Joseph Karma de Denis Hamel

Couverture chez Petit Pavé

Mon ami le poète et écrivain Denis Hamel vient de faire paraître, en avril 2022, un roman « Joseph Karma » aux éditions du Petit Pavé, dans la collection « Derrière les pages du Semainier », dirigée par le poète Jean Hourlier.
Il s’agit d’un récit autofictif, où l’écrivain nous invite à suivre le parcours mouvementé d’un poète en quête d’un hypothétique mieux-être. Cet homme, fonctionnaire de son état, peine à trouver sa place dans le monde amoureux, social, spirituel, intellectuel, mais il poursuit son chemin avec un courage assez surprenant et avec un humour distancié, qui vise juste.

Quatrième de Couverture

Joseph Karma est un récit autobiographique en partie fictionnel. Le narrateur y conte les déboires, déconvenues, désillusions du personnage éponyme, un anti-héros, double de l’auteur Denis Hamel. Au fil d’une chronique de l’échec sans larmoiements ou apitoiement sur soi-même, le lecteur est invité à suivre en observateur impliqué la dérive d’un fantôme de nulle part perdu dans le champ de bataille de l’existence.
Le récit – en un contraste éclatant avec le thème de l’échec – est une si incontestable réussite qu’on ne sait ce qu’il faut admirer le plus : l’acuité critique du regard posé sur la comédie sociale, le pied de nez assumé aux recettes conventionnelles du succès et leur démythification ; la poésie urbaine et ses croquis inoubliables (le portrait du clochard, par exemple, nouveau Diogène) ; la vivacité et le dépouillement de la narration ; la capacité d’auto-analyse et d’auto-dérision sérieuse du narrateur ; la solidité et la profondeur d’une réflexion s’insurgeant tranquillement contre diverses entreprises de déshumanisation (notamment dans le champ de l’art).
Un entretien sur la poésie fait suite au récit. L’un et l’autre sont marqués au même coin de l’exigence, et de l’aspiration sobrement ardente à un plus grand raffinement esthétique et moral.

J. H.

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Avis et Critiques :

Comme je suis personnellement impliquée dans ce roman, en tant qu’amie de l’auteur et illustratrice, je préfère laisser la parole à d’autres critiques et chroniqueurs.

Je vous invite à lire l’article de Frédéric Perrot du blog « Bel de Mai » à propos de « Joseph Karma » en suivant ce lien.

Un autre article a été écrit sur le site Sitaudis par Christophe Stolowicki et vous pouvez le consulter ici.

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Un Extrait page 36

Quelques temps plus tard, alors qu’il se promenait près du Luxembourg, en revenant de son travail, Karma fut attiré par une affiche promouvant des conférences données par une nonne bouddhiste et destinées à améliorer son existence, dans le respect de l’éthique proposée par la voie du mahayana, ou bouddhisme du grand véhicule. Il avait lu plusieurs ouvrages sur le sujet et pensa que ce serait une bonne chose d’entendre de vive voix les conseils d’une personne expérimentée. La première conférence l’enthousiasma. Cela se déroulait dans un local polyvalent, près de la gare Montparnasse. On enlevait ses chaussures à l’entrée, ce qui provoquait des exhalaisons assez désagréables, mais que la lourde odeur d’encens qui régnait dans la salle faisait vite oublier. La nonne Guen Loma était une jeune femme anglaise d’une trentaine d’années, vêtue de la toge orange traditionnelle et le crâne rasé, parlant un français impeccable. (…)

Un autre Extrait, pages 43-44

Sa poésie [celle de Joseph Karma], plutôt classique, était en contradiction totale avec les canons de la plupart des éditeurs et revues subventionnés, qui privilégiaient un formalisme basé sur la primauté du signifiant et dénigraient les notions d’émotion et d’expérience vécue, dans la lignée des objectivistes américains et de la poésie conceptuelle […] Sur certains sites de critiques d’avant-garde, l’adjectif « lyrique » était employé comme une insulte, synonyme de petit-bourgeois. Tout cela déplaisait souverainement à Karma et lui paraissait ne pouvoir donner naissance qu’à des œuvres mort-nées et déshumanisées, créées mécaniquement d’après des lois rigides alors que lui voulait encore croire aux vieux concepts d’inspiration, de maturation et de nécessité, si décriés et raillés par les auteurs en vogue.

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Ce livre parle de poésie et retrace le cheminement d’un écrivain, il s’inscrit donc très bien dans le « Printemps des artistes ».

Logo du Défi, créé par Goran

L’Eté de la Sorcière de Nashiki Kaho

Ce livre m’a été offert par une amie, très férue de littérature japonaise et qui me conseille souvent dans ce domaine, aussi bien pour la découverte de nouveautés que pour des classiques plus anciens.
L’Eté de la sorcière se situe cette fois parmi les romans très contemporains puisque sa traduction française pour Picquier date de 2021, une traduction d’ailleurs très réussie de Déborah Pierret-Watanabe.


Note sur l’autrice :

Nashiki Kaho, née en 1959 à Kagoshima sur l’île de Kyûshû, écrit pour les adultes, mais également pour la jeunesse. En 1994, alors qu’elle travaille pour le célèbre psychologue japonais Hayao Kawai, elle lui donne à lire un texte qu’elle s’essaie à écrire depuis deux ans. Il est tellement enthousiaste qu’il l’envoie à un éditeur. Ce premier livre, L’été de la sorcière, aura un magnifique succès et sera couronné de trois prix, avant d’être adapté au cinéma en 2008.
Aux éditions Picquier a déjà paru en 2017 Les Mensonges de la mer.
(source : éditeur)

Quatrième de Couverture :

On passe lentement un col et au bout de la route, dans la forêt, c’est là. La maison de la grand-mère de Mai, une vieille dame d’origine anglaise menant une vie solide et calme au milieu des érables et des bambous. Mai qui ne veut plus retourner en classe, oppressée par l’angoisse, a été envoyée auprès d’elle pour se reposer.
Cette grand-mère un peu sorcière va lui transmettre les secrets des plantes qui guérissent et les gestes bien ordonnés qui permettent de conjurer les émotions qui nous étreignent.
Cueillir des fraises des bois et en faire une confiture d’un rouge cramoisi, presque noir. Prendre soin des plantes du potager et aussi des fleurs sauvages simplement parce que leur existence resplendit. Écouter sa voix intérieure. Ce n’est pas le paradis, même si la lumière y est si limpide, car la mort habite la vie et, en nous, se débattent les ombres de la colère, du dégoût, de la tristesse. Mais auprès de sa grand-mère, Mai apprendra à faire confiance aux forces de la vie, et aussi aux petits miracles tout simples qui nous guident vers la lumière.

