Deux Poèmes de Boris Vian

photo de boris vian en musicien de jazz

Boris Vian (mort en 1959) était né le 10 mars 1920 et fêterait donc ses 101 ans aujourd’hui.
Pour l’occasion, je vous propose de lire deux de ses poèmes, qui sont un peu dans le style de ses chansons.

La Vie c’est comme une dent

La vie c’est comme une dent
D’abord on y a pas pensé
On s’est contenté de mâcher
Et puis ça se gâte soudain
Ca vous fait mal, et on y tient
Et on la soigne et les soucis
Et pour qu’on soit vraiment guéri
Il faut vous l’arracher, la vie.

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Les Araignées

Dans les maisons où les enfants meurent
Il entre de très vieilles personnes
Elles s’asseyent dans l’antichambre
Leur canne entre leurs genoux noirs
Elles écoutent, hochent la tête.

Toutes les fois que l’enfant tousse
Leurs mains s’agrippent à leurs cœurs
Et font des grandes araignées jaunes
Et la toux se déchire au coin des meubles
En s’élevant, molle comme un papillon pâle
Et se heurte au plafond pesant.

Elles ont de vagues sourires
Et la toux de l’enfant s’arrête
Et les grandes araignées jaunes
Se reposent, en tremblant,
Sur les poignées de buis poli
Des cannes, entre les genoux durs.

Et puis, lorsque l’enfant est mort
Elles se lèvent, et vont ailleurs…

**

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le Volume « Romans Nouvelles Œuvres Diverses » de Boris Vian publié chez Les Classiques modernes de La Pochothèque qui date de 1991.

Deux poèmes de Katherine Mansfield

couverture du recueil de K. Mansfield chez Arfuyen

Ces deux poèmes sont extraits du recueil de Poèmes de Katherine Mansfield publié chez Arfuyen en version bilingue en 1990, dans une traduction et suivi d’une postface d’Anne Wade Minkowski.
Le premier est en vers rimés et mesurés, le second en vers libres, ce qui n’est plus visible dans la traduction.

Les poèmes de ce recueil ont été écrits entre 1909 et 1919, beaucoup d’entre eux évoquent la mort du jeune frère de l’écrivaine et son deuil douloureux.
D’après la postface, Les Poèmes de Katherine Mansfield sont assez méconnus, et mésestimés dans son pays où on leur préfère de très loin ses nouvelles.

Katherine Mansfield (1888-1923) – de son vrai nom Kathleen Beauchamp – est une écrivaine et poète britannique d’origine néo-zélandaise, autrice en 1922 de La Garden-Party, son livre le plus connu. Elle est morte de la tuberculose à l’âge de seulement 34 ans.

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L’enfant de la mer

Vers le vaste monde, mère, tu l’envoyas,
Ornant son corps de corail et d’écume,
Peignant une vague dans sa tiède chevelure.
Ainsi l’as tu chassée de sa demeure.

Par la nuit noire elle se glissa dans la ville
Et sous un porche elle s’installa,
Petite enfant bleue à la robe ourlée d’écume.

Ni sœur ni frère
Pour entendre ses appels et répondre à ses cris.
Son visage brillait sous la tiède chevelure
Comme une lune minuscule apparue dans le ciel.

Elle vendit son corail ; elle vendit son écume ;
Son cœur arc-en-ciel telle une conque se brisa :
Sur la pointe des pieds elle s’en revint chez elle.

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Il y eut autrefois un enfant

Il y eut autrefois un enfant.
Pâle et silencieux, il venait jouer dans mon jardin.
Il a suffi qu’il sourie et j’ai tout su de lui,
J’ai su ce qu’il avait dans ses poches,
Comment seraient ses mains dans les miennes
Et les accents les plus intimes de sa voix.
Je l’ai mené par les allées secrètes,
Lui montrant où mes trésors étaient cachés.
Je l’ai laissé jouer avec chacun d’eux,
J’ai enfermé mes pensées dans une petite cage d’argent
Et les lui ai données à garder…
Le jardin était obscur, mais pour nous pas assez encore.
Sur la pointe des pieds, nous avons cheminé parmi les ténèbres
Et dans les bassins d’ombre, sous les arbres,
Nous nous sommes baignés,
Faisant semblant d’être sous la mer.
Une fois, à la limite du jardin,
Nous avons entendu des pas sur la route du Monde.
Oh, comme nous avons eu peur !
« As-tu déjà marché sur cette route ? », ai-je murmuré.
Il fit signe que oui, et nous avons secoué la tête
Pour faire tomber les larmes de nos yeux.
Il y eut autrefois un enfant.
Pâle et silencieux, il venait – tout seul –
Jouer dans mon jardin.
Quand nous nous sommes rencontrés,
Nous avons échangé un baiser,
Mais quand il est parti,
Nous n’avons même pas fait un geste d’adieu.

