Trois poèmes d’Albane Gellé

couverture chez Cheyne

Albane Gellé est une poète française née en 1971. Elle a publié une trentaine de recueils chez différents éditeurs.
J’ai acheté récemment son livre « L’au-delà de nos âges » paru aux éditions Cheyne en 2020, et j’ai apprécié sa délicatesse et sa justesse.
J’ai sélectionné trois poèmes dans ce recueil, parmi mes préférés.

(page 48)

Nous sommes l’enfant d’hier
la morte de demain
nous sommes la mère
nous sommes la fille
les jours passent
nos yeux grandissent
nous voyons bien que tout change
nous choisissons enfin
de ne pas être une autre
que celle que nous sommes
vivante
irrécupérable.

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(page 45)

Nous parcourons les âges
l’amour est du voyage
nous revêtons ses mues
pour le meilleur et pour le pire
serments crachés et puis rompus
nous alternons entre chaud froid
tunnels passés
nous remercions les crépuscules
sur le clocher un coq s’affole
girouette avec le vent du nord.

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(page 32)

Nous nous convertissons
nous adhérons nous payons cher
nos violentes appartenances
nous barrons le passage
à la petite voix
celle-là dedans qui tambourine
des au secours à tout-va
nous flottons entre-deux
coupant les racines
et coupant les ailes
nous sommes nombreux
et nous sommes seuls.

ALBANE GELLE

Deux poèmes de Katherine Mansfield

couverture du recueil de K. Mansfield chez Arfuyen

Ces deux poèmes sont extraits du recueil de Poèmes de Katherine Mansfield publié chez Arfuyen en version bilingue en 1990, dans une traduction et suivi d’une postface d’Anne Wade Minkowski.
Le premier est en vers rimés et mesurés, le second en vers libres, ce qui n’est plus visible dans la traduction.

Les poèmes de ce recueil ont été écrits entre 1909 et 1919, beaucoup d’entre eux évoquent la mort du jeune frère de l’écrivaine et son deuil douloureux.
D’après la postface, Les Poèmes de Katherine Mansfield sont assez méconnus, et mésestimés dans son pays où on leur préfère de très loin ses nouvelles.

Katherine Mansfield (1888-1923) – de son vrai nom Kathleen Beauchamp – est une écrivaine et poète britannique d’origine néo-zélandaise, autrice en 1922 de La Garden-Party, son livre le plus connu. Elle est morte de la tuberculose à l’âge de seulement 34 ans.

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L’enfant de la mer

Vers le vaste monde, mère, tu l’envoyas,
Ornant son corps de corail et d’écume,
Peignant une vague dans sa tiède chevelure.
Ainsi l’as tu chassée de sa demeure.

Par la nuit noire elle se glissa dans la ville
Et sous un porche elle s’installa,
Petite enfant bleue à la robe ourlée d’écume.

Ni sœur ni frère
Pour entendre ses appels et répondre à ses cris.
Son visage brillait sous la tiède chevelure
Comme une lune minuscule apparue dans le ciel.

Elle vendit son corail ; elle vendit son écume ;
Son cœur arc-en-ciel telle une conque se brisa :
Sur la pointe des pieds elle s’en revint chez elle.

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Il y eut autrefois un enfant

Il y eut autrefois un enfant.
Pâle et silencieux, il venait jouer dans mon jardin.
Il a suffi qu’il sourie et j’ai tout su de lui,
J’ai su ce qu’il avait dans ses poches,
Comment seraient ses mains dans les miennes
Et les accents les plus intimes de sa voix.
Je l’ai mené par les allées secrètes,
Lui montrant où mes trésors étaient cachés.
Je l’ai laissé jouer avec chacun d’eux,
J’ai enfermé mes pensées dans une petite cage d’argent
Et les lui ai données à garder…
Le jardin était obscur, mais pour nous pas assez encore.
Sur la pointe des pieds, nous avons cheminé parmi les ténèbres
Et dans les bassins d’ombre, sous les arbres,
Nous nous sommes baignés,
Faisant semblant d’être sous la mer.
Une fois, à la limite du jardin,
Nous avons entendu des pas sur la route du Monde.
Oh, comme nous avons eu peur !
« As-tu déjà marché sur cette route ? », ai-je murmuré.
Il fit signe que oui, et nous avons secoué la tête
Pour faire tomber les larmes de nos yeux.
Il y eut autrefois un enfant.
Pâle et silencieux, il venait – tout seul –
Jouer dans mon jardin.
Quand nous nous sommes rencontrés,
Nous avons échangé un baiser,
Mais quand il est parti,
Nous n’avons même pas fait un geste d’adieu.