Ce livre qui prend sa source dans les souvenirs d’enfance de l’écrivaine coule en nous comme une eau claire.



Mon Humble avis :

Ce livre est centré essentiellement sur les relations entre une adolescente décrite comme « difficile à vivre » et sa grand-mère d’origine anglaise, très proche de la nature, cuisinière hors-pair et qui possède certains dons de voyance ou de sorcellerie.
Cette adolescente est atteinte de phobie scolaire, pour une raison que nous apprendrons vers la fin du livre, et ses réactions sont souvent vives, colériques, même à certains moments, vis-à-vis de sa grand-mère, lorsqu’elle se sent exclue de ses préoccupations ou mise de côté.
L’histoire racontée par ce livre tient donc finalement à peu de choses : aux leçons de vie données par la grand-mère à sa petite fille et aux réactions, tantôt positives tantôt réticentes, de l’adolescente qui évolue peu à peu et semble gagner en confiance en elle-même et peut-être aussi en les autres, même si cette évolution semble encore mal assurée et assez fragile.
J’ajoute pour les lecteurs très rationnels et pour tous ceux que le côté « surnaturel et sorcellerie » rebute a priori, que cet aspect du livre n’est pas très développé, nous sommes davantage dans une intrigue psychologique, où les notions de transmission, de sagesse, d’un certain respect des traditions et de la nature, priment sur les autres considérations.
J’ai trouvé ce livre d’une grande douceur, axé sur les rapports humains et les sentiments des personnages, exprimés de manière très délicate, et qui laisse la place à la poésie et au mystère.

Un Extrait Page 43 :

Après le dîner, Mai osa interroger sa grand-mère occupée à ses travaux d’aiguille.
– Si je travaille dur, tu crois que je pourrai moi aussi avoir des pouvoirs surnaturels ?
La vieille dame dévisagea sa petite fille, comme prise au dépourvu par la question. Mai eut l’impression d’avoir dit quelque chose de terriblement frivole et s’empourpra aussitôt.
– Eh bien, tu n’as pas forcément hérité de ce don à ta naissance, alors il te faudra déployer beaucoup d’efforts, répondit Grand-mère avec lenteur, en choisissant soigneusement ses mots.
– Oui, oui ! Je vais travailler très dur, assura Mai avec ferveur. Mais à ton avis, Mamie, par quoi devrais-je commencer ?
– Dans ce cas… Tu vas devoir suivre un entraînement de base, déclara Grand-mère d’un air faussement sérieux.
– Un entraînement de base ?
– Tout à fait. Comme les pouvoirs surnaturels et les dons sont, pour faire court, des émanations du monde spirituel, il te faudra acquérir la force mentale nécessaire pour les contrôler. (…)

Les Paupières de Yôko Ogawa

Couverture chez Actes Sud

Vous aurez remarqué que j’apprécie tout particulièrement Yôko Ogawa – dont j’ai déjà chroniqué ici plusieurs livres au cours des derniers mois – et je continue peu à peu l’exploration de son œuvre avec Les Paupières, un recueil de nouvelles autour des thèmes du sommeil et de l’insomnie, mais aussi du rêve et de l’étrangeté, que j’ai eu un très vif plaisir à découvrir.

Note pratique sur le livre :

Genre : Nouvelles
Editeur : Actes Sud (Collection Babel)
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino Fayolle
Année de parution au Japon : 2001
Année de parution en France : 2007
Nombre de pages : 206

Note sur l’écrivaine :

Yôko Ogawa (née en 1962) est l’une des principales écrivaines japonaises contemporaines, dont les romans, nouvelles et essais sont traduits dans le monde entier. Après des études universitaires en Lettres, elle se consacre à l’écriture dès le début des années 90. Admiratrice de Murakami mais aussi de certains classiques japonais et américains (Tanizaki, Kawabata, Fitzgerald, Truman Capote, etc.), elle a rapidement développé son style et son univers personnel.
(Sources : Wikipédia, Editeur).

Quatrième de Couverture :

Une petite fille touchée par l’élégance d’un vieil homme le suit dans son île et devient son alliée face à l’hostilité du monde environnant. Dans la maison vit aussi un hamster, au regard dépourvu de paupières.
Une Japonaise prend l’avion pour l’Europe. A ses côtés s’installe un homme qui lui parle puis s’endort. Sa voisine, incapable d’un tel abandon, l’interroge. Dans l’obscurité du vol de nuit, l’inconnu lui révèle alors l’existence des « histoires à sommeil ».
Une jeune femme part en voyage pour tenter de fuir ses insomnies. En s’éloignant de son pays, de son amant et de ses habitudes, elle espère trouver suffisamment d’étrangeté pour, le soir venu, s’endormir tranquillement.
Dormir, s’endormir, s’éloigner du monde pour retrouver le chemin de l’inconscient, tel est le propos de ce recueil de nouvelles à lire comme une très belle introduction à l’œuvre de Yoko Ogawa, aujourd’hui mondialement reconnue.

