The Last Hillbilly de Diane Sara Bouzgarrou et Thomas Jenkoe

Vers la mi-juin, J’ai eu la chance de voir ce film en salle – c’était mon premier retour au cinéma depuis l’automne 2020 – et son caractère poétique, puissant, et parfois même un peu étrange, m’a donné envie d’en parler ici.
Il s’agit d’un documentaire, donc sans intrigue réellement circonstanciée, mais, en même temps, la scission du film en trois parties clairement identifiées et titrées, nous oriente vers une progression temporelle et l’approfondissement de certains thèmes.

Note technique sur le film :

Durée : 1h20
Image par Thomas Jenkoe et Son par Diane-Sara Bouzgarrou
Genre : Documentaire
Langue : Anglais (américain) sous-titré français.

Les thèmes du film

Le mot « hillbilly » signifie « péquenaud des collines » et il désigne aux Etats-Unis les descendants des premiers pionniers américains, des paysans blancs et pauvres, ignorants, consanguins, racistes, électeurs de Trump, au mode de vie inconfortable et rustique, et qui cherchent à préserver leurs traditions ancestrales, avec un certain rejet de la technologie moderne et une grande connaissance de la nature sauvage. C’est en tout cas de cette manière que le personnage principal du film, Brian Ritchie, nous décrit ces hillbillies, dont il déplore avec une pointe de nostalgie d’être le dernier représentant. Cependant, nous ne tardons pas à nous apercevoir que ce personnage est très loin d’être l’abruti ignorant qu’il vient de nous dépeindre et qu’il est au contraire un poète sensible qui a certainement beaucoup lu et auquel la vie a octroyé une profonde sagesse mais aussi une mélancolie tenace.
Le thème principal du film me semble être cette méditation devant un monde sur le point de disparaître, un monde généralement jugé comme obsolète, et les attitudes possibles face à cette disparition : s’accrocher désespérément aux traditions et tenter de les faire perdurer le plus longtemps possible, tout en sachant que les jeunes générations ne prendront pas la relève car tout cela les ennuie ? Ou peut-être essayer de dégager une signification, une réflexion sur l’histoire et sur l’existence, comme le fait le personnage principal lorsqu’il essaye de s’adresser à ses enfants qui ne s’intéressent qu’à moitié à ses propos.

Mon humble Avis :

Le héros du film, Brian Ritchie, est un personnage attachant, dont la voix rauque, le visage marqué par les épreuves, le charisme et le regard pénétrant s’imposent à l’écran, de même que les silhouettes barbues et pittoresques des quelques amis qui l’entourent et avec qui il partage les travaux des champs et autres tâches rudes et viriles. Et, en effet, à part les deux ou trois petites filles ou préadolescentes de la famille, l’absence complète des femmes adultes ne peut que frapper le regard et a suscité chez moi des tas d’hypothèses : les mères, sœurs et, surtout, épouses ont-elles déserté ce monde austère et sans agrément pour une vie plus moderne et plus agréable ? On peut facilement le supposer, et cela renforce encore l’impression d’un monde finissant, en cours de délitement, et que la vie abandonne peu à peu.
Parmi les images qui m’ont particulièrement marquée, je citerai le dépoussiérage des trophées de chasse : des bustes de cerfs empaillés, accrochés aux murs de la maison, que les hommes manipulent soigneusement et tamponnent délicatement avec des chiffons, tout en se remémorant les dates lointaines où ils ont tué ces animaux. La scène a un côté grotesque et vaguement monstrueux, un peu surréaliste et ironique à la fois, que j’ai énormément apprécié. Et, en tant que symboles d’un passé que ces hommes voudraient ressusciter, ou du moins préserver, ces têtes de cerfs semblent à la fois tragiques, dérisoires et d’un goût douteux.
Un très beau film, riche de sens et de sentiments !