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Les Armoires vides, d’Annie Ernaux

J’ai déjà chroniqué sur ce blog un grand nombre de romans d’Annie Ernaux et il était temps que je m’attaque à son tout premier livre, publié chez Gallimard en 1973, Les Armoires vides (référence à un poème d’Eluard qu’elle cite en exergue).
Dans ce roman, on trouve en germe un certain nombre des thèmes chers à l’écrivaine et qu’elle détaillera dans ses ouvrages suivants : l’avortement qu’elle a subi lorsqu’elle était étudiante, la honte du milieu social de ses parents, le désir d’ascension sociale allant de pair avec l’amour des livres et de la littérature, le conformisme de sa mère, etc.
Bien que l’autrice ait choisi le prénom de Denise pour désigner son héroïne, ainsi que des noms de lieux factices, adoptant la forme d’une fiction, nous lisons à travers ces lignes un roman autobiographique et reconnaissons parfaitement le désir d’Annie Ernaux de rendre compte de sa propre réalité par l’écriture.
Cependant le style de l’écrivaine est très différent dans ce premier roman de ce qu’il sera plus tard, neutre et épuré, dans La Place ou dans Mémoire de Fille. On trouve en effet dans les Armoires vides un mélange d’argot, de langage populaire ou trivial, et de langage plus soutenu, qui convoquent les deux milieux sociaux auxquels elle se réfère : celui des parents et celui de l’école privée chrétienne où ils l’ont mise – deux mondes socialement opposés, ressentis comme inconciliables.
Dans ce roman-ci elle essaye aussi très fréquemment de susciter le dégoût du lecteur par des évocations d’odeurs, de couleurs, de détails sordides sur lesquels elle insiste beaucoup.
Pour ma part, j’ai été étonnée et mal à l’aise devant la haine et la rancœur étalées tout le long du livre contre à peu près tout le monde, les pauvres, les riches, les commerçants, les notables, ses parents, ses camarades d’école, ses professeurs, ses flirts et ses amants, ceux qui n’ont pas de culture et ceux qui en ont …
J’ai été étonnée aussi que certaines choses soient considérées par l’autrice comme typiquement prolo (l’avortement, le désir sexuel, l’alcoolisme, l’absence de pudeur, de distinction et de culture, etc.) comme si les bourgeois et les riches étaient tous des petits saints, sans vie sexuelle, qui n’avortaient pas, ne buvaient pas, passaient leur vie à se cultiver et étaient tous très distingués …

Un livre qui ne m’a plu que très moyennement, mais qui est intéressant par l’éclairage insolite qu’il apporte sur l’oeuvre ultérieure de cette écrivaine et, peut-être, sur ses sentiments profonds.

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Une histoire d’amour et de ténèbres d’Amos Oz

J’ai lu ce livre sur les conseils de Strum, blogueur expert en cinéma, dont je vous invite à découvrir les excellentes chroniques ici.

Ce livre autobiographique d’Amos Oz (1939-2018), écrit au début des années 2000, retrace non seulement la jeunesse de l’auteur et son histoire familiale oscillant entre tragique et comique, mais aussi tout un pan de l’histoire du peuple juif au 20ème siècle, avec notamment la difficile création de l’Etat d’Israël, le conflit avec les Palestiniens et les autres pays arabes, etc.
Ainsi, la grande Histoire se mêle sans cesse à la vie du jeune Amos et marque profondément son éducation.
Ses parents, originaires d’Europe de l’Est et qui vivaient à Vilna dans les années 30, ont fui les persécutions et les rafles juste à temps et ont pu sauver leur vie, mais d’autres, oncles, neveux, ou amis, ont été tués, imprimant dans cette famille le traumatisme et le deuil.
Pour décrire cette famille, je dirais qu’elle est essentiellement composée d’érudits, d’universitaires spécialistes de littérature européenne, philologues, maîtrisant des dizaines de langues, et ne vivant que pour et par les livres. Tous ou presque, fréquentent des écrivains célèbres, poètes, et même un prix Nobel de Littérature (Agnon), des penseurs, et toutes sortes d’intellectuels.
Mais le jeune Amos tournera le dos à cet héritage très littéraire en allant travailler comme agriculteur dans un kibboutz, avant de finalement renouer avec la culture de son enfance et se vouer à l’écriture.
Surtout, ce livre retrace le destin de ses parents, et s’interroge sur les raisons du suicide de sa mère, alors qu’il avait douze ans, un suicide précédé par une longue et mystérieuse maladie que nul remède ne pouvait guérir.
Ce suicide plane sur l’ensemble de cette histoire, comme une hantise irrémédiable, et, sans chercher explicitement des causes, l’auteur laisse transparaître une vie et une âme blessée.
Malgré ces aspects sombres et dramatiques, ce livre ne se départit jamais d’un humour et d’une sensibilité tout à fait merveilleux.

