campagne traversée par des bandes de musique rare, les fantômes du futur luxe nocturne.
Après cette distraction vaguement hygiénique, je m’étendais sur cette paillasse. Et, presque chaque nuit, aussitôt endormi, le pauvre frère se levait, la bouche pourrie, les yeux arrachés, – tel qu’il se rêvait ! – et me tirait dans la salle en hurlant son songe de chagrin idiot.
J’avais en effet, en toute sincérité d’esprit, pris l’engagement de le rendre à son état primitif de fils du soleil, – et nous errions, nourris du vin des cavernes et du biscuit de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule.

 

Ce poème a été écrit par Rimbaud en 1873, lors de son séjour à Londres avec Verlaine, et fait partie des Illuminations.
Verlaine s’était reconnu dans le personnage du « pitoyable frère » et « satanique docteur » …