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Ferdydurke de Witold Gombrowicz

couverture chez folio

J’ai lu ce livre dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran, un rendez-vous que maintenant vous connaissez bien !
Witold Gombrowicz (1904-1969) est un écrivain polonais, reconnu aujourd’hui comme l’un des plus grands auteurs du 20è siècle, et dont les oeuvres les plus connues sont, précisément, « Ferdydurke« (1937), « Les Envoûtés » (1939), « Pornographie » (1960) et « Cosmos » (1964).

Vous vous demandez peut-être ce que signifie « Ferdydurke » ? Eh bien, je me le demande aussi ! Car ce mot ne figure à aucun moment dans ce roman, ce n’est pas le nom d’un des personnages ni celui de la ville ou du pays où ils vivent. Mystère ! En tout cas, ce titre nous place d’emblée dans le monde de l’absurdité, du non-sens, de la bizarrerie, et il est donc parfaitement représentatif de ce roman.

De quoi est-il question au début de ce livre ?

Le héros, nommé Jojo Kowalski, est un adulte de trente ans que tout le monde considère comme un adolescent – c’est à dire que, selon Gombrowicz, on le « cucultise » (on l’infantilise) mais il ne se révolte pas beaucoup contre cette « cucultisation ».
Notre héros de trente ans est donc pris en main par le vieil éducateur Pimko, qui le conduit au lycée au milieu de professeurs peu engageants et parmi des camarades de classe turbulents et bagarreurs. Puis il est placé dans la famille Lejeune, qui se pique de modernisme, et dont la fille très séduisante, une moderne lycéenne, a des mollets fascinants qui rendent Jojo Kowalski fou amoureux. De ce fait, il est plus avantageux pour lui d’être considéré comme un adolescent plutôt que comme un trentenaire sérieux, pour se rapprocher de la jeune fille. Mais les Lejeune ne risquent-ils pas bientôt de le prendre en grippe et de lui « faire une gueule », pour reprendre une de ses expressions fétiches ? Car « faire une gueule » signifie pour lui « transformer quelqu’un, le considérer selon une autre forme que la sienne, d’un point de vue psychologique ».

Mon humble avis :

C’est un roman très étonnant, où il ne faut pas chercher le réalisme des faits ou des descriptions, car la place du langage est prépondérante de même que le rôle du jeu entre l’écrivain et son lecteur. On sent que Gombrowicz est très conscient de ses effets sur la psychologie du lecteur : cherchant à le provoquer, à le surprendre sans cesse, à le pousser dans certaines réflexions, à le bousculer par le rire, l’inconvenance ou l’étrangeté.
J’ai lu que Gombrowicz avait eu des influences dadaïstes et effectivement ça se voit, par la critique féroce des arts et de la culture, la causticité et la dérision vis-à-vis des figures d’autorité et de tout ce que l’on tient habituellement pour respectable.
Il s’attaque tout aussi férocement au sentiment amoureux, qui ne trouve aucune grâce à ses yeux, et qu’il voit comme une forme ultime de « cucultisation », d’enfermement, de ridicule.
A certains moments du livre, l’auteur interrompt sa narration pour nous livrer ses réflexions sur ses buts en tant que romancier, ce qu’il cherche à faire avec ce roman, comme s’il arrêtait le jeu pour nous en donner les règles et la signification.
J’ai vraiment beaucoup aimé, c’est clairement un roman important qui mérite d’être lu, même s’il peut parfois désorienter ! Et puis je suis bon public pour cette forme d’humour très caustique et irrespectueuse.

