Les Demeurées de Jeanne Benameur

J’ai lu ce très court roman (à peine 80 pages en folio) parce que j’en avais lu des critiques dithyrambiques sur des blogs et des sites littéraires, et que je ne trouvais même aucune voix discordante dans ce concert de louanges, ce qui aiguise toujours fortement ma curiosité et me donne envie d’en savoir plus sur une oeuvre si parfaite.
L’histoire part d’une situation simple (à raconter, mais sûrement pas à vivre) : une femme « demeurée », qui n’a même pas l’usage de la parole, et est employée comme bonne à tout faire, élève sa fille sans paroles et sans aucun accès à la connaissance, ce qu’elles vivent toutes les deux très bien, dans un amour fusionnel et exclusif, jusqu’au jour où la petite doit être scolarisée et que l’institutrice essaye de s’immiscer entre la femme et son enfant.
Malheureusement, je n’ai pas du tout cru à cette histoire, dès le départ la situation m’a semblé factice, artificielle. Déjà, on ne sait pas à quelle époque c’est supposé se dérouler, et à plusieurs reprises on s’interroge sur ce flou temporel. Je me suis demandé comment les gens du village, et comment l’employeuse de la « demeurée » avaient pu la laisser élever son enfant toute seule, dans un tel état d’incapacité mentale. Mais, en même temps, si elle a un emploi et un enfant, elle n’est peut-être pas si demeurée que l’auteure veut bien nous laisser le croire … Par ailleurs, on ne sait pas comment l’enfant a fait pour apprendre à parler, elle qui vit recluse avec une mère aphasique depuis sa naissance, sans aucun autre contact.
Non, décidément, ça ne m’a pas paru vraisemblable et, malgré les autres qualités du roman, je n’ai pas du tout adhéré à cette histoire.
De plus, il y a un côté démonstratif qui m’a laissée perplexe …
L’écriture, très travaillée, montre une préciosité poétique assez étonnante, mais on peut préférer des styles plus simples et plus directs, et c’est mon cas.
Une lecture qui m’a laissée sur ma faim !

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Le Chaudron, de Kiyoko Murata

Présentation de l’éditeur :

Tami a dix-sept ans. Elle est en vacances chez sa grand-mère avec son frère et leurs cousins, ceci en l’absence de leurs parents partis au chevet d’un grand-oncle.
Bonne ménagère, c’est tout naturellement que Tami s’installe en cuisine auprès de son aïeule. Chaque jour au jardin, elles composent ensemble un tableau de couleurs et de saveurs, qu’elles jettent ensuite dans le chaudron avant de proposer à la famille une multitude de goûts aussi variés qu’élaborés.
C’est un été particulier pour la vieille dame. Alors que le temps du repas Tami reconstruit minutieusement la sérénité des lieux, les enfants perçoivent les séismes de la tristesse, les questions se font plus précises, la mort justifie le désir de réponses aux silences.
Perdue dans les profondeurs de sa mémoire, la vieille dame redessine pour eux l’arbre généalogique de la famille.
Le Chaudron a été adapté au cinéma par Akira Kurosawa sous le titre : Rhapsodie en août. Kiyoko Murata est née en 1945. Elle a obtenu le fameux prix Akutagawa pour Le Chaudron. Elle vit dans la province de Fukuoka, la plus méridionale des quatre îles principales de l’archipel.

Mon avis :

Ce court roman – qui se lit en une soirée – est agréable mais un peu léger. J’ai assez vite deviné la fin et, sans vouloir vous la dévoiler à mon tour, il m’a semblé que les caractères des uns et des autres auraient pu être plus fouillés, moins lisses peut-être.
Néanmoins, on suit avec un certain intérêt les émotions de ces enfants aux prises avec l’adversité, et cette histoire est joliment écrite, avec un côté « conte contemporain » assez plaisant mais un peu naïf.