Un chef d’oeuvre, que je recommande !

Extrait page 324

(…) Nous craignions de produire sur les goys une mauvaise impression, le ciel nous en préserve, et qu’alors ils se fâchent et nous fassent des choses terribles auxquelles mieux valait ne pas penser.
Mille fois, on enfonçait dans la tête des enfants juifs qu’ils devaient bien se conduire avec eux, même s’ils étaient grossiers ou ivres, qu’en aucun cas il ne fallait les mécontenter, qu’il ne fallait pas discuter avec un goy ni trop marchander avec lui, qu’il ne fallait pas l’énerver ni relever la tête, et toujours toujours leur sourire et leur parler posément, pour qu’ils ne disent pas que nous faisons du bruit, et toujours leur parler dans un polonais le plus pur et correct possible, pour qu’ils ne puissent pas dire que nous leur polluons leur langue, mais pas trop châtié non plus, pour qu’ils ne disent pas que nous avons le toupet de viser trop haut, que nous sommes âpres au gain, et qu’ils ne disent pas non plus que notre jupe est tachée, à Dieu ne plaise ! (…)

Mon Antonia, de Willa Cather

Ce roman, écrit en 1918 par Willa Cather (1873-1947) est un classique des Lettres américaines. Je l’ai lu chez Rivages-poche (350 pages).
Il s’agit d’une nouvelle Lecture Commune avec Goran du blogue des Livres et des Films, que je vous invite à visiter au plus vite pour découvrir sa critique !

Ce livre nous ramène au temps des pionniers américains du 19è siècle, parmi les divers immigrés d’origine européenne qui cherchaient une vie meilleure en Amérique. Il est présenté par Willa Cather, dans une brève introduction, comme le recueil de souvenirs d’un de ses amis de longue date, Jim Burden, c’est-à-dire que ce roman couvre une bonne trentaine d’années, depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte de ce personnage. Ce livre relate l’évolution de ses relations d’amitié amoureuse pour Antonia, de quatre ans son aînée, une jeune fille courageuse, travailleuse, jolie mais « forte comme un homme » qui va connaître dans sa vie des alternances de malheurs et de bonheurs, contrairement à Jim Burden, qui suit un chemin sans heurts vers la réussite sociale : études brillantes, goût de la culture et des travaux intellectuels, situation stable.
Si Antonia est plutôt une fille de la campagne, éprise de la nature et des travaux des champs, Jim Burden sera amené à quitter la terre pour s’installer en ville, laissant son amour de jeunesse derrière lui, non sans regrets. Différence sociale qui ne cesse de s’accentuer au fur et à mesure que Jim gravit les échelons de la réussite. Malgré tout, son amour pour Antonia reste enfoui en lui, à la fois fraternel et sensuel, un amour qui résiste au temps mais qui n’en demeure pas moins impossible, pour des raisons qui ne sont jamais clairement exprimées mais que l’on devine.
Beaucoup de personnages secondaires gravitent autour de ce duo central, et ils sont également très bien dessinés et intéressants, surtout les personnages féminins, qu’il s’agisse de Lena Lingard, à qui tout un chapitre est consacré, ou de Mrs Harling et de ses filles, elles présentent des figures de réussite féminine, de forts tempéraments, qui sont plaisants à suivre.
J’aurais malgré tout quelques petites réserves sur le fond de ce roman : ici, les valeurs de l’argent et de la réussite sociale semblent des horizons indépassables, ce qui n’exclut pas un grand sens moral. Le roman baigne dans un climat assez puritain, qui tranche avec la littérature européenne de la même époque. Par ailleurs, tous les personnages (sauf deux méchants corrupteurs de jeunes filles) apparaissent bons et pleins de qualités humaines, ce qui m’a paru peut-être un peu trop idyllique …
Un roman tout de même intéressant, riche en péripéties, agréable à suivre.