Mon Avis :

Il me semblait, d’après ce que j’avais déjà lu d’elle, que Yôko Ogawa excellait tout particulièrement dans l’art du roman court ou de la nouvelle. Et cela se confirme avec ce recueil de huit nouvelles, qui paraissent toutes reliées plus ou moins à la première d’entre elles (intitulée « C’est difficile de dormir en avion ») et qui paraissent également toutes trouver des échos dans la dernière d’entre elles, celle qui clôt le recueil et dont le titre est « Les Jumeaux de l’avenue des tilleuls ».
Ces histoires ressemblent beaucoup à des récits de rêves, avec un mélange d’éléments réalistes, vraisemblables, et d’autres éléments bizarres, dont les personnages ne réalisent pas vraiment l’étrangeté. Ils ne réagissent pas de manière tout à fait rationnelle ou ne cherchent pas à rétablir simplement le cours normal des choses. Par exemple, dans la nouvelle « L’art de cultiver les légumes chinois », le côté surnaturel de ces légumes phosphorescents suscite l’angoisse des personnages et les empêche de tout bonnement jeter ces plantes à la poubelle. Dans la nouvelle « Backstroke », qui est l’une des plus étranges du recueil, un jeune homme se retrouve brutalement avec un bras levé, il ne peut plus baisser son bras, et il reste dans cette position durant des années, sans se poser tellement de questions, comme si c’était un événement très naturel dont on doit prendre son parti.
Il y a probablement des symboles à chercher, par moments. Ainsi, ce jeune homme au bras levé fait écho à la période nazie, clairement évoquée au début de cette nouvelle, mais l’intention de ces symboles nous parait peu claire, ou interprétable de diverses manières, tout à fait comme dans le monde du rêve où tout peut paraître ambivalent.
J’ai particulièrement aimé la nouvelle « Le Cours de cuisine » où ce cours individuel est brutalement interrompu par deux techniciens qui viennent dégorger les tuyauteries de la maison, et ce brutal surgissement de « soixante ans d’ordures accumulées » dans les tréfonds de cette maison, m’ont fait naturellement penser à l’Inconscient, subitement mis à jour par une trop forte pression. Et ainsi, cette histoire apparemment simple et triviale nous confronte soudain à certaines frayeurs et à certains dégoûts enfouis.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur ces huit histoires et les différentes interprétations que l’on peut y lire, mais je préfère vous laisser les découvrir et les inventer selon votre sensibilité, si vous lisez ce livre.
Des nouvelles qui m’ont en tout cas beaucoup plu et qui me resteront en mémoire.

Un Extrait page 92 :
(Issu de la nouvelle « Le Cours de Cuisine »)

(…) C’est la raison pour laquelle, avant qu’il ne soit trop tard, il vaut mieux en confier le nettoyage à des entreprises qualifiées comme la nôtre. Je m’excuse, mais cela fait combien d’années que votre maison a été construite ?
– C’est que je ne sais pas très bien…
Je jetai un coup d’ oeil vers le fond de la maison en espérant la voir arriver, en vain. Le jeune homme se remit aussitôt à parler.
– D’après ce que je peux en juger, je dirais qu’elle a au moins cinquante ou soixante ans. Je suppose que pendant tout ce temps, personne n’a pensé à procéder au nettoyage des canalisations, pas une seule fois, n’est-ce pas ? C’est terrible, vous savez. Imaginez qu’il y a un endroit de la maison qui n’a pas été touché pendant soixante ans, ça vous fait froid dans le dos, n’est-ce pas ? Jour après jour, elles évacuent les poils, la crasse et les dépôts de savon de la salle de bains, le gras, les grains de riz, et les épluchures de légumes de la cuisine. Tout cela stagne, se décompose et ronge les tuyaux enterrés sous votre jardin. Nous nous proposons de vous débarrasser de ces soixante ans de saletés. (…)

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Un autre Extrait page 148
(Issu de la nouvelle « Les ovaires de la poétesse »)

Derrière la verrerie, il y avait un cimetière. L’un des employés m’expliqua qu’il abritait les tombes des alchimistes et de leur famille qui avaient vécu autrefois dans cet endroit. Le sol était envahi par les mauvaises herbes et presque toutes les stèles étaient cassées ou penchées. Afin de reposer mes yeux fatigués d’avoir observé l’éclat des verreries, je lus les chiffres gravés sur les pierres. « 1882-1923, 1879-1880, 1890-1978, 1866-1870, 1902-1922… » Il y avait toutes sortes de chiffres, toutes sortes d’intervalles de temps. J’ai marché jusque dans les moindres recoins du cimetière en murmurant les causes de la mort qui me paraissaient les plus vraisemblables compte tenu des années de vie. « Tumeur cérébrale, scarlatine, purpura, typhus, tétanos… »
Alors que j’aurais dû être fatiguée de me déplacer ainsi, je n’arrivais pas à dormir la nuit. Quand arrivait l’heure de me coucher, je me brossais soigneusement les dents, vérifiais à plusieurs reprises que les rideaux étaient bien fermés, pliais les vêtements que je devais porter le lendemain et les posais sur le sofa, tirais sur la couverture du lit impeccablement fait, et m’allongeais après avoir éteint toutes les lumières de la chambre. Je répétais chaque soir l’opération dans le même ordre. Je craignais qu’en sauter une seule étape ne provoque la formation d’une cavité dans le cours du temps entraînant une torsion de l’obscurité qui m’aspirerait dans un monde où le sommeil n’existerait pas. (…)

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Voyage à Yoshino de Naomi Kawase

Voyage à Yoshino, affiche

Dans le cadre de mon Mois Thématique sur les Femmes Japonaises, qui commence aujourd’hui, j’ai choisi de regarder ce film de la cinéaste Naomi Kawase.