Le Chaudron était paru chez Actes Sud en 2008, dans une traduction d’Anne-Yvonne Gouzard, et je l’ai lu dans le cadre du défi « Autour du monde elles écrivent » organisé par Eléonore, pour le continent asiatique.

Un extrait d’Alice au Pays des Merveilles


Charmée et amusée par ma lecture d’Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll – lu déjà quand j’étais petite mais dont je ne gardais pas vraiment de souvenir – je vous en reproduis un extrait.

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Page 104-105

Le Chat se contenta de sourire en voyant Alice. Elle lui trouva l’air fort aimable ; néanmoins, il avait des griffes extrêmement longues et un très grand nombre de dents, c’est pourquoi elle sentit qu’elle devait le traiter avec respect.
« Minet-du-comté-de-Chester », commença-t-elle assez timidement, car elle ne savait pas trop si ce nom lui plairait.
Le Chat s’étant contenté de sourire plus largement, Alice pensa : « Allons, jusqu’ici il est satisfait », et elle continua :
« – Voudriez-vous me dire, s’il vous plaît, par où je dois m’en aller d’ici ?
– Cela dépend beaucoup de l’endroit où tu veux aller.
– Peu m’importe l’endroit…
– En ce cas, peu importe la route que tu prendras.
– … pourvu que j’arrive quelque part » ajouta Alice en guise d’explication.
 » Oh, tu ne manqueras pas d’arriver quelque part, si tu marches assez longtemps. »
Alice comprit que c’était indiscutable ; en conséquence elle essaya une autre question :
 » Quelle espèce de gens trouve-t-on dans ces parages ?
– Dans cette direction-ci « , répondit le Chat, en faisant un geste de sa patte droite, « habite un Chapelier ; et dans cette direction-là » (il fit un geste de sa patte gauche), « habite un Lièvre de Mars. Tu peux aller rendre visite à l’un ou à l’autre : ils sont fous tous les deux.
– Mais je ne veux pas aller parmi les fous !
– Impossible de faire autrement ; nous sommes tous fous ici. Je suis fou. Tu es folle.
– Comment savez-vous que je suis folle ?
– Si tu n’étais pas folle, tu ne serais pas venue ici »

L’écharpe rouge, d’Yves Bonnefoy


Au début des années 60, Yves Bonnefoy écrit un poème d’une centaine de vers libres, à la tonalité énigmatique, qu’il considère comme une idée de début de récit. Mais, reprenant plusieurs fois ce texte par la suite, il ne parvient ni à le continuer ni à l’interpréter, et ce n’est qu’une cinquantaine d’années plus tard qu’il aboutit à une interprétation, éclairante sur son enfance, sur son rapport à ses parents, sur sa façon d’envisager le langage et la parole poétique. Cette analyse de texte, passant par le prisme de la mémoire, nous en apprend finalement beaucoup sur le poète, sur sa conception de la poésie et sur les éléments qui ont nourri son inconscient. Mais, pour autant, si ce livre puise parfois dans la psychanalyse, il garde avec elle de fortes distances, doutant par exemple du complexe d’Œdipe stricto sensu et lui préférant le plus subtil complexe d’Orphée, que le poète invente pour l’occasion. Ce poème énigmatique, qui sert de point de départ au livre, intitulé L’écharpe rouge, met en scène une représentation allusive des parents d’Yves Bonnefoy. Il faut préciser que ses parents représentaient chacun des langages bien particuliers, le père taciturne, le patois partagé par le couple mais dont l’enfant était exclu, la langue poétique proche de celle de l’enfance, et la langue savante, conceptuelle, aux fins utilitaires.
Ce sont surtout ces évocations des parents, des souvenirs d’enfance, qui m’ont touchée et qui m’ont paru vraies. Les explications du poète sur ses conceptions de la langue m’ont semblé moins convaincantes, moins claires parfois, alors que le reste du récit est écrit dans un style limpide et précis.
Un livre que j’aurai sûrement beaucoup de plaisir à relire, pour approfondir et affiner ma compréhension, et qui donne en tout cas très envie de replonger dans la poésie d’Yves Bonnefoy.