Un Extrait page 64-65

– Un grand poète ! Rappelez-vous cela, c’est important. Pourquoi l’aimons-nous ? Parce que c’était un grand poète. C’était un poète plein de grandeur ! Ignorants, paresseux, je vous le dis avec patience, enfoncez-vous bien cela dans la tête, je vais vous le répéter encore une fois, Messieurs : un grand poète, Jules Slowacki, grand poète, nous aimons Jules Slowacki et sommes enthousiasmés par sa poésie parce que c’était un grand poète. Veuillez prendre note de ce sujet pour un devoir à faire à la maison : « Pourquoi les poésies de Jules Slowacki, ce grand poète, contiennent-elles une beauté immortelle qui éveille l’enthousiasme ?
A cet endroit du cours, un des élèves se tortilla nerveusement et gémit :
– Mais puisque moi je ne m’enthousiasme pas du tout ! Je ne suis pas du tout enthousiasmé ! Ca ne m’intéresse pas ! Je ne peux pas en lire plus de deux strophes, et même ça, ça ne m’intéresse pas. Mon Dieu, comment est-ce que ça pourrait m’enthousiasmer puisque ça ne m’enthousiasme pas ?
Il se rassit, les yeux exorbités, comme s’il sombrait dans un abîme. Devant sa confession naïve, le maître faillit s’étrangler.
– Pas si fort, par pitié ! siffla-t-il. Galkiewicz, vous serez collé. Vous voulez ma perte ? Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous dites ?
(…)

Deux Poèmes de Boris Vian

photo de boris vian en musicien de jazz

Boris Vian (mort en 1959) était né le 10 mars 1920 et fêterait donc ses 101 ans aujourd’hui.
Pour l’occasion, je vous propose de lire deux de ses poèmes, qui sont un peu dans le style de ses chansons.

La Vie c’est comme une dent

La vie c’est comme une dent
D’abord on y a pas pensé
On s’est contenté de mâcher
Et puis ça se gâte soudain
Ca vous fait mal, et on y tient
Et on la soigne et les soucis
Et pour qu’on soit vraiment guéri
Il faut vous l’arracher, la vie.

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Les Araignées

Dans les maisons où les enfants meurent
Il entre de très vieilles personnes
Elles s’asseyent dans l’antichambre
Leur canne entre leurs genoux noirs
Elles écoutent, hochent la tête.

Toutes les fois que l’enfant tousse
Leurs mains s’agrippent à leurs cœurs
Et font des grandes araignées jaunes
Et la toux se déchire au coin des meubles
En s’élevant, molle comme un papillon pâle
Et se heurte au plafond pesant.

Elles ont de vagues sourires
Et la toux de l’enfant s’arrête
Et les grandes araignées jaunes
Se reposent, en tremblant,
Sur les poignées de buis poli
Des cannes, entre les genoux durs.

Et puis, lorsque l’enfant est mort
Elles se lèvent, et vont ailleurs…

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J’ai trouvé ces deux poèmes dans le Volume « Romans Nouvelles Œuvres Diverses » de Boris Vian publié chez Les Classiques modernes de La Pochothèque qui date de 1991.

L’Eté de Kikujiro de Kateshi Kitano

affiche du film (1999)

Je n’avais encore jamais vu de film de Kateshi Kitano, célèbre réalisateur japonais des années 1990-2000, surtout réputé pour ses films de yakuza particulièrement sombres et violents, mais qui a aussi réalisé des films plus paisibles et moins sanglants, comme on peut le constater dans L’été de Kikujiro, une comédie dramatique qui date de 1999, et dont le héros principal est un petit garçon esseulé et en quête de ses origines, prénommé Masao.

Synopsis vu par Allociné :

Masao s’ennuie. Les vacances scolaires sont là. Ses amis sont partis.
Il habite Tokyo avec sa grand-mère dont le travail occupe les journées. Grâce à une amie de la vieille femme, Masao rencontre Kikujiro, un yakusa vieillissant, qui décide de l’accompagner à la recherche de sa mère qu’il ne connait pas. C’est le début d’un été pas comme les autres pour Masao…

Mon humble avis :

