Mémoire de fille, d’Annie Ernaux

Ce livre est paru il y a deux ans chez Gallimard et j’ai eu tout de suite très envie de le lire, mais finalement d’autres lectures m’ont accaparée entre temps et je n’y ai repensé que récemment.

Résumé du livre (par l’éditeur) :
« J’’ai voulu l’’oublier cette fille. L’’oublier vraiment, c’’est-à-dire ne plus avoir envie d’’écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n’’y suis jamais parvenue. »
Dans Mémoire de fille, Annie Ernaux replonge dans l’’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme, à la colonie de S dans l’’Orne. Nuit dont l’onde de choc s’’est propagée violemment dans son corps et sur son existence durant deux années.
S’’appuyant sur des images indélébiles de sa mémoire, des photos et des lettres écrites à ses amies, elle interroge cette fille qu’’elle a été dans un va-et-vient implacable entre hier et aujourd’’hui.

Mon avis :
Ce livre m’a touchée énormément, et pour plusieurs raisons :
– parce qu’Annie Ernaux aborde dans ce livre le thème de la jeunesse et de l’entrée maladroite dans l’âge adulte, avec tous les doutes, le mal-être, les errements, les erreurs, que cela engendre, l’instabilité émotionnelle dont elle parle avec beaucoup de justesse.
– parce qu’elle parle du désir féminin et de la honte qu’il peut entraîner, de l’attitude humiliante et violente des hommes qui ne respectent pas ce désir.
– parce qu’elle sait ressusciter les époques plus ou moins lointaines avec un grand talent, se remettre dans le contexte du moment, avec non seulement les événements historiques et culturels, mais aussi avec toutes les manières de penser, de parler, de réagir, ce qui est très passionnant et nous donne une impression d’être immergés dans ces époques.
– c’est aussi une réflexion sur la féminité, sur la liberté de vivre ou non selon ses aspirations et ses désirs.
Peut-être que, par moments, Annie Ernaux donne un peu l’impression d’avoir écrit ce livre pour régler des comptes, par esprit de rancune, mais il est vrai qu’elle a été confrontée dans cet épisode de sa jeunesse à des événements traumatisants, à des êtres assez ignobles.
Je recommande chaudement ce livre, d’une sincérité étonnante !

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Le vieux garçon, d’Adalbert Stifter

couverture du livreJ’ai lu ce roman dans le cadre d’une lecture commune avec Goran du blog des livres et des films, dont vous pourrez lire l’article ci-après.

Une brève présentation de l’auteur (que je ne connaissais pas avant que Goran m’en parle, merci à lui pour cette découverte) : Adalbert Stifter (1805-1868) est un écrivain autrichien de la période romantique qui a écrit Le vieux garçon (aussi traduit par « L’homme sans postérité ») en 1844.

L’histoire est celle d’un jeune homme orphelin de dix-huit ans,  Victor, qui mène une existence douce et tranquille entre sa mère adoptive et la fille de cette dernière, Hanna. Ils vivent tous les trois dans un charmant village entouré d’une campagne riante.
Mais cette vie sereine et heureuse doit prendre fin dès le lendemain car Victor est appelé par son oncle, son unique parent, qu’il n’a encore jamais rencontré, et qui vit à plusieurs journées de marche. Après avoir séjourné chez cet oncle, il devrait normalement commencer un emploi de bureau en ville. Mais les choses ne se déroulent pas comme prévu et l’oncle, un vieil homme solitaire et acariâtre, reçoit son neveu avec des manières rudes et grossières.