Extrait page 79 :

Toute la famille avait accompagné Elie à la gare, on causait autour de lui, dans l’attente de l’omnibus, mais moi, assez enfant pour cela encore, je m’étais mis en tête de lui offrir un porte-bonheur, et je m’étais éloigné jusqu’à l’aiguillage, là où le quai s’effaçait dans l’herbe, déjà celle de la campagne alentour. Pour ses derniers mètres ce bord de la voie ferrée était recouvert de trèfle, petites feuilles sombres serrées au ras du sol les unes contre les autres, et mon désir était d’y trouver un de ces trèfles à quatre feuilles qui assurent prospérité et bonheur.

Tel père tel fils, de Kore-Eda Hirokazu


Je viens de regarder le DVD de Tel père tel fils de Kore-Eda, sorti en salles en 2013, et je me propose d’écrire une chronique à chaud, de noter mes impressions telles qu’elles arrivent.

L’histoire commence banalement dans une famille traditionnelle japonaise : le père, chef de famille assumant ses décisions, dynamique, obsédé par la réussite professionnelle, la mère, gentille et soumise, femme au foyer, partageant son temps entre les diverses tâches domestiques, et le petit garçon, Keita, âgé de six ans et demi, qui a un caractère doux comme sa mère, ce qui inquiète son père qui le voudrait plus travailleur et moins sensible.
Mais, bientôt, la clinique où est né Keita, appelle les parents pour leur apprendre que leur fils a été échangé à la naissance avec un autre nourrisson. Leur fils biologique, qui n’est donc pas Keita, a été élevé par une autre famille beaucoup plus modeste, avec un père petit commerçant, au tempérament farceur et paresseux, et une mère qui est plutôt une forte femme, ainsi que deux frères et sœurs.
Les parents de Keita, très déstabilisés, et même un peu désespérés, apprennent à connaître l’autre famille.
Suivant les conseils de l’hôpital, ils décident de récupérer chacun leur fils biologique, en supposant que les liens du sang seront les plus forts.

J’ai trouvé ce film extrêmement bien fait et émouvant. La psychologie des différents personnages est très fouillée, et tout à fait vraisemblable. Les situations sonnent juste, de même que les dialogues. J’ai peut-être regretté que le personnage du père prenne autant de place, par rapport à la mère qui aurait pu avoir plus de poids, mais c’est probablement un reflet de la société japonaise, où les femmes n’ont pas beaucoup voix au chapitre. Ainsi, le personnage du père est le plus creusé et le plus complexe, et on suit pas à pas tout son cheminement intérieur : c’est un homme dur et ambitieux qui évolue tout le long du film et finit par s’humaniser beaucoup, par laisser parler son cœur et sa fibre sensible.
Le contraste entre les deux familles est aussi très bien rendu – sans caricature – avec d’un côté la famille citadine aisée, éduquant son enfant avec certains principes rigides et une sévérité modérée mais réelle, quand de l’autre côté la famille populaire vit davantage dans le désordre et la bonne humeur, peut-être même un certain laisser-aller, au jour le jour.
On ressent, en tant que spectateur, beaucoup d’émotion devant le silence et le regard de ce petit garçon, qui ne comprend pas tout, mais qui comprend tout de même assez pour souffrir.