Voici un film plutôt mignon et sympathique, qui accorde une large part à l’humour, avec de nombreuses séquences amusantes qui se succèdent, un peu dans l’esprit des films à sketchs.
Le film accumule les trouvailles visuelles insolites et divertissantes, et je citerai par exemple l’apprentissage de la natation par Kikujiro, ou les personnages déguisés en pastèques, ou en extra-terrestres, ou en poissons géants, etc.
Certaines scènes oniriques sont aussi très réussies, avec des danseurs de butô (une danse contemporaine japonaise subversive et impressionnante à voir).
Le film repose essentiellement sur le duo formé par le vieux yakuza bourru, au langage pas très délicat, et le petit garçon triste et timide.
La dynamique de ce duo fonctionne bien sûr à partir de l’antinomie apparente des deux personnages et, au début de l’histoire, le yakuza profite de sa position de force pour se servir des capacités supposées du petit garçon : il utilise l’enfant comme porte-chance pour jouer à des jeux d’argent, le rabroue, l’insulte, le harcèle.
Mais petit à petit, les ressemblances entre les deux personnages se font jour : le yakuza Kikujiro s’identifie à Masao car il a eu le même genre d’enfance que lui, il multiplie les gags car il a envie de « le faire rire », il tente de le protéger à plusieurs reprises contre les vérités blessantes de la vie et il évoque même à un moment l’hypothèse réjouissante d’élever Masao et de jouer pour lui le rôle de père.
Mais on s’aperçoit au cours du film que Kikujiro est resté un grand enfant, que la compagnie de Masao a réveillé en lui des blessures secrètes et pas seulement son esprit gaguesque et potache.
Ainsi, l’émotion est aussi présente dans ce film, et plusieurs scènes nous le rappellent.
Parallèlement à l’évolution de Kikujiro vers plus de douceur et de sensibilité, le petit garçon évolue lui aussi, il devient plus joyeux et semble gagner en maturité.
Un film que je suis contente d’avoir vu !

La Piscine de Yôko Ogawa

couverture chez Actes Sud

J’avais lu il y a une dizaine d’années « La Marche de Mina » de Yôko Ogawa et je l’avais moyennement apprécié. Mais, connaissant la grande valeur de cette écrivaine, par le biais de critiques élogieuses, d’amis ou de blogs, j’avais envie de découvrir d’autres livres d’elle, pour me faire un avis plus sérieux.

Yôko Ogawa (née en 1962) est une écrivaine japonaise. Diplômée de Lettres, elle se lance dans l’écriture de courts romans jusqu’au milieu des années 90. Des écrivains comme Haruki Murakami ou Paul Auster inspirent son œuvre, mais aussi des classiques japonais ou américains : Kawabata, Tanizaki, Carver, Fitzgerald, etc. Elle remporte le prestigieux Prix Akutagawa pour La Grossesse en 1991. La Piscine dont je vais parler aujourd’hui a été publiée au Japon en 1990 et traduite en français en 1995 par Rose-Marie Makino-Fayolle, pour les éditions Actes Sud.

Petite présentation de l’intrigue de ce roman :

L’histoire se passe dans un orphelinat. L’héroïne, Aya, une adolescente, est la fille unique du directeur de l’orphelinat : elle est élevée parmi les autres enfants, avec cette différence que les autres enfants peuvent être adoptés et quitter l’orphelinat tandis que l’héroïne restera là jusqu’à la fin de ses études. Aya aime regarder, à la piscine, les plongeons de Jun, un des orphelins de son âge, qui lui inspire des sentiments forts et un élan vers la pureté. A contrario, l’héroïne aime aussi maltraiter une toute petite fille de l’orphelinat, Rie, âgée d’un an et demi environ, car elle prend plaisir à voir couler ses larmes et assouvit ainsi certaines tendances sadiques, en cachette de son entourage, et sachant que la fillette ne se plaindra pas. (…)

Mon humble Avis :