Mon avis :

Ce roman foisonne de très belles descriptions de la nature car Victor, le héros, aime marcher, soit seul soit accompagné, dans des paysages de campagne ou de montagne, ce qui donne à ce livre un caractère quelquefois contemplatif, comme si on restait quelques temps arrêté à admirer l’environnement. De ce point de vue, j’ai souvent pensé à Robert Walser et à sa Vie de poète, qui me parait très proche de ces descriptions pittoresques.
Le vieux Garçon est incontestablement un roman d’initiation, où un jeune homme bon et pur quitte le monde parfait de l’enfance pour se heurter à certaines épreuves dont l’injustice et l’arbitraire semblent les marques, épreuves qu’il réussira à vaincre et grâce auxquelles il accèdera à la fois à l’âge adulte et à la prospérité, mais il deviendra aussi plus avisé et plus conscient du vaste monde.
Le personnage du vieux garçon, c’est-à-dire l’oncle, est un homme très ambivalent, qui vit dans la méfiance des autres et se retranche derrière une certaine méchanceté, mais qui est aussi capable de bonté et de générosité et qui apprendra à Victor des secrets sur ses origines, sur ses parents et sur lui-même.
J’ai beaucoup aimé les dialogues, qui sont d’un grand naturel, et la psychologie des personnages, même si elle est assez simple, n’est pas dépourvue de finesse.

 

Ce roman est paru chez les éditions Sillage en 2014, dans une traduction de Marion Roman.

Extrait page 102 :

Déjà les cimes des arbres allongeaient leurs ombres, les plantes grimpantes escaladaient le mur et penchaient leur tête par-dessus le rebord ; en bas scintillait le lac, et sur chaque sommet les rayons en fête faisaient une parure d’or et d’argent. Victor aurait volontiers arpenté toute l’île, qui ne devait pas être bien vaste et qu’il lui aurait plu d’explorer, mais il dut se faire une raison : ainsi qu’il l’avait supposé, l’ancien monastère, avec ses dépendances et ses jardins, était ceint d’une muraille dont les buissons fleuris ne faisaient que dissimuler, par endroits, les pierres. Il regagna le parvis. Là, il se tint longuement à la grille de fer, examinant ses barreaux et éprouvant sa serrure. Il ne se sentait pas à même de monter trouver son oncle pour lui demander de la lui ouvrir ; il y répugnait.

L’enfant bleu, d’Henry Bauchau


Après avoir lu plusieurs livres d’Henry Bauchau (Œdipe sur la route et Antigone) qui m’avaient éblouie par leur beauté et leur humanisme, j’ai eu envie de prolonger la découverte de cet écrivain avec L’enfant bleu, paru en 2004 chez Actes Sud, et qui nous transporte, cette fois, non plus dans l’Antiquité mythique mais dans le Paris des années 2000.

L’histoire : se déroule en majeure partie dans un hôpital de jour – où Véronique, une psychothérapeute sensible aux arts, prend en charge durant de nombreuses années un adolescent psychotique en proie à des crises de violence fréquentes. Cet adolescent, Orion, s’exprime verbalement par du délire et des propos mystérieux où il est question, entre autres, de démon, de rayons, de chevaux, d’enfant bleu, de fille sauvage, et autres éléments étranges que l’on parvient à élucider peu à peu. La thérapeute, particulièrement dévouée et attentive, ne tarde pas à remarquer les dons d’Orion pour le dessin et la peinture, et l’encourage vivement dans cette voie pour l’amener à exprimer ses angoisses et à donner corps à son monde intérieur. Il lui vient assez vite l’intuition que la peinture pourrait bien être la vocation du jeune homme. Les années passent, des liens de confiance et d’amitié se nouent entre la thérapeute et le jeune homme, il évolue tantôt en bien tantôt dans le sens d’une régression. (…)