In memoriam de Paul Léautaud


J’avais envie depuis longtemps de découvrir l’oeuvre de Paul Léautaud, et c’est grâce à un excellent article de Goran du blog « des livres et des films » que j’ai enfin pris la décision de me procurer son petit livre autobiographique intitulé In memoriam et qui parle essentiellement du père de l’écrivain.
Je vous renvoie à l’article de Goran pour un point de vue plus étoffé que le mien : ici.
Je dirai en préambule que j’ai admiré le style très limpide et très concis de Léautaud, un style très enlevé et même léger dont il ne se départit pas, même quand il aborde un thème aussi grave que l’agonie de son père, qu’il traite avec une désinvolture étonnante, avouant même que cela le divertit de se rappeler ces souvenirs, et ayant l’air pressé que cette corvée de veiller son père mourant soit terminée. Peut-être que cette légèreté amusée et cynique n’est qu’une pose de dandy, destinée à choquer le bourgeois du début du 20è siècle, et d’ailleurs elle pourrait nous heurter encore un peu en ce début de 21è siècle, mais très modérément.
Léautaud nous parle de son enfance dans la première moitié du livre, une enfance triste où ses parents ne s’occupaient pas de lui, sa mère absente, et son père coureur de jupons infatigable, amateur de très jeunes filles, qui était aussi homme de théâtre.
C’est malgré tout un portrait superficiel qu’il dresse de son père, dont nous ne saurons ni les traits de caractère ni les idées, et dont le seul souci qui intéresse son fils est celui des femmes.
Ce livre, écrit en 1905, ne manque pas de détails croustillants sur la vie privée de son père et sur ses tâtonnements d’adolescent timide, et il rappelle un peu l’état d’esprit des vaudevilles de l’époque, voire, en moins percutant, la cruauté d’un Maupassant.
In memoriam m’a intéressée surtout comme reflet d’une époque, car j’aurais aimé moins de cynisme dans le regard de l’auteur.

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Pieuvre, un récit de Valérie Canat de Chizy


Pieuvre est un récit composé de courts chapitres, où les souvenirs d’enfance et de jeunesse se succèdent pour former le tableau d’une mémoire douloureuse et d’un salut par l’écriture.
Dans ce livre, on suit le parcours et l’évolution d’une petite fille sensible, atteinte de surdité, de ses progrès et de sa relation privilégiée avec son orthophoniste et de ses difficultés à établir un lien avec les autres, jusqu’à ce que la poésie parvienne à percer la bulle.
Pieuvre nous fait ressentir la solitude et l’exclusion de celle qui est murée dans son handicap et qui ne trouve pas la solution pour briser la glace, une sensation que nous avons sans doute tous déjà ressentie, à un degré moindre, si nous avons connu la timidité, le handicap, ou une expérience indicible qui nous aurait coupé des autres momentanément.
C’est un livre qui maintient un bel équilibre entre sincérité et pudeur : les souvenirs sont décrits avec la justesse d’une émotion contenue et on sent que chaque mot a été soigneusement pesé et choisi.
La communication, empêchée durant de longues années, a trouvé dans ce beau récit poétique sa délivrance et son épanouissement, et cette lecture est à la fois enrichissante et émouvante.

Pieuvre est paru chez Jacques André Editeur en 2011, vous pouvez le commander sur le site de l’éditeur.

Voici un morceau choisi (d’autres extraits de Pieuvre sont disponibles sur le web) :

Tiraillée entre le désir de vivre et l’exigence de l’écriture, j’oscille entre ouverture et repli. Il me faut trouver l’équilibre juste entre ces deux pôles. L’extériorisation me fait perdre de la profondeur. Tandis que la solitude me rapproche de ce qui en moi est humain. Forcément douloureuse, elle me mène à creuser dans l’obscurité pour trouver la lumière. Etre entourée par ceux que j’aime est pour moi une forme d’agrément qui, cependant, n’est jamais éloigné des fantômes du passé. Dans la vie sociale elle-même, ce que je perçois de l’autre s’apparente encore bien souvent à de la noirceur. Mon malaise persiste. L’autre sera toujours, d’une certaine façon, un étranger. Et dans ma relation à cet étranger, l’approche pourrait être celle de deux aimants qui, tout à la fois, s’attirent et se repoussent.