Il m’a semblé que ce court roman recelait des significations psychanalytiques profondes, en plaçant toute l’intrigue sous le signe de l’eau (la piscine, les larmes, la neige, la scène du lavage de maillots, la scène de la pluie), comme autant de moyens de purifier l’héroïne de ses penchants mi pervers mi idéalistes et Aya elle-même exprime plusieurs fois cette soif de pureté. Mais l’eau est aussi une référence au liquide amniotique, à la matrice originelle, ce qui prend un sens douloureux et crucial dans le contexte d’un orphelinat, où la plupart des enfants ont perdu leurs origines. Bizarrement, dans cet orphelinat, la personne qui semble la plus mal dans sa peau et la plus perdue est justement cette adolescente, la seule qui a encore ses parents, tandis que les autres orphelins sont relativement sereins. Ces parents, justement, bien qu’ils dirigent l’institution, sont assez fantomatiques dans cette histoire, réduits à quelques caractéristiques de surface, et on sent que l’adolescente leur en veut et qu’elle cherche des échappatoires en reportant son attention vers les autres enfants, qui sont à la fois ses semblables et ses opposés, enviés et méprisés, aimés et repoussés.
Un très beau portrait d’adolescente, tiraillée entre des élans paradoxaux, et un livre très subtil, riche de symboles, où chaque détail a sa signification et où chaque phrase ajoute sa nuance au tableau d’ensemble !

Un Extrait page 34

(…)
Le figuier qui avait été planté à l’emplacement du vieux puits ne donnait plus de figues depuis longtemps et il avait été détruit. A la place, il ne restait plus qu’un petit monticule de terre.
Rie jouait avec une petite pelle pour enfants au sommet de ce monticule. Je la surveillais de loin, assise sur une caisse de bouteilles de jus de fruits.
Ses jambes qui dépassaient sous sa robe de chambre étaient blanches et lisses comme une motte de beurre. Les cuisses des bébés, si différentes soient-elles, foncées et parsemées de taches, irritées par une éruption quelconque, ou couvertes de stries tellement elles sont potelées, attirent toujours mon regard. Les cuisses des bébés deviennent érotiques à force d’être sans défense, et semblent d’une fraîcheur étrange, comme si elles appartenaient à un autre être vivant.
(…)

Trois poèmes d’Albane Gellé

couverture chez Cheyne

Albane Gellé est une poète française née en 1971. Elle a publié une trentaine de recueils chez différents éditeurs.
J’ai acheté récemment son livre « L’au-delà de nos âges » paru aux éditions Cheyne en 2020, et j’ai apprécié sa délicatesse et sa justesse.
J’ai sélectionné trois poèmes dans ce recueil, parmi mes préférés.

(page 48)

Nous sommes l’enfant d’hier
la morte de demain
nous sommes la mère
nous sommes la fille
les jours passent
nos yeux grandissent
nous voyons bien que tout change
nous choisissons enfin
de ne pas être une autre
que celle que nous sommes
vivante
irrécupérable.

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(page 45)

Nous parcourons les âges
l’amour est du voyage
nous revêtons ses mues
pour le meilleur et pour le pire
serments crachés et puis rompus
nous alternons entre chaud froid
tunnels passés
nous remercions les crépuscules
sur le clocher un coq s’affole
girouette avec le vent du nord.

**

(page 32)

Nous nous convertissons
nous adhérons nous payons cher
nos violentes appartenances
nous barrons le passage
à la petite voix
celle-là dedans qui tambourine
des au secours à tout-va
nous flottons entre-deux
coupant les racines
et coupant les ailes
nous sommes nombreux
et nous sommes seuls.

ALBANE GELLE

Deux poèmes de Katherine Mansfield

couverture du recueil de K. Mansfield chez Arfuyen

Ces deux poèmes sont extraits du recueil de Poèmes de Katherine Mansfield publié chez Arfuyen en version bilingue en 1990, dans une traduction et suivi d’une postface d’Anne Wade Minkowski.
Le premier est en vers rimés et mesurés, le second en vers libres, ce qui n’est plus visible dans la traduction.

Les poèmes de ce recueil ont été écrits entre 1909 et 1919, beaucoup d’entre eux évoquent la mort du jeune frère de l’écrivaine et son deuil douloureux.
D’après la postface, Les Poèmes de Katherine Mansfield sont assez méconnus, et mésestimés dans son pays où on leur préfère de très loin ses nouvelles.