Extrait page 121 :

Aux premiers jours du printemps, après cet hiver rigoureux, on n’arrivait pas à se rassasier de l’air vif. Chaque matin, je me réveillais avec le sentiment renouvelé que l’hiver était fini. Il n’y avait aucun des signes avant-coureurs du printemps que je guettais lorsque j’étais en Virginie, pas de forêts bourgeonnantes ni de jardins en fleurs. Ici, tout ce qu’il y avait c’était le printemps lui-même : ses pulsions, un certain frémissement, son essence même présente partout, dans le ciel où couraient les nuages rapides, dans la pâle lumière du soleil, dans le vent haut et tiède qui se levait d’un coup et retombait de la même manière, capricieux et joueur comme un jeune chien qui lance ses pattes sur vous et, d’un coup, se couche pour se faire caresser. (…)

La Honte, d’Annie Ernaux


Je continue l’exploration de l’oeuvre d’Annie Ernaux, avec l’intention de lire tous ses livres, et La Honte s’est révélée être, une fois de plus, un livre très intéressant, mêlant la mémoire autobiographique de l’auteure, la sociologie et l’histoire, sur fond de lutte des classes.
L’incipit de ce livre nous fait entrer directement dans le vif du sujet, nous dévoilant d’emblée le motif de la honte :

Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début de l’après-midi.

A partir de cette scène, datée de 1952, alors qu’Annie Ernaux est âgée d’à peine douze ans, elle éprouve un choc émotionnel violent qui déclenche chez elle un sentiment de honte durable, qu’elle va tenter d’élucider durant tout le livre.
Pour tenter de comprendre d’où lui est venue cette honte, elle reconstitue le contexte social et culturel dans lequel elle vivait, elle se souvient des mentalités de son entourage, de la religiosité de sa mère et de l’école privée où elle allait, mais aussi de l’ambition de ses parents, qui l’exhortaient à « réussir mieux qu’eux », lui donnant une perspective d’ascension sociale par les études.
Cette scène de violence de son père contre sa mère, surgissant brutalement dans un quotidien plein de dignité et de bonne tenue, lui donne la conscience d’appartenir à une classe sociale modeste puisque, dans les années 50, un préjugé tenace voulait que la violence conjugale soit plutôt le fait des prolétaires ou des ivrognes.
On sent que, dans l’esprit d’Annie Ernaux, l’éducation religieuse et les préjugés des années 50, pleins d’interdits et de convenances rigides, avec le souci du qu’en-dira-t-on et des valeurs conservatrices, sont les principales causes de cette honte qu’elle a éprouvée.
Dans ce livre, où la notion de lutte des classes est sous-jacente, j’ai trouvé que cette façon d’analyser la petite fille qu’elle était, entièrement déterminée par les influences de son milieu, paraissait à la fois dérangeante et plutôt convaincante.
L’écriture de l’auteure est ici, comme dans la plupart de ses livres, claire, précise et sans fioritures. Elle aime citer, parmi ses souvenirs, des paroles récurrentes de ses proches, pour nous immerger dans un contexte historique, avec les critères de jugement d’une époque et d’un milieu, et ces reconstitutions sont très vivantes.
Bien que je n’aie pas connu les années 50, me situant plutôt à la génération suivante, et bien que mes souvenirs d’enfance diffèrent totalement de ceux d’Annie Ernaux, j’ai lu ce livre avec un sentiment de familiarité, comme si j’étais plus ou moins impliquée, ce qui est sans doute dû à la grande intimité que cette auteure sait établir avec son lecteur.