Temps du rêve, d’Henry Bauchau

bauchau_temps_reve J’ai acheté ce livre, court roman ou longue nouvelle, tout à fait par hasard, et par curiosité.
J’ai appris que c’était une oeuvre de jeunesse, l’auteur ayant une petite vingtaine d’années quand il l’a écrite, roman autobiographique qui retrace quelques jours de vacances durant son enfance, alors qu’il était chez ses cousins dans une grande propriété à la campagne, et que, âgé de onze ans, il est tombé amoureux d’une de ses petits voisines, Inngué, âgée de huit ans, lors d’une journée de jeux mémorable. Nous assistons à ces parties de cache-cache, propices aux confidences et aux apartés, à ces courses dans des coins dangereux du jardin, avec un étang tourbillonnant qui a connu ses drames et ses interdits, les parties de trapèzes où les garçons rivalisent d’habileté et autres jeux sportifs qui sont l’occasion de se faire admirer par les autres enfants.
C’est une histoire toute simple, sans grande péripéties, mais où on sent l’enchantement des sentiments naissants et les grands élans joyeux, tout comme on sent la chaleur et la moiteur de cette chaude journée d’été, avec ses parfums de fleurs et les relents de vase verte de l’étang dangereux, qui rappelle que ce jardin merveilleux n’est pas tout à fait un paradis et que les amours enfantines ne sont pas facilitées par les adultes, bien au contraire.
J’ai beaucoup aimé l’écriture d’Henry Bauchau, qui s’attache à décrire les couleurs, les parfums, les atmosphères, de même que les mouvements vifs et les sonorités des rires des petits enfants.
Cette écriture sensuelle et presque impressionniste m’a un peu rappelé le style savoureux de Colette.

Combray, de Marcel Proust

proust-du-cote-de-chez-swannÇa doit faire pas loin de vingt ans que je me dis chaque année « Et si je me mettais enfin à lire Proust ? » et que je me réponds à chaque fois « Oh, non, je ne suis pas encore assez mûre ! ». Je ne sais pas trop ce qui me faisait si peur dans Proust, ce qui m’intimidait autant, mais je crois que sa réputation d’auteur aux « interminables phrases », au style excessivement subtil, et aux préoccupations exclusivement mondaines me donnait des boutons rien qu’à les imaginer.

Finalement, 2016 aura été l’année propice pour sauter le pas et je m’en félicite car c’est une magnifique découverte qui, à mon avis, restera unique et inoubliable.

Déjà, je voudrais tordre le cou aux préjugés et aux clichés qui entourent l’œuvre proustienne : ses phrases sont assez longues, c’est vrai, mais pas interminables, et j’ai déjà lu des écrivains, anciens ou contemporains, aux phrases beaucoup plus longues que les siennes (Jérôme Ferrari par exemple, pour ne citer que lui). Par ailleurs, il m’a semblé que la phrase proustienne ne faisait pas d’excès de subtilités ou de raffinements abscons (comme je l’imaginais) mais qu’elle est au contraire précise et éclairante. Certes, la lecture de Proust demande du calme et de la concentration, mais je trouve qu’on entre assez facilement dans son monde, dans ses descriptions (qui sont toutes plus magnifiques les unes que les autres, et je le dis d’autant plus facilement que, d’habitude, je n’adore pas les longues descriptions), dans ses analyses psychologiques ou introspectives d’une intelligence remarquable et souvent teintées d’un humour irrésistible. Par ailleurs, je dois en être actuellement autour de la page 280 et je n’ai croisé jusqu’à présent qu’une seule duchesse (Madame de Guermantes) qui n’a d’ailleurs occupé que deux ou trois pages et qui a disparu bien vite : ce n’est donc pas, contrairement à ce que j’imaginais, une succession de tableaux mondains et de discussions de salons entre baronnes et comtesses, ce qui m’aurait grandement ennuyée !