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Albertine disparue de Marcel Proust

couverture du livre

Voici ma chronique du huitième et avant-dernier tome de La Recherche du temps perdu, de Marcel Proust.
Il s’agit d’un tome posthume, publié en 1925, alors que Proust n’avait pas terminé les remaniements de ce livre, et sur lequel il travaillait donc encore peu avant sa mort.
Notons que selon les éditions ce tome s’appelle tantôt Albertine disparue tantôt La Fugitive, puisque Proust a utilisé les deux titres dans ses manuscrits.

J’ai lu Albertine disparue aux éditions du Cénacle, et j’ai apprécié que le texte de Proust soit suivi de quelques analyses et mises en perspective historiques.

Vous vous souvenez peut-être que dans le tome précédent, La Prisonnière, Albertine finissait par fuir le domicile du narrateur qui la maintenait sous sa surveillance jalouse et contrôlait ses allers et venues.
Dans Albertine disparue, le narrateur se retrouve donc seul après la fuite de sa compagne. S’il envisage pendant un moment de la faire revenir en lui dépêchant son ami Saint-Loup et en échangeant avec la jeune femme quelques lettres, ses espoirs sont réduits à néant lorsqu’il apprend la mort brutale d’Albertine, d’une chute de cheval.
Le narrateur commence donc une lente introspection où se mêlent la souffrance du deuil, la remémoration amoureuse, et une tentative de cerner pour de bon la vraie personnalité d’Albertine.
Il décide de mener une petite enquête pour savoir si Albertine entretenait réellement des relations homosexuelles, si elle le trompait, si elle lui mentait et jusqu’à quel point, et il obtient effectivement quelques éléments de réponse par diverses sources, dont son serviteur Aimé et la meilleure amie d’Albertine, Andrée. Mais il continue à douter de la fiabilité de ces personnes.
Il semble qu’après la mort d’Albertine, les sentiments du narrateur à son égard se transforment en un amour plus pur et plus profond : il aura fallu qu’elle meure pour qu’il s’aperçoive de l’intensité de ces sentiments.
Proust nous offre de magnifiques pages sur le deuil et la souffrance de la séparation.
Petit à petit, le narrateur s’aperçoit qu’il commence à oublier Albertine : l’amour se désagrège très lentement pour laisser la place à l’indifférence.
Dans la troisième partie du roman, beaucoup moins introspective que les deux premières, le narrateur fait un voyage à Venise avec sa mère, ce qui est l’occasion de voir réapparaître deux personnages que nous avions un peu perdus de vue : Monsieur de Norpois et Madame de Villeparisis. Ce voyage est aussi l’occasion de belles descriptions des panoramas vénitiens, de ses canaux, de sa lumière et de ses palais.
Nous apprenons enfin deux mariages surprenants, dont celui de Saint-Loup avec Gilberte Swann renommée Forcheville.

Mon humble avis :

C’est un tome que j’ai beaucoup aimé car il est émotionnellement très fort, sur le thème du deuil.
L’amour du narrateur pour Albertine prend une ampleur et une beauté qu’il n’avait pas jusque là.
La mort d’Albertine débarrasse en quelque sorte le narrateur de ses instincts possessifs et calculateurs et, en le mettant face à lui-même, dans la solitude de son deuil, il atteint une certaine vérité sur lui-même et sur Albertine. C’est en tout cas de cette manière que j’ai compris ce livre.
En même temps, nous voyons la jalousie du narrateur prendre une tournure différente que dans La Prisonnière, précisément parce qu’il ne peut plus surveiller Albertine, la soumettre à ses interrogatoires ou encore décortiquer la vraisemblance de ses explications.
Maintenant qu’elle est morte, il commence à enquêter sur son passé, pour savoir si ses soupçons de jalousie étaient réellement fondés, ce qui répond aussi à l’interrogation du lecteur sur la personnalité du narrateur et sur ses obsessions maladives.
Mais, à l’issue de son enquête sur la possible double vie d’Albertine, le narrateur n’obtiendra pas forcément de certitudes très nettes, mais le lecteur se sera sans doute fait sa petite idée.