Extrait page 31

Depuis plusieurs jours, je vis avec la scène du dimanche de juin. Quand je l’ai écrite, je la voyais en « clair », avec des couleurs, des formes distinctes, j’entendais les voix. Maintenant, elle est grisée, incohérente et muette, comme un film sur une chaîne de télévision cryptée regardé sans décodeur. L’avoir mise en mots n’a rien changé à son absence de signification. Elle est toujours ce qu’elle a été depuis 52, une chose de folie et de mort, à laquelle j’ai constamment comparé, pour évaluer leur degré de douleur, la plupart des événements de ma vie, sans lui trouver d’équivalent. (…)

J’ai lu ce livre en folio, il était paru chez Gallimard en 1997.

Mes parents, d’Hervé Guibert

J’avais acheté ce livre après avoir lu A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, que j’avais bien aimé.
Ici aussi il s’agit d’un récit autobiographique, ou plus exactement d’une autofiction, et il est sans doute peu intéressant de chercher à démêler le vrai du faux, puisque souvent l’imaginaire romanesque est au service de la vérité.
Mes Parents est un livre qui juxtapose des souvenirs de manière à peu près chronologique, de la petite enfance à l’âge adulte, et sur des thèmes variés, mais il m’a semblé que le fil conducteur du récit était l’homosexualité du narrateur, ses attirances, ses amours, ses rencontres, et la manière dont ses parents ont réagi c’est-à-dire avec une bienveillante incompréhension.
Le narrateur dresse un portrait de ses parents peu flatteur : il les présente comme avares, mesquins, assez médiocres par leurs ambitions et leurs talents. En même temps, il semble ressentir un grand amour pour son père, même si ce dernier le décevra souvent.
Par rapport à la mère, on ressent aussi une grande aversion mais des aveux d’amour surgissent tout à coup lorsqu’elle tombe gravement malade dans la dernière partie du livre. Les paragraphes deviennent alors plus courts, moins aboutis littérairement, avec des extraits de journal intime, ce qui témoigne de la douleur du narrateur-auteur et de sa peine à s’exprimer.

Un livre intéressant, émouvant, qui m’a paru cependant moins abouti qu’A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, avec un côté plus fragmentaire et éparpillé.

Voici un extrait page 64

Le dimanche matin, ma sœur et moi on est obligés d’aller à la messe, sinon on n’a pas les dix francs d’argent de poche hebdomadaire qui nous permettent l’après-midi d’aller au cinéma. La messe est une torture, le dimanche je déteste mon père. Je l’adore le jeudi après-midi, il devient mon meilleur copain. Après le déjeuner nous descendons ensemble dans la rue, ma mère nous regarde derrière la fenêtre, tout de suite je mets ma main droite dans la main gauche de mon père et il les enfouit toutes les deux dans sa poche.

Les Demeurées de Jeanne Benameur

J’ai lu ce très court roman (à peine 80 pages en folio) parce que j’en avais lu des critiques dithyrambiques sur des blogs et des sites littéraires, et que je ne trouvais même aucune voix discordante dans ce concert de louanges, ce qui aiguise toujours fortement ma curiosité et me donne envie d’en savoir plus sur une oeuvre si parfaite.
L’histoire part d’une situation simple (à raconter, mais sûrement pas à vivre) : une femme « demeurée », qui n’a même pas l’usage de la parole, et est employée comme bonne à tout faire, élève sa fille sans paroles et sans aucun accès à la connaissance, ce qu’elles vivent toutes les deux très bien, dans un amour fusionnel et exclusif, jusqu’au jour où la petite doit être scolarisée et que l’institutrice essaye de s’immiscer entre la femme et son enfant.
Malheureusement, je n’ai pas du tout cru à cette histoire, dès le départ la situation m’a semblé factice, artificielle. Déjà, on ne sait pas à quelle époque c’est supposé se dérouler, et à plusieurs reprises on s’interroge sur ce flou temporel. Je me suis demandé comment les gens du village, et comment l’employeuse de la « demeurée » avaient pu la laisser élever son enfant toute seule, dans un tel état d’incapacité mentale. Mais, en même temps, si elle a un emploi et un enfant, elle n’est peut-être pas si demeurée que l’auteure veut bien nous laisser le croire … Par ailleurs, on ne sait pas comment l’enfant a fait pour apprendre à parler, elle qui vit recluse avec une mère aphasique depuis sa naissance, sans aucun autre contact.
Non, décidément, ça ne m’a pas paru vraisemblable et, malgré les autres qualités du roman, je n’ai pas du tout adhéré à cette histoire.
De plus, il y a un côté démonstratif qui m’a laissée perplexe …
L’écriture, très travaillée, montre une préciosité poétique assez étonnante, mais on peut préférer des styles plus simples et plus directs, et c’est mon cas.
Une lecture qui m’a laissée sur ma faim !