Note technique sur le film :

Nationalité : Japonais
Date de sortie en France : Novembre 2018
Durée : 1h45
Couleur
DVD en VO sous-titrée français

Quatrième de Couverture :

Jeanne part pour le Japon, à la recherche d’une plante médicinale rare. Lors de ce voyage, elle fait la connaissance de Tomo, un garde forestier, qui l’accompagne dans sa quête et la guide sur les traces de son passé. Il y a 20 ans, dans la forêt de Yoshino, Jeanne a vécu son premier amour.

Après Les délices de Tokyo et Vers la lumière, Naomi Kawase délaisse l’environnement urbain et se concentre sur son thème de prédilection : la nature. Mystique et mystérieuse, l’immense forêt de Voyage à Yoshino trouve son incarnation en Juliette Binoche, symbole de la grâce et de la fragilité de la nature. A la fois un drame poétique sur la renaissance de soi-même mais aussi une réflexion écologiste sur la transmission de nos origines, on se laisse envoûter par ce voyage d’une beauté incomparable.

Note sur la réalisatrice :

Naomi Kawase, née en 1969, est une réalisatrice et scénariste japonaise qui s’est distinguée aussi bien pour ses fictions que pour ses documentaires autobiographiques. Elle fut primée au festival de Cannes, remportant le Grand Prix pour « La forêt de Mogari » en 2007 et le Prix du Jury œcuménique pour « Vers la lumière » en 2017. Elle a été plusieurs fois en compétition pour la Palme d’or dans les années 2010. (Source : Wikipédia résumé par mes soins).

Mon Humble avis :

J’ai eu du mal à m’intéresser à cette histoire invraisemblable et décousue : une française cherche une plante médicinale extrêmement rare, nommée « vision », qui aurait la propriété très désirable de supprimer la souffrance humaine, mais cela ne se produirait qu’une fois par millénaire (tous les 997 ans très exactement) à une température de 1000° et en relation avec les cigales, les nombres premiers et d’autres données ésotériques et mystérieuses qui me sont sorties de l’esprit. A un moment, le film flirte avec la romance, puis avec la spiritualité et avec l’écologie. Ensuite, j’avoue que j’ai perdu le fil : on voit apparaître des personnages qu’on ne connaît pas du tout et qui ont l’air d’avoir une certaine importance mais finalement on s’en fiche un peu car on attend le moment fatidique où la forêt va brûler (sans doute à 1000°), où la « vision » va répandre ses spores merveilleuses et effacer la souffrance humaine… Si on ajoute à cela les sourires béatement illuminés de Juliette Binoche et les mines sombrement renfrognées de Masatoshi Nagase (le garde forestier), vous aurez une idée de la torpeur dans laquelle j’ai sombré.

Mais je voudrais souligner, sur un versant plus positif, que ce film vaut essentiellement pour ses belles images : la forêt est filmée avec beaucoup de grâce et de poésie, les effets de lumières, les nappes de brumes ou les reflets des surfaces aquatiques sont particulièrement soignés et sophistiqués, les acteurs et actrices sont tous très beaux et ont des mouvements très grâcieux (dans certaines scènes de danse, notamment). Ce côté esthétisant, lent et contemplatif pourra en agacer certains mais en ce qui me concerne j’ai plutôt apprécié cette atmosphère apaisante, relaxante, en laissant un peu tomber l’histoire qui m’ennuyait. Quant à savoir si c’est vraiment le rôle d’un film de détendre le spectateur sans lui donner tellement de motif de réflexion ou de bouleversement intérieur, je dirais que c’est assez succinct à mon goût mais que chacun jugera selon ses propres aspirations…

Des Poèmes extraits de la revue WAM (numéro 3)

couverture de la revue

La revue poétique trimestrielle WAM (« revue d’Arépoézi » précise malicieusement le sous-titre), dirigée par le poète Robert Roman, a fait paraître en septembre 2021 son troisième numéro.
Comme j’aime bien cette revue et que je trouve ses choix de textes et d’illustrations toujours brillants et stimulants pour l’esprit, je vous propose la lecture de quelques poèmes choisis, que j’ai pu trouver tantôt drôles tantôt émouvants et toujours très agréables à découvrir.

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poème de saison (mais laquelle ?)

l’automne est la saison
préférée … pour ceux qui préfèrent l’automne
comme saison préférée … moi je préfère
l’automne comme saison … il y en a quatre …
je les ai appris par coeur … automne numéro un
automne numéro deux
automne numéro trois
automne numéro quatre

c’est un peu comme les trois mousquetaires

AL ZIMMER

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IL Y A ENCORE DE L’AMOUR

ce n’est pas parce que personne ne refait le lit que le lit
cesse d’être lit ce n’est pas parce que personne ne se prend
dans les bras que les bras tombent
et quand bien même les bras ballants sont les bras
ce n’est pas parce qu’on ne s’adresse plus au coeur
que le cœur ne bat plus
il y a encore de l’amour
ce n’est pas parce que les moutons sous le lit ne bêlent pas
qu’ils n’y sont pas ce n’est pas parce que les bras brassent de
l’air
pour chercher quelque chose à étreindre
que tu n’y es pas
qu’ils ne prennent pas le téléphone pour te demander
où tu es
la route pour te rejoindre
qu’ils ne sont pas tout autour de qui tu es
ce n’est
pas
que je me laisse
aller
c’est que je laisse vivre tout ce qui porte l’amour en lui
les traces sur le miroir de la salle de bain
refont le portrait du monde
ça me va
j’ai fait couler les larmes pour le petit déjeuner
elles sont encore chaudes j’ai du sucre roux du miel de
montagne
ou du comté si tu préfères
ça me va
si tu viens
(…)

MYRIAM OH

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Interprétation

Au loin, un corbeau croasse.
Il doit avoir eu vent –
qui souffle en ce moment,
cependant que la fumée
de ma clope se mêle
au ciel,
à mon brouillard pensif –
il doit avoir eu vent
qu’aujourd’hui est un jour
particulier pour moi :
celui qui a vu ma naissance,
il y a de ça déjà
une bonne jonchée
de joies et peines
entassées dans mon crâne.
Et aujourd’hui qui est donc
pour moi à marquer au fer roux
d’un nouvel automne, il me plait
stupidement de croire
que cet oiseau, à son insu,
vienne me célébrer
et témoigner, par son cri fugitif,
de ma présence au monde

encore.