Un extrait page 136 :

D’autres fois mon chagrin prenait tant de formes que parfois je ne le reconnaissais plus ; je souhaitais d’avoir un grand amour, je voulais chercher une personne qui vivrait auprès de moi, cela me semblait le signe que je n’aimais plus Albertine quand c’était celui que je l’aimais toujours ; car le besoin d’éprouver un grand amour n’était, tout autant que le désir d’embrasser les grosses joues d’Albertine, qu’une partie de mon regret. C’est quand je l’aurais oubliée que je pourrais trouver plus sage, plus heureux de vivre sans amour. Ainsi le regret d’Albertine, parce que c’était lui qui faisait naître en moi le besoin d’une sœur, le rendait inassouvissable. Et au fur et à mesure que mon regret d’Albertine s’affaiblirait, le besoin d’une sœur, lequel n’était qu’une forme inconsciente de ce regret, deviendrait moins impérieux.(…)

Le Cas Sneijder de Jean-Paul Dubois

Pour commencer l’été, je voulais parler d’un livre un peu léger et amusant et puis, ayant lu Le cas Sneijder de Jean-Paul Dubois, j’ai pensé qu’il pouvait correspondre à cette description, bien qu’il soit certainement plus profond qu’il n’y paraît.
Jean-Paul Dubois avait éveillé ma curiosité au moment de sa réception du Prix Goncourt en 2019, et j’avais noté son nom pour une future lecture – ce qui est donc chose faite et s’est avéré une expérience pas désagréable.

Pour que vous vous fassiez une idée de l’histoire, en voici un début très succinct :

Paul Sneijder est un homme de soixante ans, qui a été victime d’un terrible accident d’ascenseur au cours duquel sa fille adorée, âgée d’une trentaine d’années, a perdu la vie en même temps que les trois autres personnes présentes à ce moment-là avec eux dans la cabine. Après une période de coma, Paul Sneijder est profondément traumatisé et se sent d’autant plus seul que ni sa femme si ses deux fils jumeaux ne veulent le comprendre ou l’épauler, bien au contraire. Comme Paul Sneijder fait parfois des crises de panique à la suite de son accident, il décide de se consacrer à une activité de plein air, avec peu de contacts humains, et se fait embaucher dans une entreprise de dog-walking, c’est-à-dire qu’il est payé pour promener des chiens. Parallèlement, Paul Sneijder accumule la documentation technique et architecturale au sujet des ascenseurs et des accidents qui ont pu s’y produire dans le passé aux quatre coins du monde. (…)

Mon avis :

Bien que ce livre parle de sujets fort sérieux, pour ne pas dire dramatiques – le deuil, la folie, la solitude, l’incompréhension et la cruauté entre les êtres, les règles de vie absurdes dans nos sociétés mercantiles et techniciennes à outrance – je ne me suis pratiquement jamais sentie triste à sa lecture et j’avais au contraire le sourire aux lèvres et l’esprit léger, à cause de la manière humoristique et ironique dont tout cela est tourné et présenté. Par contre, la fin est un beau moment d’émotion, à laquelle je m’attendais un peu car le lecteur sent planer la menace autour du pauvre Paul Sneijder depuis les tout premiers chapitres déjà. Je me suis demandé très souvent au cours de cette lecture pourquoi cet homme ne divorçait pas, tant sa femme est obtuse, acariâtre, contrariante, stupide et n’a aucun point commun avec son mari. Il est vrai que Paul Sneijder dit plusieurs fois qu’il est lâche, ce qui pourrait expliquer une certaine passivité, mais dans son cas il finit par payer cette lâcheté extrêmement cher, au point que le courage lui aurait valu beaucoup moins de soucis et de désagréments.
J’ai aimé dans ce roman la place accordée aux chiens, car ils sont fortement individualisés, avec des caractères et des attitudes bien définis pour chacun, et leur personnalité joue un certain rôle dans le déroulement de l’histoire et la psychologie du héros, ce qui m’a semblé une idée jolie et originale, une réconciliation de l’homme avec la nature.
Au début, j’ai également aimé les considérations insolites et les méditations sur les ascenseurs, auxquels Jean-Paul Dubois consacre des pages mémorables – je ne me souviens pas d’avoir déjà lu des belles pages sur ce thème dans d’autres romans – mais au bout de plusieurs paragraphes sur ce thème j’ai été un peu lasse et pas tout à fait convaincue par le propos.
Je ne dévoile pas la fin mais ce dénouement amène beaucoup de tristesse et donne un petit pincement au cœur.
Un livre agréable à lire, bien construit, et à l’écriture plaisante.
On passe un moment de lecture sympathique.