Non, bien loin de ce que j’imaginais, ce sont des souvenirs d’enfance, une tante plus ou moins neurasthénique et hypocondriaque dans la maison de laquelle on découvre le monde et les caractères de quelques personnages marquants, certains provinciaux qui ne sont pas sans évoquer Balzac, certains qui appartiennent à la famille du narrateur et dont l’autorité est source de craintes et de souffrances – une maison dans laquelle on découvre aussi la littérature, le plaisir d’écrire, les premiers élans amoureux, les beautés de la nature.
Le narrateur découvre le monde et les caractères, c’est-à-dire, aussi, la mesquinerie et la cruauté, et même si l’auteur n’insiste pas excessivement sur ces aspects.
On découvre un narrateur sensible, introverti, désespérément attaché à sa mère, et qui se désole à l’idée qu’il ne deviendra jamais écrivain parce qu’il « n’a pas d’idées ». Il lit avec passion les romans d’un certain Bergotte, auteur qu’il admire et qu’il brûle de rencontrer pour connaître son avis sur toutes les questions qui le préoccupent.
C’est aussi une sorte d’ode à la sensualité : plaisirs de la vue dans les jardins d’aubépine, plaisirs de l’odorat dans la maison et la chambre de la tante, plaisirs du goût grâce à la cuisine raffinée de la bonne Françoise, si bien décrits que le lecteur en perçoit aussitôt les effluves et les nuances.

Ce roman est à la fois un plaisir pour l’esprit et pour tous les sens !

Le tramway, de Claude Simon

simon_tramwayCe roman n’en est pas vraiment un : il ne « raconte » pas d’histoire, on ne peut pas dire qu’il s’y « passe » quelque chose, et pourtant le lecteur réussit à reconstituer le déroulement d’une mémoire – qui se trouve justement être le dernier mot du livre.
Le Tramway est en réalité une sorte d’album de souvenirs, avec des images très nettes et très fortes (d’une précision quasiment photographique) qui se succèdent sans chronologie, l’esprit de l’auteur faisant de fréquents allers et retours entre le présent et le passé.
Dans le présent, Claude Simon est gravement malade, hospitalisé dans un service de pneumologie, il partage sa chambre avec un vieillard coquet et maniaque dont la méticulosité le dégoûte, mais il ne peut pas s’empêcher de l’observer. Dans le passé, des images de la ville où il a passé son enfance, jalonnées par les trajets du tramway qui le conduisaient du quartier des cinémas à celui des plages, éloignés l’un de l’autre d’une quinzaine de kilomètres.
Les images évoquées par Claude Simon sont tantôt inquiétantes (par exemple, la « Plage Mondaine », mauvais lieu décrié par les adultes), tantôt familières et rassurantes (le conducteur du tramway, qui, par ses gestes et sa posture, exerçait un genre de fascination sur l’enfant), plus rarement joyeuses (les parties de tennis avec ses cousins) mais parfois pointent des souvenirs plus douloureux (sa mère, émaciée par une grave maladie, mangeant avec dégoût des boulettes de viande crue), voire carrément effrayants (la bonne à tout faire tuant des chatons en les jetant contre un mur). Les souvenirs sanglants et inquiétants deviennent de plus en plus présents au fur et à mesure qu’on se rapproche de la fin du livre.
Les phrases de Claude Simon sont longues, avec de nombreuses imbrications de parenthèses, très descriptives, fourmillant d’innombrables détails très précis. S’il nous décrit une scène, il en détaille tous les aspects de couleur, de forme, de lieu, de temps, la gestuelle et les visages des personnages, dans une sorte de vertige hyperréaliste.
Ce livre, entièrement dépourvu de dialogues, demande au lecteur une certaine concentration mais il est néanmoins assez agréable à lire et n’est jamais ennuyeux.
J’ai trouvé que c’était un beau livre, mais je ne le conseillerais pas aux personnes allergiques aux longues descriptions.

Le Tramway date de 2001, il s’agit du dernier roman de Claude Simon (1913 – 2005), qui avait reçu le Prix Nobel de Littérature en 1985 pour l’ensemble de son œuvre.