Mon avis : J’ai beaucoup aimé suivre l’évolution d’Orion au fur et à mesure des années, et j’ai trouvé que ses délires étaient particulièrement intelligents et bien tournés (peut-être un peu trop ?), et que la thérapeute était en quelque sorte le médecin idéal, qui prend son patient en considération et va même jusqu’à le faire pénétrer dans sa sphère privée puisqu’elle l’invite chez elle, lui présente son mari, le reçoit quand il débarque à l’improviste, etc., si bien que ses collègues lui font remarquer « qu’elle se concerne trop », ce qui est le moins qu’on puisse dire. J’ai trouvé étonnant également que cet hôpital de jour mobilise autant d’efforts pour un seul patient pendant aussi longtemps, et ne lui donne aucun traitement médicamenteux, alors que ses crises sont d’une violence extrême. Bref, j’ai lu ce roman avec beaucoup de plaisir mais il ne m’a pas semblé réaliste, même si Henry Bauchau exerçait la profession de psychanalyste et devait savoir comment se passaient les choses dans la réalité. Mais peut-être voulait-il montrer une thérapie idéale.
J’ai trouvé beaucoup de points communs avec son roman Œdipe sur la route : la présence du Minotaure, des labyrinthes, l’importance de l’art dans le salut moral des êtres, l’importance de l’amitié et des relations de soutien (dans Œdipe sur la route c’était Antigone qui soutenait son père et l’aidait à traverser les épreuves et les années).
Autre détail surprenant : Henry Bauchau (né en 1913) a écrit L’enfant bleu à plus de 90 ans, et pourtant on croirait d’après l’énergie des personnages, leurs doutes, leurs crises et leur capacité à évoluer, que ce livre aurait pu être écrit par un auteur bien plus jeune.

Un beau livre, sur un thème rarement traité, et qui dégage beaucoup d’humanité et une grande foi en la vie.

Pieuvre, un récit de Valérie Canat de Chizy


Pieuvre est un récit composé de courts chapitres, où les souvenirs d’enfance et de jeunesse se succèdent pour former le tableau d’une mémoire douloureuse et d’un salut par l’écriture.
Dans ce livre, on suit le parcours et l’évolution d’une petite fille sensible, atteinte de surdité, de ses progrès et de sa relation privilégiée avec son orthophoniste et de ses difficultés à établir un lien avec les autres, jusqu’à ce que la poésie parvienne à percer la bulle.
Pieuvre nous fait ressentir la solitude et l’exclusion de celle qui est murée dans son handicap et qui ne trouve pas la solution pour briser la glace, une sensation que nous avons sans doute tous déjà ressentie, à un degré moindre, si nous avons connu la timidité, le handicap, ou une expérience indicible qui nous aurait coupé des autres momentanément.
C’est un livre qui maintient un bel équilibre entre sincérité et pudeur : les souvenirs sont décrits avec la justesse d’une émotion contenue et on sent que chaque mot a été soigneusement pesé et choisi.
La communication, empêchée durant de longues années, a trouvé dans ce beau récit poétique sa délivrance et son épanouissement, et cette lecture est à la fois enrichissante et émouvante.

Pieuvre est paru chez Jacques André Editeur en 2011, vous pouvez le commander sur le site de l’éditeur.

Voici un morceau choisi (d’autres extraits de Pieuvre sont disponibles sur le web) :

Tiraillée entre le désir de vivre et l’exigence de l’écriture, j’oscille entre ouverture et repli. Il me faut trouver l’équilibre juste entre ces deux pôles. L’extériorisation me fait perdre de la profondeur. Tandis que la solitude me rapproche de ce qui en moi est humain. Forcément douloureuse, elle me mène à creuser dans l’obscurité pour trouver la lumière. Etre entourée par ceux que j’aime est pour moi une forme d’agrément qui, cependant, n’est jamais éloigné des fantômes du passé. Dans la vie sociale elle-même, ce que je perçois de l’autre s’apparente encore bien souvent à de la noirceur. Mon malaise persiste. L’autre sera toujours, d’une certaine façon, un étranger. Et dans ma relation à cet étranger, l’approche pourrait être celle de deux aimants qui, tout à la fois, s’attirent et se repoussent.