Le cas Sneijder était paru en 2011 aux éditions de l’Olivier, il a reçu le prix Alexandre-Vialatte en 2012, et je l’ai lu en livre de poche, chez Points, (234 pages).

Un extrait page 135 :

L’évocation de cette dermatose réveilla d’un coup la fibre hygiéniste et prophylactique de ma femme. D’instinct, elle s’écarta légèrement de moi, de la même façon que si elle redoutait une contagion. Examinant mes poignets à un bon mètre de distance, elle fit une moue dont je ne savais si elle traduisait de l’inquiétude ou du dégoût, et elle dit :
– Il faut absolument que tu voies quelqu’un.
Tout au long de notre vie commune, à chaque fois que nous avions été confrontés à un souci, qu’il fût de santé ou d’un tout autre ordre, la première chose qu’Anna m’avait toujours dite, c’était : « Il faut que tu voies quelqu’un ». Il y avait quelque chose de magique dans cette adjuration. Invoquer ce « quelqu’un » qui, quelque part au-delà de nous, possédait la clé de l’énigme revenait, pour elle, à énoncer un acte de foi. (…)

Deux poèmes de Richard Rognet sur le deuil


Bien que je vous aie déjà parlé de ce recueil il y a trois ou quatre mois, je souhaitais lui consacrer un deuxième article. Effectivement, ce livre Dans les méandres des saisons est suivi d’un second recueil intitulé Elle était là quand on rentrait, et qui évoque la mort de sa mère, ses sentiments à ce moment particulièrement douloureux.

Voici donc deux poèmes extraits de cette seconde partie.

Ce n’est pas au moment où elle tomba sur toi,
ta mort, qu’elle fut la mort, ni lorsqu’on
t’emporta, comme un paquet, hors de chez nous,
dans une housse grise dont le gris de la nuit,

lui-même fut troublé, non, ce n’est pas à ce
moment-là qu’elle fut la mort, mais bien après
ton départ, lorsqu’elle explosa dans la vie,
vivante dans la cuisine, en chaque ustensile

sorti d’un placard, sur la nappe débarrassée
de ses miettes, après les repas, vivante dans
le jour accroché aux rideaux, dans le jeu des

mésanges que rassemble le pin, vivante dans
le jardin où les rhododendrons se souviennent
des regards attendris que tu portais sur eux.

***

C’est en moi que tu es enterrée, non dans
ce froid caveau devant lequel je passe comme
une ombre que je ne connais pas. En moi,
tu es vivante, même ta mort est vivante,

les merles me le disent, les mésanges aussi,
et les premières pousses des cœurs de
Marie qui prendront le relai des crocus,
des anémones, des primevères. J’ai donné tes

habits, même les plus récents, quelques-uns
sont restés, dont je n’ai pu me séparer, j’ai
donné tes habits comme on offre des fleurs,

mais ils laissent dans ton armoire une place
infinie, parfois si douloureuse qu’il me
semble mourir encore plus loin que toi.

***

RICHARD ROGNET

Deux poèmes de Richard Rognet


J’ai trouvé ces deux beaux poèmes dans le recueil Dans les méandres des saisons, paru chez Gallimard en 2014.
Bien qu’on ne puisse parler de poésie classique à leur sujet, puisque le poète n’utilise ni la rime ni les mètres mesurés, on retrouve néanmoins dans ces poèmes une organisation des vers en strophes, parfois même en sonnets, et des rythmes fluides, sans heurts.
J’ai apprécié la présence de la nature et de la nostalgie à travers ces poèmes, le poète nous emmène sur les traces de ses promenades et de sa tendre mélancolie, marquée par les deuils et l’appel aux souvenirs.