MORGAN RIET

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Vous pouvez vous abonner à la revue WAM pour seulement 38 euros par an.
Contact de la revue par mail :
wam.arepoezi@gmail.com
ou bien par la poste :
Robert Roman
7 rue des Gardénias
31100 TOULOUSE

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La Convocation d’Herta Müller

Dans le cadre des Feuilles allemandes organisées par Patrice et Eva du blog « Si on bouquinait un peu » et de Fabienne du blog « Livr’Escapades« , je vous propose une chronique sur la Convocation d’Herta Müller.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, une petite notice biographique sur Herta Müller s’impose :

Née en 1953 en Roumanie, dans une famille qui appartient à la minorité germanophone du pays, elle étudie les littératures allemande et roumaine. Ayant à subir la censure en Roumanie, et mal vue par la dictature de Ceaucescu, elle émigre en Allemagne en 1987. Son œuvre romanesque dénonce les violences et les injustices contre les plus faibles et les crimes des régimes dictatoriaux, avec un style réputé pour sa remarquable poésie et sa beauté un peu sèche. En Allemagne, Müller est considérée comme une écrivaine de « World Littérature », « Littérature Mondiale ».
Elle obtient le Prix Nobel de Littérature en 2009, devenant ainsi la douzième femme à recevoir cette distinction et le troisième écrivain de langue allemande, après Elfriede Jelinek et Günter Grass.

Note pratique sur le livre :

Première publication en Allemagne : 1997
Editeur : Folio
Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira
Nombre de pages : 263.

Quatrième de Couverture :

« Je m’arrêtai en titubant, les jambes en coton, les mains lourdes. J’étais brûlante et gelée en même temps, je n’avais pas couru loin du tout, juste un bout de chemin, c’était seulement vers l’intérieur que j’avais parcouru la moitié de la terre. »

Roumanie, à la fin des années Ceausescu. Surprise en train d’envoyer un message vers l’Ouest, la narratrice est convoquée dans les bureaux de la Securitate. Jour après jour, les interrogatoires se succèdent, aussi absurdes qu’inquiétants. Où puiser la force de résister ? Auprès d’un mari qui boit pour se donner du courage ? Dans le souvenir de Lily, morte sous les balles ? Pour échapper à la folie paranoïaque, elle prend une décision. Demain, elle ne se rendra pas à la convocation…

Mon Humble Avis :

J’ai eu beaucoup de mal à avancer dans la lecture de ce roman car je me suis passablement ennuyée – un ennui de plus en plus envahissant au fur et à mesure que j’approchais de la fin.
Pourquoi me suis-je autant ennuyée ? Je vais tenter de l’expliquer. Déjà, les personnages n’ont aucun trait de caractère ou qualité susceptibles de titiller la curiosité du lecteur ou, seulement, d’accrocher son attention : aucun n’est vraiment sympathique, certains sont antipathiques mais ils restent épisodiques, la psychologie des uns et des autres n’est absolument pas creusée, je les ai ressentis comme des vagues pantins, et surtout l’héroïne-narratrice dont les motivations sont bien difficiles à comprendre. Ce que l’on comprend, c’est que cette héroïne et son amie Lilli sont prêtes à tout pour fuir à l’Ouest et échapper à la dictature mais leurs tentatives ne sont pas du tout réfléchies, ce sont des espèces d’élans impulsifs, improvisés, maladroits, et forcément voués à l’échec.

Une autre raison de mon ennui : l’importance excessive accordée à des petits détails qui ne jouent aucun rôle dans l’histoire et dont on se fiche complètement. Par exemple, une page entière est accordée à la description d’une dame qui mange des cerises dans le tramway tandis que la mort de l’un des personnages principaux ne prend que quelques lignes. Sans doute, la cerise possède une connotation révolutionnaire avérée (les cerises de la Commune) mais je ne suis pas certaine que l’écrivaine ait vraiment recherché ce symbolisme allusif et, même si c’est le cas, je ne vois pas ce que ça apporte. En tout cas, on est noyé sous des informations d’apparence futile, superflue, et on se demande leur raison d’être racontées et développées.

Troisième raison de mon ennui : On n’a pas l’impression de progresser dans un roman structuré, il n’y a pas de développement à partir d’une situation de départ clairement définie. Tout est déstructuré, sans chronologie. L’autrice raconte les choses pêle-mêle, comme une espèce de méli-mélo d’événements tous en vrac.

Je veux bien croire que ces éléments qui m’ont tellement ennuyée constituent précisément tout l’intérêt et toute la savoureuse originalité de La Convocation d’Herta Müller mais il faut croire que je suis réfractaire à la littérature excessivement audacieuse et/ou expérimentale.

J’ai cependant apprécié l’écriture très poétique d’Herta Müller, chaque phrase est ciselée d’une manière artistique, avec une recherche d’étrangeté, de beauté insolite. Elle sait parfaitement jongler avec le langage ! Mais, au bout d’un certain temps, la beauté de son style n’a plus suffi à me captiver. Et il m’a même semblé à un moment que la multiplication un peu artificielle des tours de force stylistiques finissaient par nuire à la narration, en nous perdant dans trop de digressions !

Mon jugement a peut-être l’air trop dur – surtout vis-à-vis d’une lauréate du Prix Nobel au talent mondialement reconnu – mais je préfère dire sincèrement mon avis, ce qui n’enlève, bien sûr, rien au talent très respectable de cette écrivaine et à l’importance de son œuvre.