L’année de l’éveil de Charles Juliet

annee_eveil_julietJ’ai lu L’année de l’éveil de Charles Juliet car j’avais adoré Lambeaux, un autre de ses récits autobiographiques, et bien que les thématiques de L’année de l’éveil me soient a priori assez peu attractives : dans ce livre, en effet, qui se passe vers la fin des années 40 ou début des années 50, le narrateur adolescent est enfant de troupe dans un lycée militaire du Sud de la France, se passionne pour la boxe, et admire au-delà du raisonnable son chef de section, un homme qui l’invite parfois chez lui le dimanche, et dont le narrateur a l’occasion de rencontrer la séduisante jeune femme.
Pendant le premier quart du livre, j’ai assez peu accroché au personnage du narrateur, dont le goût pour la discipline, la naïveté, la manière de tomber en admiration devant n’importe quel militaire pourvu qu’il soit un peu brutal ou fort en muscles, m’a passablement agacée. Malgré tout, il y avait une sensibilité dans l’écriture, un regard pur et honnête, qui donnaient envie de poursuivre la lecture.
Et, effectivement, le caractère du narrateur s’affine et s’affirme devant nos yeux, il devient moins naïf et plus lucide, son caractère devenu moins malléable se rapproche d’un tempérament d’adulte, et il ose à plusieurs reprises s’opposer à la discipline arbitraire et injuste qui lui est imposée.
J’ai trouvé que l’évolution du caractère du narrateur, et les débats intérieurs de sa conscience, étaient très intelligemment décrits et suggérés, et que l’attention et l’empathie du lecteur s’amplifiaient au fur et à mesure de cette évolution, rendant le récit vraiment prenant et touchant.
Certains passages sont particulièrement durs, surtout liés aux sévices infligés par ses condisciples ou par certains de ses chefs, et on sent un certain stoïcisme du narrateur, qui met un point d’honneur à ne pas manifester sa douleur et à ne pas se plaindre.
Au final, j’ai bien aimé ce récit, mais je crois que j’avais légèrement préféré Lambeaux.

Combray, de Marcel Proust

proust-du-cote-de-chez-swannÇa doit faire pas loin de vingt ans que je me dis chaque année « Et si je me mettais enfin à lire Proust ? » et que je me réponds à chaque fois « Oh, non, je ne suis pas encore assez mûre ! ». Je ne sais pas trop ce qui me faisait si peur dans Proust, ce qui m’intimidait autant, mais je crois que sa réputation d’auteur aux « interminables phrases », au style excessivement subtil, et aux préoccupations exclusivement mondaines me donnait des boutons rien qu’à les imaginer.

Finalement, 2016 aura été l’année propice pour sauter le pas et je m’en félicite car c’est une magnifique découverte qui, à mon avis, restera unique et inoubliable.

Déjà, je voudrais tordre le cou aux préjugés et aux clichés qui entourent l’œuvre proustienne : ses phrases sont assez longues, c’est vrai, mais pas interminables, et j’ai déjà lu des écrivains, anciens ou contemporains, aux phrases beaucoup plus longues que les siennes (Jérôme Ferrari par exemple, pour ne citer que lui). Par ailleurs, il m’a semblé que la phrase proustienne ne faisait pas d’excès de subtilités ou de raffinements abscons (comme je l’imaginais) mais qu’elle est au contraire précise et éclairante. Certes, la lecture de Proust demande du calme et de la concentration, mais je trouve qu’on entre assez facilement dans son monde, dans ses descriptions (qui sont toutes plus magnifiques les unes que les autres, et je le dis d’autant plus facilement que, d’habitude, je n’adore pas les longues descriptions), dans ses analyses psychologiques ou introspectives d’une intelligence remarquable et souvent teintées d’un humour irrésistible. Par ailleurs, je dois en être actuellement autour de la page 280 et je n’ai croisé jusqu’à présent qu’une seule duchesse (Madame de Guermantes) qui n’a d’ailleurs occupé que deux ou trois pages et qui a disparu bien vite : ce n’est donc pas, contrairement à ce que j’imaginais, une succession de tableaux mondains et de discussions de salons entre baronnes et comtesses, ce qui m’aurait grandement ennuyée !