Katherine Mansfield (1888-1923) – de son vrai nom Kathleen Beauchamp – est une écrivaine et poète britannique d’origine néo-zélandaise, autrice en 1922 de La Garden-Party, son livre le plus connu. Elle est morte de la tuberculose à l’âge de seulement 34 ans.

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L’enfant de la mer

Vers le vaste monde, mère, tu l’envoyas,
Ornant son corps de corail et d’écume,
Peignant une vague dans sa tiède chevelure.
Ainsi l’as tu chassée de sa demeure.

Par la nuit noire elle se glissa dans la ville
Et sous un porche elle s’installa,
Petite enfant bleue à la robe ourlée d’écume.

Ni sœur ni frère
Pour entendre ses appels et répondre à ses cris.
Son visage brillait sous la tiède chevelure
Comme une lune minuscule apparue dans le ciel.

Elle vendit son corail ; elle vendit son écume ;
Son cœur arc-en-ciel telle une conque se brisa :
Sur la pointe des pieds elle s’en revint chez elle.

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Il y eut autrefois un enfant

Il y eut autrefois un enfant.
Pâle et silencieux, il venait jouer dans mon jardin.
Il a suffi qu’il sourie et j’ai tout su de lui,
J’ai su ce qu’il avait dans ses poches,
Comment seraient ses mains dans les miennes
Et les accents les plus intimes de sa voix.
Je l’ai mené par les allées secrètes,
Lui montrant où mes trésors étaient cachés.
Je l’ai laissé jouer avec chacun d’eux,
J’ai enfermé mes pensées dans une petite cage d’argent
Et les lui ai données à garder…
Le jardin était obscur, mais pour nous pas assez encore.
Sur la pointe des pieds, nous avons cheminé parmi les ténèbres
Et dans les bassins d’ombre, sous les arbres,
Nous nous sommes baignés,
Faisant semblant d’être sous la mer.
Une fois, à la limite du jardin,
Nous avons entendu des pas sur la route du Monde.
Oh, comme nous avons eu peur !
« As-tu déjà marché sur cette route ? », ai-je murmuré.
Il fit signe que oui, et nous avons secoué la tête
Pour faire tomber les larmes de nos yeux.
Il y eut autrefois un enfant.
Pâle et silencieux, il venait – tout seul –
Jouer dans mon jardin.
Quand nous nous sommes rencontrés,
Nous avons échangé un baiser,
Mais quand il est parti,
Nous n’avons même pas fait un geste d’adieu.

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Les Armoires vides, d’Annie Ernaux

J’ai déjà chroniqué sur ce blog un grand nombre de romans d’Annie Ernaux et il était temps que je m’attaque à son tout premier livre, publié chez Gallimard en 1973, Les Armoires vides (référence à un poème d’Eluard qu’elle cite en exergue).
Dans ce roman, on trouve en germe un certain nombre des thèmes chers à l’écrivaine et qu’elle détaillera dans ses ouvrages suivants : l’avortement qu’elle a subi lorsqu’elle était étudiante, la honte du milieu social de ses parents, le désir d’ascension sociale allant de pair avec l’amour des livres et de la littérature, le conformisme de sa mère, etc.
Bien que l’autrice ait choisi le prénom de Denise pour désigner son héroïne, ainsi que des noms de lieux factices, adoptant la forme d’une fiction, nous lisons à travers ces lignes un roman autobiographique et reconnaissons parfaitement le désir d’Annie Ernaux de rendre compte de sa propre réalité par l’écriture.
Cependant le style de l’écrivaine est très différent dans ce premier roman de ce qu’il sera plus tard, neutre et épuré, dans La Place ou dans Mémoire de Fille. On trouve en effet dans les Armoires vides un mélange d’argot, de langage populaire ou trivial, et de langage plus soutenu, qui convoquent les deux milieux sociaux auxquels elle se réfère : celui des parents et celui de l’école privée chrétienne où ils l’ont mise – deux mondes socialement opposés, ressentis comme inconciliables.
Dans ce roman-ci elle essaye aussi très fréquemment de susciter le dégoût du lecteur par des évocations d’odeurs, de couleurs, de détails sordides sur lesquels elle insiste beaucoup.
Pour ma part, j’ai été étonnée et mal à l’aise devant la haine et la rancœur étalées tout le long du livre contre à peu près tout le monde, les pauvres, les riches, les commerçants, les notables, ses parents, ses camarades d’école, ses professeurs, ses flirts et ses amants, ceux qui n’ont pas de culture et ceux qui en ont …
J’ai été étonnée aussi que certaines choses soient considérées par l’autrice comme typiquement prolo (l’avortement, le désir sexuel, l’alcoolisme, l’absence de pudeur, de distinction et de culture, etc.) comme si les bourgeois et les riches étaient tous des petits saints, sans vie sexuelle, qui n’avortaient pas, ne buvaient pas, passaient leur vie à se cultiver et étaient tous très distingués …