Voici deux poèmes qui m’ont particulièrement touchée :

page 20

Il y a autant de brumes sous nos paupières
que sur les jardins d’octobre. Nulle clarté
ne descend des montagnes, les sapins presque
noirs retiennent dans leurs branches le peu

de lumière que le ciel dénoue vaguement sur
le monde. A quelle distance sommes-nous des
précieuses paroles qui nous réconfortèrent
et firent nos beaux jours ? Qui se pencha

sur nous avant de disparaître ? Les souvenirs
sont si fuyants, si fragiles parfois qu’ils
semblent détachés de notre vie – notre vie

que le temps accable peu à peu, ne laissant
de notre présence qu’un tout petit reflet que
le brouillard d’octobre avale sans le voir.

***

page 48

Sais-tu comment tu dois faire pour
ne pas t’abîmer dans les grands trous
de ta mémoire ? Tu le sais. En ne
fuyant jamais la solitude qui éclaircit
pour toi le passage des heures, en

aimant la franchise des pluies matinales
qui taquinent les fleurs sans les
froisser et sans déranger les vivantes
ombres que laissent tes poèmes, parmi

les ombres un peu fanées de tes parents
disparus. Aujourd’hui, parce qu’un
merle vient de se taire, à cause
d’un nuage qui obscurcit subrepticement

le ciel, tu entends s’en donner à cœur
joie tous les merles de ton enfance
qui, eux, comblent à merveille
les creux de ton infidèle mémoire.

***

RICHARD ROGNET

La mort n’est jamais comme, de Claude Ber

J’ai choisi de ne pas écrire de note de lecture sur ce livre et de retranscrire plutôt les notes de l’éditeur, la biographie de la poète et un extrait du recueil, qui me semblent suffisamment parlants.

Note de l’éditeur :

A l’origine de La mort n’est jamais comme, un drame : celui de voir un être que l’on aime, une compagne, basculer dans la folie et n’en jamais revenir. Le livre, qui parait pour la première fois en 2003, ferait presque oublier ce drame tant il est puissant, vital, organique. Mais les maisons qui portent les couleurs de ce texte – Léo Sheer puis l’Amandier – baissent pavillon, le laissant orphelin d’éditeur. La mort donc, et puis la vie qui lui dame le pion puisque nous faisons renaître ce livre, le goût de ce texte inclassable chevillé au corps. Pourquoi ? Parce que l’écriture, portée à ce niveau d’incandescence, déplace les frontières des genres. Parce que le délire, si bien maîtrisé, ouvre une porte qui ne se refermera plus. Parce qu’il est urgent de vouer la rage du texte au courage de vivre. Un livre majeur des vingt dernières années enfin réédité.

***

Claude Ber est née à Nice en 1948, dans une famille de résistants qui lui apprend très tôt à dire non. Agrégée de lettres, elle se tourne vers l’enseignement et occupe d’importantes fonctions académiques et nationales. Cela ne l’empêche pas de mener à bien une oeuvre littéraire qui accorde une place majeure à la poésie. En 2004, la première édition de La mort n’est jamais comme obtient le Prix international de poésie francophone Yvan-Goll. Après un passage aux éditions de l’Amandier, où elle dirigeait une collection, elle a choisi de confier sa poésie à Bruno Doucey.

***

le momort

j’ai tant mâché ta mort dans mes mots que je radote de mot en mort de mort en mot
le momort – le mortmot – le mormort – le motmot – le motmort et ce bégaiement
je le dédie à nos jeux pour que tu joues encore
ou que le jeu de la parole fasse chiffre magique sur ta bouche muette

tu ne prononces plus le mot mort
c’est la mort qui te prononce
et dit ton corps pour moi à présent inconcevable
comme si dire
( que tes yeux ne veillent plus intacts sous tes paupières )
( que se défait ton regard en pourriture)
comme si dire
( que peut exister cette stupéfaction d’une charogne
de main à la place de ta main)
était aussi absurde que de marmonner
des motsmorts – des mortsmots – desmomos – desmomors

La mort fait de la langue entière un charabia
quand ne sont plus imaginées mort et folie
quand elles sont
se rêve au cauchemar une langue capable de couvrir de
fleurs le désert de la folie et de la mort comme
les pauvres rêvent de gagner au loto
le momort se défait et pourrit dans ma bouche
lemomort – lemomor – lemomo – leormo – lemoor
décortiqué lettre à lettre surgirait-il à l’or de la mandorle
désossée de ses restes résurrection et renaissance ?