Non, bien loin de ce que j’imaginais, ce sont des souvenirs d’enfance, une tante plus ou moins neurasthénique et hypocondriaque dans la maison de laquelle on découvre le monde et les caractères de quelques personnages marquants, certains provinciaux qui ne sont pas sans évoquer Balzac, certains qui appartiennent à la famille du narrateur et dont l’autorité est source de craintes et de souffrances – une maison dans laquelle on découvre aussi la littérature, le plaisir d’écrire, les premiers élans amoureux, les beautés de la nature.
Le narrateur découvre le monde et les caractères, c’est-à-dire, aussi, la mesquinerie et la cruauté, et même si l’auteur n’insiste pas excessivement sur ces aspects.
On découvre un narrateur sensible, introverti, désespérément attaché à sa mère, et qui se désole à l’idée qu’il ne deviendra jamais écrivain parce qu’il « n’a pas d’idées ». Il lit avec passion les romans d’un certain Bergotte, auteur qu’il admire et qu’il brûle de rencontrer pour connaître son avis sur toutes les questions qui le préoccupent.
C’est aussi une sorte d’ode à la sensualité : plaisirs de la vue dans les jardins d’aubépine, plaisirs de l’odorat dans la maison et la chambre de la tante, plaisirs du goût grâce à la cuisine raffinée de la bonne Françoise, si bien décrits que le lecteur en perçoit aussitôt les effluves et les nuances.

Ce roman est à la fois un plaisir pour l’esprit et pour tous les sens !

Corniche Kennedy, de Maylis de Kerangal

maylis-de-kerangal-corniche-kennedyLe début de l’histoire :
Une bande de jeunes des cités, un peu frondeurs et têtes brûlées, occupe toute la journée une plateforme en bord de mer, par laquelle on peut accéder à trois plongeoirs naturels, dont les deux plus hauts – le Just do it et le Face to Face – se trouvent à près de dix mètres au-dessus de la mer. Cette bande, dont les jeunes sont âgés de treize à dix-sept ans, est bientôt rejointe par une jeune fille des beaux quartiers, nommée Suzanne, qui se montre aussi intrépide qu’eux et relève les défis qu’on lui lance.
Sur la rive opposée, un commissaire de police, Sylvestre Opéra, diabétique, boiteux et porté sur la boisson, observe avec attention le petit monde de la Plateforme. Il fait partie de la surveillance du littoral et ses sentiments pour la petite bande sont un mélange de sympathie et d’agacement. Mais, bientôt, ses supérieurs lui donnent l’ordre de mettre fin aux débordements de la Plateforme.

Mon avis :
Le premier chapitre de ce livre m’a beaucoup plu car la situation de départ y est exposée brillamment, et donne vraiment envie de découvrir la suite. Les vertiges adolescents y sont décrits d’une manière très évocatrice et on se sent vraiment emporté par l’histoire. Malheureusement, dans les chapitres suivants, ça se gâte : ce sont particulièrement les pages où il est question de Sylvestre Opéra qui manquent de crédibilité : on a l’impression de se trouver dans une mauvaise série télévisée, avec des situations clichés et des dialogues qui sonnent un peu faux. C’est dommage que l’auteure n’ait pas davantage approfondi les relations entre les jeunes car, lorsqu’elle s’y met, cet aspect de l’histoire est très intéressant et donne envie d’en savoir plus.
Pour le style du livre, c’est souvent un mélange de lyrisme et d’argot (ou en tout cas de « parler jeune ») qui est un peu déconcertant par moments mais qui n’est pas si mal – ou en tout cas je m’y suis habituée au fur et à mesure.

Je ne conseillerais pas ce livre, je l’ai trouvé trop moyen, et beaucoup de chapitres sont du domaine du déjà-vu.