Le Chaudron, de Kiyoko Murata

Présentation de l’éditeur :

Tami a dix-sept ans. Elle est en vacances chez sa grand-mère avec son frère et leurs cousins, ceci en l’absence de leurs parents partis au chevet d’un grand-oncle.
Bonne ménagère, c’est tout naturellement que Tami s’installe en cuisine auprès de son aïeule. Chaque jour au jardin, elles composent ensemble un tableau de couleurs et de saveurs, qu’elles jettent ensuite dans le chaudron avant de proposer à la famille une multitude de goûts aussi variés qu’élaborés.
C’est un été particulier pour la vieille dame. Alors que le temps du repas Tami reconstruit minutieusement la sérénité des lieux, les enfants perçoivent les séismes de la tristesse, les questions se font plus précises, la mort justifie le désir de réponses aux silences.
Perdue dans les profondeurs de sa mémoire, la vieille dame redessine pour eux l’arbre généalogique de la famille.
Le Chaudron a été adapté au cinéma par Akira Kurosawa sous le titre : Rhapsodie en août. Kiyoko Murata est née en 1945. Elle a obtenu le fameux prix Akutagawa pour Le Chaudron. Elle vit dans la province de Fukuoka, la plus méridionale des quatre îles principales de l’archipel.

Mon avis :

Ce court roman – qui se lit en une soirée – est agréable mais un peu léger. J’ai assez vite deviné la fin et, sans vouloir vous la dévoiler à mon tour, il m’a semblé que les caractères des uns et des autres auraient pu être plus fouillés, moins lisses peut-être.
Néanmoins, on suit avec un certain intérêt les émotions de ces enfants aux prises avec l’adversité, et cette histoire est joliment écrite, avec un côté « conte contemporain » assez plaisant mais un peu naïf.

Le Chaudron était paru chez Actes Sud en 2008, dans une traduction d’Anne-Yvonne Gouzard, et je l’ai lu dans le cadre du défi « Autour du monde elles écrivent » organisé par Eléonore, pour le continent asiatique.

Un extrait d’Alice au Pays des Merveilles


Charmée et amusée par ma lecture d’Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll – lu déjà quand j’étais petite mais dont je ne gardais pas vraiment de souvenir – je vous en reproduis un extrait.

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Page 104-105

Le Chat se contenta de sourire en voyant Alice. Elle lui trouva l’air fort aimable ; néanmoins, il avait des griffes extrêmement longues et un très grand nombre de dents, c’est pourquoi elle sentit qu’elle devait le traiter avec respect.
« Minet-du-comté-de-Chester », commença-t-elle assez timidement, car elle ne savait pas trop si ce nom lui plairait.
Le Chat s’étant contenté de sourire plus largement, Alice pensa : « Allons, jusqu’ici il est satisfait », et elle continua :
« – Voudriez-vous me dire, s’il vous plaît, par où je dois m’en aller d’ici ?
– Cela dépend beaucoup de l’endroit où tu veux aller.
– Peu m’importe l’endroit…
– En ce cas, peu importe la route que tu prendras.
– … pourvu que j’arrive quelque part » ajouta Alice en guise d’explication.
 » Oh, tu ne manqueras pas d’arriver quelque part, si tu marches assez longtemps. »
Alice comprit que c’était indiscutable ; en conséquence elle essaya une autre question :
 » Quelle espèce de gens trouve-t-on dans ces parages ?
– Dans cette direction-ci « , répondit le Chat, en faisant un geste de sa patte droite, « habite un Chapelier ; et dans cette direction-là » (il fit un geste de sa patte gauche), « habite un Lièvre de Mars. Tu peux aller rendre visite à l’un ou à l’autre : ils sont fous tous les deux.
– Mais je ne veux pas aller parmi les fous !
– Impossible de faire autrement ; nous sommes tous fous ici. Je suis fou. Tu es folle.
– Comment savez-vous que je suis folle ?
– Si tu n’étais pas folle, tu ne serais pas venue ici »