Un livre qui ne m’a plu que très moyennement, mais qui est intéressant par l’éclairage insolite qu’il apporte sur l’oeuvre ultérieure de cette écrivaine et, peut-être, sur ses sentiments profonds.

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Une histoire d’amour et de ténèbres d’Amos Oz

J’ai lu ce livre sur les conseils de Strum, blogueur expert en cinéma, dont je vous invite à découvrir les excellentes chroniques ici.

Ce livre autobiographique d’Amos Oz (1939-2018), écrit au début des années 2000, retrace non seulement la jeunesse de l’auteur et son histoire familiale oscillant entre tragique et comique, mais aussi tout un pan de l’histoire du peuple juif au 20ème siècle, avec notamment la difficile création de l’Etat d’Israël, le conflit avec les Palestiniens et les autres pays arabes, etc.
Ainsi, la grande Histoire se mêle sans cesse à la vie du jeune Amos et marque profondément son éducation.
Ses parents, originaires d’Europe de l’Est et qui vivaient à Vilna dans les années 30, ont fui les persécutions et les rafles juste à temps et ont pu sauver leur vie, mais d’autres, oncles, neveux, ou amis, ont été tués, imprimant dans cette famille le traumatisme et le deuil.
Pour décrire cette famille, je dirais qu’elle est essentiellement composée d’érudits, d’universitaires spécialistes de littérature européenne, philologues, maîtrisant des dizaines de langues, et ne vivant que pour et par les livres. Tous ou presque, fréquentent des écrivains célèbres, poètes, et même un prix Nobel de Littérature (Agnon), des penseurs, et toutes sortes d’intellectuels.
Mais le jeune Amos tournera le dos à cet héritage très littéraire en allant travailler comme agriculteur dans un kibboutz, avant de finalement renouer avec la culture de son enfance et se vouer à l’écriture.
Surtout, ce livre retrace le destin de ses parents, et s’interroge sur les raisons du suicide de sa mère, alors qu’il avait douze ans, un suicide précédé par une longue et mystérieuse maladie que nul remède ne pouvait guérir.
Ce suicide plane sur l’ensemble de cette histoire, comme une hantise irrémédiable, et, sans chercher explicitement des causes, l’auteur laisse transparaître une vie et une âme blessée.
Malgré ces aspects sombres et dramatiques, ce livre ne se départit jamais d’un humour et d’une sensibilité tout à fait merveilleux.

Un chef d’oeuvre, que je recommande !

Extrait page 324

(…) Nous craignions de produire sur les goys une mauvaise impression, le ciel nous en préserve, et qu’alors ils se fâchent et nous fassent des choses terribles auxquelles mieux valait ne pas penser.
Mille fois, on enfonçait dans la tête des enfants juifs qu’ils devaient bien se conduire avec eux, même s’ils étaient grossiers ou ivres, qu’en aucun cas il ne fallait les mécontenter, qu’il ne fallait pas discuter avec un goy ni trop marchander avec lui, qu’il ne fallait pas l’énerver ni relever la tête, et toujours toujours leur sourire et leur parler posément, pour qu’ils ne disent pas que nous faisons du bruit, et toujours leur parler dans un polonais le plus pur et correct possible, pour qu’ils ne puissent pas dire que nous leur polluons leur langue, mais pas trop châtié non plus, pour qu’ils ne disent pas que nous avons le toupet de viser trop haut, que nous sommes âpres au gain, et qu’ils ne disent pas non plus que notre jupe est tachée, à Dieu ne plaise ! (…)