Un été sans les hommes, de Siri Hustvedt

un_ete_sans_les_hommesCela faisait longtemps que je prévoyais de découvrir l’œuvre de Siri Hustvedt et ce mois de mars consacré aux auteurs femmes aura été l’occasion de m’y plonger.
Siri Hustvedt est une romancière américaine, née en 1955, et qui est l’épouse de Paul Auster.

Résumé de l’histoire :

Mia est une femme poète de cinquante-cinq ans, mariée depuis trente ans à un brillant scientifique prénommé Boris. Un beau jour, alors qu’elle ne s’y attend pas, Boris lui déclare qu’il a besoin « d’une pause » dans leur couple et quitte le domicile conjugal. En réalité « la pause » en question est une jeune française rencontrée récemment par Boris. Pour Mia c’est l’effondrement : elle fait une bouffée de paranoïa soudaine mais intense et doit être hospitalisée quelques temps. A sa sortie de l’hôpital, elle se lance dans de nouvelles activités pour oublier son chagrin. Elle donne des cours de poésie à un groupe d’adolescentes de treize ans qui, de prime abord, ne semblent pas très intéressées par la littérature. Parallèlement, Mia se met à fréquenter assidûment la maison de retraite où vit sa mère, et où elle rencontre « Les Cygnes » : un groupe de très vieilles dames à la santé précaire mais à l’esprit toujours vif et alerte. Parallèlement encore, elle fait connaissance avec sa voisine de vingt-six ans, une jeune mère de famille, dont le mari est un homme colérique et violent, et noue avec elle une joyeuse amitié. Mia, durant cet été sans les hommes, va également établir une correspondance avec un(e) mystérieux(se) inconnu(e) qui signe ses lettres du nom de Personne et semble vouer à Mia une grande admiration.

Mon avis :

J’ai trouvé sympathique cette idée de nous montrer des femmes aux différents âges de la vie, depuis l’adolescence jusqu’à l’extrême vieillesse, mais il m’a semblé que le groupe des adolescentes étaient nettement le plus réussi et le plus crédible et, surtout, qu’il fournissait à l’auteure des sujets d’analyse psychologique très intéressants, en particulier sur l’empathie, sur l’émulation de groupe et sur l’image de soi à l’adolescence.
Il m’a semblé par contre que le personnage de la jeune mère de famille, qui se dispute sans arrêt avec son mari pour des raisons qui nous restent inconnues jusqu’au bout du roman, n’était pas très intéressant et que l’auteure ne savait pas trop quoi faire de ce personnage.
Quant au groupe de vieilles dames, il est un peu convenu dans la mesure où on oscille entre vieille dame indigne et malade d’Alzheimer, mais on trouve tout de même un beau portrait de femme dans le personnage d’Abigail, artiste à ses heures perdues et auteure de broderies secrètement érotiques.
Mais ce qui m’a nettement plus intéressée ce sont les réflexions de Siri Hustvedt sur le féminisme, ou plus exactement son ironie mordante à propos des théories sexistes qui ont pu fleurir dans l’Histoire de la pensée. C’est ainsi qu’on a pu tenter de justifier l’infériorité supposée des femmes par diverses particularités anatomiques découvertes au gré de l’histoire de la médecine, comme une trop grande finesse du corps calleux (dans le cerveau), puis d’une trop grosse épaisseur découverte dans une partie de ce même corps calleux …
J’ai pris plaisir à lire ce livre émaillé de nombreuses réflexions pertinentes et intelligentes. Mais j’ai regretté que les personnages ne soient pas toujours assez fouillés.