(…)

Une femme, d’Annie Ernaux


Après La Honte et Ce qu’ils disent ou rien, j’ai donc poursuivi ma découverte de l’oeuvre d’Annie Ernaux, avec Une femme, un livre consacré à sa mère.
Elle commence l’écriture de ce livre à la mort de sa mère, et met dix mois à l’écrire, mais pour autant ce livre ne retrace pas les étapes du travail de deuil, et on a l’impression que l’auteure est toujours aussi affectée et triste dans les dernières pages que dans les premières.
Ce livre est une biographie de la mère d’Annie Ernaux, qui fut une jeune ouvrière puis une commerçante ambitieuse, et qui aimait la religion, les livres, et rêvait que sa fille s’élève dans l’échelle sociale grâce aux études.
Annie Ernaux nous confie que son but, à travers ce livre, est à la fois sociologique et historique, ce qui est également vrai pour ses autres livres. Mais, dans celui-ci, la charge émotionnelle est extrêmement forte et on sent tellement l’amour de l’auteure pour son sujet, que l’objectivité froide et analytique, caractéristique de son style habituel, n’apparaît plus beaucoup ici.
Ce livre s’intitule « Une femme », comme pour mettre à distance le rôle de mère, ou pour généraliser à toutes les femmes de son époque et de sa classe sociale la personnalité de cette mère, maîtresse-femme de fort tempérament, mais ce n’est pas à un prototype que nous avons affaire dans ce livre : c’est à un être individuel, de chair et de sang, avec ses réactions et ses paroles.
J’avais lu il y a quelques années La Place, le livre qu’Annie Ernaux a consacré à son père, et j’ai largement préféré Une femme, beaucoup plus émouvant, et même poignant dans la dernière partie avec la démence qui a frappé sa mère dans sa vieillesse.
Annie Ernaux nous confie dans Une femme qu’il lui est arrivé de détester cette mère et, en part égale, de l’adorer, elle ne nous cache pas leurs disputes, leurs incompréhensions mutuelles, leurs exaspérations l’une envers l’autre, mais malgré tout on sent cet attachement charnel, viscéral, et cela nous touche profondément.
Un livre qui renvoie chacun à sa propre histoire et à ses sentiments.

Extrait page 22

Je vais continuer d’écrire sur ma mère. Elle est la seule femme qui ait vraiment compté pour moi et elle était démente depuis deux ans. Peut-être ferais-je mieux d’attendre que sa maladie et sa mort soient fondues dans le cours passé de ma vie, comme le sont d’autres événements, la mort de mon père et la séparation d’avec mon mari, afin d’avoir la distance qui facilite l’analyse des souvenirs. Mais je ne suis pas capable en ce moment de faire autre chose.

Trois poèmes de Charles Bukowski

bukowski_jours J’ai trouvé ces poèmes dans le recueil Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines, paru aux éditions Points.
Bukowski est un poète et romancier américain né en 1920 et mort en 1994.

Comme le moineau

Pour donner la vie il faut prendre la vie,
et comme notre peine tombe plate et creuse
sur une mer de sangs innombrables
je passe au-dessus des grosses masses convulsées bordées
de créatures pourrissantes aux jambes blanches, aux
ventres blancs
mortes longuement et qui se révoltent contre le
spectacle environnant.
Chère enfant, je ne t’ai rien fait que le moineau
ne t’ait fait, je suis vieux quand c’est à la mode d’être
jeune, je pleure quand c’est à la mode de rire.
Je t’ai détestée quand cela aurait exigé moins de courage
de t’aimer.