Un Extrait page 231

J’aimerais bien savoir combien de gens ont déjà été convoqués dans notre immeuble et les magasins d’en bas, à l’usine et dans la ville entière. Car enfin il doit tous les jours se passer quelque chose chez Albu, derrière chaque porte du couloir. L’homme à la serviette qui s’est précipité pour acheter de l’aspirine, je ne le vois pas dans la voiture. Peut-être a-t-il raté le tramway ou l’a-t-il trouvé trop bondé. S’il a le temps, il peut attendre le suivant. Une femme s’est assise à côté de moi, son postérieur est plus large que le siège, d’autant qu’elle a les jambes écartées et un cabas entre elles. Sa cuisse frotte contre la mienne, la femme fouille dans le cabas et en tire un cornet de papier journal plein de cloques rouges et ramollies. Elle se prend une poignée de cerises dans le cornet, tiens, des cerises justement. Elle crache les noyaux dans son autre main. Elle ne prend pas son temps, ne les suce pas soigneusement, il reste de la chair sur tous les noyaux. Qu’a-t-elle à se presser ainsi, personne ne va lui manger sa part de cerises, après tout. A-t-elle déjà été convoquée ou le sera-t-elle un jour ?

Je ne me souviens de rien, de Diane-Sara Bouzgarrou

affiche du film

Dans le cadre de mon Mois Thématique sur la maladie psychique, j’ai regardé ce moyen-métrage (59 minutes) de la réalisatrice Diane-Sara Bouzgarrou, dont j’avais entendu parler par mon ami le poète Denis Hamel, qui l’avait vu lors de sa sortie en salles en 2017 et qui l’avait beaucoup aimé.

Quatrième de Couverture du DVD (Présentation de la réalisatrice):

Décembre 2010 : la révolution éclate en Tunisie, le pays de mon père. Les cris de fureur du peuple tunisien rejoignent d’une étrange manière l’agitation intérieure qui grandit en moi depuis quelques semaines. Traversant au même moment un épisode maniaco-dépressif d’une grande intensité, je suis diagnostiquée bipolaire et entre en clinique psychiatrique. Au sortir de cette longue dépression, je n’ai presque aucun souvenir de ce moment de vie. Me restent des dizaines d’heures de rushes, des centaines de photos, deux carnets remplis d’écrits, de collages, de dessins, précieuses traces palliant à mon amnésie. Plus de quatre ans après, ces quelques mois de ma vie restent encore inaccessibles à ma mémoire. Le projet de ce film : la reconstituer et tenter de montrer la réalité de cette maladie.

Mon humble avis :

A partir de matériaux disparates, la réalisatrice se prend elle-même comme sujet d’étude et d’examen, et on voit à travers les diverses séquences comment elle perd peu à peu ses repères, avec des discours qui deviennent de plus en plus étranges, un peu outranciers, puis déconnectés de la réalité lorsqu’elle se retrouve en clinique psychiatrique. On voit aussi les réactions très calmes et raisonnables de ses proches et de sa famille, qui semblent à la fois inquiets pour elle mais prêts à la soutenir et, semble-t-il, toujours très présents pour la rassurer et l’écouter, comme son compagnon et ses parents. Au cours de sa maladie, la réalisatrice-héroïne semble traverser des épisodes de grande excitation euphorique, où elle trouve tout « magnifique » (les phases maniaques) mais elle connaît aussi l’abattement, l’angoisse et les pensées suicidaires dans ses phases de dépression. Les images sont par instants saccadées, heurtées, bousculées, et partent tantôt vers le plafond tantôt vers le sol comme pour nous montrer le déséquilibre intérieur de la réalisatrice et les chamboulements de son esprit. Indépendamment de l’image, de nombreux textes s’affichent sur fond noir, et je les ai beaucoup appréciés car ils donnent des points de vue éclairants et une prise de recul sur ce qui nous est montré, comme si les mots écrits constituaient une sorte de salut, quelque chose à quoi se raccrocher en dernier recours. La présence de collages, de dessins, de photos au sein du film complète l’autoportrait psychologique de la réalisatrice et multiplie les facettes et les points de vue.
Un très bon film, qui montre la maladie psychique dans sa réalité et dans son vécu quotidien, sans chercher à présenter la folie comme une chose horrifique ou repoussante, et sans non plus la présenter comme anodine ou banale, et donc, selon moi, avec un regard très juste et très humain !

Le Petit joueur d’échecs de Yôko Ogawa

Le blog de Goran, « des livres et des films » atteint aujourd’hui son sixième anniversaire et c’est pour cette raison que Patrice et Eva – que je remercie pour cette initiative – ont organisé une Lecture Commune en l’honneur de Goran, disparu beaucoup trop tôt, à laquelle je tenais vraiment à participer.
Il s’agissait donc de lire Le Petit joueur d’échecs de Yôko Ogawa, paru au Japon en 2009 et en France en 2013.

Note pratique sur le livre :

éditeur : Actes sud (Babel)
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle
Nombre de pages : 330.

Note sur l’écrivaine :

Yôko Ogawa (née en 1962) est une écrivaine japonaise. Diplômée de Lettres, elle se lance dans l’écriture de courts romans jusqu’au milieu des années 90, puis de romans plus épais à partir des années 2000. Des écrivains comme Haruki Murakami ou Paul Auster inspirent son œuvre, mais aussi des classiques japonais ou américains : Kawabata, Tanizaki, Carver, Fitzgerald, etc. Elle remporte le prestigieux Prix Akutagawa pour La Grossesse en 1991. Ses livres, traduits dans le monde entier, remportent un large succès.