Mon Antonia, de Willa Cather

Ce roman, écrit en 1918 par Willa Cather (1873-1947) est un classique des Lettres américaines. Je l’ai lu chez Rivages-poche (350 pages).
Il s’agit d’une nouvelle Lecture Commune avec Goran du blogue des Livres et des Films, que je vous invite à visiter au plus vite pour découvrir sa critique !

Ce livre nous ramène au temps des pionniers américains du 19è siècle, parmi les divers immigrés d’origine européenne qui cherchaient une vie meilleure en Amérique. Il est présenté par Willa Cather, dans une brève introduction, comme le recueil de souvenirs d’un de ses amis de longue date, Jim Burden, c’est-à-dire que ce roman couvre une bonne trentaine d’années, depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte de ce personnage. Ce livre relate l’évolution de ses relations d’amitié amoureuse pour Antonia, de quatre ans son aînée, une jeune fille courageuse, travailleuse, jolie mais « forte comme un homme » qui va connaître dans sa vie des alternances de malheurs et de bonheurs, contrairement à Jim Burden, qui suit un chemin sans heurts vers la réussite sociale : études brillantes, goût de la culture et des travaux intellectuels, situation stable.
Si Antonia est plutôt une fille de la campagne, éprise de la nature et des travaux des champs, Jim Burden sera amené à quitter la terre pour s’installer en ville, laissant son amour de jeunesse derrière lui, non sans regrets. Différence sociale qui ne cesse de s’accentuer au fur et à mesure que Jim gravit les échelons de la réussite. Malgré tout, son amour pour Antonia reste enfoui en lui, à la fois fraternel et sensuel, un amour qui résiste au temps mais qui n’en demeure pas moins impossible, pour des raisons qui ne sont jamais clairement exprimées mais que l’on devine.
Beaucoup de personnages secondaires gravitent autour de ce duo central, et ils sont également très bien dessinés et intéressants, surtout les personnages féminins, qu’il s’agisse de Lena Lingard, à qui tout un chapitre est consacré, ou de Mrs Harling et de ses filles, elles présentent des figures de réussite féminine, de forts tempéraments, qui sont plaisants à suivre.
J’aurais malgré tout quelques petites réserves sur le fond de ce roman : ici, les valeurs de l’argent et de la réussite sociale semblent des horizons indépassables, ce qui n’exclut pas un grand sens moral. Le roman baigne dans un climat assez puritain, qui tranche avec la littérature européenne de la même époque. Par ailleurs, tous les personnages (sauf deux méchants corrupteurs de jeunes filles) apparaissent bons et pleins de qualités humaines, ce qui m’a paru peut-être un peu trop idyllique …
Un roman tout de même intéressant, riche en péripéties, agréable à suivre.

Extrait page 121 :

Aux premiers jours du printemps, après cet hiver rigoureux, on n’arrivait pas à se rassasier de l’air vif. Chaque matin, je me réveillais avec le sentiment renouvelé que l’hiver était fini. Il n’y avait aucun des signes avant-coureurs du printemps que je guettais lorsque j’étais en Virginie, pas de forêts bourgeonnantes ni de jardins en fleurs. Ici, tout ce qu’il y avait c’était le printemps lui-même : ses pulsions, un certain frémissement, son essence même présente partout, dans le ciel où couraient les nuages rapides, dans la pâle lumière du soleil, dans le vent haut et tiède qui se levait d’un coup et retombait de la même manière, capricieux et joueur comme un jeune chien qui lance ses pattes sur vous et, d’un coup, se couche pour se faire caresser. (…)