**

Ces choses

Ces choses auxquelles nous apportons tout notre soutien
n’ont rien à voir avec nous,
et nous nous en occupons
par ennui par peur par avidité
par manque d’intelligence ;
notre halo de lumière et notre bougie
sont minuscules,
si minuscules que nous ne le supportons pas,
nous nous débattons avec l’Idée
et perdons le Centre :
tout en cire mais sans la mèche,
et nous voyons des noms qui jadis signifièrent sagesse,
comme des panneaux indicateurs dans des villes fantômes,
et seules les tombes sont réelles.

**

je goûte aux cendres de ta mort

dans ma manche
les fleurs font tomber
une eau soudaine,
froide et propre
comme la neige,
tandis que les épées
des tiges acérées
s’enfoncent
dans tes seins
et les rochers
doux et sauvages
bondissent
et
nous bloquent le passage.

**

La Délicatesse, de David Foenkinos

la-delicatesse-david-foenkinos
L’attribution, hier, du prix Renaudot à David Foenkinos pour son dernier roman (intitulé Charlotte je crois) m’a fait réaliser soudain que je n’avais jamais lu cet auteur alors que j’avais depuis un nombre de mois incalculable, dans ma bibliothèque, La délicatesse, un roman acheté par curiosité mais dont j’avais toujours repoussé la lecture à plus tard. Il faut dire que je n’en attendais pas grand-chose, en ayant sans doute trop entendu parler dans les média et supposant (peut-être à tort) que les livres à succès sont rarement très valables. Aussi, le fait que ce roman ait été adapté au cinéma et que les critiques aient été souvent mitigées, avait achevé de me détourner de cette possible lecture.
Je l’ai finalement lu. Et c’est une bonne surprise !

Le début de l’histoire : Nathalie, une étudiante en économie, jeune et belle, rencontre son futur mari, François, un jeune financier, dans la rue et c’est le coup de foudre entre eux. Ils vivent sept ans d’un bonheur idyllique et parfait jusqu’au jour où François, parti seul faire son jogging, se fait renverser par une voiture. Devenue veuve, Nathalie reste désespérément amoureuse de François et se ferme à l’idée de toute nouvelle rencontre. Pour oublier sa peine et, surtout, s’oublier elle-même, elle jette toute son énergie et sa volonté dans le travail, finissant par obtenir une promotion qui la met à la tête d’une équipe de six personnes, dont l’insignifiant Markus …

Mon avis :
Voici les quelques remarques que je peux faire sur ce roman :
1) Il est très prenant : je l’ai lu d’une traite alors que ça ne m’arrive pour ainsi dire jamais. Ce n’est pas tant l’histoire qui est intéressante (on se doute que Nathalie va se remettre de son deuil et qu’elle va vivre une histoire d’amour avec Markus) que le style très inventif et fantaisiste de l’auteur, qui m’a d’ailleurs un peu rappelé – toutes proportions gardées – le style de Boris Vian dans L’écume des jours, avec des trouvailles très amusantes et, en même temps, non dénuées d’une certaine profondeur. J’ai franchement ri à plusieurs reprises, par exemple au moment du trafic de mozzarella, ou lorsque le patron de Nathalie invite Markus à diner.
2) J’ai trouvé qu’il y avait des analyses psychologiques parfois bien senties, assez pénétrantes, et d’autres fois un peu plus banales.
3) La construction du livre m’a semblé audacieuse car, au beau milieu du récit, on trouve des petits chapitres fantaisistes (ayant bien sûr un rapport avec l’histoire) comme un extrait de la notice du Guronsan, les paroles de la chanson L’amour en fuite d’Alain Souchon, les ingrédients d’une recette de cuisine (le risotto aux asperges), un extrait de la pièce Mademoiselle Julie de Strindberg, un extrait du discours de Ségolène Royal après sa défaite à la présidence du Parti Socialiste, etc.
4) J’ai pensé à un moment que l’auteur ne reculait pas devant l’expression des sentiments, évoquant le sentiment amoureux avec même parfois un soupçon de lyrisme voire de sentimentalisme, et qu’il réussissait pour autant à ne pas tomber dans le ridicule.
5) La fin m’a paru gentillette, un peu trop « tout est bien qui finit bien », je me serais attendue à une fin plus originale et fantaisiste.

Je conseillerais ce livre aux lecteurs qui traversent une période de morosité et qui ont besoin de se remonter le moral !