Présentation du début de l’histoire :

Un petit garçon très sensible, imaginatif et intelligent est élevé avec son petit frère par leurs grands parents. Ce petit garçon est né avec les lèvres scellées l’une à l’autre et on a dû lui greffer sur la bouche un morceau de peau de ses jambes, si bien qu’il se retrouve plus tard avec les lèvres velues, et de plus en plus au fur et à mesure qu’il grandit. Cet enfant finit par rencontrer, par un concours de circonstances étranges, un homme obèse qui vit dans un autobus désaffecté, immobilisé au cœur d’un jardin. Cet homme obèse, grand amateur de pâtisseries, mais surtout très grand joueur d’échecs, va initier le petit garçon à ce jeu et à ses subtilités stratégiques, et il ne va pas tarder à détecter chez cet élève un véritable génie des échecs, un vrai poète de l’échiquier, comparable au grand joueur Alekhine. Mais le petit garçon commence à gagner contre son maître de plus en plus souvent et il devient clair qu’il devra bientôt se mesurer à d’autres adversaires, encore plus forts, pour parfaire son jeu. (…)

Mon humble avis :

De la même manière que Yôko Ogawa dressait dans « La formule préférée du professeur » un éloge poétique des mathématiques, avec un chouïa de vulgarisation scientifique revisitée et magnifiée par la littérature, nous nous trouvons ici devant un éloge poétique du jeu d’échecs, où il s’agit moins de détailler des stratégies et d’expliquer des tactiques – un aspect technique qui, visiblement n’intéresse pas trop l’écrivaine – que de nous émouvoir et de nous embarquer dans les mille variations d’une rêverie autour des échecs. Ainsi, elle évoque, à propos des différentes parties que joue le petit joueur d’échecs, une plongée au fond des mers ou une navigation à la surface d’un lac, et bien d’autres phénomènes naturels et aquatiques sont comparés aux différents coups des joueurs.
Curieusement, moi qui ne connais pratiquement rien à ce jeu, et qui pensais m’ennuyer passablement à la lectures de longues parties dont je ne comprends pas les subtilités, j’ai été au contraire très captivée, et mon attention était vraiment happée par la manière dont Yôko Ogawa sait camper une situation, une émotion, ou la charge affective qui peut entourer une partie d’échecs.
Car il m’a semblé, effectivement, que le vrai sujet de ce roman était l’échange affectif entre les êtres, dont les différentes parties d’échecs sont les représentations, puisque le petit joueur, qui ne veut pas grandir, a l’occasion de jouer avec (ou de mêler à son jeu d’une façon ou d’une autre) pratiquement toutes les personnes qu’il aime, depuis son maître très admiré jusqu’à la jeune fille dont il est amoureux, en passant par la vieille demoiselle qu’il respecte tout particulièrement et qu’il cherche à protéger.
Ainsi, dans ce roman, les échecs représentent par excellence la rencontre des affects et le désir de composer un poème à deux voix, dans l’harmonie complice des deux adversaires, sans que la notion de victoire ou de défaite n’ait vraiment d’importance car ce n’est pas à cela que Yôko Ogawa s’attache.
Ce roman m’a paru être une prouesse littéraire tout à fait audacieuse et remarquable : réussir à tenir en haleine son lecteur et l’émouvoir à de multiples reprises, sur un sujet aussi austère, spécial et ardu, était vraiment une gageure très risquée et c’est parfaitement réalisé, développé et imaginé.
Vous l’aurez compris, j’ai bien aimé ce livre.

Un extrait page 114

Après la perte du maître, grandir devint quelque chose d’effrayant pour le petit joueur d’échecs. Son corps s’allongeait, ses épaules s’élargissaient, ses muscles se formaient, ses chaussures rapetissaient, ses doigts grossissaient et sa pomme d’Adam apparaissait… Ces prémisses de changement l’attiraient vers un marais insondable. Tout ce qui lui évoquait l’état de grosseur devenait une arme à son encontre. Lorsqu’il aperçut en ville un homme de près de deux mètres, son sang ne fit qu’un tour et ses jambes se figèrent, et quand la télévision diffusa un reportage sur une fête autour de la plus grande pizza au monde, il eut un haut-le-coeur. Parce que le maître avait trop grandi, sa mort avait été mise en scène. Parce qu’elles avaient grandi, Indira avait été enfermée sur la terrasse du grand magasin et Miira ensevelie entre les murs. Et lui, en grandissant, il finirait par ne plus pouvoir se glisser sous la table d’échecs.
« Grandir est un drame ».
Cette phrase se grava profondément en lui.(…)

Un si bel amour et autres nouvelles de Ludmila Oulitskaïa

J’avais déjà lu ce recueil de nouvelles il y a une douzaine d’années et, comme je n’en gardais pas un souvenir très précis, j’ai voulu le relire.
S’il m’avait beaucoup plu à la première lecture, la deuxième a été un peu plus mitigée et je ne suis pas sûre d’avoir apprécié l’ensemble de ces sept nouvelles.

Ludmila Oulitskaïa (née en 1943) est une écrivaine russe de romans, de nouvelles, de contes et de théâtre. Elle ne connaît le succès dans son pays qu’après le démantèlement de l’URSS. A partir des années 90, elle remporte de nombreux Prix Littéraires en Russie et à l’étranger. Elle est mariée au sculpteur Andréï Krassouline. Le recueil de nouvelles Un si bel Amour a été publié pour la première fois en Russie en 2000 et dans sa traduction française par Sophie Benech en 2002 pour Gallimard.

Je ne vais pas présenter chacune des sept nouvelles mais seulement quatre parmi les plus marquantes.