La fin n’est que le début, un roman de Katarina Mazetti

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Quatrième de couverture :
Dix-huit ans déjà, Linnea prépare le bac. Entre sa grand-mère victime d’une grave attaque et sa copine Malin qui prend des cours de self-defense pour se protéger de son petit ami, tout concourt à lui rappeler que la vie d’adulte n’est pas aussi douce qu’espéré.
Et voilà qu’elle croise le sosie de Pia, son amie disparue, en uniforme de lieutenant de marine ! Il s’agit de Per, le grand frère de Pia, qui l’agace à peu près autant qu’il lui plaît. Ils ne sont d’accord sur rien et se disputent sur tout, mais restent en contact quoi qu’il arrive – n’Est-ce pas le moment rêvé de tomber amoureuse ?
Après Entre Dieu et moi, c’est fini (Babel n°1050) et Entre le chaperon rouge et le loup, c’est fini (Babel n°1064), La fin n’est que le début pousse sa truculente héroïne jusqu’au terme de l’enfance. Ayant abandonné quelques illusions en route, mais armée d’un doute constructif (parfois) et d’une ironie dévastatrice (toujours), Linnea tourne une page et s’apprête à entrer dans la cour des grands. Elle nous manque déjà.

Mon avis :
J’ai acheté ce livre un peu par hasard et un peu par curiosité, d’une part parce que je ne connaissais pas cet écrivain et que je n’ai pas souvent l’occasion de lire des auteurs suédois contemporains, et d’autre part parce que le titre du livre me paraissait prometteur de quelque chose d’intéressant, voire d’intelligent. Par ailleurs, la collection Babel est généralement un gage de qualité et m’inspire confiance a priori.
Malheureusement, ce livre correspond beaucoup trop à de la littérature pour adolescents pour pouvoir me plaire. Les situations sont caricaturales de bout en bout, les caractères des personnages sont brossés sans finesse, l’écriture est proche du langage des jeunes.
Certaines considérations très prosaïques sur les tenues vestimentaires des protagonistes, sur leurs hormones, ou encore sur le comptage de calories pendant un régime, m’ont fait penser à ce qu’on peut lire communément dans certains magazines féminins, tant par le sujet que par le ton artificiellement enjoué et désinvolte. L’auteur cherche à nous faire rire à chaque page d’une manière un peu trop systématique à mon goût, et même quand le sujet est plutôt grave, mais l’humour est, là encore, sans aucune finesse et même à la limite du grotesque : personnellement, je n’ai pas ri du tout, alors que je suis plutôt bon public d’habitude avec les romans de divertissement.
Cette petite amourette entre une adolescente féministe et politiquement à gauche et un jeune militaire macho et réactionnaire parait tout de même assez improbable et ne suscite guère d’émotion.
Ceci dit, et malgré tous ses défauts, ce livre se lit rapidement et n’est pas vraiment ennuyeux à cause du rythme enlevé et de la vivacité d’esprit de l’héroïne. Mais, à plusieurs reprises au cours des derniers chapitres, je me suis dit que tout cela n’avait pas trop d’intérêt et que j’étais pressée d’arriver à la fin.
Bref : un roman que j’oublierai bien vite !

J’ai choisi pour vous l’extrait le moins superficiel du livre (et le plus réussi, de très loin) :

Extrait page 90

Lorsque je l’ai laissée entrer dans mes pensées, j’ai remarqué avec nostalgie qu’elle était toute jeune ! A peine seize ans – alors que j’allais bientôt en avoir dix-neuf. On n’avait jamais parlé de prendre la pilule, ni discuté de ce qu’on voulait faire à la fac. On traînait à la cafèt de l’école en attribuant des points aux garçons selon une échelle particulière, quand on ne parlait pas de Dieu. Et on aurait sûrement cessé de faire ces deux choses, si elle avait choisi de vivre. On aurait grandi ensemble.
Dans peu de temps, je vivrai des choses dont elle ne pourrait jamais parler avec moi, même pas dans les conversations muettes que je menais encore parfois avec elle. Boulot. Appartement. Famille et enfants. Avec chaque grand événement de ma vie, la jeune fille qu’était Pia s’éloignait un peu plus de moi. Figée pour toujours à l’âge de seize ans. « Ceux que les dieux aiment meurent jeunes » – grand-mère et moi avons beaucoup parlé de cette expression. Elle disait que les dieux voulaient épargner à leurs chouchous les côtés ennuyeux du vieillissement, la perte des dents et l’incontinence. Les attaques, aurait-elle dit à présent, si elle avait pu … Mais je n’y crois pas. Je pense que les dieux coupent la tête aux meilleurs, parce qu’ils sont jaloux, ils ne veulent pas de concurrence en matière d’adoration et de sacrifices.