Dans La Varicelle : Un groupe de fillettes d’une dizaine d’années, dont la plupart viennent de familles aisées ou riches, se retrouvent réunies sur l’invitation de l’une d’entre elles et profitent de l’absence des parents pour se déguiser avec les vêtements et maquillages des adultes. Elles se mettent à jouer à divers jeux mais les enfantillages dégénèrent peu à peu en débordements scabreux. (…)

Dans La Bête : Un énorme chat réussit à s’introduire régulièrement dans l’appartement de la narratrice et fait presque à chaque fois ses besoins sur son couvre-lit. Bien qu’elle ferme toutes les issues et se barricade chez elle, la mystérieuse bête continue à déambuler chez elle. Sur les conseils d’une amie, et faute d’avoir pu se débarrasser de l’animal, elle entreprend de l’amadouer en lui donnant à manger. Mais bientôt des solutions plus radicales semblent devoir s’imposer car le matou est particulièrement retors. (…)

Dans Un si bel Amour : Une adolescente tombe follement amoureuse de sa jeune et belle professeure d’allemand. Elle prend l’habitude de la suivre après la fin des cours et le mode de vie de son idole la fait rêver. Alors elle décide de lui offrir une superbe gerbe de fleurs. Mais elle ne possède pas l’argent nécessaire à cet achat luxueux. Elle sera prête à faire n’importe quoi, même les choses les plus sordides, pour réunir la somme exigée. (…)

Dans Un si gentil garçon : Un professeur quinquagénaire et plutôt raffiné propose le mariage à une brave dame pas très séduisante car il ressent une forte attirance sensuelle pour son petit garçon de douze ans. Le professeur se propose donc d’assurer à la dame tout le confort et l’aisance bourgeoise en échange des travaux ménagers et d’un respect mutuel, en tout bien tout honneur. La dame accepte cet étrange marché, sans connaître les motivations profondes du professeur. Elle se réjouit même que ce nouveau mari traite l’enfant « comme son fils » et partage avec lui toute sa culture et ses connaissances raffinées. L’enfant grandit à l’ombre de son père adoptif, qui est aussi son mentor et son amant. (…)

Mon humble Avis :

Comme vous l’aurez compris en lisant les résumés ci-dessus, la sexualité adolescente et enfantine occupe une place importante dans ces nouvelles, et elle est traitée par Ludmilla Oulitskaïa avec une certaine cruauté, un regard acéré et caustique, ce qui m’a mise plusieurs fois très mal à l’aise. La présence de personnages pédophiles dans plusieurs de ces nouvelles, est d’autant plus dérangeante que l’autrice ne semble pas les condamner d’une manière très ferme, ou plus exactement, l’aspect moral ne parait pas être son souci principal.
Il m’a semblé que l’autrice développe dans la plupart de ces nouvelles une vision très destructrice de l’amour : l’amour avilit et fait tomber dans la déchéance, soit celui qui l’éprouve soit celui qui en est l’objet.
Il est question aussi dans ces nouvelles des lois répressives de l’URSS contre l’homosexualité.
La Bête est sans doute la nouvelle qui m’a le plus intéressée, car cette histoire de chat malfaisant qui s’introduit partout m’a fait penser à un autre livre russe très célèbre Le Maître et Marguerite de Boulgakov et je pense qu’il y a là un clin d’œil de Ludmila Oulitskaïa à ce félin rusé et satanique et à ce chef d’œuvre satirique des années 1930.
Bref, un livre assez dérangeant par ses thèmes, mais à l’écriture très convaincante !

Un extrait page 173 (issu d' »Un si gentil garçon »):

(…) C’est justement au son de cette voix que Nicolaï Romanovitch avait eu une illumination : et s’il essayait d’organiser sa vie autrement… Voilà une femme d’intérieur, une intendante, une infirmière… sur la base d’un contrat loyal : donnant donnant.
Nicolaï Romanovitch allait sur ses cinquante-cinq ans, un âge respectable. Donc, entendons-nous bien, ne pas s’attendre aux plaisirs du lit ni compter dessus ; en revanche, une pièce indépendante, une totale sécurité matérielle et, cela va de soi, du respect. De votre côté, honorable Xanthippe Ivanovna, les travaux domestiques et la garde du foyer, autrement dit, la lessive, la cuisine, le ménage. Quant à votre fils, je l’adopterai, je l’élèverai de mon mieux. Je lui ferai faire des études. Oui, de la musique, de la gymnastique… Un Ganymède aux pieds légers, fleurant bon l’huile d’olive et la jeune sueur… (…)

Le Mystère Henri Pick de David Foenkinos

J’ai lu ce livre vers la fin du mois de mars 2020, en pleine période de confinement pour cause de virus, et ce choix de lecture correspondait à une envie d’humour et de légèreté.
Je savais de plus que ce roman abordait le thème de l’écriture littéraire, des échecs ou des succès de librairie, du monde de l’édition, toutes choses à priori fort intéressantes quand on aime lire et/ou écrire.

Malheureusement, ce livre n’a pas été à la hauteur de mes attentes, loin de là.
J’attendais de l’humour ou au moins de la malice, et n’en ai pas trouvé …
Le livre accumule les bluettes plus ou moins niaises entre divers personnages interchangeables, au caractère mièvre et sans relief.
La vision de l’écrivain ou du monde de l’édition donnée par Foenkinos est plutôt gentillette, pour ne pas dire neuneu : tout le monde est gentil, bien intentionné, les bons écrivains sont récompensés par des succès de librairie bien mérités et les mauvais écrivains vont au rebut, forcément, puisque le monde littéraire est connu pour la justesse de ses verdicts (puisque Foenkinos est publié chez Gallimard cela signifie qu’il est un grand auteur -> CQFD).

Il y a par ailleurs un mépris de classe assez déplaisant : les pauvres et, disons, la classe laborieuse est regardée avec condescendance : ces gens sont presque analphabètes, ne savent même pas écrire une carte postale, ne s’expriment pas non plus oralement, et le lecteur finit presque par se demander si les pauvres ne sont pas un genre de bestiaux irrécupérables, dans l’esprit de cet écrivain.

La manière dont Foenkinos essaye de nous tirer quelques larmes dans les derniers chapitres, m’a semblé poussive, préfabriquée et insincère. Comme si l’auteur se contentait d’employer des procédés déjà éprouvés ailleurs, des recettes toutes faites, mais qui ne reposent pas sur le ressenti personnel d’une vraie émotion.

Voilà les impressions que j’ai eues durant cette lecture, et je préfère les donner franchement, même si je peux me tromper et que mon avis est tout à fait subjectif.

Un livre bien peu recommandable, selon moi.