***

La fin n’est que le début avait été publié en Suède en 2002, et sa traduction française date de 2009 (éditions Gaïa).

Seins et oeufs, un roman de Mieko Kawakami

seins_et_oeufs L’Histoire selon la quatrième de Couverture est assez bien résumée : A quarante ans, Makiko est envahie par l’obsession de se faire refaire les seins, une lubie que sa fille de douze ans ne supporte absolument pas. Conflits mère-fille, vertiges de la puberté, les choses prennent un tour très compliqué quand l’adolescente se mure dans le silence.
Toujours plus déterminée dans ses choix, Makiko décide de rejoindre sa sœur à Tokyo ; De dix ans sa cadette, Natsu est célibataire, et c’est dans son minuscule appartement que mère et fille vont lui imposer leurs problèmes.
Alternant le récit de Natsu et le journal intime de l’adolescente, ce livre percutant, provoquant et drôle explore le regard de trois générations de femmes japonaises liées par une tendresse muette face à leur propre représentation de la féminité. Au cœur de la mégapole et le temps de quelques jours, les cartes de chacune sont redistribuées et le jeu de rôle est ouvert.

 

Mon avis : Le thème principal de ce roman est la féminité dans ce qu’elle a de plus trivial, de plus corporel : le sang des règles, la chair des seins, et de nombreux et longs paragraphes leur sont consacrés, qui ne cherchent absolument pas à rendre la féminité attrayante ou séduisante, bien au contraire. Midoriko, l’adolescente de douze ans, qui s’attend à avoir ses premières règles prochainement, est d’ailleurs écœurée et effrayée par tout ce qui va se passer dans son corps, par toute cette vie organique qui suit son cours et qui échappe à sa volonté. Makiko, qui exerce la profession d’hôtesse de bar et qui a été quittée par son mari plusieurs années auparavant, mène une vie plutôt marquée par l’échec et fait une fixation sur le fait que, depuis la naissance de sa fille, ses seins sont devenus plats et laids, et, lorsqu’elle va aux bains publics, elle ne peut s’empêcher de décortiquer les anatomies des autres femmes pour se comparer à elles, en se demandant si la sienne est ou non « normale », et en faisant des complexes. Natsu, la narratrice, a une vision de la féminité plus apaisée et semble penser qu’il y a des choses plus importantes dans la vie. Curieusement, dans ce livre consacré à la féminité, les hommes sont tout à fait absents, à peine est-il question du père de Midoriko, et même l’adolescente ne se pose aucune question sur la séduction ou sur les garçons, toutes ses interrogations sont uniquement concentrées sur son corps à elle.
J’ai lu sur d’autres blogs que ce livre était très représentatif de la vision de la femme dans la société japonaise (puisque les japonaises auraient souvent le désir de se faire opérer les seins pour ressembler aux occidentales), mais il m’a plutôt semblé que cette vision de la femme était assez universelle, ou en tout cas représentative des pays développés, et qu’elle était même assez fidèle à l’idée que l’on pourrait se faire de « l’éternel féminin ».
Le livre se termine par une scène assez étonnante où Midoriko et Makiko se parlent en se cassant des œufs sur la tête, ce qui est sans doute d’un symbolisme un peu lourd mais la manière dont la scène est évoquée a quelque chose de captivant, qui m’a finalement beaucoup plu.

Un livre vraiment original et intéressant.

Seins et œufs était paru chez Actes Sud en 2008.